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« Bleed Them Dry » : monstres de demain

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Bleed Them Dry emprunte à Blade pour portraitiser un futur dystopique où l’humanité doit composer avec les vampires et les hybrides. L’intrigue prend pour cadre la Cité-État d’Asylum, en l’an 3333. La planète est quant à elle soumise aux catastrophes naturelles et aux famines.

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« Les Enquêtes de Machiavel » : Florence à feu et à sang

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Agrégé d’italien et docteur en civilisation de la Renaissance, Jean-Marc Rivière décline ses tropismes dans une nouvelle série publiée aux éditions Glénat, Les Enquêtes de Machiavel. À l’occasion d’un premier album intitulé « La Voie du mal », il s’associe au dessinateur Gabriel Andrade. On y découvre un jeune Niccolo Machiavel, plutôt ingénu, côtoyant l’homme d’État Piero Soderini et le prédicateur dominicain Jérôme Savonarole sur fond d’enquête criminelle.

Le réalisme de Gabriel Andrade s’applique parfaitement à la représentation de la Florence de la fin du XVe siècle. C’est là-bas, dans un cadre où se mêlent « la plus grande beauté » et « la laideur la plus abjecte », que le jeune Niccolo Machiavel, las, passe ses journées à recopier et classer des rapports pour le service des archives. « La seule différence entre cette cave et les geôles du Bargello, c’est que les prisonniers voient davantage la lumière que nous et ils sont nourris, eux. » Le futur auteur du Prince a des envies d’ailleurs : il aimerait explorer la ville, ressentir ses pulsions, se fondre dans ses flux et reflux. Partant, quand la Seigneurie, principal organe exécutif florentin, réclame un secrétaire, Machiavel se porte volontaire. Ce qu’il ignore en revanche, c’est qu’il va devoir se mettre au service de Piero Soderini, figure centrale de l’Administration locale, mais surtout personnage honni par l’apprenti philosophe pour avoir contribué à l’arrestation et la mort de son père Bernardo.

Piero Soderini enquête sur l’assassinat à l’arme blanche d’un homme âgé d’une cinquantaine d’années, dont le corps sans vie a été retrouvé sous le ponte Vecchio. Un crime exploité par les partisans et les adversaires de Jérôme Savonarole, prédicateur dominicain dont la mainmise morale et religieuse sur la ville de Florence se vérifie chaque jour. Le scénariste Jean-Marc Rivière fond d’ailleurs dans son intrigue une dictature théocratique naissante (les interdits mènent par exemple à la désertion des bars), l’opposition entre la famille De Médicis et Savonarole, ainsi que le célèbre Bûcher des Vanités (qui, pour rappel, détruisit des œuvres d’art considérables, dont certaines de Sandro Botticelli, et visa aussi, notamment, le poète Pétrarque). Dans « La Voie du mal », le prédicateur dominicain est suspecté d’abandonner Florence à Charles VIII en échange du trône pontifical, un récit qui fait évidemment écho à certains éléments historiques.

Les Enquêtes de Machiavel cherche à éclairer la formation d’un futur philosophe encore idéaliste, et en prise progressive avec son temps. Pendant que la Cité toscane a maille à partir avec une conscience aiguë de la culpabilité, Machiavel apprend que « quand on ne peut pas gagner, il faut surtout éviter de perdre ». Le relativisme moral, mais surtout les préceptes conditionnant la pérennité du pouvoir, s’imposent à lui à mesure qu’il découvre les dessous de Florence. Ainsi, Piero Soderini fermera les yeux sur l’exécution de Jérôme Savonarole malgré les preuves qu’il a récoltées et ce, afin de protéger sa vie et négocier une place parmi les Prieurs… Les leçons apprises par Niccolo Machiavel durant cette enquête criminelle initiatique trouvent leur prolongement dans un flashback où Bernardo explique à son fils que « la nature humaine est complexe et fuyante ». Il ajoute : « Apprends à la maîtriser et tu domineras le monde. » Bien que l’on demeure ici à la surface de la pensée machiavélique (au sens premier du terme), l’album n’en souffre pas, puisque l’essentiel du récit consiste à portraiturer une ville de Florence divisée et pleine de faux-semblants à travers une enquête policière bien ordonnée.

« La Voie du mal » se distingue aussi par des respirations louables. L’une d’entre elles contribue d’ailleurs à caractériser Machiavel et son ami Francesco. Alors qu’ils prélèvent des membres et des organes sur des cadavres ou des animaux pour les revendre ensuite en prétextant qu’ils appartenaient à des nobles, Francesco se justifie ainsi : « Le Seigneur a fait nos semblables si crédules… Ce serait mépriser sa création que de ne pas en profiter. » Jean-Marc Rivière et Gabriel Andrade ajoutent ainsi des traits d’humour – ou de philosophie – à leur fiction historique. Bien menée, graphiquement réussie, cette dernière replace la Florence de Jérôme Savonarole au centre des attentions, comme l’a d’ailleurs récemment fait Christiana Moreau à l’occasion du superbe La Dame d’argile. 

Les Enquêtes de Machiavel : La Voie du mal, Jean-Marc Rivière et Gabriel Andrade
Glénat, septembre 2021, 56 pages

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3.5

« Amélia Woods » : au-delà du rationalisme

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Le diptyque Amélia Woods s’ouvre avec « Le Manoir de Lady Heme », de Carole Breteau et Morgane Lafille. On y suit une aspirante naturaliste logeant dans une pension donnant sur la baie anglaise…

Amélia Woods est un esprit cartésien qui contraste avec son temps. Future naturaliste, elle cherche à valider un cursus en notifiant ses observations sur les oiseaux migrateurs présents dans la baie anglaise. L’époque est pourtant peu propice à l’émancipation des femmes, comme le lui rappelle très clairement Sir Hamm : « Il est vrai que le sexe faible a tendance, de par la fragilité de ses nerfs, à accepter les explications les plus folles face au chaos du monde. La délicatesse de votre nature ne vous aidant pas toujours à y voir bien clair. » Pis, il affirme sans ambages qu’« une lady doit savoir rester à sa place ». « Le Manoir de Lady Heme » opère à ce titre selon un double mouvement : les aspirations scolaires et intellectuelles d’Amélia et une société britannique gorgée de stéréotypes, encore réfractaire à l’affirmation des femmes.

De contraste, il sera énormément question dans l’album de Carole Breteau et Morgane Lafille. On verra en premier lieu une nature britannique sublimée par les couleurs pastel, avant que le manoir qui donne son titre à ce premier tome n’apparaisse sous un nuage menaçant, et ensuite par le truchement d’un impénétrable majordome. D’ailleurs, la faune locale ne semble répondre à aucune règle pré-établie. Et si Amélia Woods estime que la campagne anglaise peut lui faire du bien, elle qui vient de perdre sa mère, les signaux contraires ne tardent pas à s’amonceler. Éprise de rationalisme, la jeune étudiante est par ailleurs « assaillie par des sentiments confus qui ne semblent pas (lui) appartenir » lorsqu’elle entre en contact avec des tiers. C’est une autre dichotomie placée au coeur du « Manoir de Lady Heme » : le cartésianisme scientifique d’un côté, le mysticisme et la magie de l’autre, Amélia devant sacrifier à l’un ce qu’elle cède à l’autre.

