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La Forêt d’émeraude, de John Boorman (1985) : la nature comme berceau originel

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Dans la forêt amazonienne, John Boorman tourne en 1985 le récit (inspiré d’une histoire vraie) d’un jeune garçon enlevé par une tribu d’indiens, que son père retrouve dix ans plus tard alors qu’il est totalement assimilé. L’occasion pour le cinéaste britannique de dénoncer les violations par l’homme moderne d’un paradis perdu dans lequel les Indiens représentent un archétype du « bon sauvage » qui a conservé le lien fondamental avec la nature. Celle-ci déborde régulièrement de son cadre traditionnel (magnifique et dangereux à la fois) pour assumer une fonction mystique, attribuant des pouvoirs magiques à ceux qui la respectent… et exerçant une punition divine sur ceux qui l’ont profanée. A la fois fable écolo-mystique et fiction d’aventure aux penchants ethnologiques appuyés, La Forêt d’émeraude (The Emerald Forest) ne fonctionne qu’à moitié mais a pour originalité de mettre en valeur ce que la nature révèle par-delà le tangible. 

L’ingénieur Bill Markham (Powers Boothe) s’est récemment installé au Brésil avec sa famille pour participer à la construction d’un gigantesque barrage hydroélectrique dans la région amazonienne. Au cours d’un innocent pique-nique familial en lisière de jungle, son fils Tommy est enlevé par des Indiens. Pendant des années, Bill tente de le retrouver. Dix ans plus tard, il renoue enfin avec lui alors que Tommy est devenu Tomme (Charley Boorman), un adolescent totalement assimilé à la tribu du « Peuple Invisible ».

Dans cette œuvre qui explore trop de pistes différentes (lire plus bas), le sujet principal développé par Boorman est très clairement l’opposition entre deux biotopes (le monde moderne, représenté par la ville et les chantiers de construction, et le monde originel, représenté par la forêt vierge) et deux créatures (les hommes déconnectés de la nature et ceux qui vivent en symbiose avec elle). Dès l’entame du film, le montage participe à cette dichotomie, un plan d’ensemble de la jungle précédant un autre qui, à partir de la lisière de la forêt, révèle une ville plongée dans la brume, de l’autre côté du fleuve. Les plans suivants sont montés sur une logique de transition entre les deux univers : aux images des cases aux toits de tôle bordant la rivière succèdent celles de la banlieue résidentielle, puis celles d’un centre urbain bondé et bruyant. Le petit Tommy (William Rodriguez) est alors montré pour la première fois dans un gros plan révélateur. Entouré de verdure, on le croirait dans la jungle, et non en ville. Le spectateur ne le sait pas encore, mais Tommy ne vit pas dans le bon biotope, il est fondamentalement une créature de la nature (l’opposition sera encore soulignée en révélant le domicile de la famille Markham, un appartement moderne situé au dernier étage d’un building). Le récit est inspiré de plusieurs histoires authentiques d’enfants ayant été enlevés par des tribus amazoniennes.

Le « Peuple Termite »

Le caractère fougueux du garçon, qui supporte mal l’enfermement consubstantiel au milieu urbain, sera immédiatement décelé par les Indiens qui, s’étant aventurés en bordure de ce qu’ils appellent le « Monde Mort », estiment sans doute que ce n’est pas sans raison que l’enfant a pénétré leur milieu : c’est là qu’instinctivement, il se sent chez lui. A aucun moment ils ne considèreront son rapt comme un acte violent. Il s’agit au contraire de soustraire Tommy à un univers maléfique afin de l’autoriser à vivre dans le milieu naturel de l’Homme, celui où il peut s’épanouir. Lorsque, dix ans plus tard, Bill parvient enfin à retrouver Tommy, il demande au chef Wanadi (Rui Polanah) la raison de l’enlèvement de son fils. L’indien lui répond calmement que « même s’il était un enfant-termite, je n’ai pas eu le cœur de le renvoyer dans le Monde Mort », avant d’expliquer que les hommes modernes sont surnommés « le Peuple Termite » car « ils mâchent les arbres de nos grands-pères, comme les termites », en référence aux grands chantiers qui empiètent de plus en plus sur la jungle amazonienne. Tommy, le blondinet aux yeux clairs, est devenu Tomme, parlant parfaitement la langue indigène (ayant oublié l’anglais) et étant totalement assimilé aux Indiens jusqu’à apparaître comme le successeur naturel du chef Wanadi, les autres le considérant comme un des leurs.

