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Eyes Wide Shut : la fête comme purgatoire

Dans Eyes Wide Shut, la fête est un venin difficile à extraire. Une idée qui vampirise l’esprit quitte à faire basculer hors de la réalité. Un monde où l’onirisme et la frayeur ne font qu’un. 

La fête au cinéma peut sentir l’énergie adolescente (la trilogie de l’Apocalypse adolescente de Gregg Araki), le désir qui s’annonce (La Vie d’Adèle ou Mektoub My love), peut devenir vengeresse (Carrie au bal du diable), amener l’horreur (Climax), suinter la mélancolie (Oslo 31 août ou Eva en août), dégager une force communautaire (Les Ogres), faire battre le coeur de la vie (Matrix Reloaded), être solennelle et majestueuse (Le Parrain) ou même devenir limite cathartique (Huit et demi ou La Dolce Vita). Elle n’a pas qu’une seule façon de se mouvoir mais prend la forme de ses personnages. En famille ou avec des amis, avec des inconnus ou seul, avec l’être aimé ou un amant d’un soir, la fête au cinéma n’est pas seulement un indicateur de festivité, de chaleur humaine ou ne s’apparente pas seulement à un climax pour qu’un film puisse sortir de ses gonds. 

Elle est une échappatoire, un moment suspendu ou prolongé d’une émotion qui s’accroit. D’une tension qui s’achemine. Qu’on utilise une musique à haute intensité comme chez Xavier Dolan ou que l’espace soit d’une dorure outrancière comme chez Baz Luhrmann, elle est protéiforme et devient parfois un point de bascule où le scénario ne pourra pas revenir en arrière. Qu’elle se finisse en larmes ou en sang, par des éclats de rire ou des cris de disputes, c’est l’une des séquences les plus humaines que le cinéma peut capter par le biais de son cadre, qui en dit parfois autant sur son environnement que sur celui qui la regarde. 

Un film comme Eyes Wide Shut, par exemple, est un film où la fête ne s’interrompt presque jamais : même si elle s’avère terminée, elle trotte incessamment dans la tête de son personnage principal, et dans celle du spectateur, errant dans les rues new-yorkaises après que sa femme lui a avoué avoir déjà pensé à un autre homme. Dans le film de Kubrick, les banquets lumineux où la haute société danse pour mieux s’agripper, les douces mélodies de bar à jazz, les orgies sectaires et les petites incartades avec des filles d’un soir ou les frivolités perverses dans de vulgaires marchandages incestueux font le sel et l’horreur d’une œuvre étant le portrait mental d’un homme qui avait tout et qui ne semble plus maître des autres ni de ce qu’il a construit : est-il maître de ses fantasmes et de son inconscient ? 

Accentué par une mise en scène opulente et majestueuse, Eyes Wide Shut prends le pouls de cette bourgeoisie déambulant dans de vastes appartements où la culture, les connaissances et la réussite comblent les murs. Mais derrière cette façade, l’une des premières fêtes du film, un banquet de Noël luxuriant, va commencer à faire se fissurer un couple qui semblait sans failles. Dans un décor élégiaque, où l’on se croirait dans une fête à la Gatsby le magnifique, lui drague deux jeunes femmes aux intentions bien affichées, et elle se fait vamper par un homme dont l’élégance est proportionnelle à la crudité de ses envies. Entre une scène de danse lascive sous alcool, et une réanimation d’une jeune femme sous drogue (ou sous emprise), c’est le dessin d’une bourgeoisie qui souhaite sortir de son cadre, ou du cadre qu’on veut bien lui donner, celle qui a ce qu’elle veut, qui utilise sa domination sociale voire patriarcale mais qui s’ennuie de façon éhontée, se croyant immortelle, et qui d’un claquement de doigts peut changer de visages tout en ayant peur de l’inconnu. Inconnu qui pourrait les faire basculer de rang. 

Eyes Wide Shut, c’est l’esprit de la nuit, ou la nuit de l’esprit, qui telle une araignée tisse sa toile dans l’imaginaire d’un couple beau, riche et aux allures parfaites. Mais lui semble si sûr de lui et sûr de la conception qu’il a de la vie et de la femme. Car la fête, au-delà de son aspect narratif, est un fil rouge, qui pose une question au personnage de William : ai je compris la femme de ma vie ? Moi, médecin, qui ausculte et qui soigne, qui pense peut-être détenir un pouvoir divin entre mes mains, ai-je saisi les velléités de la personne avec qui je fais ma vie ?  

C’est alors que le film, aux multiples mystères et aux nombreuses pistes de lectures, toutes aussi valables les unes que les autres, puise sa force dans sa critique d’une bourgeoise et d’une certaine forme de morale. Moins politique, moins frondeur et moins violent qu’une œuvre telle que Salo et les 120 journées de Sodome, Eyes Wide Shut se questionne lui aussi sur l’idée de désir ou de non-désir, s’aventure dans les fantasmes inavoués ou imaginés par ses personnages, pour perforer cette dualité entre l’inconnu et l’identité. Par quoi sont-ils identifiables? Franchissent-ils la ligne rouge? Sont-ils dans la norme que leur rang social leur confère ou sont-ils eux aussi des marginaux aux déviances bien ancrées dans une certaine forme de réalité? 

La fête dans Eyes Wide Shut n’est jamais folklorique ou festive dans sa connotation rassembleuse : elle dévie les gens de la trajectoire que la société leur donne, les pousse à changer de certitudes et se veut dangereuse. Elle est ténébreuse, vicieuse, presque mortifère, jonchée par le poids d’une morale religieuse patriarcale (la violence faite aux femmes qui inonde le film). Kubrick aime utiliser l’épouvante, une épouvante presque lynchienne, pour amener le film dans ses retranchements. La scène centrale, dans un vaste château, aux orgies et rites sectaires qui se fondent dans un décor victorien, avec ce fameux plan séquence où le sexe devient une représentation libertine, froide, silencieuse et théâtrale, est l’épicentre du film.

La fête est masquée, sexualisée, organique, sans émotion, lieu où les corps s’expriment mais où l’identité se dissimule derrière l’apparat. Kubrick ne pointe à aucun moment du doigt le monde de la nuit ou des fêtes : il s’interroge sur les vestiges d’une caste moribonde qui se calfeutre dans les transgressions mais pour échapper à quoi ? Un corps social qui se terre derrière des valeurs familiales nobles, épousant ces dernières plus par mimétisme sociétal que par pur cadre de vie fondé. Que cela soit dans ce monde bourgeois ou dans le couple lui-même, le remède ne tient qu’en un seul mot, comme l’indique le personnage d’Alice dans le dernier dialogue du film : baiser. Ici commence peut-être la fête. 

Gagarine : l’appel du ciel

Alors que les salles de cinéma viennent de réouvrir, le cinéma français nous abreuve d’excellents films. Après La Nuée, Médecin de nuit ou même Slalom, c’est au tour de Gagarine de nous éblouir avec ce conte social filmé par le prisme de l’aventure spatiale. 

