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Bertha Boxcar : Scorsese en terre inconnue

Rimini Editions propose en combo DVD/Blu-ray le second long-métrage de Martin Scorsese, le méconnu Bertha Boxcar (1972). On y découvre le maître new-yorkais dans un contexte pour le moins déstabilisant, puisqu’il tourne ici sous l’égide de Roger Corman une pure fiction d’exploitation, au budget réduit, après avoir installé sa caméra dans le Sud profond, un cadre totalement inédit pour le cinéaste. S’il demeure à des années-lumière des chefs-d’œuvre ultérieurs, Bertha Boxcar est un véritable OVNI dans la carrière de Scorsese. C’est principalement à ce titre que le film mérite d’être redécouvert, d’autant plus qu’il est accompagné ici de deux bonus fort intéressants. 

Le rôle de Roger Corman dans le début de carrière de bon nombre de grands metteurs en scène et comédiens américains vaudrait un article à part entière. Le « pape du cinéma pop », un surnom plus flatteur que celui de maître du cinéma d’exploitation, influença en effet le Nouvel Hollywood dès le milieu des années 1960 et joua un rôle non négligeable dans le lancement d’artistes tels que Francis Ford Coppola, James Cameron, Ron Howard ou, de l’autre côté de la caméra, Jack Nicholson, Sylvester Stallone ou Bruce Dern. A cette liste (non-exhaustive), il convient d’ajouter le nom de Martin Scorsese. Revenir sur le parcours invraisemblable de l’homme à la cinquantaine de réalisations et environ 400 productions, encore actif aujourd’hui à l’âge de 95 ans (mais abonné à la production de nanars depuis une vingtaine d’années), prendrait beaucoup trop de temps et n’est pas l’objet de cet article. Concentrons-nous alors simplement sur la période à laquelle Bertha Boxcar (Boxcar Bertha en version originale, ne nous demandez pas pourquoi le titre français a été inversé) fut tourné. En 1970, Corman, attaché à son indépendance (même s’il compte également une longue expérience au service des majors), fonde New World Pictures, une modeste société de production. Il y renoue avec une de ses marottes, la production de séries de films thématiques (souvenons-nous que sa carrière fut ainsi véritablement lancée avec sa célèbre série d’adaptations d’œuvres d’Edgar Allan Poe) : les bikers, les infirmières, les femmes en prison, etc. Il garde une autre bonne habitude formée bien des années plus tôt : la rentabilité, la grande majorité de ses projets étant réalisés à petit budget et remportant un franc succès dans les circuits secondaires.

Comme il le faisait très régulièrement, Corman produit encore de temps en temps des films pour le compte d’autres compagnies, ce qui est le cas en 1972 avec Bertha Boxcar, qui fut produit pour AIP (American International Pictures), société pour laquelle il fut un des producteurs attitrés dès sa création en 1954 (sa première production, cela ne s’invente pas, y fut un film de bagnoles intitulé The Fast and the Furious !). Que le film soit produit indépendamment ou pour le compte d’une structure plus importante ne change cependant strictement rien aux méthodes de travail de Corman et aux thèmes qui l’inspirent. Ainsi, en 1970 il réalisa lui-même (pour le compte d’AIP) Bloody Mama, un film vaguement inspiré de la vie de la célèbre gangster Ma Baker, avec Shelley Winters dans le rôle principal, dans lequel on trouve aussi un tout jeune Robert De Niro ! Le film plaît à Corman et il remporte un joli succès commercial, alors que fait-il ? Il exploite le filon du film criminel féminin, pardi ! Son épouse Julie (cf. « Suppléments » plus bas) se lance à la recherche de sujets similaires, et tombe sur Sister of the Road, l’autobiographie d’un personnage fictionnel nommé Boxcar Bertha, écrit par Ben Reitman. Le projet est dès lors prêt à être mis sur les rails.

Et Scorsese, dans tout cela ? Après avoir tourné plusieurs court-métrages dans les années 60 (dont le saignant The Big Shave en 1967) alors qu’il étudie encore à la Tisch School of Arts de New York, il réalise son premier long-métrage sur plusieurs années, à cheval sur la fin de ses études et le début de sa carrière de cinéaste. Initialement intitulé I Call First, Who’s That Knocking at My Door (1967) contient déjà bon nombre de thèmes fétiches de Scorsese, étroitement liés à son éducation religieuse italo-américaine, notamment la culpabilité et la rédemption. A l’occasion de ce film, il collabore avec deux collègues étudiants qui deviendront des partenaires fidèles, le comédien Harvey Keitel et la monteuse Thelma Schoonmaker. En dépit de quelques critiques élogieuses, cette œuvre de jeunesse (même si Scorsese a déjà 25 ans à sa sortie), encore maladroite, ne fait pas vraiment démarrer sa carrière – pour cela il faudra attendre Mean Streets, son troisième opus. Le cinéaste mettra cinq ans à mettre sur pied son second projet, période qu’il mettra à profit pour rencontrer quelques futures grandes figures du cinéma américain des années 70 (parmi lesquels Robert De Niro, que lui présente Brian De Palma, ainsi que John Cassavetes qui deviendra son premier mentor) ainsi que monter et assister le réalisateur Michael Wadleigh sur le documentaire Woodstock (1970).

Peut-être est-ce cette longue attente qui précipita la collaboration par ailleurs improbable entre Scorsese et Roger Corman. Ce dernier, qui croit au talent du jeune cinéaste après avoir vu son premier long-métrage, lui propose de réaliser son nouveau projet, Bertha Boxcar. Cette vraie série B est à l’évidence un projet de Corman, non de Scorsese à qui sont imposés le scénario, les acteurs et 24 jours de tournage en Arkansas, loin de sa « base » new-yorkaise. Soyons clairs : si vous voyez ce film aujourd’hui sans savoir que c’est le futur metteur en scène de Taxi Driver, Raging Bull et Les Affranchis, parmi tant d’autres chefs-d’œuvre, qui l’a réalisé, il est presque impossible de le deviner. Rien que le cadre sudiste et rural, la bande-son omniprésente constituée de country et de bluegrass, et l’héroïne féminine (très rare chez le cinéaste) en font presque un exercice de contre-emploi pour Scorsese !

Le scénario du film, écrit par les époux Joyce et John William Corrington (plutôt spécialisés dans les productions télévisées) est à la fois simple et assez lâche, puisqu’il conte les aventures de Bertha Thompson (Barbara Hershey), une jeune vagabonde qui sillonne les Etats-Unis de la Grande Dépression en empruntant clandestinement des wagons de marchandises. Elle fait la rencontre de « Big » Bill Shelly (David Carradine), un syndicaliste communiste qui pousse ses collègues cheminots à la grève. Le couple, bientôt rejoint par deux acolytes, Rake (Barry Primus) et Von (Bernie Casey), devient une bande de gangsters qui attaque les trains et fuit une justice expéditive. Au sein de la distribution inégale, la relation entre la femme-enfant Bertha et le syndicaliste à l’éthique compromise Bill sonne juste. Et pour cause : Hershey était à l’époque la compagne de Carradine (dont le père John joue également dans le film), dont elle attendait même l’enfant. Le récit sans fil directeur, si ce n’est la violence et le sexe – répondant ainsi aux critères du genre –, ne laisse pas beaucoup d’espace pour que Martin Scorsese puisse y imprimer son style encore naissant. C’est du moins le cas jusqu’à cette très surprenante scène finale de crucifixion, analysée à juste titre dans les suppléments (lire ci-dessous). Dans cette violence christique, aussi brutale qu’inopinée, on reconnaît enfin la « patte » Scorsese… alors que la scène était déjà incluse dans le scénario !

Synopsis : Pendant la Grande Dépression, Bertha Thompson assiste à la mort accidentelle de son père. Elle se retrouve à vagabonder en utilisant les wagons des trains de marchandises pour se déplacer. Elle fait la connaissance de « Big » Bill Shelly, un syndicaliste qui va lui transmettre son sentiment de révolte. Associés à deux autres acolytes, ils deviennent des pilleurs de trains. 

SUPPLÉMENTS

Deux suppléments intéressants sont proposés par Rimini. Le plus important consiste en une interview d’Alexis Trosset, co-auteur du livre Martin Scorsese (2003). Celui-ci revient d’abord en détail sur la genèse du projet (début de carrière de Scorsese, rencontre avec Roger Corman, etc.), expliquant notamment que Corman avait imaginé Bertha Boxcar pour le circuit secondaire, celui des petites salles de cinéma et drive-in, où le film performa à la hauteur des attentes – passant plus ou moins inaperçu dans le circuit traditionnel. Le caractère impersonnel de l’œuvre est bien sûr analysé, notamment via la présence de Barbara Hershey, dont Trosset loue les capacités à jouer avec son corps, alors que Scorsese, qui a toujours porté un regard distancié et admiratif sur les femmes, leur a toujours offert des rôles de personnages forts et inaccessibles. Trosset identifie par contre le style précoce du cinéaste dans certains éléments tels que les effets de montage (dont Scorsese s’est chargé), certes appliqués parfois maladroitement mais « l’empreinte » est bel et bien là. Quant à la scène de la crucifixion, elle est l’occasion pour l’auteur de rappeler l’importance de l’éducation catholique du cinéaste dans ses œuvres, ainsi que la fréquence de brusques explosions de violence dans plusieurs films (il cite l’exemple de Casino, auquel on peut ajouter celui des Infiltrés, parmi d’autres). En passionné de Scorsese, Trosset propose une analyse vivante et riche en anecdotes, comme en révélant que lorsque le metteur en scène entama la préproduction de son troisième film, Mean Streets, Corman se proposa à nouveau pour l’aider… à condition qu’il déplace l’intrigue dans le milieu afro-américain ! Après quelques hésitations, Scorsese préféra heureusement conserver le projet tel qu’il l’avait imaginé, c’est-à-dire beaucoup plus proche de son propre milieu. And the rest is history, comme on dit…

C’est ensuite au tour de Julie Corman, l’épouse du célèbre réalisateur-producteur et productrice associée de Bertha Boxcar, de se prêter à un entretien plus court mais également intéressant. Elle revient notamment sur l’importance du film précédent de son mari, Bloody Mama, dans son envie de réaliser un autre opus avec une femme gangster, exploitant ainsi la veine ouverte plus tôt par Bonnie et Clyde (Arthur Penn/1967). Julie Corman fut chargée de dénicher une histoire d’une criminelle féminine, ce qui ne fut guère aisé, le sujet étant relativement tabou à l’époque. Elle retient enfin l’incroyable sens du détail de Scorsese, qui avait minutieusement storyboardé chaque scène, une habitude qu’il gardera durant toute sa carrière.

