La journaliste Coralie Lemke publie aux éditions Premier Parallèle Ma Santé, mes données, un essai portant sur la manière dont nos informations les plus intimes, celles ayant trait à notre santé, sont ciblées et circulent, le plus souvent à notre insu.
En décembre 2019, le gouvernement français lançait un organisme de collecte massive des données publiques de santé, le Health Data Hub. Pour assurer sa gestion, un partenariat avec Microsoft fut signé. En Grande-Bretagne, le NHS a choisi quant à lui de s’associer à Amazon. Doctolib et ses 45 millions de comptes ouverts en France transmettent des données qui ne sont pas chiffrées d’un bout à l’autre du processus de traitement. Quant à la sécurisation du matériel informatique dans les hôpitaux et les cabinets privés, il souffre d’un manque d’investissements, tant en temps qu’en argent. Dans Ma Santé, mes données, Coralie Lemke raconte par le menu la manière dont nos données médicales circulent d’un pays à l’autre, ne sont que partiellement pseudonymisées ou s’échangent sur le Darknet après avoir été piratées. Même si une batterie de lois (dont le RGPD) sont censées protéger nos informations les plus intimes, leur numérisation, l’usage de plateformes en ligne et le piratage dont elles font l’objet les vulnérabilisent considérablement.
Quelques faits rapportés par la presse ces dernières années – et figurant en bonne place dans l’ouvrage – suffisent probablement à attester de la difficulté de se prémunir face aux activités malveillantes : les 6000 ordinateurs du CHU de Rouen infectés fin 2019, ce qui a eu pour effet de réduire l’activité hospitalière pendant plusieurs jours ; les rançongiciels ayant visé récemment plusieurs structures de santé, dont hôpital de Villefranche-sur-Saône ou l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris ; le NHS piraté en 2017, avec des dizaines d’hôpitaux britanniques contraints de reporter leurs opérations… Coralie Lemke rappelle en outre que 176,4 millions de dossiers médicaux ont déjà été compromis aux États-Unis entre 2010 et 2017, qu’en France, 491 000 personnes se sont réveillées un matin avec leurs informations les plus intimes dévoilées sur la toile ou qu’il est impossible de savoir à qui IQVIA revend les données qu’elle récolte notamment auprès des pharmacies françaises…
Il existe un vrai marché de courtage des données. Et c’est parce qu’elles sont difficiles à amasser que les informations concernant notre santé ont tant de valeur. Coralie Lemke rappelle d’ailleurs qu’il est difficile, pour un hôpital, d’observer les recommandations selon lesquelles il ne faut pas accéder aux demandes des hackers : quand ces derniers s’approprient et cryptent tous vos rendez-vous médicaux, n’est-il pas plus facile de verser quelques dizaines de milliers d’euros plutôt qu’arrêter complètement les consultations ? Mais les pirates informatiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg : les GAFAM, les objets connectés (dont les montres), les appareils de type Alexa en savent beaucoup plus sur votre santé que ce qu’ils veulent bien en dire. Coralie Lemke précise d’ailleurs que « tout ce que les GAFAM peuvent espérer en récoltant autant de paramètres à notre sujet, c’est de pouvoir un jour les utiliser pour leurs propres offres d’assurances ou les partager avec d’autres sociétés ». Et à cet égard, notons qu’en 2014, l’assureur AXA a noué un partenariat avec Withings, le leader des objets connectés en matière de santé. Un exemple pour le moins édifiant.
Très documenté, Ma Santé, mes données permet de mieux considérer l’un des enjeux les plus importants des années à venir. Coralie Lemke ne cesse de le marteler : les données de santé sont toujours plus convoitées et les législations en vigueur peinent à les protéger. Ainsi, « près de 99,93 % des plaintes déposées devant la Data Protection Commission (DPC), l’équivalent de la CNIL en Irlande, n’aboutissent pas. En 2020, 10 000 plaintes ont été déposées à la DPC. Seules six à sept décisions formelles devraient être rendues en 2021, soit 0,07 % des plaintes enregistrées. » Quand on sait que les sièges européens des GAFAM se trouvent en Irlande, il y a effectivement lieu de s’en inquiéter…
Ma Santé, mes données, Coralie Lemke Premier Parallèle, septembre 2021, 240 pages
Dans son Introduction à Howard S. Becker, publiée dans l’excellente collection « Repères » des éditions La Découverte, le professeur de sociologie Philippe Masson met l’accent sur le caractère non conventionnel de cet intellectuel formé à l’Université de Chicago et devenu spécialiste des déviances.
Ce n’est pas une injure que d’affirmer qu’Howard Becker n’est pas le sociologue américain le plus commenté de France. Mais c’est précisément, à notre sens, ce relatif anonymat qui justifie que les éditions La Découverte proposent un éveil à ses travaux et sa méthodologie à travers la collection « Repères ».
Philippe Masson s’y emploie avec didactisme, en rappelant notamment les limites de la prétendue « École de Chicago », mais aussi ce qui distingue Becker de la plupart de ses pairs : l’absence de cathédrale méthodologique ou théorique, des ouvrages hétéroclites, l’appropriation des romans ou de la photographique (pour ne citer que ces exemples) à des fins sociologiques, un discours limpide ayant si besoin recours à des cas imaginaires, l’affirmation selon laquelle la théorie est insuffisante pour restituer toute la complexité du monde, l’usage du « comment » en lieu et place du « pourquoi », une sociologie empirique et pragmatique qui fait volontiers son deuil de la méthodologie classique, la primauté accordée à la rédaction sur la littérature scientifique…
Howard Becker est notamment connu pour ses ouvrages Outsiders ou Boys in White, caractérisés par une observation participante. Outsiders est passé à la postérité pour son étude de la déviance. Pour Becker, la déviance est le produit d’interactions et naît de normes socialement partagées et entretenues. Elle n’est l’apanage d’aucun groupe social ni d’aucune catégorie d’actes. Dans Les Mondes de l’Art, le sociologue américain décrit la production de toute œuvre d’art comme une entreprise collective s’appuyant sur un réseau de coopération. Il s’interroge aussi sur les lignes de démarcation de l’art et sur les problèmes de définition inhérents à ce statut particulier. Philippe Masson revient amplement sur ces ouvrages, tout comme il présente l’interactionnisme symbolique, ce que Becker a pu tirer du monde du jazz (savoir partagé, répertoires spécifiques, tensions entre stabilité et changement…) ou encore le rôle des comparaisons, les cas marginaux et les problèmes d’échantillonnage.
Nos actes sont le fruit d’ajustements situationnels et d’engagement (impliquant des « paris adjacents »). Les carrières des institutrices de Chicago, analysées par Becker, permettent d’objectiver cette théorie, mais aussi d’aborder la problématique des milieux sociaux (des élèves) porteurs de difficultés spécifiques (notamment vis-à-vis des parents). Dans son opuscule, Philippe Masson met ainsi en lumière les nombreux travaux d’Howard Becker et questionne sa place dans les courants de la sociologie. Une heureuse tentative d’initiation.
Introduction à Howard S. Becker, Philippe Masson La Découverte, août 2021, 128 pages
Symbole d’une décennie contestataire et fortement politisée, dominée par l’intelligentsia d’extrême-gauche, le Lion d’or attribué en 1966 à La Bataille d’Alger de l’Italien Gillo Pontecorvo secoua la Mostra de Venise et provoqua le rejet et l’indignation de la délégation française. Quatre ans à peine après sa conclusion, les plaies du conflit algérien étaient encore béantes, et le film fut considéré comme un outil de propagande du nouveau régime, façonné par un cinéaste marxiste. Trois ans plus tard, les tensions politiques finissent par éclater en Italie, qui entre dans ses « années de plomb » marquées par le terrorisme et les violences de rue. Dans ces conditions, le festival vénitien n’attribua plus de prix à partir de 1969, fut carrément annulé à trois reprises, et ne fit son retour dans un climat apaisé qu’en 1980. Un demi-siècle après la sortie du film, alors que l’Algérie alimente à nouveau les débats (tant par son actualité socio-politique qu’à travers le « devoir mémoriel » que son gouvernement exige de la France), revoir La Bataille d’Alger comme œuvre filmique et objet politique est à la fois passionnant et nécessaire.
Domination italienne et cristallisation politique
Les années 1960, période de bouleversements socio-politiques s’il en est, voient aussi le Festival de Venise opérer une mutation. Alors que le Lion d’or, récompense la plus prestigieuse introduite en 1949, n’a été attribué qu’une seule fois à un film italien au cours de la décennie précédente (Roméo et Juliette, mis en scène par Renato Castellano, coproduction anglo-italienne aujourd’hui complètement oubliée), 1959 inaugure une période faste pour le cinéma national. Le double Lion d’or attribué au Général Della Rovere (Rossellini) et La Grande Guerre (Monicelli) est en effet le prélude à pas moins de cinq récompenses suprêmes accordées à des films italiens dans les années qui suivent, dont quatre de suite entre 1963 et 1966. Et encore le public fut-il scandalisé lorsque le Lion d’or échappa à Visconti en 1960, Le Passage du Rhin d’André Cayatte ayant été préféré à Rocco et ses frères – le maestro italien obtiendra enfin le prix convoité en 1965 avec le moins réputé Sandra.
