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« Love Kills » : la mort au bout des canines

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Aux éditions Soleil, le scénariste et dessinateur brésilien Danilo Beyruth revisite le mythe du vampire dans une bande dessinée urbaine et sépulcrale.

Tout est une question de perspective. Les premières planches de Love Kills présentent une métropole dans ce qu’elle a de plus ordinaire : des buildings à perte de vue, des rues engorgées par la circulation automobile, des sans-abri prisonniers en plein air. En changeant de focale, le scénariste et dessinateur Danilo Beyruth nous invite ensuite à pénétrer dans l’appartement d’Helena, « jeune » vampire solitaire que nous découvrons en sommeil dans une baignoire remplie de terre. C’est l’acte initiateur d’un récit d’urban fantasy particulièrement sombre. Et qui se distingue d’emblée par les dessins splendides, tirés au cordeau, d’un bédéiste dont on avait déjà pu mesurer le talent chez Marvel Comics (Les Gardiens de la galaxie ou Ghost Rider, pour ne citer que ces exemples).

Dans Love Kills, certains vampires sont solitaires, tandis que d’autres chassent en meute. Tous ont une emprise psychologique puissante sur les simples mortels et périssent à vue d’œil sans nourriture suffisante. Le récit de Danilo Beyruth progresse en rationnant l’information : on ignore longtemps pourquoi Helena est pourchassée par d’autres vampires et quelle peut bien être cette créature en état de décomposition qui avance inexorablement vers la ville. Ces zones d’ombre maintiennent le lecteur en haleine, de même que la relation ambivalente qu’entretiennent Helena et Marcus, un cuisinier qui échappe à son emprise et qui cherche à la protéger de ses ennemis. L’homme semble quelque peu ingénu : ses premières apparitions tendent à le caractériser comme un individu scrupuleux s’échinant à ne pas faire de vagues. C’est ainsi que sa collègue Aline dit de lui qu’il est talentueux et qu’il ne devrait pas se laisser brocarder à peu de frais par son supérieur.

À bien y réfléchir, Danilo Beyruth nous donne un premier indice quant à la destinée d’Helena dès l’ouverture de Love Kills. Après avoir regardé un documentaire animalier où une lionne plante ses crocs dans un zèbre, elle sort de chez elle vêtue… d’une robe à rayures. La messe est dite : cette fois, la proie, ce sera elle. Il y a à cet égard un peu de Blade dans l’album. Un personnage comme Victor, l’unique ami d’Helena, en atteste : pour se nourrir, il porte ses canines au cou de sa mère, la laissant vivante (certes dans un état quasi végétatif), ou piège des pédophiles (arguant qu’ils méritent leur sort). Pendant que la typologie des vampires se construit peu à peu, celle de la ville est patiemment élaborée : on a tôt découvert son urbanité, on s’immisce ensuite dans ses immeubles, dans ses bas-fonds, ses réseaux sous-terrains et même ses hôpitaux. Au milieu de tout cela, Danilo Beyruth dispense une réflexion intéressante par l’intermédiaire d’Helena : selon elle, les vampires, pourtant potentiellement immortels, sont des êtres soustractifs, tandis que l’humanité s’inscrit dans un cycle sans cesse renouvelé.

Mené tambour battant, somptueusement dessiné, profondément sépulcral, Love Kills s’apparente à un shoot de dopamine seulement contrarié par son manque de propos. C’est excusable, mais néanmoins regrettable, car l’album avait tout, ou presque, pour faire date.

Aperçu : Love Kills (Soleil)

Love Kills, Danilo Beyruth
Soleil, avril 2021, 248 pages

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3.5

« Christopher Nolan, la possibilité d’un monde » : une analyse étayée

Aux éditions Playlist Society paraît un essai de Timothée Gérardin consacré à Christopher Nolan. L’auteur, critique de cinéma, révèle les traits caractéristiques d’une filmographie où la cérébralité, la narration non linéaire, les perceptions altérées ou le deuil font office de liants.

En schématisant, on pourrait arguer que la ligne de démarcation entre l’auteur et le faiseur tient à l’intentionnalité. Là où le second peut se contenter de l’aspect fonctionnel d’un récit, le premier va y incorporer des récurrences qui entrent en résonance avec le reste de sa filmographie. De tous les cinéastes, Alfred Hitchcock est peut-être celui dont les motifs (souvent qualifiés d’obsessions) sont restés les plus célèbres : les blondes sculpturales, les policiers, les faux coupables, les escaliers, le principe de dualité, l’individu ordinaire plongé dans des situations extraordinaires ou des dispositifs cinématographiques comme le MacGuffin ou le caméo ont fortement contribué à l’identité de son œuvre. Dans Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, le critique de cinéma Timothée Gérardin cherche précisément à verbaliser tout ce qui constitue l’essence de la filmographie nolanienne. Pour ce faire, il met en regard ses films, les objective les uns au contact des autres et en extrait des ponts constituant autant de preuves d’une intentionnalité d’auteur.

Timothée Gérardin l’indique dès les premières pages de son opuscule : Christopher Nolan occupe une position particulière et ambivalente dans l’écosystème hollywoodien, puisqu’il est à la fois le chef d’orchestre de blockbusters très lucratifs et un cinéaste attaché à la pellicule, s’échinant à reproduire à grande échelle l’esprit de l’University College of London, où il a jadis présidé l’Union’s Film Society. Sous sa férule, ce ciné-club s’est progressivement transformé en atelier audiovisuel où l’économie de moyens a engendré une débauche d’inventivité et l’accentuation de certains partis pris esthétiques. Christopher Nolan y a tourné ses premiers courts métrages, mais aussi Following, le suiveur, en jetant les jalons de son art : une intellectualisation au montage, une narration éclatée, une juxtaposition des points de vue, des inserts… Autant de traits caractéristiques que Timothée Gérardin va étayer et documenter (à l’aide de propos rapportés) et sur lesquels va se porter une réflexion transversale.

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde fait état de ce qui constitue l’étoffe du cinéma nolanien. L’ouvrage se penche en premier lieu sur les altérations de perceptions, avec notamment l’amnésie dans Memento et l’insomnie dans Insomnia. Le travail visuel et sonore du cinéaste britannique, avec le recours à des bruits lancinants ou à ce que l’auteur qualifie de « persistances rétiniennes », témoigne d’une volonté de porter les sensations à incandescence. Dunkerque constitue peut-être à cet égard une sorte de paroxysme. Comme le rappelle Timothée Gérardin, son sound design en vient à se confondre avec les partitions d’Hans Zimmer. La narration déstructurée prend rang parmi les récurrences les plus célèbres de la filmographie de Christopher Nolan. L’opuscule y prête évidemment grande attention, de même qu’aux différentes fonctions du montage. Il est ainsi souligné que les torsions narratives poussent le spectateur à revisionner les films, tandis que le montage est employé à des fins immersives, logiques ou narratives.

Certains passages sont particulièrement intéressants, car ils éclairent des dimensions encore peu commentées du cinéma de Christopher Nolan. Chez lui, les objets sont régulièrement détournés de leur usage premier pour devenir vecteurs d’illusions comme de désillusions. On pense aux totems d‘Inception, aux gadgets de Batman, aux accessoires du Prestige ou aux bibelots d’Interstellar. Ils se distinguent également par métonymie : le masque de clown ou la carte pour le Joker, voire la pièce de monnaie pour Double-Face. L’objet peut par ailleurs se révéler mystificateur. C’est le cas du crayon dans The Dark Knight ou des diversions dans Le Prestige. Enfin, comme le rappelle l’auteur, Christopher Nolan les utilise parfois comme une extension naturelle des personnages : le polaroïd dans Memento sert à combler l’amnésie du héros, tandis que dans la trilogie Batman, Bruce Wayne ne devient super-héros qu’en recourant à la technologie.

Le sommeil (cryogénisation dans Interstellar, sédation dans Inception, ellipse dans Memento, absent dans Insomnia), la recherche du foyer (Interstellar raconte la quête d’un monde plus hospitalier, Inception exprime le désir d’un retour à une vie familiale traditionnelle, Dunkerque repose sur le retour à la maison de 400 000 soldats) ou encore la perte d’un être cher (Inception, Memento, Le Prestige, les Batman…) figurent également en bonne place dans l’ouvrage. La filmographie de Christopher Nolan y est effeuillée avec un réel souci de pédagogie. Et Timothée Gérardin n’hésite pas à s’opposer aux idées reçues, affirmant par exemple : « Si Nolan donne l’impression d’être un réalisateur rétif à la sentimentalité, c’est paradoxalement parce qu’il refuse les émotions gratuites ou superficielles. Il préfère laisser celles-ci nourrir le récit en profondeur, ne révélant leur vraie nature qu’à la fin. » Ainsi, l’auteur pointe l’amour comme un fil d’Ariane – auquel le deuil vient souvent se mêler. Enfin, l’ouvrage comporte également une description sommaire du Nolan politique, articulée autour de l’anarchie (du Joker), du fascisme (de Ra’s al Guhl), de la démagogie (de Bane), de l’autodéfense (de Double-Face) ou encore de la guerre de tous contre tous (de l’Épouvantail). On aurait apprécié y voir associée une réflexion sur la dégradation des institutions publiques ou sur la représentation des grands centres urbains dans la trilogie Batman, mais cela relève du détail.

Christopher Nolan n’est pas un monde, c’est un univers en expansion constante. Cela justifie cette réédition incluant Tenet, mais aussi l’exploration guidée, étape par étape, proposée par Timothée Gérardin. Car il y a fort à parier que les prochains longs métrages du réalisateur britannique s’appuieront eux aussi sur les motifs et partis pris de réalisation identifiés dans cet opuscule.

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, Timothée Gérardin
Playlist Society, avril 2021, 128 pages

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3.5

« Le Spectateur » : une existence diminuée

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Théo Grosjean publie aux éditions Soleil, dans la collection « Noctambule », une bande dessinée d’une sensibilité remarquable. Le Spectateur fait en effet de Samuel, né muet, son principal protagoniste, mais aussi l’observateur impuissant, et presque étranger, de sa propre vie.

De Théo Grosjean, on connaissait déjà L’Homme le plus flippé du monde, une série née sur les réseaux sociaux et dont le prolongement en bandes dessinées offre une vision autobiographique et relativement étendue des phénomènes d’anxiété et de phobies sociales. Le Spectateur lui emprunte sa lucidité, sa sensibilité, mais aussi un travail chromatique en trois teintes – blanche, noire et turquoise. Graphiquement, l’album apparaît cependant plus abouti, avec des environnements davantage détaillés et par conséquent mieux restitués. L’existence de Samuel, le héros, est diminuée par un mutisme le plaçant le plus souvent en position de spectateur impuissant : ce n’est plus une forme d’asociabilité due aux angoisses qui l’empêche de prendre langue avec les autres et se fondre pleinement dans des situations sociales ordinaires – d’une soirée festive à une prise de parole en public –, mais bien un handicap sensoriel tangible, sur lequel il n’a malheureusement aucune prise.

À peine l’album ouvert qu’un message apparaît discrètement en relief dans un monochrome turquoise. Il faut y voir un premier indice sur l’incommunicabilité de Samuel, dont Théo Grosjean va retracer certaines tranches de vie de manière elliptique, et le plus souvent sur une à quatre planches, à l’exception notable d’un voyage scolaire en classe de neige. Sur le plan familial, le jeune héros n’a aucun motif d’épanouissement. Son sens accru de l’observation et son mutisme provoquent tôt le malaise de ses parents. Enfant, il évente à travers un dessin rudimentaire les liaisons extraconjugales de son père, puis est placé lors du divorce de ses parents sous la garde de sa mère – qui décède rapidement des suites d’un accident de la voie publique – avant d’être récupéré par Antoine, dont l’esprit paternel est si limité qu’il lui rappelle volontiers qu’il n’a jamais été le fils escompté.

D’un bout à l’autre de l’album, Théo Grosjean va adopter le point de vue subjectif de Samuel, que le lecteur n’aperçoit que sporadiquement, lorsqu’il se regarde dans un miroir. Ce parti pris graphique et narratif permet de prendre le pouls d’une solitude exacerbée. Esseulé dans une famille recomposée où il apparaît à la fois comme étrange et étranger, il peine aussi à établir des liens avec les autres enfants, et a fortiori dans l’enseignement spécialisé, où il se trouve mêlé à des élèves présentant des troubles mentaux. Il y fera toutefois la connaissance de Yacine, simulateur peu désireux d’être admis dans une établissement classique, jusqu’à ce que son imposture soit dévoilée et qu’il effectue une tentative de fugue se soldant… par un accident de voiture ! Il faut s’arrêter une seconde sur les récurrences qui émaillent la bande dessinée : les personnages percutés par des automobilistes, les oiseaux morts que Samuel manipule ou les inserts sur les lèvres de Judith, une camarade de classe qui va l’éveiller aux sentiments amoureux, interviennent à chaque fois à des moments-clés de l’histoire. C’est une transition douloureuse d’une mère aimante vers un père indifférent, c’est ce dernier annonçant une incompatibilité avérée entre ses attentes initiales et la réalité de sa relation avec son fils, c’est un premier contact charnel…

Si Le Spectateur narre avec à-propos et brio l’existence telle qu’elle est perçue par Samuel, l’album n’est pas dénué d’humour. Un épisode suffit à en attester. Alors que des cambrioleurs sont en train de vider les armoires familiales, Samuel les observe avec neutralité (comme toujours), et taiseux (par défaut). Notant une vague mais inquiétante ressemblance avec Danny, l’enfant de Shining, ils prennent peur et décident de quitter cette maison pour cambrioler la suivante. On pourrait aussi signaler l’ironie noire consistant à voir la mère de Samuel perdre la vie en l’emmenant chez un glacier et, ensuite, son père chercher à le consoler en lui offrant… une glace. Le Spectateur est bien plus que le témoignage d’une vie dégradée par un handicap. Il se leste d’une grande variété d’émotions et de tonalités. Il n’est ni avare en clins d’œil (2001, l’Odyssée de l’espace) ni en sous-propos.