Gagarine, dans un mouvement perpétuellement vertical, avec d’un coté un bâtiment de cité qui doit s’effondrer en emmenant de nombreux souvenirs avec lui, et de l’autre, une jeunesse qui tente de s’élever vers un avenir qu’elle souhaite étoilé, fait le pont entre un périple social habité par la solidarité et l’envie de construire avec les prémices du rêve spatial. Entre l’envie de certains de rester sur Terre, de se battre pour le moment présent, de faire pousser des racines sociales et territoriales qui sont les leurs et cette sensation d’apesanteur qui happe les vestiges d’une banlieue comme si cette dernière était un vaisseau composé de capsules spatiales, le film ne privilégie aucun des deux versants, pour au contraire les faire cohabiter avec perfection. 

Que cela soit par le biais de sa mise en scène aérienne, son sublime mixage sonore en adéquation avec son ambition ou même sa bande sonore qui rappelle les derniers Ad Astra ou même d’autres grosses écuries américaines que sont par exemple Interstellar, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh trouvent facilement le juste milieu et la recette parfaite pour sublimer cette recherche de réalisme qui se répercute avec le regard du jeune Youri imprégné par l’envie d’évasion qui rappelle parfois celui d’Alain Damasio. Youri aime son quartier et fait tout pour rénover les artères de sa cité afin que cette dernière ne disparaisse pas, lui faisant espérer revoir sa mère mais aussi voir toute une communauté respirer et vivre « confortablement ». 

Sans vouloir minimiser quoi que ce soit ou dévaler toute représentation, Gagarine est un peu « l’anti » Bac Nord ou Les Misérables. Un film qui parle de solidarité, de débrouille dans la misère sociale, d’une jeunesse qui se bat pour ses ainés, qui sans fermer les yeux sur les conditions de vie déplorable de certains habitants (le père de Houssam), des abandons familiaux (Youri), des violences étatiques et systémiques présentes (le délogement de la famille de Diana), le quotidien de ces quartiers avec les petits dealers du coin (le personnage presque burlesque mais mélancolique de Dali), et arrive à faire naître une poésie aussi naturaliste que stellaire grâce à son détachement de la réalité. 

En ce sens, la séquence de l’éclipse est l’une des plus belles du film : cette entraide vivante, le sourire aux lèvres, d’une communauté apaisée et fédérée. Même si ces moments s’avèrent éphémères, ils méritent d’être vécus. Mais ce qui dénote dans Gagarine avec les films précités juste au-dessus, ce n’est pas seulement la différence de traitement autour de la population mais aussi et surtout sur la représentation architecturale de la banlieue : là où Les Misérables ou même des films comme le non moins très bon Frères Ennemis scrutent les ruelles de cité comme des affres tentaculaires où les violences sociale et physique peuvent se trouver à chaque périmètre, Gagarine filme avec grâce les contours d’un quartier qui mérite de l’attention, autant humaine que structurelle. 

Porté par sa caméra mouvante, le regard des deux cinéastes est malgré tout toujours à hauteur d’homme, notamment celui de Youri ou Diana. Que cela soit à travers sa première partie, plus communautaire, documentariste et sa deuxième, plus solitaire, fantastique et introspective, Gagarine n’en oublie jamais les fondements de ses intentions : filmer l’émotion débordante d’une jeunesse qui souhaite juste réaliser ses rêves. 

Bande Annonce – Gagarine

Synopsis : Youri, 16 ans, a grandi à Gagarine, immense cité de briques rouges d’Ivry-sur-Seine, où il rêve de devenir cosmonaute. Quand il apprend qu’elle est menacée de démolition, Youri décide de rentrer en résistance. Avec la complicité de Diana, Houssam et des habitants, il se donne pour mission de sauver la cité, devenue son  » vaisseau spatial « .

Fiche Technique – Gagarine

Réalisation : Fanny Liatard et Jérémy Trouilh
Scénario : Fanny Liatard, Jérémy Trouilh, Benjamin Charbit
Casting : Alséni Bathily, Lyna Khoudri, Jamil McCraven, Finnegan Oldfield
Durée : 1h38 minutes
Genre: Drame/
Date de sortie : 23 juin 2021 (Haut et Court)

 

La Fine Fleur de Pierre Pinaud : à fleur de Frot

Conte rural poétique ou feel-good movie à la française porté par la fantaisie coquette d’une Catherine Frot toujours rayonnante, La Fine Fleur de Pierre Pinaud (Parlez-moi de vous) distille un charmant parfum bucolique. 

Rosiériste passionnée et perfectionniste, Ève Vernet (Catherine Frot) est au bord de la faillite, sur le point d’être rachetée par un riche concurrent aussi puissant qu’exécrable (Vincent Dedienne). Tout se bouscule lorsque Fred, Samir et Nadège, trois employés en insertion sans aucune compétence horticole, débarquent dans la petite exploitation familiale sous l’impulsion de Véra (Olivia Côte), la fidèle adjointe d’Ève. Alors que tout les sépare, ils s’allient pour remonter la pente et sauver la roseraie. 

Pièce maîtresse de ce second long-métrage de Pierre Pinaud (Parlez-moi de vous), l’excellente Catherine Frot compose une horticultrice indépendante, exigeante, têtue mais attachante, artisane de la vieille école douée d’une personnalité forte dans la continuité des Imogène McCarthery, Hortense Laborie (Les Saveurs du palais) ou autres Marguerite auxquelles elle a déjà prêté sa fantaisie coquette et son charme si singuliers.

Héroïne mélancolique, solitaire, fumant la pipe au son de Dean Martin, Madame Vernet est animée par la promesse faite à son père disparu trop tôt de ne jamais céder le domaine familial, et à travers elle, par l’obsession romantique de poursuivre un rêve qui perpétue la vie. C’est à contrecœur qu’elle engage Fred (le débutant Melan Omerta), un jeune délinquant rejeté par ses parents, pour le former et faire fleurir en lui les vertus d’une vocation nouvelle.

« De nos deux tristesses, un bonheur est né »

En apparence, tout oppose cette gloire déchue, ruinée, très attachée à l’excellence du métier — encore accrochée au souvenir et aux méthodes de travail de son père –, et le voyou de banlieue nonchalant, téléporté malgré lui dans un milieu horticole qui lui est complètement étranger. Pourtant, une improbable complicité ne tarde pas à éclore entre ces deux personnages en crise. La créatrice au grand cœur et son apprenti au nez fin vont s’apprivoiser et partager le fruit de leur collaboration : une nouvelle variété née de deux pétales rares, qui leur permettra de remporter le prestigieux concours de roses de Bagatelle.

En effet, si La Fine Fleur met en scène le processus de sélection, d’hybridation, de mariage et de repiquage très peu montré à l’écran, il s’agit surtout d’une fable rurale attendrissante sur la transmission, l’héritage, le savoir-faire français, l’efflorescence et la beauté des relations humaines. Le chef-opérateur Guillaume Deffontaines (Ma Loute, Jalouse, Tanguy, le retour) y déploie avec délicatesse le champ lexical de la nature, du jardin et des fleurs, laisse s’épanouir dans chaque plan la lumière du monde végétal, faisant de la beauté bucolique de la campagne roannaise l’écrin sensible de cette comédie sociale printanière, colorée et parfumée.

La fluidité du récit l’emporte sur la sobriété du dispositif et le caractère assez convenu du scénario qui peine parfois à dissimuler certaines ficelles (entre poésie et drôlerie, la lutte de la micro-entreprise Vernet contre le gros industriel Lamarzelle, dirigé par un Vincent Dedienne moins à son aise, mène à un happy-end attendu). Peu de surprises, donc, mais un bon rythme d’ensemble, de belles images et quelques trouvailles dans les dialogues qui donnent naissance par bourgeonnement à des personnages emplis d’espoirs et de tendresse.