A ce temps fort italien s’ajoute l’air du temps, chargé d’une fragrance contestataire de plus en plus soufrée. Les arts, et en particulier la littérature et le cinéma, se chargent d’un discours politique très affirmé. A la Nouvelle vague française, dont les cinéastes dits de la « Rive gauche » sont marqués à gauche du spectre politique (Varda, Resnais, Marker), répondent les prémisses du cinéma politique italien, qui connaîtra son heure de gloire dans les années 1970. A la différence de la Nouvelle Vague, le cinéma transalpin s’intéresse moins aux expérimentations formelles et narratives qu’aux problèmes socio-politiques, ce dont témoignent par exemple Salvatore Giuliano (1961) et (surtout) Main basse sur la ville (1963) de Francesco Rosi, mais aussi le sous-texte souvent politique de la comédie italienne – également en plein essor – ou encore les premières œuvres d’un certain Pasolini. L’agitation soixanthuitarde donnera l’impulsion définitive au cinéma politique. Dans un contexte de Guerre froide et d’héritage de la période fasciste, les affrontements politiques prennent une tournure tragique, les violences de rue et les attentats terroristes organisés par une nébuleuse d’extrême-gauche (Lotta continua, Prima Linea, Brigades rouges…) et d’extrême-droite (Ordine nuovo, Avanguardia Nazionale, Ordine Nero…) faisant de nombreuses victimes. Ironiquement, c’est dans ce climat électrique que le cinéma politique italien atteindra le sommet de son expression artistique : Rosi, Petri, les frères Taviani, Bertolucci, Scola, Pontecorvo, Monicelli, Maselli, Damiani y abordent tous, de près ou de loin, frontalement ou par la bande, les sujets socio-politiques brûlants, souvent avec un talent exceptionnel. Ajoutons-y encore l’iconoclasme virulent de Marco Ferreri, les provocations de plus en plus imperméables de Pasolini (Théorème, Porcherie et Salò) et, bien sûr, dans le foisonnant cinéma bis, la naissance du poliziottesco, probablement le reflet le plus littéral de ces années de plomb.
Le boycott français
Retour au Festival de Venise en 1966. Deux ans avant Mai 68, le jury décide d’attribuer le Lion d’or à La Bataille d’Alger (La Battaglia di Algeri), un film à l’enjeu politique évident puisqu’il reconstitue, comme son titre l’indique, la fameuse bataille qui vit les parachutistes français employer les grands moyens pour mettre fin aux attentats terroristes meurtriers organisés par le FLN, de janvier à octobre 1957. Le sujet est explosif : quatre ans à peine après la fin du conflit algérien, bien des plaies restent ouvertes entre la France et l’Algérie. Alors, quand un long-métrage traitant d’un des épisodes les plus marquants et les plus polémiques de la guerre est présenté à Venise, la délégation française refuse d’abord d’assister à la projection. Le fait que le film soit une coproduction italo-algérienne et que le responsable FLN de la zone d’Alger pendant la guerre, Yacef Saâdi, ait produit le film et y tient son propre rôle, ne fait évidemment qu’exciter l’irritation côté français. Alors que Au hasard Balthazar de Robert Bresson et Fahrenheit 451 de François Truffaut figurent parmi les œuvres pressenties pour le Lion d’or, la surprise est immense lorsque ce dernier échoit au film controversé. Très remontée contre le jury, la délégation française s’oppose formellement à cette décision. L’accueil ultérieur du film en France ne sera pas meilleur… puisqu’il sera tout simplement interdit ! Quelques années à peine après l’indépendance algérienne, le rapatriement dramatique des pieds-noirs et la tragédie des harkis, le public français n’est logiquement pas encore prêt à affronter ce sujet au cinéma. Des projections du film en 1980 (Béziers) et 1981 (Paris) sont même la cible d’attentats, preuve que le traumatisme algérien n’a pas encore été digéré. La Bataille d’Alger, considéré comme un film de propagande, restera censuré en France jusqu’en 2004.
Le sujet, les conditions de réalisation et, surtout, l’époque de la sortie du film expliquent donc que celui-ci fut initialement jugé à travers un prisme essentiellement politique, du moins en France. Son aspect polémique sera pourtant rapidement dépassé par le succès qu’il obtint et l’influence extraordinaire qu’il exerça. La Bataille d’Alger glana en effet de nombreuses récompenses et figure encore aujourd’hui dans d’innombrables classements listant les meilleurs œuvres cinématographiques, ce qui en fait sans conteste un des films italiens les plus célèbres de tous les temps. Bien des metteurs en scène se sont réclamés de son influence, parmi lesquels Steven Soderbergh, Stanley Kubrick ou Ken Loach. On ne compte plus les critiques dithyrambiques à son sujet, à sa sortie et bien après, à l’exception notable des Cahiers du cinéma, une publication pourtant peu suspecte d’accointances avec les milieux colonialistes ou militaires français… L’impact du film dépassa le cadre artistique, puisque les techniques de guérilla urbaine qui y sont décrites de manière quasi-documentaire inspirèrent à l’époque plusieurs mouvements terroristes, parmi lesquels l’IRA et les Black Panthers. Il n’est pas jusqu’au Pentagone qui, à l’aube des années 2000, montra le film à certains cadres militaires afin qu’ils puissent faire face, en Irak, à des situations qui rappelaient celles vécues par l’armée française à Alger près de cinquante ans plus tôt !
Gillo Pontecorvo, cinéaste engagé
La Bataille d’Alger est réalisée par Gillo Pontecorvo, un cinéaste italien de confession juive, étudiant en chimie qui passa au journalisme et enfin au cinéma. Son inclination politique se dessine très tôt, dès l’université (à Pise) où il entre en contact avec des étudiants et professeurs de gauche. Avec son frère Bruno, il se rend à Paris en 1938 pour fuir l’antisémitisme croissant en Italie. Dans la Ville Lumière, il devient notamment l’assistant du documentariste néerlandais et marxiste Joris Ivens (qui fera partie du jury vénitien qui décernera le Lion d’or au film de Pontecorvo en 1966 !), et fréquente d’autres personnalités de gauche comme Picasso ou Sartre. En 1941, il adhère au Parti communiste italien et organise la résistance dans la région de Milan entre 1943 et la fin de la guerre. Son frère Bruno, physicien nucléaire reconnu, fait défection vers l’URSS en 1950. Comme beaucoup d’autres, Pontecorvo rompt avec le Parti communiste en 1956 à la suite de la répression soviétique de l’insurrection de Budapest, mais il continuera à se réclamer du marxisme.
Après un premier film remarqué qui témoigne déjà de son approche réaliste des drames sociaux (Un dénommé Squarcio/1957, avec Yves Montand et Alida Valli), Gillo Pontecorvo réalise un film controversé en 1960, Kapò, traitant d’une tentative d’évasion d’une jeune fille juive d’un camp de concentration nazi. Accusé de maniérisme et d’exploitation mélodramatique d’une histoire tragique, le cinéaste natif de Pise n’en rencontre pas moins un réel succès tant critique que commercial. Il se fait ensuite discret pendant six ans, revenant sur le devant de la scène avec un nouveau film sur un sujet ô combien sensible, La Bataille d’Alger, qui sera le plus grand succès de sa carrière. Il ne tournera ensuite plus que deux longs-métrages : Queimada (1969), nouvelle histoire de révolte populaire contre une puissance coloniale, un récit cette fois imaginaire, situé sur une île des Caraïbes, dominé par l’interprétation de Marlon Brando, et, bien plus tard, Opération Ogre (1979), qui traite du terrorisme basque à la fin de la période franquiste. Une carrière cinématographique marquée par des œuvres à forte charge politique, donc, qui s’achève par une série de documentaires pour le cinéma et la télévision (notamment Ritorno ad Algeri en 1992, suite documentaire à son film le plus célèbre), et un mandat de directeur de la Mostra de Venise entre 1992 et 1996. Il meurt en 2006, à l’âge de 86 ans.
Un film politique qui réactive formellement le néoréalisme
C’est la vision de Païsa, en 1946, qui décida Gillo Pontecorvo à se lancer dans la réalisation. Vingt ans plus tard, les leçons du maître Rossellini n’ont pas été oubliées. Tournée en noir et blanc, La Bataille d’Alger s’attache en effet à une approche brute et ultra réaliste qui saisit le spectateur, qui se retrouve comme plongé au cœur de la Casbah d’Alger en 1957. Diverses techniques ont été employées pour conférer aux images une impression de bande d’actualité ou de documentaire, et les nombreuses séquences filmées caméra à l’épaule dans les ruelles tortueuses d’Alger assurent une fiévreuse promiscuité avec les personnages, surtout dans les scènes de foule qui ont mobilisé de nombreux figurants. Ces marqueurs formels associés au thème d’une population urbaine qui se soulève fait de l’œuvre une sorte de « Rome, ville ouverte au Maghreb ».
Les principes du cinéma vérité ne peuvent toutefois faire oublier la virtuosité de la mise en scène, qui ménage de nombreuses séquences impressionnantes : les « bouclages » de la Casbah par les troupes parachutistes françaises, les manifestations de rue et la panique qui s’empare de la foule, les attentats terroristes, l’armée brisant la grève décrétée par le FLN, ou encore la fin d’Ali la Pointe, « dernier des Mohicans » qui, sans dire un mot, accepte de mourir dans sa cache dynamitée par l’armée, sous le regard des habitants juchés sur les toits alentours. Tant de grands moments de cinéma « cachés » sous le vernis du réalisme documentaire, agrémentés de la musique, composée par Pontecorvo et son ami Ennio Morricone, tantôt dramatique tantôt tribale et répétitive, mais toujours mise au service du film.
