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Les Soeurs Wachowski: Matrix, dessous d’une oeuvre unique, iconique et sans égal

A peine 10 films en 20 ans, et pourtant, un succès fulgurant dès les premières œuvres, les sœurs Wachowski, Lana et Lilly nous immergent depuis la fin de la décennie 90 dans des univers dystopiques fascinants. La Saga Matrix, dont un 4e volet est prévu ce décembre 2021, V pour Vendetta ou bien la série malheureusement annulée Sense8, toutes sont le reflet d’une imagination débordante. Retour sur leur premier succès cinématographique majeur : Matrix.

Dans l’industrie cinématographique, le réalisateur ou la réalisatrice donne forme à une histoire. Si nous regardons les différentes adaptations de Dracula par exemple, beaucoup séparent la créature de Murnau, de celle de Coppola, ou bien de celle de la NBC avec Jonathan Rhys Meyers. Ce qui rend ces adaptations si différentes, malgré un point de départ similaire, c’est la vision du réalisateur.

Pourtant, avec les sœurs Wachowski, nous avons un tout autre cas de figure. Elles réalisent des films qu’elles ont écrits elles-mêmes : leurs scénarios sont des originaux. Elles ont fait une seule adaptation, Speed Racer, et cela a été un échec. Par contre, leur trilogie Matrix est devenue culte dans la pop culture pour les divers messages qu’elle véhicule. N’importe quel spectateur y trouvera son interprétation et c’est ce qui en fait une œuvre intéressante pour notre analyse. Nous nous concentrerons dans cette analyse sur le premier volet.

Synopsis : Neo, un hacker, est contacté par un individu appelé Morpheus, qui le recrute dans son équipe qui a pour but de détruire la Matrice qui maintient les humains à l’état végétatif, dans une « réalité » que des IA ont créée.

Nous arrêterons le synopsis ici pour ne pas gâcher le film. Dès sa sortie, le succès est au rendez-vous, avec $466,364,845 de recettes dans le monde entier jusqu’au 18 Septembre 1999 (la date est importante pour la suite de notre analyse.) Son impact sur la culture cinématographique et populaire est considérable. Les scènes sont parodiées dans d’autres films à peine quelques années après (Shrek en 2001, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre en 2002), et plusieurs éléments du film sont interprétés par les complotistes comme des messages, en plus d’être devenus des éléments de langage.

Avec au casting Keanu Reeves dans le rôle de Neo, Laurence Fishburn dans le rôle de Morpheus, Carrie-Ann Moss dans celui de Trinity et Hugo Weaving dans le rôle de l’agent Smith, on ne pouvait pas réellement penser ni faire mieux. Même si Keanu Reeves n’a pas été envisagé le premier, tout comme Laurence Fishburn, ils se sont révélés bien plus intéressants que les autres choix anticipés.

Ce qui nous enjoint à choisir ce film dans cette rétrospective sur les réalisatrices est définitivement le set varié de symboles et d’inspirations fondues dans le patchwork chamarré que représente ce film. Mais aussi, d’après leurs propres dires, qu’il émane de leur propre expérience personnelle.

Esthétique cyberpunk

L’univers du film est ancré dans un monde à l’esthétique cyberpunk, c’est-à-dire qu’il est situé dans un cadre spatio-temporel proche. En l’occurrence, le film commence en Février 1998, et s’achève le 18 Septembre 1999, soit la date de l’arrêt du box-office, dans notre propre réalité.

Ce genre inclut bien évidemment des thématiques dystopiques avec  la création d’une « réalité » par la Matrice, ce que tentent généralement de faire les régimes autoritaires, en manipulant les faits et les événements historiques par exemple. En cela, 1984 de George Orwell pourrait être une inspiration pour le film.

Mais le cyberpunk inclut aussi les thématiques liées au hacker, à de grandes entreprises mondiales sans moralité ni éthique qui endorment les populations et les exploitent et les IA, qui sont ici symbolisées respectivement par Morpheus, Neo et leur équipe, les agents Smith, Brown et Jones et les IA qui ont créé la Matrice.

On peut aussi noter par rapport à ces caractéristiques le côté humain « amélioré » par la technologie, par le port de prothèses qui ont remplacé des membres, ou comme ici, le fait que Neo, Trinity et tous les autres acquièrent des disciplines comme le kung-fu, le taekwondo et le pilotage d’hélicoptère, par des logiciels qui sont installés dans leur cerveau. On peut aussi parler des drôles de tuyaux et trous en métal que les personnages ont dans le corps et qui sont utilisés pour acquérir leurs disciplines variées et qui auparavant leur servaient à être nourris dans la matrice.

Enfin, un des derniers critères est le personnage principal qui est un héros anti-héros. Neo est un hacker, il est solitaire, ne passe pas son temps à aider la femme et l’orphelin, mais à vendre des logiciels à des gens douteux. Il travaille dans une grande entreprise mais plus par soucis de couvrir ses activités illégales pour lesquelles il a été épinglé que par envie de se racheter de ses anciens méfaits.

Voilà donc l’esthétique du film, sombre, anarchique malgré une apparente normalité et où tout n’est qu’une illusion pour le personnage comme le spectateur.

Mythologie grecque

La mythologie grecque est très présente dans le film à commencer par la présence de Morpheus. Morpheus est le nom latinisé du dieu grec Morphée. Ce dieu du sommeil est contrairement à Hypnos, un dieu des rêves, et notamment des rêves prophétiques. Le dieu Morphée endort les humains par le pavot, graine qui est réputée pour son usage médical en donnant la morphine, mais aussi…l’opium.

Morpheus dans le film, propose à Neo deux pilules, une rouge et une bleu, la rouge le réveillant de la matrice et la bleu le laissant endormi dans la « réalité » de ces machines. Par cette action, il incarne ce que le dieu grec était, un messager dans les rêves, qui apporte la prémonition (et donc l’éveil) ou le sommeil. À cela, nous pouvons ajouter que Morpheus, en qualité de dieu de l’éveil ici, voit l’arrivée de Neo comme l’élu.

Bien plus encore, le recours à l’Oracle dans le film, censé confirmer à Neo son destin. Il y avait diverses formes d’oracles en Grèce Antique, mais le recours le plus important de l’antiquité se faisait chez la Pythie, à l’oracle de Delphes, sanctuaire du dieu Apollon, encore présent aujourd’hui. Dans Matrix, cet oracle joué par l’actrice Gloria Foster, est assis sur un tabouret. Traditionnellement, les pythies sont représentées assises sur un tabouret, au-dessus d’un trou d’où sort de la fumée qu’elles inhalent et qui inspirent leur prédiction.

Il y a aussi le nom « Neo ». Le nom du héros vient du grec « néos » qui veut dire jeune, mais qui signifie aussi « nouveau ». En cela, et par son action dans le long-métrage, il représente une nouvelle ère, un renouveau, l’élu qui changera tout.

Jésus et la Matrice

Pendant le visionnage, il a été frappant de constater la similarité de l’histoire entre néo et Jésus en tant qu’élus, et messagers. Plusieurs petites références sont disséminées ça et là, par exemple, Choi, le client de Neo, l’appelle son « Personal Jesus » en référence à une chanson de Depeche Mode. Si en plus nous faisons attention aux paroles de celles-ci, cela donne : « ton propre Jésus personnel, quelqu’un qui écoute tes prières, quelqu’un qui en a quelque chose à faire, ton propre Jésus personnel, quelqu’un qui écoute tes prières, quelqu’un qui est là. Te sentant inconnu, et tout seul, chair et os à côté du téléphone, décroche le combiné et je ferai de toi un croyant. »

Ajoutons à cela le fait que Neo meurt à un moment du film face à l’agent Smith et qu’il ressuscite plus fort et éveillé que jamais, avec des pouvoirs exceptionnels. Il y a tellement d’analogies et de métaphores possibles. La seule ville résistante du monde chaotique s’appelle Sion, Neo et ses compagnons sont trahis par Cypher, comme Judas l’a fait.

Et que dire de Trinity ? son prénom se suffit à lui-même, elle est l’allégorie de Marie-Madeleine, qui, pour certains auraient été la compagne de Jésus.

Down the rabbit hole

Cette métaphore est l’une des plus importantes de Matrix.  Littéralement, cela veut dire « tomber dans le trou du lapin ». Ce lapin, est celui d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Lorsque Morpheus invite Neo dans le monde réel, il prépare Neo en lui disant premièrement de suivre le Lapin Blanc qui sera sur l’épaule de Dujour puis, qu’il va tomber dans le trou du lapin.

Cette expression anglaise a plusieurs significations : elle signifie d’abord qu’on va tomber dans quelque chose qui nous dépasse totalement, qui n’est pas du tout comme nous avions cru. Cela veut aussi dire s’investir dans quelque chose d’une manière si intense, jusqu’à ne plus avoir de vie sociale, et enfin, c’est une expression pour dire qu’on a été dans un trip après absorption de drogues (généralement hallucinogènes). Dans tous les cas, la Matrice dépasse totalement ce que Neo aurait pu imaginer, et son investissement dans la cause de Morpheus ne lui permet pas d’avoir un chemin de vie normal. Nous pouvons aussi nous demander si tout le film « Matrix » n’est pas la représentation d’un trip hallucinogène…

Les Wachowki et le cinéma Asiatique

Il est aussi clair que le cinéma asiatique a beaucoup inspiré les sœurs Wachowski. En attestent les diverses scènes de combat martiaux, plus présentes que celles d’armes à feu.

Pour les scènes de combats, les Wachowski ont fait appel à Woo Ping-Yuen qui a notamment travaillé sur Tigre et Dragon et Kill Bill. Les Sœurs Wachowski ont semble-t-il accepté toutes les requêtes du maître, dont : entraîner quatre mois les acteurs avant le début du tournage et avoir le contrôle total sur les scènes de combat et les cascades, ce que les réalisatrices ont accepté.

Mais il y aussi des références au cinéma d’animation, notamment Ghost in the Shell avec les graphismes verts en katakana inversés et les scènes d’action. Akira a aussi été une inspiration pour les scènes d’actions. On peut aussi supposer que beaucoup d’animes de l’époque de type « Mecha » (avec des robots) comme Evangelion ont pu inspirer, ne serait-ce que par l’univers cyberpunk et en cours de devenir apocalyptique. En effet, dans Evangelion, nous sommes dans un futur proche, où bien que le monde semble ordonné, il y a eu le premier impact, qui a détruit le monde et le combat se fait contre des créatures appelées « Anges » qui ont quelque chose d’indestructible, comme les sentinelles qui pourchassent inlassablement Neo. Néanmoins, cet aspect se fera plus prégnant dans le 3e volet durant l’attaque par les IA sur le bastion de Sion.

