Narcos saison 1, une série de Chris Brancato : critique

Faire une série sur le trafic de drogue, en consacrant la première saison à la figure de Pablo Escobar, était une gageure. Les risques étaient grands : procéder à des simplifications excessives alors que les situations historiques sont d’une grande complexité, faire d’Escobar une sorte de héros subversif et révolutionnaire alors qu’il était un dangereux criminel prêt à tout, etc.

Synopsis : au début des années 80, l’agent Steve Murphy, de la DEA (la brigade des stups américaine), est envoyé en Colombie pour tenter d’enrayer le trafic de cocaïne qui se déverse aux Etats-Unis. Là, il va être confronté à Pablo Escobar, le plus important des trafiquants.

Cynisme politique

L’épisode pilote, d’une extraordinaire qualité, lève une partie des doutes. D’emblée, la série semble partir sur les traces de Scorsese : histoire racontée en voix off (par le personnage de Steve Murphy ; une voix off certes parfois un peu envahissante mais passionnante), imbrication police-truands, questions de morale, aspect politique qui ne cache pas son cynisme, une violence permanente (pas forcément physique) et le thème du pouvoir qui revient sans cesse. La série va en effet présenter le trafic de drogues entre la Colombie et les États-Unis sous un aspect très politique : depuis la prise de pouvoir de Pinochet au Chili (avec l’aide de Nixon) jusqu’aux déclarations fracassantes du couple Reagan, cette saison couvre pratiquement 20 années sans chercher à dissimuler son cynisme. Ainsi, le narrateur Steve Murphy n’hésite pas à dire que ce qui va décider le gouvernement américain à entrer en guerre contre les trafiquants de drogue, c’est le fait que des milliards de dollars sortent du pays et que les économistes et les banquiers se plaignent de cette fuite de capitaux forcément préjudiciable à l’économie américaine. Les problèmes sociaux ou sanitaires passent au second plan. Pourtant, la série ne cache rien des conséquences du trafic de drogue. Conséquences sur la santé publique (des junkies dans les caniveaux), conséquences sur l’ambiance sociale (la Floride ou la Californie ou les fusillades entre gangs déciment certaines portions de la population). Bien conscients de marcher sur des œufs, les scénaristes cherchent à éviter de faire de l’angélisme autour du personnage de Pablo Escobar. Pas d’image romantique du mafieux, du haut de sa superbe. La drogue est un fléau et Escobar un criminel de la pire espèce. Constamment, le gouvernement américain apparaît à côté de la plaque dans cette chasse au narcotrafiquant. La CIA présente en Colombie, en accord avec la politique de Reagan, soutient mordicus que le vrai danger provient des groupuscules communistes et que les trafiquants de drogues sont des petits joueurs. Il faudra attendre que le pays soit à feu et à sang pour que l’Agence réagisse enfin, avec réticence.

Le trafiquant et le président

Parce qu’Escobar ne va pas se contenter de ruiner la vie des drogués d’Amérique du Nord. Au fil des épisodes, on va le voir transformer la Colombie en un des pays les plus dangereux au Monde. Lui-même va complètement perdre les pédales et sombrer dans la folie meurtrière. Rien ne lui paraîtra inaccessible : policiers, juges, ministres, présidents, tout ce qu’il ne pourra corrompre, il cherchera à le tuer. La seconde moitié de la saison se déroule entièrement dans cette ambiance d’extrême violence, au milieu des meurtres, des attentats à la bombe et des enlèvements. Alors que la première moitié couvrait une longue période et se focalisait sur l’irrésistible ascension d’Escobar, la suite paraît plus stagnante, moins mouvementée, et se concentre plus sur les conséquences du pouvoir d’Escobar sur la vie politique colombienne. En gros, il s’agit d’un face-à-face entre le trafiquant et le président César Gaviria. Un président qui devient petit à petit le personnage principal de la fin de saison. Un président qui semble pris en otage, et dont la situation illustre bien la prise effective du pouvoir par les narcotrafiquants. Multipliant les prises d’otages parmi les personnalités du pays, Escobar exerce un chantage sur Gaviria. Pire, il retourne la situation : soutenu par les couches les plus pauvres de la population, auxquelles il distribue de l’argent (et en n’hésitant pas à faire des enfants ses gardes armés), il fait paraître les États-Unis comme des ennemis qui seraient directement responsables du désordre social du pays. Et, de fait, le président colombien est pris entre deux feux : s’il cède aux États-Unis au sujet de la loi d’extradition, il apparaît comme un laquais de Washington. S’il rejette l’extradition, il apparaît comme corrompu par Escobar. Il n’a que des mauvais choix face à lui. Et c’est vraiment dans le palais présidentiel que se déroulent les meilleures scènes de la seconde moitié.

