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Tralala des frères Larrieu : belle balade en musique dans les Pyrénées

Tralala des frères Larrieu a beau être un film de genre, il est définitivement un film des frères Larrieu : inventif, drôle, solaire. Leur leitmotiv est le désir sous toutes ses formes, et le protagoniste Tralala est l’objet de toutes les convoitises…

Synopsis :  Tralala, la quarantaine, chanteur dans les rues de Paris, croise un soir une jeune femme qui lui adresse un seul message avant de disparaitre : « Surtout ne soyez pas vous-même ». Tralala a t-il rêvé ? Il quitte la capitale et finit par retrouver à Lourdes celle dont il est déjà amoureux. Elle ne se souvient plus de lui. Mais une émouvante sexagénaire croit reconnaître en Tralala son propre fils, Pat, disparu vingt ans auparavant aux Etats-Unis. Tralala décide d’endosser le « rôle ». Il va se découvrir une nouvelle famille et trouver le génie qu’il n’a jamais eu.

Tralaland

Tralala. Sans chichi, les frères Larrieu vont droit au but avec ce titre évocateur. Tralala est une comédie musicale, la première des cinéastes, hormis quelques incursions dans la chanson dans certains de leurs films précédents. Tralala , c’est également le nom du protagoniste,  ce loser lunaire, ce sans domicile fixe interprété par Mathieu Amalric, leur partenaire de longue date, une fois de plus parfaitement adapté au rôle qu’on lui propose.

A Paris, la comédie musicale démarre sur des notes pas franchement primesautières. Tralala se réveille et se tient éveillé avec des rimes improvisées qui suintent la tristesse. L’homme préfère la pénombre de son cloaque au soleil éclatant du dehors, pas de quoi vraiment s’extasier.

Mais quand il finit par mettre le nez dehors, c’est un Tralala joyeux et insouciant qui émerge, échangeant quelques vers (les mêmes que dans la chambre, en réalité) avec un travailleur du chantier sur lequel on découvre que Tralala vit, un travailleur incarné par l’excellent chanteur Malik Djoudi. C’est ce ton que va garder le film tout au long de ses deux heures, un ton de pure fantaisie et de fun qu’on a plaisir à suivre.

Très vite, le film se déporte à Lourdes, lieu de naissance de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Tralala s’y rend à la poursuite d’une beauté énigmatique rencontrée devant la gare Montparnasse, et qui disparaît aussitôt en laissant derrière elle un briquet à l’effigie de cette ville, et une phrase sibylline et prémonitoire : « Surtout, ne soyez pas vous-même ». Son arrivée à Lourdes démarre alors une deuxième partie, le vrai centre du film où se nouent et se dénouent les histoires.

Tralala est reçu par certains habitants de la ville comme un véritable fils prodigue. Il serait Pat, le fils perdu de Lili (Josiane Balasko). Mensonge ou vérité, Tralala devient Pat, avec une mère, un frère, une maîtresse et une amoureuse et bien plus encore qui font irruption dans sa vie jusque-là solitaire. Ce que le film montre bien , « faire revenir Pat d’entre les morts », de trouver en Tralala un être cher, un souvenir perdu, une ombre écrasante de laquelle se défaire, ou au contraire une figure tutélaire. Tralala est l’objet de leurs fantasmes, et, ils sont l’objet de la possibilité de reconstruction pour Tralala. La démonstration est simple, voire simpliste, après tout, les thèmes évoqués sont universels, mais elle est pleine de folie et d’invention, et c’est finalement ce qu’on attend d’un film.

Ce que montre aussi très bien le film, c’est un visage inhabituel de Lourdes, écrasée par une imagerie généralement peu reluisante, que même les catholiques qui en ont fait un de leurs fiefs ne valident pas toujours : le merchandising à outrance, les processions ferventes qui prennent le pas sur le reste, les malades qui sont mis trop souvent en avant sans forcément qu’on pense à leur dignité. Lourdes, chez les frères Larrieu, est aussi une ville comme une autre , où on s’aime, où on jouit (et plutôt trois fois qu’une), où on danse, où on chante , où on vit.  Mélanie Thierry, la quarantaine flamboyante, chante merveilleusement Jeanne Cherhal dans un magasin à bondieuseries, Josiane Balasko fait tourner les platines au bord du lac de Lourdes et Amalric vit des amours passionnées entre bois et hôtels de luxe de pèlerins, tandis que la figure mariale s’offre une balade à Paris…