En conclusion, si le film s’adresse surtout aux fans jusqu’au-boutistes du maître new-yorkais et aux curieux souhaitant le découvrir dans un contexte insolite, on se réjouit du soin apporté à cette édition de qualité.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • interview d’Alexis Trosset, co-auteur du livre Martin Scorsese (2003)
  • interview de Julie Corman, productrice associée du film

Note concernant le film

2.5

Note concernant l’édition

4

La Forêt d’émeraude, de John Boorman (1985) : la nature comme berceau originel

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Dans la forêt amazonienne, John Boorman tourne en 1985 le récit (inspiré d’une histoire vraie) d’un jeune garçon enlevé par une tribu d’indiens, que son père retrouve dix ans plus tard alors qu’il est totalement assimilé. L’occasion pour le cinéaste britannique de dénoncer les violations par l’homme moderne d’un paradis perdu dans lequel les Indiens représentent un archétype du « bon sauvage » qui a conservé le lien fondamental avec la nature. Celle-ci déborde régulièrement de son cadre traditionnel (magnifique et dangereux à la fois) pour assumer une fonction mystique, attribuant des pouvoirs magiques à ceux qui la respectent… et exerçant une punition divine sur ceux qui l’ont profanée. A la fois fable écolo-mystique et fiction d’aventure aux penchants ethnologiques appuyés, La Forêt d’émeraude (The Emerald Forest) ne fonctionne qu’à moitié mais a pour originalité de mettre en valeur ce que la nature révèle par-delà le tangible. 

L’ingénieur Bill Markham (Powers Boothe) s’est récemment installé au Brésil avec sa famille pour participer à la construction d’un gigantesque barrage hydroélectrique dans la région amazonienne. Au cours d’un innocent pique-nique familial en lisière de jungle, son fils Tommy est enlevé par des Indiens. Pendant des années, Bill tente de le retrouver. Dix ans plus tard, il renoue enfin avec lui alors que Tommy est devenu Tomme (Charley Boorman), un adolescent totalement assimilé à la tribu du « Peuple Invisible ».

Dans cette œuvre qui explore trop de pistes différentes (lire plus bas), le sujet principal développé par Boorman est très clairement l’opposition entre deux biotopes (le monde moderne, représenté par la ville et les chantiers de construction, et le monde originel, représenté par la forêt vierge) et deux créatures (les hommes déconnectés de la nature et ceux qui vivent en symbiose avec elle). Dès l’entame du film, le montage participe à cette dichotomie, un plan d’ensemble de la jungle précédant un autre qui, à partir de la lisière de la forêt, révèle une ville plongée dans la brume, de l’autre côté du fleuve. Les plans suivants sont montés sur une logique de transition entre les deux univers : aux images des cases aux toits de tôle bordant la rivière succèdent celles de la banlieue résidentielle, puis celles d’un centre urbain bondé et bruyant. Le petit Tommy (William Rodriguez) est alors montré pour la première fois dans un gros plan révélateur. Entouré de verdure, on le croirait dans la jungle, et non en ville. Le spectateur ne le sait pas encore, mais Tommy ne vit pas dans le bon biotope, il est fondamentalement une créature de la nature (l’opposition sera encore soulignée en révélant le domicile de la famille Markham, un appartement moderne situé au dernier étage d’un building). Le récit est inspiré de plusieurs histoires authentiques d’enfants ayant été enlevés par des tribus amazoniennes.

Le « Peuple Termite »

Le caractère fougueux du garçon, qui supporte mal l’enfermement consubstantiel au milieu urbain, sera immédiatement décelé par les Indiens qui, s’étant aventurés en bordure de ce qu’ils appellent le « Monde Mort », estiment sans doute que ce n’est pas sans raison que l’enfant a pénétré leur milieu : c’est là qu’instinctivement, il se sent chez lui. A aucun moment ils ne considèreront son rapt comme un acte violent. Il s’agit au contraire de soustraire Tommy à un univers maléfique afin de l’autoriser à vivre dans le milieu naturel de l’Homme, celui où il peut s’épanouir. Lorsque, dix ans plus tard, Bill parvient enfin à retrouver Tommy, il demande au chef Wanadi (Rui Polanah) la raison de l’enlèvement de son fils. L’indien lui répond calmement que « même s’il était un enfant-termite, je n’ai pas eu le cœur de le renvoyer dans le Monde Mort », avant d’expliquer que les hommes modernes sont surnommés « le Peuple Termite » car « ils mâchent les arbres de nos grands-pères, comme les termites », en référence aux grands chantiers qui empiètent de plus en plus sur la jungle amazonienne. Tommy, le blondinet aux yeux clairs, est devenu Tomme, parlant parfaitement la langue indigène (ayant oublié l’anglais) et étant totalement assimilé aux Indiens jusqu’à apparaître comme le successeur naturel du chef Wanadi, les autres le considérant comme un des leurs.

Face au « paradis vert », John Boorman n’épargne guère le monde moderne, représenté sous un jour exclusivement négatif. Qu’il s’agisse du « Peuple Termite » (les ingénieurs et ouvriers travaillant sur le chantier du barrage), qui mutile la forêt, ou de la vermine qui distribue au « Peuple Féroce » (une tribu ennemie du « Peuple Invisible » dont fait partie Tomme) des armes à feu en échange de prisonnières indiennes qu’ils pourront exploiter dans leur tripot miteux, le cinéaste ne fait pas dans la demi-mesure… Entre la créature urbaine et la créature de la jungle, le lien s’est définitivement rompu. Plus tard dans le film, lorsque Tomme et un autre jeune Indien pénètrent en canot dans la ville, ils sont immédiatement – et sans raison – pourchassés par des habitants armés et alcoolisés du bidonville sur le fleuve. Sont-ils animés par des sentiments racistes, la superstition ou d’autres préjugés envers les Indiens ? Ces derniers, qui ont assimilé Tomme sans aucun problème, ignorent totalement ces malveillances…

A la découverte de l’autre monde

Entre les rives de ce fossé gigantesque, on trouve deux protagonistes qui évoluent en sens inverse. Il y a d’abord la tribu du « Peuple Féroce ». Aveuglée par son désir de terrasser ses ennemis, celle-ci est prête à toutes les compromissions pour atteindre son but. Son émerveillement pour les outils de domination modernes, ici représentés par les armes à feu, la pousse à quitter la forêt. Le pacte qu’elle noue avec les criminels en échange de chair fraîche féminine s’apparente à une haute trahison, qui sera dûment punie. Sa nature mauvaise les y prédestinait, de toute façon. Notons au passage le traitement peu subtil que John Boorman réserve à cette tribu, dans le cadre d’une œuvre qui revendique pourtant une certaine véracité ethnographique. La séparation des tribus indiennes en dangereux cannibales assoiffés de violence et « bons sauvages » vivant d’amour et d’eau fraîche, n’existe en effet que dans l’esprit des artistes et des rêveurs. Nul doute que, dans la réalité, la tribu à laquelle appartient Tommy/Tomme mènerait une lutte tout aussi cruelle envers ses ennemis que l’inverse…

Le second protagoniste ayant emprunté une passerelle entre les deux mondes est bien sûr Bill. Contrairement au « Peuple Féroce », l’homme est animé par un sentiment digne : l’amour d’un père. Par conséquent, cet élan sera récompensé. Après s’être tiré de justesse d’un mauvais pas avec le « Peuple Féroce », il retrouvera son fils et une tribu bienfaisante qui l’accueille sans animosité. Plus important, il gagnera à leur contact une conscience écologique et un respect pour ces êtres simples et bons qui possèdent une sagesse et des connaissances que lui, l’homme moderne, a perdu depuis longtemps. Alors que les retrouvailles entre le père et le fils passent au second plan, Bill sortira de son expérience de la jungle transformé. Il a bénéficié en réalité d’une assimilation semblable à celle de son fils, au point que le spectateur s’est demandé s’il quitterait un jour la forêt. Bill prendra bien le chemin du retour, non sans que son élévation écolo-spirituelle n’ait entraîné deux décisions majeures. La première est l’acceptation de la décision de son fils de demeurer parmi les Indiens. La seconde est le coup de pouce qu’il donnera aux esprits invoqués par Tomme et les siens en faisant sauter le barrage qu’il a contribué à construire. Ce geste symbolise le renoncement à son propre choix de vie, alors que le Déluge suscité punit les outrages faits à la nature et lui permet de renaître.

L’anti-Délivrance ? 

A travers La Forêt d’émeraude, on ne peut que constater chez Boorman une évolution surprenante dans la manière d’appréhender le mythe de la nature. En effet, le film explore des sujets que le cinéaste a déjà abordés dans son premier vrai succès, Délivrance. Au cœur de l’œuvre de 1972, on trouve en effet déjà le mythe du retour à la nature (quatre hommes d’affaires se reconnectent avec elle en partant remonter une rivière en canoë en Géorgie) et le message écologique (l’objectif qu’ils se fixent est de rendre hommage à cette rivière en voie d’être condamnée… par un projet de barrage, déjà !). Le cinéaste porte sur ce mythe un regard particulièrement acerbe, les quatre protagonistes (dont deux n’ont absolument pas les aptitudes pour cette expérience) découvrant une nature sauvage et hostile, bien loin de l’image édénique qu’ils s’en faisaient. Autre figure commune aux deux œuvres, celle du bon sauvage. Dans Délivrance, celui-ci n’a rien d’un indigène exotique, puisqu’il s’agit d’une bande de culs-terreux complètement dérangés qui achèvent de transformer l’escapade bucolique en un retour à la barbarie primaire. La grande réussite de ce classique tient donc surtout à la cruelle confrontation d’un idéal écologique à la réalité de la nature, certes magnifique mais également redoutablement dangereuse – le tout à travers un thriller d’aventures parfaitement rythmé.