Ces derniers sont nombreux et pluriels. Yacine voit d’abord s’abattre sur lui le jugement normatif de Virginie, la nouvelle compagne d’Antoine. Si Samuel fréquente un individu typé, c’est forcément qu’il se radicalise. Il subit ensuite brimades et supplices en raison de son homosexualité. Judith, de son côté, déclare se sentir comme un « fantôme ». Un sentiment qu’elle partage avec Samuel. Elle aussi est émotionnellement éloignée de son père. Elle subit en outre une sorte de revenge porn, des photos compromettantes ayant été diffusées sur les réseaux sociaux. « C’est juste le fait d’exister qui me met en burn-out », dira-t-elle. Antoine, enfin, subit une nouvelle séparation, un chômage durable, la visite des huissiers de justice. Il sacrifie les effets personnels de son fils, arguant lamentablement : « Qui ne dit mot consent. » Les dessins de son fils, une fois portés à la connaissance des marchands d’art, se négocieront toutefois plusieurs milliers d’euros. C’est à ce moment précis que Le Spectateur abat ses dernières cartes thématiques : en portraiturant un marché de l’art hautement spéculatif et aux jugements à l’emporte-pièce (très appréciés dans les talk-shows télévisés), puis en confrontant Samuel à une tumeur cérébrale particulièrement agressive. Ces ultimes ramifications narratives viennent refermer un récit d’une densité remarquable, articulé autour d’un personnage attachant et excellemment caractérisé.

Aperçu : Le Spectateur (Noctambule/Soleil)

Le Spectateur, Théo Grosjean
Noctambule/Soleil, avril 2021, 168 pages

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4

Petit hanneton et la solidarité des anciens de la 2è DB

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Après un premier épisode intitulé Les bijoux de la Begum, voici Petit hanneton le deuxième épisode de la série Atom agency, qui voit l’équipe dirigée par Atom Vercorian enquêter sur une affaire qui trouve ses racines dans le passé.

L’action commence en janvier 1945 dans le Médoc où l’on se bat encore, bien que Paris soit libérée depuis plusieurs mois. Les combats font encore des morts et des blessés, ce que déplorent le second-maître Moncorgé, chef de char du « Souffleur 2 » et son ami Krikor Pirlian, tous deux de la 2e DB (Division Blindée), en attendant Petit hanneton, leur ambulancière préférée.

Effervescence au 36, quai des Orfèvres

Sans transition, nous voici ensuite en 1950, dans les locaux de la PJ où l’activité (intense) tourne autour de la traque de René la canne. L’inspecteur Borniche est sur le coup, pour la Sûreté. Le truand aurait été localisé dans le restaurant I vitelloni (petite référence à Fellini) à Montrouge. Pas de chance pour Krikor Pirlian venu voir l’inspecteur Tigran Vercorian (et faire appel à la solidarité entre arméniens), à la recherche de Petit hanneton qu’il n’a plus revue depuis ce jour de 1945 dans le Médoc. Sur les dents, Vercorian a tout juste la présence d’esprit de passer à Krikor la carte de son fils à l’Atom Agency (téléphone : Vanves 35-11) !

Atom et ses nombreuses obligations

Il doit emmener ses deux jeunes sœurs (la peste et le choléra) à la fête foraine place d’Italie, mais aussi assister à la cérémonie de l’Agra Hadig du fils d’un cousin, où il doit venir accompagné de Mimi (Mireille), sa secrétaire et petite amie (pas du tout arménienne, contrairement à Sandouie, sa fiancée « officielle »… depuis ses 12 ans… et fille d’un boucher turc). Place d’Italie, sur les auto-tamponneuses, Atom tombe sur Paulo Leca, un souteneur qu’il connait par son père et qui voudrait lui demander un petit service (on retrouvera Paulo Leca plus tard, dans un rôle trouble face à Tigran Vercorian). À la fête du cousin, la confrontation entre Mimi et Sandouie est glaciale, tendue, alors que le père d’Atom se fait attendre et qu’un autre cousin (Gougoutte) se donne en spectacle en vidant autant de bouteilles qu’il peut. Quand Tigran arrive, il est question d’un bébé nommé Charles alors qu’il s’appelle Chirak (mais ça sonne mal aux oreilles des français…) qui vient de se réveiller de façon opportune (les explications d’Atom à Mimi permettent de comprendre le but de cette cérémonie de l’Agra Hadig).

Entre fiction et réalité

Ce deuxième épisode de la série Atom agency est pour le moins touffu, avec un scénario bourré d’éléments intéressants. C’était quand même assez ambitieux de remonter jusqu’à l’ambiance de la Seconde guerre mondiale et un épisode où intervient la 2e DB, avec des hommes bien contents de pouvoir compter sur Les Rochambelles dont l’ambulance Cornegidouille conduite par Annette Scarabeo, affectueusement surnommée Petit hanneton en référence à son nom. Pour la rechercher, Krikor Pirlian peut compter sur des soutiens de poids, à savoir Jean Gabin (qui a effectivement participé au conflit dans la 2e DB, comme chef de char du « Souffleur 2 ») et Jean Marais (lui aussi passé par la 2e DB), réunis fictivement pour ce scénario de connaisseur (signé Yann), plein de détails véridiques.

La communauté arménienne

En intégrant la culture arménienne à cette histoire, avec de nombreux détails dont cette fête caractéristique, le scénario apporte une touche très personnelle à notre enquêteur, en lui donnant des racines, une famille où sa position n’est pas spécialement facile. D’ailleurs, son père n’imagine pas Atom marié autrement qu’avec une Arménienne, volonté renforcée par le fait que le jeune homme n’a plus sa mère. Tout cela présente un intérêt certain, surtout si la série propose d’autres enquêtes qui viendront approfondir les ambiances et les personnages. Mais à force d’enrichir un univers encore balbutiant, on finit par se demander où les auteurs veulent vraiment en venir. Les amateurs d’enquêtes peuvent ronger leur frein en se demandant quand elle commencera pour de bon. Concrètement, il faut attendre la planche 29 pour un album qui en compte 56. La vraie raison tient sans doute au fait que l’enquête elle-même ne sera pas la partie la plus élaborée de l’album.

Abondance de détails

Bon point pour cet épisode, la description de l’ambiance parisienne au début des années 50 est une réussite. Le dessin d’Olivier Schwartz est toujours agréable, très lisible sans négliger les détails, grâce à des cadrages bien étudiés. Par contre, Jean Gabin et Jean Marais ne sont que vaguement ressemblants. Heureusement, on note pas mal d’humour dans cet album qui, mine de rien, visite avec bonheur pas mal de lieux fort différents, tout en assumant ses nombreuses références (Gil Jourdan notamment). L’exploration des divers langages (arménien, argot, turc) apporte une touche réaliste qui finit malheureusement par montrer ses limites (impossible de comprendre certaines subtilités) et c’est symptomatique de cet album au scénario sans doute un peu trop touffu, surtout au regard de la relative simplicité de dénouement de l’enquête qui en est l’objet. Ceci dit, à la relecture, chaque détail prend son sens.

Petit hanneton (Atom agency – Tome 2), Yann et Olivier Schwartz

Dupuis, octobre 2020, 72 pages

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3.5

Une affaire de femmes, de Claude Chabrol : la bassesse est indifférente aux sexes

Sorti en salles en 1988, Une affaire de femmes est une réussite majeure dans la carrière féconde de Claude Chabrol. Il y offre un rôle de premier choix à Isabelle Huppert, dans le cadre d’un film à la fois radical et violemment critique. Portrait d’une femme qui ne recule devant rien pour échapper à sa condition féminine étriquée, rattrapée par un régime aux abois, l’œuvre évite soigneusement le militantisme aveugle grâce à son intelligence et ses portraits nuancés. Egalité des sexes au sein d’une même médiocrité humaine, c’est la conclusion qu’on peut tirer d’un film qui assume son point de vue pessimiste et tranché !

Metteur en scène extrêmement prolixe, Claude Chabrol réalisa près d’un film par an entre la fin des années 50 et sa mort, intervenue en 2010 à l’âge de 80 ans. Est-ce cette boulimie effrénée, ou simplement son incroyable énergie et ses nombreux centres d’intérêt, qui expliquent la difficulté à définir son cinéma ? Avouez qu’entre ses premiers pas comme membre éminent de la Nouvelle Vague (Le Beau Serge, Les Cousins, etc.) et le style populaire et multi-facettes de ses dernières années, en passant par ses adaptations littéraires (Simenon, de Beauvoir, Flaubert ou Highsmith, parmi d’autres), ses portraits de monstres et ses nombreux thrillers et films (comédies ou non) policiers, il y a de quoi en perdre son latin. Revendiquant comme seule étiquette celle de cinéaste « populaire », Chabrol a toujours suivi son instinct et ses envies, et il avait des goûts larges.

Une affaire de femmes signe sa deuxième collaboration (sur sept au total, en comptant une fiction pour la télévision) avec Isabelle Huppert, dix ans après Violette Nozière. Ce dernier film représente un jalon majeur dans la carrière de la comédienne, dont la prestation récompensée au festival de Cannes la fit remarquer par bon nombre de grands cinéastes. C’est un nouveau rôle fort que lui offre Claude Chabrol en 1988, celle de Marie Latour, une mère de famille qui, sous le régime de Vichy, évolue progressivement d’une femme banale, pas très jolie et à l’existence sans relief, à une faiseuse d’anges et une femme adultère qui loue des chambres de passe à des prostituées, avant de finir à l’échafaud. Le film est l’adaptation du livre du même nom écrit par le célèbre avocat Francis Szpiner, dont le récit s’inspire de l’histoire vraie de Marie-Louise Giraud, guillotinée pour l’exemple en 1943 pour avoir pratiqué 27 avortements illégaux dans la région de Cherbourg. Elle fut une des dernières femmes à être guillotinées en France, et la seule à l’avoir été pour ce motif. De ce fait divers passé inaperçu dans le chaos de la guerre, Chabrol va tirer une fiction qui traite de plusieurs sujets complexes, et lui appliquer une vision qui, tout en évitant le militantisme qui n’est pas dans ses habitudes, n’en est pas moins extrêmement incisive, voire radicale.

Une héroïne bovaryste

Comme son titre l’indique, l’œuvre est une « affaire de femmes », ce qui, dans le chef de Chabrol, n’a rien de surprenant puisque le réalisateur français a donné vie à une pléthore de personnages féminins marquants. D’ailleurs, lorsqu’on songe à sa filmographie, ce sont ses actrices fétiches qui nous viennent à l’esprit en premier : Stéphane Audran, Isabelle Huppert, Sandrine Bonnaire, Bernadette Lafont, etc.

Alors qu’aujourd’hui, le féminisme se vautre si souvent dans ses contradictions et une hystérie aveugle, qu’il est passionnant de revoir ce vrai film « féministe » porté par une protagoniste aussi ambiguë que passionnante ! Marie Latour semble d’abord être une femme de son époque, comme tant d’autres, une femme résignée et malheureuse, pour qui la subsistance de ses enfants est la mission naturelle, l’horizon indépassable. On constate pourtant rapidement chez elle une volonté d’émancipation : refusant de subir la morosité ambiante, elle se rend parfois au café pour s’amuser, buvant un verre et dansant avec une amie sous les regards masculins amorphes. Le sentiment d’affranchissement prend de l’ampleur lorsqu’elle répond à l’appel d’une voisine et réussit à pratiquer sur elle un avortement illégal. Peu après, lorsque son mari Paul (François Cluzet), prisonnier de guerre, réapparaît soudain, Marie n’éprouve ni surprise, ni joie, ni compassion. Se refusant à lui, elle va alors profiter de cet homme terne et affaibli pour se substituer à lui comme membre dominant du couple et vivre à fond son émancipation. Alors que Paul tourne en rond et traîne ses airs de chien battu, c’est Marie qui prend en charge la subsistance de sa famille en devenant faiseuse d’anges, se faisant rétribuer pour des avortements pratiqués notamment sur des femmes ayant couché avec l’occupant alors que leur mari est prisonnier de guerre ou a été envoyé travailler en Allemagne dans le cadre du STO. Grisée par le sentiment de liberté, elle prend de plus en plus de risques, libérant une chambre pour les passes de son amie Lucie (Marie Trintignant) et ne cachant pas le moins du monde son aventure avec le jeune collabo Lucien (Nils Tavernier), avant que l’aventure ne s’arrête brutalement.