Le tour de force du cinéaste – dont on rappelle qu’il ne s’agit que de son troisième long-métrage – est décuplé lorsqu’on prend en compte qu’à une exception près, tous les comédiens sont non professionnels. Seul Jean Martin, vétéran d’Indochine et ancien résistant, écarté du théâtre pour avoir signé en 1960 le Manifeste des 121 (« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie »), était un comédien de métier. Il interprète le rôle du colonel parachutiste Mathieu, sorte de mélange entre Massu, Bigeard et Trinquier. Ali la Pointe est interprété par Brahim Haggiag, un paysan sans instruction découvert par Pontecorvo sur un marché d’Alger. Quant à l’ancien responsable du FLN et futur sénateur algérien Yacef Saâdi, son livre Souvenirs de la Bataille d’Alger (1962) servit d’inspiration au film. Comme indiqué plus haut, il y joue par ailleurs son propre rôle de responsable FLN de la zone autonome d’Alger. Samia Kerbash, qui joue le rôle de Fatiha, fut également membre du FLN. S’il faut souligner que la prestation de la plupart des comédiens est loin d’être parfaite, cela représente le parti pris du film.
Le regard dépassionné que permet le recul historique nous force aussi à admettre une relative neutralité du propos. Même si Pontecorvo et les producteurs de La Bataille d’Alger éprouvaient une sympathie évidente vis-à-vis de la cause indépendantiste algérienne, et même si le régime algérien l’a pleinement soutenu, le film ne prend jamais clairement parti, demeurant au contraire dans l’action, au plus proche des faits reproduits avec fidélité. On a déjà évoqué la précision de la reconstitution des événements historiques et des méthodes employées aussi bien par le FLN que par l’armée. Il faut y ajouter que les membres du FLN (à l’exception de Saâdi, sans doute) ne sont guère idéalisés. Ainsi, le passé de délinquant et de proxénète d’Ali la Pointe est clairement évoqué, ainsi que les rivalités entre les leaders algérois du mouvement. La cruauté des attentats tuant des innocents filmés l’instant d’avant en toute insouciance, est montrée sans distanciation ni complaisance. Du côté français, pas de manichéisme non plus, Jean Martin interprétant un officier intelligent, digne et cultivé. Un militaire envoyé à Alger pour y mettre fin à la violence, et qui va s’acquitter de sa tâche en étudiant les méthodes et l’organisation du FLN, et en mettant en place une riposte implacable. Les séances de torture, sujet ô combien délicat, sont rares et, là encore, montrées avec sobriété et réalisme : les soldats s’acquittent de leur tâche sans passion cruelle et, une fois la victime passée aux aveux, lui offrent une cigarette, la tension retombant soudain. Loin des fantasmes et de l’hystérie moralisante, le film a le mérite de placer le spectateur au cœur de l’action, ce qui permet de mieux comprendre et de moins juger. Si l’on est en droit de critiquer l’usage de la torture par l’armée française, il faut ainsi rappeler la violence aveugle qui s’était emparée d’Alger, les innombrables victimes civiles qu’elle fit, la difficulté de vaincre un ennemi invisible et non conventionnel (les guerres récentes n’ont fait que confirmer cette réalité)… et le retour à la paix permis par ces méthodes contestables, qu’on le veuille ou non. Dans l’autre camp, le courage et la détermination des combattants du FLN, qui appliquent parfaitement les principes de la guérilla, forcent le respect.
L’Algérie, une plaie qui reste ouverte
Revoir La Bataille d’Alger aujourd’hui, alors que l’Occident ne cesse de revisiter/réécrire son passé à travers d’incessantes démonstrations de « repentance », laisse une drôle d’impression. Comme si le temps s’était figé. Pendant la guerre d’Algérie, le FLN et sa branche armée l’ALN, qui comptait à peine un millier d’hommes en 1954, parvint à créer l’unité algérienne en cristallisant progressivement l’opposition du peuple autochtone contre le colonisateur français. Aujourd’hui, le gouvernement algérien, lointain héritier des héros de la guerre d’indépendance, applique toujours les mêmes recettes éculées, dans ce qui est devenu une sordide parodie d’un combat jadis légitime. En Algérie même, plus personne n’est dupe de l’incurie du « Système » qui accapare le pouvoir depuis plus de cinquante ans. Economiquement sain et exportateur de multiples denrées agricoles à l’indépendance, le pays est aujourd’hui au bord du gouffre, selon l’avis de la plupart des spécialistes. L’Algérie ne produit plus de quoi nourri ni vêtir sa population, elle importe pratiquement tout de l’étranger et vit uniquement de la rente des hydrocarbures (pétrole et gaz). Un jeu non pas dangereux, mais carrément irresponsable, d’autant plus que les réserves s’épuisent rapidement et qu’aucun nouveau gisement important n’ait été découvert récemment. Il n’est pas jusqu’au Premier ministre algérien de l’époque, Abdelmalek Sellal, qui ait déclaré en 2014 que « d’ici 2030, l’Algérie ne sera plus en mesure d’exporter les hydrocarbures, sinon en petites quantités seulement (…). D’ici 2030, nos réserves couvriront nos besoins internes seulement ». Pour bien saisir la catastrophe annoncée, précisons qu’à l’heure actuelle, le pays paie 99% de ses importations (y compris de nombreux besoins de première nécessité) par les recettes tirées des hydrocarbures…
A cette rapide dégradation économique s’ajoutent une corruption endémique du pouvoir politique qui ne tient qu’à des habitudes clientélistes dont il ne se cache même pas, par exemple le nombre surréaliste de deux millions d’anciens « moudjahidines » de la guerre d’indépendance, dont les trois quarts seraient tout simplement des imposteurs, mais qui constituent le noyau dur de la clientèle gouvernementale. Ce régime à bout de souffle, qui ne peut plus masquer ses failles béantes alors que les inégalités sociales et le chômage explosent, fait face depuis deux ans au « Hirak », immense vague de contestation populaire survenue après l’annonce du Président Bouteflika (84 ans et impotent) de briguer un cinquième mandat (!) Acculé, le gouvernement a fait semblant d’apporter du changement en déposant Bouteflika et en épurant ses soutiens, mais le pouvoir reste bel et bien dans les mains de la caste militaire qui le tient depuis l’indépendance (élection d’Abdelmadjid Tebboune, 75 ans, ancien membre du FLN). Il semble évident que, sans la survenue providentielle de la pandémie de COVID-19, le Hirak aurait emporté les reliques du pouvoir algérien.
Dans ces conditions, dos au mur, le gouvernement algérien sort sa dernière carte, son joker : détourner l’hostilité en cristallisant l’opinion algérienne contre l’ancien colonisateur. D’où les nombreuses exigences officielles d’excuses françaises, d’admission de crimes plus outranciers les uns que les autres… et bien sûr des réparations qui vont avec. Ces pressions et chantages visent ainsi avant tout à une augmentation des visas pour les ressortissants algériens, ainsi qu’à obtenir des avantages économiques et diplomatiques. Face à elle, l’Algérie a trouvé une France qui ne demande qu’à s’auto-flageller sans prendre en compte les réalités algériennes pourtant dénoncées dans le pays même et contre lesquelles la population s’est soulevée. Acceptant d’endosser la responsabilité de tous les maux algériens, Emmanuel Macron ne ménage pas ses efforts visant à un « apaisement des mémoires », dont le dernier avatar est le fameux rapport commandé à l’historien Benjamin Stora. Or non seulement ce rapport fut largement critiqué, mais il n’a aucunement contribué à « apaiser » le gouvernement algérien, dont les appétits ont d’autres motivations que la réparation des « crimes coloniaux », cela va sans dire…
La Bataille d’Alger n’a pas pris une ride. Mieux encore, il permet d’appréhender la réalité algérienne actuelle et les relations franco-algériennes avec un regard à la fois informé et dépassionné. Bien des années après les combats, terribles mais d’où jaillirent de grands élans et d’authentiques héros, ne restent aujourd’hui que la médiocrité humaine et l’artifice politique. Révéler cela, c’est aussi ce qui fait d’un film une œuvre majeure.
Synopsis : En 1957, en Algérie, le FLN encourage le peuple à la révolte contre l’occupant français. Des deux côtés, des méthodes extrêmes sont utilisées : la torture par l’armée française et le terrorisme par le FLN. Dans le quartier de la Casbah d’Alger, un ancien délinquant, Ali La Pointe, refuse de stopper le combat, même quand la situation semble désespérée. De son côté, le colonel parachutiste Mathieu essaye tant bien que mal de mener sa mission, quitte à utiliser des moyens drastiques…
La Bataille d’Alger : Bande-annonce
La Bataille d’Alger : Fiche technique
Titre original : La battaglia di Algeri
Réalisateur : Gillo Pontecorvo
Scénario : Gillo Pontecorvo et Franco Solinas
Interprétation : Jean Martin (colonel Philippe Mathieu), Brahim Haggiag (Ali La Pointe), Yacef Saâdi (Djafar)
Photographie : Marcello Gatti
Montage : Mario Morra et Mario Serandrei
Musique : Ennio Morricone et Gillo Pontecorvo
Producteurs : Antonio Musu et Yacef Saâdi
Durée : 120 min.
Genre : Guerre/Histoire
Date de sortie : 21 octobre 1971 Italie/Algérie – 1966
Lion d’or 1980, ex aequo avec le Gloria de Cassavetes, Atlantic City est un film en équilibre entre film noir et drame social, montrant des paumés qui évoluent sur un décor en ruines. Une grande œuvre, avec un Burt Lancaster impérial.
La 37ème Mostra de Venise s’est tenue du 28 août au 8 septembre 1980. Le jury était alors présidé par Suso Cecchi d’Amico, qui fut entre autres la scénariste du Voleur de bicyclette et de Miracle à Milan, de Vittorio de Sica, de Senso, des Nuits blanches ou du Guépard de Visconti ou encore des Yeux Noirs de Nikita Mikhalkov. Parmi les membres du jury se trouveront, par exemple, Youssef Chahine, Umberto Eco, Michel Ciment ou Gillo Pontecorvo. Au cours de la compétition les jurés verront, entre autres, Alexandre le Grand, de Theo Angelopoulos, Gloria, de John Cassavetes ou Le Facteur Humain, ultime réalisation d’Otto Preminger. Quant au prix suprême, le Lion d’or, il fut attribué à deux films ex aequo : Gloria, et Atlantic City, de Louis Malle.