Sévan Lesaffre

La Fine Fleur – Bande-annonce

La Fine Fleur – Fiche technique

Avec : Catherine Frot, Melan Omerta, Fatsah Bouyahmed, Olivia Côte, Marie Petiot, Vincent Dedienne, Serpentine Teyssier…
Scénario : Pierre Pinaud, Fadette Drouard, avec la collaboration de Philippe Le Guay
Production : Stéphanie Carreras, Philippe Pujo
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : Valérie Deseine, Loïc Lallemand
Décors : Philippe Chiffre
Costumes : Elise Bouquet, Reem Kuzayli
Musique : Mathieu Lamboley
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 1h34
Genre : Comédie dramatique
Sortie : 30 juin 2021

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3

Retour de « Search and Destroy » aux éditions Tonkam/Delcourt

Après un premier tome des plus prometteurs, les éditions Delcourt publient, dans la collection « Tonkam », la suite de Search and Destroy, série dans laquelle Atsushi Kaneko revisite le Dororo d’Osamu Tezuka. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le soufflé n’est pas près de retomber.

Missionné par le maire d’Hachisuka, l’inspecteur Yang est sur la trace d’une authentique machine à tuer. Mais pas n’importe qui : c’est le groupe des 48, coupable d’avoir enlevé à Hyaku une partie de ses attributs humains, qui se voit décimé peu à peu. Le premier tome de Search and Destroy avait introduit ce personnage féminin démembré et augmenté par l’ingénierie comme un monstre de film d’horreur : par bribes, à travers des vignettes évocatrices, jusqu’à la révélation complète de son corps. On la retrouve en croisade contre ses ennemis, prêtes à tout pour recouvrer pleinement son humanité. « Ces yeux… à travers eux, tout semble scintiller », affirme-t-elle au début du récit, émerveillée par un sens qu’elle vient d’acquérir. Doro, toujours lucide, lui répond : « Le monde, mieux vaut le zieuter en diagonale pour en garder que le meilleur. »

Difficile de donner tort au petit voleur androgyne. Dans une société partagée entre Hu (pour humains) et Creech (des androïdes), il y a du Blade Runner dans l’atmosphère. Les Creech ont beau faire l’objet d’un arrêté de protection, ils sont envoyés dans des mines inhospitalières, là où aucun humain n’accepterait de passer ne serait-ce qu’une heure de son temps. Exploités sur fond de spéculation sur les matières premières, ils ne semblent tolérés que dans la mesure où ils contribuent à placer la ville d’Hachisuka sur la carte du monde. Les propos du conseiller Murakoshi au Conseil municipal sont édifiants quant à la manière dont une partie de la population les perçoit : « détritus sur pattes », promis à une « mise au rebut », « tas de ferraille »… Dans un argumentaire politique qu’on croirait sorti de la bouche d’un élu d’extrême droite au sujet de l’immigration sont évoqués tour à tour l’insécurité, le chômage, les impôts croissants, autant de choses dont seraient responsables les Creech.

Aussi haletant et spectaculaire que son prédécesseur, ce second tome de Search and Destroy installe la série d’Atsushi Kaneko au rang d’événement. La mise en scène se perpétue dans la radicalité et l’inventivité. Le lecteur est appelé à pénétrer dans un établissement érotique qui s’inspirerait de la série Westworld : aux accoutrements en latex et postures lascives se juxtaposent en effet des expériences en réalité augmentée où un futur évêque peut librement dépenser le denier du culte pour torturer des Creech. La mairie, corrompue et tentaculaire, est entourée d’un mystère qui ne cesse de s’épaissir. Et partout où posent les yeux Doro et Hyaku semblent régner le vice et la perdition.

« Si l’on en croit les Hu, les Creech sont dépourvus de cœur. Leurs émotions ne sont que le fruit de calculs, le résultat de simples algorithmes. » Comme une réponse lointaine, les androïdes organisent une révolte qui justifie le titre de la série. « Il faut traquer nos vrais ennemis, les débusquer, puis les détruire. » La valeur des uns et des autres apparaît de toute façon floue : Doro rêve de s’augmenter avec les prothèses mécaniques de Hyaku. Et cette dernière devient plus vulnérable à mesure qu’elle s’humanise. Ainsi, d’un point de vue purement utilitariste, Creech et Hu semblent s’équivaloir : un humain possède certes des émotions, mais il ressent en contrepartie la douleur, et surtout il ne peut compter sur des pièces de rechange pour rallonger artificiellement sa durée de vie.

Spectaculaire et violent, Search and Destroy n’en oublie pas pour autant de construire son propos : il dépeint un monde sépulcral, intéressé et ségrégationné. Un enfer terrestre dans lequel se fondent parfaitement deux protagonistes finement caractérisés : Doro et Hyaku, personnages-phares d’Osamu Tezuka à qui l’on découvre, avec grand plaisir, une seconde vie riche et passionnante.

Search and Destroy vol. 2, Atsushi Kaneko
Delcourt/Tonkam, juin 2021, 220 pages

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4

« Claude Gueux » : coupable, vraiment ?

Séverine Lambour et Benoît Springer publient aux éditions Delcourt une adaptation en bande dessinée de Claude Gueux, court roman de Victor Hugo paru en 1834. Dans des planches où les dialogues demeurent rares, ils reprennent à leur compte les questionnements de l’auteur français sur la société et la justice.

La dernière page de Claude Gueux, reprenant les mots de Victor Hugo, est édifiante quant aux enjeux de cette bande dessinée : « Voyez Claude Gueux, cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer. Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ? » Ce commentaire conclusif n’est rien d’autre qu’une manière d’affirmer les déterminismes sociaux et sociétaux : s’il n’existe aucune fatalité, il reste que certaines réalités sociologiques et civilisationnelles agissent sur les individus comme de puissants incubateurs.

Pour mieux le comprendre, rappelons les grandes lignes du récit, bien connues : Claude Gueux vole un pain pour nourrir sa fille affamée, est incarcéré à la suite de cet acte désespéré et se lie d’amitié avec un détenu nommé Albin, que le directeur des lieux finit par muter sans motif légitime, de manière tout à fait arbitraire. Claude Gueux, qui a un sens aigu de la justice, plaide en vain sa cause après du maître des lieux, avant de condamner à mort ce « méchant homme, qui jouit de tourmenter ». Il fait alors ses adieux à ses codétenus, accepte de se soumettre à leur jugement, leur distribue ses biens matériels et commet l’irréparable. On le sait, Victor Hugo était un célèbre opposant à la peine de mort. Au même titre que Le Dernier Jour d’un condamné, Claude Gueux s’appréhende évidemment comme une énonciation littéraire de ce combat politique. Contraindre, puis punir de mort l’objet de cette contrainte, y tient lieu de double infamie.

