« La Liberté ou rien » : sur la pensée d’Emma Goldman

Avec La Liberté ou rien, les éditions Lux nous proposent de nous replonger dans la pensée d’une intellectuelle et anarchiste russe passée à la postérité, Emma Goldman. Durant sa vie, cette activiste politique libertaire s’est opposée au capitalisme, au mariage, aux inégalités, à la prison, au puritanisme, au militarisme, à l’Église, mais aussi aux dérives du communisme.

« L’institution du mariage fait de la femme un parasite, une subalterne. Elle la rend inapte à la lutte pour la vie, anesthésie sa conscience sociale, paralyse son imagination, puis lui impose sa bienveillante protection qui n’est en réalité qu’un piège, un simulacre de caractère humain. » Aux yeux d’Emma Goldman, le mariage, fruit d’une tradition sociale et religieuse, constitue un échec sur toute la ligne : il enfermerait les femmes dans un foyer-prison, les cantonnerait à la servitude, se montrerait le plus souvent étranger à tout amour. Pis, il s’apparenterait à un contrat en vertu duquel la femme renonce à son indépendance et ses aspirations, et consent à s’offrir à son époux, en échange d’une protection financière. L’intellectuelle russe s’intéressait de près à la société dans son ensemble : un jugement tout aussi radical se porte ainsi sur le puritanisme (hypocrisie empêchant les individus de s’épanouir) ou sur le capitalisme (aliénant les travailleurs tout en peinant à assouvir leurs besoins les plus élémentaires). Retenons cette citation : « L’obscurantisme et la médiocrité dictent notre conduite, refoulent l’expression naturelle de nos sentiments et étouffent nos instincts les plus nobles. Le puritanisme du XXe siècle n’est pas moins l’ennemi de la liberté et de la beauté que lorsqu’il a touché terre à Plymouth Rock. Il réprime nos sentiments les plus profonds comme s’ils étaient répugnants et honteux. Ignorant totalement le véritable rôle des émotions humaines, il est lui-même l’artisan des vices les plus innommables. »

La Liberté ou rien est un formidable recueil pour qui entend s’éveiller à la pensée d’Emma Goldman. Préfacé par Francis Dupuis-Déri, l’ouvrage comporte une introduction générale résumant très clairement le parcours et les positions de l’intellectuelle, avant d’offrir au lecteur une quinzaine de ses textes. Elle y pourfend l’Amérique capitaliste et puritaine, défend le syndicalisme à la française, regrette le patriotisme idiot et le militarisme mortifère, mais surtout s’éprend de liberté page après page. À ses yeux, la Prohibition est « une farce monumentale » et l’armée « le déclin de la liberté et le pourrissement de tout ce qu’il y a de mieux dans [son] pays ». Dans un texte consacré à l’anarchisme, la libertaire Emma Goldman écrit ces phrases édifiantes : « La loi naturelle est cette part de l’homme qui s’affirme librement et spontanément, sans contrainte extérieure, en harmonie avec les besoins de la nature. Par exemple, la nécessité de se nourrir, le plaisir sexuel, le besoin de lumière, d’air, d’exercice physique sont des lois naturelles. Mais leur expression ne nécessite ni machine gouvernementale, ni trique, ni fusil, ni menottes, ni prison. Obéir à de telles lois – à supposer qu’il s’agisse d’obéissance – ne requiert que spontanéité et que l’occasion se présente. Le terrible arsenal de force, de violence et de coercition grâce auquel les gouvernements assurent leur pérennité prouve amplement que leur maintien au pouvoir ne résulte en rien de ces facteurs harmonieux. »

Si elle a formulé des prémonitions justes sur la prostitution ou l’évolution des mariages (qui aboutissent de plus en plus à des divorces), si elle a su défendre les femmes libres devant ceux qui les qualifiaient avec mépris de George Sand, Emma Goldman a également exprimé des positions plus discutables, que le recul historique nous oblige à mentionner. Sur le droit de vote des femmes, elle se montre des plus sceptiques. « On peut dire que, connaissant ses terribles redevances à l’égard de l’Église, de l’État et du foyer conjugal, la femme réclame le suffrage pour se libérer. Cela peut être vrai pour quelques-unes d’entre elles, mais la majorité des suffragistes rejettent totalement un tel blasphème. Elles insistent au contraire sur le fait que le suffrage fera d’elles de meilleures chrétiennes et de meilleures gardiennes du foyer, des citoyennes à part entière. Le suffrage n’est ainsi qu’un moyen de renforcer l’omnipotence des dieux que les femmes servent depuis la nuit des temps. » Sur les Juifs, elle tient des propos essentialisants, en évoquant notamment une prétendue « psychologie juive ». De pareilles réserves peuvent apparaître çà et là, mais ne doivent pas masquer l’essentiel : Emma Goldman voyait avec lucidité toutes les manifestations d’une société malade. Marquée par l’affaire Alexandre Berkman-Henry Clay Frick, elle se disait horrifiée par l’exploitation éhontée des travailleurs, lesquels vivaient le plus souvent dans le dénuement. Elle se battait pour que chacun puisse se réaliser et s’épanouir, ne marginalisant personne, ni l’homosexuel, ni le libertin, ni la prostituée. Francis Dupuis-Déri rappelle d’ailleurs dans sa préface qu’Emma Goldman œuvra comme infirmière auprès de prostituées à New York.

Anticléricale, non conformiste, aussi attachée à la liberté amoureuse qu’opposée au gouvernement (décrit comme spoliateur, liberticide ou encore belliqueux), Emma Goldman était intellectuellement proche de Pierre Kropotkine, Alexander Berkman ou encore Michel Bakounine. Elle a tôt critiqué la dictature bolchévique, mais a continué à défendre le syndicalisme révolutionnaire et les coopératives de travailleurs. Par la vision lucide et transversale qu’elle a portée sur son époque,
Emma Goldman mérite certainement, pour citer Francis Dupuis-Déri, « de siéger au panthéon des anarchistes célèbres ». Ce livre permettra en tout cas à chacun d’en juger.

La Liberté ou rien, Emma Goldman et Francis Dupuis-Déri (préface)
Lux, octobre 2021, 366 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.