Le cinéma de Jean-Marie et Arnaud Larrieu est un cinéma vibrant de vie et d’inventivité. Mathieu Amalric nous a encore montré avec son dernier film, Serre moi fort, combien lui-même est également prêt à la fantasmagorie. Ensemble, ils ont réussi cet ovni de tragédie grecque sous des dehors de film malicieux. Pour notre part, aucune autre comédie musicale ne nous a autant réjoui depuis les Chansons d’amour de Christophe Honoré…

 

Tralala– Bande annonce

 

 

 

Tralala – Fiche technique

Réalisateur : Jean-Marie et Arnaud Larrieu
Scénario : Jean-Marie et Arnaud Larrieu
Interprétation : Mathieu Amalric (Tralala / Pat Rivière), Josiane Balasko (Lili Rivière), Mélanie Thierry (Jeannie), Maïwenn (Barbara), Bertrand Belin (Seb Rivière), Denis Lavant (Climby), Galatéa Bellugi (Virginie), Joseph Brisset (Robin), Balthazar Gibert (Balthazar), Jalil Lespert (Benjamin Trescazes), Duccio Bellugi-Vannuccini (Prêtre italien), Malik Djoudi (Babak)
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Montage : Annette Dutertre
Musique : Dominique A., Bertrand Belin, Joseph Brisset (Sein), Jeanne Cherhal, Étienne Daho, Balthazar Gibert   (Sein), Philippe Katerine
Producteurs: Saïd Ben Saïd, Kevin Chneiweiss, Michel Merkt, Coproducteur : Olivier Père
Maisons de Production : SBS Productions, Arte France Cinéma
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 120 min.
Genre : Comédie musicale
Date de sortie :  06 Octobre 2021
France – 2021

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4

Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan, un roman fascinant sur les enfants surexposés aux réseaux

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Delphine de Vigan, romancière française réputée pour sa plume sensible et poétique, nous livre ici un incroyable roman, une claque, sur un sujet actuel maîtrisé avec brio : les enfants surexposés aux réseaux sociaux. Contrairement à sa consœur, Éliette Abécassis, qui parlait des dérives des applications dans Instagrammable sans approfondissements scientifiques, De Vigan pousse, dans Les enfants sont rois, l’analyse psychologique et sociologique de l’impact du virtuel sur nos vies à son paroxysme.

La télé-réalité, premier pas vers les réseaux sociaux

Adolescente, Mélanie Claux est fascinée par la télé-réalité et Loana, qu’elle considère comme son idole : une starlette partie de rien, rendue célèbre pour sa participation à Loft Story. Son plus grand rêve ? Être connue de tous en participant elle aussi à une émission qui la révélerait à la France entière. Mais si Loana était une jolie femme envoûtante, Mélanie est quelconque en comparaison. C’est pourquoi elle va réaliser son rêve à travers ses enfants. 

En effet, Kimmy Diore, la fille de Mélanie Claux, est une enfant spéciale, elle est la star, avec son frère, d’un compte Instagram et d’une chaîne YouTube sur lesquels Mélanie les met quotidiennement en scène et partage des fragments de vie sur la toile avec leurs fans, des millions d’abonnés. Si au départ, les enfants semblent enthousiastes à jouer les apprentis acteurs, Kimmy semble finalement fatiguée de cette mise en scène permanente au sein de son foyer, l’obligeant à jouer la comédie, apprendre son texte pour briller devant la caméra et de la violation de son intimité, y compris dans sa propre chambre. 

Lorsque celle-ci est kidnappée, point névralgique de l’intrigue du roman, c’est Clara, que tout oppose à Mélanie, qui va mener l’enquête. Flic discrète, elle ne comprend pas l’engouement suscité par la chaîne de Mélanie et ses enfants, Happy récré, et se tient loin des réseaux, qu’elle considère comme néfastes. 

