Les Mitchell contre les machines est une belle réussite. Euphorisant et souvent décapant, ce film d’animation est une boule d’énergie qui balaietout sur son passage.
Dès les premiers instants, on ressent la patte de Christopher Miller et Phil Lord à la production et on pense inévitablement aux Tempête de boulettes géantes 1 et 2 : avec cet humour incisif et post-moderne qui multiplie les références, cette animation cartoonesque et burlesque qui aime grossir les traits et fusionner les structures, ces climax vertigineux de fougue et impressionnants par le nombre de détails qui pétillent à l’écran. Les Mitchell contre les machines ne déroge pas à la règle et est un concentré de folie douce qui agrippe le spectateur sans lui faire attacher la ceinture de sécurité.
Si on devait vulgariser un peu Les Mitchell contre les machines, il serait un doux mélange de Lady Bird (l’adolescente incomprise), Little Miss Sunshine (la famille chaotique et risible), Scott Pilgrim (l’aspect pop culture, les incessantes incrustations graphiques liées au monde de l’animation ou du jeu vidéo) et le dernier Spider-Man New Generation (la fluidité et la nervosité de l’action) : vous mettez le tout dans un shaker, vous secouez bien, vous laissez mijoter et vous obtenez la comédie d’animation qui fait saliver les papilles.
Alors que cette famille de la classe moyenne emmène sa fille au campus de sa future université de cinéma, une intelligence artificielle et ses robots prennent possession de la Terre (Pal). C’est alors que cette famille se retrouve être les derniers humains à ne pas être en captivité. Ils vont donc devoir sauver le monde. Avec ce postulat de départ loufoque, le film va enclencher la troisième sans jamais baisser le rythme : road movie familial qui aime s’appesantir sur les querelles entre une fille et un père qui ne communiquent plus, comédie aux sidekicks drolatiques (le chien et son regard qui dévie ou la mère qui se transforme en Xena la Guerrière), regard critique mais jamais dénonciateur sur le monopole de la technologie et notre conception des relations humaines, ou même film d’action qui en met plein les mirettes (le climax final).
Avec son observation sur notre dépendance à la technologie, sur le besoin de sortir des sentiers battus, sur la souffrance que peuvent provoquer les rêves inachevés, ou sur les sentiments gardés enfouis et qui détruisent des familles, jamais le film ne semble paternaliste. Au contraire, cette œuvre fait tout son possible pour réunir chacune des folies des personnages pour qu’elles ne fassent qu’un. Chaque personnage a sa propre fonction, ses fulgurances et une autodérision qui lui siéent parfaitement. Certes le film use de stéréotypes : le père déconnecté, la fille déjantée et pleine d’imagination, le fils peureux et amoureux, la mère aimante. Mais le film ne s’avère jamais cynique avec ses personnages. On rit avec eux, et non pas d’eux.
Cependant, même si nous sommes loin de la subtilité narrative d’un Pixar ou de la finesse graphique d’un studio Ghibli, cette mosaïque de tons et d’images, qui s’apparente à une sorte de kaléidoscope de plans tous plus farfelus les uns que les autres, arrive tout le temps à bon port en termes d’émotions sans que cela ne vire à l’indigestion : on rit autant qu’on lâche une petite larme devant une proposition généreuse qui ne lésine pas sur les effets. Le film, en ce sens, est un peu à l’image de ses personnages : défaillant, forcé par moments, un peu boitillant mais d’une marginalité et d’une imperfection qui font tout le cœur de son récit.
Bande Annonce – Les Mitchell contre les machines
Synopsis : Katie Mitchell, jeune fille passionnée à la créativité débordante, est acceptée dans l’université de ses rêves. Alors qu’elle avait prévu de prendre l’avion pour s’installer à l’université, son père Rick, grand amoureux de la nature, décide que toute la famille devrait l’accompagner en voiture pour faire un road-trip mémorable et profiter d’un moment tous ensemble. Linda, mère excessivement positive, Aaron, petit frère excentrique, et Monchi, carlin délicieusement joufflu, se joignent à Katie et Rick pour un ultime voyage en famille. Mais le programme des Mitchell est soudainement interrompu par une rébellion technologique : partout dans le monde, les appareils électroniques tant appréciés de tous – des téléphones aux appareils électroménagers, en passant par des robots personnels innovants – décident qu’il est temps de prendre le contrôle. Avec l’aide de deux robots dysfonctionnels, les Mitchell vont devoir surmonter leurs problèmes et travailler ensemble pour s’en sortir et sauver le monde !
Fiche Technique – Les Mitchell contre les machines
Réalisateur : Mike Rianda
Scénario : Mike Rianda, Jeff Rowe
Production : Sony Pictures Animation, Columbia Pictures, One Cool Films, Lord Miller Productions
Durée : 109 minutes
Genre: Action/Animation
Date de sortie : 30 avril 2021 sur Netflix
En 1975, John Huston tourne un projet imaginé de longue date : l’adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling publiée en 1888, L’Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King). Le film, qui vaudra au cinéaste un nouveau triomphe bien mérité, est un formidable récit d’aventures qui nous ramène au temps du Raj britannique, sans la couche de moraline invariablement appliquée de nos jours à l’histoire coloniale. Le casting en or est dominé par l’irrésistible duo Sean Connery-Michael Caine, les comédiens incarnant des hommes à la morale douteuse mais dont l’audace permet de réaliser leurs rêves les plus fous, dans une contrée de tous les possibles. Une œuvre épique et picaresque qu’on revoit aujourd’hui avec un plaisir jubilatoire et un scintillement dans les yeux.
« L’Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux, sauf quand il s’agit du soleil de midi. » Rudyard Kipling, Simples contes des collines (1888)
Le décès récent de deux de ses immenses comédiens, Sean Connery fin octobre 2020 et Christopher Plummer en février de cette année, nous a donné envie de les retrouver, dans une forme olympique, dans cette œuvre majeure de John Huston. En cette année 1975, le cinéaste américain apparaît lui aussi très inspiré, confirmant ainsi son retour au sommet initié avec La Dernière Chance (Fat City/1972), après une série d’échecs commerciaux. Il faut dire qu’il y a de quoi être inspiré, le metteur en scène du Faucon maltais concrétisant ici un rêve vieux de plus de vingt ans. Passionné de littérature, il avait adoré la nouvelle de Rudyard Kipling et souhait l’adapter au cinéma, initialement avec Humphrey Bogart et Clark Gable dans les rôles principaux. Après le décès rapproché des deux monstres sacrés, respectivement en 1957 et 1960, Huston imagina d’autres duos, tels que Lancaster/Douglas, Burton/O’Toole et enfin Redford/Newman. Toutes des associations fort alléchantes, mais c’est finalement Paul Newman, avec lequel il venait de tourner Le Piège (The MacKintosh Man/1973), qui lui conseilla de recruter des acteurs britanniques, et lui recommanda spécifiquement Sean Connery et Michael Caine.
Connery avait récemment rengainé le Walther PPK de James Bond, qu’il incarna entre 1962 à 1971 (et auquel il reviendra une septième et dernière fois en 1983 avec Jamais plus jamais/Irvin Kershner). Son talent, son charisme et son goût du risque lui avaient permis de faire oublier le légendaire espion britannique assez rapidement, une prouesse qui mérite d’être soulignée tant le cinéma a de tout temps broyé des potentiels en enfermant des comédiens dans des rôles « culte ». En réalité, l’acteur écossais avait déjà révélé ses qualités de jeu très diverses dès l’époque des James Bond, tournant sous la direction de Hitchcock (Pas de printemps pour Marnie/1964) et surtout de Sidney Lumet (La Colline des hommes perdus/1965 et Le Dossier Anderson/1971), cette dernière collaboration se poursuivant plus tard avec The Offence (1972) et Le Crime de l’Orient-Express (1974). Connery tourna aussi Zardoz (1974) avec John Boorman, une fiction bien loin de l’univers et du personnage de James Bond. L’Homme qui voulut être roi lui permit de confirmer le succès de sa « nouvelle vie ». Quant à Michael Caine, il était à cette époque dans une période faste de sa carrière. John Huston loua ses qualités d’improvisation dans le film, le considérant comme un des acteurs les plus intelligents avec lesquels il ait collaboré. On notera que retrouver Caine dans le rôle de Peachy Carnehan est un véritable clin d’œil de l’histoire, Humphrey Bogart ayant été l’idole de jeunesse de Caine. En tous les cas, aussi bien Connery que Caine ont souvent répété qu’ils considéraient L’Homme qui voulut être roi comme leur film préféré.
Reproduire la geste coloniale
Lescénario, écrit par Huston et Gladys Hill, adapte donc la nouvelle de Rudyard Kipling parue en 1888 (lire plus bas). L’action se situe en Inde britannique au XIXe siècle. Les deux anti-héros de l’histoire se nomment Daniel Dravot (Connery) et Peachy Carnehan (Caine), deux anciens sous-officiers de l’armée britannique qui traînent désormais leurs guêtres dans le pays, passant leur temps à des combines criminelles (vol, arnaque, chantage). C’est ainsi qu’ils rencontrent le journaliste Kipling (la présence de l’auteur dans le film est une entorse à la source littéraire, dans le cadre d’une adaptation qui lui est par ailleurs très fidèle), puisqu’après lui avoir volé sa montre à gousset, ils aperçoivent un signe maçonnique ornant la chaînette. Carnehan étant lui aussi franc-maçon, il se sent obligé de rendre l’objet à son propriétaire. Après avoir fait connaissance, Kipling (Christopher Plummer, excellent lui aussi) devient le confident du duo, qui lui expose ses projets délirants pour s’enrichir.
Dans le Raj modernisé et efficacement administré par les Britanniques, Dravot et Peachy apparaissent déjà comme des personnages anachroniques. Ils rêvent de reproduire la geste impériale de la Compagnie des Indes orientales. Une époque « des origines », une ère de tous les possibles où bon nombre d’aventuriers ont pu donner vie à leurs rêves les plus fous à force de courage et d’audace. Autrement dit, ils se projettent dans un temps où des individus comme eux n’étaient pas encore considérés comme des marginaux ou des moins que rien, mais pouvaient au contraire se rêver en rois !
Leurs manières rustres, leur gouaille, leur accent cockney et leur immaturité évidente contrastent avec les manières « civilisées » de Kipling, pour qui les projets du duo paraissent, au mieux utopiques, au pire suicidaires. La nouvelle inspiration de Dravot et Peachy, dans laquelle ils vont s’investir corps et âme, est simple : ils comptent se rendre dans la contrée lointaine du Kafiristan, où aucun Occidental n’a pénétré depuis Alexandre le Grand, afin de s’y imposer comme souverains. Sans armée, en ne maîtrisant ni la langue ni le terrain, le projet paraît chimérique. A travers d’innombrables aventures, il va pourtant prendre forme et le duo réalisera son objectif… avant que l’hubris de Dravot ne précipite la chute dès le sommet atteint. Marcher dans les pas des premiers colons britanniques était ambitieux ; marcher dans ceux d’Alexandre le Grand leur fera perdre le sens des réalités !