Après avoir exploré d’autres sujets et d’autres lieux (Zardoz, L’Exorciste 2 : L’Hérétique et Excalibur), Boorman revient à la nature en 1985. Sauf qu’il tourne cette fois une sorte d’anti-Délivrance ! La finesse parfois machiavélique de la représentation de la nature dans l’œuvre de 1972 a été troquée contre une vision pour le moins tranchée et une naïveté caricaturale. Le personnage de Tomme, totalement irréaliste, est une espèce d’eco-warrior auquel mère Nature a conféré un don de métamorphose (lors de rituels chamaniques impliquant des transes sous psychotropes, il voit le monde à travers les yeux d’un aigle). Le caractère dangereux de la jungle est à peine évoqué, si ce n’est à travers certains de ses habitants (le « Peuple Féroce »). Sans surprise, ceux-ci la trahiront… car la nature et ses créatures ne peuvent qu’être bonnes. Comme décrit plus haut, l’homme moderne (c’est-à-dire tous ceux qui sont déconnectés de la nature) est un être vil et débauché, tandis que le sauvage est « bon » par nature. Le message écologique du film est entièrement assumé par Boorman et son scénariste Rospo Pallenberg via le carton final dénonçant la déforestation de l’Amazonie et le déracinement des tribus indiennes qui y vivaient en nombre. La phrase finale est pour le moins radicale : « Quelques tribus n’ont jamais été en contact avec le monde extérieur. Elles savent encore ce que nous avons oublié ». L’humour féroce et la critique d’une vision idéaliste de la nature de Délivrance sont décidément loin ! L’auteur de cet article soutient pleinement les combats environnementaux, mais il faut admettre que le metteur en scène britannique ne sert pas vraiment la cause en se vautrant dans un prêchi-prêcha écologique d’une naïveté confondante…

Une œuvre fourre-tout

La Forêt d’émeraude pâtit aussi, hélas, d’une hybridité qui semble trahir une absence de choix clairs dans le chef de Boorman. Le mélange des styles dessert ainsi le film, qui se veut (successivement ou simultanément) fiction d’aventures, précis ethnographique, fable écologique aux accents mystiques et film d’action à la violence parfois gratuite. C’est évidemment beaucoup trop pour que cela puisse fonctionner, d’autant que le casting n’est pas à la hauteur. S’il faut saluer leur engagement physique et le fait qu’ils ont manifestement appris à maîtriser la langue indienne dont ils font largement usage dans le film, tant Powers Boothe que Charley Boorman (le fils du cinéaste, pour la première fois dans un rôle important après avoir déjà interprété des personnages secondaires dans Délivrance et Excalibur) font montre d’une palette émotionnelle pour le moins limitée, même lorsque leur personnage fait face à des situations extraordinaires (les retrouvailles entre Tomme et sa mère sont également un exemple de degré zéro de l’émotion et du réalisme)…

Mélange des styles, mais aussi mélange entre ambitions véristes et irréalisme. Si le film assume fièrement son tournage en conditions réelles dans la forêt tropicale amazonienne et son récit basé « sur des événements et des personnages authentiques », il est handicapé par un scénario fourre-tout et invraisemblable, surtout à partir du moment où Tomme vient rechercher son père biologique dans la ville pour qu’il l’aide à délivrer les femmes du village. Toute la partie « action » semble en réalité greffée au reste du film sans imagination ni cohérence. Même les rituels indiens, sur lesquels Boorman s’attarde longuement et régulièrement, sont beaucoup trop mis en scène pour convaincre. On est bien plus proche du folklore fantasmé que d’une quelconque ambition documentaire.

Au sein de ce bilan pour le moins mitigé, reste à retirer quelques belles séquences où Boorman filme la jungle par-delà ses qualités esthétiques de carte postale. Comme une force primaire, mystérieuse et magique (ce dont les Indiens n’ont jamais douté), capable de transcender le temps et l’espace. Plus qu’un milieu vivant, la nature est réaffirmée comme le berceau de la vie. Le film eut été bien plus réussi s’il s’était contenté de rappeler cette vérité essentielle à tous ceux qui l’ont oubliée.

Synopsis : Alors qu’il construit un immense barrage hydroélectrique au Brésil, un ingénieur perd son fils en pleine jungle amazonienne. Après dix ans de recherches, il apprend qu’un jeune Blanc vit au milieu d’une tribu d’Indiens, les « Invisibles ». Il part à sa rencontre.

La Forêt d’émeraude : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=P-zqgA51vkk

La Forêt d’émeraude : Fiche technique

Titre original : The Emerald Forest
Réalisateur : John Boorman
Scénario : Rospo Pallenberg
Interprétation : Powers Boothe (Bill Markham), Charley Boorman (Tommy/Tomme Markham), Meg Foster (Jean Markham), Rui Polanah (le chef Wanadi), Dira Paes (Kachiri)
Photographie : Philippe Rousselot
Montage : Ian Crafford
Musique : Brian Gascoigne et Junior Homrich
Producteurs : John Boorman, Michael Dryhurst et Edgar Gross
Société de production : Christel Films
Durée : 114 min.
Genre : Aventure/Drame
Date de sortie : 26 juin 1985
Royaume-Uni – 1985

« Célestin et le Cœur de Vendrezanne » : de la féminité dans la pègre

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Célestin est serveur à l’auberge de la Pieuvre, située à Paris, aux Batignolles. Il est doté d’un talent précieux, qu’il garde secret : « C’est mon don de vous voir tels que vous êtes au fond. » Dans ce troisième épisode des Contes de la Pieuvre, série entamée en janvier 2017, Gess s’appuie sur ce personnage attachant, confronté malgré lui à la pègre parisienne de la fin du XIXe siècle.

Célestin est un « discerneur ». Ses interlocuteurs lui apparaissent selon leur véritable nature, sans faux-semblant. Le scénariste et dessinateur Gess se plaît à utiliser des couleurs différenciées pour nous signaler chaque réalité restituée par son don, et donc considérée selon son propre point de vue. Au début du récit, la talent du jeune protagoniste est toutefois passé sous silence. Célestin est serveur à l’auberge de la Pieuvre, une mafia parisienne régentée par la Bouche, l’Œil, l’Oreille et le Nez. Dans un milieu où les dissimulations sont monnaie courante, sa capacité à lever le voile sur le tréfonds de l’être pourrait le conduire à sa perte. Or, l’auberge est sa seule famille : son père malade l’y a abandonné alors qu’il n’était encore qu’un enfant.

Les Contes de la Pieuvre reposent tous sur un personnage ayant un talent particulier. Celui de Célestin va le mener jusqu’au « démon », une entité maintenue dans un état résiduel et léthargique par des sbires de la pègre chargés de lui transpercer le cœur à intervalles réguliers. C’est en effet le seul moyen connu de garder en sommeil la Chose. Mais elle se réveille néanmoins lorsque l’Œil et son épouse attendent un garçon : elle met ainsi systématiquement et précocement fin à la vie de l’héritier désigné. L’essentiel du récit consiste à découvrir ce qui l’anime et en quoi Célestin va être relié à sa quête meurtrière. Cet arc narratif est porteur d’une réflexion sur la société patriarcale et phallocratique. Il conte aussi une revanche surnaturelle visant à féminiser la pègre.

À l’instar des autres contes, Célestin et le Cœur de Vendrezanne peut se lire séparément du reste de la série sans que cela s’avère en quoi que ce soit gênant. Gess nous gratifie de vignettes inspirées, aux couleurs variées (malgré des teintes dominantes de sépia), où son trait fin peut pleinement s’exprimer et se porter sur des représentations très réussies de la ville de Paris (sous la brume, présentée via son architecture ou ses bâtiments célèbres, etc.). Le lecteur peut par ailleurs d’autant mieux s’identifier à Célestin qu’il est appelé à épouser son point de vue, à appréhender la tendresse qu’il éprouve pour Mlle Rose, à subir avec lui plusieurs épreuves douloureuses, dont le sentiment de culpabilité qu’il éprouve à la suite de deux assassinats. Ses rapports avec Daumale, un adolescent devenu trop grand pour la bande des « asticots », ou avec le « gros », le cuisinier de l’auberge, ont beau être guidés par la bienveillance et la sollicitude, ils finiront terriblement mal.

Gess échafaude son récit en commençant par concevoir des bulles narratives perçues comme autonomes. Il va ensuite les relier les unes aux autres en les faisant converger vers Célestin, héros certes extraordinaire, mais cherchant désespérément à mener une existence ordinaire. L’album comporte en sus des sous-intrigues sur des combats organisés dans les carrières, sur un vol dont ont été victimes des représentants de la haute société ou encore sur l’autogestion que les prostituées parisiennes cherchent à mettre en place au détriment de la Pieuvre. Ce cadre est passionnant et traversé de personnages notables, très bien caractérisés, souvent dans la concision, tels que Pilon, un gros bras qui expurge l’auberge de ses indésirables, l’Insomniaque, qui doit résister à l’emprise de la Chose, ou encore un mystérieux Hypnotiseur.

Célestin et le Cœur de Vendrezanne possède ce qu’il faut d’allant littéraire, de sophistication figurative et d’originalité pour faire date. Gess glisse en tout cas un nouvel album remarquable dans la série Les Contes de la Pieuvre.

Aperçu : Célestin et le Cœur de Vendrezanne (Delcourt)

Célestin et le Cœur de Vendrezanne, Gess
Delcourt, avril 2021, 208 pages

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« Shanghai Red » : revenge BD

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HiComics publie le récit intégral de Shanghai Red, une série de Christopher Sebela et Joshua Hixson s’appuyant sur les tunnels souterrains de Portland, au sujet desquels continuent de circuler bon nombre d’histoires.

