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« Travailler : la grande affaire de l’humanité » : l’effort à travers le temps

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L’anthropologue James Suzman se penche sur ce qui apparaît comme l’un des dénominateurs communs des organismes vivants : le travail. Perçu en tant que moyen de dépenser un surplus d’énergie, son organisation chez l’homme, changeante à travers les époques, a engendré des problématiques variées.

Lorsque les économistes évoquent le travail de nos jours, c’est souvent pour souligner sa raréfaction, la menace que constituent pour lui les robots et intelligences artificielles, ou pour souligner à quel point la tertiarisation, voire la quaternisation, de l’économie poursuit sa marche forcée. D’autres, à l’instar de Thomas Piketty ou James K. Galbraith, préfèrent mettre l’accent sur les inégalités de revenus, tandis que les médias reviennent abondamment sur les phénomènes de burn-out et de bore-out, ou que l’anthropologue David Graeber porte sa réflexion sur les « bullshit jobs », ces emplois dénués de sens qui serviraient avant tout à occuper les travailleurs en créant des tâches inutiles. Dans Travailler : la grande affaire de l’humanité, James Suzman coche toutes les cases, mais ces dernières viennent ponctuer une historiographie du travail qui contextualise l’effort à travers le temps.

L’essai est passionnant, émaillé d’anecdotes et peuplé de figures de premier plan. L’auteur, lui-même anthropologue, cite pêle-mêle Benjamin Franklin, James K. Galbraith, Frederick Winslow Taylor, John Harvey Kellogg, John Maynard Keynes, Marx ou encore Henry Ford. Il fait remonter le concept du travail à l’abiogenèse, puis le lie à la biosphère, aux tisserins ou aux peuples primitifs. Il caractérise le travail humain comme intentionnel plutôt qu’utilitaire, il revient longuement sur notre rapport à la besogne et au temps (en le comparant notamment avec celui en vigueur dans des sociétés comme celle des Ju/’hoansi), il explique comment l’agriculture a modifié nos modes de travail et d’anticipation, avant de formuler des analyses plus contemporaines sur la guerre des talents chère à McKinsey, le surmenage au travail (notamment dans les pays asiatiques, avec des phénomènes tels que le karoshi ou le karo-jisatsu), la publicité ou le grand découplage, non seulement entre productivité et salaire, mais aussi entre les 1% et les autres ou encore le PIB par habitant et les revenus perçus par les salariés.

James Suzman décrit le travail comme le moyen de dépenser un surplus d’énergie. En maîtrisant le feu, l’homo erectus s’est assuré davantage d’énergie en faisant moins d’efforts physiques, ce qui a occasionné un accroissement du temps libre et des occupations corollaires. La cuisson a rendu comestibles de nouvelles variétés d’aliments, mais elle a aussi tout reconditionné : notre visage, notre système digestif, notre masse cérébrale et surtout la manière dont on occupait notre temps. C’est un invariant dans l’ouvrage : le travail est en réalité toujours amarré à l’énergie et au temps. Et il nous façonne pour partie : ainsi, l’auteur explique que la chasse à l’épuisement a favorisé notre intelligence sociale et nos aptitudes physiques. L’anthropologue Richard Lee a quant à lui démontré que les chasseurs-cueilleurs Ju/’hoansi disposent de plus de temps libre que l’Américain moyen et qu’ils mangent abondamment sans pour autant y consacrer beaucoup d’efforts.

Qu’il s’agisse des mystères du biface, de l’égalitarisme des sociétés à retour immédiat (leur partage à la demande implique que personne ne peut détenir plus de richesses que nécessaire), du site historique Göbekli Tepe, de la façon dont le climat a agi sur certaines sociétés primitives (construction d’abri, réserves de nourritures, etc.), du piège malthusien, du luddisme, de la loi de Parkinson, de l’anomie de Durkheim, des besoins absolus et relatifs de Keynes, du travail comme point de convergence social ou de l’imitation des comportements de consommation des riches par les classes plus pauvres, James Suzman s’adonne à un effeuillage patient et minutieux du travail et de ses ressorts anthropologiques, économiques ou sociologiques. Travailler : la grande affaire de l’humanité s’apparente ainsi à une mise en perspective de l’un des éléments les plus déterminants et séminaux de nos sociétés.

Travailler : la grande affaire de l’humanité, James Suzman
Flammarion, septembre 2021, 480 pages

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4.5

« Féroce » : une nature vengeresse

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« Taïga de sang », premier tome du diptyque Féroce, pourrait se réclamer des poupées russes : à sa trame principale, c’est-à-dire la vengeance d’un tigre blessé par balle, se juxtapose une intrigue portant sur une équipe de tournage pris en chasse par la mafia sino-russe, avec en sous-texte la déforestation et les collusions entre la pègre et les fonctionnaires locaux.

Gregorio Muro Harriet et Alex Macho emmènent le lecteur dans l’Extrême-Orient russe, et plus précisément dans le kraï du Primorié. Les lieux sont particulièrement propices aux dessins engageants : une nature sauvage enneigée, un blizzard implacable, des animaux majestueux, mais aussi un commerce omniprésent bien qu’illégal, celui du bois, dont les sapins coréens d’essence protégée. C’est dans ce cadre sublimé par les représentations d’Alex Macho qu’une équipe de tournage prend place, avec pour ambition de réaliser un documentaire sur le tigre de l’amour (tigre de Sibérie). Le hic, c’est que Sabine Köditz figure sur la liste noire de la pègre sino-russe : elle s’est déjà rendue coupable d’un document explosif, paru des années plus tôt, qui a eu pour effet de déstabiliser le parrain Sergey Ovechkin, mais aussi l’entreprise forestière chinoise de Meng Lifang.

À peine arrivée à l’aéroport, l’équipe est repérée par un agent en cheville avec la pègre. Dès lors, Russes et Chinois vont chercher à abattre Sabine Köditz pour lui faire payer ses révélations passées. Pour parvenir à leurs fins, les criminels jouent de leurs relations, ou font pression sur des inspecteurs locaux. « Taïga de sang » radiographie ainsi les collusions entre les institutions publiques et les organisations criminelles, dans une Russie corrompue qui cherche à contrer les sanctions européennes (pour ses expéditions clandestines en Ukraine) en vendant aux Chinois du bois coupé illégalement. Ainsi, aux côtés des paysages d’une forêt de plus en plus clairsemée se tient un système bien rôdé où chacun alimente à sa façon les trafics criminels, y compris Nikolay et Kostya, qui font pourtant valoir à plusieurs reprises leur éthique.