 

Matrix: L’histoire d’un coming-out transgenre?

Comme signifié dans l’introduction, Matrix est un film qui donne possibilité à plusieurs grilles de lecture. L’une d’elles connait un essor considérable actuellement car elle est intimement liée à l’histoire personnelle des réalisatrices Lana et Lilly Wachowski: Matrix est l’histoire d’un coming-out transgenre.

Lilly Wachowski dans une interview  à Netflix le confirme et affirme: « Je ne sais pas à quel point ma transidentité était présente dans mon inconscient lorsque nous écrivions le scénario […] mais Lana et moi existions dans un espace où les mots n’existaient pas, nous vivions dans un monde d’imagination. C’est pourquoi je me suis tournée vers la science-fiction et la fantaisie et pourquoi j’ai joué à Donjons et Dragons »

Le fait que Neo ait du mal à s’adapter à la société ou certaines répliques qui pointent le fait que Neo mènerait « une double-vie », l’arrivée de Morpheus qui serait une personne transgenre qui va conseiller Neo, Cypher qui serait la société violente et transphobe, l’agent Smith qui serait une personne transgenre qui se renie et qui n’arrive pas à sauter le pas et accepter ce qu’il est, sont de bons arguments à cette théorie. Et comme Lilly Wachowski le fait remarquer, vingt ans auparavant, le monde n’était pas encore ouvert à la transidentité ni à faire une place à la communauté. Cela reste un combat actuel car la communauté transgenre a un des taux de suicide les plus élevés au états-unis, avec 42% de femmes transgenres et 46% d’hommes transgenres ayant déjà tenté de se suicider.

Donc, qu’un univers aussi élaboré soit la métaphore d’une cause aussi importante depuis une vingtaine d’années est d’une importance capitale. Elle touche un public plus large et sûrement plus apte à comprendre un sujet dont on ne parlait pas à la fin du siècle dernier.

 

Conclusion

Nous avions encore beaucoup à dire sur le premier volet de Matrix. Nous pouvions parler des répliques de l’agent Smith, des tirades de Morpheus, de son style de réponse, de l’utilisation des chiffres , de la musique, des effets techniques. Nous aurions pu parler de la philosophie avec l’allégorie de la caverne de Platon. Nous aurions pu parler des faux raccords, des erreurs faites par les réalisatrices, détailler l’entrainement et l’apprentissage des acteurs à la maîtrise de l’univers. Malheureusement, il est impossible de citer toutes les théories et tous les aspects de ce long-métrage.

Matrix est une toile beaucoup trop bien tissée pour venir en défaire tous les noeuds. Et en cela, nous apprécions la complexité de l’oeuvre et nous encourageons fortement à sa découverte, car elle pousse à la réflexion comme dans un dialogue entre Neo et Morpheus où lorsque l’un pose une question, l’autre répond par une autre question pour creuser en profondeur un sujet.

Comme certains manga-kas, Lana et Lilly Wachowski en créant cette trilogie, ont créé un univers étendu et infini, à l’instar d’un Toriyama ou d’un Miura, elles ont créé l’oeuvre culte, qui écrit leur patronyme dans l’histoire du cinéma. Oeuvre de genre, ouverte, inclusive, avec des grilles de lectures diverses, elle est et restera l’exemple parfait de film intelligent qui s’inscrit dans un univers, inclut diverses références, sans que cela ne paraisse trop gratiné, ni iconoclaste.

Fiche technique

Réalisatrices: les wachowski
Scénaristes: les wachowski
Directeur de la photographie: Bill Pope
Musique:  Don Davis
Costumes : Kym Barrett
Durée: 136 minutes
Langues: Anglais
Année: 1999

 

 

Sources pour rédiger cet article:

Comment « Matrix » a fait passer la pilule du complotisme, William Audureau et Damien Leloup -Lemonde- ; cyberpunk –wikipedia– ; Morphée –wikipédia– ; pavot –wikipédia– ; Yuen Woo-ping –Wikipedia– ; Decoding the Transgender Matrix: The Matrix as a Transgender Coming Out Story – themarysue– ; Matrix –ImDb– ; Crédit image –ImDb– ; Interview de Lilly Wachowski par Netflix –allociné– ; down the rabbit hole –urban dictionnary–  ; pourquoi un tel taux de suicide chez les trans américains? –Slate-; personal jesus traduction – lacoccinelle

Stillwater, de Tom McCarthy : An American in Marseille

Metteur en scène, scénariste et comédien particulièrement versatile, Tom McCarthy ne change pas ses bonnes habitudes avec Stillwater. Projet étonnant à mi-chemin entre plusieurs genres, ce film coécrit par un tandem de scénaristes français et porté par l’interprétation épatante de Matt Damon, se plaît à tromper les attentes du spectateur. S’il n’est pas dépourvu de faiblesses, il prouve en tout cas que McCarthy, six ans après l’Oscar remporté avec Spotlight, ne s’est pas reposé sur ses lauriers. Une réinvention permanente en tout point louable. 

Si Stillwater est vaguement basé sur l’histoire réelle d’une étudiante américaine, Amanda Knox, condamnée pour meurtre et emprisonnée en Italie avant d’être acquittée après plusieurs années, le film n’est en aucun cas le récit d’une injustice. Si Allison Baker (Abigail Breslin), une jeune femme américaine, purge une peine de prison de neuf ans à l’étranger, elle n’est guère l’héroïne du film. C’est à son père, interprété par Matt Damon, qu’est consacré le récit dès les premiers plans. Bill est un roughneck de l’Oklahoma, colosse taciturne dont l’existence est rythmée par le travail manuel, les prières et les nuits passées dans le canapé. Autant dire que le personnage est parfaitement ancré dans son biotope naturel, dominé par des valeurs viriles. Première surprise : à peine est-il campé que le scénario le projette dans un environnement dans lequel il ne semble plus du tout à sa place. Bill s’envole en effet pour… Marseille afin de rendre visite à sa fille qui y est emprisonnée pour un crime qu’elle affirme ne pas avoir commis, le meurtre de sa colocataire et petite amie Lina. On comprend immédiatement qu’entre ces deux êtres, les relations ne sont pas évidentes. Bill, au passé hanté par des addictions, n’a jamais été un père idéal. C’est un éternel « foireux » aux yeux de sa fille, qui a perdu toute confiance en lui. Peu à l’aise dans l’art de la communication, bourru et maladroit dans ses relations, Bill n’est plus en mesure de réparer le passé, et semble s’être résigné à simplement l’assumer avec fatalisme.

Stillwater prend initialement la direction d’un thriller, Bill acceptant de transmettre un message d’Allison à son avocate afin d’éventuellement rouvrir son procès. Une nouvelle piste s’ouvre ; un garçon vivant dans les banlieues nord de Marseille est accusé par Allison d’être le vrai meurtrier. Bill n’a dès lors qu’une seule obsession : retrouver le garçon et prendre la justice à son compte. Cette voie se révèle cependant un leurre, car Tom McCarthy nous embarque dans une tout autre histoire. Bill ne parlant pas un mot de français, il cherche l’aide d’une actrice de théâtre, Virginie (Camille Cottin, surtout connue pour avoir joué dans la série Dix pour cent), et sa fille Maya (Lilou Siauvaud), qu’il a rencontrées par hasard et dont il se rapproche de plus en plus. Entouré d’un trio de femmes dans un pays où il est un étranger, Bill va être sérieusement bousculé dans ses convictions et sa manière d’appréhender les choses. En commençant par les sentiments, qui mettront du temps à réellement éclore chez ce solitaire, vis-à-vis d’une femme qui évolue dans un univers diamétralement opposé au sien (il n’a jamais mis les pieds au théâtre), mais aussi son enquête personnelle, qui se termine par un retour à la réalité lorsqu’il est pris à partie dans les « quartiers » de la cité phocéenne. Le motif même de cette enquête apparaît incertain : amour paternel, ou rédemption inespérée vis-à-vis d’une fille qu’il ne comprend plus ?

Il faut souligner la prestation de Matt Damon, impressionnant dans ce rôle d’inculte pétri de certitudes typiquement américaines, mais sincère et touchant. Il maintient toujours la bonne distance avec son personnage, évitant soigneusement la caricature malgré les « marqueurs » d’une certaine typologie (les prières, les armes à feu, l’accent marqué) et dévoilant un homme au bon fond mais marqué par les erreurs du passé. Contre toute attente, sa relation à l’écran avec Camille Cottin et Lilou Siauvaud est totalement crédible, donnant lieu à une situation finalement peu vue au cinéma (un Américain impliqué dans une relation sentimentale à Marseille), traitée avec finesse, humour et originalité, des qualités auxquelles les deux coscénaristes français (Thomas Bidegain et Noé Debré, deux fidèles collaborateurs de Jacques Audiard) ne sont pas étrangers.

Ce film déroutant contient beaucoup de bonnes choses et laisse une impression générale des plus séduisantes, mais il finit par pécher dans son envie de tromper régulièrement les attentes du spectateur. Entre intrigue criminelle, justice personnelle et drame relationnel, Tom McCarthy évite soigneusement de choisir, au point de nuire à l’impact du film dont seule la troisième voie est totalement aboutie. Les efforts de moins en moins maîtrisés de Bill et la question centrale de la culpabilité d’Allison sont rapidement expédiés dans le dernier quart d’heure, alors que s’abîme la belle (quoique improbable) histoire sentimentale de Bill au profit d’une rédemption tronquée. Allison finit par expliquer sa culpabilité par la filiation, dans un épilogue dont le déterminisme nous apparaît quelque peu frustrant, surtout au bout de 2h20 de métrage qui ont alimenté l’imagination. Allison est elle aussi une « foireuse », donc la digne fille de son père… Ce qui est supposé les rapprocher ? Si l’aboutissement de ces multiples pistes nourrit quelques réserves (cela peut-il être dû au scénario à six mains, exercice peu habituel pour le cinéaste américain ?), Stillwater confirme néanmoins l’audace et l’originalité de Tom McCarthy. Après le triomphe de l’enquête journalistique de Spotlight (2015), suivi d’un détour par le cinéma d’animation en 2020 (Timmy Failure: Mistakes Were Made ; McCarthy avait déjà cosigné le scénario de Up en 2009), le metteur en scène s’est attaqué à un genre hybride mais aussi à un cadre étranger. Le résultat est imparfait, mais nous préférons retenir les qualités du film : un scénario déroutant, des choix assumés, des personnages profonds, la belle lumière méridionale de Marseille et des comédiens épatants. 

