Instagrammable, d’Éliette Abécassis : un sujet très actuel qui aurait mérité un approfondissement

Si jusque-là, la thématique des réseaux sociaux et de leurs travers étaient rarissimes dans les grandes maisons d’édition françaises, Licorne de Nora Sandor, publié chez Gallimard, étant passé pratiquement inaperçu en mai 2019, le printemps 2021 a vu bourgeonner deux romans de grandes autrices sur l’application très controversée au logo multicolore. Éliette Abécassis a sorti Instagrammable (Grasset, mars 2021) en même temps que Les enfants sont rois de Delphine de Vigan (Gallimard, mars 2021).

Cependant, le roman d’Abécassis, dont le nom est un néologisme né de la suprématie du célèbre réseau et de ce qui se montre décemment sur la toile (ce qui est « Instagrammable »), se veut plutôt comme un remake des Liaisons dangereuses version 2.0.

De prime abord, cela paraît surprenant qu’une autrice née bien en amont des générations concernées, Y et plus spécialement Z, aussi appelée génération des Millennials décide de traiter d’un sujet aussi spécifique et générationnel, mais n’est-ce pas là le rôle de l’écrivain, se mettre dans la peau d’un autre et tenter de retranscrire les émotions ? Il va de soi que le lecteur sera curieux, et même peut-être un peu suspicieux, de savoir comment Éliette Abécassis est parvenue à s’immiscer dans la tête d’adolescents en quête de notoriété virtuelle et surtout, si le pari est réussi.

Une plongée dans le monde impitoyable de l’adolescence 

Le premier chapitre donne un ton dramatique au roman, qui restera pourtant assez léger. Une jeune fille se tient sur le Pont des arts. Sous son front se pressent des pensées maussades, désabusées. Elle s’approche lentement de la rambarde mais le lecteur n’en sait pas plus. Le voilà ensuite plongé dans l’univers impitoyable d’un lycée parisien, au sein duquel le narrateur omniscient alterne le quotidien de plusieurs adolescents dont la vie entière est régie par Instagram. Un monde dans lequel les ascensions comme les déchéances dépendent de publications éphémères en « story ». Chacun est prêt à conserver sa cote de popularité, jusqu’à rabaisser les autres pour s’élever, nier ses sentiments, trahir son complice de toujours, diffuser les photos de nus de sa rivale pour ruiner sa réputation. 

Les affres du numérique dépeintes sous tous les angles 

Les pages se tournent rapidement et sans efforts, la lecture est aisée et fluide, au rythme des thématiques relatives à l’adolescence : chagrins d’amour, béguins, timidité, admiration et jalousie ou encore relations mère-filles houleuses à base de paroles haineuses et d’incompréhensions. À travers les différents personnages qui composent ce tableau effarant, l’autrice nous explique la vacuité des réseaux et la célébrité de pacotille qu’on y acquiert et qu’on souhaite garder coûte que coûte. 

Un exemple marquant réside dans un des personnages principaux, Léo, adolescent célèbre sur Instagram alors qu’il n’a « rien de spécial à dire, ni aucune compétence réelle ». Il a simplement été propulsé au sommet parce qu’il sortait autrefois avec Jade, l’influenceuse coqueluche de son lycée à laquelle chacun prête allégeance. Léo poste ainsi ses déjeuners, ses nouvelles baskets et collectionne les likes de ses fans, qui, eux-même, ne savent pas très bien pourquoi ils aiment. Peut-être par compulsion ? Si on est soi-même utilisateur de technologies du numérique, on se reconnaîtra sans doute dans les tourments générés par la communication virtuelle, que traverse chacun des protagonistes (doit-on ajouter ou non des emojis à un message pour adoucir le ton ? Comment rester calme quand l’interlocuteur est en ligne mais ne répond pas ?), y compris Ariane, une mère de famille qui se sent esclave de ses notifications incessantes et regrette le passé, temps où « ils n’avaient ni ordinateurs ni portables, ni réseaux sociaux ni mails »

Des personnages superficiels, qui manquent de profondeur

Toutefois, malgré la diversité apparente de ces adolescents – Emma, une jeune fille sage de bonne famille qui fréquente un bad boy, Jade, l’ influenceuse populaire qui reçoit l’équivalent de centaines de produits par mois et régit déjà sa petite entreprise d’une main de maître avec ses 750 000 abonnés et son « vlog », et dont le destin n’est pas sans rappeler celui de la Française Léa Elui, et Sacha, une adolescente en plein désamour qui rêve d’accroître ses followers -, ceux-ci restent fondamentalement similaires et manquent de relief, ce qui fait que, parfois, d’un chapitre sur l’autre, il est facile de les confondre et de devoir revenir en arrière pour étoffer sa compréhension de « l’histoire ». Histoire qui n’en est pas vraiment une, et qui ressemble plutôt à une suite de situations du quotidien imbriquées les unes dans les autres sur fond de rap français contestataire. Un peu trop superficielle pour être haletante, sans nœuds, ni véritable intrigue. 

Un thème intéressant mais pas suffisamment approfondi

Si le thème est, de base, extrêmement intéressant, ses aspects psychologiques et sociaux ne sont pas assez creusés dans Instagrammable

Le lecteur reste sur sa faim, déçu par un roman qui paraît bâclé, écrit trop vite, sans approfondissements. Ni la plume travaillée et ses quelques fulgurances, ni la fin surprenante et les dialogues réussis, mélange d’argot et de verlan, ne viendront rattraper le sentiment de gâchis qui reste au fond de la gorge une fois la dernière page tournée : Instagrammable ne donne finalement pas envie d’être instagrammé.  

Instagrammable, Éliette Abécassis
Grasset, mars 2021, 178 pages

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