« Travailler : la grande affaire de l’humanité » : l’effort à travers le temps

L’anthropologue James Suzman se penche sur ce qui apparaît comme l’un des dénominateurs communs des organismes vivants : le travail. Perçu en tant que moyen de dépenser un surplus d’énergie, son organisation chez l’homme, changeante à travers les époques, a engendré des problématiques variées.

Lorsque les économistes évoquent le travail de nos jours, c’est souvent pour souligner sa raréfaction, la menace que constituent pour lui les robots et intelligences artificielles, ou pour souligner à quel point la tertiarisation, voire la quaternisation, de l’économie poursuit sa marche forcée. D’autres, à l’instar de Thomas Piketty ou James K. Galbraith, préfèrent mettre l’accent sur les inégalités de revenus, tandis que les médias reviennent abondamment sur les phénomènes de burn-out et de bore-out, ou que l’anthropologue David Graeber porte sa réflexion sur les « bullshit jobs », ces emplois dénués de sens qui serviraient avant tout à occuper les travailleurs en créant des tâches inutiles. Dans Travailler : la grande affaire de l’humanité, James Suzman coche toutes les cases, mais ces dernières viennent ponctuer une historiographie du travail qui contextualise l’effort à travers le temps.

L’essai est passionnant, émaillé d’anecdotes et peuplé de figures de premier plan. L’auteur, lui-même anthropologue, cite pêle-mêle Benjamin Franklin, James K. Galbraith, Frederick Winslow Taylor, John Harvey Kellogg, John Maynard Keynes, Marx ou encore Henry Ford. Il fait remonter le concept du travail à l’abiogenèse, puis le lie à la biosphère, aux tisserins ou aux peuples primitifs. Il caractérise le travail humain comme intentionnel plutôt qu’utilitaire, il revient longuement sur notre rapport à la besogne et au temps (en le comparant notamment avec celui en vigueur dans des sociétés comme celle des Ju/’hoansi), il explique comment l’agriculture a modifié nos modes de travail et d’anticipation, avant de formuler des analyses plus contemporaines sur la guerre des talents chère à McKinsey, le surmenage au travail (notamment dans les pays asiatiques, avec des phénomènes tels que le karoshi ou le karo-jisatsu), la publicité ou le grand découplage, non seulement entre productivité et salaire, mais aussi entre les 1% et les autres ou encore le PIB par habitant et les revenus perçus par les salariés.

James Suzman décrit le travail comme le moyen de dépenser un surplus d’énergie. En maîtrisant le feu, l’homo erectus s’est assuré davantage d’énergie en faisant moins d’efforts physiques, ce qui a occasionné un accroissement du temps libre et des occupations corollaires. La cuisson a rendu comestibles de nouvelles variétés d’aliments, mais elle a aussi tout reconditionné : notre visage, notre système digestif, notre masse cérébrale et surtout la manière dont on occupait notre temps. C’est un invariant dans l’ouvrage : le travail est en réalité toujours amarré à l’énergie et au temps. Et il nous façonne pour partie : ainsi, l’auteur explique que la chasse à l’épuisement a favorisé notre intelligence sociale et nos aptitudes physiques. L’anthropologue Richard Lee a quant à lui démontré que les chasseurs-cueilleurs Ju/’hoansi disposent de plus de temps libre que l’Américain moyen et qu’ils mangent abondamment sans pour autant y consacrer beaucoup d’efforts.

Qu’il s’agisse des mystères du biface, de l’égalitarisme des sociétés à retour immédiat (leur partage à la demande implique que personne ne peut détenir plus de richesses que nécessaire), du site historique Göbekli Tepe, de la façon dont le climat a agi sur certaines sociétés primitives (construction d’abri, réserves de nourritures, etc.), du piège malthusien, du luddisme, de la loi de Parkinson, de l’anomie de Durkheim, des besoins absolus et relatifs de Keynes, du travail comme point de convergence social ou de l’imitation des comportements de consommation des riches par les classes plus pauvres, James Suzman s’adonne à un effeuillage patient et minutieux du travail et de ses ressorts anthropologiques, économiques ou sociologiques. Travailler : la grande affaire de l’humanité s’apparente ainsi à une mise en perspective de l’un des éléments les plus déterminants et séminaux de nos sociétés.

Travailler : la grande affaire de l’humanité, James Suzman
Flammarion, septembre 2021, 480 pages

Note des lecteurs1 Note
4.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.

« Une histoire du cinéma français – 1990-1999 » : la machine et ses mutations

Dans "Une histoire du cinéma français – 1990-1999", Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo reviennent avec générosité sur une formidable mécanique en mouvement. Une machine française, avec ses vieilles pièces et ses jeunes moteurs, ses artisans et ses industriels, ses vedettes et ses francs-tireurs, ses ratés, ses emballements et ses inventions. Des auteurs consacrés aux nouveaux visages, de Besson à Carax, de Binoche à Trintignant, de la pellicule aux premiers bouleversements numériques, de La Haine à Kirikou et la Sorcière, les années 90 apparaissent dans l'Hexagone comme un atelier à ciel ouvert : le cinéma français s’y transforme peu à peu…

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?