Synopsis : Bill Baker est un homme taciturne qui a longtemps négligé sa famille. Il décide de faire le voyage de l’Oklahoma jusqu’à Marseille pour aller voir sa fille Allison, dont il n’a jamais été proche, mais qui est incarcérée pour un meurtre qu’elle affirme ne pas avoir commis. Quand Allison lui parle d’un nouvel indice susceptible de l’innocenter, Bill se retrouve confronté à la barrière de la langue et à un système judiciaire qu’il ne comprend pas. Avec l’aide de Virginie, une comédienne rencontrée par hasard, il se met en tête de s’occuper lui-même de l’affaire et de prouver l’innocence de sa fille…

Stillwater : Bande-annonce

Stillwater : Fiche technique

Réalisateur : Tom McCarthy
Scénario : Tom McCarthy, Marcus Hinchey, Thomas Bidegain et Noé Debré
Interprétation : Matt Damon (Bill Baker), Abigail Breslin (Allison Baker), Camille Cottin (Virginie), Lilou Siauvaud (Maya), Anne Le Ny (Leparq)
Photographie : Masanobu Takayanagi
Montage : Tom McArdle
Musique : Mychael Danna
Producteur(s) : Steve Golin, Tom McCarthy, Jonathan King et Liza Chasin
Société(s) de production : Participant, DreamWorks Pictures, Slow Pony, Anonymous Content, 3dot Productions et Supernatural Pictures
Durée : 140 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 22 septembre 2021
États-Unis – 2021

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3.5

Suprêmes d’Audrey Estrougo : le biopic qui claque sur les débuts du groupe NTM

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2.9

NTM est souvent associé aux seuls noms de JoeyStarr et Kool Shen, pourtant à l’origine, ils étaient 33 ! Suprêmes retranscrit cette fougue du groupe, l’esprit borderline du duo de rappeurs. Le tout est raconté avant la gloire ou du moins les premières grosses scènes. C’est au corps à corps que NTM se produit d’abord devant un public. Un biopic habité et punchy !

Du rap et de la rage

L’industrie de la musique aurait pu avaler ces deux-là, des potes qui se lancent dans le rap par défi, continuent parce que ça devient vital. Pourtant, Suprêmes raconte comment des rencontres déterminantes ont permis à NTM d’être plus que deux postes qui font du rap par défi, un soir, puis rentrent chez eux. Le biopic raconte donc bien cette ascension qui commence par pas mal de galères. Les premières galères, comme bien souvent, naissent du fait que personne, en 1983, ne les attend. Ils se lancent donc dans le vide avec leurs punchlines, leurs voix à caler sur des rythmiques créées par DJ S. Et ça marche car une énergie presque animale se dégage du duo de chanteurs sur scène. Une énergie incontrôlable qui est autant leur moteur que leur défaut. En effet, d’interminables scènes de disputes parsèment le film. NTM fait de la musique à 33, tout le monde fait partie des premiers déplacements. De quoi retourner un monde de la musique très codifié et trop sage. Toute cette énergie est au service du film, qui tente, tout en parlant du groupe, de parler d’une époque. Une époque où la fracture entre les banlieues et le reste du monde se fait sentir, où la violence grimpe. Il y a un cri, et c’est vers NTM que les médias se tournent pour l’entendre. Quitte à se faire jeter. Cela se traduit dans une scène mythique du film où une jeune journaliste compte interviewer  NTM à propos des émeutes à Vaulx-en-Velin. Elle se fait recevoir, le groupe refusant d’être catalogué comme la voix d’une génération. Pourtant, leur groupe traversera les années 80 et 90 avec une énergie jamais consommée. Et se voudra le « haut parleur » de cette génération justement, comme leurs textes le clament.

L’entrée fracassante de NTM, une société bouleversée …

Le film a l’énergie des débuts, des galères donc. Mais c’est avant tout une histoire de musique. Il est ainsi traversé par des lives parfois difficiles à mener à terme, soit des scènes d’affrontement ou des refus catégoriques qui se transforment en concerts clandestins. Il y a aussi la personnalité des protagonistes et particulièrement de JoeyStarr qui est parfois un frein à une pleine expansion. Le film jongle sans cesse entre des états de fébrilité très forte et un apaisement passager. Même signer un contrat devient ici un moment de tension joyeuse. Avec le choix de deux managers (Franck Chevalier et Sébastien Farran interprétés par les superbes César Chouraqui et Félix Lefebvre) très éloignés de leur univers, mais qui y croient à fond, le jeu des contrastes bat son plein. Le film est pétri de ces contrastes, voire de ces contradictions qui ont pu faire les gros titres concernant NTM. Plus discret concernant Kool Shen (qui l’est aussi dans la vie), le film est plus prolixe quant à l’histoire familiale malmenée de JoeyStarr. Le personnage est en perpétuelle quête du père, dans une perte des repères qui semble impossible à combler. A ce jeu-là Théo Christine (déjà très bon dans Skam) est impeccable, l’acteur étant souvent d’une fragilité extrême, d’une grande délicatesse aussi, avant de se transformer en une bête de scène incontrôlable avec des clashs mémorables. Sandor Funtek (repéré très tôt dans le magnifique Mourir d’aimer) complète le duo d’une très belle manière, plus en retrait dans la vie, mais parfait quand il s’agit d’exploser sa rage sur scène. C’est de ce duo surtout qu’il est question, le groupe étant un arrière plan joyeux et parfois un peu encombrant. Le film est tourné souvent de nuit dans de grands plans larges, les plans resserrés étant réservés à la scène, sublimés par une lumière légèrement bleutée. Tout semble se faire en silence, en catimini alors que tout explose sans cesse à la face du monde.

… mais incapable de changer 

Ce qui fait la force de Suprêmes, c’est qu’ Audrey Estrougo montre comment NTM s’est retrouvé malgré lui, ou plutôt par des choix musicaux, inévitablement entremêlé à la société. Une société qui voulait changer, mais ne faisait que sombrer comme l’a montré La Haine à la même époque. « Les NTM, c’était un coup de poing dans le monde musical français. Certes, le rap venait des États-Unis, mais dans les textes, il y avait déjà une conscience de ce qui devait changer. Ils avaient leur identité et ne s’en excusaient surtout pas… » expliquait  Sébastien Farran à Libération en 2007. C’est exactement cela que Suprêmes raconte avec une vraie fougue, et souvent une grande délicatesse, qui écoute vraiment ses personnages, les regarde grandir, se planter. Et qui surtout nous fait constater à quel point, à l’aube de l’an 2000, toute cette rage s’est fracassée contre une réalité bien triste : rien n’avait vraiment changé 17 ans plus tard. Reste des textes marquants et cette image de deux gars qui veulent y croire et se donnent du courage avant de monter sur scène ; l’un espérant tenir debout, l’autre comptant le nombre de spectateurs dans la salle. Premier gros concert pour NTM et pour Audrey Estrougo, la fin de son récit. C’est de cette frustration qu’elle joue jusqu’à la dernière seconde avant, encore, de balancer du gros son pour son générique. Depuis, on cherche désespérément à retrouver cette rage authentique, que le film retranscrit à merveille. Même s’il demeure un poil trop sage. Il aurait pu en effet être sans concession comme l’était NTM, le récit demeurant assez classique dans la manière de présenter les évènements. C’est ailleurs qu’il puise sa force dans sa manière de filmer les concerts au plus près des protagonistes, dans sa façon d’être dans l’affrontement permanent et de sublimer la force du collectif face à un individu toujours trop perdu en lui-même pour briller seul. En effet, la réalisatrice montre un concert qui vire presque au fiasco où JoeyStarr se retrouve seul sur scène, empêtré comme l’Albatros de Baudelaire. La caméra n’entre dans l’arène qu’au moment où les deux rappeurs sont réunis et jouent de nouveau au corps à corps leur vie sur scène.

Suprêmes : Bande annonce

Suprêmes : Fiche technique

Synopsis :  1989. Dans les cités déshéritées du 93, une bande de copains trouve un moyen d’expression grâce au mouvement hip-hop tout juste arrivé en France. Après la danse et le graff, JoeyStarr et Kool Shen se mettent à écrire des textes de rap imprégnés par la colère qui couve dans les banlieues. Leurs rythmes enfiévrés et leurs textes révoltés ne tardent pas à galvaniser les foules et … à se heurter aux autorités. Mais peu importe, le Suprême NTM est né et avec lui le rap français fait des débuts fracassants !

Réalisation : Audrey Estrougo
Scénario : Audrey Estrougo, Marcia Romano, avec la collaboration de JoeyStarr, Kool Shen, DJ S
Interprètes : Théo Christine, Sandor Funtek, Felix Lefebvre, César Chouraqui François Neycken, Chloé Lecerf
Photographie : Eric Dumont
Montage : Sophine Reine
Producteurs : Philip Boëffard, Christophe Rossignon,  Eve François Machuel, Pierre Guyard
Sociétés de production :  Nord-Ouest Films, France 2 Cinéma, Artémis Productions
Distributeur :Sony Pictures Releasing France
Date de sortie : 24 novembre 2021
Genre : Biopic
Durée : 112 minutes

France – 2020

Les Intranquilles de Joachim Lafosse : une chronique familiale intense et pleine de vérité

Les Intranquilles de Joachim Lafosse est un film faussement linéaire et convenu, et porte au contraire la marque de fabrique du cinéaste qui sait nager dans les eaux troubles, joliment, intensément.

 

Synopsis des Intranquilles :  Leila et Damien s’aiment profondément. Malgré sa fragilité, il tente de poursuivre sa vie avec elle sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire.

 

Une vie volée

 Les Intranquilles, c’est la famille du cinéaste Joachim Lafosse. La fiction s’appuie sur le vécu de son enfance. Tout comme Viggo Mortensen avec son récent Falling, Lafosse pose sa caméra à hauteur d’enfant, à hauteur de souvenir d’enfant. En effet, Amine (Gabriel Merz Chammah, une révélation), sept ans, est peut-être l’intranquille principal.

Intranquille, nous dit le Larousse, c’est être inquiet, et/ou insatisfait. Inquiet, Amine l’est. Damien (Damien Bonnard), son père, est bipolaire : on ne dévoile rien en disant cela, car on s’aperçoit dès la première séquence de son agitation mêlée d’imprudence.