Ce récit initiatique se déroule dans un cadre très codifié : un lieu inconnu et relativement isolé, un manoir majestueux, une atmosphère où le mystère ne cesse de s’épaissir, une réflexion sur le deuil et le pouvoir… On y voit naturellement bon nombre de similitudes avec une série comme Le Manoir Sheridan, elle aussi publiée par les éditions Glénat. Quant au grand méchant de l’histoire, il semble clairement identifié : « Cette femme est un démon plus qu’un être humain », assène-t-on tôt à Amélia à propos de Lady Heme. De fait, à travers des motifs typiques du genre (les portraits révélateurs, les couloirs et pièces en mutation constante, les apparitions surnaturelles), les avertissements d’un pêcheur croisé par hasard, mais surtout ceux de Charles, se vérifient rapidement, plongeant Amélia dans un profond désarroi et attisant sa curiosité quant à l’histoire de sa mère.

« Le Manoir de Lady Heme » est un premier tome abouti et engageant. La beauté et la précision des dessins, le sous-propos sur la condition des femmes, le schisme sciences dures/sciences occultes confèrent à l’album un allant appréciable. Le récit nous apparaît cependant un peu trop fléché. Les surprises sont en effet peu nombreuses dans le déroulement de l’action et les rebondissements imaginés par la scénariste Carole Breteau. Mais ne tirons cependant pas de conclusions hâtives, car le second et dernier tome du diptyque pourrait venir amender ce jugement. C’est du moins tout ce que l’on espère.

Amélia Woods : Le Manoir de Lady Heme, Carole Breteau et Morgane Lafille
Glénat, septembre 2021, 56 pages

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« La Télévision selon Alfred Hitchcock » : derrière le cinéaste, le producteur et présentateur de télévision

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Professeur émérite en sciences de l’information et de la communication, Gilles Delavaud publie aux Presses Universitaires de Rennes La Télévision selon Alfred Hitchcock, un ouvrage consacré à la production télévisuelle du maître du suspense entre 1955 et 1965, période durant laquelle sa société Shamley Productions fut notamment impliquée dans les séries Alfred Hitchcock Presents et The Alfred Hitchcock Hour.

De la fin des années 1940 à la moitié des années 1950, la télévision gagne peu à peu sa place dans les foyers américains. En 1955, une famille sur deux est équipée d’un poste. Les networks (ABC, CBS, NBC et DuMont) ont eu le temps de se faire la main en diffusant des programmes durant ce qu’on qualifie aujourd’hui d’« âge d’or » des grandes anthologies américaines. C’est le moment que choisit Alfred Hitchcock pour se lancer dans la production de films destinés au petit écran. Il s’entoure de l’auteur James Allardice (qui écrit les textes de ses interventions, notamment pour introduire et clôturer les programmes), du producteur et réalisateur Norman Lloyd, mais surtout de sa fidèle collaboratrice, et par ailleurs productrice, Joan Harrison (qui connaît ses goûts par cœur, le seconde, participe aux décisions artistiques, sélectionne les scripts et les comédiens…). D’abord mis en scène en studio et diffusés en direct depuis New York, les fictions télévisées vont migrer, vers la moitié des années 1950, vers Hollywood, où tous les grands studios décident d’un même élan de produire pour la télévision. Fin 1957, la capitale du cinéma américain compte plus de cent séries télévisées en cours de production ou de diffusion. En 1959, près de 80% des programmes que les networks présentent en soirée sont produits à Hollywood. La bascule est aussi soudaine que vertigineuse.

Gilles Delavaud prend le temps de contextualiser l’arrivée d’Alfred Hitchcock dans un paysage télévisuel en pleine mutation. Si des stars du grand écran se sont affirmées sur la petite lucarne, à l’instar de Sidney Lumet, Arthur Penn, Grace Kelly ou Paul Newman, Alfred Hitchcock opère le chemin inverse : il quitte momentanément les salles obscures pour prendre place dans les foyers américains. L’auteur explique cependant que cette appétence télévisuelle a été annoncée, de manière indirecte, par le film La Corde, dont les partis pris de réalisation faisaient déjà écho aux conditions de tournage de la télévision. À sa manière, Fenêtre sur cour produisait en outre un méta-discours sur le zapping, faisant de James Stewart le spectateur volage d’un voisinage perçu à travers des fenêtres-écrans. Mais là où La Télévision selon Alfred Hitchcock s’avère le plus substantiel, c’est dans l’effeuillage d’Alfred Hitchcock présentateur, cherchant à interagir avec les spectateurs, s’appropriant le médium télévisuel, se positionnant par rapport à la publicité ou la censure, usant de son humour habituel pour choquer ou amuser un public qu’il n’hésite jamais à interpeller. Gilles Delavaud évoque aussi les contraintes en temps occasionnées par la télévision : les interventions d’Alfred Hitchcock sont chronométrées, les films de sa série découpés en tranches de 11 minutes et entrecoupés d’annonces publicitaires, ce qui ne manque jamais de faire réagir le cinéaste-présentateur, parfois de manière amère, souvent avec une légèreté mesurée.

Les programmes produits par Alfred Hitchcock n’ont pas échappé aux discours critiques sur la culture de masse. Le psychiatre américain Fredric Wertham, adversaire acharné des comics, voyait en la télévision une nuisance de nature à corrompre la jeunesse. En prenant souvent appui sur le meurtre et en mettant généralement en scène des familles dysfonctionnelles, les téléfilms d’Alfred Hitchcock se sont signalés à tous ceux qui ont emboîté le pas à Fredric Wertham ou à la sous-commission sénatoriale alors chargée d’enquêter sur la délinquance juvénile. Plusieurs épisodes de The Alfred Hitchcock Hour se verront ainsi mis en cause. Pourtant, comme le rappelle avec pertinence Gilles Delavaud, Alfred Hitchcock a souvent cédé à la suggestion ce qu’il sacrifiait à l’horreur. Autre élément porté au crédit du cinéaste britannique : ses programmes ont exploité des thématiques plus sérieuses, allant de l’alcoolisme aux armes à feu en passant par la guerre et ses contrecoups. La Télévision selon Alfred Hitchcock ne serait par ailleurs pas complet sans quelques études de cas plus fines. Gilles Delavaud déconstruit ainsi certains épisodes, tout ou partie, pour en extraire des lois générales, ou en tout cas des traits constitutifs du travail télévisuel d’Alfred Hitchcock. Ce dernier demeure en tout cas passionnant, sur petit comme sur grand écran.

La Télévision selon Alfred Hitchcock, Gilles Delavaud
PUR, septembre 2021, 278 pages

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4.5

Diamants, de Vincent Tassy : la fantasy française à son paroxysme

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En février 2021 était publié aux Editions Mnémos le roman Diamants, par Vincent Tassy. Lourde de près de quatre cents pages, cette fresque de fantasy nous emmène dans le royaume de Vaivre, dans la cité d’Œtrange, où l’annonce de l’arrivée d’un ange met tout le monde sur le qui-vive.

En mêlant poésie, mystère, émotions intenses, dangers et esthétique, Vincent Tassy nous offre un texte subjuguant, porté par une plume d’une beauté rare, qui laissera une impression durable chez son lecteur. Diamants porte bien son titre de Pépite de l’Imaginaire 2021.