L’ennui et la vacuité de la vie comme point de départ à la virtualité

Le roman est passionnant, et met en exergue des thèmes actuels comme l’addiction à la dopamine, cette décharge d’hormone du plaisir qui survient à chaque like, à chaque commentaire, à chaque notification et le besoin féroce d’exister et de partager quotidiennement sur la toile, que nous connaissons aujourd’hui tous. Mais pas seulement, à travers son envie d’exposer ses enfants au monde entier, on comprend l’ennui profond qui anesthésie Mélanie, l’ennui de la routine, l’ennui d’une existence plate et morne. Une existence sans exposition, sans adulation, qui équivaut au néant et fait émerger l’interrogation suivante : existe-t-on véritablement sans le regard des autres braqué sur soi ? Le thème de la maltraitance de l’enfant y est également omniprésent.

Un roman puissant qui montre les conséquences désastreuses de la surexposition des enfants aux réseaux

Outre une écriture fluide, propre à Delphine de Vigan, profonde et d’une justesse incroyable, qui fait s’interroger chaque personnage sur le sens de sa vie, soulevant des questions existentielles, on soulignera à la fin de ce roman la chute magistrale de l’autrice française qui en fait un livre exceptionnel. Une dizaine d’années après le kidnapping de Kimmy Diore, la romancière expose sa théorie sur les  conséquences désastreuses d’une exposition prolongée des enfants aux réseaux sociaux, appuyée par des recherches scientifiques et médicales poussées. 

Alors, filmer ses enfants et diffuser les images sur la toile pour des millions d’euros, qui serviront à leur offrir une vie confortable et faste, à financer leurs études, à forger l’admiration d’une communauté de fans, est-ce immoral ? 

Le lecteur se fera sa propre opinion. 

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan
Gallimard, mars 2021, 267 pages

Mon Légionnaire de Rachel Lang : sous le sable, l’attente!

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Mon Légionnaire a la vertu de ne pas idéaliser la figure du militaire, on est loin d’un American Sniper par exemple. Ici, l’ennemi est invisible et le corps à corps n’a pas lieu. On voit surtout comment le retour à la maison est terni par l’attente de ceux qui restent. Un film doux, mais qui peine à décoller, empêtré dans un quotidien un peu trop banal.

Travail, famille, patrie

Mon Légionnaire est le second film de Rachel Lang après le très combatif Baden Baden (2016). Pourtant, si elle filme des corps triomphants en ouverture et en clôture de son film, Rachel Lang montre que ce triomphe est vain. En effet, les militaires du début sont perdus dans une fête qui semble s’éterniser sans eux et ceux de la fin combattent dans une mise en scène sans but et réel et surtout sans ennemi. Chaque séquence militaire est le récit d’un échec : ennemi invisible, attente, refus de la hiérarchie de mener l’opération. Même quand les soldats meurent, on l’apprend par la télévision, le moment de leur mort n’est pas l’objet d’une tension particulière. On est plus proche de Beau travail (Claire Denis, 1999), que d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979). Les soldats ici ne sont pas des héros, se sont des hommes, parfois incapables de déterminer pourquoi ils se battent. Ou plutôt contre quoi ils se battent. Mon Légionnaire est un film de l’attente, du combat triste. Un film de corps trop grands pour les missions qui leurs sont confiées. Vlad n’est pas un bon coup au lit, Maxime semble le déserter pour anticiper le départ, toujours. On voit alors son fils calculer les paquets de céréales nécessaires avant son retour. La pyramide disparaît peu à peu annonçant le retour du père. Et c’est un fils qui chante une chanson où le père est mort en héros qu’il retrouve. Et une femme étonnée qu’il ne passe pas plus de temps avec elle. On ne sait rien pourtant des tourments intérieurs qui l’habitent. A ce jeu du corps verrouillé, du soldat qui peine à trouver sa place, Louis Garrel, massif, méconnaissable, est excellent. On le sent prêt à exploser, pourtant il parvient à faire tout du long, bonne figure.