Damien est un artiste peintre plutôt prospère, vivant dans une belle maison à la campagne avec Leïla (Leïla Bekhti), une femme ébéniste, dynamique, et surtout aimante, et avec son petit Amine. Un bonheur tout relatif, puisque Damien est sujet à de crises qui l’épuisent autant qu’elles épuisent sa famille, complétée d’un père (Patrick Descamps), lui aussi dépassé par les évènements.

Le film doit beaucoup aux acteurs, et en particulier à Damien Bonnard qui est positivement hallucinant dans son rôle : la sorte de folie qui traverse son regard quand en pleine nuit, il peint ou répare des vélos est plus que réaliste, ses déplacements dans l’espace sont menaçants. La caméra de Jean-François Hensgens n’est certes pas en reste, virevoltant follement autour de lui, au diapason avec son sujet. Ainsi, les séquences où il peint, plutôt longues,  au lieu de lasser, en deviennent fascinantes, tant une énergie malsaine se dégage du personnage . Damien Bonnard, mis enfin à la lumière par Guiraudie et son Rester Vertical, est un acteur singulier, extrêmement exigeant pour sa carrière, et totalement engagé dans chacun de ses rôles très divers.

Les Intranquilles met aussi en exergue les dommages collatéraux des troubles psychiques de Damien sur son entourage. Tout d’abord sur sa femme Leïla, en permanence aux aguets au regard des imprévisibilités de son mari. La direction d’acteurs de Lafosse est de qualité ; la manière de parler, de bouger, de regarder de Leïla, traduit parfaitement son inquiétude, mais également l’amour qu’elle a pour Damien, un amour qui se fracasse bien souvent contre un mur d’impuissance. Ici aussi, le jeu est total, et Leïla Bekhti prouve une fois de plus son essentialité dans le paysage cinématographique français.

Mais les conséquences les plus lourdes sont celles subies par le petit Amine, interprété avec beaucoup de rigueur par le jeune Gabriel Merz Chammah, écartelé entre l’amour, la honte, la peur, et toutes sortes de sentiments que la condition de son père provoque en lui. Paradoxalement adoré par ses parents, mais évoluant dans un environnement quasi-permanent de danger diffus, Amine focalise l’attention et la tension familiales, en étant souvent l’enjeu de beaucoup de situations difficiles qui y ont lieu.

Vu comme cela, le film paraît programmatique, voire convenu. Mais le cinéaste Joachim Lafosse est trop aguerri aux situations en faux semblants pour cela. Dans son cinéma, les familles sont dysfonctionnelles sous des dehors bourgeois lisses (Elève libre, Nue Propriété, l’Economie du couple, pour ne citer qu’eux). C’est dans les petits détails de sa réalisation qu’on trouve le piquant de son œuvre, et Les Intranquilles n’est pas différent. Même si le film est le plus réaliste de tout son travail de par sa nature autobiographique, il n’est pas sans aspérités, et donne un point de vue singulier de ce mal qui touche beaucoup de familles, une démarche proche de celle qu’on a vue récemment chez Florian Zeller pour son The Father.

Les intranquilles– Bande annonce

 

 

 

Les intranquilles – Fiche technique

 

Réalisateur : Joachim Lafosse
Scénario : Joachim Lafosse, Lou Du Pontavice, Juliette Goudot, Pablo Guarise, Chloé Leonil, Anne-Lise Morin, François Pirot
Interprétation : Leïla  (Leïla), Damien Bonnard (Damien), Gabriel Merz Chammah (Amine), Patrick Descamps (Patrick, le père de Damien), Jules Waringo (Jérôme), Alexandre Gavras (Serge, le galeriste)
Photographie : Jean-François Hensgens
Montage : Marie-Hélène Dozo
Musique : Ólafur Arnalds, Antoine Bodson
Producteurs: Alexandre Gavras, Anton Iffland Stettner, Eva Kuperman
Maisons de Production : Stenola Productions, KG Productions, Samsa Film, Prime Time
Distribution (France) : Les films du Losange
Durée : 117 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  29 Septembre 2021
Belgium·France·Luxembourg – 2019

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4

« La Liberté ou rien » : sur la pensée d’Emma Goldman

Avec La Liberté ou rien, les éditions Lux nous proposent de nous replonger dans la pensée d’une intellectuelle et anarchiste russe passée à la postérité, Emma Goldman. Durant sa vie, cette activiste politique libertaire s’est opposée au capitalisme, au mariage, aux inégalités, à la prison, au puritanisme, au militarisme, à l’Église, mais aussi aux dérives du communisme.

« L’institution du mariage fait de la femme un parasite, une subalterne. Elle la rend inapte à la lutte pour la vie, anesthésie sa conscience sociale, paralyse son imagination, puis lui impose sa bienveillante protection qui n’est en réalité qu’un piège, un simulacre de caractère humain. » Aux yeux d’Emma Goldman, le mariage, fruit d’une tradition sociale et religieuse, constitue un échec sur toute la ligne : il enfermerait les femmes dans un foyer-prison, les cantonnerait à la servitude, se montrerait le plus souvent étranger à tout amour. Pis, il s’apparenterait à un contrat en vertu duquel la femme renonce à son indépendance et ses aspirations, et consent à s’offrir à son époux, en échange d’une protection financière. L’intellectuelle russe s’intéressait de près à la société dans son ensemble : un jugement tout aussi radical se porte ainsi sur le puritanisme (hypocrisie empêchant les individus de s’épanouir) ou sur le capitalisme (aliénant les travailleurs tout en peinant à assouvir leurs besoins les plus élémentaires). Retenons cette citation : « L’obscurantisme et la médiocrité dictent notre conduite, refoulent l’expression naturelle de nos sentiments et étouffent nos instincts les plus nobles. Le puritanisme du XXe siècle n’est pas moins l’ennemi de la liberté et de la beauté que lorsqu’il a touché terre à Plymouth Rock. Il réprime nos sentiments les plus profonds comme s’ils étaient répugnants et honteux. Ignorant totalement le véritable rôle des émotions humaines, il est lui-même l’artisan des vices les plus innommables. »

La Liberté ou rien est un formidable recueil pour qui entend s’éveiller à la pensée d’Emma Goldman. Préfacé par Francis Dupuis-Déri, l’ouvrage comporte une introduction générale résumant très clairement le parcours et les positions de l’intellectuelle, avant d’offrir au lecteur une quinzaine de ses textes. Elle y pourfend l’Amérique capitaliste et puritaine, défend le syndicalisme à la française, regrette le patriotisme idiot et le militarisme mortifère, mais surtout s’éprend de liberté page après page. À ses yeux, la Prohibition est « une farce monumentale » et l’armée « le déclin de la liberté et le pourrissement de tout ce qu’il y a de mieux dans [son] pays ». Dans un texte consacré à l’anarchisme, la libertaire Emma Goldman écrit ces phrases édifiantes : « La loi naturelle est cette part de l’homme qui s’affirme librement et spontanément, sans contrainte extérieure, en harmonie avec les besoins de la nature. Par exemple, la nécessité de se nourrir, le plaisir sexuel, le besoin de lumière, d’air, d’exercice physique sont des lois naturelles. Mais leur expression ne nécessite ni machine gouvernementale, ni trique, ni fusil, ni menottes, ni prison. Obéir à de telles lois – à supposer qu’il s’agisse d’obéissance – ne requiert que spontanéité et que l’occasion se présente. Le terrible arsenal de force, de violence et de coercition grâce auquel les gouvernements assurent leur pérennité prouve amplement que leur maintien au pouvoir ne résulte en rien de ces facteurs harmonieux. »

Si elle a formulé des prémonitions justes sur la prostitution ou l’évolution des mariages (qui aboutissent de plus en plus à des divorces), si elle a su défendre les femmes libres devant ceux qui les qualifiaient avec mépris de George Sand, Emma Goldman a également exprimé des positions plus discutables, que le recul historique nous oblige à mentionner. Sur le droit de vote des femmes, elle se montre des plus sceptiques. « On peut dire que, connaissant ses terribles redevances à l’égard de l’Église, de l’État et du foyer conjugal, la femme réclame le suffrage pour se libérer. Cela peut être vrai pour quelques-unes d’entre elles, mais la majorité des suffragistes rejettent totalement un tel blasphème. Elles insistent au contraire sur le fait que le suffrage fera d’elles de meilleures chrétiennes et de meilleures gardiennes du foyer, des citoyennes à part entière. Le suffrage n’est ainsi qu’un moyen de renforcer l’omnipotence des dieux que les femmes servent depuis la nuit des temps. » Sur les Juifs, elle tient des propos essentialisants, en évoquant notamment une prétendue « psychologie juive ». De pareilles réserves peuvent apparaître çà et là, mais ne doivent pas masquer l’essentiel : Emma Goldman voyait avec lucidité toutes les manifestations d’une société malade. Marquée par l’affaire Alexandre Berkman-Henry Clay Frick, elle se disait horrifiée par l’exploitation éhontée des travailleurs, lesquels vivaient le plus souvent dans le dénuement. Elle se battait pour que chacun puisse se réaliser et s’épanouir, ne marginalisant personne, ni l’homosexuel, ni le libertin, ni la prostituée. Francis Dupuis-Déri rappelle d’ailleurs dans sa préface qu’Emma Goldman œuvra comme infirmière auprès de prostituées à New York.

Anticléricale, non conformiste, aussi attachée à la liberté amoureuse qu’opposée au gouvernement (décrit comme spoliateur, liberticide ou encore belliqueux), Emma Goldman était intellectuellement proche de Pierre Kropotkine, Alexander Berkman ou encore Michel Bakounine. Elle a tôt critiqué la dictature bolchévique, mais a continué à défendre le syndicalisme révolutionnaire et les coopératives de travailleurs. Par la vision lucide et transversale qu’elle a portée sur son époque,
Emma Goldman mérite certainement, pour citer Francis Dupuis-Déri, « de siéger au panthéon des anarchistes célèbres ». Ce livre permettra en tout cas à chacun d’en juger.

La Liberté ou rien, Emma Goldman et Francis Dupuis-Déri (préface)
Lux, octobre 2021, 366 pages

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4

« Dark Vador, à feu et à sang » : exégèse d’un personnage mythique

Avec Dark Vador, à feu et à sang, Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic enrichissent la collection « La Fabrique des héros » des Impressions Nouvelles. Ils livrent une analyse panoptique consacrée au personnage le plus emblématique de la saga Star Wars, en se reposant surtout sur la triple trilogie, mais aussi, dans une moindre mesure, sur ses multiples extensions.