La vallée de la rivière Bikine est l’habitat naturel du tigre de Sibérie. C’est aussi un endroit que des machines peuvent passablement affecter en quelques jours. À cet égard, la vengeance du tigre blessé sonne comme un avertissement : à travers lui, c’est la nature qui se venge par métonymie. « Que ce soit légal ou pas, rien à carrer. » Voilà à quoi se résume la manière de procéder des Russes sur place. Repliée dans une cabane de chasse, les membres de l’équipe de tournage sont loin de se douter qu’une superstition, celle de l’Amba, va décimer ceux qui sont à leurs trousses. Toutes les trames arrivent ainsi à leur point de jonction : la vision naturaliste, la critique de la pègre et de ses activités anti-écologiques, la production du documentaire, la vengeance du tigre… En sus, les arbres malades, infectés de larves de coléoptères, le bois sec prêt à prendre feu en été, bref la nature désolée, irriguent de bout en bout l’album.

Très dense, mené tambour battant (malgré des planches silencieuses axées sur la nature), « Taïga de sang » est une satisfaction tant sur le plan graphique que narratif. Il aurait été difficile à Gregorio Muro Harriet et Alex Macho d’apporter plus de substance à leur histoire ou plus de chair à leurs protagonistes en cinquante-six pages. Espérons que le second et dernier tome de Féroce soit du même acabit, ce qui ferait incontestablement de ce diptyque l’une des belles surprises de l’année.

Féroce – T.01 : Taïga de sang, Gregorio Muro Harriet et Alex Macho
Glénat, septembre 2021, 56 pages

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4

« L’Insurgée de Varsovie » : le souffle de la révolte

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L’Insurgée de Varsovie se glisse dans la collection « Histoire & Destins » des éditions Delcourt. Jean-Pierre Pécau et Dragan Paunovic y content l’histoire vraie de Maria Sabina Devrim, jeune femme de 21 ans bientôt à la tête de la résistance contre les Allemands dans une ville presque entièrement détruite.

Comme l’explique très bien le dossier didactique en appendice de l’album, la première insurrection de Varsovie eut lieu en 1943 et fut le fait des Juifs. L’entreprise, bien que désespérée, servit à redonner un peu de dignité à tous ceux que les nazis avaient ostracisés, réprimés et confinés dans des ghettos. La seconde insurrection est plus complexe : elle voit le jour quelques mois après la première, dictée par l’Armia Krajowa, qui espère ainsi être en bonne position pour négocier au moment où l’Armée rouge, aux portes de Varsovie, pénétrera dans la ville. Mais tout ne se passe pas comme prévu : 85% de Varsovie finit en ruines, 15 000 insurgés sont assassinés, ainsi que 200 000 civils…

Jeune et courageuse, Maria Sabina Devrim fait partie de la résistance. Au début du récit, on la voit parcourir la ville et ses quartiers détruits (dont celui de quartier Mokotov, magnifique pleine page 8) en quête d’armes. Mais les containers expédiés depuis le ciel ne contiennent que des fleurs et des lettres d’encouragement… Elle cherchera ensuite à glisser des grenades dans les abris tenus par les SS en passant par les toits ou à poser des mines sous les bâtiments nazis. À cet égard, L’Insurgée de Varsovie offre un aperçu assez limpide de la manière dont les résistants polonais s’organisaient, avec de faibles moyens et des troupes décimées, face aux occupants allemands.

L’insurrection de 1944 a été un puissant ascenseur émotionnel pour les habitants de Varsovie. C’est brièvement rappelé dans l’album – la mise en contexte a lieu surtout dans les annexes : les insurgés ont d’abord fait sauter le quartier général de la Gestapo, fait fuir les Allemands, ont cru à la victoire, avant de voir les nazis revenir avec leurs chars et une envie décuplée d’en découdre. L’Opération Tempête aboutit finalement à l’usage par les Allemands d’un mortier géant posé sur rails, qui va éventrer la ville comme jamais auparavant. Finalement, à de rares exceptions près (la fuite des nazis), le sentiment général perçu dans l’album, au-delà de la résilience et de l’abnégation, n’est rien d’autre qu’un désespoir diffus.

Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Jean-Pierre Pécau et Dragan Paunovic montrent alternativement l’espoir d’une rencontre avec les Soviétiques en dehors de la ville, avant de les exposer, page 45, pendus en pleine rafle allemande. Après avoir combattu les nazis, Maria Sabina Devrim va être emprisonnée… par les communistes du NKVD. Quant à Andrej, le chef de la résistance polonaise, il est abattu par un tueur embusqué, laissant la jeune héroïne, malgré elle, au commandement d’une cellule combattante.

Avec son personnage féminin fort, son immersion dans l’insurrection de 1944, son usage des couleurs (le bleu de la nuit, le rouge du feu et de la guerre…), L’Insurgée de Varsovie parvient à faire mouche. On regrette cependant que son récit manque quelque peu de mise en contexte, même si le dossier glissé en fin d’album vient répondre à ce bémol.

L’Insurgée de Varsovie, Jean-Pierre Pécau et Dragan Paunovic
Delcourt, août 2021, 60 pages

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3.5

Population : 48 (dans un premier temps)

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Le titre indique le nombre d’habitants de Caesura, patelin très isolé dans le désert du Texas. Là, toutes et tous ont fait un choix : y terminer leurs jours avec une bonne partie de leurs souvenirs effacés. C’est une expérience menée par un mystérieux institut pour neutraliser des criminels irrécupérables et protéger quelques témoins que l’oubli soulagera.

Les habitants de Caesura n’utilisent pas son nom officiel, mais Blind Town (la ville aveugle), car ici et du fait de l’effacement des souvenirs, tout le monde vit dans une paix qui n’est que relative. En effet, comme le souligne l’accroche de l’édition de poche : « Tout le monde est coupable. Personne ne sait de quoi. » Et puis le doute est entretenu par le fait que, parmi les pires criminels du pays, se trouvent quelques témoins, donc des innocents. Ceci dit, le village comporte au moins un réel innocent, puisque Fran Adams qui est arrivée ici parmi les premières, il y a maintenant huit ans, était alors enceinte. Depuis, elle élève son fils Isaac.

Se faire un nom

Le roman s’ouvre avec l’arrivée à Caesura de quatre nouveaux pensionnaires. Ainsi, le compte annoncé par le titre est sujet à caution. Mais, on s’en doute, bien des points sont sujets à caution à Caesura et les nouveaux vont l’apprendre en même temps que nous lecteurs (lectrices). Première chose pour toute personne intégrant Caesura : choisir un nom, car l’original fait partie des données effacées. Pour y remédier, le shérif propose aux nouveaux de choisir un nom et un prénom dans deux listes : celle des anciens vice-présidents des États-Unis et une liste d’acteurs/actrices célèbres. Autant dire que l’effet à la lecture est assez particulier, puisqu’à Caesura on trouve un Errol Colfax, un Hubert Gable, un Orson Calhoun, un Gerald Dean, un William Wayne, etc. Quant au shérif, il s’appelle Calvin Cooper.

Une paix relative

Tout cela pourrait donner une ambiance relativement tranquille, puisque chacun occupe un bungalow. Mais ce serait trop simple, même si cela dure depuis 8 ans. Un matin, le shérif Cooper constate un suicide par arme à feu. Problème, à Caesura, personne n’est censé posséder d’arme à feu. Lui-même laisse généralement la seule officiellement recensée dans un tiroir de son bureau.