Intimité

Déjà dans Baden Baden, Rachel Lang s’intéressait à une destinée de femme. Rien de moins qu’un été où la vie devait recommencer, après une expérience malheureuse. Dans Mon Légionnaire, ce sont elles, de nouveau, les héroïnes. Celles qui attendent et construisent un quotidien autour de l’absent. On croise deux femmes loin des attendus du milieu (avec son cercle des épouses à la American Wives ). Soit Céline, avocate, épouse et mère et Nika, jeune femme venue d’Ukraine, un poil perdue dans son histoire d’amour et dans un pays qu’elle apprivoise. Céline comme Nika se retrouvent là car leurs amoureux sont dans la légion. Eux aussi viennent de partout et se retrouvent réunis. Le territoire actuel, c’est la Corse, magnifique et hostile à la fois. C’est sur ces bases un peu hostiles que les couples doivent survivre. Rachel Lang filme donc ce quotidien un peu morne, presque à la manière d’un documentaire. Nika aime d’abord trop fort et se brûle les ailes. Céline aime avec fierté puis tourne vite en rond dans une micro-société (l’armée) qu’elle ne veut pas fréquenter. Par de minuscules changements, presque des grains de poussières, Rachel Lang montre comment le territoire devient presque une prison. En tout cas, comment l’amour vacille. Malgré tout, Céline comme Nika tentent de tenir debout. Des deux côtés, hommes comme femmes, c’est la survie qui prédomine. Dommage que le film peine à décoller, à poétiser son constat premier. A force d’être terre à terre, on s’en désintéresse un petit peu. Même si Camille Cottin fait le job et que la regrettée Ina Marija Bartaité illumine le film de sa frimousse triste et déterminée.

Corps militaire, corps amoureux

Mon Légionnaire peine à captiver, certes ses scènes tentent de désacraliser des figures longtemps portées aux nues, mais on ne ressent ni la poussière ou la chaleur décrite par Maxime, ni le poids du temps et de l’attente vécue par Nika et Céline.  Dommage car les scènes d’ouverture et de clôture du film laissaient présager ce que le film aurait pu être : une belle allégorie du combat, du corps à corps. Quelque chose qui l’élève au-delà d’une description méthodique du quotidien. Pourtant, on voudrait, à l’image de ce soldat qui annonce la naissance de son 3e enfant, Ibrahim, en plein désert, croire en un avenir meilleur pour l’amour qui semble vaciller pour certains. Ce sont ces quelques moments qui révèlent l’écriture poétique qui éclot ici et là dans le film de Rachel Lang. La réalisatrice débarque avec l’envie de raconter les protocoles (elle a eu une expérience dans l’armée et est aujourd’hui officier de réserve), d’où ces longs moments de transmission, de passage d’infos, qui sont des moments de cinéma chorégraphiés. Elle voulait aussi montrer le retour, comment les corps se retrouvent. Pour cela, elle ne se contente pas de montrer des baisers, des instants intenses, mais, à l’aide de plans séquences, comment le chemin de l’un à l’autre se fait. Le temps se dilate aussi dans le choix de ces plans. Il y a surtout une mise en scène du groupe, celui des épouses, mais plus particulièrement celui des légionnaires. « Quand on est soldat on est vraiment un corps docile, on obéit, on court, on saute dans les trous, on est tout un groupe soudé face à l’adversité et l’individu est complètement noyé dans le groupe et c’est assez agréable » (Rachel Lang, France Culture, octobre 2021). Vlad en est l’exemple même, devenant peu à peu le candidat idéal pour intégrer un régiment encore plus exigeant dans le don de soi, qui suppose, peut-être de n’être plus rien à l’extérieur. C’est cette négation de l’individualité que raconte le mieux Rachel Lang. Alors que dans l’amour, souvent voué à l’échec ici, l’individu est roi, adoré, aimé pour lui-même. La caméra oppose d’ailleurs très bien stabilité du côté des femmes et caméra plus libre, plus tremblante (« à l’épaule ») du côté des hommes (à ce sujet lire la très belle interview de la directrice de la photographie). C’est ce constat d’une contradiction entre le corps militaire et le corps amoureux (qui ne sont pourtant qu’un) et l’attente paroxystique, qui font la beauté discrète de Mon Légionnaire.

Mon Légionnaire : Bande annonce

Mon Légionnaire : Fiche technique

Synopsis : Ils viennent de partout, ils ont désormais une chose en commun : la Légion Étrangère, leur nouvelle famille. Mon Légionnaire raconte leurs histoires : celle de ces femmes qui luttent pour garder leur amour bien vivant, celle de ces hommes qui se battent pour la France, celle de ces couples qui se construisent en territoire hostile.

Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Interprètes : Louis Garrel, Camille Cottin, Ina Marija Bartaité,  Aleksandr Kuznetsov, Naidra Ayadi
Photographie: Fiona Braillon
Montage : Sophie Vercruysse
Producteurs : Jérémy Fioni, Benoit Roland, Saïd Hamich
Sociétés de production : Chevaldeuxtrois, Wrong Men North
Distributeur : Bac Films
Durée : 107 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 6 octobre 2021

Mon Légionnaire faisait partie de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2021.

