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« Terra Prohibita » : enfer biotopique

Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond publient aux éditions Glénat le premier tome de Terra Prohibita, une bande dessinée présentant une Angleterre à l’écosystème bouleversé. On y suit les pérégrinations d’un éminent biologiste doublé d’un redoutable tueur en série.

Nous sommes au début du XXe siècle. L’Angleterre n’est plus ce qu’elle a été. Et pour cause : une contamination biologique a rendu sa végétation éminemment menaçante pour les hommes, qui ont par conséquent fui le pays en masse. La situation est à ce point incontrôlable que le territoire anglais a été déclaré terra prohibita, et seuls quelques chercheurs téméraires s’y rendent encore dans l’objectif d’étudier le développement d’une faune et d’une flore sur lesquelles on sait encore peu de choses.

Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond façonnent avec beaucoup d’imagination et d’élégance une uchronie steampunk où la nature reprend ses droits sur l’homme. Il suffit de se reporter à la magnifique double page 8-9 ou à la découverte du Grand Palais en dernière partie d’album pour en avoir plein les mirettes. Les dessins où la nature phagocyte les créations humaines s’avèrent souvent vertigineux. C’est dans ce cadre étonnant que le biologiste Dorian Singer va tester un onguent cicatrisant sur un collègue au « comportement jugé frondeur et improductif » par un obscur Bureau central. Et le lecteur d’observer les effets déroutants de cette végétation mutante sur les hommes.

Le Professeur Singer est à la fois le personnage principal et l’énigme de Terra Prohibita. Éminent scientifique, il est aussi un redoutable tueur en série qui se sert de ses victimes pour mener à bien ses expériences. « Je tente de définir et d’éliminer ce qui peut nous être nuisible », avancera-t-il à son majordome dans une assertion à double sens. L’homme se distingue par ailleurs en raison des visions dont il est l’objet. À plusieurs reprises, il semble parler à « une image du passé ». Il doit aussi faire face à « cet inspecteur Melville qui n’arrête pas de fureter » – du moins, jusqu’à ce qu’il parvienne à faire de lui son obligé.

Terra Prohibita nous balade d’un champ de culture expérimentale franco-britannique dans le Sahara à une cité aérienne britannique en passant par un Paris aux rues suspendues. Sa ronde de personnages comprend un conseiller trafiquant des spécimens prohibés, une détective-reporter obstinée, une femme souhaitant enquêter sur la disparition de son mari (dont elle ignore les réelles activités professionnelles) ou encore des revendeurs de pollen synthétisé à partir de sang humain. Des livres végétaux, des graines de furie vénéneuse, des organismes dévoreurs de chair, des marsupiaux toxiques, des lianes tueuses peuplent un univers où « certaines plantes gagnent à ne pas être réveillées ».

En plus de ses qualités graphiques, ce premier tome jouit d’une écriture de qualité, de personnages intéressants et de traits d’humour salvateurs (dont ce fameux « Vous n’avez pas à vous en vouloir d’en avoir raté quelques-unes », concernant les exécutions). À la fin de l’album, on quitte un groupe hétéroclite arpentant « l’endroit le plus sécurisé de France », une zone de quarantaine où le danger biotopique peut surgir de partout. L’ensemble est d’une telle densité et d’une telle amplitude géographique qu’on se demande forcément comment Denis-Pierre Filippi parviendra à clore toutes ses arches en un seul tome. Ce qui est certain, c’est qu’on sera au rendez-vous pour le découvrir.

Terra Prohibita, Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond
Glénat, janvier 2021, 48 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.