Le bouleversement des identités sexuelles

A travers le destin de Marie, c’est un tournant important dans l’histoire des relations hommes-femmes qu’explore Claude Chabrol, qui s’est souvent intéressé au sujet. Les sociologues nous ont appris que, sur le long chemin de l’émancipation féminine en France, qui culmina lors des événements de mai 68 et ses lendemains, la Seconde Guerre mondiale fut une étape cruciale. L’importance de cette période est évidemment symbolisée par le droit de vote des femmes, octroyé en avril 1944 par le général de Gaulle. La guerre, longtemps réservée aux seuls hommes, a historiquement renforcé les identités sexuelles, revigorant le rôle masculin du protecteur, du patriote et du citoyen. La fonction combattante est le sommet de la virilité, une réalité d’ailleurs institutionnalisée depuis l’Empire romain jusqu’aux guerres révolutionnaires, puisque n’était conférée la citoyenneté qu’aux hommes accomplissant le service armé.

L’avènement des guerres modernes et industrielles du XXe siècle va complètement détruire la mythologie héroïque de la guerre. L’expérience du feu, la brutalité des combats, la mort rendue impersonnelle par la masse altèrent les stéréotypes, les hommes rentrant du front traumatisés et brisés, aussi bien physiquement que psychologiquement. Le champ de bataille n’est plus le lieu de l’accomplissement de l’identité masculine, mais un espace de déshumanisation qui révèle faiblesses et lâchetés. En France, après la défaite de 1870 et malgré la victoire en 1918 (au prix d’une abominable saignée), 1940 est l’aboutissement du processus. Aux traumatismes guerriers succède un mal pire encore : l’humiliation de la défaite et de l’occupation. La longue absence des hommes, d’abord enfermés dans des camps de prisonniers de guerre puis mobilisés par le STO, donne aux femmes une place inédite. Celle-ci se confirme au retour des hommes, parfois traumatisés, souvent abattus et humiliés, dominés par la « nouvelle race de guerriers » qui a vaincu en six semaines l’armée française considérée comme la plus puissante au monde à peine vingt ans plus tôt… Dans ce climat d’orgueil piétiné, de frustration et de souffrance, il n’est pas étonnant que le discours pétainiste se soit très vite attaché à célébrer les valeurs viriles et morales, gages d’une renaissance masculine – et donc nationale.

Loin des discours sociologiques, Une affaire de femmes illustre à merveille cette période de chamboulements profonds. François Cluzet interprète avec justesse un homme à l’aura désormais éteinte, qui a perdu sa confiance en soi et son énergie virile. Démobilisé dans tous les sens du terme, il n’arrive pas à trouver sa place dans ce « nouveau monde ». Il passe sa journée à faire de petits collages puérils, et c’est son épouse qui finit par lui trouver un emploi via son amant. Il est incapable de séduire Marie qui doit désormais nettoyer ses sous-vêtements souillés, résultat d’un traumatisme de guerre et symbole d’une humiliation insupportable. Ce sombre tableau ne concerne pas uniquement Paul Latour, d’ailleurs. Dans le film, les femmes prennent les choses en main, utilisant leur corps s’il le faut, mais refusant de subir le sort de leur pays et de leurs hommes apathiques. Les avortements représentent, crument et cruellement, une forme de liberté. Celle de l’usage de leur corps, offert à des amants parfois allemands, mais aussi celle de refuser le destin d’enfanter. On trouve dans le film des dialogues extrêmement durs, notamment celle de cette femme qui vient consulter Marie pour un avortement et qui avoue que, de ses six enfants, elle « n’en aime aucun, pas même le premier ». Elle finira par se suicider pour ne pas devoir subir une nouvelle grossesse… Lorsqu’on ose avouer la haine de sa progéniture, imaginez l’avilissement qu’on fera subir à son mari !

Une héroïne égoïste

Une affaire de femmes est donc un film à la noirceur parfois radicale, Chabrol osant lever bien des tabous. Le propos est d’autant plus sombre que le cinéaste, fort intelligemment, ne cède aucunement au manichéisme en se livrant à un jeu de massacre au seul profit des femmes. Au fil du récit, le point de vue se rééquilibre et se nuance, et le cinéaste de décrire non plus seulement le déclassement masculin, mais une corruption morale qui n’épargne personne en ces temps troublés. Si, en effet, la molle résignation vaguement teintée d’un simulacre d’autorité de Paul Latour n’attire pas vraiment notre sympathie au début, quelle est la dignité de Marie qui, afin de s’affranchir, n’hésite pas à rabaisser un homme déjà à terre ? Le spectateur se rend bien vite compte que le combat de Marie n’est « féministe » qu’à nos yeux d’une autre génération. En réalité, elle ne se bat que pour elle-même, faisant fi de toute moralité. Les femmes qu’elle aide ne sont aucunement considérées comme des sœurs d’infortune, mais comme une source d’enrichissement qui alimente sa cupidité sans limite. Marie n’éprouve de respect envers personne, y compris elle-même : si en couchant avec Lucien elle cède à un homme qui a conservé sa pleine virilité, il s’agit aussi d’un individu vulgaire, méprisant et sans foi ni loi, qui symbolise ce monde dominé par la gent masculine qu’elle paraissait vouloir fuir. Lorsqu’on lui présente les orphelins d’une femme qui n’a pas survécu à l’avortement clandestin qu’elle a pratiqué, le malaise qu’elle éprouve ne se mue guère en honte, encore moins en une remise en question. Marie est une femme-enfant dont le seul centre d’intérêt, outre le confort matériel, est le chant. Elle se rêve ainsi en cantatrice… alors qu’elle chante comme une casserole.

L’émancipation de Marie prend la forme d’une fuite en avant hédoniste, presque nihiliste, qui ne s’embarrasse guère de considération envers autrui, y compris les siens. Ainsi, elle n’hésite pas à demander à sa bonne de coucher avec son mari, et elle laisse ses enfants être les témoins de ses activités illicites et de sa relation extra-conjugale. Chabrol confère une épaisseur passionnante à son personnage en ne cachant rien ni de ses contradictions, ni de son aveuglement égoïste. Ironiquement, c’est son mari cocu et dépourvu d’orgueil qui finira par lui dire ses quatre vérités (quand Marie lui dit sottement qu’elle est « pour la Résistance », il explose enfin et lui rétorque « mais t’es pour rien, ma pauv’ fille, t’es juste contre moi ! »), avant de la dénoncer aux autorités par une lettre anonyme. Cette trahison, que Marie a provoquée par son attitude, scelle son sort.

Aboutissement amer

Alors qu’il a égratigné son héroïne après l’avoir rendue initialement sympathique, Chabrol ouvre un troisième acte (les dernières vingt minutes de métrage) à la tonalité inattendue, qui rebat à nouveau les cartes. Alors que Marie, sincèrement dépassée par les événements, croupit en prison, elle suscite à nouveau notre empathie, voire notre pitié. Toutefois, ce n’est plus l’homme que le cinéaste pointe du doigt, mais le système. Si l’ensemble du film n’est pas tendre envers le régime de Vichy, le ton se durcit nettement dans son épilogue. Alors que l’on vient d’observer la petitesse d’esprit de Marie Latour, le film prend de la hauteur. On découvre que cette femme n’est en réalité qu’un minuscule rouage, pathétique lorsqu’elle dit rêver de devenir chanteuse, au sein d’un régime de traîtres et d’hypocrites. Si la condamnation à mort de Marie est maintenue par un juge inflexible, il ne s’agit là que d’une décision politique rendue par une justice aux ordres d’une idéologie rigide. « Travail, Famille, Patrie » : la devise officielle de la Révolution nationale résume les trois piliers censés assurer la régénérescence de la nation française. Alors que les naissances sont en berne dans le contexte d’une France vaincue, morose et défaitiste, Marie est coupable d’avoir ôté la vie à de futurs enfants de la patrie, donc d’avoir agi contre son pays.

Ce n’est plus la fuite en avant de son héroïne que montre Chabrol, mais celle d’un régime collaborationniste. Un régime représenté dans le film par des individus lâches, hypocrites, au cynisme lucide. Ainsi les deux avocats sont pleinement conscients d’être les complices du système. Lorsque l’un d’eux jette un regard vers deux soldats allemands au loin, il demande « tu crois que c’est à cause d’eux ? », ce à quoi son collègue répond : « C’est leur alibi. En fait, ils se vengent. De leur lâcheté. La leur… la mienne… la tienne. La France est devenue une gigantesque basse-cour. » Procès implacable, peut-être pas tant de la France pétainiste, finalement, mais surtout d’un état d’esprit minable dans une époque tragique.

Si personne n’est à sauver, au moins Marie n’accepte-t-elle ni son sort ni de s’aligner aveuglément sur l’ordre nouveau. Ses désirs d’émancipation connaissent un aboutissement cynique, puisqu’elle subit avec sa décapitation un sort presque toujours épargné aux femmes. Sa mort la place donc sur un plan d’égalité avec les hommes. C’est aussi le dernier réflexe d’auto-préservation d’une société à la virilité blessée, incapable de réinventer la place des femmes.

Synopsis : Marie, mère de famille, accepte d’aider une jeune voisine à se débarrasser d’un enfant non désiré. Encouragée par le succès, elle entame un processus qui en fera une faiseuse d’anges, et une femme adultère. Mais la dureté de la vie sous le régime de Vichy la rattrape, elle est dénoncée par son mari et finira guillotinée pour l’exemple.

Une affaire de femmes : Bande-annonce

Une affaire de femmes : Fiche technique

Réalisateur : Claude Chabrol
Scénario : Colo Tavernier et Claude Chabrol
Interprétation : Isabelle Huppert (Marie Latour), François Cluzet (Paul Latour), Nils Tavernier (Lucien), Marie Trintignant (Lucie)
Photographie : Jean Rabier
Montage : Monique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol
Producteur : Marin Karmitz
Société de production : Les Films du Camélia, Les Films A2, MK2 Productions, La Sept
Durée : 108 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 15 février 1988
France – 1988

Trois sublimes canailles, de John Ford

Tourné en 1926, Trois sublimes canailles est le dernier western muet de John Ford. Il a pour cadre cet épisode incroyable de l’histoire américaine que fut la ruée vers l’ouest : des dizaines de milliers de pionniers convoitant les anciennes terres indiennes réattribuées par l’état. Le film connait un échec public lors de sa sortie ce qui éloignera durablement John Ford du genre. On trouve pourtant dans Three bad men tous les ingrédients qui feront ses chefs-d’œuvre à venir : Stagecoach, The Searchers ou My Darling Clementine.

Trio burlesque

Dakota -1877. Mike Costigan, « Bull »Stanley et « Spade » Allen, bandits notoires, rejoignent la caravane des pionniers venus participer à une course à la terre. L’occasion pour ces trois larrons de s’enrichir plus facilement qu’en « trouvant des chevaux que personne n’avait perdus ! » Bientôt, le trio prend sous sa protection une jeune femme dont le père a été assassiné. Une situation dont ils s’accommodent volontiers mais qui ne plait guère au shérif, maitre tout puissant des lieux. Ford aime ses personnages et c’est particulièrement tangible dans ce film. Farell Macdonald en pochtron mémorable, Tom Santschi avec sa gueule d’ours renfrogné ou Frank Campeau haut-de-forme vissé sur la tête, composent des lascars aux trognes mémorables et au cœur gros comme ça. Ils constituent le principal moteur humoristique du film, surtout dans sa première partie. Gags burlesques et situations chaplinesques, par exemple la recherche du fiancé, jalonnent un scénario riche en rebondissements.

Western authentique

On retrouve dans Three bad men une galerie de personnages savoureux : l’héroïne qui ne s’en laisse pas conter, le journaliste exubérant ou encore le shérif à la méchanceté toute théâtrale. Les grands espaces de l’Ouest américain,  superbement photographiés par George Schneiderman, constituent la matière première du cinéma fordien. Un Far West familier donc mais avec un grain d’authenticité qui en fait tout le charme. Ici, les cow-boys – « son of a gun » –  sont crasseux, le saloon bordélique et le langage cru. Bien loin des représentations édulcorées du western d’après guerre. Le clou du film consiste d’ailleurs en une reconstitution assez hallucinante de la fameuse course à la terre au cœur de l’histoire. Des milliers de figurants, de machines et d’animaux lancés dans une course folle à travers la plaine. Une scène d’anthologie qui a elle seule mérite le détour.

Il était une fois dans l’ouest

Pour une fois, la formule serait presque à prendre au pied de la lettre tant l’histoire s’apparente ici à celle d’un conte. Il est en effet question d’une orpheline, d’un méchant tout puissant et d’un prince charmant. La jeune femme, précipitée dans un monde sans pitié, reçoit le soutien de trois hors-la-loi a priori peu qualifiés pour ce rôle. Mais qui vont justement se transfigurer du fait de leur nouvelle responsabilité. Ils relèvent, dans le schéma littéraire classique, des personnages dits « adjuvants ». Mais à la différence du conte, ils sont dans cette histoire les véritables héros. Le dernier quart d’heure du film, auquel il a été parfois reproché de manquer de réalisme – pourquoi les trois lascars n’agissent pas de concert ? – est en réalité très cohérent avec cette lecture du film. Chacun d’entre eux se rachetant au final de ses anciens méfaits dans un moment de bravoure.