Face au « paradis vert », John Boorman n’épargne guère le monde moderne, représenté sous un jour exclusivement négatif. Qu’il s’agisse du « Peuple Termite » (les ingénieurs et ouvriers travaillant sur le chantier du barrage), qui mutile la forêt, ou de la vermine qui distribue au « Peuple Féroce » (une tribu ennemie du « Peuple Invisible » dont fait partie Tomme) des armes à feu en échange de prisonnières indiennes qu’ils pourront exploiter dans leur tripot miteux, le cinéaste ne fait pas dans la demi-mesure… Entre la créature urbaine et la créature de la jungle, le lien s’est définitivement rompu. Plus tard dans le film, lorsque Tomme et un autre jeune Indien pénètrent en canot dans la ville, ils sont immédiatement – et sans raison – pourchassés par des habitants armés et alcoolisés du bidonville sur le fleuve. Sont-ils animés par des sentiments racistes, la superstition ou d’autres préjugés envers les Indiens ? Ces derniers, qui ont assimilé Tomme sans aucun problème, ignorent totalement ces malveillances…

A la découverte de l’autre monde

Entre les rives de ce fossé gigantesque, on trouve deux protagonistes qui évoluent en sens inverse. Il y a d’abord la tribu du « Peuple Féroce ». Aveuglée par son désir de terrasser ses ennemis, celle-ci est prête à toutes les compromissions pour atteindre son but. Son émerveillement pour les outils de domination modernes, ici représentés par les armes à feu, la pousse à quitter la forêt. Le pacte qu’elle noue avec les criminels en échange de chair fraîche féminine s’apparente à une haute trahison, qui sera dûment punie. Sa nature mauvaise les y prédestinait, de toute façon. Notons au passage le traitement peu subtil que John Boorman réserve à cette tribu, dans le cadre d’une œuvre qui revendique pourtant une certaine véracité ethnographique. La séparation des tribus indiennes en dangereux cannibales assoiffés de violence et « bons sauvages » vivant d’amour et d’eau fraîche, n’existe en effet que dans l’esprit des artistes et des rêveurs. Nul doute que, dans la réalité, la tribu à laquelle appartient Tommy/Tomme mènerait une lutte tout aussi cruelle envers ses ennemis que l’inverse…

Le second protagoniste ayant emprunté une passerelle entre les deux mondes est bien sûr Bill. Contrairement au « Peuple Féroce », l’homme est animé par un sentiment digne : l’amour d’un père. Par conséquent, cet élan sera récompensé. Après s’être tiré de justesse d’un mauvais pas avec le « Peuple Féroce », il retrouvera son fils et une tribu bienfaisante qui l’accueille sans animosité. Plus important, il gagnera à leur contact une conscience écologique et un respect pour ces êtres simples et bons qui possèdent une sagesse et des connaissances que lui, l’homme moderne, a perdu depuis longtemps. Alors que les retrouvailles entre le père et le fils passent au second plan, Bill sortira de son expérience de la jungle transformé. Il a bénéficié en réalité d’une assimilation semblable à celle de son fils, au point que le spectateur s’est demandé s’il quitterait un jour la forêt. Bill prendra bien le chemin du retour, non sans que son élévation écolo-spirituelle n’ait entraîné deux décisions majeures. La première est l’acceptation de la décision de son fils de demeurer parmi les Indiens. La seconde est le coup de pouce qu’il donnera aux esprits invoqués par Tomme et les siens en faisant sauter le barrage qu’il a contribué à construire. Ce geste symbolise le renoncement à son propre choix de vie, alors que le Déluge suscité punit les outrages faits à la nature et lui permet de renaître.

L’anti-Délivrance ? 

A travers La Forêt d’émeraude, on ne peut que constater chez Boorman une évolution surprenante dans la manière d’appréhender le mythe de la nature. En effet, le film explore des sujets que le cinéaste a déjà abordés dans son premier vrai succès, Délivrance. Au cœur de l’œuvre de 1972, on trouve en effet déjà le mythe du retour à la nature (quatre hommes d’affaires se reconnectent avec elle en partant remonter une rivière en canoë en Géorgie) et le message écologique (l’objectif qu’ils se fixent est de rendre hommage à cette rivière en voie d’être condamnée… par un projet de barrage, déjà !). Le cinéaste porte sur ce mythe un regard particulièrement acerbe, les quatre protagonistes (dont deux n’ont absolument pas les aptitudes pour cette expérience) découvrant une nature sauvage et hostile, bien loin de l’image édénique qu’ils s’en faisaient. Autre figure commune aux deux œuvres, celle du bon sauvage. Dans Délivrance, celui-ci n’a rien d’un indigène exotique, puisqu’il s’agit d’une bande de culs-terreux complètement dérangés qui achèvent de transformer l’escapade bucolique en un retour à la barbarie primaire. La grande réussite de ce classique tient donc surtout à la cruelle confrontation d’un idéal écologique à la réalité de la nature, certes magnifique mais également redoutablement dangereuse – le tout à travers un thriller d’aventures parfaitement rythmé.

