« Six-Gun Gorilla » : dystopie spatiale

Six-Gun Gorilla pourrait s’appréhender comme une fusée dont les étages s’emboîteraient progressivement et en plein vol. Simon Spurrier y narre l’histoire de Bleu-3425, un jeune supplétif de l’armée envoyé comme chair à canon sur une planète colonisée par les hommes. Dans ce Blister du XXIIe siècle, des rebelles indépendantistes livrent une guerre sans merci à des bataillons terriens…

Ce qui va suivre évente largement les surprises que contient Six-Gun Gorilla. Et pour cause : c’est en se lestant progressivement de trames secondaires et d’aspérités dystopiques que cette bande dessinée livre toute son ampleur. Les premières planches nous plongent dans un appareil militaire spatial où se côtoient des bleus suicidaires et des professionnels de la guerre, des supplétifs acceptant de sacrifier leur vie pour un peu d’argent et des soldats aguerris. Rebaptisé Bleu-3425, le jeune héros de Simon Spurrier ne s’est jamais relevé d’une blessure sentimentale. Ce faisant, il a décidé, sans grande conviction, de mourir sur le champ de bataille colonial et de léguer le prix de cet ultime sacrifice à celle qu’il continue de chérir. Ses acolytes apparaissent plus pathétiques encore : un chômeur junkie, un homme atteint d’une maladie incurable ou une dépressive l’accompagnent en première ligne dans un conflit armé impitoyable.

Nous sommes au XXIIe siècle, dans le Blister, une colonie extraterrestre. La guerre à laquelle prennent part occupants et indépendantistes est retransmise en direct à la télévision ou via des procédés de réalité augmentée. Pendant que des badauds « accros aux hormones » se passionnent pour les combats, des bandeaux publicitaires les incitent sans discontinuer à la consommation. L’audience est surveillée comme le lait sur le feu. La guerre et les affaires ont plus que jamais partie liée. C’est là l’une des subtilités scénaristiques de cette bande dessinée : les armes, les haines, les morts ont des conséquences réelles, mais font partie d’un narratif militaire savamment construit, programmé pour entretenir un spectacle permanent et hautement rémunérateur. La situation telle qu’elle est appréhendée par le commun des mortels demeure pourtant d’une logique entendue : les humains ont colonisé le Blister dans l’espoir d’exploiter ses ressources naturelles, mais la population locale réclame désormais un gouvernement autonome et une renégociation des accords passés. Ce que cache ce rapport classique d’émancipation entre colonisés et colonisateurs, c’est une mécanique bien rodée destinée à produire des images addictives sur lesquelles se greffent des contenus publicitaires. Aussi, afin de s’assurer de la bonne marche de leurs affaires, les belligérants s’échangent secrètement leurs plans de bataille…

Ce cynisme transparaît dans Six-Gun Gorilla aussi clairement que la richesse de l’univers qui y est exposé. C’est bien là l’autre tour de force de Simon Spurrier : le Blister est un monde où le réel et le subconscient interagissent de façon constante. Il est en outre doté d’une volonté, voire d’un conatus spinozien qui lui sont propres. La ronde des protagonistes a quant à elle de quoi émerveiller, et le moindre des personnages n’est évidemment pas ce gorille providentiel et apparemment increvable qui s’agite sur la couverture. Jeff Stokely fait montre d’un talent rare pour mettre en images ce monde dystopique peuplé de généraux corrompus, de tueurs sans scrupules, de matriarches rebelles, d’enfants singuliers et de créatures inattendues. En conséquence de quoi cette bande dessinée vous est chaudement recommandée.

Six-Gun Gorilla, Simon Spurrier et Jeff Stokely
Boom ! Studios, juin 2014, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

En confiant "Evil Dead Burn" à Sébastien Vaniček, Sam Raimi a fait le bon choix. Le réalisateur de Vermines signe un sixième épisode généreux, où le trauma familial et la violence conjugale nourrissent l'horreur démoniaque. Porté par une Souheila Yacoub habitée, le film brûle de l'intérieur avant même que les Deadites n'entrent en scène.

L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

"L'Inconnue" est un film qui ne ressemble à aucun autre. Arthur Harari y filme l'indicible : l'égarement de l'âme dans un corps qui n'est plus le sien. Porté par Léa Seydoux en madone hagarde et Niels Schneider en Christ sacrifié, ce thriller de l'inconscient nous happe et nous largue, laissant planer un doute vertigineux : savons-nous vraiment qui nous sommes ? Un film opaque, charnel, parfois insaisissable, mais dont la grâce primitive nous hante longtemps après le générique
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Naïs » : la force du renoncement

En adaptant "Naïs" de Marcel Pagnol, Éric Stoffel et David Ratte redonnent vie à l'un des textes les plus denses de l'écrivain provençal. Derrière une romance contrariée se dessine en effet une réflexion sur le sacrifice, la différence et l'amour possessif, portée par une galerie de personnages d'une remarquable justesse.

« Les Adieux ne durent jamais » : le voyage comme ultime conversation

Après "L'Étreinte", Jim et Laurent Bonneau se retrouvent pour un nouveau récit habité. Un simple road trip entre amis y fait figure de révélateur. Une traversée des silences, des absences et des liens invisibles qui continuent d'unir les vivants aux disparus. Les Adieux ne durent jamais confirme la singularité d'un duo qui préfère les émotions diffuses aux effets spectaculaires.

« Équation à une inconnue » : la beauté des hasards et des souvenirs

Et si une rencontre de quelques secondes pouvait vous marquer au point de façonner toute une existence ? Avec "Équation à une inconnue", Frédéric Peynet signe une œuvre pleine de délicatesse, où une manifestation de sentiments inattendue devient le point de départ d'une quête aussi improbable que profondément humaine.