Un très beau film.

Bande annonce :

Fiche technique :

Titre : Trois sublimes canailles
Titre original : 3 Bad Men
Réalisation : John Ford
Assistant : Edward O’Fearna
Scénario : John Stone, John Ford, d’après le roman Over the Border de Herman Whittaker
Intertitres : Ralph Spence, Malcolm Stuart Boylan
Photographie : George Schneiderman
Costumes : Sam Benson
Production : William Fox et John Ford (non crédité)
Société de production : Fox Film Corporation
Société de distribution : Fox Film Corporation
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Noir et blanc — 35 mm — 1 ,35:1 – Film muet
Genre : Western
Durée : 92 minutes (9 bobines)
Date de sortie : États-Unis : 28 août 1926

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4.5

Le Nouveau Monde (2005), de Terrence Malick : Deus sive Natura

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Un cycle sur la nature au cinéma ne pouvait pas faire l’économie d’un détour par la filmographie de Terrence Malick. Sur Le Mag du ciné, nous avons déjà beaucoup parlé de Malick, et même du Nouveau Monde. L’enjeu est donc, ici, de procéder à une approche plus précise concernant la place de la nature dans ce film, qui est un enjeu tant spatial que dramaturgique, et bien sûr spirituel.

« Mère. Où vis-tu ? Dans le ciel ? Les nuages ? La mer ? Fais-moi un signe ».

Comme le seront plus tard The Tree of Life ou Voyage of Time, Le Nouveau Monde est une apostrophe à la nature. Une nature pensée comme principe de vie et d’amour, interlocutrice silencieuse de personnages en proie au doute. Au doute, car la spiritualité de Terrence Malick est en perpétuelle tension entre, d’un côté, un christianisme fondateur, et, de l’autre, un horizon panthéiste. En fait, son immanentisme ne semble jamais entièrement délesté de toute transcendance. Si le Dieu malickien se cristallise dans la nature tout entière – « Toi, la grande rivière qui jamais ne s’assèche » –, ses personnages sont malgré tout sans cesse à la recherche d’une grâce, c’est-à-dire d’une intercession divine qui permettrait leur sanctification. En écoutant les prières formulées par les différents personnages du Nouveau Monde, que les uns adressent au Dieu chrétien et les autres à Mère Nature, le spectateur prend la mesure de cette confusion : l’interlocuteur divin est toujours personnifié et placé dans un au-delà que seule sa transcendance peut franchir ; et en même temps, son silence semble justement montrer qu’un tel interlocuteur n’existe pas, et que ce n’est que par la contemplation de la vie, empreinte d’amour et de volonté, que son pouvoir se manifeste. Ainsi, c’est par la recherche éperdue de la transcendance, de la grâce, que ces personnages s’éveillent à l’immanence, où tout est grâce. « Quelle est cette voix qui parle en moi ? Qui me guide vers le meilleur ? Où ? L’étoile me guide toujours. M’oriente. M’entraîne. Vers la terre légendaire, où la vie recommencera. Un monde répondant à nos attentes. Terre où l’on pourra purifier son âme. Atteindre sa véritable stature. Nous prendrons un nouveau départ. Tout recommencera. Tous les bienfaits de la nature sont là. Personne ne sera pauvre. Il y aura de la bonne terre pour tous. »

La nature devient dès lors l’enjeu principal du Nouveau Monde. C’est d’abord un enjeu dramaturgique : des colons découvrent un nouveau continent, un nouvel espace à investir, des champs à cultiver, du bois à manufacturer. Ce que les Anglais appelleront « Virginie », c’est cette nature « virginale », sauvage, vide, dont le potentiel ne demande qu’à être exploité. Un rêve qui sera rapidement déçu : les marécages ralentiront l’agriculture et feront fuir le gibier, l’eau croupie sera vectrice de mort et de maladies, etc. L’arrivée des colons est une profanation suivie d’un châtiment : à vouloir tordre la terre, à vouloir l’exploiter pour mieux l’épuiser, elle se retourne contre ses agresseurs. « Ce pays n’est pour eux que misère, mort et enfer. Ils crèvent la faim en cherchant l’or. Ils sont sans mots, sans espoir. […] L’eau est souillée. L’esturgeon la fuit ». Ce qui fera dire à un colon : « Rien ! La rivière est vide. […] seul un sauvage peut vivre ici ». Question de point de vue, de regard. Car pour les indigènes, cette nature est tout sauf vide, tout sauf vierge : elle est déjà sacrée et pleine de sens. Elle n’est pas la promesse d’une civilisation nouvelle : elle est déjà accomplie, finalisée. Elle n’est pas potentialité : elle est actualité. À ce titre, on remarquera ce décalage entre, d’un côté, les forêts immaculées du nouveau monde, baignant dans le soleil et prenant racine dans les entrailles de la terre ; et de l’autre, les jardins du palais royal d’Angleterre, avec ces arbres géométriquement taillés et parfaitement alignés, s’ennuyant sous la grisaille d’un ciel bien triste. Et de partager la stupéfaction de cet Indien qui vagabonde dans les rangées de graviers, comme un fantôme dans un musée de natures mortes.

La quête de Smith consistera en ce changement de regard, en cette re-sacralisation de la nature : « Ça existe, ce que je croyais un rêve », s’étonne-t-il, découvrant un royaume encore préservé de la souillure du Mal. « Ce fort n’est pas le monde. La rivière mène là-bas. Et plus loin encore. Elle s’enfonce dans la nature. Tout recommencer. Échanger cette fausse vie pour une vraie ». Quand il parle de « tout recommencer », l’idée n’est plus de répéter les mêmes erreurs que celles commises sur le vieux continent, de reconstruire une civilisation à l’identique ; l’idée est, au contraire, de profiter de cette seconde chance pour embrasser cette nature et s’en satisfaire. Malheureusement, Smith échouera à changer totalement de regard, profondément meurtri par la situation en Virginie où la violence et le Mal auront eu raison de ses espoirs d’Éden.

C’est là l’enjeu de la deuxième partie du film, où Pocahontas est meurtrie par ce deuil qu’elle ne parvient pas à surmonter, par cet amour chimérique qu’elle cherche à retrouver et qu’elle a placé en un seul homme, John Smith. « Où est ton amour maintenant ? Où est notre enfant ? Tu as disparu, emportant ma vie. Tu as tué le dieu en moi. Le soleil voit ça ? […] Je suis en deuil. Je pleure. Prends ma main, père ». Pocahontas est à ce moment dans la quête de cette grâce qu’elle semble avoir perdue. Elle ne s’adresse plus à cette « Mère », à cette nature immanente qui faisait son bonheur, mais pour la première fois à un « Père » qui a tout du Dieu protecteur et transcendant des chrétiens. L’amour n’est plus là, partout ; Smith l’a emporté avec lui, loin d’elle. Et elle implore ce Dieu de le lui rapporter. En vain. Pendant des années, l’amour sincère de John Rolfe n’y fera rien : elle est bel et bien morte à l’intérieur. « Pourquoi je ne ressens rien ? […] Retire l’épine ». Comme l’arbre dont la branche casse mais qui n’arrête pas de pousser, continuant de s’élever vers la lumière, Pocahontas devra laisser cette blessure amoureuse derrière elle, dans une ultime confrontation avec Smith proprement bouleversante, pour retrouver cette voie vers la lumière. « Une nature comme la vôtre peut transformer un mal en bien. Tout ce chagrin vous donnera la force de vous élever à une autre vie ».

Chez Malick, cette autre vie est toujours précédée par un moment de solitude, d’isolement et de crise existentielle. Smith manque d’être mis à mort par les siens, et finira renié par sa communauté dans le fort de Virginie. Pocahontas est elle aussi chassée par son père, puis abandonnée par Smith. Ces personnages sont donc fondamentalement isolés, apatrides, mais finalement moins seuls au sens métaphysique du terme : parce qu’ils ont, quelque part, trouvé cet amour qui les met en relation à l’autre. À une altérité qui est aussi bien incarnée par l’être aimé que par la nature tout entière, dont ils ressentent la bonté et contemplent la beauté. « L’amour. […] Il n’y a que ça. Tout le reste est irréel ». Ainsi, le salut de Pocahontas tient à ce qu’elle aura réussi à se détacher de Smith, constatant que cet amour après lequel elle courait ne l’avait en réalité jamais abandonnée, mais qu’il était toujours là, irriguant tous les êtres autour d’elle, à commencer par Rolfe.

« Ô soleil, je te dis merci. Tu donnes vie aux arbres et aux collines. À l’eau qui court. À tout. Mère… J’ai ton amour sous les yeux ». Question de point de vue, de regard, encore et toujours. « J’éprouverai de la joie à tout ce que je vois ».

Dans Le Nouveau Monde, la nature sert à la fois de décorum et d’enjeu dramaturgique, à l’image de ce continent sauvage aux allures de Jardin d’Éden ; elle est principe de vie, mais aussi de mort ; elle est le modèle auquel l’homme lui-même doit se rapporter pour mieux s’élucider, pour persévérer et surmonter les souffrances de la vie ; elle est absolument sacrée, parce qu’en elle coule tout ce qui est divin, à savoir le Bien, la grâce, l’éternité comme recommencement ; elle est enfin amour, en tant qu’elle est ce qui nous lie, ce dont nous faisons tous partie et qui s’écoule en chacun de nous. Le Nouveau Monde est sans doute la plus belle parabole panthéiste de Terrence Malick, où ce Dieu qu’il questionne trouve réponse dans l’immanence même de la vie. Dans ces innombrables plans de rivières, de fleurs, de couchers de soleils, de regards silencieux, de danses et d’arbres frissonnants.

« Mère, je sais maintenant où tu vis ».

Le Nouveau Monde – Bande-annonce :

Synopsis : En avril 1607, trois bateaux anglais accostent sur la côte orientale du continent nord-américain. Au nom de la Virginia Company, ils viennent établir « Jamestown », un avant-poste économique, religieux et culturel sur ce qu’ils considèrent comme le Nouveau Monde. Même s’ils ne s’en rendent pas compte, le capitaine Newport et ses colons britanniques débarquent au cœur d’un empire indien très sophistiqué dirigé par le puissant chef Powhatan. John Smith, un officier de l’armée, est alors aux fers pour insubordination. Déstabilisés, les Anglais préfèrent combattre plutôt que de s’adapter. En cherchant de l’aide auprès des Indiens, John Smith découvre une jeune femme fascinante. Volontaire et impétueuse, elle se nomme Pocahontas, ce qui signifie « l’espiègle ». Très vite, un lien se crée entre elle et Smith. Un lien si puissant qu’il transcende l’amitié ou même l’amour…

Fiche technique :

Titre original : The New World
Réalisation : Terrence Malick
Distribution : Colin Farrell, Q’Orianka Kilcher, Christian Bale
Scénario : Terrence Malick
Photographie : Emmanuel Lubezki
Musique : James Horner, Mozart, Wagner
Société de production : New Line Cinema
Langue : Anglais
Genre : Drame, Romance
Durée : 135 / 172 minutes
Dates de sortie : 25 décembre 2005 (US), 16 février 2006 (FR)

Le Sang du Vampire vient nous hanter en DVD, Blu-ray et mediabook

C’est dans les bonus que l’on comprend mieux l’importance de cette édition intégrale que l’on croyait disparue. Et voici qu’Artusfilms nous propose Le Sang du vampire, de Henry Cass, dans sa version intégrale et restaurée 2K, dans un très beau coffret contenant DVD, Blu-ray et un livre signé du spécialiste Alain Petit.

C’est sans doute un des plus beaux fleurons de l’âge d’or du cinéma fantastique britannique qui sort chez Artusfilms. Tourné à peu près en même temps que le mythique Cauchemar de Dracula de Terence Fisher, Le Sang du vampire est produit par une firme concurrente de la Hammer, mais il est souvent comparé au travail de Fisher. Il faut dire que rien que la scène pré-générique fait très “Hammer”, que ce soit par le traitement des couleurs, le jeu des lumières, les décors, et même le sujet.
Nous sommes plongés dans le lieu même dont le nom est rattaché au mythe des vampires : la Transylvanie, en 1874, et nous assistons, en pleine nuit, à l’enterrement secret d’un cadavre. Mais avant de recouvrir le corps de terre, on prend soin de lui planter un pieu dans le cœur.
Très vite, le film se démarque par un travail soigné sur les couleurs et la lumière. Que ce soit en pleine nuit ou dans la lumière diurne, la couleur rouge se démarquera tout au long du film. Elle sera présente dans quasiment chaque plan du long métrage, dans un élément du décor, un costume ou un accessoire. Ainsi, le sang est non seulement un thème central du film (on n’en comprend l’importance réelle que vers la fin) mais aussi un thème esthétique.
Ce travail esthétique ne sera pas démenti durant tout le film. Henry Cass, qui n’avait jamais réalisé de film d’horreur, ni même de film fantastique auparavant (et n’en réalisera quasiment pas par la suite) implante en quelques images une atmosphère gothique qui participera à l’ambiance glauque de ce Sang du vampire. L’asile de Callistratus ressemble fortement à la salle des tortures d’un château médiéval. D’ailleurs, un corps portant les stigmates de nombreux coups de fouets gît, inanimé, lorsque John Pierre fait son entrée.
Le village perdu de Transylvanie, le château, les chiens et le serviteur monstrueux : les décors, les costumes, les personnages implantent cette atmosphère d’horreur gothique si particulière.
Cette ambiance si particulière est encore renforcée par un érotisme sous-jacent et vaguement pervers : il faut voir cette scène, apparemment coupée dans la copie britannique du film à sa sortie, où le monstrueux Carl savoure le décolleté vertigineux de jeunes femmes enchaînées et hurlantes… On trouve aussi un goût sadique pour la souffrance, une cruauté revendiquée. Le tout est montré avec un talent esthétique certain, ainsi qu’avec un grand sens du rythme : pas une image du film n’est superflue, pas un plan n’est inutile.
Finalement, on comprend que le film sait aussi s’amuser avec les codes du film de vampire (mais nous n’en dirons pas plus ici, pour ne rien dévoiler…).