Synopsis : A Œtrange, capitale du Royaume de Vaivre, il est annoncé que l’Or Ailé va faire son apparition. Tous se pressent pour accueillir l’ange, qui s’installe au palais et va bientôt choisir son Laquais, son ombre et son reflet, qui l’assistera durant son séjour terrestre. Mauront, jeune jardinier royal, rêve d’être choisi. Dans l’intimité de la couronne, Dolbreuse, le mancien royal (sorte d’haruspice), perd son don de vision après avoir pressenti une période de trouble. Il tente de soulager la reine Alamasonthe, fatiguée de régner, et ses deux filles, les princesses Daphnéa et Savannah. L’Or Ailé peut-il leur venir en aide ? Peut-il protéger Vaivre, malgré sa froideur et ce mutisme qui effraie ? 

Dans Diamants, Vincent Tassy ne se contente pas de nous offrir un univers fantasmagorique, ou une simple ambiance. C’est plutôt une sensation qu’il délivre à son lecteur, relevant autant du gothique et de la fantasy que du conte et de l’onirique. Son texte, d’une grande sensorialité, est marqué par une intensité particulière. Celle-ci résulte à la fois d’une plume très rythmée et incontestablement poétique, naviguant du côté de la prose, voire d’un langage cinématographique (l’auteur découpe parfois son récit comme des plans). Elle est couplée à une esthétique très décrite, dans ce qui s’apparente presque à de la direction artistique. Textures, couleurs, mouvements, Vincent Tassy a une facilité à nous projeter dans ses visions sans pour autant que cela semble artificiel ou lourd. Cela participe grandement à cette ambiance presque parfumée dans laquelle se déroule une histoire non moins singulière. 

L’auteur parvient rapidement à sortir de l’exposition nécessaire, en accélérant le rythme. C’est un roman tout en ellipses, long, sans paraître long, qu’on regrette de quitter. Chaque passage est précieux, curieux, rien n’est ennuyeux, et pourtant, l’intrigue est imprévisible. L’écrivain ne nous amène jamais là où on l’attend, rien de vu et revu dans Diamants. Il prend le temps de détailler ce qui doit l’être, passant sous silence ce qui ne sert pas directement ses personnages. Les points de vue s’alternent dans une dynamique de roman choral qui donne l’impression au lecteur d’être le témoin omniprésent de tout ce qui mérite son attention. L’intrigue flotte constamment dans la brume de mystères qui s’empilent, se dévoilent parfois un instant, avant de redevenir opaques. Une pointe de politique et de philosophie trouvent parfaitement leur place dans ce texte intense.

Gemmes, diamants… Le roman de Vincent Tassy est aussi un livre qui nous parle d’amour d’une manière absolument désintéressée. Diverses formes d’amour se croisent dans ses pages : amour filial, folie amoureuse, complicité… et l’amour absolu, sincère, qui ne doute pas. Un amour qu’on pressent, qui semble disparaître pour finalement nous faire réaliser qu’il portait tout le livre, comme une évidence. Il y a quelque chose de très beau, de très doux et de surtout très authentique dans cet amour débarrassé de sa matérialité. Il s’épanouit d’autant mieux dans ce roman très moderne, totalement affranchi des archétypes de notre société genrée. Le monde de Diamants est un lieu de tolérance (tolérance amoureuse, sexuelle, mais aussi envers les réfugiés) où le genre n’a pas d’importance (pour l’amour, les métiers, le pouvoir). 

Quelque chose de lovecraftien (notamment du recueil Dagon), émerge parfois de ce récit où chaque nom a été choisi avec soin pour sa poésie. On se glisse dans le légendaire, dans le rêve, dans le mythique aussi, bien sûr, avec cet ange qui descend du ciel, cette religion racontée. Et comme les mythes anciens portent l’ombre de la nuit des temps, l’ange déroute, dans sa gravité et son silence, apportés de là d’où il vient, d’un monde qu’on ne peut imaginer. Et voici que l’on est entraîné dans cette part d’ombre – ou de reflet – à la suite des autres personnages auxquels on s’est attaché – Mauront, Dolbreuse, Daphnéa et Savannah. Entraîné dans ce récit si maîtrisé, si singulier, qui résonne avec notre envie d’ailleurs, notre besoin de mystère, dans le sillage de l’Or Ailé, pour une lecture marquante, précieuse.

Diamants est un très beau roman. Vincent Tassy se propulse sans difficulté comme un des nouveaux pontes francophones de ce genre, relevant à la fois de la haute et de la romantic fantasy, avec des aspects gothiques rappelant également certains textes d’Edgar Allan Poe. On a hâte de lire la suite de ses œuvres, de découvrir la beauté et le mystère qu’assurément, un tel talent, a encore à nous faire partager. Amoureux de fantasy, succombez sans crainte à Diamants, passage obligé.

Diamants, Vincent Tassy

Mnémos, février 2021, 379 pages

Pépite de l’imaginaire 2021, les Indé de l’imaginaire 

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Tralala des frères Larrieu : belle balade en musique dans les Pyrénées

Tralala des frères Larrieu a beau être un film de genre, il est définitivement un film des frères Larrieu : inventif, drôle, solaire. Leur leitmotiv est le désir sous toutes ses formes, et le protagoniste Tralala est l’objet de toutes les convoitises…

Synopsis :  Tralala, la quarantaine, chanteur dans les rues de Paris, croise un soir une jeune femme qui lui adresse un seul message avant de disparaitre : « Surtout ne soyez pas vous-même ». Tralala a t-il rêvé ? Il quitte la capitale et finit par retrouver à Lourdes celle dont il est déjà amoureux. Elle ne se souvient plus de lui. Mais une émouvante sexagénaire croit reconnaître en Tralala son propre fils, Pat, disparu vingt ans auparavant aux Etats-Unis. Tralala décide d’endosser le « rôle ». Il va se découvrir une nouvelle famille et trouver le génie qu’il n’a jamais eu.

Tralaland

Tralala. Sans chichi, les frères Larrieu vont droit au but avec ce titre évocateur. Tralala est une comédie musicale, la première des cinéastes, hormis quelques incursions dans la chanson dans certains de leurs films précédents. Tralala , c’est également le nom du protagoniste,  ce loser lunaire, ce sans domicile fixe interprété par Mathieu Amalric, leur partenaire de longue date, une fois de plus parfaitement adapté au rôle qu’on lui propose.

A Paris, la comédie musicale démarre sur des notes pas franchement primesautières. Tralala se réveille et se tient éveillé avec des rimes improvisées qui suintent la tristesse. L’homme préfère la pénombre de son cloaque au soleil éclatant du dehors, pas de quoi vraiment s’extasier.

Mais quand il finit par mettre le nez dehors, c’est un Tralala joyeux et insouciant qui émerge, échangeant quelques vers (les mêmes que dans la chambre, en réalité) avec un travailleur du chantier sur lequel on découvre que Tralala vit, un travailleur incarné par l’excellent chanteur Malik Djoudi. C’est ce ton que va garder le film tout au long de ses deux heures, un ton de pure fantaisie et de fun qu’on a plaisir à suivre.

Très vite, le film se déporte à Lourdes, lieu de naissance de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Tralala s’y rend à la poursuite d’une beauté énigmatique rencontrée devant la gare Montparnasse, et qui disparaît aussitôt en laissant derrière elle un briquet à l’effigie de cette ville, et une phrase sibylline et prémonitoire : « Surtout, ne soyez pas vous-même ». Son arrivée à Lourdes démarre alors une deuxième partie, le vrai centre du film où se nouent et se dénouent les histoires.