Des innocents ?

Comment en douter, la situation à Caesura devient explosive, entre des hommes et femmes au passé chargé avec énormément d’incertitudes. Le fait qu’il y ait parmi eux des témoins (donc des innocents) n’est-il pas un leurre uniquement destiné à entretenir le doute ? Quant au seul innocent certain, le jeune Isaac, comment justifier son maintien à Caesura ? Il a le droit de vivre sa vie et tout le monde en est convaincu, à commencer par sa mère qui a reculé d’année en année la tentative du retour dans le monde. En effet, à Caesura, nul n’est retenu contre son gré. Fran Adams pourrait donc emmener Isaac dehors à tout moment. Malheureusement, les habitants du village ne sont absolument pas préparés à affronter le monde. Tous ont bien enregistré que les derniers ayant tenté le grand saut n’ont pas survécu bien longtemps.

Vérités et faux-semblants

Autre souci dont on se rend compte au fur et à mesure que l’intrigue progresse : tout n’est pas aussi clair qu’on voudrait le faire croire à Caesura. Déjà, Calvin Cooper n’a de shérif que la fonction que les uns et les autres veulent bien lui reconnaître, car son étoile n’a aucune valeur réelle. D’autre part, William Wayne est quelqu’un au passé tellement chargé qu’il attire malgré tout l’attention de l’extérieur, comme une vedette. Enfin, que penser des nouveaux arrivants ? Il semblerait qu’il existe un certain nombre de combines et calculs autour de la ville. Et si certains affichaient un faux effacement des souvenirs ? Et si d’autres s’arrangeaient pour recevoir malgré tout des nouvelles personnelles de l’extérieur ? Sans compter certains signes distinctifs comme des tatouages qui ne s’effacent pas et peuvent donner des indications précises sur le passé de leurs possesseurs ? Bref, on peut se demander quelle est la véritable motivation de la présence ici des uns et des autres.

L’art de faire grimper la tension

L’américain Adam Sternbergh joue avec un beau savoir-faire d’une situation originale dont il tire parti de manière astucieuse. Il organise son roman en faisant monter la tension et en jouant par révélations progressives. Il passe avec aisance d’un personnage à un autre, dans des situations assez différentes. L’ensemble se lit donc assez bien et rapidement. On pourrait néanmoins reprocher à l’auteur de se permettre quelques facilités qui nuisent un peu à la crédibilité de tout ce qu’il a mis en place. En particulier, on peine à admettre que les membres de l’institut directement responsables de la mise en place de Caesura puissent faire réapparaître des souvenirs plus ou moins à volonté, comme si une simple manipulation pouvait les faire disparaître et réapparaître. Sinon, il joue parfaitement avec les révélations successives sur le passé des uns et des autres pour créer une atmosphère irrespirable. C’est clair qu’avec un tel rassemblement d’individus dangereux et sans scrupules, la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres.

Population : 48, Adam Sternbergh
‎Super 8 éditions, octobre 2018
 
 
 
 
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3.5

Instagrammable, d’Éliette Abécassis : un sujet très actuel qui aurait mérité un approfondissement

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Si jusque-là, la thématique des réseaux sociaux et de leurs travers étaient rarissimes dans les grandes maisons d’édition françaises, Licorne de Nora Sandor, publié chez Gallimard, étant passé pratiquement inaperçu en mai 2019, le printemps 2021 a vu bourgeonner deux romans de grandes autrices sur l’application très controversée au logo multicolore. Éliette Abécassis a sorti Instagrammable (Grasset, mars 2021) en même temps que Les enfants sont rois de Delphine de Vigan (Gallimard, mars 2021).

Cependant, le roman d’Abécassis, dont le nom est un néologisme né de la suprématie du célèbre réseau et de ce qui se montre décemment sur la toile (ce qui est « Instagrammable »), se veut plutôt comme un remake des Liaisons dangereuses version 2.0.

De prime abord, cela paraît surprenant qu’une autrice née bien en amont des générations concernées, Y et plus spécialement Z, aussi appelée génération des Millennials décide de traiter d’un sujet aussi spécifique et générationnel, mais n’est-ce pas là le rôle de l’écrivain, se mettre dans la peau d’un autre et tenter de retranscrire les émotions ? Il va de soi que le lecteur sera curieux, et même peut-être un peu suspicieux, de savoir comment Éliette Abécassis est parvenue à s’immiscer dans la tête d’adolescents en quête de notoriété virtuelle et surtout, si le pari est réussi.

Une plongée dans le monde impitoyable de l’adolescence 

Le premier chapitre donne un ton dramatique au roman, qui restera pourtant assez léger. Une jeune fille se tient sur le Pont des arts. Sous son front se pressent des pensées maussades, désabusées. Elle s’approche lentement de la rambarde mais le lecteur n’en sait pas plus. Le voilà ensuite plongé dans l’univers impitoyable d’un lycée parisien, au sein duquel le narrateur omniscient alterne le quotidien de plusieurs adolescents dont la vie entière est régie par Instagram. Un monde dans lequel les ascensions comme les déchéances dépendent de publications éphémères en « story ». Chacun est prêt à conserver sa cote de popularité, jusqu’à rabaisser les autres pour s’élever, nier ses sentiments, trahir son complice de toujours, diffuser les photos de nus de sa rivale pour ruiner sa réputation. 

Les affres du numérique dépeintes sous tous les angles 

Les pages se tournent rapidement et sans efforts, la lecture est aisée et fluide, au rythme des thématiques relatives à l’adolescence : chagrins d’amour, béguins, timidité, admiration et jalousie ou encore relations mère-filles houleuses à base de paroles haineuses et d’incompréhensions. À travers les différents personnages qui composent ce tableau effarant, l’autrice nous explique la vacuité des réseaux et la célébrité de pacotille qu’on y acquiert et qu’on souhaite garder coûte que coûte. 

Un exemple marquant réside dans un des personnages principaux, Léo, adolescent célèbre sur Instagram alors qu’il n’a « rien de spécial à dire, ni aucune compétence réelle ». Il a simplement été propulsé au sommet parce qu’il sortait autrefois avec Jade, l’influenceuse coqueluche de son lycée à laquelle chacun prête allégeance. Léo poste ainsi ses déjeuners, ses nouvelles baskets et collectionne les likes de ses fans, qui, eux-même, ne savent pas très bien pourquoi ils aiment. Peut-être par compulsion ? Si on est soi-même utilisateur de technologies du numérique, on se reconnaîtra sans doute dans les tourments générés par la communication virtuelle, que traverse chacun des protagonistes (doit-on ajouter ou non des emojis à un message pour adoucir le ton ? Comment rester calme quand l’interlocuteur est en ligne mais ne répond pas ?), y compris Ariane, une mère de famille qui se sent esclave de ses notifications incessantes et regrette le passé, temps où « ils n’avaient ni ordinateurs ni portables, ni réseaux sociaux ni mails »

Des personnages superficiels, qui manquent de profondeur

Toutefois, malgré la diversité apparente de ces adolescents – Emma, une jeune fille sage de bonne famille qui fréquente un bad boy, Jade, l’ influenceuse populaire qui reçoit l’équivalent de centaines de produits par mois et régit déjà sa petite entreprise d’une main de maître avec ses 750 000 abonnés et son « vlog », et dont le destin n’est pas sans rappeler celui de la Française Léa Elui, et Sacha, une adolescente en plein désamour qui rêve d’accroître ses followers -, ceux-ci restent fondamentalement similaires et manquent de relief, ce qui fait que, parfois, d’un chapitre sur l’autre, il est facile de les confondre et de devoir revenir en arrière pour étoffer sa compréhension de « l’histoire ». Histoire qui n’en est pas vraiment une, et qui ressemble plutôt à une suite de situations du quotidien imbriquées les unes dans les autres sur fond de rap français contestataire. Un peu trop superficielle pour être haletante, sans nœuds, ni véritable intrigue. 