Christopher Sebela et Joshua Hixson mêlent aux faits réels des figures et situations romancées. Dans Shanghai Red, ils se servent des tunnels souterrains de Portland (Oregon), objet inexorable de fantasmes, comme d’un incubateur. Molly Wolfram, l’héroïne de leur album, y a transité avant d’être « shanghaïée », c’est-à-dire contrainte de trimer sur un navire en partance vers la Chine, le Bellwood, où elle demeura en état de servitude durant deux longues années. Les premières pages de Shanghai Red racontent sa mutinerie alors qu’elle est sur le point de recouvrer sa liberté. Et c’est sous les traits de Jack, son alter ego masculin, qu’elle apparaît pour la première fois dans le récit. Pendant tout son périple, la jeune femme est en effet parvenue à cacher à l’équipage sa véritable identité : le bûcheron enivré capturé et réduit en esclavage n’est autre qu’une dame de milieu modeste, obligée de se travestir pour être en mesure de gagner de quoi nourrir sa famille… Animée par un puissant sentiment de revanche, Molly/Jack n’aspire plus qu’à une chose : se débarrasser de tous les salauds qui ont contribué, de près ou de loin, à la priver de sa liberté. Ce sera l’argument principal de Shanghai Red, sa ligne directrice, un peu à l’image du Lady Vengeance de Park Chan-wook.

« Ma famille a migré depuis l’Oklahoma jusqu’en Oregon. On était trois femmes dans un chariot chargé de tous nos biens. J’ai déjà tué, ouais. Et blessé un paquet de types. Je ne regrette rien. » Molly est une femme déterminée. Elle a été élevée à la dure par son père, qui rêvait d’avoir des garçons, et qui a pris la tangente quand la situation économique familiale a commencé à se détériorer. Molly a travaillé dans les champs, elle a appris à se battre, à bricoler, puis, après le départ de son père, à se débrouiller seule et à répondre aux agressions masculines. Elle, sa sœur Katie et leur mère ont traversé des centaines de kilomètres pour rejoindre Portland, alors vue comme une terre d’opportunités. Sur la route, il fallait se prémunir contre l’hostilité des gens qu’elles allaient croiser. C’est ainsi que Molly est devenue Jack. « Mieux valait se cacher au grand jour. Si je prenais leur apparence, ils ne remarqueraient plus que la pétoire que j’avais à la main. » Cette dualité femme/homme, avec toutes les iniquités qu’elle renferme, irrigue Shanghai Red de bout en bout. Les hommes y sont décrits comme des privilégiés, mais aussi, dans une large mesure, des individus vils capables du pire pour parvenir à leurs fins.

À Portland, la mère de Molly fait des ménages ou reprise des vêtements. La famille vivote péniblement. Jack s’impose alors comme une seconde nature indispensable à la pérennité financière des trois femmes. Molly s’y fond avec ivresse, au sens propre comme au figuré. La liberté qu’elle ressent lorsqu’elle endosse cette identité masculine va cependant se voir brutalement contrariée : passablement éméché, « Jack » est placé dans un cachot installé au sein des tunnels souterrains de Portland. « Il » ne le sait pas encore, mais il s’agit là de l’antichambre d’une vie de forçat sur un rafiot se dirigeant vers Shanghai. Pendant la longue disparition de Molly, sa mère et sa sœur voient leur situation se dégrader considérablement, jusqu’à la mort de la première et la reconversion professionnelle de la seconde, qui lui assènera lors de retrouvailles douloureuses : « J’ai épongé plus de sang et évacuer plus de cadavres qu’un croque-mort. On finit par s’habituer. » La dimension familiale du récit permet, on l’a vu, de prendre le pouls des inégalités de la fin du XIXe siècle liées au genre, mais elle comporte aussi des moments de grande intensité émotionnelle, notamment lorsque Molly découvre une lettre laissée à son attention par sa mère.

Sur le plan graphique, Shanghai Red se distingue par des dessins aboutis, sombres, où les jeux d’ombres sont légion. Joshua Hixson donne corps au récit de Christopher Sebela avec des vignettes parfois à la lisière de l’onirisme. L’album se caractérise aussi par ses duplicités : ces dernières ne sont pas seulement identitaires, elles tiennent aussi aux lieux traversés par Molly. Ainsi, Portland et le Bellwood apparaissent respectivement au début de son histoire (dans sa linéarité biographique) comme des espaces de fortune et d’infortune, avant que la situation ne s’inverse radicalement dans les dernières pages de l’album. L’Oregon y est désormais un enfer terrestre à purger et fuir de toute urgence ; le rafiot où elle vécut un calvaire, un havre de paix rendant possible un nouveau départ. Et finalement, c’est une boucle qui se referme sur elle-même : familiale, géographique et identitaire.

Aperçu : Shanghai Red (HiComics)

Shanghai Red, Christopher Sebela, Joshua Hixson et Hassan Otsman-Elhaou
HiComics, avril 2021, 160 pages

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4

« Chroniques de Roncevaux » : sur la légende de Roland

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Les éditions Glénat proposent le premier tome du diptyque Chroniques de Roncevaux, du scénariste et dessinateur basque Juan Luis Landa. Il y est question de l’épopée de Charlemagne au-delà des Pyrénées, en terres islamiques, où le roi des Francs, se croyant missionné par Dieu, cherche à asseoir l’emprise chrétienne sur Al-Andalus (actuelle péninsule ibérique).

Difficile de ne pas en faire état. Nous entrons dans ces Chroniques de Roncevaux ébahis par le travail graphique de Juan Luis Landa. Usant de couleurs froides, n’hésitant pas à recourir à des illustrations abruptes, l’artiste basque portraiture le Moyen-Âge à traits fins, de manière hyper-réaliste, en multipliant les tableaux vertigineux. De la première page, avec ses scènes de désolation guerrière sous un ciel nuageux, à la dernière, avec l’assaut obstiné des troupes de Charlemagne sur la ville de Saragosse, « La Légende de Roland » ne cesse d’éblouir par l’extrême minutie accordée à ses planches, qui se distinguent tant par leur violence crue (croquer dans le cœur d’un ennemi saxon) que dans ses représentations de la nature (les bois épais des hauteurs de Roncevaux, où la lumière ne pénètre qu’avec parcimonie).

L’histoire, basée sur des faits historiques, est celle de Charlemagne, qui après avoir soumis Aquitains, Lombards et Saxons, descend vers le sud de l’Europe afin de placer Saragosse, située à Al-Andalus, sous son joug. Le narrateur Angelo de Syracuse, engagé par Charles Le Grand pour conter ses exploits militaires, précise d’emblée que le roi des Francs pense avoir été choisi par Dieu pour étendre le territoire de la chrétienté aussi loin que possible. Le VIIIe siècle est en effet caractérisé par les guerres religieuses. Dans la forêt de Teutberg (actuelle Allemagne), les cadavres jonchent le sol, les nobles saxons sont pendus aux arbres. Faisant allusion au chef saxon Widukind, alors son principal ennemi, Charlemagne confie à Roland, son soldat le plus honorable : « Nous avons détruit le grand Irminsul, leur symbole le plus sacré. Nos missionnaires ont massivement baptisé son peuple. Bientôt, plus aucun partisan ne prendra les armes pour lui. »

Après la campagne contre les Saxons, Charlemagne rencontre Sulayman al-Arabi, alors à la tête d’une rébellion contre l’émir de Cordoue Abd al-Rahman. Ce visiteur étranger sollicite son aide pour conserver sa mainmise sur Saragosse, qui fait l’objet des convoitises de l’Omeyyade. Charlemagne voit d’un bon oeil la double opportunité de se voir offrir les clés de Saragosse par son gouverneur et d’établir en sus une ligne défensive au sud des Pyrénées – les païens constituant à ses yeux une menace intolérable. Quelques mois plus tard, à Chasseneuil, des centaines de soldats arrivent chaque jour pour grossir les rangs des Francs. Comtes, évêques et ducs viennent assister aux jours glorieux à venir. Le pape Adrien apporte sa bénédiction à ce qui ressemble de plus en plus à une croisade contre l’islam.

Juan Luis Landa fait preuve d’ingéniosité pour conter tous ces événements de manière claire et didactique. Il émaille en outre chaque situation d’éléments connexes éclairant les enjeux secondaires de l’épopée de Charlemagne. C’est Talendus s’échappant de sa cellule et se trouvant en position de réclamer le trône. C’est Roland voyant pour la première fois un musulman prier, ce qui revient à signifier au lecteur que les Francs s’apprêtent à combattre un ennemi dont ils ignorent tout. Ce sont des conseillers exprimant des positions divergentes (sur la saisie des trésors des villes assiégées, sur le fait de laisser les mahométans s’entretuer, sur la protection pyrénéenne suffisante pour tenir éloignés les païens et les musulmans). Pour trouver un peu de sagesse en ces temps de fureur guerrière et de ferveur religieuse, il faut s’en remettre à Angelo : « La volonté de Dieu ne peut être que les hommes tuent en son nom. Bien au contraire. »

Cet avertissement restera toutefois sans lendemain. Les troupes de Charlemagne se dirigent vers Pampelune, une vieille cité vascone fondée par Pompée, par ailleurs dernier bastion chrétien contre l’islam. Le roi des Francs y prend en otage des proches de Ximeno le Fort, un chef local, dans l’espoir de garantir la fidélité de la ville. Charles se rend ensuite à Saragosse, où Hussein l’éconduit, ce qui place Sulayman al-Arabi dans une position délicate, puisqu’il n’est plus en mesure de tenir ses engagements auprès de Charlemagne. Les Jentils, réveillés par l’arrivée des Francs, déciment dans le même temps la garnison du roi à Pampelune. C’est sur ces événements croisés que Juan Luis Landa clôture un premier tome à la fois dense et remarquablement dessiné, au sein duquel il aura éclairé les velléités de Charlemagne en Hispanie musulmane, les oppositions d’arrière-garde, mais aussi la figure de Roland, auquel le peintre français Gustave Doré avait déjà rendu hommage en son temps.

Aperçu : Chroniques de Roncevaux – 1. La Légende de Roland (Glénat)

Chroniques de Roncevaux – 1. La Légende de Roland, Juan Luis Landa
Glénat, avril 2021, 64 pages

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4.5

« Gun Crazy » : la ligue des justiciers

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Steve D et Jef publient aux éditions Glénat une road-BD qui nous plonge en plein cœur de l’Amérique redneck, dans le sillage de justiciers ultra-violents. C’est à la fois rythmé et décapant.