Avec une rare économie de dialogues, Séverine Lambour et Benoît Springer parviennent très bien à caractériser les deux principaux protagonistes du récit : Claude Gueux est un artisan dont les affaires vont mal, préoccupé par le sort des siens, qui souffrent de conditions de vie déplorables ; le directeur de la prison, autoritaire, se montre méfiant et envieux de sa popularité auprès des autres détenus, raison pour laquelle il prend le parti de lui infliger une peine aussi radicale qu’injuste. Car, comme l’expriment ceux qui côtoient Claude aussi bien à l’atelier qu’au cachot, « sans la ration d’Albin, il va mourir de faim ». Et sans l’amitié de ce dernier, il va probablement dépérir. Ces deux malheurs affligeant celui que la société a contraint au vol sont parfaitement restitués dans l’album. La faim le tenaille et il ne cesse de la verbaliser. C’est Albin, en partageant ses rations avec lui, qui parvient à l’endiguer. Quant à l’importance des liens qui se sont créés entre les deux hommes, une salve de vignettes représentant la solitude et la peine d’un Claude Gueux désormais privé de son acolyte permet d’en prendre la pleine mesure.

La couverture de l’album contient en germe son programme. On y voit les traits rugueux du directeur surplombant un Claude Gueux manifestement accablé, isolé, diminué au centre d’un vaste décor carcéral. Les dessins de Benoît Springer, très soignés, produisent souvent cet effet suggestif, discret mais réel : ce sont des prisonniers accoutrés à l’identique, alignés comme des endives dans un atelier de confection de chapeaux ; c’est un directeur à la bouche tombante et à l’air dédaigneux ; ce sont des inserts oxymoriques sur la nourriture, chiche et peu ragoûtante, mais si précieuse… Lecture rapide (72 pages peu dialoguées), cette adaptation de Claude Gueux n’en conserve pas moins les reliefs que Victor Hugo avait su, en son temps, lui affecter.

Aperçu : Claude Gueux (Delcourt)

Claude Gueux, Séverine Lambour et Benoît Springer
Delcourt, juin 2021, 72 pages

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3.5

« Tezucomi » : second hommage à Osamu Tezuka

Le second volume de Tezucomi paraît aux éditions Delcourt, dans la collection « Tonkam ». Le principe en est simple : des auteurs et dessinateurs du monde entier déclinent sous la forme d’un chapitre spin-off une œuvre du maître mangaka Osamu Tezuka.

L’idée provient initialement du magazine mensuel japonais Tezucomi, dans lequel des bédéistes de toutes sortes ont pris le parti de revisiter les histoires originales d’Osamu Tezuka. Tonkam/Delcourt, qui rendait déjà hommage au maître mangaka par le biais de prestigieuses intégrales, a décidé d’en publier une version française, permettant au lecteur de découvrir (de manière partielle) la réappropriation de certains récits de Tezuka par des scénaristes et illustrateurs venus des quatre coins du monde.

On trouve dans la première histoire de ce recueil des parentés évidentes avec Search and Destroy, la série hommage d’Atsushi Kaneko, elle-même publiée dans la collection « Tonkam ». « Les Métamorphiques dans la ville » procède en effet à un schisme : parmi les humains se cachent une communauté secrète dont les membres sont dotés de pouvoirs surnaturels et pris en chasse par des milices privées. Un parti pris scénaristique qui rappelle beaucoup l’animosité entre Hu et Creech. Le scénariste et dessinateur Bokutengou place au centre de son récit « une otak sévère » probablement partiellement autobiographique, puisqu’il s’agit d’une mangaka à la bibliothèque bien remplie. Cette jeune femme attachante va découvrir un monde occulte où règnent maîtres, seigneurs et guerriers. « La Chanson de Mina », de Luis Nct, se déroule dans le Tokyo de 2028. La société y est également divisée, cette fois entre humains et artificiels. Le désastre écologique a provoqué la mort prématurée de millions d’enfants qui ont été remplacés par des clones qui ont fini par prendre le pouvoir. Dans tous ces récits, la place de chacun dans la collectivité est questionnée avec intelligence.

Les artistes sont également mis à l’honneur à travers « Le Nouveau Nanairo inko » et « Catalante ». Le premier récit, que l’on doit à Atsuko Ishida, repose – comme son titre l’indique – sur Nanairo inko et prend pour cadre le monde du théâtre. Il s’agit en fait d’un double hommage à Osamu Tezuka, puisque les personnages du Phénix et de Black Jack se fondent dans le récit. La seconde histoire, de MIG, est un modèle de sensibilité. On y découvre un écrivain meurtri par le deuil, mais aussi la relation particulière qui unit l’auteur et son public. On apprendra aussi à travers ces chapitres spin-off qu’un comédien ne fait pas l’essence du théâtre et que les relations filiales et fraternelles renferment toute une série de complexes et de non-dits.

Le personnage de Black Jack fait également le lit de Yoshihisa Tokimaru. Dans une histoire singulièrement loufoque, intitulée « Black Jack dans un autre monde », le célèbre chirurgien supervise l’accouchement… d’une pêche (ce qui lui permet de fréquenter un couple japonais traditionnel), avant d’opérer… des extraterrestres. Autre figure emblématique de l’univers d’Osamu Tezuka : Saphir. Le collectif Buredo reprend à son compte l’histoire de cette princesse élevée comme un garçon pour pouvoir accéder au trône. « Le Nouveau Prince Saphir » témoigne de l’absurdité de la phallocratie tout en questionnant la possibilité de s’épanouir en travestissant sa véritable nature. Le Premier ministre Lester, qui règne sur Silverland, complote dans le dos de celui que l’on surnommera bientôt « le chevalier au ruban ».

« Le Maudit », de Mathieu Bablet, est peut-être le récit le plus cinégénique du recueil. C’est un polar faisant de la ville un personnage à part entière. C’est aussi un double hommage à Fritz Lang (M le Maudit et Metropolis) reposant sur un enquêteur chargé de résoudre une affaire de disparitions d’enfants. Ce dernier circule dans une ville gigantesque, tellement verticale que les rayons du soleil n’y atteignent plus le sol, si dédaléenne que certains quartiers y demeurent largement méconnus. Le récit fonctionne à merveille, avec des dessins d’une précision d’orfèvre, aussi noirs que ceux du « Lapin de la lune » (Valérie Mangin et Brice Cossu) sont muets et poétiques, et comprenant aussi une réflexion sur le deuil et la robotique.

Enfin, on trouve également dans le recueil le récit « Songoku – Le Chat », de Kenny Ruiz. Il y est question d’un singe né d’un œuf de rocher et suivant l’enseignement du Saint Ermite, grâce auquel il apprend à maîtriser les lois de la métamorphose. Une histoire inventive, échevelée, qui prend notamment appui sur les notions de confiance en soi, de dépassement de soi et de popularité.

Tezucomi vol. 2, collectif
Tonkam/Delcourt, juin 2021, 400 pages

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4

« Sapiens Imperium » : en quête de liberté

Sapiens Imperium, de Sam Timel et Jorge Miguel, est une dystopie galactique aux enjeux bien ancrés dans le temps présent. Publiée aux éditions Les Humanoïdes associés, cette bande dessinée au long cours, riche en ellipses, raconte la révolte de prisonniers politiques traités en esclaves.