France – 2020

« Flag Day », un périple de père(s) en fille(s)

En compétition au dernier Festival de Cannes, Flag Day marque le retour de Sean Penn (le cinéaste) sur la Croisette. Adaptée des mémoires de la journaliste Jennifer Vogel, Flim-Flam Man: The True Story of My Father’s Counterfeit Life, l’œuvre est une immersion dans la complexité d’une relation père-fille.

Synopsis de Flag Day : Pour la jeune Jennifer, son père, John Vogel, est un véritable héros. Mais, au fur et à mesure que le temps passe, Jennifer comprend que son père n’est pas « l’entrepreneur » raisonnable qu’elle croyait. Un long chemin de reconstruction les attend.

Un double album de famille

Le cinéma, c’est une affaire de famille. Un monde où les filles et fils de abondent. Un monde où ces enfants célèbres suivent le chemin tracé par leurs patronymes. Cette génération, bâtie sur la gloire des géniteurs, prend la relève. Parfois avec talent. Parfois sans. Dans le cas des Penn-Wright, la passation est joliment assurée par Dylan, la fille. La jeune actrice, tout juste trentenaire, a été couronnée du Prix Nouvel Hollywood du dernier Festival de Deauville. Son frère, Hopper Jack, joue également dans Flag Day mais dans un rôle moins important. Si certaines familles se contentent de photographies pour se remémorer le passé, les Penn, eux, composent un film qui, tel un album familial, assurera la pérennité du nom (à l’image du personnage de John qui filme ses enfants, pour inscrire les souvenirs).

Flag Day est ainsi une double chronique familiale. D’abord, l’histoire retrace le parcours réel et personnel de Jennifer Vogel avec son père, John, escroc minable, menteur et beau-parleur. Par la suite, le film se révèle être tout autant le récit, en filigrane, de la relation entre Sean et Dylan. Les circonstances familiales ne sont pas identiques, bien entendu. Néanmoins, Dylan Penn semble puiser dans son vécu. Elle incarne ainsi, avec finesse et sensibilité, la complexité de Jennifer : les deux femmes se ressembleraient-elles plus qu’il n’y paraît ?

Sean Penn : un film, deux rôles

Mais, rapidement, le témoignage de Jennifer Vogel devient un prétexte à Sean Penn pour mettre en scène sa fille (surtout), son fils (légèrement) et lui-même. Finalement, le projet de départ d’adapter les mémoires de Jennifer Vogel se perd quelque peu dans ce désir d’en faire une double chronique familiale, mêlant à la fois les Vogel et les Penn. Plus loin encore, le projet initial se perd aussi dans l’envie de Sean Penn d’interpréter le rôle principal de son film. Non pas qu’il soit mauvais acteur. Mais était-il le choix idéal ?

Certes, les scènes de confrontation entre Jennifer et John sont fortes et émouvantes. Flag Day nous embarque dans une nébuleuse de sentiments. Le film nous plonge dans le doute de ce qui a été vécu ou non par les acteurs. Nous ne saurons jamais vraiment le vrai du faux, le pourquoi du comment. Dans le même temps, il est impossible de ne pas voir Sean Penn au-dessus de John Vogel. Le père au-dessus du personnage. Croire en Jennifer est plus facile. Déjà parce que le visage de Dylan Penn était quasi-inconnu jusque-là. Et puis, elle interprète son personnage avec la distance requise alors que Sean apparaît bien plus comme le père de Dylan que comme celui de Jennifer.

Mythes et héros d’une Amérique (trop) honnête

Après l’échec de son précédent film, The Last Face, Sean Penn semble questionner ici son rapport au cinéma. Loin des contestations  sociales et politiques que nous lui connaissons, le cinéaste s’inscrit avec Flag Day dans une tendance cinématographique lisse et littérale, frôlant la facilité. L’image du film, travaillée dans le sens de la nostalgie avec l’ajout d’un filtre vintage, presque granuleuse, comme pour illustrer le passage du temps, est un choix esthétique textuel auquel se greffe celui de musiques tout aussi littérales.