Un thème intéressant mais pas suffisamment approfondi

Si le thème est, de base, extrêmement intéressant, ses aspects psychologiques et sociaux ne sont pas assez creusés dans Instagrammable

Le lecteur reste sur sa faim, déçu par un roman qui paraît bâclé, écrit trop vite, sans approfondissements. Ni la plume travaillée et ses quelques fulgurances, ni la fin surprenante et les dialogues réussis, mélange d’argot et de verlan, ne viendront rattraper le sentiment de gâchis qui reste au fond de la gorge une fois la dernière page tournée : Instagrammable ne donne finalement pas envie d’être instagrammé.  

Instagrammable, Éliette Abécassis
Grasset, mars 2021, 178 pages

Béatrice Dalle, flamme libre

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« Belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette »*, Béatrice Dalle incarne depuis les années 80 une liberté absolue et hors norme qui la rend unique dans le cinéma français. Portrait d’une ultra-moderne tragédienne dévorant la vie à pleines dents.

Elle s’est souvent comparée à une pâquerette déguisée en piège à loup et, si on y regarde de plus près, il est vrai que derrière sa grande gueule, ses déclarations sans filtre et son mode de vie libertaire, il y a bien un petit cœur qui bat sous sa peau d’albâtre (quoi que fort tatouée) !
On ne dirait pas forcément, au premier abord, mais pourtant, elle est gentille, Béatrice. D’accord, elle mord un peu ses partenaires et envoie quelques patates si on la cherche sur des sujets touchy, mais au fond, c’est une chic fille.

De son passé on connaît tout, en long en large et en travers. Sa famille qu’elle a quittée adolescente pour tracer sa route loin de l’insoutenable banalité de l’être. Son amour de la musique qui l’a conduite des Clash à Mozart par des chemins de traverse. Dominique Besnehard, « l’homme de sa vie », lui ouvrant les portes de la gloire en la castant pour 37/2, film culte parmi les cultes des années 80. Et il a eu le nez creux, c’est le moins qu’on puisse dire, révélant à l’écran cette fille de l’air et du feu qui n’a jamais cessé depuis d’incendier les salles obscures, n’en déplaise aux frileux nourris aux classiques et légèrement dérangés par un peu de cannibalisme, de violence inquiétante ou de sexe cru.

Tragédienne-gitane

Et pourtant classique elle fut chez Hugo dans Lucrèce Borgia, en mère monstrueuse et toute de noir vêtue, remuant les eaux sombres de la scénographie aquatique de David Bobée. Classique aussi dans ses lectures de Pasolini, telle une prêtresse rock et urbaine, déclamant au micro le poète maudit avec sa copine Despentes, accompagnées par le groupe Zëro. Alors classique il serait bon qu’elle soit de nouveau. Antigone, pourquoi pas (la révolte n’a pas d’âge), mais surtout Phèdre ou Médée, car nombreux l’attendent de pied ferme, l’imaginant déjà, tragédienne-gitane à la voix embrumée et au regard nuit-noire, irradier les auteurs du Grand Siècle.

À l’écran, Béatrice Dalle est un spectacle à elle toute seule. C’est pourquoi mieux vaut écarter le personnage public pour apprécier la performance d’actrice, oublier tout ce qui est autre que ce qu’elle donne sur scène : paradis artificiels, expériences trash, déclarations border… En fait, on s’en fout ! Ce qui compte, c’est sa présence incandescente sur la pellicule. Sa capacité, non pas à interpréter des rôles, mais à s’interpréter elle-même, offrant ses métamorphoses en spectacle, dévorant tout sur son passage, mettant le feu à la scène, bouffant la vie et ses personnages, guidée par une liberté et un instinct consubstantiels de sa personne.
Quel parcours, quand même, pour la petite kepon des squats parisiens, sûre de son destin et de sa bonne étoile ! C’est dire si la lave coulait déjà dans ses veines…
Et la meuf, en plus d’être canon et, on l’aura constaté, une actrice très physique, suit son chemin de vie accompagnée de quelques grands hommes (qu’elle préfère morts, précise-t-elle), choisis avec soin : Cobain, Genet, Mozart, Bosch, Pasolini et le Christ ! Pure aussi dans ses choix, elle va où ça lui plaît car, comme chacun sait, « good girls go to heaven and bad girls go everywhere ! ».

Un metteur en scène sinon rien

Personne ne la dirige, sauf peut-être sur un plateau où, en bon petit soldat et sans lire le scénario, elle s’abandonne au metteur en scène qui, pour lui convenir, ne doit pas hésiter à se montrer un petit peu dictateur sur les bords.

Forcément, avec un tel tempérament, il faut du répondant en face. Et il y en a eu, du répondant ! Rigide un tantinet sado (mais pour la bonne cause) fut Haneke sur Le Temps du loup. Couillue et archi sensible, Virginie Despentes la filma avec une délicatesse paradoxale dans Bye bye Blondie. No limit, Claire Denis lui offrit d’ensanglanter l’écran dans l’éprouvant Trouble everyday. Sans parler de Ferrara (The blackout) dont il est de notoriété publique qu’il a sniffé au moins un Boeing et vidé quelques océans de whisky…

Ça, c’est pour les plus spectaculaires, ceux qui forgent une « réputation ». Mais n’oublions pas la tendresse de Beineix (37°2 le matin), la finesse de Doillon (La Vengeance d’une femme), la douceur de Jarmush (Night on earth), l’étrangeté de Bellocchio (La Sorcière), l’originalité d’Honoré (17 fois Cécile Cassard)…

La liste est encore longue. C’est qu’elle a beaucoup tourné la petite Betty Blue, grandi sous nos yeux et mûri aussi, traversant tempêtes et amours passionnelles, se mariant quelques fois avec un bad boy, se forgeant une culture de plus en plus pointue, revendiquant haut et fort et avec un humour qui ne plait pas à tout le monde son incapacité absolue à être responsable pour quelqu’un d’autre qu’elle-même (« Je préfère manger un Bounty plutôt qu’avoir un enfant »)… Elle assume, consomme et consume, dynamitant au passage les convenances et les bienséances tout en respectant la liberté de chacun et attendant en retour qu’on respecte la sienne.
A 56 ans elle tient le cap, toujours aussi brûlante, fidèle à ses convictions et ouvrant son horizon tous azimuts à la culture au sens le plus large possible.
Alors revoyez ses films, du plus ancien au plus récent, en admirant la pâquerette mais sans tomber dans la gueule du loup !