Le film est présenté dans un très beau mediabook comprenant le Blu-ray, le DVD et un livre écrit par Alain Petit. Le film est présenté dans une belle copie restaurée 2K qui rend justice au travail esthétique prodigué par Henry Cass.
Côté compléments de programme, la galette propose deux présentations, faites par deux spécialistes du film fantastique. D’un côté, Nicolas Stanzick nous présentera la firme Tempean, concurrente de la Hammer, ainsi que le travail de l’indispensable scénariste Jimmy Sangster. Il parle également des différentes versions des films d’horreur britanniques, avec les scènes amputées dans certains pays, et il nous explique pourquoi cette version complète du Sang du vampire est un petit miracle, parce que l’on croyait toute copie perdue.
Le second spécialiste qui fait une présentation du film, c’est Alain Petit qui revient sur… à peu près les mêmes informations. C’est là la seule vraie limite de cette édition : les deux spécialistes qui interviennent dans les deux bonus vidéos se répètent trop. Les mêmes informations se retrouvent dans les deux entretiens. Bien entendu, l’un va plus insister sur un aspect et l’autre sur un autre ; bien entendu, Nicolas Stanzick et Alain Petit sont passionnés, érudits dans leur domaine et donc absolument passionnants. Mais on peut juger cet effet de redondance un peu maladroit.
Le tout est accompagné d’un très beau livret de 80 pages, bien illustré, sur “l’âge d’or du british gothic”. Le livret, rédigé par Alain Petit, est divisé en deux parties : la première présente les principales firmes de production du cinéma d’horreur gothique des années 50-60 (dont la Hammer reste la plus célèbre, évidemment). Ensuite, Alain Petit s’attarde plus précisément sur Le Sang du vampire, présentant les producteurs, le réalisateur, le scénariste, le directeur de la photographie et les principaux interprètes (dont l’incontournable Barbara Shelley).
Malgré le petit désagrément de ces bonus répétitifs, il faut bien dire que cette édition du Sang du vampire chez Artusfilms est un événement pour les amateurs du cinéma d’horreur britannique.

Caractéristiques
Durée : 83 minutes (DVD) / 87 minutes (Blu-ray)
Langues : français, anglais
Sous-titres français
Son Dolby Digital
Format de l’image 4/3
Format respecté 1.66
Compléments de programme
Présentation du film par Nicolas Stanzick (33 minutes)
“Le vampire Callistratus”, par Alain Petit (37 minutes)
Film annonce originel
Diaporama
Livret “L’âge d’or du British Gothic & Le Sang du Vampire”, par Alain Petit (80 pages)

Le Geste Tremblé : Vibration, Hésitation, Micro-Mouvement – Une Phénoménologie de l’Instabilité Microscopique et de la Fragilité Révélée

Le geste tremblé n’est pas un geste faible : c’est un mouvement traversé par une vibration interne. Il oscille, hésite, vacille. Il ne se stabilise jamais vraiment. Dans ce tremblement, quelque chose se révèle : une fragilité du geste, une tension microscopique, un micro‑mouvement qui transforme l’image en surface vibrante.

Le geste tremblé n’est jamais simplement un geste maladroit qui trahirait une incapacité technique à tracer une ligne droite et stable, une faiblesse musculaire qui empêcherait le contrôle moteur précis, une défaillance nerveuse qui compromettrait la maîtrise du mouvement. C’est bien davantage et bien autrement : un geste profondément traversé par une vibration interne qui le parcourt de part en part et le fait osciller continuellement, un micro-mouvement imperceptible mais incessant qui déstabilise subtilement sa trajectoire apparente, une pulsation rythmique qui empêche toute immobilisation parfaite. Il oscille perpétuellement entre des positions infinitésimalement différentes sans jamais se fixer définitivement dans aucune, hésite constamment entre plusieurs directions possibles sans jamais trancher résolument pour l’une d’elles, vacille fragile ment autour d’une position moyenne sans jamais la stabiliser totalement. Dans ce tremblement constitutif et irréductible, quelque chose d’essentiel se révèle et s’expose sans fard : une fragilité fondamentale du mouvement qui expose sa vulnérabilité ontologique, une tension microscopique qui traverse le geste et le maintient dans un état de vibration permanente, une instabilité constitutive qui transforme radicalement l’image d’une surface stable et assurée en une surface vibrante et précaire. Le geste tremblé révèle ainsi que la stabilité apparente de tout mouvement accompli n’est qu’une illusion produite par notre perception qui moyenne les micro-oscillations continues : en réalité, aucun geste n’est jamais parfaitement stable, tous tremblent imperceptiblement même quand ils semblent immobiles, tous vibrent à des fréquences plus ou moins rapides qui échappent habituellement à notre conscience mais qui deviennent visibles et sensibles lorsque le tremblement s’amplifie suffisamment. Cette vérité tremblante du geste expose que le mouvement corporel n’est jamais totalement maîtrisé, jamais complètement contrôlé, jamais définitivement stabilisé mais toujours parcouru par des micro-instabilités qui témoignent de sa nature profondément précaire et vulnérable.

Le Geste Vibré : Tension Interne et Micro-Oscillations qui Parcourent le Corps

Le geste vibré est fondamentalement un geste parcouru et animé de l’intérieur par une énergie vibrante qui ne se déploie jamais de manière parfaitement fluide et continue mais pulse rythmiquement, oscille perpétuellement, se contracte et se détend alternativement selon une dynamique qui refuse toute stabilisation définitive. Il ne trace pas une trajectoire lisse et régulière qui irait tranquillement d’un point de départ à un point d’arrivée selon une courbe prévisible : il pulse au contraire selon un rythme qui accélère et ralentit, il oscille entre des positions légèrement différentes qui créent une zone d’incertitude plutôt qu’une ligne nette, il se contracte brusquement puis se relâche partiellement dans une alternance qui crée une texture temporelle saccadée. La vibration ne reste jamais un phénomène purement interne et invisible qui n’affecterait pas l’apparence externe du geste : elle devient au contraire une forme d’intensité perceptible et sensible, une qualité esthétique spécifique qui distingue radicalement le geste vibré du geste fluide et continu. Cette intensité vibrante transforme profondément la présence du geste : celui-ci acquiert une densité particulière qui provient précisément de sa non-stabilité, une épaisseur temporelle qui résulte de la superposition des micro-variations successives, une force qui naît paradoxalement de la fragilité même du tremblement qui l’anime.

La Vibration comme Intensité Concentrée : Densité du Geste, Présence Instable, Texture Saccadée

La vibration qui traverse le geste n’est jamais un simple bruit parasite qu’il faudrait éliminer en stabilisant mieux le mouvement, une perturbation accidentelle qui viendrait gâcher une trajectoire normalement lisse, un défaut technique qu’on pourrait corriger par un meilleur entraînement ou contrôle : elle est au contraire une force esthétique et expressive à part entière, une qualité intrinsèque qui donne au geste sa spécificité, une dimension constitutive qui fait de lui ce qu’il est essentiellement. Elle confère au geste une densité perceptive particulière qui le distingue radicalement du geste fluide et détendu : là où celui-ci semble glisser légèrement à la surface des choses sans vraiment les pénétrer, le geste vibré s’enfonce lourdement dans la matière en créant une résistance palpable, une friction sensible qui témoigne de l’effort et de la tension. Cette densité provient directement de l’instabilité vibratoire : le geste qui tremble concentre paradoxalement plus d’énergie, plus d’intensité, plus de présence que le geste parfaitement stable qui dissipe cette énergie dans la fluidité continue. Le geste vibré n’est jamais lisse et uniforme comme une surface polie : il est au contraire traversé continuellement par des micro-chocs qui créent une texture rugueuse, une qualité tactile qui se transmet visuellement, une présence haptique qui sollicite le sens du toucher autant que celui de la vue. Dans les dessins de Giacometti déjà évoqués, les lignes ne sont jamais lisses mais toujours tremblées, multipliées, reprises obsessionnellement : cette vibration linéaire crée une densité extraordinaire qui fait que chaque contour devient une zone épaisse plutôt qu’une limite mince, chaque forme devient une présence vibrante plutôt qu’une silhouette nette. Chez Egon Schiele, les lignes tremblent nerveusement en créant une tension extrême : les contours des corps oscillent, les traits du visage vibrent, les membres semblent parcourus par des courants électriques. La vibration comme intensité révèle ainsi que l’instabilité n’affaiblit pas nécessairement le geste mais peut au contraire l’intensifier, que le tremblement concentre l’énergie plutôt qu’il ne la disperse, que la fragilité vibrante peut être porteuse d’une présence plus forte que la stabilité assurée.

La Vibration comme Instabilité Permanente : Mouvement Perpétuel, Fixation Impossible, Tension Tactile

Le geste vibré ne se fixe littéralement jamais totalement dans une position définitive et stable qu’on pourrait photographier une fois pour toutes : il reste perpétuellement en mouvement même lorsqu’il semble superficiellement immobile à l’œil inattentif, il continue d’osciller imperceptiblement autour d’une position moyenne qui elle-même n’est jamais parfaitement atteinte, il vibre continuellement à des fréquences qui peuvent être plus ou moins rapides mais qui ne cessent jamais complètement. Cette instabilité interne permanente crée une tension perceptible qui affecte non seulement la vue mais aussi le sens tactile imaginaire du spectateur : on sent presque physiquement la vibration qui traverse le geste, on perçoit viscéralement la tension musculaire qui produit ce tremblement, on éprouve dans son propre corps la fragilité de cet équilibre précaire qui menace constamment de se rompre. Cette dimension tactile de la perception visuelle transforme le spectateur d’un observateur distant en un participant empathique qui ressent dans sa propre chair les tensions du geste observé. Dans les peintures de Francis Bacon, les figures tremblent littéralement sous nos yeux : les contours oscillent, les chairs semblent vibrer, les visages se déforment comme s’ils étaient traversés par des ondes de choc. Cette vibration picturale crée une instabilité fondamentale qui fait que l’image ne se stabilise jamais, que le regard ne peut jamais se reposer dans une forme fixe, que la perception reste constamment sollicitée par les micro-variations qui parcourent la surface. Dans les films de Michael Haneke ou des frères Dardenne, la caméra portée à l’épaule crée une vibration permanente de l’image qui refuse la stabilité du trépied : chaque plan tremble légèrement, oscille imperceptiblement, maintient une instabilité qui fait que le spectateur ne peut jamais oublier la présence du regard qui filme, la fragilité de la captation, la précarité de toute vision. La vibration comme instabilité révèle ainsi que le mouvement ne peut jamais se figer totalement en forme immobile, qu’il porte toujours en lui une dimension dynamique irréductible qui refuse toute fixation définitive, que même l’apparente immobilité cache toujours des micro-mouvements qui maintiennent le geste dans un état de vibration permanente.

Le Geste Hésitant : Oscillation Entre Possibles, Doute Incorporé, Bifurcation Maintenue Ouverte

Le geste hésitant est fondamentalement un geste qui ne choisit jamais définitivement entre les options multiples qui s’offrent à lui, qui refuse de trancher résolument pour une direction unique en excluant toutes les autres, qui maintient ouvertes simultanément plusieurs possibilités sans jamais se décider complètement pour aucune. Il oscille perpétuellement entre deux ou plusieurs directions possibles sans jamais s’engager totalement dans l’une d’elles, entre deux vitesses différentes sans jamais en adopter franchement une seule, entre deux intensités contradictoires sans jamais se fixer définitivement sur l’une ou l’autre. L’hésitation n’est jamais ici un moment transitoire et provisoire qui se résoudrait rapidement en décision ferme : elle devient au contraire une forme durable de mouvement, une manière spécifique d’être en geste qui assume l’indécision plutôt que de la surmonter, qui valorise le doute plutôt que de le dissiper. Cette hésitation constitutive transforme radicalement la nature du geste : celui-ci cesse d’être un mouvement résolu qui irait directement et efficacement vers son but pour devenir une exploration tâtonnante qui teste plusieurs chemins sans en privilégier définitivement aucun, une navigation incertaine qui bifurque continuellement sans jamais s’engager totalement dans aucune voie. Le geste hésitant révèle ainsi que le mouvement peut légitimement se dérouler dans l’indécision plutôt que dans l’assurance, dans le doute plutôt que dans la certitude, dans la multiplicité maintenue ouverte plutôt que dans la décision qui clôt les possibles.