Tralala est reçu par certains habitants de la ville comme un véritable fils prodigue. Il serait Pat, le fils perdu de Lili (Josiane Balasko). Mensonge ou vérité, Tralala devient Pat, avec une mère, un frère, une maîtresse et une amoureuse et bien plus encore qui font irruption dans sa vie jusque-là solitaire. Ce que le film montre bien , « faire revenir Pat d’entre les morts », de trouver en Tralala un être cher, un souvenir perdu, une ombre écrasante de laquelle se défaire, ou au contraire une figure tutélaire. Tralala est l’objet de leurs fantasmes, et, ils sont l’objet de la possibilité de reconstruction pour Tralala. La démonstration est simple, voire simpliste, après tout, les thèmes évoqués sont universels, mais elle est pleine de folie et d’invention, et c’est finalement ce qu’on attend d’un film.

Ce que montre aussi très bien le film, c’est un visage inhabituel de Lourdes, écrasée par une imagerie généralement peu reluisante, que même les catholiques qui en ont fait un de leurs fiefs ne valident pas toujours : le merchandising à outrance, les processions ferventes qui prennent le pas sur le reste, les malades qui sont mis trop souvent en avant sans forcément qu’on pense à leur dignité. Lourdes, chez les frères Larrieu, est aussi une ville comme une autre , où on s’aime, où on jouit (et plutôt trois fois qu’une), où on danse, où on chante , où on vit.  Mélanie Thierry, la quarantaine flamboyante, chante merveilleusement Jeanne Cherhal dans un magasin à bondieuseries, Josiane Balasko fait tourner les platines au bord du lac de Lourdes et Amalric vit des amours passionnées entre bois et hôtels de luxe de pèlerins, tandis que la figure mariale s’offre une balade à Paris…

Le cinéma de Jean-Marie et Arnaud Larrieu est un cinéma vibrant de vie et d’inventivité. Mathieu Amalric nous a encore montré avec son dernier film, Serre moi fort, combien lui-même est également prêt à la fantasmagorie. Ensemble, ils ont réussi cet ovni de tragédie grecque sous des dehors de film malicieux. Pour notre part, aucune autre comédie musicale ne nous a autant réjoui depuis les Chansons d’amour de Christophe Honoré…

 

Tralala– Bande annonce

 

 

 

Tralala – Fiche technique

Réalisateur : Jean-Marie et Arnaud Larrieu
Scénario : Jean-Marie et Arnaud Larrieu
Interprétation : Mathieu Amalric (Tralala / Pat Rivière), Josiane Balasko (Lili Rivière), Mélanie Thierry (Jeannie), Maïwenn (Barbara), Bertrand Belin (Seb Rivière), Denis Lavant (Climby), Galatéa Bellugi (Virginie), Joseph Brisset (Robin), Balthazar Gibert (Balthazar), Jalil Lespert (Benjamin Trescazes), Duccio Bellugi-Vannuccini (Prêtre italien), Malik Djoudi (Babak)
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Montage : Annette Dutertre
Musique : Dominique A., Bertrand Belin, Joseph Brisset (Sein), Jeanne Cherhal, Étienne Daho, Balthazar Gibert   (Sein), Philippe Katerine
Producteurs: Saïd Ben Saïd, Kevin Chneiweiss, Michel Merkt, Coproducteur : Olivier Père
Maisons de Production : SBS Productions, Arte France Cinéma
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 120 min.
Genre : Comédie musicale
Date de sortie :  06 Octobre 2021
France – 2021

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4

Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan, un roman fascinant sur les enfants surexposés aux réseaux

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Delphine de Vigan, romancière française réputée pour sa plume sensible et poétique, nous livre ici un incroyable roman, une claque, sur un sujet actuel maîtrisé avec brio : les enfants surexposés aux réseaux sociaux. Contrairement à sa consœur, Éliette Abécassis, qui parlait des dérives des applications dans Instagrammable sans approfondissements scientifiques, De Vigan pousse, dans Les enfants sont rois, l’analyse psychologique et sociologique de l’impact du virtuel sur nos vies à son paroxysme.

La télé-réalité, premier pas vers les réseaux sociaux

Adolescente, Mélanie Claux est fascinée par la télé-réalité et Loana, qu’elle considère comme son idole : une starlette partie de rien, rendue célèbre pour sa participation à Loft Story. Son plus grand rêve ? Être connue de tous en participant elle aussi à une émission qui la révélerait à la France entière. Mais si Loana était une jolie femme envoûtante, Mélanie est quelconque en comparaison. C’est pourquoi elle va réaliser son rêve à travers ses enfants. 

En effet, Kimmy Diore, la fille de Mélanie Claux, est une enfant spéciale, elle est la star, avec son frère, d’un compte Instagram et d’une chaîne YouTube sur lesquels Mélanie les met quotidiennement en scène et partage des fragments de vie sur la toile avec leurs fans, des millions d’abonnés. Si au départ, les enfants semblent enthousiastes à jouer les apprentis acteurs, Kimmy semble finalement fatiguée de cette mise en scène permanente au sein de son foyer, l’obligeant à jouer la comédie, apprendre son texte pour briller devant la caméra et de la violation de son intimité, y compris dans sa propre chambre. 

Lorsque celle-ci est kidnappée, point névralgique de l’intrigue du roman, c’est Clara, que tout oppose à Mélanie, qui va mener l’enquête. Flic discrète, elle ne comprend pas l’engouement suscité par la chaîne de Mélanie et ses enfants, Happy récré, et se tient loin des réseaux, qu’elle considère comme néfastes. 

L’ennui et la vacuité de la vie comme point de départ à la virtualité

Le roman est passionnant, et met en exergue des thèmes actuels comme l’addiction à la dopamine, cette décharge d’hormone du plaisir qui survient à chaque like, à chaque commentaire, à chaque notification et le besoin féroce d’exister et de partager quotidiennement sur la toile, que nous connaissons aujourd’hui tous. Mais pas seulement, à travers son envie d’exposer ses enfants au monde entier, on comprend l’ennui profond qui anesthésie Mélanie, l’ennui de la routine, l’ennui d’une existence plate et morne. Une existence sans exposition, sans adulation, qui équivaut au néant et fait émerger l’interrogation suivante : existe-t-on véritablement sans le regard des autres braqué sur soi ? Le thème de la maltraitance de l’enfant y est également omniprésent.

Un roman puissant qui montre les conséquences désastreuses de la surexposition des enfants aux réseaux

Outre une écriture fluide, propre à Delphine de Vigan, profonde et d’une justesse incroyable, qui fait s’interroger chaque personnage sur le sens de sa vie, soulevant des questions existentielles, on soulignera à la fin de ce roman la chute magistrale de l’autrice française qui en fait un livre exceptionnel. Une dizaine d’années après le kidnapping de Kimmy Diore, la romancière expose sa théorie sur les  conséquences désastreuses d’une exposition prolongée des enfants aux réseaux sociaux, appuyée par des recherches scientifiques et médicales poussées. 

Alors, filmer ses enfants et diffuser les images sur la toile pour des millions d’euros, qui serviront à leur offrir une vie confortable et faste, à financer leurs études, à forger l’admiration d’une communauté de fans, est-ce immoral ? 

