« Lettres perdues » : au nom de la mère

Dans Lettres perdues, le scénariste et dessinateur Jim Bishop conçoit un univers fantaisiste coloré, dont l’apparat graphique, teinté de poésie, sert d’écrin à un deuil impossible.

Chaque jour, Iode trépigne d’impatience. La simple vue du poisson-clown faisant office de facteur l’emplit d’un incommensurable espoir : celui de recevoir une lettre de sa mère, partie depuis longtemps en quête de nouveaux mondes habitables. Éternellement déçu, il en vient à se demander si son courrier n’a pas été distribué chez un voisin, ou s’il n’est pas tout simplement bloqué à la poste, en ville. Au volant d’une citadine vert pomme surannée, il décide de se rendre au bureau le plus proche. En chemin, il embarque Frangine, une autostoppeuse peu bavarde…

Lettres perdues prend pour cadre un monde fantaisiste, très coloré, où les homards harcèlent les jeunes femmes, où les poissons occupent des emplois de fonctionnaires (notamment à la police) et où un requin-marteau est recherché pour des attaques de bijouteries. S’inscrivant dans une temporalité post-écocide, l’album met en scène des animaux se mêlant aux hommes, notamment grâce aux avancées technologiques (les prothèses robotiques) conçues par le père d’Iode. Il prend surtout appui sur plusieurs ressorts narratifs efficaces : l’histoire mystérieuse de Frangine, la relation qu’elle noue avec Cycy (un poisson-policier) et Iode, un deuil qui ne se révélera que tardivement.

Revenons sur chacun de ces points. Frangine a quitté le foyer familial à 14 ans, lassée par les récriminations de sa mère, qui lui reprochait l’échec de son couple. Vivotant au jour le jour, elle finit par trouver sa voie, ainsi qu’une mère de substitution (ce qui tient une place importante dans le récit). Lorsqu’elle fait la rencontre d’Iode, elle doit livrer une mallette pour le compte de la Pieuvre, la pègre locale. D’abord résolument fermée aux nouvelles rencontres, elle finit par s’éveiller à Iode, touchée par son histoire, et à Cycy, un policier médiocre dont la place dans les forces de l’ordre ne résistera pas à ses piteuses envies de promotion. Le deuil enfin, qu’il soit effectif ou symbolique, filial ou amical, travaille en profondeur les deux personnages principaux. Le récit poignant qu’en livre Jim Bishop constitue probablement la plus belle réussite de Lettres perdues.

La rondeur des dessins, les influences issues du dessin animé japonais (et notamment des studios Ghibli), l’humour (souvent via Cycy) ou encore la justesse émotionnelle caractérisent l’album de Jim Bishop. À bien des égards, l’intrigue mafieuse n’est qu’une fausse piste : elle sert avant tout à révéler la psyché de deux personnages abîmés, dont les liens vont se consolider à mesure que les fêlures apparaissent. Aussi, une forme de contraste persiste entre la forme attrayante et le fond douloureux de Lettres perdues. C’est sans doute ce qu’on appelle le doux-amer. Un équilibre difficile dans lequel Jim Bishop opère en clerc, malgré quelques moments de flottement çà et là.

Lettres perdues, Jim Bishop
Glénat, septembre 2021, 200 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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