L’Hésitation comme Tension Productive : Multiplicité des Possibles, Espace de Bifurcation, Virtualités Coexistantes

L’hésitation gestuelle n’est absolument pas une faiblesse regrettable qui trahirait une incapacité à décider fermement, une indécision pathologique qui empêcherait l’action résolue, une insuffisance de volonté qui compromettrait l’efficacité du mouvement : elle est au contraire une tension extraordinairement productive qui résulte précisément du maintien simultané de plusieurs possibles incompatibles. Le geste hésitant porte effectivement en lui plusieurs trajectoires virtuelles, plusieurs directions potentielles, plusieurs développements possibles qui coexistent sans qu’aucun ne s’actualise complètement en excluant définitivement les autres. Il devient ainsi littéralement un espace de bifurcation où plusieurs chemins s’ouvrent simultanément sans qu’on sache encore lequel sera finalement emprunté, un point critique où plusieurs devenirs restent également possibles sans qu’aucun ne se soit encore imposé comme nécessaire, une zone d’indétermination où le futur reste ouvert plutôt que déterminé par avance. Cette multiplicité virtuelle maintenue active crée une richesse potentielle extraordinaire : plutôt que de s’appauvrir en choisissant prématurément une seule option, le geste hésitant se maintient dans un état de richesse maximale où toutes les options restent disponibles, où tous les devenirs demeurent possibles, où rien n’est encore définitivement exclu. Dans les chorégraphies d’improvisation (contact improvisation, instant composition), les danseurs maintiennent délibérément leurs gestes dans un état d’hésitation où plusieurs développements restent simultanément possibles : un bras levé qui pourrait aussi bien monter plus haut que redescendre, un corps penché qui pourrait basculer complètement ou se redresser, un mouvement amorcé qui pourrait se poursuivre ou s’interrompre. Cette hésitation maintenue crée une tension fascinante qui tient le spectateur en haleine. Dans les films de Hong Sang-soo, les personnages hésitent constamment dans leurs gestes quotidiens les plus banals : hésitation avant d’entrer dans une pièce, hésitation avant de parler, hésitation avant de toucher quelqu’un. L’hésitation comme tension révèle ainsi que l’indécision n’est pas une faiblesse mais une richesse, que maintenir ouverts les possibles plutôt que de trancher prématurément peut être une stratégie créatrice, que la bifurcation maintenue est porteuse de plus de potentialités que la décision qui clôt définitivement les alternatives.

L’Hésitation comme Ouverture Radicale : Indétermination Assumée, Non-Clôture, Fragilité Libératrice

L’hésitation ouvre radicalement et maintient ouvert un espace d’indétermination fondamentale où rien n’est définitivement décidé, où tout reste encore possible, où le futur n’est pas encore fixé par des choix irrévocables. Le geste hésitant ne se ferme jamais sur lui-même en s’accomplissant totalement et définitivement, ne se stabilise jamais en forme achevée et close, ne se fige jamais en configuration finale : il reste au contraire perpétuellement ouvert vers d’autres devenirs possibles, disponible pour d’autres transformations imprévisibles, fragile ment suspendu entre plusieurs états sans jamais se cristalliser complètement dans aucun. Cette ouverture permanente et cette non-clôture constitutive sont paradoxalement une forme de liberté plutôt qu’une limitation : en refusant de se fixer définitivement, le geste hésitant se maintient dans un état de disponibilité maximale où il peut encore devenir autre, où il conserve la possibilité de bifurquer vers des directions inattendues, où rien n’est encore définitivement joué ni perdu. Cette fragilité qui refuse la solidification devient ainsi libératrice : plutôt que de s’enfermer prématurément dans une forme stable qui limiterait ses possibilités futures, le geste hésitant cultive délibérément sa précarité pour maintenir ouverte la plus grande gamme de devenirs possibles. Dans les peintures de Luc Tuymans, les figures restent toujours hésitantes, incertaines, comme si elles n’arrivaient pas à se former complètement : contours flous, couleurs délavées, présences fantomatiques qui semblent sur le point de disparaître. Cette hésitation picturale crée une ouverture où l’image refuse de se clore en représentation définitive. Chez Gerhard Richter dans ses peintures abstraites obtenues par raclage, les formes hésitent perpétuellement entre figuration et abstraction, entre apparition et dissolution, maintenant l’image dans un état d’indécision permanent. L’hésitation comme ouverture révèle ainsi que la fragilité de l’indécision peut être préférable à la solidité de la décision close, que maintenir le geste ouvert et disponible peut être plus précieux que de le stabiliser définitivement, que la liberté réside peut-être davantage dans la capacité à rester indéterminé que dans la volonté de trancher résolument.

Le Geste Micro-Mouvant : Tremblement Minuscule, Dérive Imperceptible, Vibration Continue qui Déstabilise

Le geste micro-mouvant est un geste qui bouge à peine perceptiblement, qui se déplace si minimalement qu’on pourrait croire qu’il reste immobile si on ne regardait pas avec une attention extrême, qui oscille dans des amplitudes si réduites qu’elles échappent souvent à la conscience ordinaire. Un tremblement minuscule qui affecte imperceptiblement la trajectoire, presque invisible à l’œil nu mais suffisant néanmoins pour déstabiliser subtilement la forme apparemment stable, pour introduire une incertitude dans ce qui semblait fixe, pour maintenir un mouvement résiduel là où régnait l’apparente immobilité. Le micro-mouvement ne produit pas de grands déplacements spectaculaires qui transformeraient radicalement la position ou la configuration : il crée au contraire de minuscules variations qui s’accumulent progressivement, des dérives imperceptibles qui déplacent lentement sans qu’on s’en aperçoive, des oscillations continues qui vibrent sur place sans jamais vraiment bouger. Pourtant, malgré sa dimension microscopique et son apparente insignifiance, le micro-mouvement devient paradoxalement une force capable de transformer profondément l’image en la maintenant dans un état de vibration permanente qui refuse toute stabilisation absolue.

Le Micro-Mouvement comme Dérive Lente : Déplacement Progressif, Glissement Imperceptible, Transformation Insensible

Le micro-mouvement entraîne graduellement et presque imperceptiblement le geste hors de sa trajectoire initialement prévue ou de sa position initialement établie. Une dérive extrêmement lente et progressive, presque totalement invisible si on ne compare pas l’état actuel à l’état antérieur, mais qui néanmoins déplace effectivement le geste vers des positions qu’il n’avait pas l’intention d’occuper. Le geste se déplace ainsi sans jamais vraiment bouger au sens où il ne produit aucun mouvement ample et visible : il glisse imperceptiblement, il dévie infinitésimalement, il migre insensiblement selon une dynamique qui échappe largement à la conscience et au contrôle volontaire. Cette dérive microscopique révèle que même l’immobilité apparente cache toujours des mouvements résiduels, que la stabilité supposée n’est qu’une moyenne statistique qui masque des variations continues, que rien n’est jamais parfaitement fixe mais tout dérive constamment à des vitesses plus ou moins rapides. Dans les time-lapse qui accélèrent le temps, ces micro-mouvements normalement invisibles deviennent soudainement perceptibles : on voit les plantes croître et se déplacer, les ombres migrer, les nuages dériver, les étoiles tourner – autant de mouvements qui existent réellement même si notre perception ordinaire ne les capte pas parce qu’ils sont trop lents. De même, dans les installations vidéo de Bill Viola qui ralentissent extrêmement le mouvement, on voit apparaître des micro-mouvements normalement trop rapides pour être perçus distinctement : les expressions faciales se transforment par degrés infinitésimaux, les gestes se décomposent en phases intermédiaires, les corps se déplacent comme s’ils nageaient dans un fluide dense. Le micro-mouvement comme dérive révèle ainsi que tout repos apparent cache toujours un mouvement résiduel, que toute stabilité supposée dissimule une transformation en cours, que rien ne demeure jamais exactement identique à soi-même mais tout dérive continuellement même si cette dérive échappe habituellement à notre perception.

Le Micro-Mouvement comme Vibration Continue : Respiration de l’Image, Surface Instable, Présence Pulsante

Le micro-mouvement crée et maintient une vibration continue qui parcourt toute l’image et la maintient dans un état de pulsation permanente plutôt que de la laisser se figer en surface morte et inerte. L’image affectée par le micro-mouvement n’est plus jamais stable au sens où elle ne se fixe jamais définitivement en configuration immobile : elle tremble imperceptiblement mais continuellement, elle respire organiquement comme un être vivant qui inspire et expire, elle vacille légèrement autour d’une position moyenne qui elle-même n’est jamais parfaitement atteinte. Le geste traversé par cette vibration continue devient littéralement une surface instable plutôt qu’une forme fixe : une membrane qui oscille, une pellicule qui frémit, une peau qui tremble sous l’effet de courants internes. Cette instabilité vibrante transforme radicalement la présence de l’image : celle-ci acquiert une qualité vivante et organique qui la distingue totalement de l’immobilité morte des formes parfaitement stables, une dimension temporelle pulsante qui fait qu’elle existe dans la durée plutôt que dans l’instant gelé, une fragilité vibrante qui la rend paradoxalement plus présente et plus intense que ne le serait une stabilité assurée. Dans les peintures de Bridget Riley ou de l’Op Art, les patterns géométriques créent des vibrations optiques qui font littéralement trembler la surface picturale : l’image semble pulser, osciller, vibrer devant les yeux du spectateur même si objectivement elle reste parfaitement immobile. Ces vibrations révèlent que le mouvement peut être produit par la structure même de l’image plutôt que par un déplacement réel. Dans les films expérimentaux qui utilisent le scintillement (flicker films de Paul Sharits, Tony Conrad), l’image vibre à haute fréquence en alternant rapidement entre différentes couleurs ou entre lumière et obscurité, créant une vibration stroboscopique qui sollicite intensément la perception. Le micro-mouvement comme vibration continue révèle ainsi que l’image peut être maintenue dans un état de vie vibrante plutôt que figée en mort immobile, que la respiration permanente peut être préférable à la fixité cadavérique, que la présence pulsante du tremblement peut porter plus d’intensité que la stabilité assurée de l’immobilité parfaite.

Conclusion : Le Tremblement comme Vérité Profonde du Geste Instable et Vulnérable

Le geste tremblé sous ses trois modalités principales – vibration interne qui crée une intensité pulsante, hésitation qui maintient ouverts les possibles, micro-mouvement qui dérive et vibre continuellement – révèle une vérité fondamentale et généralement occultée sur la nature profondément instable et vulnérable de tout mouvement corporel. Il montre explicitement et sans dissimulation que le geste n’est jamais totalement assuré de pouvoir maintenir sa trajectoire sans déviation, jamais complètement stable dans sa position sans oscillation, jamais définitivement fixé dans sa forme sans vibration résiduelle. Vibration, hésitation, micro-mouvement : autant de manières convergentes et complémentaires pour le geste de vaciller dans son déploiement, de se dédoubler en versions légèrement différentes qui coexistent, de se fragiliser en exposant sa précarité constitutive plutôt que de la dissimuler sous une apparence trompeuse de solidité et de maîtrise. Dans ce tremblement multiforme – qu’il soit rapide ou lent, ample ou minuscule, visible ou imperceptible – le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa forme la plus authentiquement instable, celle qui correspond le mieux à sa vérité ontologique profonde : celle d’un mouvement qui n’est jamais parfaitement contrôlé ni totalement maîtrisé, qui dépend de conditions physiologiques et psychologiques qu’il ne domine pas entièrement, qui peut à tout moment être affecté par des tremblements, des hésitations, des micro-déviations qui révèlent sa vulnérabilité. Cette vérité tremblante expose finalement que la stabilité apparente du geste accompli n’est qu’une construction idéalisée qui masque la réalité beaucoup plus complexe et fragile du mouvement réel : celui-ci tremble toujours même quand il semble stable, hésite toujours même quand il semble résolu, vibre toujours même quand il semble immobile – et c’est précisément dans cette instabilité assumée plutôt que dissimulée que le geste trouve sa vérité la plus profonde et sa beauté la plus poignante.

Un ouvrage pour mieux mesurer « L’Intelligence du vivant »

Dans L’Intelligence du vivant (Flammarion), Fabienne Chauvière invite dix scientifiques à se pencher sur les capacités de communication et d’adaptabilité des organismes vivants.

Durant l’été 2020, dix scientifiques furent invités à l’antenne de France Inter par Fabienne Chauvière pour s’exprimer sur l’intelligence des organismes vivants. Le présent ouvrage, publié par les éditions Flammarion, permet de prolonger leur tentative de vulgarisation et de démystification de phénomènes naturels souvent méconnus. Blobs, dauphins, oiseaux, abeilles, végétaux, poulpes : nombreux sont les organismes interagissant avec leur environnement, communicant entre eux ou s’adaptant à des stimuli extérieurs. Tout l’intérêt de L’Intelligence du vivant est d’en révéler les secrets tout en restant accessible aux profanes.