Le lecteur se fera sa propre opinion. 

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan
Gallimard, mars 2021, 267 pages

Mon Légionnaire de Rachel Lang : sous le sable, l’attente!

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Mon Légionnaire a la vertu de ne pas idéaliser la figure du militaire, on est loin d’un American Sniper par exemple. Ici, l’ennemi est invisible et le corps à corps n’a pas lieu. On voit surtout comment le retour à la maison est terni par l’attente de ceux qui restent. Un film doux, mais qui peine à décoller, empêtré dans un quotidien un peu trop banal.

Travail, famille, patrie

Mon Légionnaire est le second film de Rachel Lang après le très combatif Baden Baden (2016). Pourtant, si elle filme des corps triomphants en ouverture et en clôture de son film, Rachel Lang montre que ce triomphe est vain. En effet, les militaires du début sont perdus dans une fête qui semble s’éterniser sans eux et ceux de la fin combattent dans une mise en scène sans but et réel et surtout sans ennemi. Chaque séquence militaire est le récit d’un échec : ennemi invisible, attente, refus de la hiérarchie de mener l’opération. Même quand les soldats meurent, on l’apprend par la télévision, le moment de leur mort n’est pas l’objet d’une tension particulière. On est plus proche de Beau travail (Claire Denis, 1999), que d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979). Les soldats ici ne sont pas des héros, se sont des hommes, parfois incapables de déterminer pourquoi ils se battent. Ou plutôt contre quoi ils se battent. Mon Légionnaire est un film de l’attente, du combat triste. Un film de corps trop grands pour les missions qui leurs sont confiées. Vlad n’est pas un bon coup au lit, Maxime semble le déserter pour anticiper le départ, toujours. On voit alors son fils calculer les paquets de céréales nécessaires avant son retour. La pyramide disparaît peu à peu annonçant le retour du père. Et c’est un fils qui chante une chanson où le père est mort en héros qu’il retrouve. Et une femme étonnée qu’il ne passe pas plus de temps avec elle. On ne sait rien pourtant des tourments intérieurs qui l’habitent. A ce jeu du corps verrouillé, du soldat qui peine à trouver sa place, Louis Garrel, massif, méconnaissable, est excellent. On le sent prêt à exploser, pourtant il parvient à faire tout du long, bonne figure.

Intimité

Déjà dans Baden Baden, Rachel Lang s’intéressait à une destinée de femme. Rien de moins qu’un été où la vie devait recommencer, après une expérience malheureuse. Dans Mon Légionnaire, ce sont elles, de nouveau, les héroïnes. Celles qui attendent et construisent un quotidien autour de l’absent. On croise deux femmes loin des attendus du milieu (avec son cercle des épouses à la American Wives ). Soit Céline, avocate, épouse et mère et Nika, jeune femme venue d’Ukraine, un poil perdue dans son histoire d’amour et dans un pays qu’elle apprivoise. Céline comme Nika se retrouvent là car leurs amoureux sont dans la légion. Eux aussi viennent de partout et se retrouvent réunis. Le territoire actuel, c’est la Corse, magnifique et hostile à la fois. C’est sur ces bases un peu hostiles que les couples doivent survivre. Rachel Lang filme donc ce quotidien un peu morne, presque à la manière d’un documentaire. Nika aime d’abord trop fort et se brûle les ailes. Céline aime avec fierté puis tourne vite en rond dans une micro-société (l’armée) qu’elle ne veut pas fréquenter. Par de minuscules changements, presque des grains de poussières, Rachel Lang montre comment le territoire devient presque une prison. En tout cas, comment l’amour vacille. Malgré tout, Céline comme Nika tentent de tenir debout. Des deux côtés, hommes comme femmes, c’est la survie qui prédomine. Dommage que le film peine à décoller, à poétiser son constat premier. A force d’être terre à terre, on s’en désintéresse un petit peu. Même si Camille Cottin fait le job et que la regrettée Ina Marija Bartaité illumine le film de sa frimousse triste et déterminée.

Corps militaire, corps amoureux

Mon Légionnaire peine à captiver, certes ses scènes tentent de désacraliser des figures longtemps portées aux nues, mais on ne ressent ni la poussière ou la chaleur décrite par Maxime, ni le poids du temps et de l’attente vécue par Nika et Céline.  Dommage car les scènes d’ouverture et de clôture du film laissaient présager ce que le film aurait pu être : une belle allégorie du combat, du corps à corps. Quelque chose qui l’élève au-delà d’une description méthodique du quotidien. Pourtant, on voudrait, à l’image de ce soldat qui annonce la naissance de son 3e enfant, Ibrahim, en plein désert, croire en un avenir meilleur pour l’amour qui semble vaciller pour certains. Ce sont ces quelques moments qui révèlent l’écriture poétique qui éclot ici et là dans le film de Rachel Lang. La réalisatrice débarque avec l’envie de raconter les protocoles (elle a eu une expérience dans l’armée et est aujourd’hui officier de réserve), d’où ces longs moments de transmission, de passage d’infos, qui sont des moments de cinéma chorégraphiés. Elle voulait aussi montrer le retour, comment les corps se retrouvent. Pour cela, elle ne se contente pas de montrer des baisers, des instants intenses, mais, à l’aide de plans séquences, comment le chemin de l’un à l’autre se fait. Le temps se dilate aussi dans le choix de ces plans. Il y a surtout une mise en scène du groupe, celui des épouses, mais plus particulièrement celui des légionnaires. « Quand on est soldat on est vraiment un corps docile, on obéit, on court, on saute dans les trous, on est tout un groupe soudé face à l’adversité et l’individu est complètement noyé dans le groupe et c’est assez agréable » (Rachel Lang, France Culture, octobre 2021). Vlad en est l’exemple même, devenant peu à peu le candidat idéal pour intégrer un régiment encore plus exigeant dans le don de soi, qui suppose, peut-être de n’être plus rien à l’extérieur. C’est cette négation de l’individualité que raconte le mieux Rachel Lang. Alors que dans l’amour, souvent voué à l’échec ici, l’individu est roi, adoré, aimé pour lui-même. La caméra oppose d’ailleurs très bien stabilité du côté des femmes et caméra plus libre, plus tremblante (« à l’épaule ») du côté des hommes (à ce sujet lire la très belle interview de la directrice de la photographie). C’est ce constat d’une contradiction entre le corps militaire et le corps amoureux (qui ne sont pourtant qu’un) et l’attente paroxystique, qui font la beauté discrète de Mon Légionnaire.

Mon Légionnaire : Bande annonce

Mon Légionnaire : Fiche technique

Synopsis : Ils viennent de partout, ils ont désormais une chose en commun : la Légion Étrangère, leur nouvelle famille. Mon Légionnaire raconte leurs histoires : celle de ces femmes qui luttent pour garder leur amour bien vivant, celle de ces hommes qui se battent pour la France, celle de ces couples qui se construisent en territoire hostile.

Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Interprètes : Louis Garrel, Camille Cottin, Ina Marija Bartaité,  Aleksandr Kuznetsov, Naidra Ayadi
Photographie: Fiona Braillon
Montage : Sophie Vercruysse
Producteurs : Jérémy Fioni, Benoit Roland, Saïd Hamich
Sociétés de production : Chevaldeuxtrois, Wrong Men North
Distributeur : Bac Films
Durée : 107 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 6 octobre 2021

Mon Légionnaire faisait partie de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2021.