Le premier tome de Gun Crazy repose sur cinq personnages et quatre récits qui convergent vers un même point : Las Vegas. Dans une Amérique redneck rendue au dernier degré de la violence, Dolly Sanchez, Lanoya O’Brien, Superwhiteman, John St Pierre et le sergent Nolti ont en partage le crime de sang. Les deux premières sont d’anciennes militaires lesbiennes évincées de l’armée américaine. Elles se déhanchent désormais dans des bars miteux, devant des culs-terreux racistes qu’elles finissent inévitablement par abattre sans sommation. Les trois autres protagonistes sont un tueur en série néonazi, un justicier cherchant à purger l’Église de ses prêtres pédophiles et un agent de police envoyant son chien effacer l’ardoise d’un adultère… Dans un récit volontiers pop et white trash, il est des influences que Gun Crazy assume crânement : le Nouvel Hollywood, Quentin Tarantino, Matrix ou les VHS. D’autres apparaissent plus subrepticement, comme un écho lointain, à la manière de La Balade sauvage ou de C’est arrivé près de chez vous.

Les planches se mettent au diapason d’un récit pop et décapant. Jef y place des couleurs criardes, mais aussi plusieurs motifs psychédéliques. Et l’articulation des vignettes offre à l’album un supplément de mordant. Il n’en manquait pourtant pas : d’un Fight Club féminin à des exécutions sommaires d’immigrés clandestins en passant par la nécrophilie, la drogue ou le viol, Gun Crazy s’adonne à une ronde de motifs et de thèmes qui sortirait un comateux de l’atonie. Son action se déroule dans une Amérique rurale dont les traits sont épaissis jusqu’à la caricature : le racisme y est mortifère et omniprésent, les bars abondent de bouseux obscènes, Superwhiteman arbore une conception trumpienne de la vérité, un diagnostic d’homosexualité refoulée peut entraîner la mort de celui qui le prononce… Steve D ne révolutionne certes pas le genre, mais sa bande dessinée parvient habilement à conjuguer les sujets graves et le second degré, dans une avalanche de références (Grindhouse, les pilules, les fausses jaquettes, etc.) et de mauvais goût assumé.

Ce qui est en suspens est peut-être encore plus réjouissant. Les principaux protagonistes de Gun Crazy sont en effet appelés à se croiser, quand ce n’est déjà fait (voir la délicieuse confrontation entre Superwhiteman et le sergent Nolti). Les héroïnes sous héroïne, les croisades meurtrières de Superwhiteman et John St Pierre, les éventuelles représailles de Nolti, la perspective pour Dolly Sanchez d’un magot de trois milliards de dollars à récupérer en Suisse (pour la petite histoire, il s’agit de la fille d’un riche mafieux) sont autant d’éléments qui viendront certainement alimenter le second tome, prévu dans quelques semaines. En attendant, entre ceux qui sont mus par les valeurs conservatrices et celles qui les ont en aversion, il y a des caractères hauts en couleur, exacerbés et tout en fêlures à découvrir dans ce premier épisode, qui n’a finalement de tiède que le climat tempéré du Colorado.

Aperçu : Gun Crazy (Glénat)

Gun Crazy, Steve D et Jef
Glénat, avril 2021, 120 pages

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4

« Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons » : sur Cuba et les États-Unis

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En mars 2019 paraissait aux éditions Glénat Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons, réunissant le scénariste Dobbs et le dessinateur Mr Fab. Cet album didactique revenait alors sur l’un des échecs les plus retentissants de la diplomatie et des services secrets américains : le débarquement de la baie des Cochons visant à destituer Fidel Castro.

L’histoire américano-cubaine est un chemin parsemé d’embûches. L’île a longtemps été une base arrière états-unienne, où la mafia, notamment, menait des activités clandestines hautement rémunératrices. L’album de Dobbs et Mr Fab ne raconte pas autre chose : « Cuba était à l’époque une « succursale » américaine et un paradis pour sa pègre. Mais les Américains avaient compris que la dictature de Batista allait s’écrouler face à la révolution et qu’il fallait miser sur un autre cheval. » L’ancienne colonie espagnole tombe alors entre les mains de Fidel Castro, que les Américains tiennent encore en estime. Il sera par exemple reçu par le vice-président Richard Nixon. Parce qu’il est issu de la bourgeoisie, Washington considère qu’il se tiendra à l’écart de Moscou et du communisme. Mais tout bascule, comme le narre très bien La Baie des Cochons, lorsque le régime castriste décide de nationaliser les entreprises cubaines et de réformer l’agriculture. C’est le début d’une inimitié durable.

La CIA est aussitôt chargée par le président Eisenhower de tout mettre en œuvre pour chasser Fidel Castro du pouvoir. Le 4 janvier 1960, un plan définitif est approuvé par la présidence : l’opération Pluton détermine plusieurs phases d’action afin de renverser le pouvoir castriste. Les Américains vont toutefois multiplier les erreurs, avec pour conséquence involontaire de pousser les Cubains dans les bras des Soviétiques. Un embargo est décrété contre l’île, des tentatives d’assassinat à l’explosif ou par empoisonnement échouent lamentablement. En Floride, le centre de renseignement américain approche des exilés cubains pour servir la cause anticastriste en constituant une force paramilitaire d’invasion. Un débarquement est programmé. Des forces américaines clandestines s’entraînent au Guatemala ou au Nicaragua. Mais c’est sans compter sur les espions de Fidel Castro, qui le mettent au parfum…

L’album dépeint avec force détails le contexte du débarquement de la baie des Cochons. Il revient aussi sur l’élection de Kennedy, qui a su exploiter en clerc l’animosité des Américains envers le régime castriste, mais aussi influer sur la chronologie des opérations secrètes via les relais mafieux de son père à la CIA. Il est aussi expliqué comment des monstres tels qu’Orlando Bosch ou des prisonniers comme le personnage fictif Ruben Destro furent utilisés par les États-Unis pour tenter de chasser Castro du pouvoir. Une force d’infanterie anticastriste composée de quelque mille hommes et une petite flotte aérienne d’appareils repeints aux couleurs cubaines sont mises en place pour le débarquement. Des bombardements au napalm et au phosphore sur les champs de canne à sucre ont au préalable été réalisés afin de miner l’économie cubaine et de provoquer un déclin de la popularité du régime. Dans un premier temps, avant l’invasion américaine, les aérodromes cubains sont bombardés. À l’ONU, Cuba accuse ouvertement les États-Unis, qui nient cependant toute implication. Castro demande également à ses milices de quadriller la moindre parcelle du territoire.

Vient enfin le temps du débarquement. Dobbs et Mr Fab vont mettre en vignettes un désastre qui ne cessera plus de se déployer. Les récifs, les marécages, les crocodiles, les soldats révolutionnaires : l’incurie américaine paraît totale et la situation des envahisseurs occidentaux est rapidement désespérée. Plusieurs navires échouent avec du matériel et des munitions devenus aussitôt inutilisables. La population locale et l’opinion internationale vilipendent l’opération américaine. Les forces d’infanterie sont accueillies par les tanks et les avions cubains. On dénombre des centaines de morts du côté des anticastristes et un bon millier de prisonniers que Fidel Castro parviendra à monnayer ou à échanger contre de la nourriture et des médicaments. Le fiasco est total. Les survivants de l’expédition, laissés à l’abandon, ont recours au cannibalisme pour se nourrir, les exilés cubains s’estiment lésés, les services de la CIA sont réorganisés, le directeur de l’agence Allen Dulles est mis à la retraite et Kennedy paiera bientôt – selon certaines théories – de sa vie son échec.

Documenté, didactique et passionnant, Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons contient en outre un dossier explicatif de quatre pages sur les relations entre Fidel Castro et les Américains. Dobbs et Mr Fab alternent avec habileté les séquences verbeuses et spectaculaires, faisant successivement état des spécificités politiques, géopolitiques et militaires du débarquement de la baie des Cochons. Au bout du compte, et c’est ce qui sous-tend tout l’album, les États-Unis apparaissent plus concernés par leur pré-carré économique que par les valeurs dont ils sont supposés être le phare. La paille, la poutre, une fois encore.

Aperçu : Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons (Glénat/Comix Buro)

Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons, Dobbs et Mr Fab
Glénat/Comix Buro, mars 2019, 64 pages

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4

Jabberwocky : le premier délire solo de Terry Gilliam

Voici une sortie à ne pas manquer pour tous les amateurs de l’ex-Monty Python ! Editée pour la première fois en France en Blu-ray et DVD, Jabberwocky, inspirée par le poème absurde du même nom de Lewis Carroll, est la première œuvre de Terry Gilliam en solo. Ce conte délirant, réalisé avec un budget minuscule et dans lequel on retrouve deux autres membres des Monty Python, est encore imprégné de tout ce qui fit le charme de la troupe britannique. Carlotta Films nous le propose dans une version restaurée 4K agrémentée de bonus divers et variés qui prolongent de bien belle manière le plaisir de la (re)découverte de ce premier essai d’un cinéaste à nul autre pareil.

Publiés dans le roman De l’autre côté du miroir (1871) qui fait suite aux fameuses Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865), les vers de Jabberwocky sont un exemple marquant de la poésie absurde de Lewis Caroll, constituée de mots inventés qui forment une langue farfelue et particulièrement difficile à saisir. Il ne faut pas voir le film de Terry Gilliam comme une « adaptation » de ce poème par définition inadaptable, celui-ci constituant simplement son point de départ (la créature du « Jabberwock » en guise de menace horrifique). Le film est surtout un clin d’œil en forme d’hommage de la part d’un cinéaste dont, cela se devine aisément, l’univers assume fièrement l’influence du célèbre auteur britannique. Le film débute par ailleurs par une lecture du poème en voix off, qui situe immédiatement l’esprit dans lequel il baigne.