Frontières morales

Finalement, on peut dire que la grande réussite d’Escobar (mise à part son extraordinaire réussite financière, bien sûr), c’est d’avoir brouillé les frontières de la morale. Murphy le dit : si le trafiquant a toujours autant d’avance, c’est qu’il ne respect aucune règle là où l’armée et la police doivent les respecter. Les lois semblent devenir des handicaps. Excédés, les enquêteurs vont se mettre à agir comme des criminels : séances de tortures, menaces, exécutions, tous les moyens deviennent bons. D’où la mauvaise image d’une police qui, quand elle n’est pas corrompue, est aussi dangereuse que les criminels qu’elle traque. Ce qui renforce encore le caractère dramatique de la situation d’une population qui est toujours victime, coincée au milieu des fusillades et des règlements de compte. Si le pilote est formidable et impose un rythme vraiment rapide, le reste de la saison va se ralentir progressivement et la série va changer de propos. Alors que la première partie est centrée sur l’ascension d’escobar, qui va même jusqu’à viser une carrière politique, la seconde moitié va nous raconter sa traque, une chasse à l’homme sans merci. Les quelques scènes de fusillades qui vont émailler cette première saison ne cachent rien de la violence qui gagne le pays, et peuvent choquer un public sensible.

Le propos, alternant vie personnelle et enjeux politiques, balaie les différents aspects du problème et ne se contente pas d’un face-à-face manichéen. Il n’y a pas de méchants tueurs et de gentils flics. Les scénaristes veulent manifestement éviter les simplifications extrêmes, sans pour autant perdre les spectateurs dans des considérations trop complexes. Le jeu d’équilibre est plutôt réussi, même si la seconde partie déçoit parfois. L’interprétation est formidable. Signalant, juste pour le plaisir, la présence de Luis Guzman, que l’on a vu tant de fois chez Brian dePalma. Une première saison vraiment réussie qui nous rend impatients de découvrir la suite.

Narcos : Fiche technique

Sortie : 28 août 2015
Création : Chris Brancato
Réalisation : Andrés Baiz, Fernando Coimbra, Guillermo Navarro, José Padilha
Scénario : Chris Brancato, Carlo Bernard, Andrew Black, Samir Mehta, Dana Ledoux Miller, Doug Miro, Dana Calvo, Nick Schenk, Allison Abner, Zach Calig, Paul Eckstein
Interprétation : Wagner Moura (Pablo Escobar), Boyd Holbrook (Steve Murphy), Pedro Pascal (Javier Peña), Raul Mendez (Cesar Gaviria), Maurice Compte (Carrillo), Jorge A. Jimenez (Poison), Luis Guzman (Gacha).
Photographie : Mauricio Vidal, Lula Carvalho, Adrian Teijido
Décors : Camila Arocha
Montage : Leo Trombetta, Matthew Colonna, Luis Carballar, Victor Du Bois
Musique : Pedro Bromfman (chanson du générique : Tuyo, de Rodrigo Amarante)
Production : Paul Eckstein, José Luis Escolar, José Padilha
Sociétés de production : Gaumont International Productions
Distribution : Netflix
Budget :NR
Genre : thriller, drame
Nombre d’épisodes de la saison 1 : 10
Durée d’un épisode : 50’

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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