Les perceptions liées au personnage de Dark Vador se réduisent souvent à quelques traits constitutifs : le rôle de grand méchant, l’hybridation entre la chair et la technologie, des apparitions iconiques ou le fameux « Je suis ton père… ». La première chose à retenir de Dark Vador, à feu et à sang est la dimension matricielle et ambivalente du personnage, qui invite à dépasser une grille de lecture spontanée mais insatisfaisante.

Anakin Skywalker/Dark Vador plane comme une ombre sur toute la saga. Surtout, comme l’expliquent très bien Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic, il se caractérise par une formation tardive et contrariée, une incapacité à dialoguer, une histoire d’amour avortée ou encore l’usage immodéré de la force (la diplomatie et le dialogue lui apparaissent comme superfétatoires). Décrit par les auteurs comme un hyper-combattant, une hyper-machine et un hyper-méchant pourvu d’une hyper-théâtralité, Vador voit se porter sur lui tous les superlatifs. Et pour cause : ses apparitions s’accompagnent d’un apparat musical et pyrotechnique mémorable, tandis que sa dichotomie humain/robot semble se répercuter sur toute la saga.

Les auteurs se montrent généreux dans leur radiographie de Dark Vador et, par extension, de Star Wars. Ils reviennent tour à tour sur les rimes visuelles de la saga (les amputations, par exemple), les allusions sexuelles (l’impuissance, les sabres en représentations phalliques), le sound design, le renouvellement du mythe de Prométhée (ou de Frankenstein), la Force comme seule figure tutélaire, la préfiguration d’un futur cybernétique (Anakin répare des choses, devient pilote, etc.), les rapports complexes et changeants avec Luke ou Obi-Wan. L’analyse se porte aussi sur des aspects visuels tels que les couleurs : « Les épisodes IV, V et VI, sans surprise, jouent la carte du contraste franc, opposant aux couleurs froides de l’Empire (le noir métallique de l’armure de Vador ou des TIE Fighter, le blanc luisant des armures des Stormtroopers, le gris terne des bases militaires et des Destroyers) les tonalités plus naturelles et organiques, à défaut d’être toujours chaleureuses, des paysages associés aux aventures des Rebelles (à commencer par les dégradés beiges des déserts de Tatooine, les marécages verdâtres de Dagobah, les ciels azurés de Bespin, ou les forêts émeraudes d’Endor). »

Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic s’intéressent aussi aux familles dysfonctionnelles qui irriguent la saga Star Wars. « L’héritage du sang et les liens familiaux sont au cœur de la triple trilogie. À aucun moment cependant, le modèle standard familial du couple avec enfant(s) n’est représenté. Shmi n’a pas de mari pour concevoir Anakin. Anakin et Padmé sont en couple mais doivent se cacher ; quand leurs enfants naissent, l’un ne les découvre que dix-neuf ans plus tard et l’autre meurt en couches. Leia forme un couple avec Han Solo, mais outre les jeux de drague auxquels ils se livrent dans les épisodes IV, V et VI, on ne sait rien de la manière dont ils ont vécu ensemble et dont ils ont élevé Ben. » Ces cellules familiales ébréchées expliquent pour partie ce qui fait l’étoffe de Dark Vador : les douleurs (intérieures et physiques), la solitude, l’incommunicabilité, les filiations contrariées, une humanité diminuée… Dark Vador, à feu et à sang donne du relief à la psychologie du personnage, qu’il fait en outre entrer en résonance avec la mise en scène ou les motifs des différents films.

S’appuyant surtout sur la saga initiée par George Lucas, mais s’autorisant aussi, par exemple, des détours par la bande dessinée, l’opuscule de Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic n’est pas seulement destiné aux aficionados de Star Wars. Qu’il s’agisse de construction dramatique, d’auto-citations ou de récurrences formelles, l’ouvrage témoigne amplement de la manière dont un personnage peut devenir programmatique et influencer durablement une œuvre, fût-elle plurielle, étendue et trans-médiatique.

Dark Vador, à feu et à sang, Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic
Les Impressions Nouvelles, octobre 2021, 144 pages

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4

« #J’accuse » : l’affaire Dreyfus portée en bande dessinée

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Dans #J’accuse, publié aux éditions Delcourt, Jean Dytar livre en hachures et noir et blanc une affaire Dreyfus perçue à partir de sources diverses (coupures de presse, témoignages, extraits littéraires…) et volontairement remplie d’anachronismes (certaines citations deviennent par exemple des tweets qu’on like ou partage et auxquels réagissent des tierces personnes).

En janvier 1898, l’écrivain Émile Zola publie en première page du quotidien parisien L’Aurore une lettre ouverte adressée au président de la République Félix Faure et intitulée « J’accuse ». Quatre années après la condamnation polémique du capitaine Alfred Dreyfus pour avoir prétendument livré aux Allemands des documents secrets, l’affaire continue de faire grand bruit et de diviser la France. L’auteur français, passé à la postérité pour des œuvres telles que L’Assommoir ou Germinal, y écrit notamment ceci : « Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur coeur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démesurée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide! On nous avait parlé de quatorze chefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que les experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. »

Il faudra attendre 1906, soit douze longues années, avant que le capitaine Dreyfus ne soit enfin innocenté. Durant cette période, l’affaire a régulièrement fait les gros titres des journaux, opposant dreyfusards et antidreyfusards avec un systématisme, une obstination et des passions rarement réitérés depuis. Le #J’accuse de Jean Dytar, présenté dans un somptueux coffret aux dimensions de 21 x 27 x 4,3 cm, invite le lecteur à se replonger au cœur d’une affaire symptomatique de son temps. S’appuyant sur des extraits de journaux ou de livres, des citations et des témoignages, cet album entièrement conçu en noir et blanc prend le pouls de la France de la fin des années 1890 et du début des années 1900, une époque où l’antisémitisme avait le vent en poupe (voir Édouard Drumont et son journal La Libre Parole qui claironnaient « La France aux Français ! »). Le contexte est évidemment primordial pour qui entend appréhender avec justesse les tenants et aboutissants de la condamnation d’Alfred Dreyfus. Jean Dytar l’a compris et il s’emploie à donner la parole à chaque camp tout en radiographiant sans ambages les antagonismes liés à l’affaire. C’est ainsi que l’on lira successivement Mathieu Dreyfus, le commandant Forzinetti, Georges Clemenceau, Émile Zola, Bernard Lazare, Gaston Méry, Édouard Drumont, Henri Rochefort ou encore Auguste Scheurer-Kestner. On assistera aux débats par journaux interposés, à une intelligentsia divisée, aux tribunaux encerclés de badauds antisémites…. Au bout du compte, l’erreur judiciaire apparaît doublée d’un complot politico-militaire. Les tenants de la raison se sont opposés aux auxiliaires de la passion (souvent antisémite).

Le cas Dreyfus entre étonnamment en résonance avec l’ère contemporaine. La désinformation, l’appel au pathos plutôt qu’au logos, le racisme, la désignation de bouc émissaire, les manipulations de l’opinion publique n’ont pas disparu plus d’un siècle plus tard. Au contraire, la caverne platonicienne – selon laquelle les individus sont guidés par des ombres et des échos – semble désormais en prise directe avec des réseaux sociaux de plus en plus populaires et utilisés à des fins d’information. Cet état de fait n’est pas étranger à la volonté de Jean Dytar de décliner l’affaire Dreyfus sous forme de bande dessinée. Assimilé à la « haute juiverie », reconnu coupable de haute trahison en l’absence de preuves concluantes, réhabilité très tardivement, après que ses appuis ont été traînés dans la boue (ou au tribunal), Alfred Dreyfus a été la victime expiatoire d’un système corrompu, ébranlé par les prénotions, incapable de mener à bien les missions qui lui incombent. #J’accuse en atteste amplement, dans une démonstration étayée, très documentée, qui dépasse de loin son seul intérêt historique et didactique.

#J’accuse, Jean Dytar
Delcourt/Mirages, septembre 2021, 312 pages

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4.5

First Cow de Kelly Reichardt : Le détournement du genre

First Cow de Kelly Reichardt représente une facette de plus dans l’œuvre versatile et magistrale de la cinéaste. Adapté du roman de son co-scénariste Jon Raymond, le film aborde les thèmes récurrents de son cinéma, et sa passion inassouvie pour l’Amérique.

Synopsis de First Cow :  Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise. Rêvant tous deux d’une vie meilleure, ils montent un modeste commerce de beignets qui ne tarde pas à faire fureur auprès des pionniers de l’Ouest, en proie au mal du pays. Le succès de leur recette tient à un ingrédient secret : le lait qu’ils tirent clandestinement chaque nuit de la première vache introduite en Amérique, propriété exclusive d’un notable des environs.

 

The Oregon Trail

First Cow de l’américaine Kelly Reichardt est déjà son septième long métrage. Malgré une reconnaissance critique et festivalière établie, la cinéaste reste cependant plutôt méconnue du grand public.

Comme tous ses autres films, First Cow est une histoire profondément américaine. Même si le film, qui épouse les contours d’un western,  raconte essentiellement l’amitié entre deux protagonistes, Otis “Cookie” Figowitz (John Magaro) et King-Lu (Orion Lee), un thème pourtant très universel, il est ancré dans la terre américaine, dans ses forêts , sur ses grands fleuves, avec sa faune et sa flore, et avec son histoire et ses habitants.

First Cow commence avec une séquence révélant petit à petit les squelettes de deux hommes allongés côte à côte, découverts par une femme promenant de nos jours son chien le long du fleuve Columbia, dans l’Oregon. Une scène familière dans l’œuvre de la cinéaste, vue dans Wendy et Lucy, vue dans Certaines femmes… La solitude de l’homme ou de la femme, la proximité avec l’animal, ces thèmes qui lui sont chers et qu’elle traite toujours d’une manière si précise.

Puis, on fait un retour dans le temps au début du 19e s., et on rencontre Cookie sur ce même lieu, en train de cueillir des champignons pour le repas des trappeurs pour qui il travaille, une bande d’affreux violents qui font commerce de peaux de castor. Cookie est aux antipodes de leur brutalité : il semble presque féérique, un elfe des bois. S’enfonçant dans la forêt, il tombe sur un homme nu, King-Lu, un chinois qui se dit en fuite devant des malfrats russes. Cookie l’aide en le cachant parmi les affaires des trappeurs. A la fin du contrat de Cookie avec les trappeurs, King-Lu et lui finissent par se retrouver au saloon du fort voisin, et débutent ainsi une des plus belles histoires d’amitié au cinéma.

