« Célestin et le Cœur de Vendrezanne » : de la féminité dans la pègre

Célestin est serveur à l’auberge de la Pieuvre, située à Paris, aux Batignolles. Il est doté d’un talent précieux, qu’il garde secret : « C’est mon don de vous voir tels que vous êtes au fond. » Dans ce troisième épisode des Contes de la Pieuvre, série entamée en janvier 2017, Gess s’appuie sur ce personnage attachant, confronté malgré lui à la pègre parisienne de la fin du XIXe siècle.

Célestin est un « discerneur ». Ses interlocuteurs lui apparaissent selon leur véritable nature, sans faux-semblant. Le scénariste et dessinateur Gess se plaît à utiliser des couleurs différenciées pour nous signaler chaque réalité restituée par son don, et donc considérée selon son propre point de vue. Au début du récit, la talent du jeune protagoniste est toutefois passé sous silence. Célestin est serveur à l’auberge de la Pieuvre, une mafia parisienne régentée par la Bouche, l’Œil, l’Oreille et le Nez. Dans un milieu où les dissimulations sont monnaie courante, sa capacité à lever le voile sur le tréfonds de l’être pourrait le conduire à sa perte. Or, l’auberge est sa seule famille : son père malade l’y a abandonné alors qu’il n’était encore qu’un enfant.

Les Contes de la Pieuvre reposent tous sur un personnage ayant un talent particulier. Celui de Célestin va le mener jusqu’au « démon », une entité maintenue dans un état résiduel et léthargique par des sbires de la pègre chargés de lui transpercer le cœur à intervalles réguliers. C’est en effet le seul moyen connu de garder en sommeil la Chose. Mais elle se réveille néanmoins lorsque l’Œil et son épouse attendent un garçon : elle met ainsi systématiquement et précocement fin à la vie de l’héritier désigné. L’essentiel du récit consiste à découvrir ce qui l’anime et en quoi Célestin va être relié à sa quête meurtrière. Cet arc narratif est porteur d’une réflexion sur la société patriarcale et phallocratique. Il conte aussi une revanche surnaturelle visant à féminiser la pègre.

À l’instar des autres contes, Célestin et le Cœur de Vendrezanne peut se lire séparément du reste de la série sans que cela s’avère en quoi que ce soit gênant. Gess nous gratifie de vignettes inspirées, aux couleurs variées (malgré des teintes dominantes de sépia), où son trait fin peut pleinement s’exprimer et se porter sur des représentations très réussies de la ville de Paris (sous la brume, présentée via son architecture ou ses bâtiments célèbres, etc.). Le lecteur peut par ailleurs d’autant mieux s’identifier à Célestin qu’il est appelé à épouser son point de vue, à appréhender la tendresse qu’il éprouve pour Mlle Rose, à subir avec lui plusieurs épreuves douloureuses, dont le sentiment de culpabilité qu’il éprouve à la suite de deux assassinats. Ses rapports avec Daumale, un adolescent devenu trop grand pour la bande des « asticots », ou avec le « gros », le cuisinier de l’auberge, ont beau être guidés par la bienveillance et la sollicitude, ils finiront terriblement mal.

Gess échafaude son récit en commençant par concevoir des bulles narratives perçues comme autonomes. Il va ensuite les relier les unes aux autres en les faisant converger vers Célestin, héros certes extraordinaire, mais cherchant désespérément à mener une existence ordinaire. L’album comporte en sus des sous-intrigues sur des combats organisés dans les carrières, sur un vol dont ont été victimes des représentants de la haute société ou encore sur l’autogestion que les prostituées parisiennes cherchent à mettre en place au détriment de la Pieuvre. Ce cadre est passionnant et traversé de personnages notables, très bien caractérisés, souvent dans la concision, tels que Pilon, un gros bras qui expurge l’auberge de ses indésirables, l’Insomniaque, qui doit résister à l’emprise de la Chose, ou encore un mystérieux Hypnotiseur.

Célestin et le Cœur de Vendrezanne possède ce qu’il faut d’allant littéraire, de sophistication figurative et d’originalité pour faire date. Gess glisse en tout cas un nouvel album remarquable dans la série Les Contes de la Pieuvre.

Aperçu : Célestin et le Cœur de Vendrezanne (Delcourt)

Célestin et le Cœur de Vendrezanne, Gess
Delcourt, avril 2021, 208 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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