La guerre israélo-palestienne de 1948 et les exodes qui en ont découlé portent le nom de nakba, ce qui peut se traduire par désastre, ou catastrophe. Sapiens Imperium emploie le même vocable, c’est-à-dire catastrophe, pour un autre exode : celui des Kheleks et des peuples lui étant fidèles sur Tazma, une lune abritant une base militaire impériale et renfermant dans ses labyrinthiques grottes souterraines les descendants d’une dynastie déchue, réduits au dénuement et à la servitude. Le scénariste Sam Timel et le dessinateur Jorge Miguel inscrivent ainsi leur récit dans un futur dystopique : l’empereur Amarcord Thesol, de la dynastie Kerkan, règne sur 530 milliards d’êtres vivants et a placé sous son joug pas moins de 123 espèces considérées comme esclaves. L’histoire officielle, orwellienne, a même été expurgée des Kheleks et de leurs soutiens exilés sur Tazma, comme si ces derniers n’avaient en réalité jamais existé. Peu enclin au compromis, le gouvernement impérial jouit d’une latitude absolue dans l’administration de ses territoires. Des nervis ou des Metalnauts, des machines de combat dans lesquelles les miliciens projettent leur conscience, sont là pour s’en assurer.

Derrière un récit d’anticipation aux nombreux sous-propos (et rendu limpide par la chronologie clôturant l’album), Sapiens Imperium s’appuie sur des enjeux très actuels : la liberté, l’écologie, la spéculation sur les matières premières, la démocratie, le respect des droits humains, l’exploration spatiale… Amarcord Thesol revoit unilatéralement les termes du contrat qui le lie aux prisonniers de Tazma : ils devront augmenter leurs livraisons d’algue, sans quoi les denrées alimentaires leur étant dévolues, déjà maigres, se verront encore rationnées. Et peu importe si, « en exigeant davantage, il met lui-même en péril son fructueux trafic ». Les conditions de vie sur cette lune-prison sont à peine supportables, ce qui en fait un terrain propice aux ressentiments et à la désunion. Tôt dans le récit, Leorg, chef des Xlotis, organise une mutinerie – et un génocide – contre les Kheleks, assassinant le prince Baltar et contraignant sa femme Alanda, sa fille Xinthia, ainsi que Réa, sa propre sœur, à la fuite. Cela va générer une série d’événements qui verront des alliances se nouer, des conflits se dessiner et une maison impériale péricliter.

Elliptique et d’une densité remarquable, Sapiens Imperium ne raconte pas seulement la volonté d’affranchissement d’une communauté multiraciale de prisonniers politiques. L’album met en scène un empire vacillant sur ses bases, marqué par l’opposition entre deux frères au tempérament contradictoire. Les héritiers de la dynastie Kerkan, Eléa et Ergun, représentent en effet les deux faces du pouvoir : le premier se montre modéré, doué d’humanité, favorable au dialogue envers les détenus séditieux, quand le second, mû par un sentiment d’infériorité et aveuglé par la haine et la mégalomanie, en appelle à leur extermination. La caractérisation des Lektars n’est pas non plus sans intérêt, puisqu’ils voient se porter sur eux toutes sortes de jugements acrimonieux, en raison de leur rôle d’intermédiaires entre Tazma et les forces impériales et ce, alors même qu’ils disposent d’un statut à peine plus enviable que celui des prisonniers. À ces éléments, de la conservation du pouvoir kerkan au plan d’évasion des détenus, viennent se mêler une romance, la découverte d’un eldorado primitif (prétexte à une métaphore sur la peur et l’échange) et une conclusion malheureusement assez décevante.

Au dessin, Jorge Miguel fait mouche. Décors sophistiqués, scènes spectaculaires, expressions parfaitement restituées, mise en images ingénieuse (avec parfois des détails situationnels venant se greffer sur un plan d’ensemble, comme lors de l’exploration des réseaux souterrains) : l’illustrateur portugais offre au scénario de Sam Timel un écrin à la hauteur de ses ambitions. La première d’entre elles, qui n’a rien d’une sinécure, consistait sans doute à multiplier les axes de réflexion sans empeser le récit. Sapiens Imperium y parvient avec succès.

Aperçu : Sapiens Imperium (Les Humanoïdes associés)

Sapiens Imperium, Sam Timel et Jorge Miguel
Les Humanoïdes associés, juin 2021, 112 pages

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3.5

Fatherland, portrait individuel et familial

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Nina Bunjevac est une jeune dessinatrice canadienne d’origine serbe. Dans un style personnel où son talent saute aux yeux, elle décortique son histoire familiale mouvementée (pour revenir notamment sur la figure de son père), ce qui l’amène à évoquer l’histoire géopolitique de l’ex-Yougoslavie.

Sans doute pour bien se situer elle-même, Nina Bunjevac commence l’album au présent, soit à Toronto en 2012 alors que sa mère vient la voir à un moment où elle-même dessine. La première impression est d’ailleurs assez bizarre, car d’après l’apparence physique qu’elle donne à chacune, elle-même fait plus vieille que sa mère qu’elle dessine avec un visage rond et bien lisse, alors que Nina se représente avec un visage (le menton notamment) et une silhouette plus marqués.

Jusqu’où remonter ?

Pour raconter son histoire familiale, Nina va devoir remonter dans ses souvenirs et reconstituer une sorte de puzzle avec tout ce qu’elle a pu glaner comme informations, notamment auprès de sa grand-mère maternelle à la forte personnalité. Nina Bunjevac a vécu des allers-retours entre le Canada et l’ex-Yougoslavie, côtoyé ses grands-parents et entendu parler de l’Histoire de son pays selon des points de vues sans doute assez différents. Elle sait donc qu’il va lui falloir remonter de plusieurs générations pour comprendre et expliquer ce qui l’intéresse.

Peter Bunjevac (1936-1977)

Clairement, l’objet de ce roman graphique, c’est la figure du père de la dessinatrice. Du genre caractériel, il était pas mal isolé dans sa jeunesse. Cependant, lorsqu’on lui témoignait de l’affection, de la tendresse, il pouvait se montrer d’une incroyable fidélité. Ainsi, il a toujours entretenu une relation privilégiée avec sa tante Mara. Mais celle-ci n’a pas pu rester éternellement auprès de lui et le protéger à sa façon. Quand elle a dû s’éloigner de lui, Peter fut envoyé à l’école militaire. Mais sa personnalité était déjà forgée, capacités sentimentales quasiment réduites à néant, sans doute à cause des nombreuses violences (y compris familiales), dont il fut témoin depuis sa jeunesse en pleine guerre et ayant banalisé ses manifestations dans son esprit. Il fut très certainement marqué par son injuste éviction de l’armée. C’est ainsi qu’il prit la décision (logique familiale) de chercher une nouvelle vie sur le continent américain, au Canada. S’oubliant dans un travail abrutissant physiquement, il éprouva le mal du pays. Grâce à des petites annonces, il réussit à correspondre avec des compatriotes restés au pays, jusqu’à nouer une idylle qui se solda par son mariage et la naissance de ses trois enfants (2 filles, dont Nina). Mais son passé et ses origines l’imprégnaient et il intégra un groupe de nationalistes serbes bien décidés à agir, à la grande crainte de la mère de Nina qui finit par décider d’emmener ses filles voir leur grand-mère…

Fatherland

Plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, le titre fait référence à l’anglais motherland (équivalent français de « mère patrie »), il fait aussi bien allusion à la patrie d’origine de la famille Bunjevac qu’à l’univers mental du père de la dessinatrice. À vrai dire, le mot se rapproche plutôt de vaterland, son équivalent allemand.