King Lu n’est pas en reste en terme d’onirisme éthéré, même s’il reste le plus pragmatique des deux, le plus aventurier des deux. Le très beau film de Reichardt dessine cette amitié dans une ambiance idyllique, et non dénuée de petites facéties, qui n’est pas le registre habituel de la cinéaste. Mais elle n’oublie jamais d’évoquer ses inquiétudes habituelles quant au sort des laissés-pour-compte de l’Amérique. Elle n’oublie jamais de rappeler à quel point le capitalisme est dans les veines de l’Amérique, puisque sous l’impulsion de King-Lu, les deux amis vont s’enrichir assez vite avec les beignets que Cookie confectionne avec du lait volé à la vache du chef de poste interprété par Toby Jones. Cette vache est la fameuse « first cow » du titre, puisqu’elle est la première du territoire. Le vol, l’enrichissement, les conséquences inévitables, tout est raconté de manière exquise dans ce western exacerbé, ainsi que le détail de la vie quotidienne de tous ces pionniers de l’Amérique en devenir, que l’arrivée de la vache rapproche davantage à l’Europe perdue. 

Kelly Reichardt semble emportée dans le tourbillon de ses propres rêveries. Le chef de poste pourrait avoir une indienne comme épouse, King-Lu pourrait ne subir aucune ségrégation raciale, les deux hommes pourraient être plus que des amis. Toutes les portes et tous les possibles sont ouverts, et on se met à rêver avec elles d’une Amérique idéalisée, tout en sachant pertinemment que ce n’est qu’un rêve ; que l’Amérique, ce sont aussi les trappeurs avides et violents, les chefs de poste corrompus et leurs hommes opportunistes et jaloux. La force de son cinéma est là, dans sa capacité à montrer le pire et le meilleur dans un même mouvement. Dans Wendy et Lucy par exemple, les figures d’un agent de sécurité bienveillant et d’un jeune employé un peu trop zélé et déjà pétri de law and order gravitent autour du beau personnage de Michelle Williams. Dans First Cow, ces deux figures dichotomiques cohabitent de la même manière.

First Cow est sans aucun doute le plus beau film de Reichardt, tourné dans un format 1.37 : 1 déjà vu chez la cinéaste (La dernière piste), ou encore chez Andrea Arnold (Les Hauts de Hurlevent) ou Pablo Berger (Blancanieves). Ce format répond à son désir de mettre en avant les personnages, cantonner les paysages immenses de l’Amérique pour lui préférer des arrière-plans de boue quotidienne. Un film qui nous restera longtemps après l’avoir vu…

 

First Cow– Bande annonce

 

 

 

First Cow – Fiche technique

 

Titre original : First Cow
Réalisatrice : Kelly Reichardt
Scénario : Jonathan Raymond & Kelly Reichardt
Interprétation :  Alia Shawkat (la promeneuse au chien), John Magaro      (Cookie), Orion Lee (King-Lu), Evie (la vache), Ewen Bremner (Lloyd), Jared Kasowski (Thomas), Toby Jones (Chief Factor, le chef de poste), Lily Gladstone (la femme du chef)
Photographie : Christopher Blauvelt
Montage : Kelly Reichardt
Musique : William Tyler
Producteurs: Neil Kopp, Vincent Savino, Anish Savjani
Maisons de Production : A24, IAC Films, Film Science
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 122 min.
Genre : Drame, Western
Date de sortie :  20 Octobre 2021
France– 2019

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4.5

Le Flou : Vitesse, Mémoire, Disparition – Une Poétique de l’Instabilité Visuelle

Le flou n’est pas une erreur de mise au point, un ratage technique qu’il faudrait corriger par un réglage plus précis de l’appareil ou un geste plus assuré du pinceau. Il est bien davantage : une manière délibérée de faire vaciller l’image, de la rendre fondamentalement instable, de la soustraire à l’emprise rassurante de la précision totale. Le flou introduit simultanément une vitesse qui échappe à la capture, une mémoire qui refuse de se fixer, une disparition qui travaille l’image de l’intérieur. Il transforme radicalement le statut même de l’image : celle-ci cesse d’être un arrêt définitif, un instant figé pour l’éternité, pour devenir un passage, un transit, un moment de bascule entre présence et absence. Dans un monde obsédé par la haute définition, par la netteté absolue, par la résolution maximale qui promet de tout voir, de tout saisir, de tout maîtriser, le flou apparaît comme une résistance esthétique et philosophique. Il réintroduit l’incertitude, l’ambiguïté, la zone d’ombre où le regard doit s’aventurer sans garantie. Il rappelle que voir, ce n’est jamais simplement enregistrer des données visuelles avec la précision d’un scanner, mais toujours interpréter, compléter, imaginer ce qui se dérobe. Le flou est la vérité profonde de toute image vivante : une oscillation permanente entre apparition et dissolution, entre présence affirmée et évanescence imminente.

Le Flou comme Vitesse : L’Image qui Échappe à la Capture, le Mouvement Rendu Visible

Lorsque le sujet se déplace trop rapidement pour que l’obturateur ou le regard puissent le fixer avec netteté, lorsque la vitesse excède la capacité technique de l’appareil à immobiliser l’instant, l’image ne parvient plus à le saisir dans sa totalité définie. Le flou devient alors la trace tangible d’un mouvement, l’empreinte visuelle laissée par une vitesse qui refuse de se laisser arrêter. L’image photographique ou picturale cesse d’être un arrêt absolu du temps, une suspension miraculeuse qui transformerait le flux en statue ; elle devient au contraire un glissement continu, une trajectoire visible, un enregistrement du passage plutôt que de la présence. Ce flou cinétique ne représente pas l’échec de la capture : il est la seule manière honnête de traduire visuellement ce qu’est le mouvement réel – non pas une succession d’instants fixes qu’on pourrait isoler et figer, mais un flux continu où chaque position se fond dans la suivante sans rupture. Dans les photographies de sport ou de danse, dans les images de foules en déplacement, dans les paysages vus depuis un train lancé à pleine vitesse, le flou restitue cette vérité fondamentale du mouvement : il est transition permanente, énergie en cours, processus qui ne se laisse jamais réduire à un état stable.

Le Flou de Mouvement : Une Trajectoire Visible, un Élan Capturé dans sa Continuité

Le flou de mouvement n’efface pas le sujet en mouvement ; il le prolonge au contraire dans l’espace et dans le temps de l’image. Au lieu de le réduire à une position unique arbitrairement choisie dans le flux continu de son déplacement, il montre la trajectoire entière, l’élan dynamique qui le porte, la direction vectorielle de son mouvement. Le sujet filmé ou peint en mouvement rapide devient une ligne étirée, une vibration visible, une impulsion énergétique qui traverse le cadre plutôt qu’un objet statique qui l’occupe. Les photographies futuristes d’Anton Giulio Bragaglia (Photodynamisme futuriste, 1911) capturent précisément cette dimension : un marcheur devient une série de silhouettes superposées qui dessinent l’arc de son pas, un violoniste se dédouble en fantômes multiples qui révèlent le mouvement du bras sur l’instrument. Le flou cinétique transforme le corps en événement plutôt qu’en chose, en processus plutôt qu’en substance. Il traduit visuellement ce que la philosophie bergsonienne affirmait théoriquement : le mouvement n’est pas la somme de positions statiques successives, mais une durée continue, un flux indivisible que seul le flou peut suggérer authentiquement. Dans les peintures de Giacomo Balla (Dynamisme d’un chien en laisse, 1912), les pattes du chien se multiplient en arcs flous qui restituent la cadence du trot, la rythmique du mouvement que la netteté photographique ordinaire aurait trahi en l’immobilisant.

Le Flou comme Débordement : Quand la Vitesse Excède les Capacités de Représentation

Lorsque la vitesse devient véritablement excessive, lorsqu’elle dépasse radicalement la capacité technique de l’image à la contenir et à la structurer, celle-ci ne se contente plus d’être légèrement adoucie ou étirée : elle déborde complètement ses propres limites. Les contours se dissolvent entièrement, perdent toute définition ; les formes distinctes se mélangent en une masse vibrante où les séparations s’effondrent ; les couleurs bavent les unes sur les autres dans une fusion incontrôlée. Le flou devient alors bien plus qu’un simple effet optique ou cinétique : il se transforme en intensité pure, en énergie visuelle qui consume les structures formelles pour ne laisser subsister qu’une vibration colorée, un champ de forces dynamiques. Ce débordement n’est pas un échec de la représentation ; c’est au contraire la seule manière de traduire visuellement certaines expériences extrêmes de la vitesse : la vision depuis un véhicule lancé à grande vitesse, où le paysage latéral devient une traînée continue de couleurs indistinctes ; l’expérience de la danse ou du tourbillon, où le monde visible se fond en un halo tournoyant ; la perception altérée par l’ivresse, la fatigue ou l’émotion violente, qui dissout les contours nets du réel. Dans les tableaux tardifs de Turner (Pluie, vapeur et vitesse, 1844), le train devient une masse floue dorée qui perce un brouillard atmosphérique, une énergie pure qui traverse l’espace sans forme définie – la vitesse mécanique moderne rendue comme débordement lumineux, comme dissolution de toute stabilité visuelle.

Le Flou comme Mémoire : Ce qui Reste Sans se Fixer, Ce qui Persiste dans l’Imprécision

Le flou n’est pas seulement un effet optique lié aux contraintes techniques de la capture d’image ; c’est aussi, plus profondément, une temporalité spécifique, une manière de traduire visuellement le fonctionnement même de la mémoire humaine. Il évoque avec une justesse troublante ce qui n’est plus net dans nos souvenirs, ce qui persiste en nous sans jamais se fixer en images claires et définitives, ce qui revient par fragments tremblants plutôt que par scènes complètes et stables. Le flou visuel devient ainsi la métaphore exacte de la mémoire : une rémanence, une trace qui demeure sans se solidifier, une présence fantomatique qui oscille entre apparition et dissolution. Contrairement à la photographie nette qui prétend fixer le passé dans une clarté définitive et objective, le flou reconnaît honnêtement que le passé ne nous revient jamais avec cette netteté rassurante. Nos souvenirs sont toujours déjà flous, déformés par l’oubli progressif, par les recompositions inconscientes, par les émotions qui les teintent et les altèrent. Représenter le passé avec netteté, c’est mentir sur sa nature réelle ; le montrer flou, tremblant, incertain, c’est au contraire respecter sa vérité phénoménologique.