Noblesse du divertissement
Tout, absolument tout est réussi dans le film. La mise en scène est digne des œuvres les plus inspirées de Huston – et Dieu sait s’il y en a. Le tournage a beau s’être déroulé au Maroc, aux États-Unis, en France ainsi qu’aux studios anglais de Pinewood, le spectateur s’imagine facilement en Inde. A moins, bien sûr, de maîtriser le dialecte arabe parlé par les habitants de la cité de Sikandergul (inventée par Kipling), Huston ayant recruté les acteurs et figurants parmi les autochtones de la région du tournage. Leurs propos sont par ailleurs traduits assez fidèlement par le caporal Majendra, l’inénarrable ex-Ghurka rencontré par hasard par Dravot et Peachy, qui leur servira d’interprète. Surnommé Billy Fish par son ancien régiment (dont il est le seul survivant) car ce nom était plus facile à prononcer (!), ce personnage loufoque complète parfaitement le duo anglais. Il est interprété avec brio par l’acteur anglo-indien Saeed Jaffrey, récemment décédé lui aussi (en 2015).
Huston tourna un véritable film d’aventures « à l’ancienne », émaillé de bon nombre de scènes inoubliables merveilleusement mises en scène et photographiées par Oswald Morris, qui travailla sur huit films du maître. L’introduction illustrant tous les fantasmes occidentaux sur l’Inde (le charmeur de serpents, le joueur de shehnai, les prières de rue, etc.), le franchissement de la mythique passe de Khyber, les scènes de désert puis de montagnes enneigées, la formation militaire des villageois mal dégrossis, les impressionnantes fresques de combat, les cérémonies religieuses avec un nombre important de figurants, etc. L’Homme qui voulut être roi est un grand divertissement, au sens le plus noble du terme, où un fond historique, un imaginaire collectif et des décors naturels grandioses sont mis au service de plus de deux heures d’action, de rebondissements, d’humour et d’exaltation qu’on ne voit pas passer. Il n’est guère étonnant, dès lors, que cette œuvre ait inspiré Steven Spielberg pour LesAventuriers de l’arche perdue, réalisé quelques années plus tard (1981).
Impossible de ne pas évoquer également la contribution des deux comédiens principaux au succès du film. Amis dans la vie, Connery et Caine forment un duo savoureux dont la complicité est parfaitement naturelle et dont le plaisir de jouer de tels personnages communicatif. Sean Connery apporte à Daniel Dravot son physique imposant et son charme viril, une certaine stature qui, fort logiquement, vont l’amener à assumer une fonction de monarque d’origine divine (après avoir découvert la médaille maçonnique qu’il porte autour du cou et qui ressemble au symbole sacré laissé par Alexandre le Grand des siècles auparavant, les populations locales voient en lui le successeur divin du conquérant macédonien). Avec son accent cockney à couper au couteau, Michael Caine apporte quant à lui le bon sens et les préoccupations plus terre-à-terre de Peachy Carnehan, un homme qui, tel un bon joueur de poker, sait quand il a gagné la partie et qu’il est temps de rafler la mise sans demander son reste. Bref, là où Peachy n’a pas oublié qui il est réellement (un aventurier peu vertueux auquel la chance a souri), Dravot finit par croire lui-même à ses propres mensonges, au mythe de toute-puissance. Une jolie trouvaille scénaristique de Huston et Hill (absente de la nouvelle de Kipling) fait d’ailleurs rejoindre mythe et réalité lorsque Dravot s’éprend d’une belle autochtone nommée… Roxane (jouée par l’épouse d’origine indienne de Caine, Shakira) ! Rappelons que Roxane fut cette fille d’aristocrate bactrien, à la beauté légendaire, qu’épousa un Alexandre le Grand qui rêvait d’unir Occident et Orient, provoquant l’hostilité de certains de ses généraux…
Le « prophète de l’impérialisme britannique »
L’adaptation de John Huston traduit parfaitement l’exaltation de l’exotisme et le goût de l’aventure qui irriguent une bonne partie de l’œuvre de Kipling (1865-1936). Né en Inde, l’écrivain se considérait (à l’instar de ses parents) comme un Anglo-Indien, c’est dire l’importance qu’eut dans sa vie ce pays, en-dehors duquel il vécut pourtant une majorité du temps (après être retourné en Angleterre à l’âge de six ans, il reprit la route de l’Inde à l’âge de seize ans et y demeura huit années). Nul doute qu’il fut bien ce « prophète de l’impérialisme britannique » décrit par son compatriote George Orwell – lui aussi né en terre indienne. Comment ne l’aurait-il pas été, d’ailleurs ? Ce génie littéraire à la plume fougueuse a en effet trouvé dans son époque exaltante de quoi nourrir son inclination pour les destins glorieux. Il vécut l’âge d’or de l’Empire britannique (le fameux « siècle impérial britannique », s’étendant de 1815 à 1914), quand le Royaume-Uni régnait sur un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et qui englobait plus de 400 millions d’âmes, imposant la pax britannica dans le monde entier. C’était l’époque du Raj britannique, qui prit la succession de la Compagnie des Indes orientales lorsque celle-ci transféra ses possessions à la Couronne britannique (la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes en 1876).
La comparaison du duo Dravot/Peachy avec d’autres aventuriers célèbres du septième art tels qu’Indiana Jones – autre héros à la morale contestable – est fallacieuse. Les premiers pourraient en effet très bien avoir existé ! L’histoire du Raj britannique compte bon nombre d’aventuriers à la destinée hors du commun qui ont pu inspirer Kipling. Parmi les plus évidents, citons Alexander Gardner, un voyageur et mercenaire américain ayant vécu des aventures invraisemblables en Afghanistan et au Pendjab ; Josiah Harlan, autre aventurier américain ayant obtenu dans la même région le titre de « Prince de Ghor » ; ou encore le Britannique James Brooke, premier raja blanc du Royaume de Sarawak, sur l’île de Bornéo. Ces destins bien réels, qui nourrissent encore aujourd’hui l’imagination des artistes et autres rêveurs, s’expliquent lorsqu’on se replace dans le contexte historique. L’Empire britannique était administré par des effectifs civils et militaires assez réduits. C’est le génie britannique qui permit à une poignée d’hommes qui voyaient grand et n’avaient peur de rien de poser les bases d’un empire appelé à devenir gigantesque, et c’est cette geste qui est évidemment au cœur du récit de Kipling, dont les deux héros veulent recréer (et y parviennent avant leur chute) ces succès inimaginables avec les mêmes procédés, à leur échelle (le second degré étant apporté par le fait qu’il s’agit de deux anti-héros farfelus et peu scrupuleux). Tout l’esprit de l’aventure coloniale britannique se retrouve dans cette nouvelle de Kipling : des rêves fous, certes, mais qu’il est possible d’accomplir si l’on possède la vision, le talent, l’audace et un soupçon de folie.
Sans jugement
L’époque décrite par Kipling nous semble aujourd’hui si lointaine que les faits peuvent paraître fictionnels ou grotesquement exagérés. A vrai dire, même à l’époque de la parution de la nouvelle, certains éléments ont été mal interprétés par ses contemporains. Ainsi, on a longtemps cru que le Kafiristan était un lieu légendaire, alors qu’il a bel et bien existé. Il s’agit de l’ancien nom de l’actuelle province du Nouristan, au nord-est de l’Afghanistan. Son ancien nom, qui signifie « terre des infidèles », s’explique par la conversion tardive de sa population à l’islam, à la fin du XIXe siècle, suite à laquelle elle prit le nom de Nouristan (« pays de lumière »). Kipling décrit donc correctement dans son récit des populations non musulmanes, même si leur zoroastrisme historique a été largement imprégné d’une mystique maçonnique qui n’a rien d’authentique. Kipling lui-même était très impliqué dans la franc-maçonnerie, à laquelle il fut initié en Inde avant l’âge de 21 ans. Il inventa dans L’Homme qui voulut être roi des symboles et des rites maçonniques retrouvés par les deux protagonistes au Kafiristan, formant autant de traces d’une franc-maçonnerie antique imaginaire à laquelle aurait appartenu Alexandre le Grand.
A notre époque où l’on étouffe sous les tabous et la pénitence obligatoire imposée par « l’historiquement correct », enjoignant – à l’encontre des principes d’une bonne compréhension de l’Histoire – de juger les actions passées de l’Homme à travers le prisme moral actuel, il faut saluer le travail de John Huston, qui ne s’est pas encombré de ce lest idéologique. Fidèle au récit de Kipling, le cinéaste célèbre avec enthousiasme l’aventure coloniale, sans complaisance ni parti pris, si ce n’est celui du grand divertissement. Il y a ainsi dans le film une liberté et une légèreté de ton dignes des œuvres exotiques hollywoodiennes des années 50. Huston y ajoute un ton malicieux (les « héros » ne répondent nullement à une destinée manifeste, ils veulent juste s’enrichir !) et un humour désopilant à travers un duo de protagonistes impayables, merveilleusement incarnés par des comédiens qui s’en donnent à cœur joie. On ne compte plus les reparties à l’humour délicieusement british, comme celles éructées par Daniel Dravot lors de l’hilarante séquence d’instruction militaire des autochtones : « Nous allons vous enseigner l’art de la guerre, le métier le plus noble qui soit. À la fin de votre entraînement, vous serez en mesure de massacrer vos ennemis comme des êtres civilisés ! » ou « Est-ce que l’homme qui réfléchit accepterait de mourir pour sa patrie et sa reine ? Je n’en ai pas l’impression. Il préférerait une bonne partie de cricket. » Le spectateur rit de bon cœur, avant de se laisser emporter par les rebondissements d’un récit épique et les images de paysages dont les rêves sont faits. Des étincelles plein les yeux.
Synopsis : Les Indes en 1880. Les anciens sergents de l’armée britannique Daniel Dravot et Peachy Carnehan partent pour la mystérieuse province du Kafiristan, où aucun homme blanc ne s’est aventuré depuis Alexandre le Grand, afin d’en devenir les souverains. Après un périple dans des contrées inhospitalières, les deux amis atteignent la Terre promise. Ils conquièrent et unifient les peuplades locales. Au cours des combats, Daniel est touché d’une flèche, miraculeusement arrêtée par sa cartouchière. Mais aux yeux du peuple, il passe pour un Dieu. Daniel va connaître les affres de la déification…
L’Homme qui voulut être roi : Bande-annonce
L’Homme qui voulut être roi : Fiche technique
Titre original : The Man Who Would Be King
Réalisateur : John Huston
Scénario : John Huston et Gladys Hill, base sur la nouvelle du même nom de Rudyard Kipling (1888)
Interprétation : Sean Connery (Daniel Dravot), Michael Caine (Peachy Carnehan), Christopher Plummer (Rudyard Kipling), Saeed Jaffrey (Billy Fish), Shakira Caine (Roxanne)
Photographie : Oswald Morris
Montage : Russell Lloyd
Musique : Maurice Jarre
Producteur : John Foreman
Durée : 129 min.
Genre : Aventure
Date de sortie : 21 avril 1976 Royaume-Uni/États-Unis – 1975
Résumer la vie de Napoléon Bonaparte en 1h28, générique compris, c’était pour le moins une gageure. Mathieu Schwartz a pourtant relevé et réussi ce pari : aucun des épisodes, qu’il s’agisse des plus connus – le pont d’Arcole, le Sacre, la Bérézina – ou des moins célèbres – sa tentative de suicide par exemple – ne manquent ici à l’appel. Le tout présenté dans un format hybride très plaisant, mêlant commentaires d’historiens et animation en motion capture. Ce film estampillé Arte vient de sortir en version DVD.