Une artiste hors du commun

Le style graphique de la dessinatrice est vraiment particulier, avec un trait relativement épais et noir pour les grandes lignes et l’utilisation systématique du lignage pour remplir des espaces. Ce lignage est très régulier, même s’il ne recherche pas la perfection (aucun doute, il s’agit d’un lignage manuel). À l’occasion, l’artiste croise lignage vertical et horizontal ou dans tout sens lui permettant de donner des impressions de volume (en rendant compte du jeu des ombres) et enrichit cela d’un peu de pointillisme si nécessaire. C’est un travail très soigneux qui lui prend du temps (je l’ai vue à l’œuvre, quand elle m’a dédicacée cette BD, au festival de Colomiers 2019 où elle était l’invitée d’honneur). Le résultat définit un style vraiment personnel, bien mis en valeur par le noir et blanc, avec des dessins soignés, mais qui manquent un peu de vie. Cette sensation de statisme vient aussi du fait que de nombreux dessins sont faits d’après des photographies, le choix du noir et blanc accentuant un effet vieillot voulu (évocation d’un passé guère enthousiasmant, vision d’un pays un peu en retard par rapport à la vie en occident). Mais cela peut aussi correspondre à sa personnalité, son vécu. Rappelons que le personnage de son père donne l’impression d’être un peu handicapé côté sentiments. Le portrait qu’elle en dresse apparaît donc nettement moins lisse que celui qui fait la couverture. D’ailleurs, ayant lu Bezimena, sa BD suivante, mon sentiment est que Nina Bunjevac risque assez rapidement de se trouver un peu à l’étroit dans le cadre strict du neuvième art. On sent aussi que son histoire familiale a laissé des traces profondes dans son psychisme. Dessiner représente probablement pour elle un moyen privilégié pour s’exprimer, une façon de faire émerger des fantasmes qui mériteraient une analyse en profondeur. Elle n’a pas subi autant de violences directes que son père, mais, l’ayant côtoyé, elle porte en elle les conséquences du traumatisme évident qu’il traînait.

Une histoire marquante

La BD suit les aléas familiaux, fortement liés à l’évolution politique de l’ex-Yougoslavie. Impossible de comprendre l’histoire familiale sans évoquer l’histoire géo-politique de la région. Même si ce qu’elle explique consiste forcément en une simplification, elle se montre synthétique et pédagogue. Sans prétendre comprendre dans toutes ses subtilités la longue histoire de cette région marquée d’abord par la cohabitation entre Serbes et Croates, puis par des conflits aux allures impossibles, on comprend le casse-tête du territoire et des volontés nationalistes. La famille Bunjevac en représente un triste exemple, puisque le père de Nina a vu le jour dans une famille serbe habitant en Croatie. Les conflits ayant entraîné des déplacements de populations, la famille aurait pu emménager dans l’une de ces maisons libérées par la contrainte. Finalement, l’histoire politique évoquée par Nina Bunjevac est presque plus facile à comprendre que son histoire familiale qu’elle présente de façon non chronologique, évoquant les déplacements successifs entre le pays d’origine et le Canada selon les besoins de sa narration.

Fatherland, Nina Bunjevac
Ici Même, novembre 2014
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Les Implacables, de Raoul Walsh : The Tall Men

Les Implacables (The Tall Men), réalisé en 1955, marque le retour de Raoul Walsh au western, le premier volet d’une trilogie dont Clark Gable sera l’acteur emblématique. Suivront Le Roi et quatre reines (1956) et L’Esclave libre (1957). Les éditions Sidonis rééditent ce western atypique dans une version restaurée.

Les ingrédients du western

Les frères Allison, deux malfrats notables issus de l’armée confédérée, sont embauchés par un riche homme d’affaire (Robert Ryan) pour convoyer 5000 têtes de bétail du Texas au Montana. Une femme (Jane Russell) rescapée d’un raid sioux et des cow-boys mexicains acquis à la cause de Ben Allison (Clark Gable) sont du voyage. Les amoureux du western auront plaisir à retrouver dans The Tall Men la plupart des éléments constitutifs du genre : saloon bondé et joueurs de poker, bivouacs animés et feux de camp, empoignades viriles et attaques indiennes. De fait, le scénario est signé Clay Fisher, grand romancier de l’Ouest américain souvent adapté au cinéma.

Mise en scène XXL

Bien que le scénario s’annonce a priori très classique, The Tall Men est en réalité un western peu commun. A commencer par une première scène qui donne le ton. Deux cavaliers à la peine dans les montagnes enneigées du Montana aperçoivent au loin un homme pendu à un arbre. Réplique géniale de Clark Gable : « On approche de la civilisation ! » Du Raoul Walsh tout craché. Le cinéaste borgne est ici parfaitement à l’aise avec les grands espaces américains. En témoignent son utilisation immersive du cinémascope et la fluidité avec laquelle il filme la progression du troupeau à travers fleuves, prairies immenses et canyons. Du grand spectacle.

Rupture de ton

La Walsh touch se retrouve aussi dans la direction d’acteurs. En l’occurrence celle d’interprètes en pleine maturité – Clark Gable, Robert Ryan et Jane Russell-, qui se prêtent à un jeu sentimental digne des plus pures comédies romantiques. Avec cette rupture de ton Raoul Walsh continue son travail de hors-piste. La scène de cabotinage où Jane Russell et Clark Gable partagent une bicoque paumée est à ce titre tout à fait atypique. Jane Russell très à l’aise dans un rôle de brune qui ne compte pas pour des prunes et Clark Gable au machisme d’un autre âge dont on ne sait jamais s’il faut le prendre au premier ou au second degré. Étonnant.

 

Bande annonce :

 

Fiche technique :

    • Titre original : The Tall Men
    • Titre français : Les Implacables
    • Réalisation : Raoul Walsh
  • Scénario : Sydney Boehm et Frank S. Nugent d’après le roman The Tall Men de Henry Wilson Allen
  • Direction artistique : Mark-Lee Kirk, Lyle R. Wheeler
  • Décors : Chester L. Bayhi, Walter M. Scott
  • Costumes : Travilla et Charles Le Maire
  • Photographie : Leo Tover
  • Son : Harry M. Leonard, John D. Stack
  • Montage : Louis R. Loeffler
  • Musique : Victor Young
  • Cascades : Chuck Roberson
  • Production : William A. Bacher et William B. Hawks
  • Société de production : Twentieth Century-Fox
  • Société de distribution : Twentieth Century-Fox
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue : anglais, espagnol
  • Format : Couleur (DeLuxe) – 35 mm — 2,55:1 (CinemaScope) — son Stéréo 4 pistes (Western Electric Recording) (copies magnétiques), Mono (Western Electric Recording) (copies optiques)
  • Genre : Western
  • Durée : 122 minutes
  • Dates de sortie :
    • États-Unis : 22 septembre 1955 (première à Los Angeles)
    • France : 20 janvier 1956
    • Belgique : 24 février 1956

Contenu :

  • Combo DVD BLU-RAY + fourreau
  • Présentations du film par Bertrand Tavernier (21′), Patrick Brion (10′) et Michael Henry Wilson (6′)
  • Bande annonce
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Gatsby : la fête démesurée, entre vacuité bourgeoise et mélancolie

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Pour célébrer la fête du retour du cinéma, LeMagDuCiné revient en juin sur les grands moments de festivités au septième art. Si la fête représente souvent une réjouissance, un lieu de partage, de cérémonie et de joie, elle cache parfois des messages et des émotions plus complexes. Une situation qu’évoque particulièrement The Great Gastby de Baz Lurhmann, dont les scènes de fête constituent des séquences au faste et aux couleurs mémorables.