Le Flou comme Souvenir : L’Instabilité Constitutive des Images Mentales

Les images mentales que nous conservons du passé ne sont jamais parfaitement nettes, jamais fixées dans une définition stable et immuable. Elles oscillent constamment, elles tremblent au moindre effort pour les convoquer avec précision, elles se recomposent différemment à chaque rappel, ajoutant des détails qui n’y étaient peut-être jamais, en effaçant d’autres qui étaient pourtant centraux. Le flou traduit visuellement cette instabilité fondamentale du souvenir, cette impossibilité de retrouver l’événement passé dans sa fraîcheur originelle. Gerhard Richter, dans ses peintures photo-réalistes systématiquement floutées (Oncle Rudi, 1965 ; Betty, 1988), applique délibérément un voile d’imprécision sur des images photographiques qui étaient initialement nettes. Ce geste pictural transforme la photographie documentaire en image mémorielle : les visages deviennent des apparitions spectrales, présentes mais inaccessibles, proches mais définitivement séparées de nous par le temps qui les a rendues floues. Le flou richterien n’adoucit pas sentimentalement le passé ; il expose au contraire sa distance irréductible, l’impossibilité de le retrouver tel qu’il fut. Chaque portrait flouté devient ainsi une méditation sur la perte, sur l’écart infranchissable entre l’instant vécu et le souvenir qui en reste. Dans la série des 48 Portraits (1971-72), Richter peint des intellectuels et compositeurs européens d’après des photographies anciennes, toutes légèrement floutées : ces figures historiques nous regardent depuis une brume temporelle, présentes comme traces mais absentes comme vivants, simultanément offertes et soustraites au regard.

Le Flou comme Perte : Disparition Progressive, Effacement Mémoriel

Le flou peut aussi incarner visuellement une disparition en cours, un processus actif d’effacement plutôt qu’un simple manque de netteté. Une figure qui s’efface graduellement sous nos yeux, un visage qui se dérobe progressivement à la reconnaissance, une présence qui glisse lentement hors du cadre visible de la mémoire. Le flou devient alors une forme sensible d’absence, une manière de rendre visible le processus même de l’oubli – non pas comme une bascule brutale du tout au rien, mais comme une dissolution lente, un amenuisement progressif où la forme perd graduellement sa définition jusqu’à ne plus être qu’une tache vague, une impression colorée, un fantôme à peine perceptible. Dans les œuvres de certains artistes travaillant sur la maladie d’Alzheimer ou sur le deuil, le flou croissant traduit l’effacement mémoriel : les visages des proches deviennent de moins en moins distincts, les lieux familiers se dissolvent en atmosphères imprécises, les événements importants s’estompent en sensations diffuses. Cette perte n’est pas abstraite ; elle est rendue tangible par le degré de flou qui augmente, par la netteté qui se retire peu à peu. William Kentridge, dans ses animations dessinées au fusain, utilise l’effacement partiel et les traces fantomatiques laissées par les gommes imparfaites pour créer des images où le passé persiste sous le présent comme un palimpseste flou – l’histoire de l’Afrique du Sud, l’apartheid, les violences coloniales apparaissent en filigrane tremblant sous les scènes contemporaines, refusant de disparaître complètement mais incapables de se reconstituer avec netteté.

Le Flou comme Disparition : L’Image qui se Défait Volontairement, la Dissolution Stratégique

Le flou peut être utilisé comme une dissolution volontaire, une stratégie délibérée de déconstruction de l’image claire et stable. Certains artistes effacent systématiquement les contours, brouillent méthodiquement les surfaces, dissolvent intentionnellement les corps et les objets pour les faire basculer dans une zone d’indétermination visuelle. L’image devient alors une matière fondamentalement instable, un champ de variations continues plutôt qu’un ensemble de formes fixes. Cette dissolution n’est jamais gratuite ou purement formelle ; elle porte toujours une charge critique ou poétique : refus de la représentation mimétique trop facile, recherche d’une vérité plus profonde que celle des apparences nettes, exploration des zones intermédiaires entre présence et absence. Le flou volontaire transforme l’image en processus plutôt qu’en résultat, en devenir plutôt qu’en état accompli. Il maintient l’image dans une oscillation permanente, refuse de la laisser se solidifier en forme définitive, préserve son caractère vivant, respirant, mouvant.

Le Flou Pictural : Effacer pour Révéler ce que la Netteté Masque

Dans la peinture, le flou n’est jamais une faiblesse technique, une incapacité du peintre à tracer des contours précis ; c’est au contraire une stratégie délibérée, un choix esthétique mûrement réfléchi. Il permet de faire émerger ce que la netteté excessive aurait tué : une atmosphère enveloppante qui baigne toute la scène, une lumière diffuse qui traverse les formes plutôt que de les découper, une émotion qui imprègne l’espace au lieu de se localiser dans des détails précis. Le flou pictural révèle ce que la netteté photographique masque : la dimension immatérielle de l’expérience visuelle, ce qui dans la perception échappe aux contours et aux définitions tranchées. Le sfumato de Léonard de Vinci (La Joconde, La Vierge aux rochers) utilise des transitions infiniment graduelles, des contours fondus dans l’atmosphère, des passages insensibles entre ombre et lumière pour créer une présence énigmatique, une profondeur psychologique que la ligne nette aurait aplatie. Chez Velázquez (Les Ménines), le flou atmosphérique des arrière-plans, la dissolution progressive des formes dans la pénombre du fond créent une profondeur spatiale et temporelle, une respiration de l’espace qui contraste avec la netteté relative des figures principales. Le flou révèle que la vision humaine n’est jamais uniformément nette : notre attention crée des zones de netteté mobile entourées de vastes territoires flous que nous reconstruisons mentalement. Peindre avec flou, c’est respecter cette vérité phénoménologique de la vision vécue.

Le Flou Numérique : Compression, Interpolation, Dérive Algorithmique

Dans l’univers des images numériques, le flou peut résulter de processus techniques spécifiques : une interpolation approximative lorsqu’on agrandit une image basse résolution, une compression destructive qui sacrifie les détails fins pour réduire la taille des fichiers, un manque de données qui force l’algorithme à deviner, à remplir les blancs par des approximations statistiques. L’image numérique se reconstruit alors de manière fondamentalement approximative, imprécise, floutée. Ce flou algorithmique n’est pas un simple défaut technique qu’il faudrait éliminer par de meilleurs procédés ; il devient, chez certains artistes numériques, un matériau expressif à part entière, une dérive contrôlée qui révèle la nature calculatoire de l’image digitale. Lorsqu’on agrandit excessivement une image JPEG, les blocs de compression deviennent visibles, les contours se dissolvent en dégradés artificiels – le flou expose alors la structure cachée de l’image numérique, son caractère construit, approximatif, non-naturel. Des artistes comme Thomas Ruff (jpeg series) poussent volontairement les images vers ces zones de dégradation où le flou de compression devient une texture esthétique, une sorte de grain numérique qui remplace le grain argentique. Le flou numérique n’imite pas le flou optique ; il révèle au contraire la spécificité du medium digital, sa manière particulière de construire les images par calculs et approximations successives.

Le Flou comme Régime d’Instabilité Fondamentale de l’Image Contemporaine

Le flou n’est pas un accident, un défaut, une option parmi d’autres qu’on pourrait choisir ou rejeter selon les besoins : c’est un régime, une condition structurelle de l’image contemporaine. Il introduit une instabilité fondamentale qui travaille l’image de l’intérieur, qui empêche toute fixation définitive, qui maintient ouvertes les possibilités du mouvement, de la mémoire incertaine, de la disparition progressive. À l’heure où les technologies numériques promettent une netteté toujours plus grande, une définition toujours plus haute, une précision toujours plus totale, le flou apparaît comme une résistance esthétique et philosophique essentielle. Il refuse cette promesse de maîtrise absolue du visible, cette prétention à tout capturer, tout fixer, tout clarifier. Il réintroduit l’incertitude nécessaire, la zone d’ombre où le regard doit s’aventurer sans garantie de succès, l’ambiguïté fertile qui oblige à interpréter plutôt qu’à simplement enregistrer.

Le Flou comme Résistance à la Précision Totale : Critique de la Haute Définition Généralisée

À l’ère de la haute définition omniprésente, de la 4K et bientôt de la 8K, de la réalité virtuelle qui promet une immersion totale dans des mondes rendus avec une précision photographique, le flou devient paradoxalement une forme de résistance politique et esthétique. Il refuse la netteté totale qui ne laisse aucune place à l’imagination, qui impose une vision unique et définitive, qui prétend montrer le réel « tel qu’il est vraiment ». Le flou réintroduit salutairement l’incertitude, le doute visuel, la nécessité de compléter mentalement ce que l’image ne donne que partiellement. Il est une manière de rendre l’image vivante, de la maintenir dans un état d’inachèvement créatif plutôt que de la clore dans une définition exhaustive et morte. Chez des photographes comme Saul Leiter ou Ernst Haas, le flou volontaire transforme la photographie de rue en poésie visuelle : les passants deviennent des silhouettes fantomatiques, les reflets dans les vitrines se mélangent aux scènes réelles, les couleurs bavent en taches impressionnistes. Cette imprécision délibérée n’appauvrit pas l’image ; elle l’enrichit au contraire en y introduisant une dimension subjective, émotionnelle, interprétative que la netteté documentaire aurait aplatie.

Le Flou comme Espace d’Interprétation : L’Image qui Sollicite Activement le Regard

Le flou laisse fondamentalement place au regard du spectateur. Au lieu de lui imposer une vision complète et définitive qui ne lui demanderait qu’une réception passive, il l’oblige à compléter activement ce qui manque, à imaginer ce qui se dérobe, à interpréter ce qui reste ambigu. L’image floue devient ainsi un espace ouvert, un champ de possibles plutôt qu’une affirmation close. Elle sollicite la participation créative du regardeur, transforme l’acte de voir en acte de co-construction du sens. Cette ouverture interprétative n’est pas un relativisme mou qui accepterait n’importe quelle lecture ; c’est au contraire une reconnaissance que toute image est toujours déjà une interprétation, que la netteté apparente n’est qu’une convention qui masque le travail interprétatif constant de la vision. Rendre l’image floue, c’est rendre visible ce travail, expliciter ce que la netteté dissimulait. Dans les portraits flous de Richter, nous sommes forcés de reconnaître que nous ne voyons jamais les personnes « telles qu’elles sont », mais toujours à travers le filtre de nos projections, de nos souvenirs, de nos désirs – le flou expose cette médiation constitutive de tout regard. L’image devient alors un espace de dialogue plutôt qu’un énoncé autoritaire, une question posée au spectateur plutôt qu’une réponse imposée.