La destinée
Bien que le terme de « destinée » soit présent dans le titre, la plupart des spécialistes aiment à rappeler qu’il n’y a pas eu à proprement parler de prédestination en ce qui concerne Napoléon. Contrairement à d’autres hommes d’état, le jeune Bonaparte n’envisageait pas pour lui-même de destin national et c’est davantage par opportunisme qu’il rejoint en 1795 le camp de la Convention contre les royalistes. Jeune général convoqué à Paris pour mater les émeutes, il s’exécute si bien qu’il devient en deux temps trois mouvements gouverneur de la Capitale et époux de la très influente Joséphine de Beauharnais. Le film montre très bien en revanche comment son intuition et son audace lui ont permis de façonner sa légende.
L’intuition
Intuition d’abord dans l’épisode fameux du pont d’Arcole, une défaite sur le terrain, une victoire pour le symbole. C’est du moins ce que retiendront les livres d’histoire. Intuition quand il abandonne ses troupes en Égypte pour participer au coup d’état du 18 brumaire. Enfin intuition lorsqu’il fait face aux soldats royalistes dans la « prairie de la rencontre »…jusqu’au « Vive l’empereur ! » libérateur. L’homme a souvent été présenté comme un grand calculateur et en effet, il a toujours veillé à avoir la mainmise sur son image. Ses faits d’armes, sa vie sentimentale et jusqu’à ses derniers instants feront l’objet d’un contrôle très strict de sa part. Mais les historiens insistent davantage sur le côté très joueur de Napoléon qui aimait à invoquer la Fortune et dont les actes de bravoure relevèrent plus souvent du bluffeur de poker que de l’éminent stratège.
La mort
De fait, Napoléon n’a eu de cesse de jouer avec la mort, cette mort qui le fascinait. Comme le rappelle Jean-Marie Rouart, Bonaparte avait acquis la certitude que la camarde ne voulait pas de lui. « Le boulet qui me fauchera n’est pas encore fondu » aimait à dire l’Empereur qui survécut à deux attentats, à une multitude de batailles et à sa propre tentative de suicide. Le film de Mathieu Schwartz essaie de s’approcher au plus près du personnage, il n’en est que plus intéressant. Alors que les épisodes militaires sont traités au pas de charge, le film fait la part belle à l’introspection, aux moments d’intimité, mettant en évidence la part de doute qui habitait « l’homme craint par toute l’Europe ». A noter que le comédien Tristan Delus réussit lui aussi son pari en incarnant un Napoléon convaincant à chaque étape de son incroyable destin.
Bande annonce :
Fiche technique :
Réalisateur : Mathieu Schwartz
Narrateur : Denis Podalydès
Editeur : Arte, Tournez S’il Vous Plait
Image : Gabriele Buti
Musique : Baptiste Thiry
Format :
Couleur
Son Dolby Digital Stereo
PAL – Zone 2
Langues audio : Français
Année : 2021
Bonus :
Le tableau « Le Sacre de Napoléon »
extrait de l’émission Karambolage (7 min)
Soul est un très beau film. Un film qui flirte avec les petits plaisirs de la vie et qui glorifie une forme de quotidien, où la beauté et l’importance des choses ne sont pas forcément celles que l’on croit.
Avec son New York jazzy rempli de détails graphiques, rendant l’ambiance de cette vie citadine douce et amère, contrebalancé par l’univers du Grand Avant et du Grand Après, rendu fin et épuré par le biais de ses traits abstraits et surréalistes, Soul est un double récit initiatique qui réussit tout ce qu’il entreprend : à la fois dans sa manière de nous accompagner au travers de cette dualité de forme et de fond, et dans sa faculté à épouser les formes de son propos. Premièrement, c’est le récit de Joe, qui est entre la vie et la mort, tombé dans une bouche d’égout juste avant d’avoir réalisé son rêve de jazzman. Puis celui de 22, une âme en germe qui ne demande qu’à voir éclore sa flamme pour pouvoir être injectée sur Terre même si elle déteste cette dernière. La différence entre les deux univers, qui se distinguent de par leur direction artistique opposée mais complémentaire, n’est en aucun cas un inconvénient à l’osmose du projet.
Au contraire, cette non symétrie rend encore plus cohérente et tangible la volonté même du film : percevoir les échanges, faire se jumeler les formes et les angles, et rendre palpable tous les petits détails organiques et sensoriels de notre existence. On passe du vertige du Grand Après qui happe les âmes pour les faire disparaitre, à la petite scène d’un bar à jazz avec fluidité.Les univers ont chacun leur signification et influence sur le récit. Doté d’un humour toujours bien dosé (le personnage de Terry et ses calculs précis, le monde de la zone, le chat, le cynisme de 22), d’une émotion peut être plus tamisée qu’à l’accoutumée (les 20 dernières minutes sont un torrent d’émotion), d’une ambition narrative moins dense au premier coup d’oeil, de multitudes d’idées esthétiques (les âmes égarées), Soul mise sur son minimalisme et sa capacité à dupliquer les regards : de ce fait, l’incroyable BO de Trent Reznor et Atticus Ross, par ses sonorités « aquatiques », et celle de Jon Batiste pour ses mélodies jazz, accentuent cette profondeur de champ et cette course poursuite pour la vie.
Le récit démythifie le héros qui sommeille en ses protagonistes, dédouble Joe à travers le regard de 22 et de Joe lui-même, et rend essentiel chaque instant qui leur est donné pour assoir cette flamme qui ne demande qu’à exister. Dans la continuité de Coco (réflexion sur la mort et l’au-delà) et de Vice Versa (introspection sur la quête de personnalité et l’éveil de soi), Soul devient l’inverse de tous les récits héroïques qui définissent l’importance de chacun comme étant la corolaire à la grandeur du destin qui se comptabiliserait au travers de nos performances artistiques ou professionnels. Un peu comme Paterson de Jim Jarmusch, Soul pourrait pour certains sembler évasif et utiliser une forme de psychologie de comptoir avec son positivisme à outrance, mais il n’en est rien. Soul, est une petite bulle de plaisir et de réconfort qui symbolise à lui seul sa mission : le bonheur ne se situe pas dans la vocation mais dans l’importance que l’on veut bien donner à l’instant.
Bande Annonce – Soul
Synopsis : Passionné de jazz et professeur de musique dans un collège, Joe Gardner a enfin l’opportunité de réaliser son rêve : jouer dans le meilleur club de jazz de New York. Mais un malencontreux faux pas le précipite dans le « Grand Avant » – un endroit fantastique où les nouvelles âmes acquièrent leur personnalité, leur caractère et leur spécificité avant d’être envoyées sur Terre. Bien décidé à retrouver sa vie, Joe fait équipe avec 22, une âme espiègle et pleine d’esprit, qui n’a jamais saisi l’intérêt de vivre une vie humaine. En essayant désespérément de montrer à 22 à quel point l’existence est formidable, Joe pourrait bien découvrir les réponses aux questions les plus importantes sur le sens de la vie.
Fiche Technique – Soul
Réalisateur : Pete Docter et Kemp Powers
Scénario : Pete Docter, Kemp Powers, Mike Jones
Sociétés de distribution : Disney+
Durée : 101 minutes
Genre: Drame/Animation
Date de sortie : 25 décembre 2020 (DVD/BR depuis le 9 avril 2021)
La saison 7 de Skam se termine sur cette idée qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Et la série tout entière dit qu’il faut des amis, une bande de potes, pour construire une adolescence solide où l’on apprend à tomber, à trouver une place dans le monde, même incertaine. Une adaptation réussie (de la version originale norvégienne) pour une série française loin des habitudes de France Télévision (grâce à sa superbe idée, France TV Slash).
« La jeunesse est un art »
Skam, c’est d’abord une bande de potes qui se constitue au fil des deux premières saisons. C’est là que nait le « crew » composé d’un kaléidoscope de visages et de personnalités. Sur cette construction, la série va peu à peu dessiner les destins de certains d’entre eux. En effet, à partir de la saison 3, c’est sur un personnage et sa problématique personnelle qu’une saison va se focaliser. On entre dans la série sans se poser trop de questions, nous sommes directement dans l’action. Il semble qu’un fossé se creuse entre Yann et Emma. Lucas ne semble pas y être pour rien. Au-delà de cette sorte de rivalité amoureuse, autre chose s’écrit. Les deux ados apprennent à se séparer sans se déchirer. C’est déjà une belle leçon. Alors Emma s’émancipe de cet amour et se construit des amitiés, ce qui est assez nouveau pour elle. Elle rencontre une autre âme esseulée, Manon. Toutes deux vont bientôt être rejointes par Daphnée, Alexia et Imane. Tout ne tient qu’à un fil : la pétillante et un peu naïve Daphnée veut organiser une fête pour devenir populaire. Le crew est né. Cette bande de filles nait d’une idée toute simple : rien ne les rassemble et pourtant elles vont s’aimer et s’épauler. C’est le chant de l’amitié qui a frappé « parce que c’était lui, parce que c’était moi », ça ne s’explique pas. Pourtant, à l’écran, l’étincelle se fait immédiatement.
« Qu’importe le ridicule si tu m’escortes »
Le charisme des acteurs et actrices y est certainement pour beaucoup, tous livrent une belle partition à des personnages très nuancés qui se dévoilent au fil des saisons. Les filles seront rejointes par Basile, Lucas, Yann et Arthur. De temps en temps, Eliott pointera lui aussi le bout de son nez (sa place étant plus grande qu’il n’y paraît comme en témoigne le final de la saison 5). Ce crew va se planter, se déchirer, se reformer, bref grandir ensemble durant six saisons. La septième et la huitième (qui n’a pas encore été diffusée) s’intéresseront, quant à elle, à une nouvelle amitié. Tout est ici abordé de la fragilité adolescente mais surtout de son impression constante d’avoir raison, d’avoir déjà tout compris du monde. Les héros de Skam sont comme celle de Travolta et moi (réalisé par Patricia Mazuy pour Arte), ils sont persuadés d’être déjà aboutis. Pourtant, ils se plantent souvent mais trouvent à leurs côtés des béquilles éternelles qui les entourent. La série aborde donc des thèmes aussi variés et « actuels » que le coming-out, la religion (et la manière de la concilier avec sa vie adolescente, sans se sentir rejetée), le racisme, la surdité (et au-delà le handicap), le viol, les addictions, les grossesses adolescentes. Bref, un panel qui paraît un peu fourre-tout résumé ainsi mais qui permet de confronter nos personnages autant à eux-mêmes qu’à l’altérité. Si le schéma paraît parfois un peu didactique, il est contrebalancé par l’humour et l’émotion toujours bien dosés.