Jabberwocky (1977) est le premier long-métrage réalisé par Terry Gilliam en solo, après avoir co-réalisé avec Terry Jones Monty Python : Sacré Graal ! en 1975, le second opus de la troupe britannique. Ce premier projet est un peu oublié car perdu au milieu des succès des Monty Python et compte tenu du fait que la carrière de Gilliam ne prendra son véritable envol qu’avec Time Bandits (1981), premier volet de ce que le metteur en scène appellera lui-même sa « trilogie de l’imagination ». Il est vrai que les esprits distraits pourraient facilement considérer Jabberwocky comme un film des Monty Python, tant le cadre moyenâgeux, le récit absurde et l’humour slapstick omniprésent l’inscrivent dans le sillage direct de Sacré Graal. Par ailleurs, deux autres membres de la troupe participèrent au film : Michael Palin, qui interprète le rôle principal de Dennis Cooper, mais aussi Terry Jones dans un plus petit rôle. Le film fut d’ailleurs présenté aux Etats-Unis initialement sous le titre de Monty Python’s Jabberwocky, ce qui était totalement contraire à la volonté de Gilliam mais démontre à quel point l’univers créatif du cinéaste était encore intimement lié à celui des Monty Python, à l’époque.

L’action se situe dans un Moyen-Âge quelque peu indéfini, auquel les Anglo-Saxons ont accolé le terme de « Dark Ages », référence au fantasme d’une période historique sombre et belliqueuse, une ère de déclin moral et culturel qui a longtemps collé à la peau du Moyen-Âge, avant que la recherche historique moderne déconstruise enfin ce mythe peu flatteur. Le terme de « Dark Ages » est par contre approprié dans le cadre spécifique de ce film, qui exploite à fond l’imaginaire négatif que nous venons d’évoquer. Michael Palin y campe Dennis, un apprenti-tonnelier candide, gaffeur et crétin, que son père déshérite juste avant de mourir. Considérant que sa condition précaire ne lui permet plus de se marier avec Griselda, une jeune fille particulièrement disgracieuse et fruste qui le méprise ostensiblement, Dennis se rend dans la capitale du royaume pour y trouver du travail. La cité est toutefois en proie à une décadence avancée et est envahie par les réfugiés qui ont fui le terrible monstre qui ravage les campagnes. Le roi Bruno le douteux (son titre en anglais, Bruno the Questionable, est savoureux) décide d’organiser un tournoi afin de trouver le meilleur chevalier qu’il pourra envoyer terrasser le monstre. Le héros recevra en récompense la main de sa fille et la moitié de son royaume…

Le récit de Jabberwocky, qui n’a bien évidemment aucune ambition réaliste (en dépit d’un travail très sérieux sur les décors et costumes, surtout si l’on considère le maigre budget qui fut alloué au film), n’est qu’un arrière-plan sur lequel viennent se greffer une succession ininterrompue de gags, de quiproquos et de moments absurdes. On y trouve pas mal d’épisodes « pythonesques » (notamment cette séance de cache-cache à laquelle se livrent les chevaliers, une idée du chambellan Passelewe pour mettre fin au bain de sang du tournoi, carrément empruntée à Sacrée Graal) et on y rit souvent. L’imagination et le sens du rythme de Gilliam et de ses comédiens, tous impeccables (on y trouve notamment le gratin du vaudeville britannique de l’époque), ne font aucun doute et annoncent les succès à venir des Monty Pythons. Il faut aussi souligner le caractère véritablement artisanal d’une œuvre à l’ambition inversement proportionnelle à ses moyens financiers. A une époque où les innombrables moyens technologiques jouent trop souvent le rôle de palliatif à l’imagination, comment ne pas admirer toutes les astuces et systèmes D mis en place par le cinéaste et son équipe technique pour combler un budget insuffisant ? Ces efforts (que l’on découvre dans les suppléments) ont même permis de réaliser, avec des bouts de ficelle et quelques entourloupes de prise de vues, un monstre tout à fait convaincant pour l’époque. Jabberwocky est davantage un premier essai qu’un chef-d’œuvre, cela ne fait pas de doute, mais on passe un moment de franche rigolade avec des artistes ingénieux qui, en outre, ne se prennent jamais au sérieux. Quant aux aficionados de Terry Gilliam et des Monty Python, ils seront évidemment comblés avec cette restauration inespérée !

Synopsis : À la mort de son père, le jeune Dennis décide de tenter sa chance en ville dans l’espoir de conquérir le cœur de sa dulcinée, Griselda, restée au village. Pendant ce temps, un horrible monstre surnommé Jabberwocky fait régner la terreur, tuant et anéantissant tout sur son passage. Face à la menace, le roi Bruno le Contestable promet la moitié de son royaume et la main de sa fille à celui qui terrassera la bête…

SUPPLÉMENTS

Il faut tout d’abord louer la qualité de ce nouveau master restauré par BFI National Archives et The Film Foundation, et financé par la George Lucas Family Foundation.

Pour célébrer dignement cette restauration historique, il fallait des suppléments à la hauteur, et nous avons été servis. La pièce de résistance s’intitule « Jabberwocky » : Bonne absurdité, making-of d’une quarantaine de minutes réalisé en 2017. On y aborde plein de sujets avec Terry Gilliam, le producteur du film Sandy Lieberson et les acteurs Michael Palin et Annette Badland (dont l’apparence physique et l’élégance de l’expression tranchent pour le moins avec son personnage de Griselda en 1977 !). L’amour du réalisateur pour Lewis Caroll, la genèse du projet, l’incroyable prouesse que fut le respect du budget, l’innocence au cœur du récit (illustré par le « héros », Dennis), mais aussi la mise en scène (Gilliam admet lui-même que sa naïveté de l’époque lui a permis de se lancer, avec succès, dans des initiatives qu’il n’oserait plus tenter aujourd’hui), le tournage, les comédiens, la photographie, les décors, les costumes, la réception médiocre du film à l’époque et son échec dans les salles, etc. Tout est passé en revue pour notre plus grand bonheur.

Dans un second bonus, Valerie Charlton, la créatrice du monstre du film, revient sur l’aventure que fut cette création dans des conditions matérielles et budgétaires très restreintes, en lien parfait avec le bonus précédent. Loin d’être anecdotique dans le contexte d’un projet d’envergure qui convoque bien des talents différents, le témoignage de Charlton – qui travaillera encore avec Gilliam sur Time Bandits – donne un aperçu vivant des conditions de tournage et de la créativité qui fut à l’œuvre. Une vraie leçon de création artistique « sans filet », où l’on tire le meilleur des contraintes.

Trois suppléments plus anecdotiques mais néanmoins intéressants complètent le tableau : l’ouverture originale du film (Gilliam ayant dû la modifier légèrement pour la sortie américaine, on nous propose ici l’ouverture originale de la version anglaise de 1977), les croquis originaux de Gilliam croisés avec les extraits auxquels ils font référence (on y constate à quel point la créativité débridée du cinéaste-scénariste, le « joyeux bordel » qu’il a imaginé, est en réalité bien pensé et a bénéficié d’un travail de préparation rigoureux) et le poème Jabberwocky lu par Palin et Badland, ainsi que les traditionnelles bandes-annonces (celle de l’époque et celle de la version restaurée). En somme, un menu gastronomique en cinq services ! De la bien belle ouvrage.

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • « Jabberwocky » : Bonne absurdité (making-of)
  • Valerie Charlton : Naissance d’un monstre
  • Ouverture originale du film
  • Des croquis à l’écran : carnet de dessins de Terry Gilliam
  • « Jabberwocky » de Lewis Carroll (poème lu par Michael Palin et Annette Badland)
  • Bande-annonce originale
  • Bande-annonce 2019

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

5

Hôtesse de l’air (Natacha 1) : aventure, exotisme et humour

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Natacha est une jeune et pimpante hôtesse de l’air. Prenant son service sur avion charter à destination de l’Amérique du sud, elle apprend par ses collègues que le chargement de jouets laisse de la place en soute. Du coup, l’appareil transportera discrètement quelques caisses de lingots d’or pour le compte de la banque de France…

Étant donné qu’il s’agit du tout premier épisode d’une série qui en compte 23 à ce jour, arrêtons-nous un instant sur le personnage central qu’est Natacha. Tout d’abord, il faut bien dire qu’il s’agit d’une des premiers héroïnes de BD, ce qui en fait déjà un exemple à part. Avant elle, il y a bien eu Sibylline, mais dans une BD animalière. Quant à Bécassine, elle appartient à la préhistoire de la BD et son nom en dit suffisamment long pour décourager la majorité du lectorat d’aujourd’hui. Natacha, elle, a ouvert la voie à Yoko Tsuno notamment, puis à quelques autres. Son succès vient sans doute pour une part de son physique, ce qui ne manque pas de surprendre dans le paysage de la BD franco-belge calibrée paraissant dans un magazine visant un public adolescent. Mais si Natacha est sexy (voir sa silhouette et surtout sa bouche aux petites lèvres pulpeuses, sa chevelure blonde assez courte bien mise en valeur par le calot qu’elle porte sagement et une jupe aussi moulante que courte qui contribue à mettre en valeur ses gambettes bien galbées) et ses mines gentiment effarouchées, elle reste toujours tirée à quatre épingles dans son uniforme avec chemisier blanc et chaussures à talons-aiguille. Elle fait preuve d’une bonne volonté jamais mise en défaut, mais aussi d’une présence d’esprit (doublée d’une audace bienvenue) qui se révélera particulièrement judicieuse au vu des circonstances, car, bien entendu, le chargement d’or est convoité par une bande de malfrats qui embarque à la place de l’équipe de foot qui devait monter à bord.