Éthologue de formation, Audrey Dussutour se penche sur le blob, un organisme unicellulaire ni animal ni végétal, ressemblant vaguement à une omelette, et dont beaucoup ignorent jusqu’à l’existence. Il peut doubler, voire tripler de taille tous les jours, jusqu’à atteindre une grandeur de deux mètres carrés. Il n’est pas rare de le voir rester en sommeil pendant des semaines, voire des années, dans l’attente de nourriture. Si on le fragmente en plusieurs morceaux, chacun de ceux-ci est à même de mener une existence autonome et pérenne. Audrey Dussutour explique son mode de reproduction (par des spores) et d’alimentation (en engouffrant son repas dans sa membrane), mais aussi ses « qualités » naturelles : le blob se nourrit de bactéries et de champignons avant de rejeter les produits de sa digestion, qui fertilisent alors les sols. Son intelligence se caractérise par un apprentissage par habituation, une capacité à s’agglomérer à d’autres blobs en bonne santé ou encore un comportement spécifique le distinguant de ses pairs.

On change de registre avec François Bouteau, qui s’intéresse aux plantes et les décrit comme des organismes sensibles capables d’entendre et émettre des sons. C’est ainsi, par exemple, qu’elles peuvent se montrer stimulées par le bourdonnement d’un insecte. L’écologue explique que les végétaux sont pourvus d’un système nerveux dans lequel circulent des courants électriques. Ils ont une mémoire, s’éveillent à leur environnement, avec lequel ils interagissent, et communiquent par exemple en émettant un gaz volatile appelé l’éthylène. Dévorée par une chenille, une plante peut ainsi émettre des phéromones sexuelles d’un prédateur qui la débarrassera de son assaillant. La plante communique avec ses couleurs, les odeurs ou d’autres signaux tels que les sons.

Plus loin dans l’ouvrage, les dauphins sont décrits comme des experts en communication gestuelle et vocale. Ils produisent des vocalises lors de comportements spécifiques, et notamment pour signifier une émotion particulière. Mais l’intelligence est largement répandue dans le monde animal. Chez les chats, les chiens, les chevaux ou les moutons, la position des oreilles indique si le sujet est attentif, curieux ou apeuré. Chaque animal a en outre son propre tempérament. Guilhem Lesaffre, ornithologue et naturaliste, rappelle que les corneilles sont capables d’utiliser des pierres pour élever le niveau de l’eau, mais aussi de choisir les plus grosses d’entre elles ou encore de distinguer les objets qui coulent et ceux qui flottent. À Tokyo, des corneilles se servent des voitures comme de casse-noix. Perchés à un carrefour, elles profitent d’un feu rouge pour déposer leurs noix sur la voie publique et les récupèrent ensuite une fois que les voitures les ont écrasées. Mieux : un oiseau africain appelé l’indicateur a recours à des blaireaux pour accéder à la cire d’abeille des ruches. Et les geais ou les corbeaux freux stockent des glands et des noix dans des milliers de cachettes dont ils se souviennent. Le geai buissonnier est même capable de calculer avec précision la date de péremption des aliments qu’il cache. Le pallium, centre des fonctions cognitives supérieures des oiseaux, possède une densité élevée de neurones. Et pour cause : le corbeau possède 180 000 neurones au millimètre carré, alors que l’homme n’en a que 100 000.

Le reste de L’Intelligence du vivant est à l’avenant. Tariq Chekchak parle du biomimétisme par lequel l’homme puise dans les innovations naturelles pour répondre aux enjeux de société. Le velcro ou les recherches sur les tissus des toiles d’araignées en constituent de bons exemples. Laure Bonnaud-Ponticelli nous apprend que les poulpes utilisent des outils, savent éteindre les ampoules de laboratoire ou ouvrir des bocaux. Ils sont dotés en moyenne de 500 millions de neurones. Ils peuvent évaluer les distances et repérer les endroits où ils sont en mesure de s’infiltrer, mais aussi adopter la couleur d’un rocher ou « rayonner » sporadiquement pour distraire un prédateur.

Plus étonnant encore : 30 % des espèces d’orchidées miment l’apparence d’un insecte femelle pour être pollinisées. Notre système immunitaire serait quant à lui renforcé par la proximité des arbres, phénomène dû à l’inhalation des substances volatiles que ces derniers produisent. Loïc Bollache, professeur en écologie, note par ailleurs que certains singes ont élaboré un langage subtil muni d’une véritable grammaire. Il ajoute que chez les baleines, un même sujet peut faire évoluer son langage au cours de la vie et que les abeilles communiquent entre elles grâce à une danse complexe. Elles indiquent ainsi à leurs congénères la direction et la distance du repas. Mais des insectes d’origines géographiques différentes peuvent ne pas se comprendre, car ils ne frétillent pas à la même fréquence et ne tournent pas à la même vitesse. Ces exemples se marient à des dizaines d’autres, qui sont si abondants qu’il nous serait impossible de les répertorier tous ici. C’est précisément cela qui fait l’attrait de cet ouvrage.

L’Intelligence du vivant, Fabienne Chauvière
Flammarion, avril 2021, 256 pages

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3.5

« Presse et bande dessinée », des relations étroites

Ouvrage collectif placé sous la direction d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson, Presse et bande dessinée, paru aux éditions Les Impressions Nouvelles, s’intéresse, comme son titre l’indique, aux interactions protéiformes entre le monde médiatique et le neuvième art.

La bande dessinée et la presse ont des relations étroites et anciennes. Prenant place et se développant au sein des pages des magazines et des journaux, le neuvième art s’est ensuite penché sur le monde médiatique pour en extirper des personnages-phares – de Tintin à Clark Kent – et des représentations d’une étonnante pluralité. Le recueil d’analyses que nous proposent Les Impressions Nouvelles, placé sous la direction d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson, permet à des experts issus du monde académique de poser un regard inédit et panoptique sur ces moments où la presse et la BD ont eu partie liée. Il faut toutefois noter que si l’ouvrage a le mérite de défricher un terrain quasi inexploré, il ne peut aucunement prétendre à l’exhaustivité, comme en témoignent de nombreuses œuvres pertinentes laissées sur le bord du chemin – de Tokyo Ghost à L’Incal en passant par Six-Gun Gorilla ou Powers. Le lui reprocher serait toutefois malvenu, tant les interactions abondent entre les deux sphères qui nous intéressent.

Le début de Presse et bande dessinée s’intéresse aux origines du neuvième art, et nous renvoie à Töpffer et ses histoires en estampes, puis à Cham et d’autres successeurs. La bande dessinée naît dans un contexte multimédiatique. Les supports, la périodicité adoptée, la grammaire de la presse auront une influence considérable sur les articulations fines de la BD. Ce qu’il faut également comprendre, c’est que les habitudes de lecture préexistent à l’apparition d’une littérature en images, avec tout ce que cela suppose en termes d’édification du neuvième art. Très vite, un rapprochement s’opère entre la caricature, les dessins satiriques ou les images d’Epinal et la bande dessinée naissante, tous multipliant les intersections et reposant notamment sur l’usage de l’humour. La BD dispose alors d’espaces dédiés dans la presse, est mise en cycle et voit des personnages récurrents émerger. Cette « préhistoire » de la BD fait l’objet d’une analyse étayée, très documentée et agrémentée d’illustrations.

Les magazines de bandes dessinées sont ensuite évoqués. Spirou est lancé en 1938, puis Pilote, Vaillant ou encore Bimbo. Le léger Journal de Spirou, aux rondeurs assumées, et le plus sérieux Tintin, emblème de la ligne claire, affichent des tirages sans précédent. Le secteur subit cependant la concurrence des comics et une censure touchant tant au sexe qu’à la violence. Il est rappelé ce que Pilote doit à Astérix, mais aussi, en son sein, la contestation autour de René Goscinny, le travail des jeunes auteurs mis en avant ou encore le départ de Gotlib ou Cabu, le premier fondant d’ailleurs Fluide glacial – tandis que Métal Hurlant sera créé par d’autres anciens de la maison, à savoir Druillet, Giraud et Dionnet. Le Journal de Spirou et Tintin sont directement concurrencés par ces magazines plus radicaux, mais aussi la télévision, qui marche sur leurs plates-bandes. La transition des magazines vers les albums s’accompagnera de phénomènes sous-jacents, parfois regrettables : c’est la fin des rédactions, d’une certaine émulation, mais aussi des périodicités imposées.

Plusieurs personnages nourrissent ensuite les chapitres de l’ouvrage. L’histoire de Barbarella, souvent considérée comme une révolution sexuelle (femme libre) et éditoriale (BD pour adultes), est contée par le menu. Tintin, reporter qui n’écrit jamais, est appréhendé à l’aune de sa mise en circulation avec l’économie structurelle du Petit Vingtième et de son expansion en dehors des vignettes dessinées, par des « transfictions journalistiques ». La structure des planches le mettant en scène, avec des vignettes carrées et une mise en page classique, est également évoquée. Fantasio ou Gaston Lagaffe constituent d’autres journalistes mis en vedette par la BD. Et les auteurs de rappeler que les jeunes lecteurs curieux peuvent s’identifier à ces personnages au plus près de l’actualité et des événements, porteurs de codes culturels et professionnels clairement identifiés – même si leur caractérisation peut fortement diverger.

Un petit détour par les comics permet de se pencher sur deux figures incontournables : Clark Kent/Superman et Peter Parker/Spider-Man. Tous deux sont à la fois membre d’une rédaction journalistique dans leur vie civile et super-héros dont l’identité secrète est jalousement préservée. Ils restituent une part de l’écosystème médiatique et servent d’appoints à une critique ordonnée du monde de la presse. Leur rapport au métier est toutefois très différent : pour Peter Parker, l’activité de photographe est surtout alimentaire, donc non passionnelle, malgré une reconnaissance tardive, tandis que Clark Kent est un journaliste bien établi, valorisé dans son travail. Ces deux exemples mis à part, la presse est généralement représentée à proportion de sa fonction sociale dans l’univers des super-héros. DMZ et Civil War proposent en revanche un portrait du journalisme post-11 septembre amenant une réflexion de fond sur la propagande et la dichotomie vérité chaotique/mensonge lénifiant.

Presse et bande dessinée comporte une réflexion de fond sur la manière dont l’activité journalistique est représentée dans les BD. Ses rédacteurs s’intéressent aussi à des questions connexes. Un chapitre est par exemple consacré à Jean Teulé, qui travaille à partir d’une base photographique renforçant l’authenticité et brouillant les frontières entre photo et dessins. Ses altérations par photocopies et collages situent son travail quelque part entre le reportage et la BD. Plus généralement, l’ouvrage propose une série de textes étayés, qui se complètent les uns les autres, pour décrire au plus près les liens multiples et consolidés entre deux activités dont les rapports ont été intimement mêlés.

Presse et bande dessinée, ouvrage collectif sous la direction d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson
Les Impressions Nouvelles, février 2021, 384 pages

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4.5

Peggy Sue s’est mariée et Jardins de pierre : le deuil de l’innocence selon Francis Ford Coppola

Les longs-métrages que Francis Ford Coppola réalisa dans une décennie 1980 maudite subissent depuis lors un traitement injuste. On ne peut donc qu’accueillir avec excitation ces nouveaux masters restaurés, proposés par Carlotta, deux des meilleures œuvres du maître américain sorties durant cette époque. Si les nouvelles copies sont d’excellente facture et remplissent leur mission principale en nous rappelant les immenses qualités des deux films, il est fort dommage que ces sorties « événements », bien mises en valeur par le joli packaging, ne soient pas accompagnées de suppléments vidéo plus conséquents…

Nous ne reviendrons pas en détail, dans cet article, sur Peggy Sue s’est mariée et Jardins de pierre, les deux films ayant déjà été décortiqués sur le site. Leur restauration et réédition conjointe par Carlotta sont toutefois l’occasion de souligner leur contiguïté à une époque où leur géniteur, Francis Ford Coppola, a souvent proposé des variations autour de thèmes identiques. En effet, après le désastre commercial de Coup de cœur en 1982, Coppola entama une longue traversée du désert marquée par de nombreuses épreuves professionnelles et personnelles. Marqué par un présent difficile, faut-il s’étonner que le metteur en scène – y compris dans des œuvres de commande – chercha dorénavant l’inspiration dans un passé parfois idéalisé ?

La veine nostalgique fut entamée dès Outsiders (1983), dont l’action se déroule dans ces années 60 qui, pour le cinéaste, symbolisent évidemment un âge d’or, autrement dit l’adolescence. Coppola assuma les liens entre ses films au point de situer son opus suivant, Rusty James (1983), au même endroit (dans l’Oklahoma), recyclant une partie du casting ainsi que l’équipe technique. Cotton Club (1984), un film de commande, raconte quant à lui l’histoire d’un club de jazz à la fin des années 20. Plus tard, Tucker (1988) se situe lui aussi dans un passé (l’après-guerre) où tous les espoirs étaient encore permis, où les hommes pouvaient imaginer le futur. Peggy Sue s’est mariée (1986) et Jardins de pierre (1987) s’inscrivent tout naturellement dans ce même « cycle » cohérent qui revisite le passé et traite de la perte de l’innocence. Les restaurer ensemble fait sens, car les deux œuvres sont sans doute parmi les plus personnelles et les plus réussies de Coppola dans les années 80. Elles représentent aussi deux approches, l’une joyeuse et idéaliste, l’autre mélancolique et intimiste, complémentaires dans son exploration du passé.