Atlantic City, c’est cette ville du New Jersey, non loin de Philadelphie, qui est connue pour ses nombreux casinos. Comme Las Vegas, la ville est un des hauts lieux du divertissement mais elle est aussi souvent représentée dans des œuvres liées au banditisme. C’est, partiellement, dans cette voie que s’engouffre Louis Malle en prenant une histoire qui ressemble à celle d’un film noir. Un jeune écervelé, Dave, hippie attardé et futur papa, vole un paquet de drogue à Philadelphie et s’enfuit à Atlantic City. Là, il compte vivre chez Sally, qui n’est autre que… son épouse légitime (mais qu’il avait abandonnée en partant avec Chrissie, la sœur de Sally).
Dave n’est pas seulement un imbécile, qui se croit capable de revendre de la drogue en indépendant, de s’infiltrer sur le marché du stupéfiant comme si de rien n’était. Non : Dave est aussi un manipulateur. Il va ainsi entraîner avec lui sa sœur, mais aussi le voisin de celle-ci, Lou, un ancien gangster qui aime se convaincre d’avoir été une pointure dans son domaine.
Louis Malle sait parfaitement jouer avec les codes du film noir. Ainsi, du film noir, Atlantic City reprend l’importance de la morale des personnages. Chacun des trois protagonistes, Dave, Sally et Lou, ont des raison d’agir comme ils le font, et ces raisons personnelles sont finalement plus importantes que toute considération morale. Ce sont aussi ces motifs intimes qui façonnent les relations entre les personnages : on se sépare parce que les raisons qui nous poussent à agir nous entraînent dans des directions différentes.
Ainsi, Sally est en quête de respectabilité. Elle veut sortir de la situation de précarité financière où elle se trouve. Elle cherche surtout à devenir croupier dans un casino. Elle avait déjà essayé à Las Vegas, mais sa tentative avait été gâchée par… Dave, son incapable de mari. Et elle ne veut pas que cela prenne le même chemin cette fois-ci.
Dave, quant à lui, cherche à gagner de l’argent pour installer sa famille à l’abri, mais de l’argent facile, sans avoir à travailler. Or, y a-t-il un argent plus facilement gagné que celui du trafic de drogue ? Lou est, de très loin, le personnage le plus complexe. Ancien gangster, il aime donner de ce passé une image glorieuse, faite de rencontres avec Al Capone et Lucky Luciano. Seulement, devenu un vieillard anonyme, il est relégué au rôle de serviteur d’une femme tyrannique qui ne cesse de le rabaisser. Cette histoire, c’est d’abord, pour lui, une occasion de montrer qu’il est toujours un nom, une référence dans le milieu du banditisme. C’est une tentative à la fois de se raccrocher à son passé, et de faire taire les critiques à son égard.
Du film noir, Atlantic City a aussi conservé les allures de tragédie. A travers la mise en scène grise et froide de Louis Malle, c’est même ce sentiment de fatalité qui domine. Dès le début, Dave ressemble à celui qui apporte les problèmes avec lui, et tout ce qu’il fera ou dira ne pourra que confirmer ce sentiment. Pire : non seulement il est un danger pour lui-même, mais il n’hésite pas à entraîner les autres dans le tourbillon.
Cette impression de tragédie est encore renforcée par le cadre dans lequel se déroule l’action. Les personnages évoluent dans une ville en train de se transformer petit à petit. Le film est traversé par des images d’immeubles insalubres, de quartiers à l’abandon et de bâtiments en train d’être détruits. Cela renvoie à l’idée que le passé est définitivement révolu, ce qui, d’emblée, marque d’une empreinte négative les tentatives de Lou.
Finalement, c’est cette atmosphère grisâtre, cet aspect dramatique, qui prédomine dans le film de Louis Malle. Atlantic City s’inscrit dans la lignée des films sur les paumés de l’Amérique, à la suite de Macadam Cowboy ou de L’épouvantail, deux films primés, respectivement aux Oscars et à Cannes. Atlantic City est présenté comme le lieu d’échouage de quelques paumés qui, pendant un bref laps de temps, croient qu’ils peuvent échapper à leur condition et avoir un avenir.
Le résultat est un très beau film, aussi sobre qu’émouvant, à mi-chemin entre film noir et drame social. L’interprétation est au-delà de tous les superlatifs, en particulier un magistral Burt Lancaster.
Atlantic City : bande annonce
https://www.youtube.com/watch?v=DsPiWrlaLAI
Atlantic City : fiche technique
Réalisateur : Louis Malle
Scénario : John Guare
Interprètes : Burt Lancaster (Lou), Susan Sarandon (Sally), Michel Piccoli (Joseph), Hollis McLaren (Chrissie), Robert Joy (Dave)
Photographie : Richard Ciupka
Musique : Michel Legrand
Montage : Suzanne Baron
Production : John Kemeny, Denis Heroux
Société de production : International Cinema Corporation, Selta films
Société de distribution : Gaumont
Date de sortie en France :
Durée : 105 minutes
Genre : drame France – Canada – 1980
Ce 9 septembre, deux nouveaux films entrent en compétition au Festival de Deauville 2021 : Red Rocket de Sean Baker et We burn like this d’Alana Waksman. Deux drames centrés sur des personnages à la dérive, respectivement une star du porno déchue et une descendante de l’Holocauste sans repère.
Red Rocket : le rêve américain perverti
Réalisateur de Tangerine et The Florida project, Sean Baker poursuit son étude de la société américaine avec Red Rocket, un film déjà présenté en compétition au Festival de Cannes 2021. Il choisit de pointer sa caméra vers le Texas, plus précisément à Billings, une petite ville isolée dotée d’une usine.
Dans ce cadre, Red Rocket se focalise sur le personnage assez détestable de Mikey Saber. Ancienne pornstar à Los Angeles, Mikey retourne dans sa ville natale du Texas. Sans emploi ni ressource, il n’a d’autre choix que de revenir habiter avec son ex-femme et sa belle-mère, qui sont bien loin de l’accueillir à bras ouverts. Afin de payer sa part du loyer, Mikey se remet à ses anciennes combines alors qu’une rencontre inattendue lui donne l’idée d’un recommencement.
Le début de Red Rocket est plutôt réussi. Il montre les difficultés de Mikey à retrouver un travail après sa longue carrière de pornstar. De plus, il ne peut malheureusement pas prétendre aux allocations chômage car il vient tout juste de s’installer au Texas. En exposant ce système, Sean Baker révèle, avec une touche d’humour, le retour de bâton du rêve américain. Ce dernier ne permet en effet aucun plan de secours aux hommes n’ayant pas réussi à percer dans l’industrie hollywoodienne. Face à cet engrenage, le seul moyen de subsistance reste le travail illégal, notamment le trafic de drogues.
Si Mikey suscite alors un peu de compassion, son personnage éminemment égocentrique et machiste devient très rapidement agaçant. Il pense toujours que son succès n’est dû qu’à lui seul, par exemple en s’attribuant tout le mérite de son prix de la meilleure fellation, au détriment de tout rôle des femmes. De même, lorsque son ex-femme commence à lui faire des reproches, il rappelle qu’il a payé à lui seul la totalité du loyer, et donc que la famille ne peut vivre décemment que grâce à lui.
Sa rencontre avec Strawberry, personnage vide archétype de la jeune fille sexy et naïve, ne fait que précipiter encore plus Mikey dans ses travers. Mikey ne fait qu’utiliser les gens. Son ami lui sert de chauffeur et Strawberry ne représente pour lui qu’une occasion parfaite et inespérée pour effectuer son grand retour dans le monde de la pornographie.
A cause de ce personnage central, certes anti-héros, mais agaçant et sordide, avec lequel Sean Baker ne pose aucune distance, Red Rocket sombre dans une vulgarité inutile et, il faut le dire, particulièrement ennuyante. La deuxième partie du film n’apporte absolument rien à la narration ni aux protagonistes. En même temps, à côté de ce anti-héros ne sont présents que des personnages caricaturaux ou peu développés.
Red Rocket laisse un sentiment étrange de malaise au bout de ses deux très longues heures qui s’étirent dans des dialogues redondants et des scènes vulgaires. La fusée rouge a bien décollé mais s’est largement trompée de cap.
Red Rocket – Bande-annonce
We burn like this : le poids d’une Histoire indélébile
Premier film d’Alana Waksman, We burn like this s’attache à l’existence d’une descendante de survivants de l’Holocauste. Ce récit s’inspire de l’histoire personnelle de la réalisatrice, dans une situation familiale identique.
Alana Waksam, venue présenter son film sur les planches de Deauville, a expliqué que ce projet date de près de quinze ans et a évolué au cours du temps. L’histoire a été progressivement remodelée pour s’approcher du vécu de la réalisatrice et de certains de ses amis.
We burn like this suit ainsi le parcours de Rae, une jeune femme qui se retrouve traquée par un groupe de néo-nazis. A la suite d’un incident survenu lorsqu’elle était enfant, Rae porte la marque d’une brûlure, une plaie physique dont elle a honte et symbolisant son traumatisme moral qui lui colle véritablement à la peau. Sa grand-mère, dont elle ne garde que quelques photos, est parvenue à survivre de l’Holocauste.
Marquée de façon indélébile par ce passé, Rae se retrouve perdue et constamment en quête de repères fixes. Malheureusement, tout son monde bascule lorsque son amie proche déménage et qu’elle aperçoit son ancien petit ami en compagnie d’une autre femme. Rae n’a alors de cesse de s’impliquer dans des situations qui la dépassent. Le film, relativement peu dialogué, joue beaucoup sur le ressenti et le lien de Rae avec le spectateur.