Partager des solitudes
L’impression qui domine, c’est de vivre avec nos personnages au rythme des fêtes et des questionnements. La solitude s’écrit aussi bien que dans 17 filles, mais la force du groupe également. Et les histoires se poursuivent de saison en saison, il n’y a pas que des miracles qui bouclent les saisons permettant de passer à autre chose. En regardant le chemin emprunté par Daphnée et son évolution, on voit comment la série nourrit ses personnages, comment elle leur laisse le temps de se dévoiler. Et l’on sait que ces ados n’en n’ont pas fini d’en voir de toutes les couleurs, pourtant parfois ils s’apaisent et trouvent un chemin à emprunter. C’est cela simplement que dit la série. Skam en norvégien signifie « la honte » qui ici s’efface car chacun sait s’entourer et comme le dit Alex Beaupain « qu’importe le ridicule si tu m’escortes »…
Saison 7
La dernière saison diffusée ce jour, la septième donc, voit un nouveau groupe s’émanciper : la mif. Il réunit Lola, Maya, Tiffany, Jo, Max, Bilal, Redouane autour de la naissance cachée puis révélée du bébé d’un des personnages. C’est un déni de grossesse qui est à l’origine de cette naissance inattendue et non désirée. Mais ce n’est pas que cela que la saison raconte. En changeant un peu son schéma, ce n’est plus tant la révélation qui libère que la lente acceptation de soi, la série prend une nouvelle tournure. En sort une certaine mélancolie mais aussi une rage à vouloir être vivants. Avec les textes et la voix d’Owlle, la chanteuse, on peut voir des scènes aussi belles et douces qu’une jeune mère qui se baigne avec son enfant au son de « nos corps enlacés, lassés de leur guerre ». Voilà que dans le tumulte du monde, un réconfort est possible. Bien sûr, les doutes et les erreurs persistent. Mais ensemble et amis, ces différents groupes se soutiennent avec cette idée toute bête et belle qu’un enfant ne s’élève pas seul. C’est une myriade de rencontres, de sourires, de visages, d’erreurs qui le forgent… Cette fois quand le vent se lève, il faut non seulement tenter de vivre, mais aussi, comme le chante si bien Owlle, garder les liens précieux qui nous aident à affronter la vie. « Est-ce que tu sens quand le vent se lève/Et qu’il tire sur ce lien que rien ne peut défaire… » , chante-t-elle et c’est sur cela que l’on décide de conclure en attendant la huitième (et dernière ?) saison de Skam France, qui débutera lundi 3 mai 2021.
Le geste débordant est un geste qui dépasse. Il excède son cadre, fuit, déborde, se répand. Il ne respecte plus la limite qui devait le contenir. Dans cet excès, quelque chose se libère : une énergie incontrôlée, une fuite hors de la forme, une poussée qui transforme l’image en flux.
Le geste débordant est fondamentalement un geste qui dépasse radicalement et systématiquement les limites qui lui étaient assignées, qui refuse obstinément de se contenir dans l’espace qui lui était alloué, qui transgresse délibérément ou involontairement les frontières qui devaient le circonscrire. Il excède violemment la limite spatiale, temporelle ou intensive qui devait le contenir et le maîtriser, fuit activement la forme stable et définie qu’on tentait de lui imposer, déborde irrésistiblement l’espace prévu et circonscrit dans lequel il était censé se déployer sans sortir. Il ne se contente jamais d’agir simplement et localement dans les limites prescrites : il envahit expansivement les territoires adjacents qu’il n’était pas censé occuper, s’étend progressivement ou explosivamente bien au-delà de son périmètre initial, se répand continûment comme un flux liquide qui refuse toute digue et toute canalisation. Dans cet excès constitutif et cette expansion incontrôlable, quelque chose d’essentiel se libère et se révèle : une énergie profondément incontrôlée qui refuse toute discipline et toute mesure, une poussée latérale et centrifuge qui résiste à toute centralisation, une expansion vitale qui transforme radicalement l’image d’un espace stable et délimité en un flux dynamique qui refuse toute fixation définitive. Le geste débordant expose ainsi que le mouvement corporel possède toujours un potentiel d’excès qui menace constamment de submerger les limites qu’on lui impose, que toute tentative de le contenir dans des formes et des cadres prédéfinis reste précaire et vulnérable face à sa puissance expansive, que l’ordre apparent du geste maîtrisé dissimule toujours des forces de débordement qui peuvent à tout moment faire exploser les contraintes et se répandre anarchiquement.
Le Geste en Excès : Trop-Plein Débordant, Surcharge Explosive, Intensité qui Submerge
Le geste en excès n’est jamais un geste simplement maladroit qui aurait raté sa cible par défaut de précision ou de contrôle technique : c’est au contraire un geste qui déborde délibérément ou nécessairement de lui-même par surabondance plutôt que par insuffisance, par excès de force plutôt que par manque de maîtrise, par trop-plein énergétique plutôt que par défaillance motrice. Il dépasse systématiquement et spectaculairement la mesure raisonnable qui devrait réguler son amplitude, la proportion harmonieuse qui devrait équilibrer ses parties, la retenue prudente qui devrait modérer son intensité. L’excès ne résulte pas d’une erreur de calibrage qu’il faudrait corriger en ajustant mieux la dose : il devient au contraire une force esthétique et expressive à part entière, une intensité brute et non domestiquée qui refuse toute modération, une puissance déchaînée qui balaie les conventions de mesure et de proportion. Cet excès transforme radicalement la nature du geste : celui-ci cesse d’être un mouvement civilisé et policé qui respecterait les codes de la bienséance gestuelle pour devenir une manifestation sauvage et débridée d’énergie qui ne reconnaît aucune limite légitime à son déploiement. Le geste excessif affirme ainsi implicitement ou explicitement que les normes de mesure, de proportion et de retenue ne sont pas des lois naturelles incontournables mais des conventions culturelles arbitraires qu’on peut et doit transgresser pour libérer les forces vitales que ces conventions réprimaient.
L’Excès comme Énergie Déchaînée : Violence Immédiate, Dynamique Emportée, Saturation du Champ
L’excès gestuel produit et manifeste une énergie immédiate et presque violente qui frappe le spectateur avec la force d’un choc physique plutôt qu’elle ne se laisse contempler tranquillement à distance sécurisée. Le geste excessif ne cherche plus du tout à se maîtriser rationnellement en contrôlant son amplitude, sa vitesse ou son intensité : il se laisse au contraire totalement emporter par sa propre dynamique interne qui l’entraîne bien au-delà de ce qu’une gestion prudente aurait permis, il abandonne toute retenue calculatrice pour suivre aveuglément l’impulsion qui le pousse, il renonce à toute modération raisonnable pour libérer complètement la force qui l’anime. L’image traversée par de tels gestes excessifs devient littéralement un champ de tension maximale, un espace saturé jusqu’au point de rupture par la poussée irrésistible du geste qui l’envahit et le submerge. Cette saturation énergétique crée une présence écrasante qui ne laisse aucun repos au regard : chaque zone de l’image vibre d’une intensité excessive qui sollicite constamment l’attention, aucun vide ne subsiste où l’œil pourrait se reposer, aucune modération ne vient tempérer la violence de l’énergie déployée. Dans les peintures gestuelles de l’expressionnisme abstrait américain (De Kooning, Kline, Pollock dans ses moments les plus violents), les coups de pinceau ou les projections de peinture débordent systématiquement de toute mesure : traits gigantesques qui traversent toute la toile d’un bord à l’autre, éclaboussures massives qui saturent des zones entières, accumulations d’empâtements qui créent des reliefs excessifs. Cette démesure gestuelle génère une énergie visuelle intense qui sidère et fascine simultanément. Chez Anselm Kiefer, l’excès devient littéral et matériel : accumulation de couches de peinture épaisse, ajout de matériaux lourds (plomb, paille, cendre, verre pilé), surfaces qui débordent du simple plan pictural pour devenir quasi-sculpturales. L’excès comme énergie révèle ainsi que le geste peut être utilisé non pas pour créer de l’harmonie mais pour générer du choc, non pas pour apaiser mais pour bouleverser, non pas pour mesurer mais pour déborder toute mesure dans une affirmation violente de puissance brute.
L’Excès comme Rupture du Cadre : Fissuration des Limites, Transgression des Frontières, Explosion Hors du Contenant
Le geste en excès fissure inévitablement et souvent violemment le cadre qui était censé le contenir et le délimiter proprement. Il déborde matériellement ou symboliquement la limite physique ou conceptuelle qui définissait son territoire légitime, la contourne stratégiquement en trouvant des passages par où s’échapper, la transperce brutalement en la fracturant pour se frayer un chemin vers l’extérieur. Le cadre, qui devait fonctionner comme une frontière stable et autoritaire séparant clairement l’intérieur de l’extérieur, cesse d’être cette limite infranchissable et pacifique : il devient au contraire une zone critique de rupture et de conflit où le geste qui veut sortir affronte la limite qui veut le retenir, où la force expansive du mouvement se heurte à la contrainte restrictive de la délimitation, où se joue une lutte permanente entre contenu et contenant. Cette transformation du cadre en zone de rupture active plutôt qu’en frontière passive révèle que toute délimitation est toujours contestée par ce qu’elle prétend contenir, que toute limite est constamment menacée d’être transgressée par les forces qu’elle tente de maîtriser, que tout cadre est vulnérable aux débordements qu’il ne peut jamais totalement empêcher. Dans les peintures baroques déjà évoquées précédemment, les corps et les draperies poussent si violemment contre les bords du tableau qu’ils semblent vouloir en sortir physiquement, créant une pression centrifuge qui met en crise la capacité du cadre à contenir. Dans l’art contemporain, certains artistes font littéralement déborder leurs œuvres hors du cadre traditionnel : installations qui envahissent tout l’espace d’exposition, peintures qui se prolongent sur les murs adjacents, sculptures qui refusent le piédestal pour s’étaler au sol. L’excès comme rupture du cadre révèle ainsi que le geste possède toujours un potentiel de transgression des limites qu’on lui impose, qu’il porte en lui une force d’expansion qui résiste à toute tentative de circonscription définitive, qu’il peut à tout moment faire exploser les cadres trop étroits dans lesquels on voulait l’enfermer.
Le Geste en Fuite : Évasion Stratégique, Glissement Continu, Échappée Hors des Trajectoires Prescrites
Le geste en fuite n’est absolument pas un geste faible qui trahirait une incapacité à s’affirmer franchement ou à s’accomplir pleinement : c’est au contraire un geste qui se dérobe activement et stratégiquement à toute tentative de capture, de fixation ou de contrôle. Il glisse continûment hors des prises qu’on voudrait avoir sur lui, s’échappe systématiquement des cadres qu’on lui prépare, refuse obstinément la trajectoire attendue et prévisible qu’on voulait lui imposer. La fuite n’est jamais ici une démission ou une capitulation mais au contraire une manière active et efficace de résister à la forme stable qu’on voudrait lui donner, de contester la destination qu’on lui avait assignée, de subvertir les attentes qu’on avait projetées sur lui. Le geste en fuite affirme ainsi sa liberté par l’esquive plutôt que par l’affrontement frontal, par le détour plutôt que par la confrontation directe, par la mobilité insaisissable plutôt que par la résistance statique. Cette stratégie de l’échappée révèle qu’il existe d’autres modalités de résistance que l’opposition frontale : on peut résister en se dérobant, en glissant ailleurs, en refusant d’être là où on nous attend, en maintenant une mobilité qui empêche toute capture définitive.