Débuts réussis

Parmi les premières remarques qui viennent à l’esprit, on constate que pour un premier épisode de série, ce Natacha hôtesse de l’air présente vraiment bien, malgré ou grâce à une gestation sur plusieurs années. Les traits, le caractère et le physique de Natacha sont nets, sans la moindre hésitation, rien qui laisse deviner ou nécessiter une évolution future. De manière générale, le trait est franchement sûr et séduisant, tout à fait dans la lignée des séries qui faisaient le succès de Spirou (publication initiale dans la revue au cours de l’année 1970) et des éditions Dupuis (publication de l’album en 1971), à l’époque. On remarque que les décors et visages font parfaitement leur effet : diversité des figures dessinées, aspect soigné des véhicules avec un léger effet voiture miniature qui montre qu’il s’agit bien de BD. Enfin, le dessinateur François Walthery s’y entend à merveille pour faire sentir le mouvement. Il faut voir les bagarres, ainsi que l’atterrissage en catastrophe de l’avion où Natacha a embarqué (avec son collègue Walter, le steward gaffeur). Parce qu’il n’a plus le choix, le commandant tente de poser l’appareil sur une piste de fortune tracée dans une région où vivent des indiens Guyapos en pleine jungle hostile. Un gros arbre va provoquer de sérieux dégâts et isoler Natacha (ligotée) du reste de l’équipage ainsi que des malfrats qui vont la croire morte. Il faut dire que le très solide scénario signé Gos (Roland Goossens) contribue à faire de l’album une réussite. La lecture est agréable de bout en bout, avec une organisation des planches sans le moindre défaut (vignettes de tailles et formes différentes, quelques-unes assez grandes, toujours au service du scénario). Dues à Vittorio Leonardo (non crédité), les couleurs contribuent à cet aspect général séduisant. Enfin, n’oublions pas que le scénario comprend pas mal d’humour, aussi bien dans les situations (le chef des Guyapos répondant en français à Walter qui s’était adressé à lui en petit nègre) que les accessoires par exemple (voir les têtes réduites sous forme de jouets en plastique) et quelques bons mots (« Hé ! Le sucrier est cassé ! »).

Pour relativiser un peu

Si le scénario est bien ficelé (contrairement à Natacha qui va s’échapper et trouver le moyen de sortir l’équipage du DC-3 d’une très mauvaise situation), il enchaîne des péripéties somme toute assez classiques qui rappellent qu’il s’agit d’une BD franco-belge calibrée (44 planches), tout en exploitant de façon astucieuse la situation initiale avec un détournement d’avion organisé (genre relaté régulièrement dans les médias à l’époque). On pourra déplorer que les Indiens soient un peu stéréotypés (coupeurs voire réducteurs de têtes, lanceurs de fléchettes à l’aide de sarbacanes, sous le joug d’un sorcier censé être capable de commander la pluie). Ces clichés permettent heureusement d’apporter les éléments qui font de l’intrigue une histoire savoureuse à apprécier au second degré.

Lire Natacha en 2021

Il s’agit donc d’une BD soignée qui a fort logiquement trouvé des prolongements pour constituer une série à succès. On peut juste se demander désormais si la série ne véhicule pas une idéologie sexiste. Cela dépend sans doute de la manière dont on la regarde. Avec son look sexy, Natacha a tout pour plaire à ceux qui réagissent automatiquement à ce genre d’attraits (bien naïf qui imaginerait que les auteurs n’en jouent pas). Mais Natacha n’affiche aucune vulgarité et reste toujours aussi correcte que son uniforme. Elle connaît bien son métier et assume parfaitement son rôle, tout en affirmant sa féminité sans complexe. Et les circonstances la propulsent au rang d’héroïne, sans que cela lui monte à la tête. Une série qui a donc bien vieilli et mérite encore largement la découverte un demi-siècle après sa parution.

Hôtesse de l’air (Natacha 1), Walthery et Gos
Dupuis, 1970

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3.5

Factice, d’Hanna Anthony : un premier roman passionnant sur l’amour 2.0

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La crise existentielle de la pré-trentaine, la pression sociale quant au célibat, la difficulté paradoxale à construire des relations à l’heure des applications de rencontre, l’addiction aux réseaux sociaux et autres « paradis virtuels », les affres de la communication entre les individus… C’est de tout ceci que parle Factice, premier roman riche et prenant d’Hanna Anthony, sorti le 14 avril aux éditions Kiwi Romans.

Factice raconte une période de la vie de Nina, jeune parisienne de 27 ans au besoin affectif dévorant, encore meurtrie par les blessures d’une relation amoureuse passée, sorte de cicatrice originelle se rouvrant à l’aube de chaque nouvelle relation potentielle. Écumant les sites de rencontre, scrollant sur Instagram et autres réseaux sociaux la renvoyant sans cesse à sa condition de célibataire proche de la trentaine, Nina nous livre, à la première personne, ses questionnements existentiels, ses angoisses et ses aspirations. Elle se sent en décalage avec son époque, héroïne romantique en quête d’un amour absolu qui ne semble plus avoir sa place à l’heure des relations « sans prise de tête », sans engagement, sans lendemain.

« Ce qui brouille la communication sur les applications est la prédominance de la règle suivante : en tant que femme, on ne mentionne pas explicitement notre volonté profonde d’amour extraordinaire au risque de passer pour une tocarde et de subir le rejet de ces messieurs, apeurés par les menottes qu’ils entrevoient derrière ce vœu pieu. Pourquoi ? Parce qu’avec la démocratisation du sex friend, du plan cul – s’amuser, toujours s’amuser – il est devenu ringard de vouloir quelque chose de sérieux. C’est à cause de la société de consommation. L’engagement et l’exclusivité ne sont pas assez divertissants. Trop oppressifs. Du coup, il faut inventer un autre terme, trouver un prétexte pourri, une périphrase pour travestir la vérité et espérer approcher l’autre. Je n’indique jamais à mon interlocuteur que “Je cherche à me mettre en couple” ou que “J’aspire à quelque chose de sérieux”. Jamais, ô grand jamais ! Mais plutôt : “Je ne veux pas me prendre la tête, une belle rencontre et on verra comment ça évolue”. La désinvolture à l’état pur. La rencontre s’apparente ainsi à un tâtonnement, une partie d’échecs pendant laquelle chacun avance ses pions subrepticement pour finalement décoder la tactique de l’autre. »

Le roman se construit en deux parties, où la première n’est qu’une longue préparation contre-la-montre en vue d’un événement déterminant intervenant durant toute la seconde. En effet, l’horizon dramaturgique de Factice est le mariage de la meilleure amie de Nina, Marie, auquel elle n’envisage pas une seconde d’arriver en célibataire, craignant d’avance les jugements vis-à-vis de sa solitude alors même que tous les gens de son âge sont déjà « casés », ont tout un tas de projets et semblent bien lancés dans la vie de jeunes actifs. En d’autres termes, la pression sociale fait que Nina se doit d’arriver à ce mariage au bras d’un prince charmant, pour sauver à tout prix les apparences. La première partie du livre raconte dès lors les quelques mois précédant l’événement fatidique, durant lesquels Nina ira de rencontre en rencontre, avec d’abord le rêve de trouver l’âme sœur, puis rapidement l’espoir de ne trouver ne serait-ce qu’une relation temporaire mais suffisamment stable pour faire illusion le jour J.

La construction du récit permet de faire naître un certain suspense inhérent à cette course contre le temps à la fois belle et tragique. Belle, car l’envie de trouver l’amour est d’une sincérité absolue, d’un besoin vital d’aimer et d’être aimé. Tragique, car cette envie semble à chaque instant balayée par la réalité et renvoyée au rang de rêve, de vision idéaliste et ringarde, et finalement vue au rabais par la protagoniste. L’autrice sait admirablement ménager l’attente, la tension ; elle prend son temps pour donner corps et densité à chaque étape, chaque rencontre, chaque début de relation alors même que la plupart n’aboutiront à rien. Les rendez-vous sont décrits avec de nombreux détails, à travers la perception que Nina a de chaque scène ; les discussions, même (et surtout ?) les plus triviales sont rapportées, les signes d’attention interprétés comme si le personnage les vivait en même temps que nous. Et de ce fait, nous spectateurs, nous croyons à chaque instant que « cette fois, c’est la bonne ! », tant Nina a cette capacité à s’investir à fond dans ses relations, à idéaliser chaque homme en qui elle croit, malgré des retours à la réalité d’autant plus froids et violents lorsque ceux-ci s’avèrent être de sales types – ou plus généralement des garçons qui n’en valent pas la peine.

C’est cette idéalisation, cet investissement émotionnel qui permettent une énorme identification au personnage de Nina, qu’on soit un homme ou une femme, qu’on ait nous-mêmes fréquenté ou non des applications de rencontre, qu’on ait vécu ou non des situations similaires. On ressent vraiment chacun de ses états d’âme : la gêne et le malaise du premier contact, l’ivresse des sentiments naissants, l’indignation face à certains comportements, la résignation devant l’échec, mais aussi toutes les belles choses que ces relations, « factices » ou non, permettent de ressentir. En ce sens, l’écriture sait être très romantique – voire sensuelle – quand il s’agit de sublimer des moments de tendresse ou de bienveillance, mais aussi plus familière – voire amère – quand on sent les émotions négatives déborder. D’une manière générale, la proximité de Nina et du lecteur se joue dans ce besoin authentique de vider son sac, de mettre à nue sa sensibilité que le personnage (et peut-être l’autrice elle-même) semble avoir du mal à contenir parfois.

Pour ponctuer le récit des aventures amoureuses de Nina, les réflexions philosophiques ou sociologiques sur l’amour et le rapport qu’entretient toute une génération aux sites de rencontre permettent d’aiguiser notre regard et notre jugement, tant sur l’environnement de Nina que sur elle-même. Et c’est ce qui rend sa trajectoire et ses angoisses d’autant plus tragiques : car si elle a parfaitement conscience des mécanismes aliénants dans lesquels son quotidien est embourbé – elle est d’une lucidité admirable à ce sujet, et sait les analyser avec profondeur –, elle ne peut malgré tout s’empêcher de persister dans son aliénation et ses illusions anesthésiantes.