*Bashung

 

Dune de Denis Villeneuve : prodige sombre et mystique

Trente-six ans après le Dune de David Lynch, le réalisateur canadien révèle sa version cinématographique du chef-d’œuvre de Frank Herbert. Le film adopte une atmosphère noire, solennelle et mystique, qui tranche nettement avec la vision un peu kitch et excentrique de la première adaptation. Retour sur cette nouvelle pépite de Denis Villeneuve, découverte en avant-première à l’occasion du Festival de Deauville 2021.

Denis Villeneuve n’a pas caché son opinion mitigée sur le Dune de David Lynch. Dans une interview accordée l’an dernier au magazine Empire, il expliquait : « il y a des parties que j’adore et d’autres éléments avec lesquels je suis moins à l’aise. (…). Je me souviens avoir été à moitié satisfait. C’est pour ça que je me disais qu’il y a toujours un film qui doit être fait à partir de ce livre, juste avec une sensibilité différente. »

Mais bien au-delà de cette sensibilité, c’est l’univers entier de Dune que le réalisateur canadien s’approprie avec une maîtrise époustouflante. Si le film reste bien une adaptation du livre, il apparaît avant tout comme une œuvre à part entière d’un Denis Villeneuve très inspiré. Ainsi, Dune se situe dans la parfaite lignée des précédents films de science-fiction du cinéaste. On retrouve donc très largement la palette de couleurs ternes et le visuel de Premier Contact, en particulier pour les plans larges des vaisseaux. Surtout, Dune constitue l’aboutissement de l’aspect mystique esquissé dans Blade Runner 2049, notamment lors des scènes dans la pyramide de Niander Wallace.

Denis Villeneuve instaure également une ambiance plus sombre, oppressante, propre à son cinéma, qui donne une lecture très sérieuse et noire du roman de Herbert. Il se dégage ainsi du mystère, mais aussi de la peur, à la vision des familles ennemies et des étranges sœurs Bene Gesserit.

En revanche, Dune est une œuvre beaucoup plus contemplative dans la filmographie de Denis Villeneuve. Éminemment cinématographique, elle se regarde avant tout. Les dialogues laissent donc largement la place à l’émerveillement brut et pur de l’image, soulignant d’autant plus le côté solennel et mystique du film. La musique magistrale signée Hans Zimmer insuffle également mystère et religiosité à cette éblouissante adaptation.

En cohérence avec ce traitement singulier, Denis Villeneuve prend tout le temps nécessaire pour poser le cadre de son monde et présenter les différentes maisons ainsi que les personnages. Dune se déroule en l’an 10191 dans un univers régi par l’Empereur Shaddam IV. Dans ce monde, le film raconte l’histoire de Paul Atreides, le fils du duc « rouge » gouvernant la planète Caladan. La vie du jeune homme bascule lorsque son père se voit confier par l’Empereur le fief d’Arrakis, une planète unique qui fournit la ressource principale de l’univers : l’épice.

Les éléments de compréhension essentiels sont apportés progressivement et intelligemment au cours des trente premières minutes. Ainsi, un parfait novice de Dune, qui n’aurait pas lu le livre ni vu l’œuvre de David Lynch, pourra très bien suivre le film sans se sentir perdu. Denis Villeneuve cherche ainsi à réconcilier le public avec ce roman complexe en proposant une œuvre facile à appréhender.  

Ce choix narratif et cette approche méditative possèdent l’inconvénient de ralentir assez drastiquement l’avancée du récit. Il convient de rappeler que malgré sa durée de deux heures trente, équivalente à la version de David Lynch, le Dune de Denis Villeneuve traite à peine la moitié du livre. De plus, il faut attendre un peu plus d’une heure pour assister aux premières, mais magistrales, scènes de bataille entre les Atréides et les Harkonnens.

Cependant la qualité de la réalisation, l’esthétique des images et l’atmosphère presque religieuse du film, qui nous plongent à corps perdu dans cet univers refondé de Dune, empêchent de s’ennuyer un seul instant. Le film est un véritable chef-d’œuvre technique au niveau du montage, du son, des effets spéciaux, si bien que la forme en prend presque le dessus sur le fond. Les vaisseaux interstellaires et les célèbres ornithoptères volent avec un réalisme et une beauté stupéfiantes. La planète Arrakis est tout aussi sublime avec son désert, ses roches et ses effrayants vers avec lesquels Denis Villeneuve retarde volontairement la rencontre.

Ce déluge de réussites techniques permet de rentrer immédiatement dans l’histoire, axée sur le parcours de Paul. L’interprétation très mesurée, peu expressive de Timothée Chalamet fait du jeune homme un personnage sérieux et discipliné, qui mène une existence relativement ascétique. Toujours vêtu avec élégance mais simplicité, il se dégage de Paul beaucoup de sobriété et de parcimonie. Il suit sans protester l’enseignement de sa mère, les entraînements avec son maître d’arme et obéit à son père. Qu’il ait ou non entrevu sa destinée, Paul semble déjà avoir, dès le début du film, tous les caractères du Messie tant attendu.

Les personnages secondaires sont aussi réussis, en particulier Duncan Idaho incarné par un très convaincant Jason Momoa. Les protagonistes suscitent également la fascination par leur mystère, en particulier les sœurs Bene Gesserit, dont l’ordre demeure très obscur. Le baron Vladimir Harkonnen est quant à lui représenté comme un véritable monstre obsédé par la violence et le pouvoir.

A travers le récit de Dune, Denis Villeneuve aborde également le combat pour l’écologie face au gaspillage et à l’exploitation des ressources, un thème qui lui est cher. Après Premier Contact et Blade Runner 2049, il signe un nouveau film majeur pour la science-fiction, qui ravira autant les fans de Dune que les passionnés de science-fiction.

Dune : Bande-annonce

Dune : Fiche Technique

Réalisateur : Denis Villeneuve
Scénariste : Jon Spaihts, Denis Villeneuve, Eric Roth
Directeur de la photographie: Greig Fraser
Musique : Hans Zimmer
Costumes : Jacqueline West
Durée: 156 minutes
Année: 2021 – Etats-Unis

Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg en Blu-ray chez Potemkine

Le drame fantastique de Nicolas Roeg, Ne vous retournez pas (Don’t Look Now), revient nous émouvoir et hanter avec une nouvelle édition Blu-ray française signée Potemkine.

Synopsis : Quelques mois après la mort accidentelle de leur fille, Laura (Julie Christie) et John Baxter (Donald Sutherland)se rendent à Venise. Mais la ville, ténébreuse et menaçante, devient le théâtre d’événements sordides.

