Béatrice Dalle, flamme libre

« Belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette »*, Béatrice Dalle incarne depuis les années 80 une liberté absolue et hors norme qui la rend unique dans le cinéma français. Portrait d’une ultra-moderne tragédienne dévorant la vie à pleines dents.

Elle s’est souvent comparée à une pâquerette déguisée en piège à loup et, si on y regarde de plus près, il est vrai que derrière sa grande gueule, ses déclarations sans filtre et son mode de vie libertaire, il y a bien un petit cœur qui bat sous sa peau d’albâtre (quoi que fort tatouée) !
On ne dirait pas forcément, au premier abord, mais pourtant, elle est gentille, Béatrice. D’accord, elle mord un peu ses partenaires et envoie quelques patates si on la cherche sur des sujets touchy, mais au fond, c’est une chic fille.

De son passé on connaît tout, en long en large et en travers. Sa famille qu’elle a quittée adolescente pour tracer sa route loin de l’insoutenable banalité de l’être. Son amour de la musique qui l’a conduite des Clash à Mozart par des chemins de traverse. Dominique Besnehard, « l’homme de sa vie », lui ouvrant les portes de la gloire en la castant pour 37/2, film culte parmi les cultes des années 80. Et il a eu le nez creux, c’est le moins qu’on puisse dire, révélant à l’écran cette fille de l’air et du feu qui n’a jamais cessé depuis d’incendier les salles obscures, n’en déplaise aux frileux nourris aux classiques et légèrement dérangés par un peu de cannibalisme, de violence inquiétante ou de sexe cru.

Tragédienne-gitane

Et pourtant classique elle fut chez Hugo dans Lucrèce Borgia, en mère monstrueuse et toute de noir vêtue, remuant les eaux sombres de la scénographie aquatique de David Bobée. Classique aussi dans ses lectures de Pasolini, telle une prêtresse rock et urbaine, déclamant au micro le poète maudit avec sa copine Despentes, accompagnées par le groupe Zëro. Alors classique il serait bon qu’elle soit de nouveau. Antigone, pourquoi pas (la révolte n’a pas d’âge), mais surtout Phèdre ou Médée, car nombreux l’attendent de pied ferme, l’imaginant déjà, tragédienne-gitane à la voix embrumée et au regard nuit-noire, irradier les auteurs du Grand Siècle.

À l’écran, Béatrice Dalle est un spectacle à elle toute seule. C’est pourquoi mieux vaut écarter le personnage public pour apprécier la performance d’actrice, oublier tout ce qui est autre que ce qu’elle donne sur scène : paradis artificiels, expériences trash, déclarations border… En fait, on s’en fout ! Ce qui compte, c’est sa présence incandescente sur la pellicule. Sa capacité, non pas à interpréter des rôles, mais à s’interpréter elle-même, offrant ses métamorphoses en spectacle, dévorant tout sur son passage, mettant le feu à la scène, bouffant la vie et ses personnages, guidée par une liberté et un instinct consubstantiels de sa personne.
Quel parcours, quand même, pour la petite kepon des squats parisiens, sûre de son destin et de sa bonne étoile ! C’est dire si la lave coulait déjà dans ses veines…
Et la meuf, en plus d’être canon et, on l’aura constaté, une actrice très physique, suit son chemin de vie accompagnée de quelques grands hommes (qu’elle préfère morts, précise-t-elle), choisis avec soin : Cobain, Genet, Mozart, Bosch, Pasolini et le Christ ! Pure aussi dans ses choix, elle va où ça lui plaît car, comme chacun sait, « good girls go to heaven and bad girls go everywhere ! ».

Un metteur en scène sinon rien

Personne ne la dirige, sauf peut-être sur un plateau où, en bon petit soldat et sans lire le scénario, elle s’abandonne au metteur en scène qui, pour lui convenir, ne doit pas hésiter à se montrer un petit peu dictateur sur les bords.

Forcément, avec un tel tempérament, il faut du répondant en face. Et il y en a eu, du répondant ! Rigide un tantinet sado (mais pour la bonne cause) fut Haneke sur Le Temps du loup. Couillue et archi sensible, Virginie Despentes la filma avec une délicatesse paradoxale dans Bye bye Blondie. No limit, Claire Denis lui offrit d’ensanglanter l’écran dans l’éprouvant Trouble everyday. Sans parler de Ferrara (The blackout) dont il est de notoriété publique qu’il a sniffé au moins un Boeing et vidé quelques océans de whisky…

Ça, c’est pour les plus spectaculaires, ceux qui forgent une « réputation ». Mais n’oublions pas la tendresse de Beineix (37°2 le matin), la finesse de Doillon (La Vengeance d’une femme), la douceur de Jarmush (Night on earth), l’étrangeté de Bellocchio (La Sorcière), l’originalité d’Honoré (17 fois Cécile Cassard)…

La liste est encore longue. C’est qu’elle a beaucoup tourné la petite Betty Blue, grandi sous nos yeux et mûri aussi, traversant tempêtes et amours passionnelles, se mariant quelques fois avec un bad boy, se forgeant une culture de plus en plus pointue, revendiquant haut et fort et avec un humour qui ne plait pas à tout le monde son incapacité absolue à être responsable pour quelqu’un d’autre qu’elle-même (« Je préfère manger un Bounty plutôt qu’avoir un enfant »)… Elle assume, consomme et consume, dynamitant au passage les convenances et les bienséances tout en respectant la liberté de chacun et attendant en retour qu’on respecte la sienne.
A 56 ans elle tient le cap, toujours aussi brûlante, fidèle à ses convictions et ouvrant son horizon tous azimuts à la culture au sens le plus large possible.
Alors revoyez ses films, du plus ancien au plus récent, en admirant la pâquerette mais sans tomber dans la gueule du loup !

*Bashung

 

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