La fête, débauche d’une bourgeoisie exubérante et narcissique

Si tout le monde peut s’amuser, il est des réceptions auxquelles tout un chacun n’est pas admis. Des festivités réservées, sur invitation personnelle, au gratin de la société bourgeoise. Parmi ces fêtes privées, celles de Jay Gatsby dans The Great Gatsby restent uniques au cinéma.

Le jeune et mystérieux millionnaire, au passé trouble sujet à d’étranges conjectures, organise au sein de son manoir des soirées sensationnelles que convoitent des centaines d’invités issus de la haute société. A ces occasions récurrentes, Jay Gatsby donne à voir toute l’étendue de sa richesse, dans un déluge excentrique et exagéré de luxe, boissons, chansons, danses et paillettes. Presque tout est permis, jusqu’au saut dans la piscine, pour satisfaire et impressionner des convives en quête de plaisirs mondains sans limite.

Alors que l’hôte, de notoriété publique, demeure à l’écart de ses propres réceptions, les invités ont pour seul souci de se montrer, d’apparaître sous leur meilleur jour aux yeux de la société et de satisfaire leurs intérêts personnels. The Great Gatsby, et encore davantage le livre éponyme de F. Scott Fitzgerald, dénoncent implicitement avec ces scènes de festivités l’opulence d’une bourgeoisie égocentrique et individualiste. L’objectif est de gravir les échelons de la société, avec comme maxime « la fin justifie les moyens », en rencontrant par exemple des contacts utiles et puissants.

Comme s’il assistait lui-même aux festivités, le spectateur du film devient un observateur critique de cette société. En suivant le point de vue de Nick Carraway, le narrateur, qui assiste pour la première fois à une réception de Gatsby, le public se voit ouvrir les portes de l’immense manoir. Dans une séquence de près de cinq minutes, The Great Gatsby montre les premiers pas de Nick, arpentant la réception avec fascination et émerveillement. On assiste au balais incessant de l’arrivée des limousines, pleines à craquer, au service du champagne, aux danses et aux jeux du casino, jusqu’à l’arrivée surprise de Gatsby juste avant le bouquet de la soirée, un immense feu d’artifice.

Mais cet affichage démesuré de luxe et de richesse cache en réalité, en particulier pour le presque invisible Jay Gatsby, des émotions secrètes beaucoup moins gaies.

L’envers du décor festif, l’attente mélancolique d’un millionnaire solitaire

Si Jay Gatsby accueille dans son domaine des soirées extraordinaires, il ne s’y montre que très rarement. La quasi-totalité des invités et même du personnel ne l’ont d’ailleurs jamais vu. Ceci donne lieu à quelques rumeurs fantasques sur leur hôte. Pour autant les convives s’intéressent davantage à leur propre plaisir qu’à l’identité ou à l’histoire du célèbre millionnaire.

Le passé de Jay Gatsby se révèle progressivement au spectateur. Contre les apparences, Gatsby n’est pas issu d’un milieu aisé mais d’une famille pauvre de fermiers. Il a élevé son statut social grâce à son ami Dan Cody et à ses activités de trafiquant d’alcool.

Certes, Gatsby est obsédé par l’argent et le luxe, comme en témoignent largement les fêtes tenues à son manoir, mais celui-ci reste davantage pour lui un moyen qu’une fin. Gatsby n’aspire en réalité qu’à reconquérir Daisy, dont il est amoureux depuis des années. Daisy, qui aurait refusé de l’épouser en raison de son rang social, a préféré choisir Tom Buchanan, un mari infidèle qui ne la rend pas heureuse.

Ainsi, en organisant des réceptions somptueuses et en affichant sa richesse de façon outrancière, Gatsby espère secrètement que Daisy admire sa nouvelle place dans la société et réponde enfin à la passion obsessionnelle qu’il éprouve pour elle. Les soirées de Gatbsy représentent un ultime cri d’amour désespéré lancé à l’attention de Daisy.

Si Daisy est loin d’être insensible à cet amour, elle s’en tient à la morale bourgeoise et affirme aimer son époux lorsque Gatsby lui avoue enfin ses sentiments.  Gastby finit par mourir assassiné par Georges Wilson, ce dernier pensant à tort que le millionnaire a tué sa femme. Gastby, enterré dans la profonde indifférence, sera oublié de tous.

En définitive, dans The Great Gatsby, la fête, aussi somptueuse et colorée soit-elle, laisse donc au public, à travers les yeux d’un héros solitaire et mélancolique, un arrière-goût doux amer, entre luxe, extravagance et tristesse d’un amour impossible.

The Great Gatsby de Baz Lurhmann – Extrait – Scène de la fête

Minari de Lee Isaac Chung : Un apprentissage tout en sensibilités

Minari de l’Américano-Coréen Lee Isaac Chung réussit la gageure de raconter une belle histoire familiale sans verser dans le sentimentalisme. Les protagonistes de cette belle histoire de famille sont des caractères marqués qui permettent d’apporter du relief à un film assis sur des bases simples. Une vraie réussite qui intègre le plus délicat de deux mondes.

Synopsis :  Une famille américaine d’origine sud-coréenne s’installe dans l’Arkansas où le père de famille veut devenir fermier. Son petit garçon devra s’habituer à cette nouvelle vie et à la présence d’une grand-mère coréenne qu’il ne connaissait pas.

Still Walking

 Minari, de l’Américano-Coréen Lee Isaac Chung fait penser de prime abord au récent Falling de Viggo Mortensen. Une fois que l’on sait, et même si on l’a deviné fortement, que le film est semi-autobiographique, on comprend alors pourquoi ce sentiment familier d’un déjà-vu. Dès lors que l’on voit le petit David (adorable Alan Kim) en action, le  fils du couple de migrants coréens Monica et Jacob Yi au  centre du métrage, il nous saute aux yeux que le film contient une vérité qui va au-delà des performances du petit acteur, comme Viggo Mortensen incarnait un personnage créé en partie avec ses souvenirs. Ici, David est le véritable protagoniste de Minari, et représente avec beaucoup de justesse le cinéaste au même âge.

Sous le soleil éclatant de l’Arkansas, une camionnette de déménagement conduite par Jacob (Steven Yeun, la star montante d’Hollywood) précède la voiture de la famille Yi, conduite elle par Monica (la Coréenne Yeri Han),  jusqu’à une sorte de préfabriqué sur roues au milieu de nulle part. Amusés par l’originalité, David et sa grande sœur Anne (Noel Kate Cho) se ruent vers leur nouvelle « maison », tandis que Monica semble consternée et déçue par cette drôle de terre promise. Jacob son mari avait réussi à la convaincre de quitter ses amies en Californie, pour un nouveau départ qu’elle imaginait plus riant, et surtout moins isolé, car leur petit David a des problèmes cardiaques qui auraient nécessité de vivre proche d’un hôpital.

De métier, les Yi sont sexeurs de poussin, une spécialité coréenne prisée dans le monde entier qui consiste à reconnaître presque dès l’éclosion, les poussins mâles, inutiles aux yeux de l’aviculteur, des femelles. A la place de ce métier qu’ils continuent d’exercer dans ce nouveau lieu, Jacob souhaite développer une ferme spécialisée dans les légumes qu’il souhaite vendre à tous les migrants jusqu’à plusieurs heures à la ronde.