France – 2020

« Flag Day », un périple de père(s) en fille(s)

En compétition au dernier Festival de Cannes, Flag Day marque le retour de Sean Penn (le cinéaste) sur la Croisette. Adaptée des mémoires de la journaliste Jennifer Vogel, Flim-Flam Man: The True Story of My Father’s Counterfeit Life, l’œuvre est une immersion dans la complexité d’une relation père-fille.

Synopsis de Flag Day : Pour la jeune Jennifer, son père, John Vogel, est un véritable héros. Mais, au fur et à mesure que le temps passe, Jennifer comprend que son père n’est pas « l’entrepreneur » raisonnable qu’elle croyait. Un long chemin de reconstruction les attend.

Un double album de famille

Le cinéma, c’est une affaire de famille. Un monde où les filles et fils de abondent. Un monde où ces enfants célèbres suivent le chemin tracé par leurs patronymes. Cette génération, bâtie sur la gloire des géniteurs, prend la relève. Parfois avec talent. Parfois sans. Dans le cas des Penn-Wright, la passation est joliment assurée par Dylan, la fille. La jeune actrice, tout juste trentenaire, a été couronnée du Prix Nouvel Hollywood du dernier Festival de Deauville. Son frère, Hopper Jack, joue également dans Flag Day mais dans un rôle moins important. Si certaines familles se contentent de photographies pour se remémorer le passé, les Penn, eux, composent un film qui, tel un album familial, assurera la pérennité du nom (à l’image du personnage de John qui filme ses enfants, pour inscrire les souvenirs).

Flag Day est ainsi une double chronique familiale. D’abord, l’histoire retrace le parcours réel et personnel de Jennifer Vogel avec son père, John, escroc minable, menteur et beau-parleur. Par la suite, le film se révèle être tout autant le récit, en filigrane, de la relation entre Sean et Dylan. Les circonstances familiales ne sont pas identiques, bien entendu. Néanmoins, Dylan Penn semble puiser dans son vécu. Elle incarne ainsi, avec finesse et sensibilité, la complexité de Jennifer : les deux femmes se ressembleraient-elles plus qu’il n’y paraît ?

Sean Penn : un film, deux rôles

Mais, rapidement, le témoignage de Jennifer Vogel devient un prétexte à Sean Penn pour mettre en scène sa fille (surtout), son fils (légèrement) et lui-même. Finalement, le projet de départ d’adapter les mémoires de Jennifer Vogel se perd quelque peu dans ce désir d’en faire une double chronique familiale, mêlant à la fois les Vogel et les Penn. Plus loin encore, le projet initial se perd aussi dans l’envie de Sean Penn d’interpréter le rôle principal de son film. Non pas qu’il soit mauvais acteur. Mais était-il le choix idéal ?

Certes, les scènes de confrontation entre Jennifer et John sont fortes et émouvantes. Flag Day nous embarque dans une nébuleuse de sentiments. Le film nous plonge dans le doute de ce qui a été vécu ou non par les acteurs. Nous ne saurons jamais vraiment le vrai du faux, le pourquoi du comment. Dans le même temps, il est impossible de ne pas voir Sean Penn au-dessus de John Vogel. Le père au-dessus du personnage. Croire en Jennifer est plus facile. Déjà parce que le visage de Dylan Penn était quasi-inconnu jusque-là. Et puis, elle interprète son personnage avec la distance requise alors que Sean apparaît bien plus comme le père de Dylan que comme celui de Jennifer.

Mythes et héros d’une Amérique (trop) honnête

Après l’échec de son précédent film, The Last Face, Sean Penn semble questionner ici son rapport au cinéma. Loin des contestations  sociales et politiques que nous lui connaissons, le cinéaste s’inscrit avec Flag Day dans une tendance cinématographique lisse et littérale, frôlant la facilité. L’image du film, travaillée dans le sens de la nostalgie avec l’ajout d’un filtre vintage, presque granuleuse, comme pour illustrer le passage du temps, est un choix esthétique textuel auquel se greffe celui de musiques tout aussi littérales.

Ainsi, Flag Day est une œuvre très américaine qui présente toutefois un personnage aux antipodes du rêve américain. Le titre du film, référence historique aux consonnances patriotiques, rappelle la médiocrité de John Vogel tout en insistant sur son anti-héroïsme. De fait, le film s’ancre presque dans une conception dichotomique du monde puisque John Vogel, s’il ne parvient pas à laisser sa trace dans le monde du bien, le fait dans celui du mal. Si le traitement de l’histoire rappelle ces récits initiatiques littéraires cultes et ces road-movies sortant des normes, Flag Day s’ancre tout de même dans la sobriété que peut incarner le cinéma américain contemporain : une histoire coup de poing mais presque trop censurée par un scénario correct et gentil.

Avec Flag Day, Sean Penn veut choquer, mais toujours avec mesure.

Bande-annonce – Flag Day

Fiche technique – Flag Day

Réalisation : Sean Penn
Scénario : Jez Butterworth, d’après les mémoires de Jennifer Vogel
Interprétation : Sean Penn (John Vogel), Dylan Penn (Jennifer Vogel)
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 29 septembre 2021
Pays : États-Unis

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3

« Commando Barbare » : héroïques fantaisies

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Joann Sfar et Nicolas Keramidas s’associent pour Commando Barbare, publié aux éditions Glénat. On y pénètre dans un univers d’heroic-fantasy où elfes, nains, demilains, Litvaks, gnomes, gobelins ou encore ogres cohabitent. Tapissé de faux-semblants, le royaume de Litvakie promeut une ère du Bien qui ne fait que masquer les monstruosités tapies dans son ombre…

Commando Barbare fait partie d’un univers étendu, puisqu’à cette bande dessinée s’ajoutent un roman illustré et un jeu de rôle. Nicolas Keramidas, déjà actif cette année à l’occasion du très personnel À cœur ouvert, s’occupe cette fois de la dimension graphique d’un conte d’heroic-fantasy peuplé de créatures étranges et de décors mirifiques. Scénarisé par un Joann Sfar fidèle à lui-même (sens du dialogue, de l’ironie, des allusions), « Burrato, le vertueux » narre l’histoire d’un nain ritalien victime de sa bonté et accusé à tort d’avoir perpétré le premier cambriolage de l’ère du Bien depuis 75 ans… Au sein de la Principauté de Gerçure d’orteil, l’affaire est prise très au sérieux. Une salle d’audience aux gradins pleins à craquer abrite un procès duquel Burrato parvient à s’échapper après avoir clamé son innocence.