« Cette existence virtuelle occulte la platitude de la réalité, le bovarysme de ma vie. Et les cœurs qui rythment l’approbation de mes followers sont proportionnels à chaque centimètre carré de ma peau dévoilé. L’équation est simple. Les sommets enneigés d’une montagne majestueuse récoltent une cinquantaine de likes. Les collines de mon corps en bikini font exploser le compteur à l’infini. Autrefois, certains Amérindiens pensaient qu’on leur volait leur âme en les prenant en photographie. Aujourd’hui, c’est Instagram qui subtilise nos âmes. Et j’ai vendu la mienne au diable géant de la Silicon Valley : certains ont pour démon la cigarette, mon plaisir à moi provient de volées de likes et d’images retouchées. À chacun son filtre. »

Factice est la quête éperdue d’une altérité, d’un autre, d’un compagnon de route qui, à mesure que les pages défilent, semble devenir de plus en plus nébuleux et impersonnel, proprement fonctionnel. Et cette trajectoire à de quoi paraître cynique à bien des égards. Ce mariage, qui est l’horizon de la première partie, s’annonce comme un véritable Jugement Dernier, une Apocalypse qui déterminera si l’âme de Nina sera sauvée ou damnée, selon qu’elle se présentera en couple – donc « forcément » heureuse – ou toujours célibataire – donc « forcément » déprimée et ratée. Car en plus des regards pleins de jugement promis par cette cérémonie, l’autre enjeu sera la confrontation annoncée avec Louis, son ex-fiancé, qui doit être présent au mariage et qu’elle n’a pas revu depuis que leur relation s’est écroulée. Ce Louis, au même titre que le mariage, est présenté durant toute la première partie du livre alors même qu’il n’est pas encore là, réellement, dans le récit. Comme le mariage, il est un fil rouge habilement introduit en amont, dont les facettes sont progressivement distillées à l’occasion de « flashbacks » s’intégrant avec fluidité au récit du présent, tout en l’éclairant. Ces retours en arrière interviennent idéalement entre deux rendez-vous, voire parfois au milieu d’un rendez-vous tournant un peu en rond – et où Nina semble ailleurs, perdue dans ses réminiscences de Louis qui surgissent comme des fantômes –, et font office de prisme par lequel la narratrice appréhende toutes ses nouvelles relations.

Avec tout ce bagage dramatique intelligemment construit, le second acte du livre, dont il faut à tout prix préserver le mystère, sera proprement passionnant et terrifiant à la fois. On s’attend à ce que le personnage se prenne le mur de la réalité de plein fouet, et on ne sait pas nous-mêmes, au fond, si l’on préférerait que l’illusion fonctionne pour éviter que tout s’écroule, ou plutôt que tout s’écroule pour que la vérité triomphe et soit assumée comme telle. Dans tous les cas, les marivaudages iront bon train dans une sorte de relecture moderne des Jeux de l’amour et du hasard, où masques, mensonges et crainte que tout s’effondre trouveront un équilibre proprement haletant car fragile.

Factice est donc un premier roman admirable, très bien écrit et prenant de bout en bout, en plus d’offrir quelques précieuses réflexions plus existentielles, sans ne jamais tomber ni dans le ressentiment d’une époque certes douloureuse pour la narratrice, ni dans la lamentation ou la résignation. Le traitement réservé à son sujet de fond, à savoir la possibilité d’un amour fort et sincère à l’heure des sites de rencontre fonctionnant sur le modèle de la consommation et de la frivolité, est plein de justesse, de mesure et de lucidité. Si le portrait est souvent à charge, ce n’est jamais synonyme de rejet total : ce ne sont pas tant ces applications et ces réseaux sociaux qu’il faut jeter, c’est plutôt l’utilisation qu’on en fait qui doit être assainie, la valeur qu’on leur accorde qui doit être nuancée, pour pouvoir en tirer positivé et bienveillance tout en « vivant avec son temps ». Finalement, Factice est un livre touchant et attachant, qui permet à la fois une immersion totale et une prise de recul salutaire.

Factice, Hanna Anthony
Kiwi Romans, 14 avril 2021, 254 pages

Fin de cycle pour « Terra prohibita »

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Le second tome du diptyque Terra prohibita est désormais disponible aux éditions Glénat. Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond y échafaudent une dystopie où les écosystèmes sont durablement éprouvés.

Le mot de l’éditeur : La vérité n’est pas toujours bonne à dire. Il est trop tard pour reculer. L’équipe menée par Dorian Singer touche au but. Les origines de la contamination qui a transformé l’Angleterre en une jungle hostile et luxuriante seront bientôt révélées. Mais on ne s’approche pas aussi près d’une gênante vérité sans provoquer de l’agressivité et les autorités gouvernementales semblent de plus en plus hostiles. Tout s’accélère, chaque nouvelle découverte est plus effroyable que la précédente, chaque pas fait tomber un nouveau masque…Soutenu par un tempo en prise de vitesse constante, Denis-Pierre Filippi parvient, dans le dénouement de Terra prohibita, à jongler entre des scènes d’action explosives et de précieux moments d’intimité. La fin d’un récit au coeur d’un monde « steampunk végétal » aussi troublant que fascinant et brillamment mis en images par Patrick Laumond.

Le premier tome de Terra prohibita introduisait des personnages hauts en couleur, plongés dans un futur dystopique où l’Angleterre a été contaminée par des organismes biologiques dangereux pour l’homme. L’énigmatique Professeur Singer y semait la mort tout en s’attirant les bonnes grâces de l’inspecteur Melville, contraint de l’assister sous peine de succomber à une gangrène. Cette suite s’inscrit dans une même veine, mais apparaît cependant à la fois moins dense et plus rythmée. D’un strict point de vue graphique, Patrick Laumond continue à émerveiller, avec des couleurs chatoyantes et des représentations à traits fins. Ses planches sont toujours aussi élaborées et plaisantes à admirer.

Dorian Singer et ses acolytes pénètrent dans des bâtiments gouvernementaux que des agents de factions opposées cherchent à protéger ou investir. Ils y découvrent des expérimentations sur des cobayes humains, mais aussi une sorte de « patient zéro ». Partant, ce second tome va à la fois contribuer à révéler les dessous de la contamination, mais aussi proposer une gigantesque fuite en avant où les protagonistes risqueront leur vie à chaque étape de leur quête. Plus intéressant : on en apprend davantage sur le Professeur Singer, son passé et les raisons pour lesquelles il se parle à lui-même comme s’il était en présence d’une tierce personne. On le découvre aussi en leader, même si la détective privée Valérie Kerveillan et l’agent Melville lui disputent occasionnellement la tête des opérations.

Si les aventures vécues par les personnages et leurs interactions souvent accidentées font progresser l’intrigue et révèlent certains de leurs secrets (des parents expropriés, un temps de survivance en zone inhospitalière, une faculté à appréhender la nature…), ce second épisode apparaît quelque peu décevant au regard des promesses que comportait son prédécesseur. Ce n’est probablement pas la présence, quelque peu convenue, d’une taupe dans l’équipe ou les velléités d’une grande puissance étrangère (les États-Unis en l’occurence) qui y changeront quoi que ce soit. Malheureusement, cette fin de cycle nous semble en deçà des ambitions initiales de Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond.

Aperçu : Terra Prohibita T.02 (Glénat)

Terra Prohibita T.02, Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond
Glénat, avril 2021, 48 pages

Note des lecteurs3 Notes

2.5

Comment passer un week-end romantique gay ?

Vous avez trouvé votre nouveau compagnon sur un site de rencontre en ligne et vous aimeriez bien passer un week-end romantique avec lui ? Nous vous dévoilons les trois piliers essentiels à tout week-end amoureux réussi entre gays. Planification, atmosphère et bonne humeur seront vos maîtres mots.

Planifiez le week-end de vos rêves :

Que ce soit à la campagne, à l’étranger, en thalasso ou dans un autre endroit, pour réussir votre week-end en amoureux, vous allez devoir le planifier. Ainsi, choisissez à l’avance votre lieu de prédilection, mais ne vous arrêtez pas là. Trouvez ensuite un hébergement qui soit adapté à un couple d’amoureux. Enfin, planifiez les sorties et visites que vous ferez ce week-end-là.

Pas toujours facile de passer du site de rencontre gay à la rencontre réelle. Alors, pour éviter le stress des derniers moments, pensez bien à réserver votre chambre d’hôtel ou autres lieux d’hébergement. Concernant les sorties et lieux à découvrir, il est toujours préférable de téléphoner avant, afin de vous assurer que ces endroits seront ouverts à la date de votre séjour.

Organisez et choisissez à l’avance l’endroit où vous passerez le week-end et ce dont vous aurez besoin afin de rendre votre séjour inoubliable.

Pensez à l’atmosphère afin qu’elle soit romantique :

L’atmosphère de votre week-end doit être au cœur de votre planification. Il serait dommage de vous retrouver dans un hôtel miteux avec route passante juste en dessous de vos fenêtres. Question glamour, on peut faire carrément mieux !

Alors, dénichez un joli hôtel ou une chambre d’hôte dans un environnement de rêve, avec une vue magnifique sur la nature ou la mère. L’objectif est de faire rêver votre compagnon, de le sortir de son quotidien pour le plonger dans une atmosphère d’amour et d’érotisme.

Vous pouvez aussi imaginer vous-même quelques petites mises en scènes romantiques qui feront de l’effet à votre partenaire.

Vous vous demandez comment créer une bonne ambiance ? Élaborez une Playlist avec ses musiques préférées. Planifier un menu aux saveurs exquises. Ajoutez quelques bougies à un dîner romantique.

Osez sortir de l’ordinaire pour rendre ce moment à deux unique.

Travaillez la bonne humeur et les énergies positives :

Pour ce week-end romantique, il est essentiel de vous mettre mentalement dans les meilleures conditions. Il n’est pas question de râler en voiture, ni de vous mettre en colère et encore moins de stresser.

Alors, comment créer vous-même les bonnes énergies de ce séjour ?

Un week-end romantique commence déjà la veille du départ en vous couchant tôt. Vous devez être en forme pour attaquer ce week-end magique. Alors, pensez à bien dormir.

Ensuite, chaque jour, levez-vous du bon pied avec le sourire aux lèvres. Et même si dehors il pleut, ce n’est pas grave. Vous êtes ici avec votre partenaire, seuls en amoureux. C’est déjà parfait.

N’abordez pas pendant ce séjour les questions qui fâchent tels que le ménage de la maison, les beaux-parents… Savourez le fait de vous retrouver vous deux en amoureux. Et pourquoi ne pas commencer à penser à de nouveaux projets ensemble ?

Pendant ce séjour, vous devez avant tout être complices. Le but de ce week-end est de renforcer votre amour, pas de le dissoudre !

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