L’un des thèmes principaux de Minari est ainsi l’American Dream, un rêve de gloire, de richesse, de transmission, que Jacob poursuit de tout son être, parfois au détriment des siens. Migrants de première génération, les Yi ont de vraies allures de pionniers avec leur quasi-roulotte, et leur terre à dompter. Le cinéaste restitue l’enracinement  de cette famille dans leurs terres américaines tout en préservant son identité coréenne. Le film montre du coup beaucoup de similitudes avec des films familiaux japonais de Ozu, Hirokazu KoreEda, ou encore de Kiyoshi Kurosawa.

En parallèle de sa première thématique, Chung dépeint avec simplicité, malgré une musique qui aurait gagné à être plus discrète, une histoire familiale intime et touchante, transgénérationnelle, surtout lorsque la grand-mère arrive tout droit de la Corée du Sud. Sa cohabitation, notamment avec David qui partage sa chambre, est délicieuse ; le personnage est truculent, et a mérité à l’actrice qui l’interprète (Yuh-Jung Youn) l’Oscar du meilleur second rôle féminin, ainsi que de nombreux autres prix. Grand-Mère « sent la Corée », met des sous-vêtements d’homme, mais elle devient le pilier d’une maisonnée submergée par les aléas de la ferme. Elle devient le pilier d’un film qui  gagne en rythme par sa présence, en piquant dans une famille finalement sans histoire.

Malgré quelques drames qui surviennent dans sa dernière partie, des drames dont on aurait pu s’affranchir sans craindre d’affadir le film,  Minari est un véritable feel-good movie, sans que cela ait une quelconque connotation péjorative. Leurs valeurs de travail, de famille et de foi chrétienne (la Corée est un pays majoritairement chrétien) ne véhiculent que des sentiments positifs, parce que sans doute vécus à hauteur d’enfant, jusqu’au pasteur de leur Eglise qui s’exclame « quelle famille magnifique ! ». Comme le minari tutélaire, une sorte de cresson d’eau asiatique très prisé en Corée et qui pousse un peu partout, la famille Yi s’accroche plutôt bien à leur nouvelle vie idyllique, exempte de racisme, nimbée d’une empathie totale qui n’existe que dans les films, et le spectateur, pour une fois, ne peut en être que ravi…

 

Minari– Bande annonce

 

 

 

Minari – Fiche technique

 

Titre original : Minari
Réalisateur : Lee Isaac Chung
Scénario : Lee Isaac Chung
Interprétation : Alan S. Kim (David), Yuh-Jung Youn (Soonja), Steven Yeun (Jacob), Yeri Han (Monica), Noel Cho (Anne), Will Patton (Paul)
Photographie : Lachlan Milne
Montage : Harry Yoon
Musique : Emile Mosseri
Producteurs: Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Christina Oh
Maison de production : Plan B Entertainment
Distribution (France) : ARP Sélection
Récompenses :  meilleure actrice dans un second rôle aux Oscars et aux BAFTA 2021, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  23 Juin 2021
Etats-Unis – 2020

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Dédée d’Anvers et les débuts de Simone Signoret

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier rôle de Simone Signoret, le film d’Yves Allégret est peut-être le véritable début de la carrière de la grande actrice. Trois ans avant la noirceur absolue de Manèges, Yves Allégret, Simone Signoret et Bernard Blier construisent un drame fort et humain.

Dédée d’Anvers commence par l’image d’une femme, debout sur un quai et regardant les bateaux partir et arriver. Parmi les grandes réussites du film, il faut noter que le réalisateur, Yves Allégret, parvient parfaitement bien à rendre cette ambiance portuaire que l’on avait déjà pu sentir auparavant dans un film comme Quai des brumes, de Marcel Carné. La brume, les bistrots sur les quais remplis de marins venant de tous horizons, les rues aux pavés mouillés, tout est réuni et participe de l’atmosphère si particulière de ce genre de film.
Le décor portuaire est presque obligatoirement rattaché au thème du départ, à la question de savoir qui part et qui reste, ou s’il est possible de partir ou non. Or, dès les premières images, nous avons une jeune femme debout sur le quai et les bateau qui circulent. Yves Allégret implante d’emblée le contraste entre immobilisme et mouvement. Le film se jouera, bien entendu, là-dessus.
Dédée d’Anvers se construit comme une tragédie en trois actes. Le premier acte présente la situation. Très vite, nous apprenons que Dédée est une prostituée, et une des plus onéreuses de la ville. Elle-même se définit comme “une femme qui aime trop les hommes”. Elle est l’exemple de la femme prisonnière de sa condition sociale.

« _ Est-ce que tu te plais ici ?
_ Si je ne me plaisais pas, je partirais.
_ C’est vrai, dans la vie on fait toujours ce qu’on veut”

La réplique est, bien entendu, d’une noire ironie, et rentre parfaitement dans la thématique du film : le portrait d’une femme enfermée, emprisonnée dans une ville étrangère et dans un métier qu’elle ne veut plus assumer. Une femme sans liberté.
Cette absence de liberté est symbolisée par un personnage, Marco (interprété par l’immense Marcel Dalio, un des seconds rôles les plus importants du cinéma français). Il est le souteneur de Dédée. C’est un personnage violent, brutal, intolérant, frustré de n’être qu’un second couteau. Il est un faible qui se fait passer pour un dur, qui aime “prendre des poses”. Dans la maison gérée par Monsieur René (Bernard Blier, forcément génial), Marco n’est toléré que parce qu’il “gère” Dédée. Il représente tout ce qui enferme la jeune femme, tout ce qui l’emprisonne. La question de la liberté se focalisera donc autour de ce personnage.

Le deuxième acte sera déclenché par l’arrivée d’un autre personnage. Il s’appelle Francesco, il est italien et, forcément, c’est un marin. Il représente l’exact opposé de Marco. Francesco est un homme respectueux. Il représente aussi le romantisme de l’aventurier, certes pas forcément honnête, mais qui est capable d’emmener Dédée en voyage.
L’espoir est tel que même René soutient Dédée dans sa volonté d’émancipation face à Marco. Cependant, un sentiment de tragédie plane sur le film.
Allégret sait ne pas employer de gros moyens ou de lourds sabots. Son film reste réaliste, sa réalisation est subtile et jamais trop appuyée. Dès le début, on sent que cet amour avec Francesco ne se concrétisera jamais par une véritable liberté pour Dédée. On sent partout l’ombre de Marco ; il est là comme un danger permanent, menaçant Dédée même à distance.

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier film de Simone Signoret, il est possible de situer ici le véritable début de sa carrière. En tournant pour la première fois devant la caméra de son mari de l’époque, Simone Signoret déploie tout son art d’un jeu intériorisé. Son personnage de femme soumise qui va se libérer par amour est marquant et digne des grands drames du cinéma français.
L’actrice est aussi formidablement bien entourée, l’ensemble du casting étant d’une qualité rare. Le travail sur les décors et l’ambiance est également une belle réussite. En bref, tout contribue à créer une sorte d’écrin où peut se développer le jeu de Signoret, Blier et Dalio, trio exceptionnel formé de quelques-uns des meilleurs interprètes du cinéma français de l’époque.

Dédée d’Anvers : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=ieNknTrDp8s