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Les géants en petit format : Le Masque de la Mort Rouge, Edgar Allan Poe

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En 1842, Edgar Allan Poe publie Le Masque de la Mort Rouge. La nouvelle paraît d’abord dans le Graham’s Magazine, avant d’être reprise dans le recueil Nouvelles histoires extraordinaires, publié en France en 1857, avec une traduction de Charles Baudelaire en personne. Plus qu’une nouvelle fantastique, Le Masque de la Mort Rouge flirte avec plusieurs styles, en faisant un récit mémorable

Fantastique ou autre ?

Si Le Masque de la Mort Rouge est si marquant, c’est pour son ambiance très prégnante, partie essentielle du récit. Celle-ci est due au fait que la nouvelle n’est pas un texte fantastique classique, du moins pas de ceux écrits au XIXème siècle. Pas d’incursion fantastique dans la société contemporaine de l’auteur, Edgar Allan Poe nous transporte dans une atmosphère difficile à situer historiquement : Moyen-Âge ? Renaissance ? L’intrigue tourne autour du prince Prospero, reclus dans son abbaye avec ses quelques centaines de courtisans préférés, conviés à des mois d’indescriptibles fêtes derrière les hautes murailles qui les préservent de la mort rouge
Conte macabre, récit onirique, texte fantastique ? Poe mélange les genres et nous emporte dans cet univers étrange où se mêlent bals masqués et peste rouge.
Un univers qui n’est pas sans rappeler le gothique. On sent pourtant qu’avec ce texte court, l’écrivain se permet une liberté difficilement atteignable dans un roman. C’est au bénéfice du lecteur qui, avec Le Masque de la Mort Rouge, profite d’un récit et d’un décor singuliers, presque fascinants. La dernière fête du prince Prospero a lieu dans une succession de salles biscornues, toutes pourvues d’une unique couleur qui orne les murs, le mobilier et même les vitres des fenêtres. Toutes sauf la salle noire, à travers les vitres de laquelle se déverse une lumière rouge sang… Cette nouvelle d’ambiance, aussi effrayante que savoureuse, est un régal.

La mystérieuse mort rouge, ennemi implacable…

En plus d’une atmosphère délicieusement angoissante, à la fois attirante tout en étant trouble, Edgar Allan Poe nous fait découvrir une maladie fatale qui emporte tous ceux sur qui elle abat son dévolu : la mort rouge. Un parallèle évident avec la mort noire, autrement dit la peste noire (pandémie de peste bubonique et peste pulmonaire) qui, dans les années 1300, a emporté entre un tiers et la moitié de la population d’Europe, faisant vingt-cinq millions de morts. Une maladie qui comme la mort rouge, emporte en très peu de temps et s’avère presque toujours fatale (notamment pour la peste pulmonaire).
La mort rouge, cette maladie d’un autre genre (qui, dès les premières lignes, est définie comme une peste) balaie la population du monde en laissant sa marque sur les visages sous la forme de taches écarlates glissées sous la peau. De quoi glacer le sang de bien des lecteurs. Le prince Prospero a pris ses précautions : à l’abri derrière les fortifications de son abbaye, il nargue la mort rouge.

et moralisateur ?

Bien sûr, il n’en sortira pas vivant. Pas plus que ses courtisans. Point de spoiler ici : le récit est cousu de fil blanc. Couru d’avance pour ainsi dire. Dès les premières lignes de cette nouvelle qui évoque la mort rouge, le lecteur sait d’avance que les personnages n’y échapperont pas. Quel serait l’intérêt sinon ?

Cependant, Edgar Allan Poe ne se contente pas d’une simple contamination malheureuse, comme celle de la peste ou de n’importe quel virus – déjà assez glaçante, avouons-le. À l’aide du fantastique, il fait se glisser dans son récit aux airs de conte, la maladie qui aurait dû rester incapable de franchir les portes scellées de la forteresse.
Le texte prend alors ici une allure moralisatrice : les courtisans et le prince qui défient la mort en s’amusant sans honte tandis que le peuple se meurt tombent un à un, foudroyés par une apparition dissimulée dans un costume qui reprend les stigmates de la maladie. L’homme, tout puissant face à la nature, à la maladie ? Certainement pas, celle-ci, mystérieuse et magique, se faufile et se glisse pour pénétrer d’une manière ou d’une autre dans le sanctuaire humain – son château-fort ou son corps.
Superbe métaphore du caractère implacable de la maladie que nous livre ici l’écrivain… lui-même confronté à des maladies mortelles habituelles à cette époque (choléra, tuberculose…). Avec Le Masque de la Mort Rouge, Edgar Allan Poe nous laisse une lecture incontournable pour les amateurs d’ambiance gothique.