Déconnectée du monde, c’est grâce à la peinture que Rae parvient à extérioriser son traumatisme et à s’exprimer. Cet art lui permet de distordre et de transformer la réalité pour présenter son propre regard sur les individus qu’elle rencontre et son environnement.
Malgré sa belle photographie, We burn like this comporte ses défauts. Tout d’abord, très peu de liens sont finalement effectués entre l’Holocauste en lui-même et ce que vit, ressent quotidiennement Rae. D’ailleurs, il est très étonnant de constater que malgré son passé et ses origines, Rae ne connaisse pas la signification des initiales HH. La seule véritable connexion avec cette tragédie historique reste une séquence au sein d’un musée et près d’une statue commémorative non confessionnelle. Il s’agit sans surprise du plus beau moment du film.
De plus, la narration de We burn like this, assez linéaire, ne décolle jamais vraiment. Sa flamme lancinante s’éteint un peu trop vite. Ainsi, le spectateur suit les errements de l’héroïne, dans un ensemble un peu décousu qui n’est pas totalement abouti. Le film tient finalement entièrement sur les épaules de Madeleine Coghlan, absolument parfaite dans le rôle de Rae.
Le Festival de Deauville 2021 révèle trois nouveaux films de la compétition avec Potato dreams of America de Wes Hurley, Catch the fair one de Josef Kubota Wladyka et The Novice de Lauren Hadaway. Des œuvres fortes qui traitent de sujets sociétaux, de lutte et de dépassement de soi. La remise des prix par le jury est attendue ce samedi soir.
Potato dreams of America : une intégration américaine haute en couleurs
Premier film de Wes Hurley, la comédie dramatique Potato dreams of America s’inspire de la jeunesse du réalisateur. Ce dernier, qui a passé son enfance en Russie, relate avec humour ses premières années à Vladivostok et son arrivée aux États-Unis. Deuxième coup de cœur de ce Festival, après Blue Bayou, Potato dreams of America confirme que les histoires les plus belles sont celles qui nous sont personnelles.
Le film débute à Vladivostok. La mère du jeune Potato, Lena, docteure en prison, décide de quitter la Russie avec son fils en se mariant par correspondance avec un américain. Lena et Potato, tout en découvrant une nouvelle culture, apprennent à s’adapter à leur nouvelle vie à Seattle.
La première partie du film, située en Russie, est réalisée de façon très théâtrale dans un style rappelant un peu l’univers de Wes Anderson. Si le ton reste majoritairement comique, avec de très bons dialogues, les couleurs ternes et le cadre restreint à l’appartement familial soulignent l’enfermement des personnages dans cette Russie communiste. Potato n’aspire qu’à partir aux États-Unis, dont il entretient l’image idéalisée véhiculée par le cinéma américain.
L’Amérique représente la liberté, l’ouverture d’esprit et la sécurité. Ainsi, la seconde partie du film se fait plus colorée, plus picturale et se déroule davantage en extérieur. Pourtant, l’acclimatation à la vie américaine et à John, le mari très orthodoxe de Lena, ne se déroule pas comme prévu. Des déconvenues et des rebondissements, aussi drôles qu’inattendus, ponctuent et renouvellent le récit.
A travers cette histoire autobiographique, Potato dreams of America plaide pour le respect de chacun et l’affirmation de soi. L’homosexualité, largement exposée dans le film, est vécue tout d’abord par Potato avec appréhension et la peur d’être découvert ou rabaissé par les autres. Le jeune homme doit ainsi apprendre à s’accepter et à prendre progressivement confiance en lui.
Plus que tous les autres films de la compétition, Potato dreams of America, par son humour, son côté décalé et ses personnages truculents, explose en une véritable bombe d’énergie et de joie de vivre. Le film nous laisse le sourire aux lèvres, de bonne humeur, avec un message de paix et de tolérance. Un film à « 99.99% autobiographique » a tenu à préciser l’équipe d’acteurs invitée pour présenter le film. Pourcentage certainement complété par une minuscule mais incroyable touche de fantaisie.
Catch the fair one : le combat d’une vie
Josef Kubota Wladyka, connu pour avoir réalisé quelques épisodes de la série Narcos, réalise avec Catch the fair one son premier film. Le scénario, co-écrit par Kali Reis, actrice principale du film et championne de boxe, ne se focalise pourtant pas sur le milieu de la boxe.
Catch the fair one vise en réalité à mettre en lumière un drame criminel encore récurrent aux États-Unis : la disparition, la traite et la prostitution des femmes amérindiennes. Josef Kubota Wladyka et Kali Reis, qui ont présenté leur film au Festival, ont expliqué avoir effectué des recherches pendant quatre ans, en interrogeant des familles amérindiennes dans des réserves. A ce titre, Catch the fair one pourrait constituer une suite au film Wind River sorti en 2017, qui évoquait déjà la violence exercée contre les femmes amérindiennes.
Un tel film sur le traitement des amérindiennes aurait très bien pu être construit sous la forme d’un documentaire, forme sûrement plus adaptée pour introduire des interviews, des recherches, et révéler cette atroce réalité. Si le réalisateur a délaissé cette option, au profit d’un film sombre, âpre, axé sur la vengeance, c’est afin selon lui d’envoyer un « coup de poing à l’estomac qui oblige à s’asseoir pour réfléchir ». Pour Josef Kubota Wladyka, le film exacerbe le problème cyclique de la violence intrinsèque à la disparition des amérindiennes, qu’il s’agisse de la violence exercée contre celles-ci ou de la violence utilisée en représailles par leurs proches.
Le drame Josef Kubota Wladyka raconte ainsi l’histoire de Kaylee, une boxeuse de 29 ans qui voit son existence bouleversée par la disparition de sa petite sœur Weeta. S’estimant responsable d’avoir laisser sa sœur rentrer seule afin de poursuivre un entraînement, Kaylee remonte la piste d’un réseau de prostitution pour retrouver Weeta.
Cette quête représente pour Kaylee une nécessité absolue. Si elle rêve de retourner boxer sur le ring, cette réalité demeure rigoureusement impossible en l’absence de Weeta. Ramener sa sœur devient son nouveau et ultime combat, le combat d’une vie. Aussi, la boxe reste très peu montrée dans le film. Seules quelques scènes d’entraînement sont intégrées car le seul vrai combat est de sauver Weeta. Ce sport ne sert qu’à caractériser le personnage de Kaylee, une lutteuse professionnelle qui ne peut que posséder ce tempérament de battante dans sa vie personnelle.
A l’image de la boxe en revanche, Catch the fair one est un film brutal. Le terme « coup de poing » utilisé par le réalisateur lui convient comme un gant. S’il lui manque un peu de profondeur et d’émotions pour être marquant, le drame fait partie des bonnes découvertes de cette édition 2021.
Catch the fair one – Bande-annonce
The Novice : l’obsession de la victoire
Après avoir travaillé plusieurs années comme monteuse à Hollywood, Lauren Hadaway passe à la réalisation. A l’occasion du Festival de Deauville, elle est venue présenter son premier film, The Novice.
Le drame suit le parcours de Dall, étudiante à l’université, qui s’inscrit comme débutante au sein du club d’aviron. Elle fait alors tout pour intégrer la meilleure équipe de rameurs de son université.
Le thème de l’aviron n’a pas été choisi au hasard par Lauren Hadaway. En effet, la réalisatrice a déclaré avoir elle-même beaucoup pratiqué ce sport à l’université. Il était donc logique pour elle de traiter, dans un premier film, un sujet qu’elle connaissait personnellement. De plus l’aviron, par sa nécessité absolue de concentration, de coordination, et par son caractère répétitif, s’adaptait bien au sujet central du film : l’obsession de la victoire.
L’intérêt principal de The Novice réside dans le personnage de Dall, simple dans son objectif mais à la psychologie en réalité assez complexe. Contrairement aux apparences, Dall n’est pas véritablement passionnée par l’aviron. Si elle s’entraîne sans relâche le jour et la nuit, au détriment de ses études, de son corps, puis même de son propre mental, ce n’est pas pour le plaisir du sport mais pour gagner. Être la meilleure, la mieux notée. Et ce peu importe le domaine.
Ce besoin essentiel, presque vital, d’arriver en tête prend dans le film des proportions presque pathologiques. Dall, prête à recourir à tous les moyens nécessaires pour l’emporter, se retrouve incomprise et isolée. Pire, elle aime pousser son corps jusqu’à ses limites et souffrir afin d’arriver à ses fins, poussant le dépassement de soi à l’extrême. The Novice est donc un film sur le courage, l’ambition, la détermination, mais surtout sur l’esprit maladif de compétition amenant progressivement à l’autodestruction.
Bien réalisé, le film présente également de belles séquences d’aviron, un sport encore rarement mis en scène au cinéma. Isabelle Fuhrman, qui s’est initiée à l’aviron spécialement pour le tournage, incarne parfaitement le rôle de cette jeune femme inébranlable et mal dans sa peau. The Novice, tout en louant les valeurs de force et d’ambition, nous rappelle qu’au-delà de la compétition, il est indispensable et même vital de s’amuser. Il en va surement de même dans le domaine du cinéma.
Qu’on se le dise, Shang-Chi et La Légende des Dix Anneaux ne va pas révolutionner l’univers Marvel. Mais dans un sens, ce n’est pas ce qu’on lui demande et le film arrive avec fraîcheur à sortir un peu des sentiers battus de l’écurie cinématographique.