C’est le véritable point de départ de « Burrato, le vertueux ». Cherchant à retrouver son cousin Mozzarello (sic), vrai coupable du vol, le nain ritalien va démarrer un périple rocambolesque, au cours duquel il va croiser – et adopter – des bébés ogres et des étudiants de troisième cycle. Sacrifiant souvent les dialogues pour les cartouches, l’album se montre très bavard, Joann Sfar donnant libre cours à ses commentaires d’exposition, puis à ses remarques ciselées. Bien entendu, l’heroic-fantasy constitue un prétexte commode pour les outrances de Joann Sfar et Nicolas Keramidas. Mozzarello urine sur un mort, Burrato découpe le cadavre d’un monstre en dés de viande pour nourrir ses rejetons (« Moralement, j’ai bien conscience de nager en pleine zone grise »), Demonika Monika allaite en permanence un fils qui n’a plus rien d’un enfant…

Haletant, volontiers méta- (le personnage d’Affikoman parle des lecteurs de l’album), « Burrato, le vertueux » est souvent amusant et au seuil de la transgression. Se débarrassant d’un adversaire, le nain ritalien confie ainsi : « J’ai la gueule pleine de sang vert. Je crache les yeux de cette petite saloperie dans la bassine comme si c’était des noyaux d’abricots. » Plus loin, dans une scène voulue absurde, on le verra succomber aux plaisirs charnels avec un autre nain (du chaos celui-là), ainsi qu’un étudiant. Plus généralement, on trouve dans Commando Barbare un monde fondé sur des hypocrisies, où le racisme systémique et la violence se manifestent sans ambages. Le bien y sort rarement vainqueur, ce qui explique d’ailleurs que le vertueux Burrato s’enferre dans des situations inextricables.

Taquins, Joann Sfar et Nicolas Keramidas glissent dans leur album des citations dont on devine aisément le caractère extra-diégétique. Parmi elles, on mentionnera la fataliste « De nos jours, un jeune bardé de diplômes, ça n’a aucune valeur marchande » et la non moins caustique « Si j’étais prêtre, je pourrais affirmer n’importe quelle connerie sans preuve ». Inventif, coloré et efficace, « Burrato, le vertueux » se clôture par les interviews de ses deux façonniers, ainsi qu’un dossier portant sur le travail graphique de Nicolas Keramidas. Ce dernier explique notamment le défi que constituent les planches d’action à deux cases, où de nombreux détails et protagonistes doivent être perceptibles et univoques pour le lecteur. Commando Barbare se distingue ainsi par la ronde de ses personnages, la richesse de son univers ou encore son usage du second degré.

« C’est précieux, chez moi, la pensée, car je ne m’y adonne pas souvent. »
« Rapides comme l’escargot et silencieux comme des armoires de vaisselle. »
– Burrato

Commando Barbare – Burrato, le vertueux, Joann Sfar et Nicolas Keramidas
Glénat, septembre 2021, 128 pages

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3.5

« Whitehorse » : les sentiers de la foire

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L’intégrale de Whitehorse est à découvrir aux éditions Pow Pow. Samuel Cantin y fait valoir son sens de l’absurde en se penchant sur un couple dysfonctionnel composé d’un écrivain misanthrope et d’une comédienne appelée à jouer les premiers rôles pour un cinéaste encensé mais borderline.

À tout bien considérer, Samuel Cantin tient autant d’un Quentin Dupieux ou d’un Bertrand Blier que de Woody Allen, cinéaste qu’il tient en haute estime. Passionné par la bande dessinée depuis son plus jeune âge, ce fan d’Hergé s’emploie en effet à porter le non-sens à son paroxysme. Whitehorse en constitue une savoureuse et étonnante démonstration : auteur raté, Henri se fait d’abord diagnostiquer une maladie imaginaire par un médecin supposé être écarté (« Et je crois, sans vantardise, foi de Julio von Strudel, que si les 30 dernières années appartenaient sans conteste au sida, la strudelite devrait faire des ravages dans la prochaine décennie ! »), avant de se perdre en accès de jalousie lorsque sa femme Laura est engagée pour le prochain long métrage de l’acclamé Sylvain Pastrami (« C’était du caca, son film sur les acrobates roumains siamois homosexuels ! Et c’est dire, ruiner un sujet en or comme ça ! Faut vraiment être fait en caca ! »). Voilà déjà deux bonnes occasions de se tordre de rire : un patient accablé, bouche bée, devant le docteur, exalté, qui lui annonce sans ambages une maladie mortelle qui va peu à peu déformer toutes les parties de son corps ; un réalisateur au nom de viande de boeuf en lequel Henri devine des « plans retors » de « petit cinéaste pompeux » et qu’il tente de dévaloriser aux yeux de sa femme en le diffamant éhontément.

« J’me suis littéralement transformé en disque de country qui skippe », confesse Henri à son copain Diego. Il faut dire que ses incessantes complaintes vis-à-vis du cinéaste trahissent un comportement des plus possessifs : à force de multiplier les absurdités (épouser sa femme avant qu’elle ne collabore avec Pastrami n’en est qu’un exemple), Henri éloigne Laura de lui et la pousse à remettre leur couple en question. Pour le public francophone non québecois, Whitehorse ajoutera à son récit déroutant, abondamment dialogué, une série de singularités linguistiques : anglicismes, particularismes locaux (simonaque, niaiser, câlisse…), etc. La bande dessinée se distingue aussi par des personnages rendus au dernier degré du non-sens, dont un réalisateur filmant des caribous homosexuels, buvant son urine et incapable d’expliquer les intentions de ses personnages ou de contenir une érection lorsqu’il tourne une scène de nu, ainsi qu’un faux oracle, mais vrai psychopathe, de douze ans. Le lecteur se délectera aussi devant certaines situations sociales à haut potentiel comique. C’est par exemple le cas lorsqu’Henri, peu à son aise en société, participe à une soirée. Il annonce : « Tout le monde fake son fun. » Puis : « Y a juste moi qui suis sincère dans mon non-fun. » Mais aussi : « Chus censé me promener et aborder des inconnus en me présentant ? » Au fond, Whitehorse ne fait rien d’autre que collectionner les situations saugrenues, les protagonistes improbables et les tirades fusantes. Et ça tombe bien, c’est tout ce qu’on en attendait.

Whitehorse, Samuel Cantin
Pow Pow, octobre 2021, 552 pages

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4

Guermantes de Christophe Honoré : pour la beauté du geste

4

Guermantes est peut-être le film le plus libre de Christophe Honoré. Pourtant, le réalisateur plaide pour la liberté dans nombre de ses films. Cette ode à la vie, aux comédiens et à la beauté du geste est véritablement belle ! D’aucuns pourront la trouver vide de sens, pourtant, elle comble le vide laissé par des mois sans culture, sans humains, sans rencontres. Les comédiens y sont les rois du monde, mais d’un monde qui ne les regarde plus. Heureusement, Christophe Honoré en créateur magnifique est là pour les observer, les aimer, les laisser vivre, sans chercher à les modeler. Après sa diffusion sur France 5, le film est à découvrir au cinéma depuis le 30 septembre 2021.