La Fuite comme Mouvement Latéral : Bifurcation, Décalage, Détournement de Trajectoire
Le geste en fuite se caractérise fondamentalement par le fait qu’il se détourne constamment de la ligne droite prévisible qui devait le mener de son point de départ à sa destination attendue. Il ne va jamais droit au but comme le ferait un geste efficace et rationnel : il bifurque soudainement vers des directions latérales imprévues, se décale imperceptiblement mais continuellement par rapport à sa trajectoire initiale, se glisse obliquement vers des espaces adjacents qu’il n’était pas censé occuper. Ce mouvement latéral et tangentiel crée une dynamique profondément différente du mouvement frontal et direct : au lieu de foncer vers un objectif clairement identifié selon le chemin le plus court, le geste en fuite explore les marges, les côtés, les périphéries, privilégiant les parcours détournés et sinueux aux trajets rectilignes et efficaces. Cette préférence pour le latéral révèle que le geste peut valoriser l’exploration erratique plutôt que l’efficacité téléologique, la dérive imprévisible plutôt que la progression dirigée, le détour créatif plutôt que la ligne droite productiviste. Dans les chorégraphies de Trisha Brown ou de Lucinda Childs (minimalisme post-moderne américain), les danseurs ne se déplacent jamais frontalement mais toujours latéralement, obliquement, tangentiellement : glissements de côté, rotations qui dévient la trajectoire, spirales qui refusent l’avancée linéaire. Ces mouvements latéraux créent des parcours imprévisibles qui maintiennent le spectateur dans l’incertitude sur la direction que prendra le geste. Dans les films de Jacques Rivette ou de Chantal Akerman, les personnages ne vont jamais directement d’un point A à un point B : ils dérivent latéralement à travers des espaces urbains, bifurquent sans raison apparente, se laissent détourner par des attractions périphériques. La fuite comme mouvement latéral révèle ainsi que le geste peut légitimement refuser la rationalité du chemin le plus court pour affirmer la valeur de l’errance, du détour, de la dérive qui explore des territoires que la ligne droite aurait ignorés.
La Fuite comme Refus de la Capture : Mobilité Insaisissable, Présence Évanescente, Résistance par l’Esquive
Le geste en fuite résiste à toute tentative de le capturer définitivement dans une forme fixe, de le fixer dans une position stable, de le saisir dans un cadre délimité. Sa mobilité perpétuelle et sa capacité à se dérober constamment le rendent fondamentalement insaisissable : dès qu’on croit l’avoir saisi, il s’est déjà déplacé ailleurs ; dès qu’on pense l’avoir cadré, il a déjà glissé hors du champ ; dès qu’on imagine l’avoir compris, il a déjà bifurqué vers une autre logique. Cette présence évanescente qui ne se laisse jamais totalement saisir crée une forme de résistance particulièrement efficace : plutôt que de s’opposer frontalement aux tentatives de maîtrise (ce qui permettrait au moins de localiser la résistance et éventuellement de la vaincre), le geste en fuite esquive, se dérobe, disparaît avant même qu’on ait pu l’affronter. Cette stratégie de l’esquive permanente révèle qu’on peut résister efficacement non pas en affrontant le pouvoir qui veut nous capturer mais en refusant d’être là où ce pouvoir s’exerce, en maintenant une mobilité qui rend impossible toute capture, en cultivant une évanescence qui empêche toute fixation. Dans la guérilla urbaine ou la résistance politique, cette stratégie de la fuite mobile est souvent plus efficace que la confrontation frontale : apparaître soudainement, agir rapidement, disparaître immédiatement avant que la répression n’ait pu s’organiser. Dans l’art de la performance, certains artistes (Tino Sehgal, Francis Alÿs) créent des œuvres qui existent seulement dans leur exécution éphémère et refusent délibérément toute documentation photographique ou vidéo qui permettrait de les capturer : l’œuvre fuit ainsi toute tentative de la fixer, de la posséder, de la reproduire. La fuite comme refus de la capture révèle ainsi que la mobilité insaisissable peut être une forme puissante de résistance à toutes les formes de pouvoir qui cherchent à fixer, à stabiliser, à maîtriser le geste en le capturant dans des formes, des cadres, des définitions qui le neutraliseraient.
Le Débordement : Expansion Irrépressible, Contagion Spatiale, Prolifération Sans Limite
Le débordement proprement dit désigne ce moment critique où le geste cesse de pouvoir être contenu dans les limites qui lui étaient assignées et commence à se répandre irrésistiblement au-delà de son territoire initial, envahissant progressivement ou explosivamente les espaces adjacents dans un mouvement d’expansion qui ne connaît plus de bornes. Le débordement n’est ni l’excès (qui reste encore localisé même s’il est excessif dans son intensité) ni la fuite (qui s’échappe mais reste relativement circonscrite dans son échappée) : c’est une expansion véritablement incontrôlée qui se propage comme un flux liquide qui aurait rompu ses digues, comme une contagion qui contaminerait progressivement tout ce qu’elle touche, comme une prolifération organique qui croîtrait exponentiellement sans respecter aucune limite. Cette expansion irrépressible transforme radicalement la nature de l’espace : celui-ci cesse d’être un contenant stable qui maintiendrait chaque chose à sa place pour devenir un champ dynamique traversé par des flux qui débordent continuellement d’un territoire vers un autre, qui contaminent les zones adjacentes, qui refusent toute stabilisation définitive dans des frontières fixes. Le débordement révèle ainsi que l’espace n’est jamais naturellement compartimenté en zones étanches mais toujours susceptible d’être envahi, traversé, contaminé par des flux qui ne respectent aucune frontière préétablie.
Le Débordement comme Contagion : Propagation Progressive, Contamination des Espaces Adjacents, Extension Virale
Le débordement fonctionne souvent selon une logique de contagion progressive qui se propage de proche en proche en contaminant successivement les espaces adjacents : le geste déborde d’abord légèrement hors de son territoire initial en empiétant sur les zones limitrophes, puis cette première expansion crée les conditions pour un débordement supplémentaire qui envahit encore davantage, et ainsi de suite selon une dynamique d’extension virale qui ne cesse de progresser tant qu’elle ne rencontre pas une résistance absolument infranchissable. Cette propagation progressive transforme l’espace en un système de vases communicants où tout débordement local finit par se répercuter globalement, où aucune zone ne peut rester totalement protégée de la contamination, où les frontières qui séparaient les territoires deviennent poreuses et perméables. Dans les peintures all-over de Pollock ou de Tobey déjà évoquées, le geste ne se contente pas d’occuper une zone délimitée : il se propage uniformément sur toute la surface disponible, contaminant chaque centimètre carré, refusant de laisser subsister des zones vides qui serviraient de tampons protecteurs. Cette expansion totale crée une saturation qui ne laisse aucun repos au regard. Dans l’urbanisme contemporain, le phénomène de l’étalement urbain (urban sprawl) illustre parfaitement cette logique de débordement contagieux : la ville déborde de ses limites historiques, contamine progressivement les espaces ruraux adjacents, se propage en tache d’huile selon une logique d’expansion qui ne respecte aucune frontière naturelle ou administrative. Le débordement comme contagion révèle ainsi que tout territoire est vulnérable aux invasions progressives qui peuvent le contaminer de proche en proche, que les frontières ne sont jamais des barrières absolument étanches mais toujours des membranes poreuses que les flux peuvent traverser, que l’expansion peut se propager viralement en colonisant successivement tous les espaces disponibles.
Le Débordement comme Prolifération : Croissance Exponentielle, Multiplication Incontrôlée, Explosion des Limites
Le débordement peut aussi opérer selon une logique de prolifération exponentielle où le geste ne se contente pas de s’étendre progressivement mais se multiplie de manière explosive en générant continuellement de nouvelles instances de lui-même qui occupent rapidement tout l’espace disponible. Cette multiplication incontrôlée suit une dynamique de croissance exponentielle où chaque geste génère plusieurs autres gestes qui à leur tour en génèrent d’autres et ainsi de suite, créant rapidement une saturation totale de l’espace par prolifération plutôt que par simple extension. Cette explosion des limites révèle que le geste possède un potentiel de reproduction et de multiplication qui peut à tout moment échapper à tout contrôle et submerger l’espace par surabondance. Dans l’art de l’accumulation (Arman, les nouveaux réalistes), les objets se multiplient et s’accumulent jusqu’à saturation complète de l’espace : instruments de musique entassés, horloges empilées, déchets accumulés créent des masses denses qui débordent de tout contenant. Cette prolifération matérielle révèle le potentiel de débordement des objets de consommation qui se multiplient exponentiellement dans nos sociétés. Dans les installations immersives de Yayoi Kusama (Infinity Mirror Rooms), les points ou les citrouilles se multiplient à l’infini par réflexion dans les miroirs, créant une prolifération vertigineuse qui submerge totalement la perception. Le débordement comme prolifération révèle ainsi que la multiplication incontrôlée peut faire exploser toutes les limites quantitatives, que la croissance exponentielle peut rapidement saturer tout espace disponible, que le potentiel de reproduction contient toujours une menace de débordement total qui pourrait submerger toute tentative de maîtrise par accumulation excessive.
Le Débordement comme Puissance de Libération et de Transgression des Limites Imposées
Le geste débordant sous ses trois modalités principales – excès énergétique qui sature et rompt le cadre, fuite mobile qui esquive toute capture, débordement expansif qui envahit et contamine – révèle une vérité fondamentale sur la puissance libératrice du mouvement qui refuse toute limitation, toute mesure, tout confinement dans des formes et des territoires prédéfinis. Il montre que le geste possède toujours un potentiel d’excès qui menace de submerger les normes de mesure et de proportion qu’on voudrait lui imposer, une capacité de fuite qui lui permet de se dérober à toute tentative de capture et de fixation, une force d’expansion qui peut envahir et coloniser des espaces bien au-delà de son territoire initialement assigné. Excès, fuite, débordement : autant de stratégies convergentes par lesquelles le geste affirme sa liberté contre les contraintes qui voudraient le limiter, sa mobilité contre les fixations qui voudraient le stabiliser, sa puissance expansive contre les cadres qui voudraient le contenir. Dans cette dynamique de transgression permanente des limites imposées, le geste débordant trouve sa vérité la plus profonde : celle d’un mouvement fondamentalement libre et sauvage qui refuse toute domestication définitive, qui résiste à toute tentative de le civiliser en l’enfermant dans des formes stables et maîtrisables, qui affirme sans cesse sa capacité à dépasser, à fuir, à déborder tout ce qui voudrait le contenir et le contrôler. Cette puissance de débordement révèle finalement que les limites, les mesures, les cadres, les frontières ne sont jamais des absolus incontournables mais toujours des constructions précaires et vulnérables qui peuvent à tout moment être transgressées, contournées, fracturées par les forces de débordement qu’elles prétendaient maîtriser mais qui les excèdent nécessairement et les contestent continuellement.
A l’orée des années 2000 en France, loin des peurs millénaristes, de Titanic et des fins du Monde, une gourmandise de film nostalgique est sortie d’un marais en bottes après sa partie de pêche à la grenouille. Les enfants du marais, c’est une déclaration d’amour à la nature par le cinéma, dans laquelle on rêve de s’ennuyer encore un peu, du sépia plein les yeux.