Après avoir exploré d’autres sujets et d’autres lieux (Zardoz, L’Exorciste 2 : L’Hérétique et Excalibur), Boorman revient à la nature en 1985. Sauf qu’il tourne cette fois une sorte d’anti-Délivrance ! La finesse parfois machiavélique de la représentation de la nature dans l’œuvre de 1972 a été troquée contre une vision pour le moins tranchée et une naïveté caricaturale. Le personnage de Tomme, totalement irréaliste, est une espèce d’eco-warrior auquel mère Nature a conféré un don de métamorphose (lors de rituels chamaniques impliquant des transes sous psychotropes, il voit le monde à travers les yeux d’un aigle). Le caractère dangereux de la jungle est à peine évoqué, si ce n’est à travers certains de ses habitants (le « Peuple Féroce »). Sans surprise, ceux-ci la trahiront… car la nature et ses créatures ne peuvent qu’être bonnes. Comme décrit plus haut, l’homme moderne (c’est-à-dire tous ceux qui sont déconnectés de la nature) est un être vil et débauché, tandis que le sauvage est « bon » par nature. Le message écologique du film est entièrement assumé par Boorman et son scénariste Rospo Pallenberg via le carton final dénonçant la déforestation de l’Amazonie et le déracinement des tribus indiennes qui y vivaient en nombre. La phrase finale est pour le moins radicale : « Quelques tribus n’ont jamais été en contact avec le monde extérieur. Elles savent encore ce que nous avons oublié ». L’humour féroce et la critique d’une vision idéaliste de la nature de Délivrance sont décidément loin ! L’auteur de cet article soutient pleinement les combats environnementaux, mais il faut admettre que le metteur en scène britannique ne sert pas vraiment la cause en se vautrant dans un prêchi-prêcha écologique d’une naïveté confondante…

Une œuvre fourre-tout

La Forêt d’émeraude pâtit aussi, hélas, d’une hybridité qui semble trahir une absence de choix clairs dans le chef de Boorman. Le mélange des styles dessert ainsi le film, qui se veut (successivement ou simultanément) fiction d’aventures, précis ethnographique, fable écologique aux accents mystiques et film d’action à la violence parfois gratuite. C’est évidemment beaucoup trop pour que cela puisse fonctionner, d’autant que le casting n’est pas à la hauteur. S’il faut saluer leur engagement physique et le fait qu’ils ont manifestement appris à maîtriser la langue indienne dont ils font largement usage dans le film, tant Powers Boothe que Charley Boorman (le fils du cinéaste, pour la première fois dans un rôle important après avoir déjà interprété des personnages secondaires dans Délivrance et Excalibur) font montre d’une palette émotionnelle pour le moins limitée, même lorsque leur personnage fait face à des situations extraordinaires (les retrouvailles entre Tomme et sa mère sont également un exemple de degré zéro de l’émotion et du réalisme)…

Mélange des styles, mais aussi mélange entre ambitions véristes et irréalisme. Si le film assume fièrement son tournage en conditions réelles dans la forêt tropicale amazonienne et son récit basé « sur des événements et des personnages authentiques », il est handicapé par un scénario fourre-tout et invraisemblable, surtout à partir du moment où Tomme vient rechercher son père biologique dans la ville pour qu’il l’aide à délivrer les femmes du village. Toute la partie « action » semble en réalité greffée au reste du film sans imagination ni cohérence. Même les rituels indiens, sur lesquels Boorman s’attarde longuement et régulièrement, sont beaucoup trop mis en scène pour convaincre. On est bien plus proche du folklore fantasmé que d’une quelconque ambition documentaire.

Au sein de ce bilan pour le moins mitigé, reste à retirer quelques belles séquences où Boorman filme la jungle par-delà ses qualités esthétiques de carte postale. Comme une force primaire, mystérieuse et magique (ce dont les Indiens n’ont jamais douté), capable de transcender le temps et l’espace. Plus qu’un milieu vivant, la nature est réaffirmée comme le berceau de la vie. Le film eut été bien plus réussi s’il s’était contenté de rappeler cette vérité essentielle à tous ceux qui l’ont oubliée.

Synopsis : Alors qu’il construit un immense barrage hydroélectrique au Brésil, un ingénieur perd son fils en pleine jungle amazonienne. Après dix ans de recherches, il apprend qu’un jeune Blanc vit au milieu d’une tribu d’Indiens, les « Invisibles ». Il part à sa rencontre.

La Forêt d’émeraude : Bande-annonce

La Forêt d’émeraude : Fiche technique

Titre original : The Emerald Forest
Réalisateur : John Boorman
Scénario : Rospo Pallenberg
Interprétation : Powers Boothe (Bill Markham), Charley Boorman (Tommy/Tomme Markham), Meg Foster (Jean Markham), Rui Polanah (le chef Wanadi), Dira Paes (Kachiri)
Photographie : Philippe Rousselot
Montage : Ian Crafford
Musique : Brian Gascoigne et Junior Homrich
Producteurs : John Boorman, Michael Dryhurst et Edgar Gross
Société de production : Christel Films
Durée : 114 min.
Genre : Aventure/Drame
Date de sortie : 26 juin 1985
Royaume-Uni – 1985