Peggy Sue s’est mariée : réenchanter le présent

Synopsis : Le mariage de Peggy Sue est en plein naufrage. Charlie, son rocker de mari, et elle sont sur le point de divorcer. Lors de la fête des anciens élèves du lycée Buchanan, Peggy Sue est élue reine de la soirée. Très touchée, elle s’évanouit et, lorsqu’elle reprend connaissance, elle se retrouve vingt-cinq ans en arrière, en 1960, jeune lycéenne et fiancée à Charlie.

Initialement confié à Jonathan Demme qui s’est retiré du projet, ensuite à Penny Marshall jugée trop inexpérimentée, Peggy Sue s’est mariée atterrit chez Coppola, qui parviendra à transformer ce film de commande en une œuvre éminemment personnelle. A la fois comédie du remariage et fantaisie légère typique des années 80 (rappelons que Retour vers le futur est sorti l’année précédente), le film retrace la folle aventure de Peggy Sue Bodell (Kathleen Turner) qui, suite à une syncope lors d’une soirée de réunion de son lycée, est propulsée dans les années 60 où elle a l’occasion de revivre ses années de jeunesse. L’idée géniale est évidemment que Peggy Sue ne revisite pas son passé via des flash-backs mais en conservant son apparence de quadragénaire, ce dont personne ne semble se rendre compte. Cette idée sera reprise par Noémie Lvovsky en 2012 dans Camille redouble.

A bien y regarder, le film n’est que très peu construit sur une opposition entre un présent marqué par des échecs consommés (Peggy Sue et Charlie ont divorcé, Charlie n’a pas percé dans la musique) et un passé aux horizons encore ouverts, il est en réalité inscrit tout entier dans la nostalgie. Peggy Sue s’est mariée débute en effet par les préparatifs de l’héroïne à la soirée de réunion de son lycée, puis la réunion elle-même. Pour l’occasion, la « quadra » pimpante enfile à nouveau sa robe de princesse du bal (prom queen) – vision drolatique quand on n’a plus vingt ans – sous les yeux de sa fille Beth (Helen Hunt), elle retrouve à la fête les lieux et les personnes de sa jeunesse, et elle se voit même réélue princesse du bal. Avant même que ne débute son aventure dans les couloirs du temps, Peggy Sue évolue donc déjà dans le passé, en quelque sorte. Un passé volontairement idéalisé par le cinéaste. Les années 60 représentent certes un temps de liberté et de bonheur incroyables pour les jeunes Américains, une parenthèse enchantée entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début du conflit vietnamien et de la crise économique causée par le choc pétrolier de 1973. Pour un Coppola en proie aux doutes et aux problèmes financiers et personnels, pour qui cette période coïncide en outre avec ses années de jeunesse, les années 60 sont clairement frappées d’un sceau idéalisé, qui édulcore la réalité pour n’en garder que les bons souvenirs et l’esthétique gaie et colorée.

Du présent, finalement, Coppola ne révèle que ce qui est essentiel à l’intrigue, c’est-à-dire les échecs que Peggy Sue aura l’occasion de « corriger » en se voyant offrir une occasion unique de revivre ses années de lycée. Là intervient la deuxième idée géniale du film. On pense d’abord que l’héroïne va profiter de cette opportunité invraisemblable pour réparer ses erreurs de jeunesse et refaire sa vie. Elle pourrait par exemple mettre fin à sa relation avec Charlie (Nicolas Cage), qu’elle sait condamnée, choisir de ne pas avoir d’enfant trop jeune pour vivre ses rêves, ou encore pousser Charlie à réaliser les siens. Le récit dévie pourtant rapidement lorsque Peggy choisit au contraire, et à l’instar de Coppola, de profiter à fond de son aventure nostalgique. Contrairement à ce qu’elle dit souhaiter au début, lors de la fête de réunion de son lycée, elle ne va pas « faire les choses autrement » mais profiter simplement des choses de son passé. De ses parents et grands-parents, de sa sœur Nancy (Sofia Coppola), de son lycée, des amours qu’elle n’a pas concrétisés à l’époque. Et à la fin, Peggy Sue prend exactement les mêmes décisions qu’il y a plus de vingt ans. En troquant le côté convenu du fantasme de pouvoir refaire sa vie pour une ambiance solaire, le film réussit son pari d’être à la fois mélancolique et feel good, touchant et finalement plus réaliste qu’il n’y paraît.

Jardins de pierre : se réconcilier avec le passé 

Synopsis : Le soldat Jack Willow a trouvé la mort au Vietnam, ce qui désespère son père spirituel, le sergent Hazard, qui l’avait mis en garde contre cet engagement risqué. Willow est enterré, avec quinze camarades, dans le cimetière d’Arlington, immense jardin de pierre. La cérémonie est l’occasion pour Hazard de retracer le parcours du jeune idéaliste, le fils d’un de ses anciens frères d’armes.

Le projet suivant de Francis Ford Coppola, tourné en 1987, peut sembler un contre-pied de Peggy Sue s’est mariée. Gardens of Stone est en effet une adaptation, mise sur pied par le cinéaste (il ne s’agit donc pas d’un film de commande), du roman du même nom de Nicholas Proffitt. Avant de couvrir les événements du Vietnam en tant que reporter pour Newsweek, ce dernier fit son service militaire au sein du 3e régiment d’infanterie, au célèbre cimetière d’Arlington en Virginie. Le roman se base sur ces deux expériences croisées.

Aux couleurs chatoyantes, à la légèreté et au script fantaisiste du film précédent, Coppola oppose une atmosphère intimiste, une tonalité mélancolique voire profondément triste, et un scénario abordant le drame bien réel de la défaite américaine au Vietnam. Contrairement à Peggy Sue, aussi bien le sergent dur à cuire Hazard (James Caan) que la recrue idéaliste Willow (D. B. Sweeney) ne dévient pas de leur destin tout tracé dans le cadre fraternel mais rigide de l’armée. Le premier n’obtient pas la mutation tant désirée vers une unité de formation des recrues pour le front, tandis que le second, aveuglé par ses rêves d’héroïsme, ne remettra jamais ses ambitions en question. L’aîné frustré reste à la maison et perd chaque jour un peu plus ses illusions à mesure que ses jeunes compatriotes reviennent du front dans un cercueil, Willow compris. Si Peggy Sue s’est mariée est un film solaire, Jardins de pierre est une œuvre crépusculaire.

Pourtant, les deux longs-métrages s’inscrivent dans une continuité thématique évidente. La nostalgie et la perte de l’innocence y constituent le fil rouge, les atmosphères différentes s’expliquant évidemment par un cadre et un récit totalement différents. Encore que le caractère évident de ces différences se discute. Après tout, que sont les grands succès du cinéma d’action reaganien (Rambo 2, Portés disparus, etc.) si ce n’est la guerre du Vietnam à la sauce Peggy Sue ? Un événement marquant (pour la nation, pas uniquement pour l’individu) que l’on a l’occasion de revivre afin de corriger nos erreurs et réécrire l’histoire ? En adaptant Jardins de pierre, Coppola opère un choix diamétralement opposé. Ici, pas d’héroïsme triomphant, pas de seconde chance, pas même de guerre, cette dernière étant vécue « en coulisses ».

Le cinéaste américain ne réinvente pas la tragédie récente de l’Amérique, il la regarde en face et pose un regard approprié dessus, celui que permet la distanciation historique. La tristesse et le deuil dominent d’abord, auxquels répondent en écho les sentiments personnels de Coppola, dont le fils aîné Gian-Carlo est décédé pendant le tournage du film. Le caractère intimiste et profondément humain de Jardins de pierre lui permet pourtant de ne jamais verser dans le spleen ou la noirceur facile. Le film est marqué par l’acceptation de son destin. Par le pardon, aussi, comme l’illustre la prééminence du vétéran. Une figure jadis honnie par le monde artistique et systématiquement représentée sous un jour négatif dans le cinéma américain des années 70, ici présentée comme un individu chaleureux, droit dans ses bottes, à l’idéologie plus subtile qu’on ne pourrait le penser… et même plus raisonnable que les pacifistes qui le provoquent gratuitement ! Jardins de pierre représente ainsi une époque qui initie enfin une réconciliation entre deux mondes jadis antagonistes, symbolisée dans le film par la relation irréaliste entre le vétéran Hazard et la journaliste Samantha David (Anjelica Huston). Là où réside la réussite majeure du film est qu’à aucun moment, Coppola n’en a fait une œuvre foncièrement politique. L’humanité des personnages et la puissance des liens qu’ils nouent entre eux sont au cœur du film. Ce sont elles qui permettront de surmonter les épreuves de la vie sans les nier, de tolérer les erreurs passées sans les corriger.

SUPPLÉMENTS 

Les nouveaux masters restaurés haute définition de ces deux beaux films de Coppola sont hélas accompagnés de bien peu de suppléments, trop peu pour un metteur en scène aussi célébré et des œuvres d’une telle qualité… Outre les traditionnelles bandes-annonces (sommes-nous les seuls à les considérer parfaitement dispensables ?), un seul bonus vidéo nous est en effet proposé sur chacun des DVD ou Blu-ray (le contenu est identique), à savoir une analyse du réalisateur et historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret. En outre, l’analyse n’est pas livrée sous forme d’entretien, comme souvent, mais à travers un commentaire en voix off, illustré par des images et extraits des films. Si l’analyse est de haut niveau et qu’on y apprend beaucoup de choses, le format choisi la rend très littéraire (il est évident que Thoret lit son texte, à un rythme soutenu qui plus est), parfois difficile à suivre et quelque peu dépassionnée.

Cela dit, la qualité de l’analyse de Thoret, un habitué de l’exercice, est irréprochable. Parmi les commentaires principaux concernant Peggy Sue s’est mariée (« Réparer le présent »), retenons la mise en contexte du film dans la filmographie de Francis Ford Coppola (décennie 80 très difficile, film de commande que le cinéaste s’est approprié, continuité thématique, etc.), mais aussi dans une période du cinéma américain où beaucoup de succès populaires célébraient (et magnifiaient) le passé ou refaisaient l’histoire officielle, après une décennie 1970 difficile, dépeinte dans des œuvres parfois violemment critiques. Thoret note avec perspicacité que, dans le film, Coppola recrée un véritable âge d’or, où tout est magnifique. Ainsi, lorsque Peggy souffle son secret à Richard Norvik (Barry Miller) et lui dévoile les inventions du futur, elle n’évoque que des choses matérielles (les bas nylons, les télévisions miniatures, les bébés éprouvettes…), jamais les bouleversements politiques et autres crises, ce qui est très significatif.

Quant à Jardins de pierre, dans une analyse intitulée « Fantômes de guerre », le spécialiste le qualifie à juste titre « d’un des films oubliés de Coppola, et pourtant l’un des plus beaux ». On évoquait plus haut le rôle de trouble-fête du film dans le cinéma d’action reaganien, qui réinventait la guerre du Vietnam. Thoret opère une autre comparaison. Face aux Full Metal Jacket de Kubrick, Platoon de Stone et Le Maître de guerre d’Eastwood, sortis à la même époque, la tonalité crépusculaire et anti-spectaculaire de l’œuvre de Coppola a forcément joué en sa défaveur. Thoret met également le film en parallèle avec Apocalypse Now, dont il n’est selon lui pas l’opposé mais « une espèce de codicille ». Le chef-d’œuvre de 1979 est une fresque baroque, visuellement époustouflante, avec des personnages et des situations hors du commun, alors que Jardins de pierre est un film en vase clos, loin du champ de bataille, réaliste et sobre. La distance avec le conflit est marquée, aussi bien historiquement que narrativement, puisque le récit se déroule loin des champs de bataille. Il s’agit d’une vision plus apaisée, mais aussi mélancolique du conflit. En outre, deux acteurs (Laurence Fishburne et Sam Bottoms) jouent dans les deux films, et le nom du personnage de Willow fait penser à Willard, le héros d’Apocalypse Now interprété par Martin Sheen. Willow pourrait même être un Willard plus jeune, encore naïf et idéaliste. Enfin, Thoret souligne le fait que Coppola a souvent représenté la force du rite, ici au cœur même du film. Au début, quand ils sont montrés avec de la distance, il y a une forme d’absurdité, voire de ridicule dans ces rites extrêmement rigides. On comprendra peu à peu leur rôle structurant au sein d’un microcosme chaleureux, leur rôle crucial dans un processus de deuil certes codifié. Et à la fin, leur puissance émotionnelle éclatera lors de la scène poignante des funérailles militaires.

Note concernant l’édition

3

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

Peggy Sue s’est mariée

  • « Réparer le présent », une analyse de Jean-Baptiste Thoret
  • Bande-annonce originale
  • Memorabilia inédits

Jardins de pierre

  • « Fantômes de guerre », une analyse de Jean-Baptiste Thoret
  • Bande-annonce originale
  • Memorabilia inédits

Note concernant le film

4