Jouer et aimer pour la beauté du geste

Dans le  film le plus célèbre de Christophe Honoré, Les Chansons d’amour, Alex Beaupain a écrit pour les acteurs Grégoire Leprince Ringuet et Louis Garrel, une chanson d’amour. Dans cette dernière, les deux hommes opposaient leur vision de l’amour entre éphémère et durée. Le plus jeune amant chantait : « As tu déjà aimé /Pour la beauté du geste /As tu déjà croqué/La pomme a pleine dent/ Pour la saveur du fruit /Sa douceur et son zeste/T’es tu perdu souvent? ». La fameuse beauté du geste qui le pousse à répéter sans certitude de jouer devant un public. Dans Guermantes, Christophe Honoré est au lit avec un jeune amant comédien qui lui lit un texte lui faisant comprendre qu’il doit abandonner sa cruauté. Cruauté qui consiste à consommer l’amour et à le renvoyer chez lui. Cette fois, les rôles sont comme inversés, le jeune amant poussant son amour plus âgé à ne pas en faire un homme de passage. Concéder cette nuit dans ses bras devient alors un jeu pour Christophe Honoré. Cette scène, en apparence anodine, chorégraphiée avec soin, montre à quel point le cinéma de Christophe Honoré n’a toujours pas tranché, et c’est tant mieux, entre pudeur et cruauté. Les amours sont cruelles chez Honoré et le désir une source infinie de création. Le réalisateur se livre quelques instants dans Guermantes. Ses films ayant auparavant toujours été, en apparence, éloignés de l’autofiction, du moins ses doubles de cinéma étaient joués par d’autres. Cependant, Honoré se livre depuis longtemps en littérature notamment, avec Le livre pour enfants et Ton père. Il déclarait d’ailleurs au magazine Trois couleurs : « Tout se serait effondré si j’avais choisi quelqu’un d’autre pour incarner le metteur en scène. Pour moi, ça s’inscrit dans une recherche autour de l’autofiction ». Avant d’être un récit sur la pulsion du jeu, la nécessaire volonté de créer même quand tout semble vain, Guermantes est un film sur un metteur en scène qui tente d’entraîner une troupe avec lui, sans pouvoir la mener au combat final.

S’échapper

Guermantes devait être une pièce de théâtre adaptée de Marcel Proust. Cet auteur réputé inadaptable, les acteurs en plaisantent d’ailleurs au cours du film (un autre réalisateur ayant tenté d’adapter Proust avant de devoir abandonner), habite l’œuvre de Christophe Honoré. Plus encore avec Guermantes, cette volonté de digresser, de fouiller les âmes, d’aller plus loin que la simple expérience présente, nourrit le film. La plus belle digression du film étant cette nuit dans le théâtre où la caméra déambule de salles en salles, de corps en corps. C’est comme dans Echapper de Lionel Duroy où le lecteur partait vivre dans le livre de sa vie, les acteurs vivent dans les décors de leur pièce en cours. Comme si un fantasme étrange se révélait à nous : où vont les comédiens quand ils ne jouent plus ? Ils peuplent les théâtres, les rues, le monde. Ils peuplent surtout nos imaginaires meurtris par des mois sans les voir nous émerveiller. La caméra se balade donc dans cette nuit infinie, qui tient le film debout, et chacun existe dans cette nuit. Chacun se révèle, en étant lui-même mais faux.  Les acteurs gardent leur identité, mais en jouant avec ce qu’ils ont bien voulu offrir au metteur en scène. En journée déjà, au-delà des répétitions, ils débordent sur la cour du théâtre, rient, s’émeuvent. Ils rejouent une pièce dans la pièce, celle de leur complicité, de leurs engueulades, de leurs rêves brisés. Tout fait écho, tout s’imbrique. Et la caméra se fait légère, bien que Christophe Honoré ait le cœur lourd. Au début du film, il est question d’un choix des comédiens d’arrêter de répéter. Une décision de troupe, la Comédie Française, travaillant avec un comité qui laisse la parole aux acteurs. Pourtant, si la pièce ne doit pas se faire, Honoré décide de poursuivre, pour la beauté du geste. Ce temps suspendu devient un moment d’inventivité.

Au-delà de la simple expérience

Si les comédiens débordent en journée entre répétition et moments de vie, la nuit ils envahissent un autre monde. On les voit ainsi traverser la ville en costumes. Les moments qui sont comme volés sont autant d’instants où le spectateur peut se reconnaître, se voir comme en miroir. C’est un sol en noir et blanc qui pourra rappeler une maison d’enfance, des conversations qui font, comme chez Proust, écho à l’image de la fameuse madeleine. Car Christophe Honoré fouille, cherche, mais ne retourne jamais en arrière. Le film avance, conscient aussi de la vacuité parfois de créer dans un monde qui bascule. Une scène où un médecin demande au réalisateur de faire un film sur l’hôpital pendant qu’Honoré fait du théâtre, confronte ces deux réalités. Mais deux réalités qui sont nécessaires. Honoré parle encore une fois d’amours empêchées, de désir naissant ou consumé. Il parle de personnages qui échappent au cadre, un peu comme ceux de la pièce Six personnages en quête d’auteur. Le réalisateur montre avec son film comment il fait venir le cinéma au théâtre, dans une scène où un acteur presque incrédule ne comprend plus ce qu’il doit jouer. Il a déjà fait venir le théâtre au cinéma, on se souvient des apartés merveilleuses de Louis Garrel dans Dans Paris. Il prouve une fois de plus que la création est multiple, lui qui écrit des livres, réalise des films, met en scène des pièces et même des opéras ! Ici, il se montre surtout amoureux des acteurs, de ce qu’ils peuvent offrir, même en répétition. Ce moment devient comme une pièce avant la pièce. La représentation n’adviendra pas, pourtant, il demeure une véritable performance, un moment suspendu. On se sent comme perchés dans un petit coin, observant la vie qui résiste.

« Le monde extérieur était privé de ses individus »

Guermantes est un film qui parle, mieux qu’aucune œuvre peut-être, de la pandémie vécue. Elle remet de l’humanité dans ce moment si inattendu qui structure désormais nos vies. Christophe Honoré ne prétend pas faire avec la pandémie, il fait malgré, il tente de croire à une utopie et la fait naître sous nos yeux. Le metteur en scène s’efface peu à peu jusqu’à cette échappée où il est absent, laissant à ses personnages une autonomie salvatrice. Et Christophe Honoré réconcilie enfin cruauté et pudeur, éphémère et durable, en créant une œuvre théâtrale pérenne, gigantesque où Proust est convoqué sans être copié ni massacré, où l’humanité persiste. Les corps se mêlent, se démêlent et à la fin, il ne reste que Marcel alias Stéphane Varupenne (très bon déjà dans Petite maman) qui incarne dans Guermantes (la pièce de théâtre), le narrateur de l’œuvre proustienne. Il est perché au dessus de la ville déserte, plongée dans la nuit, et qui sait tout ce qui peut encore arriver. Sa voix chantante a parcouru le film, d’autres acteurs aussi ont chanté. Tout le cinéma de Christophe Honoré est là dans cette échappée merveilleuse et langoureuse.

Guermantes : Bande annonce

Guermantes : Fiche technique

Synopsis : Paris, été 2020. Une troupe répète une pièce d’après Marcel Proust. Quand on lui annonce soudain que le spectacle est annulé, elle choisit de continuer à jouer malgré tout, pour la beauté, la douceur et le plaisir de rester ensemble.

Réalisation : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré, la pièce montée par les comédiens étant tirée de l’œuvre de Marcel Proust
Interprètes : Claude Mathieu, Anne Kessler, Eric Genovese, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Julie Sicard,  Loïc Corbery,  Serge Bagdassarian,  Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Laurent Lafitte, Dominique Blanc, Christophe Honoré
Photographie : Rémi Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Producteurs : Eric Ruf, Philippe Martin, David Thion
Sociétés de production : Comédie Française,  EGO Productions, Les Films Pélléas
Distributeur : Memento Distribution
Genre : Comédie
Durée : 139 minutes
Date de sortie : 30 septembre 2021

France – 2020