Synopsis : « On est des gagne-misère, mais on n’est pas des peigne-culs », telle est la philosophie de Garris, homme simple, généreux et quelque peu poète qui vit au bord d’un étang avec son ami Riton, qui élève trois enfants turbulents issus de son second mariage. Riton, de temps en temps, noie son chagrin dans le vin rouge pour tenter d’oublier sa première femme, son grand amour. Autour d’eux il y a également Amédée, un rêveur passionné de lecture, Pépé, un ancien du marais devenu riche, et Tane, le conducteur du petit train local. Un jour, Garris rencontre une jeune femme, Marie.
Le marais, ce réseau local
Dans la foulée des rediffusions de La gloire de mon père et du Château de ma mère (Yves Robert, 1990) on en aurait presque oublié que les cigales et les oiseaux chantaient aussi à côté du cinéma patrimonial, dans des œuvres bras dessus bras dessous avec ces grands classiques mis en images. Les enfants du marais naît de cette mouvance du cinéma hexagonal parlant d’une génération à une autre d’un pays en pleine mutation. 1999, c’est la grande bulle internet qui vient tout juste d’exploser, des jeunes déjà partis depuis vingt ans dans les grandes villes et des ruralités naturellement paumées.
« Je suis bien content d’être venu ! »
Les enfants du marais posent leurs arpions dans les sentiers, direction la pêche, les ballades et la flemme dans la nature. Garris, incarné par Jacques Gamblin, c’est le bonhomme qui bosse juste ce qu’il faut, désenchanté par la civilisation qui court derrière lui. Adieu les femmes, que pleure Riton (Jacques Villeret), les héritages, la transmission : la nature seule peut épouser les âmes heureuses de s’y perdre. Au fond, la vie, la vraie, c’est quoi ? Pêcher de quoi faire deux repas par jour, vendre deux poissons pour se payer la petite bouteille de rouge qui éclaire les repas pris à la volée. Rien de plus. Amédée (André Dussollier) sourit de toutes ses dents : c’est lui qui répète à foison « Je suis bien content d’être venu » comme un mantra, passant sur ses manières d’érudit de la ville pour se risquer à découvrir la vie sauvage.
Dame nature…
Jean Becker est né en 1933 et n’a pas seulement connu les marais dans les livres d’école. Pour cette génération marquée par la guerre, l’exode est un rapport au rural profondément fusionnel. Aucune autre génération du 20e siècle n’a ainsi vécu ce rapport et cet échange avec une nature nourricière comme celle des enfants des années 30 et 40, perdant les villes pour gagner les champs. Ces enfants ont grandi en redécouvrant les topinambours, les légumes oubliés, palliant les repas plus riches, reprenant à leur compte les activités campagnardes déjà en voie d’être marginalisées avant le choc de la Seconde Guerre mondiale : la chasse, la pêche, avant le grand exode rural des années 50.
…En souvenirs
L’action des Enfants du marais se situe en 1932. Racontée en voix off par la regrettée Suzanne Flon au moment où les marais du titre ont été asséchés pour devenir un supermarché, dévoile t-elle, gentiment sentencieuse. La nature dévoilée pendant 115 minutes est enchantée, contée, c’est tout le parti pris de ce film embaumant des souvenirs en les enjolivant. Ces marais ne transmettent pas de maladies comme ceux de Ridicule, en 1995, menant un noble à la cour du roi pour financer leur assèchement. Ces marais sont la nature mise en scène comme la vérité d’un instant, une nostalgie prenant corps dans les roseaux : quand Pépé (Michel Serrault), l’industriel renouant avec ses racines et son enfance, transmet son art de la pêche à la grenouille, on oublie la boue sur les pattes, les odeurs assommantes et les longues heures d’attente. La nostalgie devient magie, fantastique quand elle occulte la peste des années 30 qui naît bien lointaine (« Hitler sera certainement chancelier », y entend-t-on dans un bar, évasif) pour recentrer le vrai sens de l’Histoire là où tout a, semble t-il, commencé.
Sépia si mal
Le syndrome Amélie Poulain, en urbanité idéalisée, avait déjà touché d’autres films ruraux français, adaptés ou non de récits classiques, pour styliser une campagne parfaite. Jean-Pierre Jeunet chassait les tags parisiens pour les effacer dans ses plans, Jean Becker chasse les angoisses de son marais pour les mener dans cet au-delà diégétique qu’il voulait, ce monde lointain des grenouilles, de l’accordéon et des repas estivaux partagés entre copains sur un coin de nappe. La nature magnifiée est ici mentale, proche cousine de celle qu’on découvre en quittant nos villes aujourd’hui, heureuse de tendre la main aux contes de ces petits et grands enfants qu’on sera tous ravis d’inviter lors de nos futures promenades. Le récit est une mémoire, qu’on dessine au cinéma plus qu’ailleurs. C’est somme toute naturel.
Bande-annonce
Fiche technique
Titre : Les Enfants du marais
Réalisation : Jean Becker
Scénario : Sébastien Japrisot, d’après le roman éponyme de Georges Montforez
Producteur : Christian Fechner
Musique : Pierre Bachelet
Photographie : Jean-Marie Dreujou
Montage : Jacques Witta
Décors : Thérèse Ripaud
Producteur délégué : Hervé Truffaut
Régisseur : Denis Brunel
Sociétés de production : Films Christian Fechner, UGC Images, France 3 Cinéma, Rhone-Alps Films
Budget : 9,24 millions d’euros
Pays d’origine : France
Format : Couleurs – 1:66 – 35 mm – Dolby Digital et DTS
Genre : Comédie dramatique
Durée : 115 minutes
Date de sortie : 3 mars 1999
Flammarion publie dans sa collection « Librio »L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière, ouvrage collectif placé sous la direction de l’auteur et éditorialiste Marc Cheb Sun. Comme le stipule le sous-titre de cet opuscule, « dix nouvelles approches » sont proposées pour éclairer le fait racial et esclavagiste.
La collection « Librio » est réputée pour ses ouvrages succincts et didactiques. Des spécialistes y vulgarisent régulièrement des matières complexes, comme cela a récemment été le cas sur l’écologie. En quelques dizaines de pages, les auteurs parviennent à tendre la main au lecteur et à l’aider à mieux appréhender des sujets qui ne paraissent pas toujours des plus accessibles. Le revers de la médaille, naturellement, c’est que l’on reste généralement à la surface des choses, les opuscules ne constituant qu’une brève entrée en matière.L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière ne déroge pas à la règle, puisqu’il évoque des thèmes attendus tels que le commerce triangulaire, le Code noir, le colonialisme, quelques fondateurs de théories racialistes ou encore la révolte haïtienne menée par Toussaint Louverture. Mais il va parfois un peu plus loin, en s’intéressant par exemple spécifiquement à Alexandre Dumas ou aux ports français dont l’activité a jadis été dopée par l’esclavage.
La productrice Fanny Glissant rappelle que l’esclave se définit avant tout par sa force de travail, qui apparaît comme son unique fonction sociale. Elle explique que l’esclavage ne repose initialement pas sur des bases « raciales », puisqu’il a existé des esclaves dans la Grèce ou la Rome antiques. Ce n’est qu’avec la traite transatlantique, mêlant esclaves noirs et propriétaires blancs, qu’un imaginaire en deux couleurs a émergé. L’abolition de la traite en 1807 n’a pas empêché l’esclavage de perdurer : le ventre des femmes est alors devenu le centre d’une nouvelle bataille, celle de la reproduction et de l’extension des groupes serviles. La malédiction de Cham a permis de légitimer à l’aune du religieux un système qui hiérarchise et asservit les hommes. Dans le second chapitre, Myriam Cottias revient sur différentes formes de résistance, individuelle comme collective : le suicide, les mutineries, le marronnage, les rébellions ont été pour les esclaves autant de moyens d’échapper à leur condition.
Plus loin, la politologue féministe Françoise Vergès s’intéresse au rôle des femmes dans la lutte contre l’esclavage, tandis qu’Aline Helg, professeur émérite d’histoire des Amériques, se penche sur le mouvement abolitionniste. La question économique occupe également une large place dans l’opuscule. Les réparations financières adressées aux anciens propriétaires d’esclaves, le développement de la vallée de la Loire, l’expansion du commerce international, l’essor de l’économie maritime ou encore l’activité des ports de Nantes, de La Rochelle ou de Bordeaux constituent autant de sujets évoqués au regard de la traite et de l’esclavage. L’historien Pascal Blanchard nous explique de quelle manière esclavagisme et colonialisme se sont superposés avec une mission civilisatrice censée justifier le second quand le premier devenait peu à peu inacceptable. L’abolitionniste Victor Schoelcher est symptomatique de cet entre-deux : opposé à l’esclavage, il croyait en revanche à la pertinence du système économique colonial et a contribué aux remboursements des propriétaires « lésés ».
L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière comporte également une dizaine d’encadrés portant sur des points précis évoqués dans l’ouvrage : les saint-simoniens, la charte de Manden, l’expression « nègre littéraire », le Code noir, Sojourner Truth ou encore les colonies de plantation. En dépit d’un format plutôt chiche, l’opuscule se signale finalement par sa densité et sa capacité à saisir l’esclavage par ses multiples aspects.
L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière, ouvrage collectif sous la direction de Marc Cheb Sun Librio, mai 2021, 96 pages
Comme son titre l’indique, Fake News, l’info qui ne tourne pas rond, de Doan Bui et Leslie Plée, s’intéresse aux infox de plus en plus présentes sur les réseaux sociaux et certains médias alternatifs. « Une bande dessinée de salubrité publique », comme le proclament les éditions Delcourt.
Fake News, l’info qui ne tourne pas rond vient compléter un triptyque fortuit. Les éditions Delcourt ont en effet déjà publié il y a quelques semaines L’Esprit critique, une bande dessinée sur les biais cognitifs, ces mécanismes par lesquels notre cerveau tend à nous leurrer. Avant cela, c’est du côté de Dupuis qu’on avait découvert Les Complotistes, qui satirisait de manière plus détachée – et moins pertinente – la complosphère. Ensemble, les trois albums permettent d’appréhender comment le mensonge s’insinue dans le débat public : par l’attrait des théories alternatives, en raison de distorsions cognitives, via des cercles propagateurs bien établis.
Trois éléments permettent de mesurer la vigueur des fausses informations. Comme l’indique la journaliste Doan Bui dans l’album, une étude du MIT stipule qu’une fake news circule six fois plus rapidement qu’une véritable information. Or, chacun le sait, la période actuelle, sur fond de pandémie de coronavirus, est particulièrement propice aux infox, qui croissent de manière exponentielle. Selon une étude de l’Université d’Oxford, les vidéos de désinformation sur la covid-19 ont été partagées plus de 20 millions de fois en 2020 ! Il existe certes des journalistes spécialisés dans le fact-checking pour les décortiquer, tels que les Décodeurs du journal Le Monde, mais le rapport de force apparaît quelque peu disproportionné. Et Doan Bui de rappeler que de 2008 à 2019, le nombre de journalistes est passé de 71 000 à 35 000 aux États-Unis. Face à des mensonges foisonnant, et de plus en plus souvent colportés par des personnalités publiques (le cas de Donald Trump est abondamment évoqué dans la BD), les remparts factuels se raréfient.