Certes, le film dispose du même cahier des charges qui parcourt les autres films labellisés Marvel, avec c’est-à-dire, un humour omniprésent mais qui fonctionne plutôt bien (Awkwafina et Ben Kingsley), une mise en scène souvent générique, une « origin story » dont on comprend rapidement les tenants et aboutissants puis malheureusement la présence d’un héros au charisme parfois aux abonnés absents. Pourtant, derrière une œuvre qui se réapproprie une imagerie asiatique folklorique (chinoise en l’occurrence cette fois-ci) par le prisme d’un emballage à l’américaine faite de légendes par dizaines, Shang-Chi y trouve un noyau.
Un cœur qui fait le charme de son récit. On se rapproche plus de Kung Fu Panda que d’un film de Zhang Yimou mais comme en atteste cette première séquence de combats, qui s’avère lisible et correctement chorégraphiée, le film va lier son action et son récit : là où une simple confrontation va alors devenir une danse nuptiale. Par ce biais, qui sera le cœur d’une histoire autour du deuil, de l’acceptation de la perte de l’autre puis de la gangrène qu’est la vengeance, Shang-Chi se mue rapidement en drame familial à taille humaine. Entre Shaun aux souvenirs douloureux et à la culpabilité refoulée, son père hanté par la colère et les fantômes de l’être aimé puis sa sœur remplie de rage, ce récit initiatique va prendre forme avec vigueur.
Parfois assez mécanique, ou même rudimentaire dans son évocation, il n’empêche que ce drame familial détient un souffle romanesque que l’écurie Marvel n’a pas toujours eu ou assez bien suggéré. Romanesque inspiré inévitablement par un scénario muni de flashbacks parfaitement amenés, d’un climax final au bestiaire et au gigantisme que ne renierait pas Détective Dee puis grâce la présence tenace et tout en retenue d’un Tony Leung toujours charismatique malgré le coté boursouflé de certaines scènes. Le tout, avec cette amplitude que le film donne à ses scènes d’action (notamment celle dans le bus), le temps qu’il donne à ses personnages pour apprendre d’eux mêmes, et cette ambition qu’à Shang-Chi à sortir de l’univers visuel habituel de la série cinématographique, l’œuvre s’annonce comme unsouffle d’air frais.
Cependant, il y a dans le film de Destin Daniel Cretton une ambition à demi-mot, comme si nous étions en face d’un puzzle où toutes les pièces ne pouvaient s’emboiter réellement ensemble. Sous couvert d’une féerie exotique qui puise dans bien des genres distincts, et un respect indéniable des influences requises, Marvel ne peut s’empêcher de recourir à sa recette habituelle. Comme si cette nouvelle phase voulait se renouveler mais avec des ingrédients antérieurs : faire du neuf avec du vieux. Ce qui donne un résultat proche du travail à la chaine qui fait le succès de la firme et qui sent le déjà vu mais qui s’avère assez divertissant et dont la personnalité et la singularité valent tout de même le détour.
Shang-Chi – Bande Annonce
Synopsis : Shang-Chi va devoir affronter un passé qu’il pensait avoir laissé derrière lui lorsqu’il est pris dans la toile de la mystérieuse organisation des dix anneaux.
Shang-Chi – Fiche Technique
Réalisation : Destin Daniel Cretton
Scénario : Dave Callaham, Destin Daniel Cretton, Andrew Lanham
Casting : Simu Liu, Tony Leung, Awkwafina, Fala Chen…
Durée : 2h12 minutes
Genre: Drame/Super Heros
Date de sortie : 1er septembre 2021 (The Walt Disney Company France)
Hubert Viel propose avec son troisième long métrage, Louloute, un retour aux sources du mal-être pour tenter de l’éradiquer. Une femme en crise revisite son enfance et décide de n’en garder que les jours heureux. Son personnage d’enfant plane alors dans un entre-deux qui permet la rencontre fragile entre le soi enfant et l’adulte qu’on est devenu. Le réalisateur laisse libre court à l’imaginaire tout en encrant son récit dans un réel social et politique au cœur des années 80.
Relire l’enfance
« De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître » déclare Edouard Louis dès les premières lignes de son roman En finir avec Eddy Bellegueule. Pour Louise, qui flanche à l’idée de retourner dans la ferme familiale, c’est tout le contraire qui va se produire. A la faveur de retrouvailles impromptues, Louise croise la route de Dimitri, son amoureux d’enfance, qui ne l’a en fait jamais été. Ce dernier peine à reconnaître dans ses traits ceux de Louloute. Pourtant, pour la jeune femme, il suffit d’évoquer la ferme et le départ de son père pour retomber en enfance. C’est à travers ce va-et-vient entre Louloute et Louise qu’Hubert Viel nous fait voyager en enfance. Une enfance vécue par Louloute dans les années 80 dans une ferme laitière normande alors que l’utopie agricole s’effondre et que sa famille implose. Pourtant, c’est un regard doux-sucré et nostalgique (mais jamais trop pop ou coloré) que propose Hubert Viel. Le souvenir se cache ou du moins se construit dans les détails. Pourtant, nous ne sommes pas dans la nostalgie naïve servie à coup de tubes des années 80. C’est autre chose qu’Hubert Viel propose. Habitué des castings d’enfants, (son précédent film Les filles au moyen âge en comptait six au tournage), le réalisateur raconte tout autant la vie d’une fratrie que le parcours d’une petite fille qui regarde son monde disparaître. A l’origine, Hubert Viel avait écrit une conversation, des moments d’enfants, de frères et sœurs. Un récit tel celui de Petite mamanpeut-être où dialoguent, au milieu des objets d’enfance de la réalisatrice Céline Sciamma, une mère et sa fille, toutes deux enfants.
Regard
Si Hubert Viel a ajouté du corps à son histoire en la plaçant en pleine crise laitière, il penche lui aussi du côté de la simplicité. Celle avant tout de scruter le visage d’une enfant qui grandit, qui voit, qui veut comprendre, mais à laquelle le monde échappe encore en partie. A ce jeu-là, Alice Henri excelle avec, en miroir, Erika Sainte qui joue Louise adulte avec une fragilité aussi fugace qu’intense. Au contraire, Louloute semble en être l’exacte opposée : la gamine est juchée sur ses deux jambes et ne flanche pas. Elle est présentée comme à part et la caméra ne la quitte pas d’une semelle. Louloute nous regarde, beaucoup d’émotions passant par son visage, autant que nous la regardons évoluer. La musique accompagne ce parcours, à travers deux thèmes notamment, spécialement créés pour l’occasion. Ces thèmes mêlant à la fois des voix d’enfants, de femmes, ainsi que celle du compositeur, Frédéric Alvarez. Une manière de faire écho au projet du film : mêler Louise, Louloute et le regard d’Hubert Viel sur ces années 80 qui sont aussi celles de son enfance.
A ce titre, le film évoque, comme Sciamma ou encore Noemie Lvovsky avec Camille redouble, une forme de nostalgie bienveillante. Capable d’affronter l’inexplicable comme d’idéaliser cette période charnière de la fin de l’enfance, ces réalisations excellent à reconstituer sans figer. Les corps sont en mouvement et les personnages pensent leur enfance comme un dialogue avec le présent. Au point que Louise dit ne plus palper ce qui est réel alors que son enfance lui revient sans cesse, comme un présent qui se répèterait en boucle. Camille redouble voyait Camille retomber en enfance alors qu’elle gardait son corps d’adulte, là où Petite maman mettait en scène deux enfants qui s’avéraient être une mère et sa fille télescopées dans un présent commun totalement réinventé.
Plongée
Chaque fois, le corps construit l’onirisme, il en est la possibilité même. Chez Hubert Viel, c’est un rêve central aussi brutal qu’enivrant qui vient construire cet aspect de conte que revêt le film. On ne sait plus si c’est Louloute qui anticipe la catastrophe, Louise qui la revit en boucle, ou le deuil qui se fait enfin. Et ce n’est pas une scène revécue par deux fois avec une variante qui viendra déconstruire cet entremêlement entre passé et présent. Un peu à l’image de l’enfance surgissant brusquement dans le champ et dans le jardin de Catherine Deneuve (faisant se côtoyer une vielle femme et son souvenir dans le même plan, sans ellipse) dans La Dernière folie de Claire Darling, tout est mélangé et le souvenir n’est plus le passé, il est la vie même. Hubert Viel, au milieu d’un discours très social, d’une reconstitution minutieuse du réel, d’un effet de vie très brute, s’autorise une immense tendresse qui, si elle est imaginée, revêt pour nous le goût de la vérité.
C’est une plongée dans les souvenirs où le plongeur décide tout à coup de ne garder que le meilleur, parce qu’une chute peut parfois s’avérer la plus belle des transitions entre le passé et le présent (faisant écho à la scène d’ouverture où Louise endormie se laisse surprendre par la pluie). L’idée pour Louise étant tout de même de fermer la porte de son enfance pour vivre pleinement sa vie. Elle pourrait alors, pourquoi pas, croiser un nouveau chemin, faire une rencontre toute neuve et partir tel Artémis au cœur d’artichaut (premier long métrage d’Hubert Viel), plonger dans une nouvelle réalité, quel que soit le présent qu’elle décide comme vrai. Et c’est au cinéma que cette vie-là s’écrit, que les souvenirs prennent enfin vie et consolent l’esprit.
Louloute : Bande annonce
Louloute : Fiche technique
Synopsis : Endormie sous la pluie dans un parc, Louise, enseignante, tombe bientôt sur Dimitri. Le professeur d’anglais ne la reconnaît d’abord pas avant de voir en elle Louloute, la camarade de son enfance. C’est à l’école qu’ils se côtoyaient dans les années 80. Louise lui parle de la ferme où elle a grandi, aujourd’hui à l’abandon, avant de la faire revivre sous nos yeux avec ses souvenirs. Dans ce passé, entre crise laitière, moments fraternels et onirisme, Louloute devient de plus en plus réelle et Louise fait le deuil de cette enfance aussi terrible qu’idéalisée.