Deuil et visions à Venise

À partir de son récit de couple endeuillé et de mari visionnaire, Ne vous retournez pas emmène le spectateur dans une double expérience de la fragmentation. Fragmentation du cocon familial et du couple qui essaie de tenir bon malgré la douleur de la perte d’un enfant, fragmentation de la perception avec John Baxter qui possède un don de voyance et perçoit l’avenir au présent.

La douleur sourde qui perfore le couple magnifiquement interprété par le duo Christie/Sutherland cohabite avec un pouvoir qui découpe l’écran, cut le présent, croise le passé et l’avenir, bouscule notre expérience du temps. En 1973, avant les prouesses terrifiantes du Shining de Kubrick et les ducasses de Nolan, Nicolas Roeg nous apprenait à expérimenter le temps tordu par le cœur. Cette volonté de retranscrire l’expérience sensible du temps pourra toutefois en rendre perplexes quelques-uns.

En effet, Nicolas Roeg semble filmer son récit à distance pendant un moment, notamment avec des démonstrations cinématographiques de visions extralucides plus théoriques et graphiques qu’empathiques, et ce, malgré quelques jolis moments poétiques. C’est cependant pour mieux troubler le spectateur qui ne sait pas tout à fait à quel point de vue s’attacher jusqu’à un revirement de situation qui nous plongera brutalement dans l’angoisse du drame à venir, du drame passé et donc de celui qui se joue pour l’un des protagonistes principaux. Aussi cette adaptation d’un court récit de Daphné du Maurier n’a pas une horlogerie parfaitement huilée avec quelques points de vue censés nous perdre loin d’être subtils. Mais le long métrage réussit à hanter le spectateur comme son espace – une Venise à la fois brute de réalisme et doucement fantasmagorique – en suivant les battements de cœur de ses personnages puis à les rompre avec un revirement à la fois attendu – de la même manière qu’il est perçu par John Baxter – et profondément émouvant tant il permet de mettre en lumière, plus que la mécanique relativement maladroite du film, son intelligence émotionnelle.

Ne vous retournez pas est ainsi, derrière ses meurtres, morts accidentelles et pouvoirs fantastiques, un grand film sensible.

Blu-look now

Ne vous retournez pas est à nouveau édité chez Potemkine, six ans après une édition basée sur un master HD édité par Optimum en 2011. Cette présentation avait pu déranger de nombreux cinéphiles détracteurs de bidouillages d’image, notamment du grain dans ce cas précis ainsi que d’une étrange gestion des couleurs. Après une restauration 4K gérée par Criterion en 2015, nous voilà face à un nouveau master, lui aussi 4K, mené par Studio Canal et sorti en Blu-ray UHD en 2019. À noter qu’ici, l’éditeur français a décidé de ne pas sortir le film en UHD, apparemment à cause de la présence du grain davantage visible en 4K. Ce choix peut bien sûr être débattu, puisqu’il remet en cause l’imagerie argentique du film.

Si vous n’êtes pas encore passés à la caisse, et même si la comparaison ne sera pas tout à fait juste puisque la compression peut être différemment gérée entre deux éditeurs, un détour par le site caps-a-holic vous permettra de constater le gain formidable apporté par ce récent master, en termes de définition, de gestion du grain (bel et bien organiquement présent) mais aussi dans le traitement plus équilibré et naturel des couleurs. La compression menée par Potemkine pour leur nouvelle édition Blu-ray retranscrit excellemment les forces de ce master 4K qui aurait toutefois mérité selon nous une sortie en UHD.

Du côté du son, à part quelques lignes de dialogues un poil sourdes, le rendu est efficace pour ce film atmosphérique. On remarque toutefois l’absence de VF pourtant bien présente sur la précédente édition de Potemkine.

Quant aux compléments, l’éditeur s’est contenté de reprendre des bonus de l’édition d’Optimum upscalés en HD ainsi qu’une analyse de Jean-Baptiste Thoret présente dans leur Blu-ray de 2015. On trouve ainsi parmi les premiers des entretiens avec l’acteur Donald Sutherland, le chef opérateur Anthony Richmond, le scénariste et producteur Allan Scott, chacun revenant sur son expérience sur le film et son approche du cinéma. On note aussi un retour de Danny Boyle sur Ne vous retournez pas qu’il considère être comme un chef-d’œuvre et qui fait partie, avec Apocalypse Now, des premiers films l’ayant profondément marqué. Aussi Potemkine a-t-il proposé un nouvel et court entretien avec la cinéaste Justine Triet qui revient sur le rapport au deuil du film qu’elle juge justement interprété par le duo, mais aussi sur l’aspect énigmatique du métrage qu’elle a fini par davantage apprécier/comprendre lors de son deuxième visionnage.

Bande-annonce (reprise cinéma) – NE VOUS RETOURNEZ PAS (1973)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – 1.85:1 – Langues : Anglais DTS-HD Master 2.0 – Sous-titres français – Durée : 110 min

COMPLÉMENTS

Entretiens avec :

  • Jean-Baptiste Thoret (30’)
  • Donald Sutherland (23’)
  • Anthony Richmond, directeur de la photographie (26’)
  • Allan Scott, scénariste et producteur (15’)

Le film vu par Danny Boyle (15’)

Le film vu par Justine Triet (14’)

Sortie le 15 juin 2021 – prix public indicatif : 24,90 €

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4

Festival de Deauville 2021 : John and the hole, Down with the King

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Le 10 septembre a marqué la fin de la compétition au Festival de Deauville 2021. John and the hole de Pascual Sisto et Down with the King de Diego Ongaro sont les deux derniers films de la sélection.

John and the hole : conte moderne sur la fin de l’enfance

Le réalisateur espagnol signe avec John and the hole son premier long-métrage, un thriller traitant du passage à l’âge adulte.

John, adolescent de 13 ans, mène une existence tranquille dans la maison familiale.  En se promenant dans la forêt, il découvre par hasard un bunker en construction. Celui-ci éveille en John d’étranges pulsions, qui amènent le jeune homme à droguer ses parents et sa sœur pour les abandonner au fond du bunker.

Le visage très apathique et le caractère taciturne de John, qui s’exprime essentiellement par des simples « ok », rendent de prime abord difficile la compréhension de son acte. De plus, John possède une vie de privilégié, avec une mère relativement libertaire et un père qui lui offre des cadeaux coûteux, tels qu’un drone dernier cri.

Pour John, il ne s’agit pas tellement d’être tranquille sans ses parents, même s’il en profite pour inviter un ami, jouer aux vidéos et manger des fast food. En réalité, il souhaite expérimenter la vie d’un adulte en apprenant à se débrouiller et à se discipliner seul. Ce test fait écho aux interrogations que John posait à sa mère sur l’essence et le temps du passage à l’âge adulte.