Revenons un instant sur Donald Trump. L’ancien président américain est le héros d’une théorie complotiste servant d’assise au mouvement QAnon. Selon ce dernier, qui infuse de plus en plus dans la société américaine (et au-delà), il existerait un vaste réseau pédophile et sataniste que seul l’ancien magnat de l’immobilier pourrait contrer. C’est la pseudo-affaire du Pizzagate qui a servi d’incubateur à ces théories farfelues. Mais ce n’est pas tout : pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, la petite ville de Vélès, en Macédoine, s’est muée en productrice à grande échelle de fake news pro-Trump. Autant de choses que Doan Bui conte par le menu dans l’album.
Aidé en cela par la dessinatrice Leslie Plée, dont les dessins et aquarelles servent pleinement le propos de Fake News, l’info qui ne tourne pas rond, la journaliste au Nouvel Observateur, ex-lauréate du prix Albert-Londres, tente un tour d’horizon de la formation et de la diffusion des infox. Elle précise que l’indignation, la colère ou la tristesse sont très valorisées sur les réseaux sociaux. L’outrage moral augmente en effet le taux de retweet de 17%. Elle s’intéresse aux « truthers », ces prétendus chercheurs de vérité pour qui la tuerie de Sandy Hook fut mise en scène de manière à permettre à Barack Obama de légiférer sur les armes à feu. Elle se penche sur les bulles filtrantes qui confirment nos croyances en ne nous proposant que des contenus similaires à ceux qu’on a déjà visionnés ou likés. Elle investigue du côté des platistes, des climatosceptiques et des anti-vax. 10% des Français estiment que ce n’est pas important de faire vacciner leurs enfants. 30% seraient sceptiques vis-à-vis des vaccins. La France est actuellement la moins bien classée, parmi 144 pays étudiés par l’institut de sondage Gallup, en ce qui concerne la confiance exprimée vis-à-vis des vaccins.
Fake News, l’info qui ne tourne pas rond abonde de données de ce genre. On y croise des personnalités aussi disparates que Jair Bolsonaro, Claude Allègre ou Greta Thunberg. On y apprend comment se forme le scepticisme, les modalités selon lesquelles il s’exprime et sur quoi il se projette. On y atteste, une fois de plus, que le mensonge constitue le meilleur moyen de discréditer quelqu’un à peu de frais. C’est ainsi que Léon Blum fut accusé de manger de la vaisselle en or, que Barack Obama a dû prouver publiquement qu’il était né aux États-Unis ou que Marie-Antoinette a vu se porter sur elle les pires rumeurs de lubricité et de perversion. Au fond, si les fake news pullulent, c’est avant tout parce qu’elles flattent l’ego (se sentir mieux informé ou plus intelligent que son voisin, penser avoir décelé la vérité là où personne n’y est parvenu) et parce qu’elles permettent d’apporter des explications simplistes à des problèmes complexes (sur la covid-19 par exemple).
Aperçu : Fake News, l’info qui ne tourne pas rond (Delcourt)
Fake News, l’info qui ne tourne pas rond, Doan Bui et Leslie Plée Delcourt, avril 2021, 176 pages
Vadim Koczinsky coule des jours paisibles dans la maison de retraite « Les chrysanthèmes de l’Esterel » sur la Côte d’Azur, à Nice plus précisément, ville réputée pour sa moyenne d’âge relativement élevée. Mais si la douceur du climat attire les retraités, la ville attire aussi toute une faune désireuse de faire des affaires…
Entré à la Légion étrangère en 1958 pour fuir le régime communiste en Pologne, monsieur Vadim a bien roulé sa bosse et il aimerait désormais profiter tranquillement et se planter chaque jour à la même heure devant la télé pour regarder « Les coquillages de l’amour », le feuilleton qui lui rappelle sa défunte mère. C’est ainsi qu’il a contracté une assurance-vie suite à quelques soucis de santé. Il n’a pas hésité à signer le contrat définitif sur son lit d’hôpital, juste après une opération. Comme bénéficiaire, il a choisi son petit-fils Sasha qu’il souhaite mettre à l’abri du besoin. Sasha est le seul membre de sa famille encore en vie, puisque sa fille – la mère de Sasha – est décédée trois ans auparavant. Mais l’histoire familiale n’est pas simple et monsieur Vadim n’a pas vu son petit-fils depuis trop longtemps.
Crustacés ?
Non loin de la ville (Saint-Laurent-du-Var), Bart van Coppens un cafetier belge (enseigne « Noir jaune rouge ») défend sa place au soleil. Il ne se contente pas des affaires courantes, puisque ses livraisons de denrées alimentaires par camion couvrent un trafic autrement plus lucratif. Tout cela est connu de la pègre locale, contrôlée par un trio sans scrupules. Étant donné que l’intimidation et les menaces ne suffisent pas, la pègre passe à la manière forte.
Crime
Accompagnés de l’assistante sociale Stéphanie Mayer (qui plairait bien à l’un d’eux), des policiers viennent annoncer une mauvaise nouvelle à monsieur Vadim : M. Canesta, son curateur de biens auprès de qui il a contracté son assurance-vie, était en réalité un escroc qui s’est envolé en soldant tous les comptes qu’il gérait. Désormais sans ressources, monsieur Vadim va se retrouver à la rue !
Arthrose
Les circonstances – un hold-up au cours duquel monsieur Vadim surprend malfrats et policiers, malgré l’âge et son arthrose – attirent l’attention du cafetier belge qui approche monsieur Vadim au bon moment : l’ancien légionnaire a besoin d’un logement fixe et d’un emploi pour défendre ses droits. Tout en sachant qu’il s’engage sur un terrain glissant, monsieur Vadim finit par accepter la proposition de Bart van Coppens, pour ne pas faire une croix sur tous ses projets. Bien évidemment, il n’est pas au bout de ses surprises et les lecteurs (lectrices) non plus.
Menu dégustation
Ce premier épisode (54 planches) de Monsieur Vadim se lit avec plaisir, grâce à un scénario (signé Gihef) bien construit, qui apporte les éléments fondamentaux au fur et à mesure, tout en faisant monter la tension par moments et en nous laissant en pleine action, ne laissant aucun doute sur le fait qu’on doive attendre une suite (l’éditeur annonce un diptyque). Outre la personnalité et la situation de monsieur Vadim, l’originalité vient ici de la région où se situe l’action, l’album permettant notamment de mettre en valeur la ville de Nice qui ne se résume pas à la Promenade des Anglais.
Ingrédients et assaisonnement
L’ensemble bénéficie du dessin soigné de Morgann Tanco, agrémenté de couleurs signées Cerise qui donnent un certain caractère à cet album, grâce à de nombreux détails qui font mouche (exemple avec le couvre-chef original de l’homme à tout faire de Bart van Coppens), un découpage intelligent et un sens du mouvement qui agrémente les scènes d’action. Sinon, je sens quand même le dessinateur plus à l’aise sur les décors que les visages. À noter l’utilisation de vocabulaire typique, aussi bien pour monsieur Vadim pour faire sentir ses origines polonaises que pour le belge van Coppens et même pour le trio de gangsters locaux.
L’addition au prochain épisode ?
On appréciera le caractère du personnage principal, un individualiste au passé chargé, mais pas trop. Malgré de lourdes déceptions, il reste attaché à ses valeurs, la famille en particulier. Il tient à ses projets au point de prendre de gros risques personnels. Et son passé de légionnaire lui vaut des réflexes inattendus qui n’échappent pas à certains observateurs. Il se sent d’attaque pour utiliser son savoir-faire afin de reprendre le contrôle de la situation. Mais, ne présumerait-il pas un peu de ses forces ? N’oublierait-il pas que l’arthrose risque de lui jouer de sales tours aux moments cruciaux ? La suite devrait nous permettre de mieux jauger la situation.
Arthrose, crime & crustacés (Monsieur Vadim, tome 1), Gihef, Morgann Tanco et Cerise Bamboo/Grand Angle, février 2021, 56 pages
528 pages composent le livre publié en France par les éditions Belfond. Pas une n’est superflue pour nous conter cette histoire à la fois fabuleuse et somme toute très réaliste qui s’épanouit dans le Londres bourgeois de la fin du XVIIIème siècle.
Premier roman d’Imogen Hermes Gowar, La Sirène, le Marchand et la Courtisane est une œuvre qui n’aura aucune difficulté à trouver son public. Celles et ceux qui aiment les récits d’époque apprécieront la précision du texte. Ils ne seront pas le moins du monde dérangés par cette intrigue qui flirte avec le fantastique et s’inscrit très bien dans son temps – où sirènes et licornes n’avaient pas encore été tout à fait réfutées par la science…
Résumé : dans le Londres de 1785, le marchand Jonah Hancock hérite, en lieu de place de son bateau, d’une sirène pêchée en mer de Chine… Rapidement exposée dans Londres, elle suscite la venue de tous, se bousculant pour admirer la créature. Mr. Hancock devient « l’homme à la sirène », et, invité à une fête décadente, fait la connaissance de la courtisane Angelica Neal… La suite appartient au roman.
Un roman d’une indéniable qualité
La première force du texte est son écriture dans laquelle transparaît un naturel qu’on ne peut imiter. Imogen Hermes Gowar est manifestement une écrivaine née, pour laquelle l’exercice d’écrire – au sens d’associer des mots – se fait avec une grande facilité. Il n’y a rien de laborieux dans ce style fluide et beau, tantôt capable de sensibilité et tantôt très malin, en particulier dans son regard porté sur la société et la psychologie des personnages, sans complaisance. Parfaitement adaptée à l’époque, la plume d’Imogen Hermes Gowar nous fait parfois douter : le roman est-il une réédition d’un texte du XVIIIème siècle ? A-t-il vraiment été écrit en 2018 ?
Vient s’ajouter une précision historique à couper le souffle, notamment dans la profusion de détails sur la vie quotidienne dans le Londres de 1785. Rues, paysages, matériaux, habitudes (dont grivoises)… Rien n’est oublié. Les personnages sillonnent la ville de Londres et la banlieue de Deptford comme si un plan de l’époque avait été déroulé sous les lignes du texte. L’influence des études d’archéologie, d’anthropologie et d’Histoire de l’art de l’autrice, mais aussi ses expériences professionnelles dans des musées ont donné naissance à cette foule de caractéristiques, objets et détails historiques qui viennent rajouter au caractère de témoin d’une époque que porte ce livre. On apprécie d’autant plus cette précision que, bien loin d’alourdir le texte, elle est à l’origine d’une grande part de la beauté inhérente au récit.
On se régale aussi des considérations terre-à-terre et toutes matérielles des personnages, le marchand, la courtisane, la mère-maquerelle, toutes tournant autour d’un but commun : l’argent.
Une sirène, prétexte aux allées et venues des protagonistes
La Sirène, le Marchand et la Courtisane est un livre à plusieurs temps qui, en nous donnant l’impression de suivre le simple quotidien des personnages, certes bouleversé par l’arrivée inopinée de cette sirène, nous amène sans crier gare à suivre les évolutions de la fortune de chacun. Bonne ou mauvaise fortune née des échanges spéculatifs autour de cette sirène qui va être exposée aux yeux du Tout-Londres, comme une curiosité scientifique prétexte à tous les excès.