Réalisation : Hubert Viel
Scénario : Hubert Viel
Interprètes : Erika Sainte, Cyril Texier, Alice Henri, Laure Calamy, Remi Baranger, Hannah Castel-Chiche, Bruno Clairefond, Pierre Perrier, Anna Mihalcea
Photographie : Alice Desplats
Montage : Fabrice du Peloux
Compositeur : Frédéric Alvarez
Sociétés de production : Bathysphère, Artisans du film
Distributeur : Tandem
Genre : Comédie dramatique
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 28 août 2021
Le Festival de Deauville poursuit sa présentation des films en compétition avec The Last Son de Tim Sutton, We are living things d’Antonio Tibaldi et La Proie d’une ombre de David Bruckner. Un western, un drame touchant à la science-fiction et un film d’horreur qui révèlent la diversité de la sélection de cette édition 2021.
The Last son (compétition) : chasse à l’homme endiablée
Premier Western réalisé par Tim Sutton, The Lastson offrait sur le papier de belles promesses. Les westerns se faisant malheureusement de plus en plus rares, un film de ce genre sélectionné en compétition au Festival de Deauville ne pouvait que susciter des attentes, en particulier grâce à son pitch tragique aux accents mythologiques.
Au XIXème siècle, Isaac LeMay, un assassin sans pitié, se voit annoncer une prophétie dramatique par un chef Cheyenne : il sera tué par l’un de ses enfants. Afin de déjouer cette funeste destinée, il part à la recherche de ses descendants pour les éliminer un par un. Recherché d’un côté par des chasseurs de prime, et de l’autre, par le consciencieux Sheriff Solomon, LeMay parvient à retrouver la trace de son dernier fils, devenu tout comme lui un hors la loi sanguinaire.
Tim Sutton signe un film plutôt réussi dans sa mise en scène, inspirée des classiques du genre mais assez moderne. La photographie, sublime, nous fait voyager à cheval dans les plaines et les montagnes enneigées du Montana. L’atmosphère du western fonctionne ainsi parfaitement. L’équipe d’acteurs, notamment Sam Worthington, étonnant dans ce rôle de meurtrier sans merci, et Machine Gun Kelly, en jeune homme détraqué, contribue également à rendre le film incarné.
Il est vraiment dommage que le scénario, dont l’intrigue est totalement désamorcée dès le premier quart d’heure, vienne gâcher le rendu final de ce western bien filmé et à la beauté visuelle indéniable. En laissant très largement deviner son issue à son commencement même, The Last son se tire inexplicablement une balle dans le pied. Ainsi l’histoire, déjà relativement limitée, annihile d’emblée tout son suspense à peine lancée.
The Last son pourrait ressembler à une adaptation du mythe de Cronos, personnage qui tua tous ses enfants pour empêcher ceux-ci de le détrôner. Mais sur le fond, le film n’a malheureusement pas grand-chose d’autre à proposer. Le thème de la maternité est tout de même abordé en fil rouge à travers la mère de Cal, qui essaie de protéger son fils, malgré sa violence et ses crimes. A l’image de beaucoup de westerns, le film traite aussi en filigrane du traitement réservé aux indiens cheyennes par les Blancs.
En définitive, The Lastson reste une petite déception. Surtout au regard de ce que le film aurait pu, voire aurait dû être, sans ce parti pris risqué de livrer toute son intrigue, ses ressorts et son final dès son ouverture. Toutefois ce western fait plaisir à voir, ne serait-ce que pour ses grands espaces et sa photographie.
We are living things : à la recherche du troisième type
We are living things d’Antonio Tibaldi fait inévitablement penser à Midnight special ou à Rencontre du troisième type. Mais le film conserve une approche, une histoire et un traitement bien singuliers lui conférant son identité propre.
Solomon, un immigré mexicain sans papier, travaille dans une recyclerie de New York. Pendant son temps libre, convaincu que sa mère a été enlevée par des extraterrestres, il recherche à l’aide d’une radio télescope des signes de vie dans l’espace. Il rencontre Chuyao, employée irrégulière d’un salon de manucure, qui croit également à l’existence des ovnis. Unis par cette quête de vérité, les deux héros prennent la route de l’Ouest.
A travers son histoire, We are living things interroge notre rapport au corps, nos croyances et nos aspirations en tant qu’êtres humains. Le corps humain se présente dans le film comme un simple objet, un réceptacle de carte à puces ou un matériau dont on peut tirer profil, comme le petit ami malfrat de Chuayo qui utilise des cadavres pour un mystérieux trafic.
Pour Antonio Tibaldi, l’homme est un être vivant qui ne peut qu’aspirer à autre chose qu’une existence banale et précaire. Si les deux protagonistes rêvent tous deux de rejoindre les étoiles en quête d’éventuels extraterrestres, c’est aussi car leur quotidien est bien loin d’être une vie idéale. Deux immigrés sans papier, au travail ennuyeux, qui sont des laissés pour compte de la société ou manipulés par leur entourage. Le ciel représente ainsi un lieu de fuite, un refuge, et aussi un espoir de retrouver ceux qu’ils aiment.
La rencontre avec les ovnis, fantasme d’une vie rêvée ou réalité tangible ? Antonio Tibaldi a l’intelligence de laisser chacun trancher dans une fin ouverte.We are living things, œuvre originale, narrative et habile, fait partie des bonnes surprises de cette édition 2021.
La Proie d’une ombre : face à face avec la mort
Unique film d’horreur de la compétition, La Proie d’une ombre séduit par son atmosphère d’épouvante très réussie. Alors que les bons films, récents, du genre diminuent comme peau de chagrin, La Proie d’une ombre distille un vent de fraicheur et d’effroi plus que bienvenu.
Le pitch du film demeure assez classique. Meurtrie par la mort de son mari Owen, Beth, restée seule dans la maison familiale au bord du lac, commence à faire d’étranges cauchemars et à ressentir près d’elle une présence troublante. Pour éclaircir ce mystère, Beth commence à fouiller dans les affaires de son mari et va découvrir des vérités troublantes.
L’intrigue duale, partagée entre les découvertes des secrets d’un mari décédé et l’élucidation de phénomènes paranormaux, entretient parfaitement le suspense jusqu’au dénouement final. L’ambiance horrifique fonctionne toute la durée du film grâce à un quasi huis clos étouffant au sein d’une maison proche pour l’héroïne d’une véritable prison. Prison de cauchemars, d’hallucinations, mais aussi une prison sentimentale dans laquelle se cloitrent les souvenirs d’un époux dont le vide ne peut être comblé. Cet enfermement, source d’un étau mental effrayant autour de Beth, est particulièrement efficace pour créer une véritable atmosphère d’horreur, qui ne tient pas seulement, comme on peut en avoir l’habitude, à quelques sursauts savamment placés.
En utilisant le genre horrifique, La Proie d’une ombre aborde le thème de la mort et du deuil. Il interroge sur les manières d’affronter la mort, que ce soit celle d’un proche ou de la sienne. Beth, perdue après le décès d’Owen, ne possède plus aucun repère. Malgré les conseils de ses amies, elle s’attache à fouiller dans le passé et refuse de lâcher prise. Beth fait également face à l’éventualité de sa propre mort, dont elle se fait déjà une idée précise en raison d’une expérience passée.
Si La Proie d’une ombre a peu de chances de repartir avec un prix en compétition, il mérite le détour pour le public appréciant le cinéma d’épouvante. Le film constitue en effet une belle expérience à vivre au cinéma, avec une approche assez originale et une réalisation prenante.
Journaliste spécialisé dans les domaines du contre-terrorisme et du renseignement, Garrett M. Graff a travaillé pendant deux ans avec l’historienne des traditions orales Jenny Pachucki dans l’objectif de nous faire revivre, à travers la parole de quelque 500 personnes, les attentats du 11 septembre 2001.
Entre les captations audiovisuelles, les appels téléphoniques, les entretiens de première main, les messages vocaux ou les récits archivés, les témoignages abondent pour raconter le traumatisme américain le plus vif et douloureux depuis l’attaque de Pearl Harbor. Garrett M. Graff et Jenny Pachucki ont patiemment épluché plus de 5000 sources, desquelles ils ont conservé 400 documents et auxquels ils ont ajouté 80 entretiens menés par le journaliste. 11 septembre, une histoire orale repose sur cette base protéiforme et bouillonnante, un amoncellement de récits partiaux et parcellaires, mais surtout une plongée dans ce que les rétines ont imprimé et les mémoires retenu des attentats les plus meurtriers jamais perpétrés. Phase après phase, un témoin après l’autre, la descente aux enfers se fait proprement vertigineuse. Pas loin de 3000 personnes ont perdu la vie des suites directes des événements du 11 septembre, mais Garrett M. Graff rappelle à dessein que des millions d’autres ont été marquées dans leur chair. Ceux, contrôleurs aériens, conseillers politiques, policiers, pompiers ou étudiants, qui ont apporté leur témoignage sur cette journée glaçante portent en eux un bout de cette tragédie, dont ils se font les passeurs.
Le premier récit présenté au lecteur est celui de l’astronaute Frank Culbertson, qui était dans la Station spatiale internationale au moment des attentats. Il explique sa perplexité, puis la manière dont il a perçu, à son échelle et de l’espace, les événements : des nuages de fumée, des traces d’impact perceptibles sur le Pentagone, un ciel soudainement purgé d’avions… Au centre de contrôle aérien, c’est le sentiment d’urgence qui prédomine. Et lorsque le premier avion s’écrase dans l’une des tours du World Trade Center, c’est aux sens que la mémoire des témoins en appelle : la structure du bâtiment qui oscille, les plafonds et les murs qui s’écroulent, les étages grignotés par les flammes, les bruits saisissants, l’impact qui fait chavirer les gens… Les antennes passent au direct, les journalistes sont décontenancés, le visage de George W. Bush, en visite dans une école, se transforme en un instant… Tous ces épisodes sont contés par le menu et immergent le lecteur dans une terreur vécue par procuration.