Peu satisfait des réponses obtenues, le jeune garçon utilise une méthode extrême pour se faire sa propre idée et déterminer s’il est prêt à devenir un adulte responsable. Après une discussion avec le jardinier, il voit ses parents et sa sœur comme des mauvaises herbes, des nuisibles à éliminer pour parvenir à son but.

Malheureusement, John and the hole se focalise trop sur sa forme de thriller et en oublie de traiter son sujet principal en profondeur. Très peu de dialogues s’intéressent au coup de folie de John, que les parents ne cherchent étonnement que très peu à comprendre. Finalement qu’est-ce que devenir adulte ? Quand le devient-on ? Où se trouve la frontière avec l’univers de l’enfance ? Pascual Sisto ne donne que peu d’éléments de réflexion dans son film.

Certains passages du film restent de plus assez peu lisibles, notamment le lien entre l’histoire de John et les scènes d’une petite fille de 12 ans abandonnée par sa mère. Pour préparer sa fille à la solitude, la mère lui a raconté, comme un conte initiatique, l’histoire de John et le trou. Le contenu de ce récit reste inconnu mais renvoie bien à l’expérience vécue par John.

Pourtant la jeune fille, à l’inverse de John, appréhende la solitude et l’indépendance. Loin de se débarrasser de ses parents, elle supplie sa mère de rester avec elle. Ainsi, John and the hole montre que le passage à l’âge adulte n’est pas toujours désiré. Inévitable, il reste pour certains une source d’angoisse.

Pour aider les enfants à grandir, quoi de mieux que le conte, dont John and the hole multiplie les symboles dans son scénario ? La promenade dans la forêt, récurrente dans l’univers du conte, évoque le danger, l’aventure dans laquelle se retrouvent plongés les personnages. Quant à la découverte du « trou », il est difficile de ne pas penser à celui dans lequel tombe la jeune Alice. Le bunker représente alors le passage, le basculement vers un nouveau monde, en l’occurrence l’âge adulte.

Malgré un sujet intéressant et un traitement original, il est dommage que John and the hole ne creuse pas suffisamment son thème central. Le film reste un peu à la surface de ce « trou » effrayant qui recèle encore bien des mystères.

John and the hole – Bande-annonce

Down with the King : la liberté retrouvée

Diego Ongaro, réalisateur d’origine française résidant aux Etats-Unis, s’est fait connaître avec son film Bob and the trees, présenté au Festival de Sundance en 2015.

Pour son deuxième long-métrage, Down with the King, le cinéaste s’attache à l’histoire d’un célèbre rappeur, Money Merc. Ce dernier, envoyé dans une ferme isolée par son agent, doit composer un nouvel album. Lassé de sa carrière et des contraintes, Money commence à apprécier la vie à la campagne.

Avec un certain humour, le film montre les difficultés d’adaptation d’un rappeur de la ville à une existence rurale entourée par les animaux. Sans porter de jugement, Down with the king transcende ainsi les préjugés et les barrières ville/campagne, blanc/noir. L’amitié qui se noue entre Money et le fermier Bob témoigne alors de la coopération et du rapprochement de deux univers que tout oppose.

En apprenant à s’occuper de la ferme et des animaux, Money Merc prend conscience de la tranquillité et de la liberté de la vie rurale. Ce mode de vie est l’exact inverse de sa carrière de rappeur, soumise à des contrats et à des agents qui ont constamment le pouvoir de décider pour lui.

Même si son histoire reste assez simple, Down with the king reste un film très agréable qui rappelle que chacun doit prendre sa propre vie en main pour être heureux.

« Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden » : les pièges de l’exaltation

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Dans ce premier tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden, le scénariste et dessinateur Jérémie Dres raconte le récit de Mourad et Nizar, deux jeunes des Minguettes (Vénissieux, banlieue lyonnaise) partis en Afghanistan sans vraiment se rendre compte du bourbier dans lequel ils s’enferraient.

Mourad a des origines algériennes et un père imam qui s’est radicalisé dans les années 1990 en se rapprochant de l’idéologie wahhabite. À Vénissieux, ancienne ville dynamique caractérisée dans les années 1970 par la présence des usines Renault et, plus tard, la marche des Beurs, il va croiser la route de Nizar, dont le père, Tunisien, a fait venir ses proches en France. Il faut dire que pour cette génération d’immigrés, l’Europe occidentale, c’est un peu comme Miami. Nizar rêve d’intégrer la police, lui qui a connu les trafics d’armes et de drogues, mais personne ne le prend vraiment au sérieux. Hakim, le frère de Mourad, qui s’est identifié à son père après son arrestation en Bosnie en 1992 – il cherchait à venir en aide aux musulmans bosniaques –, va les rapprocher tous deux et les convaincre de rejoindre l’Afghanistan, où les Taliban ont pris le pouvoir et appliquent la charia de manière rigoriste.

C’est un peu par hasard, en écoutant un podcast, que le scénariste et dessinateur Jérémie Dres a eu vent de leur histoire singulière. L’idée fait rapidement son chemin : portraiturer un Afghanistan au demeurant mystérieux, narrer quinze ans avant la Syrie ce qui a poussé de jeunes Européens à partir faire le djihad (parfois sans même le savoir), se pencher plus avant sur la vie dans une banlieue lyonnaise… Avec des dessins volontairement rudimentaires – mais non moins efficaces –, Jérémie Dres rapporte le récit de Mourad et Nizar, lequel comporte son lot de révélations : sur les réseaux d’exfiltration vers l’Afghanistan (avec des faux papiers, en passant par le Pakistan, en logeant dans des matdafa communautaires…) ; sur Finsbury Park, plaque tournante de l’islam radical à Londres et en Europe ; sur la situation politique en Afghanistan (factions rivales, commandant Massoud, endoctrinement dans les camps de réfugiés pakistanais…) ; et enfin sur l’organisation des formations militaires djihadistes (ici à al Farouq, où l’épuisement physique le dispute au lavage de cerveau).

Si ce premier tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden fait mouche, c’est aussi par la distance que parviennent à instaurer les narrateurs Nizar et Mourad. Cette expérience en Afghanistan les a transformés. Ils expliquent clairement comment ils ont été dépossédés de leur liberté sans même s’en rendre compte : au départ, ils ont l’impression de rejoindre une colonie de vacances implantée dans un décor de carte postale. Mais la frontière est mince entre le rêve et l’horreur : quelques jours plus tard, ils manieront des lance-roquettes et recevront la visite de Ben Laden et al-Zawahiri, avant de se réfugier dans une grotte pour échapper aux bombes américaines. Sans empeser son récit, Jérémie Dres rappelle les racines historiques du djihadisme et des guerres claniques afghanes, notamment en revenant sur la guerre d’Afghanistan qui opposa les moudjahidines (aidés par les États-Unis) et les troupes soviétiques. Sur le régime des Taliban, Nizar et Mourad racontent leur ressenti, à l’époque nuancé : alors qu’on s’identifiait volontiers aux Gazaouis dans les banlieues françaises, la victoire militaire des Taliban avaient quelque chose de libérateur, et l’application stricte de la charia leur donnait des airs vertueux. Mais sur place, la donne est différente : les femmes sont muselées par la burqa et les hommes sans barbe, ouvertement menacés…

Est-il possible de participer à un camp d’entraînement terroriste sans jamais pleinement adhérer à l’idéologie djihadiste ? Sans prendre parti sur les zones d’ombre de cette histoire, Jérémie Dres semble attester que oui : ce qui a entraîné Nizar et Mourad en plein cœur des réseaux terroristes eurasiatiques, c’est d’abord la volonté de se réaliser par le biais d’une expérience exaltante et purificatrice. Tous deux confessent leur désarroi et l’impossibilité de faire machine arrière une fois que l’engrenage se met à nu. En cela, c’est-à-dire pour percer à jour l’effroyable ambivalence du djihadisme, Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden est une lecture particulièrement salutaire, à la fois tendre et cauchemardesque.