Conclusion : Le Flou comme Vérité Profonde de l’Image Instable et Vivante

Le flou n’est pas une faiblesse technique qu’il faudrait corriger, un défaut accidentel qu’il conviendrait d’éliminer par de meilleurs procédés de capture et de traitement. C’est au contraire une vérité esthétique fondamentale, peut-être la vérité la plus profonde de l’image contemporaine. Il montre et démontre que l’image n’est jamais totalement stable, jamais définitivement fixée dans une forme close et immuable. Elle est toujours, constitutivement, un passage entre états, un mouvement perpétuel entre apparition et dissolution, une disparition en cours qui ne cesse de recommencer. Le flou expose cette fragilité essentielle de toute image : sa précarité ontologique, son caractère fondamentalement transitoire, sa dépendance à des conditions techniques et perceptives toujours variables. Dans le flou, l’image retrouve paradoxalement sa vie, sa capacité à vibrer, à osciller, à respirer avec le temps qui la traverse. Elle cesse d’être une chose morte, un objet fixe qu’on pourrait posséder et maîtriser, pour redevenir un événement vivant, une rencontre toujours renouvelée entre le visible et le regard qui s’y aventure sans certitudes. Le flou nous rappelle que voir, ce n’est jamais simplement enregistrer des données avec la précision d’une machine, mais toujours interpréter, compléter, imaginer ce qui se dérobe – et que cette incertitude n’est pas une limite à surmonter, mais la condition même de toute expérience visuelle authentiquement humaine.

« SuperGroom » dans l’arène

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Pour son retour, SuperGroom s’hybride avec Battle Royale ou Avengers Arena. Kidnappé, Spirou est en effet contraint de participer à un jeu diffusé sur Internet où il est aux prises avec d’autres super-héros.

Devenu super-héros, Spirou bénéficie des inventions du Comte de Champignac pour mener à bien ses nouvelles missions. On le découvre toutefois au début de « La Guerre olympique » soucieux de son empreinte écologique. Il ne faudrait pas que ses activités clandestines deviennent un prétexte commode pour renoncer aux valeurs qui l’animent habituellement. Ce détail caractérise très bien le personnage : SuperGroom est l’extension super-héroïque d’un homme sensible à l’environnement et à ses pairs. Un homme bientôt kidnappé pour participer à un concours clandestin de super-héros, dont les organisateurs demeurent mystérieux, tout comme Chapeau noir, le favori du tournoi, un hacker bénéficiant de technologies militaires.

Bon enfant, coloré, « La Guerre olympique » est un récit d’aventures échevelé. Et jouant volontiers des contrastes. « Votre présence ici est si ridicule et maladroite que vous êtes forcément dénué d’amour-propre ou d’arrière-pensées machiavéliques », se verra ainsi signifié SuperGroom, dont la stature a effectivement peu à voir avec celle de ses rivaux. Opérant un lien évident avec le monde sportif, médiatique et virtuel, l’album de Fabien Vehlmann et Yoann évoque les paris en ligne, met en scène un système de vote à distance et s’amuse de voir des faits indiscutables ignorés par des masses obnubilées par des considérations superficielles (chacun y verra les allusions qu’il veut). Ces tentatives timides d’épouser des enjeux contemporains ont le mérite d’exister et de se fondre parfaitement dans l’univers portraituré.

Ce second tome de SuperGroom est du même acabit que son prédécesseur. Il se lit d’une traite, se montre lacunaire en substance mais généreux en péripéties. S’il aborde brièvement les manipulations boursières et les sournoiseries capitalistiques, il vaut surtout pour sa galerie de personnages (Fantasio/Fantastik, la journaliste Superglue, Centaure et son solutionnisme technologique, Redwing, l’écureuil mignon et implacable, etc.) et pour les épreuves qu’il fait traverser à son héros. Parmi elles, on notera notamment la traversée d’une ancienne cimenterie protégée… par des drones mitrailleurs. Quoi qu’il en soit, « La Guerre olympique » est plaisant à lire et réussi sur le plan graphique. Mieux : les jalons du troisième tome semblent installés avec des mystères à percer et une organisation à explorer…

SuperGroom : La Guerre olympique, Fabien Vehlmann et Yoann
Dupuis, septembre 2021, 88 pages

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« Lettres perdues » : au nom de la mère

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Dans Lettres perdues, le scénariste et dessinateur Jim Bishop conçoit un univers fantaisiste coloré, dont l’apparat graphique, teinté de poésie, sert d’écrin à un deuil impossible.

Chaque jour, Iode trépigne d’impatience. La simple vue du poisson-clown faisant office de facteur l’emplit d’un incommensurable espoir : celui de recevoir une lettre de sa mère, partie depuis longtemps en quête de nouveaux mondes habitables. Éternellement déçu, il en vient à se demander si son courrier n’a pas été distribué chez un voisin, ou s’il n’est pas tout simplement bloqué à la poste, en ville. Au volant d’une citadine vert pomme surannée, il décide de se rendre au bureau le plus proche. En chemin, il embarque Frangine, une autostoppeuse peu bavarde…

Lettres perdues prend pour cadre un monde fantaisiste, très coloré, où les homards harcèlent les jeunes femmes, où les poissons occupent des emplois de fonctionnaires (notamment à la police) et où un requin-marteau est recherché pour des attaques de bijouteries. S’inscrivant dans une temporalité post-écocide, l’album met en scène des animaux se mêlant aux hommes, notamment grâce aux avancées technologiques (les prothèses robotiques) conçues par le père d’Iode. Il prend surtout appui sur plusieurs ressorts narratifs efficaces : l’histoire mystérieuse de Frangine, la relation qu’elle noue avec Cycy (un poisson-policier) et Iode, un deuil qui ne se révélera que tardivement.

Revenons sur chacun de ces points. Frangine a quitté le foyer familial à 14 ans, lassée par les récriminations de sa mère, qui lui reprochait l’échec de son couple. Vivotant au jour le jour, elle finit par trouver sa voie, ainsi qu’une mère de substitution (ce qui tient une place importante dans le récit). Lorsqu’elle fait la rencontre d’Iode, elle doit livrer une mallette pour le compte de la Pieuvre, la pègre locale. D’abord résolument fermée aux nouvelles rencontres, elle finit par s’éveiller à Iode, touchée par son histoire, et à Cycy, un policier médiocre dont la place dans les forces de l’ordre ne résistera pas à ses piteuses envies de promotion. Le deuil enfin, qu’il soit effectif ou symbolique, filial ou amical, travaille en profondeur les deux personnages principaux. Le récit poignant qu’en livre Jim Bishop constitue probablement la plus belle réussite de Lettres perdues.

La rondeur des dessins, les influences issues du dessin animé japonais (et notamment des studios Ghibli), l’humour (souvent via Cycy) ou encore la justesse émotionnelle caractérisent l’album de Jim Bishop. À bien des égards, l’intrigue mafieuse n’est qu’une fausse piste : elle sert avant tout à révéler la psyché de deux personnages abîmés, dont les liens vont se consolider à mesure que les fêlures apparaissent. Aussi, une forme de contraste persiste entre la forme attrayante et le fond douloureux de Lettres perdues. C’est sans doute ce qu’on appelle le doux-amer. Un équilibre difficile dans lequel Jim Bishop opère en clerc, malgré quelques moments de flottement çà et là.

Lettres perdues, Jim Bishop
Glénat, septembre 2021, 200 pages

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3.5

« Zaza Bizar » : journal d’une « dys »

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Avec le très poétique Zaza Bizar, la scénariste et illustratrice Nadia Nakhlé dévoile à travers un journal intime aux images envoûtantes le quotidien d’Élisa, une enfant de huit ans souffrant de troubles du langage et de l’apprentissage.

Élisa a huit ans au début du récit. Surnommée « Zaza Bizar » en raison de son incapacité à communiquer selon les conventions, elle vit l’école comme une épreuve. Ostracisée, parfois ouvertement brocardée par ses camarades de classe, elle doit en outre essuyer l’incompréhension de ses professeurs, qui la voient comme une élève désinvolte et perturbatrice. À la maison, c’est à peine mieux : elle se sent responsable des disputes de ses parents, lesquels hésitent sur les suites à donner à son handicap. Faut-il scolariser leur fille dans un établissement spécialisé ? Quel spécialiste consulter ?

Nadia Nakhlé fait fi du récit classique pour épouser la forme d’un journal intime illustré. Cela a deux conséquences : le lecteur se trouve en prise directe avec les sentiments d’Élisa, lesquels bénéficient d’un coup de crayon sophistiqué et volontiers onirique. Zaza Bizar peut bien entendu être vu comme une ode à la différence, mais l’y réduire serait toutefois trompeur. Adoptant le point de vue d’une enfant « dys », radiographiant ses émotions et ses environnements – de la famille à l’école en passant par les cabinets médicaux –, l’album s’ouvre progressivement vers le récit d’apprentissage, d’acceptation de soi, d’ouverture au monde, le tout avec une justesse que rien ne viendra contrarier.

Zaza Bizar parvient très bien à restituer le ressenti d’une fillette souffrant de dyscalculie, dyslexie, dysorthographie et dysphasie. Les situations sociales gênantes, les mots « prisonniers » en soi, la place considérable occupée par les mondes intérieurs, les silences imposés constituent une réalité douloureuse auquel seul le travail d’une orthophoniste pourra apporter des solutions satisfaisantes. Ainsi, après avoir connu la marginalité et l’incommunicabilité, Élisa confesse : « Plus peur des lettres qui se mélangent ou des mots qui se bousculent. Plus peur de ma voix, ni de mes silences. Plus peur d’être la seule à connaître la palette des mots de ma planète. »

Dans son album, Nadia Nakhlé ne propose finalement rien de moins qu’« un très grand voyage ». Un voyage somptueusement illustré (parfois dans une veine très burtonienne), aux côtés d’une enfant aux troubles gênants, dont on partage les confidences et les sentiments. À l’image de cette illustration où Élisa est pointée du doigt de toutes parts, Zaza Bizar rappelle à quel point le normatif peut enfermer les individus et les rendre intolérants à la différence. L’incommunicabilité d’Élisa n’est alors que le symptôme manifeste d’une crise plus large : l’impossibilité de prendre langue avec autrui dès lors qu’une spécificité (biologique, culturelle, sociale…) vous sépare.

Zaza Bizar, Nadia Nakhlé
Delcourt, septembre 2021, 120 pages

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4.5