De cette vision subjective et panoptique du 11 septembre, chacun retiendra des passages qui l’auront particulièrement marqué. Les messages laissés à leurs proches par les passagers du vol 93 s’avèrent à ce titre déchirants, tout comme les aveux d’impuissance et d’angoisse de ceux, restés sur terre, qui recevaient des nouvelles mortifères en provenance de l’avion détourné. Aux larmes succède aussitôt l’horreur : celle du bruit de l’air qui se fend, des vêtements éclaboussés du sang des désespérés qui se défenestrent pour échapper aux flammes, des portes automatiques qui s’ouvrent à la réception de leurs corps sur le sol… Le désarroi est aussi largement partagé : dans le bunker de la Maison-Blanche, Dick Cheney et ses conseillers ne savent à quel saint se vouer. Combien d’avions détournés survolent l’espace aérien américain ? À quel point ces décisionnaires sortiront-ils eux-mêmes affectés par ce traumatisme ? La parole des pompiers et des forces de l’ordre, l’évacuation cauchemardesque du World Trade Center, l’attaque du Pentagone, les milliers de corps sous les décombres nourrissent également le témoignage de ceux, souvent désemparés, qui ont assisté à ces scènes d’horreur.11 septembre, une histoire orale est d’une authenticité abrupte et glaciale, porteuse d’émotions portées à incandescence. Il est difficile de ne pas être soi-même touché par les récits rapportés par Garrett M. Graff.
11 septembre, une histoire orale, Garrett M. Graff Les Arènes, septembre 2021, 529 pages
Ariane et Nino, les héros de la collection « Le Fil de l’Histoire » des éditions Dupuis, se penchent cette fois sur une période trouble : les années 1939-1945. Trois albums paraissent simultanément et chacun d’entre eux s’ancre dans un pays européen différent : l’Allemagne, la France, mais aussi la Belgique.
Le docteur en histoire Fabrice Erre et le dessinateur Sylvain Savoia poursuivent leur association de longue date pour la collection « Le Fil de l’Histoire ». Ils déclinent dans trois albums, chacun portant sur un pays européen spécifique, les années 1939-1945, celles de la Seconde guerre mondiale. À chaque fois, le prétexte à la discussion entre Ariane et Nino est le même : une partie de laser game. Ce n’est pas le seul invariant du triptyque, puisque les crimes perpétrés par les nazis envers les Juifs, la manière dont le Troisième Reich a exploité les ressources des pays occupés ou encore les actes de résistance figurent en bonne place dans chacune des bandes dessinées.
Résumer en une trentaine de pages la Seconde guerre mondiale en France, en Allemagne et en Belgique implique nécessairement de laisser certaines questions en angle mort. On le pardonnera d’autant plus aisément à Fabrice Erre et Sylvain Savoia en considérant la clarté de leur propos et leur faculté à se placer à hauteur d’enfant pour narrer certains des événements les plus marquants de l’histoire récente. Au début de leur épopée militaire, la France, la Belgique et l’Allemagne apparaissent respectivement comme une grande puissance industrielle méfiante, un pays neutre meurtri par la Première guerre mondiale et une République revancharde aux velléités expansionnistes.
Fabrice Erre et Sylvain Savoia rappellent à leurs jeunes lecteurs comment tout a commencé : une fois porté au pouvoir, le chancelier Adolf Hitler cherche à rassembler dans son Reich les populations germaniques, considérées comme supérieures. Les nazis annexent d’abord l’Autriche, puis une partie de la Tchécoslovaquie, avant d’envahir la Pologne, ce qui entraîne l’entrée en guerre des Britanniques et des Français. En France comme en Belgique, le contournement de la ligne Maginot surprend l’état-major militaire. En quelques semaines, les deux pays sont occupés par les Allemands. Le maréchal Pétain, collaborateur, va gouverner de manière autoritaire une France divisée, pendant que Charles De Gaulle appelle à la résistance depuis Londres. En Belgique, le roi Léopold III capitule, les Belges fuient leur pays, mais le gouvernement Hubert Pierlot, également en exil à Londres, exhorte ses concitoyens à se dresser face à l’ennemi.
Partout, y compris en Allemagne, la résistance et la collaboration s’organisent : l’ancien préfet Jean Moulin unifie les résistants dans un Conseil national ; l’organisation de la Rose blanche ou l’officier Stauffenberg cherchent à saper de l’intérieur le régime hitlérien ; des mouvements prolifèrent en Belgique, tant en faveur qu’à l’encontre des Allemands. Les trois albums reviennent par ailleurs sur certains épisodes-clés de la Seconde guerre mondiale : l’opération Torch, qui fait enfin reculer les forces de l’Axe en Afrique ; les débarquements de Normandie et de Provence ; les traitements de faveur réservés aux Flamands ; la bataille des Ardennes ou de Stalingrad ; le fameux « mur de l’Atlantique » protégeant les positions allemandes ; les Einsatzgruppen, la Solution finale ou l’opération Barbarossa.
Ce qui ressort de ces trois albums, au-delà des ambitions hégémoniques hitlériennes, c’est la profonde division des populations belges et françaises, mais aussi le caractère implacable de l’Occupation, ainsi que les privations qui en ont découlé. Les Allemands vivaient quant à eux dans un régime de terreur et de propagande. Leur pays, au même titre que Caen ou Tournai, a été défiguré par les bombes ennemies. Pour les Allemands aussi, le prix à payer à la suite des expéditions militaires nazies a été particulièrement lourd : 7 millions de morts, une dénazification difficile, un pays scindé en deux, un mur en plein centre de Berlin…
Le triptyque 1939-1945 constitue une mise en perspective réussie de la Seconde guerre mondiale. Accessible et dense, il condense en trois courtes lectures six années éprouvantes placées sous le sceau militaire. Comme à l’accoutumée, les albums se clôturent par des fiches thématiques, portant notamment sur les personnages-clés qui ont jalonné cette histoire, l’empire colonial français, la résistance, la question royale belge, la bataille des Ardennes, l’idéologie nazie ou encore la Shoah.
1939-1945 (en France, en Allemagne, en Belgique), Fabrice Erre et Sylvain Savoia Dupuis, septembre 2021, 48 pages
Après un premier tome prometteur mettant l’accent sur l’intolérance, Toussaint, Martusciello et Pizzetti remettent le couvert à l’occasion d’une suite intitulée « Tous seuls ».
Cosmo, le héros de la série Absolument normal, s’est échappé d’un centre Nouvel Horizon, où les enfants normaux sont expédiés afin de révéler leur pouvoir surnaturel putatif. Car dans l’univers portraituré par Toussaint, Martusciello et Pizzetti, la normalité est perçue comme une tare inadmissible. L’adolescent se trouve désormais pourchassé par le gouvernement, qui n’hésite pas à recourir à la propagande pour défendre ses vues et ce, dans l’indifférence générale. Mérida, arbitrairement renvoyée de l’école, assène ainsi à ses parents : « Vous devriez être révoltés ! Vous battre contre le système ! » Ce qui motive ses griefs ? « Ils changent les lois comme bon leur semble, ils nous privent de liberté, ils blessent et torturent des enfants… »
Toujours aussi inventifs quant aux personnages qu’ils mettent en scène, Toussaint, Martusciello et Pizzetti nous gratifient d’un chronopheur pouvant arrêter le temps, d’insectes anthropomorphiques ou d’ogres à l’appétit insatiable. Si le premier tome d’Absolument normal reposait en grande partie sur la manière dont la normalité y est perçue comme une déviance, celui-ci caractérise plus avant un pouvoir oppressif et manipulateur. Les médias y sont aux ordres d’un gouvernement qui, à l’instar de l’Administration Trump, n’hésite pas à recourir aux mensonges et à l’enfermement des enfants (l’exemple des familles de migrants séparées est certainement encore dans tous les esprits). Dans « Tous seuls », on mathématise la persuasion, on organise la résistance depuis les réseaux sociaux, on escamote ou oriente l’information…
« Aucun enfant ne devrait être enfermé. Ce sont les adultes les responsables. » Dans Absolument normal, chaque enfant doit répondre d’un système de caste qui ne dit pas son nom, mis en place par les adultes. Si Cosmo apparaît si déconsidéré, ce n’est pas en vertu qu’une humanité lacunaire, ni d’une erreur quelconque, c’est seulement parce que la société est régie par des individus ayant érigé les pouvoirs surnaturels en normes et la normalité en handicap. En adoptant le point de vue d’un enfant marginalisé et désormais traqué, le scénariste Kid Toussaint construit patiemment son ode à la tolérance, qu’il double d’un discours anti-dictatorial accessible à tous – et surtout au jeune public, qui peut aisément s’identifier au héros.
La narration de « Tous seuls » opère en deux temps. Le lecteur suit en parallèle la fuite de Cosmo et la résistance qui prend forme parmi ses camarades adolescents. D’un côté, le volet politique et les forces qui cherchent à s’y opposer ; de l’autre, l’immersion concrète dans l’oppression vécue par un enfant ostracisé. L’album laisse aussi entrevoir une future étape de son récit en évoquant Tulugary, une cité secrète pour les gens sans pouvoir. Cosmo trouvera-t-il dès lors la quiétude en se retranchant parmi ses semblables ?
Absolument normal – T.02 : Tous seuls, Toussaint, Martusciello et Pizzetti Dupuis, août 2021, 48 pages