Le jour où j’ai rencontré Ben Laden, Jérémie Dres
Delcourt, août 2021, 192 pages

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3.5

« Ventes d’armes, une honte française » : vendre, mais à quel prix ?

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Respectivement juriste en droit international public et journaliste indépendant, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle publient aux éditions Le Passager clandestin un opuscule intitulé Ventes d’armes, une honte française. Ils y reviennent sur des décennies d’opacité et de non-respect des engagements internationaux de la France.

Selon un récent sondage, environ 80 % des Français s’estiment insuffisamment informés pour comprendre les tenants et aboutissants des exportations d’armes. Il faut dire que les ONG, dont Amnesty International, et certains parlementaires, parmi lesquels Sébastien Nadot, expriment depuis longtemps leurs inquiétudes : l’exécutif tendrait à garder la main sur un marché particulièrement opaque, où les intérêts industriels (l’emploi) ou géopolitiques (la lutte contre le terrorisme) supplantent souvent, dans le discours des décideurs, les considérations relatives aux droits de l’homme ou à l’observation des accords internationaux.

Dans Ventes d’armes, une honte française, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle racontent succinctement comment est organisé le contrôle des exportation d’armes, la manière dont les parlementaires sont écartés du débat public et les liens étroits qu’entretiennent la France et des pays aussi peu démocratiques que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou l’Égypte du maréchal Al-Sissi. La Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG) est chargée d’examiner les demandes d’agrément, mais ses décisions sont rendues dans une opacité telle qu’elle fait fréquemment l’objet des critiques des ONG. Quant aux raisons qui poussent la France à vendre des armes à des pays impliqués dans un conflit aussi effroyable que celui du Yémen, ou qui contraignent ses présidents successifs à trahir leurs promesses de transparence, elles prennent différentes formes, que les auteurs estiment le plus souvent fallacieuses : les pays membres de l’OTAN privilégieraient l’industrie américaine ; il serait d’une impérieuse nécessité de rembourser des frais de recherche et de conception colossaux ; il faudrait à tout prix préserver des milliers d’emplois dans un secteur stratégique…

Pourtant, et les auteurs le rappellent à plusieurs reprises, le Traité sur le commerce des armes est particulièrement clair : « Aucun État partie ne doit autoriser le transfert d’armes (…) s’il a connaissance, au moment où l’autorisation est demandée, que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l’humanité, des violations graves des Conventions de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil et protégés comme tels, ou d’autres crimes de guerre tels que définis par des accords internationaux auxquels il est partie. » C’est l’une des raisons pour lesquelles le député de Haute-Garonne Sébastien Nadot exige de longue date un débat sur les ventes d’armes utilisées dans la guerre au Yémen, ou qu’Action Sécurité Républicaines (ASER), une ONG française, a attaqué en justice le gouvernement dans le cadre de ses exportations d’armes.

Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle se penchent également brièvement sur les crédits et subventions dont bénéficient les sociétés exportatrices d’armes, sur les décorations de personnalités sulfureuses impliquées dans le commerce ou l’achat des armes (dont al-Sissi), sur le parcours de Jean-Yves Le Drian, le rapport Sandrier, les représentants de commerce rétribués par le contribuable ou encore les médias, dont Le Figaro ou Valeurs actuelles, appartenant à des groupes actifs dans le secteur de l’armement. Ventes d’armes, une honte française n’a rien d’une étude inédite ou exhaustive, mais cet essai a au moins le mérite de vulgariser une problématique qui perdure depuis plus de cinquante ans.

Ventes d’armes, une honte française, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle
Le Passager clandestin, septembre 2021, 192 pages

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3

« Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant » : au cœur de la création

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Marion Achard et Miguel Francisco publient aux éditions Delcourt Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant. L’album se penche sur la création d’une représentation de cirque, mais aussi les multiples considérations humaines et familiales qu’elle implique.

Farid est jongleur et plutôt lucide : « Techniquement, on n’est pas prêts du tout ! Artistiquement non plus. Et humainement, c’est la cata ! » Même si les problèmes se superposent, on peut toujours les résumer en une formule laconique. La scénariste Marion Achard et le dessinateur Miguel Francisco nous plongent ainsi dans le patient et erratique processus d’élaboration d’un spectacle de cirque. Ce qui en ressort est à la fois tendre, comique (pour le lecteur) et désagréable (pour les protagonistes) : difficultés d’accorder ses violons, planning surchargé, mésententes, problèmes divers de santé, retards incessants, nécessité d’en appeler à un regard extérieur, lassitude…

Le monde du spectacle est aussi régi par des considérations logistiques, administratives et comptables : trouver des coproducteurs, gérer les aléas du statut d’intermittent du spectacle, se produire malgré l’absence notable de matériel (ici en Inde et devant des orphelins), etc. Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant parvient très bien à énoncer deux vérités souvent masquées par l’apparat circassien : les enjeux familiaux sous-jacents (par exemple, des enfants reprochant sans cesse à leurs parents leurs choix de carrière) et le caractère chronophage et éreintant des préparations et répétitions. Si tout apparaît réglé comme du papier à musique une fois le show lancé, c’est parce qu’en amont, une énergie et un effort d’imagination considérables ont été déployés.

C’est avec beaucoup de tendresse et d’à-propos que Marion Achard et Miguel Francisco racontent les dessous de la création circassienne. La dynamique d’un groupe, les nombreux essais infructueux, les remises en question continuelles, les préparations sur la corde raide viennent s’intercaler dans les interstices d’une vie par ailleurs bien chargée. Avec un usage sophistiqué des planches, le dessinateur espagnol se met au diapason d’un propos souvent amusé, faisant des protagonistes les victimes consentantes de leur passion. L’album rappelle aussi la poésie qui se dégage de tout essai artistique : c’est une part de soi qu’on abandonne, dans une structure qui doit à la fois faire sens et effet. Ces Chroniques d’un spectacle vivant en sont le révélateur. Ce n’est sans doute pas révolutionnaire, mais ça ne manque pas, là non plus, de poésie.

Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant, Marion Achard et Miguel Francisco
Delcourt, septembre 2021, 144 pages

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3