C’est ainsi que page, après, page, le lecteur voit sa propre curiosité elle aussi scellée aux allées et venues des protagonistes, espérant pour eux, s’amusant de leur naïveté, se réjouissant de leurs joies et s’inquiétant de leur peine. Le rythme est inégal ; c’est normal, il est à l’image d’une vie quotidienne qui apparaît parfois lente, parfois survoltée. Et lorsqu’il ralentit, comment ne pas se satisfaire de ces dialogues savoureux, de ces descriptions époustouflantes qui nous installent dans l’ambiance du roman ? Durant le temps que nécessitera la lecture des quelques 500 pages qui composent ce premier roman prometteur, le lecteur vivra perruques et cheveux poudrés, fiacres, alternance de misère sociale et d’éblouissement bourgeois… sans oublier une touche licencieuse dont raffole l’époque…
Du réalisme au réalisme magique…
La troisième partie, qui arrive sans être attendue, convoque pourtant le paroxysme de l’intérêt. On croirait l’histoire terminée, elle ne l’est pas du tout. Et voilà que derrière ce roman qui apparaissait somme toute très historique et anthropologique, paraît un versant qui touche davantage au rêve, au surnaturel. Les personnages, accompagnés du lecteur, glissent doucement dans un récit qui questionne subtilement une forme de morale, d’attachement à un idéal, qui défie le paraître, l’ambition et les désirs irraisonnés. Derrière son apparence de fable, son titre et son personnage irréel de sirène, le roman d’Imogen Hermes Gowar questionne un certain mode de vie, l’obsession et la place de chacun en ce bas-monde.
Pour ce faire, l’ouvrage prend, dans ses derniers chapitres, des accents qui ne détonneraient pas dans un récit estampillé de réalisme magique, voire un conte philosophique. À mesure qu’on approche de la fin, la tension monte, et le dénouement laisse place à une fin abrupte, merveilleuse manière pour l’autrice de nous replonger dans le réalisme du début, en nous faisant comprendre qu’au-delà des pages, pour ses personnages, la vie continue.
La Sirène, le Marchand et la Courtisane est un roman de haute facture. Son intrigue est habilement mise en mots par une écrivaine talentueuse qui maîtrise son sujet à fond. Imogen Hermes Gowar publie un premier roman sans la moindre fausse note. On ne peut que lui tracer une carrière littéraire qui mérite d’être suivie.
La Sirène, le Marchand et la Courtisane, Imogen Hermes Gowar Editions Belfond, mars 2021, 528 pages Finaliste de la Mslexia First Novel Competition Shortlisté pour le Deborah Rogers Foundation Writer’s Award et le Women Prize for Fiction
Retour sur La Ruée des Vikings de Mario Bava à (re)découvrir dans une édition Blu-ray française soignée par Le Chat qui fume.
Synopsis : en l’an 786, alors que les Vikings envahissent l’Angleterre, le roi Harald souhaite pactiser avec les Saxons. Mais il est trahi par le baron anglais Rutford, qui convoite le trône d’Angleterre détenu par le roi Lothar et son épouse Alice. Harald est lâchement assassiné, laissant sur les lieux de la bataille ses deux jeunes fils. L’aîné, Iron, est secouru par les Vikings qui le ramènent en Norvège. Le cadet, Erik, est quant à lui recueilli par la reine Alice, qui l’adopte dans le plus grand secret. Vingt ans plus tard, les deux frères sont devenus des hommes entraînés au combat, et le destin ne tarde pas à les réunir… en tant qu’adversaires.
De Fleischer à Bava
Le Chat qui fume vous invite à (re)découvrir La Ruée des Vikings (Gli Invasori selon son titre original italien ; Erik the Conqueror en anglais), l’épopée de Mario Bava marchant directement dans les pas légendaires des Vikings de Richard Fleischer. Il ne s’agit pas ici de déterminer lequel serait meilleur que l’autre. Une telle réflexion serait d’ailleurs futile tant elle desservirait ces deux grands objets filmiques.
Si le projet de La Ruée des Vikingsfut en effet lancé suite au succès du film de 1958 produit et interprété par le grand Kirk Douglas, accompagné par les formidables Tony Curtis, Janet Leigh et Ernest Borgnine, il n’en reste pas moins vrai qu’un pur film d’exploitation peut tirer son épingle du jeu avec la bonne équipe. Et c’est justement le cas de La Ruée des Vikings qui, grâce au savoir-faire de Mario Bava entouré d’artisans tout aussi géniaux (entre autres : Roberto Nicolosi à la musique ; Cameron Mitchell et Giorgio « George » Ardisson au casting – qu’on retrouve par ailleurs dans d’autres œuvres du cinéaste), réussit non pas à suivre ou dépasser la voie du modèle, mais, mieux que cela, à élaborer sa vision des récits mythologiques de Ragnar Lodbrok et de ses fils devenus frères ennemis. Autant le dire directement, il s’agit peu ou prou de la même structure narrative que dans Les Vikings de Fleischer.
Mais là où le premier, produit de façon indépendante (rappelons-le), proposait un véritable récit campbellien – pré-Star Wars – dont la puissance allégorique débordait de puissance mythologique et émotionnelle à chaque plan et chaque scène, Bava réussit à tirer de son remake non assumé et au budget moins conséquent un superbe film d’aventures où le réalisme est évacué pour proposer un conte coloré, grave et parfois étrange sur l’acharnement du hasard sur l’amour qui tend à rassembler les protagonistes. On pense bien évidemment aux deux frères ennemis, mais aussi à l’amour interdit et finalement impossible entre Iron et une prêtresse, ainsi qu’à la relation tout aussi dangereuse mais au final plus heureuse entre Erik et la deuxième prêtresse (jumelle de la première). Quand la fraternité mortellement impossible du film de Fleischer broyait magnifiquement nos cœurs, le caractère douloureusement romantique du métrage de Bava parvient à aller au bout de ses enjeux pour nous laisser une émotion ambivalente entre amertume et étrange sérénité macabre face à la résolution du film.
Extrait – La Ruée des Vikings (Gli Invasori) – Ouverture avec la superbe composition de Roberto Nicolosi
https://www.youtube.com/watch?v=mXLT0zKX-N8
La Ruée des Vikings en Blu-ray
L’épopée de Bava débarque en France en Blu-ray chez Le Chat qui fume qui, après l’édition anglo-américaine d’Arrow en 2017, édite le film d’après la même restauration 2K du négatif original gérée par le laboratoire L’Immagine Ritrovata (loin de faire l’unanimité chez les cinéphiles comme chez les éditeurs, et cela malgré des explications qui restent discutables/à nuancer). Toutefois, La Ruée des Vikings séduit ici autant visuellement que phoniquement.
Même si on pourrait regretter un étrange virage colorimétrique tantôt jaunâtre, tantôt verdâtre sur les noirs/gris obscurs à plusieurs reprises ainsi que quelques plans manquant de contraste, La Ruée des Vikings est à (re)découvrir avec une imagerie atteignant le sublime (voir la scène de danse en Norvège). Le grain est préservé et correctement géré (jamais gênant, donc), et la précision et la stabilité sont au rendez-vous. Pour ceux qui pourraient craindre le travail de restauration colorimétrique, il vous suffit de revenir à l’édition DVD pour remarquer que l’étalonnage n’a pas été trahi et que, hormis les soucis notés plus haut, les couleurs sont retranscrites avec plus de précision tout en valorisant le chatoiement colorimétrique propre au cinéma de Mario Bava.
Différence notable avec l’édition d’Arrow, le plan final du long métrage n’est pas visible dans la présentation du long métrage par l’éditeur britannique et se trouve présenté en bonus dans une qualité VHS médiocre, à l’inverse de l’éditeur français qui a réussi à l’obtenir – avec l’insert italien final – dans un rendu formidable ici intégré dans le film, permettant ainsi de voir La Ruée des Vikings dans sa version intégrale.
Du côté du son, la piste originale italienne est à privilégier si vous cherchez un rendu des plus clairs. Toutefois, on ne boudera pas son plaisir avec la VF au rendu sonore bien plus riche que ce qui peut être trouvé dans d’autres éditions vidéo de films bien plus récents (La Fiancée de Chucky, coucou ESC). Si l’on retrouve certes un aspect relativement étouffé sur la bande-son musicale ainsi que sur les effets, l’ensemble reste assez dynamique et homogène avec un doublage vif mais ne semblant jamais détaché du reste du spectre sonore.
Du côté des compléments, Le Chat qui fume vous fournit la bande-annonce originale de la version américaine nommée Erik the Conqueror (un titre plutôt sexy) ainsi qu’un entretien d’une durée de 15 minutes avec Loris Loddi (visible dans Le Grand Silence de Corbucci, ou plus récemment dans L’Enquête (The International) de Tom Tykwer) qui fut l’interprète d’Erik dans son enfance. L’acteur se souvient de l’expérience spectaculaire et ludique que fut la scène d’introduction guerrière avec les nombreux figurants, costumes, combats, cascades, galères et chevaux. Mais aussi de la difficile scène où le jeune Erik peine à rester à la surface de l’eau tandis que le massacre a lieu et qu’il perd de vue son frère et ce qu’il pense être l’unique chance d’en réchapper. En effet, l’acteur ne savait pas nager et la panique de Loris permit à Erik d’être crédible en tant qu’enfant terrorisé dans la bataille. Il revient aussi avec émotion sur sa relation avec Bava et surtout avec l’acteur Giorgio (George) Ardisson qui fut pour lui comme un mentor, un frère, un ami et une figure paternelle. Enfin, il met en avant le génie indescriptible de Mario Bava, qui lui semble perdu même si des aspects se retrouvent chez son fils Lamberto.
On peut être un peu frustré du manque de bonus dans l’édition du Chat qui fume. En effet, on note que l’éditeur indépendant britannique Arrow présentait sur son édition, en plus du plan final précité, un commentaire audio exclusif de Tim Lucas, spécialiste du cinéma de Bava ; un document vidéo nommé Gli imitatori comparant, le temps d’une douzaine de minutes, ce film à son long métrage « source », Les Vikings de Richard Fleischer ; ainsi qu’une interview audio de l’acteur Cameron Mitchell (l’interprète d’Iron) par Tim Lucas, longue d’une bonne heure.
Malgré cela, force est de constater que l’éditeur français propose ici une édition soignée (et intégrale) de La Ruée des Vikings qui, on l’espère, saura alpaguer autant les fans du cinéaste que les plus curieux d’entre vous.
Bande-annonce – La Ruée des Vikings (Gli Invasori)
LA RUÉE DES VIKINGS – CARACTÉRISTIQUES du Blu-ray
BD25 – 1080p HD – Encodage AVC – Format 2.35 – Version intégrale – Langues : Français & Italien DTS-HD MA 2.0 – Sous-titres français – France/Italie – 1961 – Durée : 1h30
COMPLÉMENTS
LE PETIT PRINCE, entretien avec l’acteur Loris Loddi (15mn)
FILM ANNONCE
Sortie le 31 avril 2021 – prix public indicatif : 25€