Ainsi, Flag Day est une œuvre très américaine qui présente toutefois un personnage aux antipodes du rêve américain. Le titre du film, référence historique aux consonnances patriotiques, rappelle la médiocrité de John Vogel tout en insistant sur son anti-héroïsme. De fait, le film s’ancre presque dans une conception dichotomique du monde puisque John Vogel, s’il ne parvient pas à laisser sa trace dans le monde du bien, le fait dans celui du mal. Si le traitement de l’histoire rappelle ces récits initiatiques littéraires cultes et ces road-movies sortant des normes, Flag Day s’ancre tout de même dans la sobriété que peut incarner le cinéma américain contemporain : une histoire coup de poing mais presque trop censurée par un scénario correct et gentil.

Avec Flag Day, Sean Penn veut choquer, mais toujours avec mesure.

Bande-annonce – Flag Day

Fiche technique – Flag Day

Réalisation : Sean Penn
Scénario : Jez Butterworth, d’après les mémoires de Jennifer Vogel
Interprétation : Sean Penn (John Vogel), Dylan Penn (Jennifer Vogel)
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 29 septembre 2021
Pays : États-Unis

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3

« Commando Barbare » : héroïques fantaisies

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Joann Sfar et Nicolas Keramidas s’associent pour Commando Barbare, publié aux éditions Glénat. On y pénètre dans un univers d’heroic-fantasy où elfes, nains, demilains, Litvaks, gnomes, gobelins ou encore ogres cohabitent. Tapissé de faux-semblants, le royaume de Litvakie promeut une ère du Bien qui ne fait que masquer les monstruosités tapies dans son ombre…

Commando Barbare fait partie d’un univers étendu, puisqu’à cette bande dessinée s’ajoutent un roman illustré et un jeu de rôle. Nicolas Keramidas, déjà actif cette année à l’occasion du très personnel À cœur ouvert, s’occupe cette fois de la dimension graphique d’un conte d’heroic-fantasy peuplé de créatures étranges et de décors mirifiques. Scénarisé par un Joann Sfar fidèle à lui-même (sens du dialogue, de l’ironie, des allusions), « Burrato, le vertueux » narre l’histoire d’un nain ritalien victime de sa bonté et accusé à tort d’avoir perpétré le premier cambriolage de l’ère du Bien depuis 75 ans… Au sein de la Principauté de Gerçure d’orteil, l’affaire est prise très au sérieux. Une salle d’audience aux gradins pleins à craquer abrite un procès duquel Burrato parvient à s’échapper après avoir clamé son innocence.

C’est le véritable point de départ de « Burrato, le vertueux ». Cherchant à retrouver son cousin Mozzarello (sic), vrai coupable du vol, le nain ritalien va démarrer un périple rocambolesque, au cours duquel il va croiser – et adopter – des bébés ogres et des étudiants de troisième cycle. Sacrifiant souvent les dialogues pour les cartouches, l’album se montre très bavard, Joann Sfar donnant libre cours à ses commentaires d’exposition, puis à ses remarques ciselées. Bien entendu, l’heroic-fantasy constitue un prétexte commode pour les outrances de Joann Sfar et Nicolas Keramidas. Mozzarello urine sur un mort, Burrato découpe le cadavre d’un monstre en dés de viande pour nourrir ses rejetons (« Moralement, j’ai bien conscience de nager en pleine zone grise »), Demonika Monika allaite en permanence un fils qui n’a plus rien d’un enfant…

Haletant, volontiers méta- (le personnage d’Affikoman parle des lecteurs de l’album), « Burrato, le vertueux » est souvent amusant et au seuil de la transgression. Se débarrassant d’un adversaire, le nain ritalien confie ainsi : « J’ai la gueule pleine de sang vert. Je crache les yeux de cette petite saloperie dans la bassine comme si c’était des noyaux d’abricots. » Plus loin, dans une scène voulue absurde, on le verra succomber aux plaisirs charnels avec un autre nain (du chaos celui-là), ainsi qu’un étudiant. Plus généralement, on trouve dans Commando Barbare un monde fondé sur des hypocrisies, où le racisme systémique et la violence se manifestent sans ambages. Le bien y sort rarement vainqueur, ce qui explique d’ailleurs que le vertueux Burrato s’enferre dans des situations inextricables.

Taquins, Joann Sfar et Nicolas Keramidas glissent dans leur album des citations dont on devine aisément le caractère extra-diégétique. Parmi elles, on mentionnera la fataliste « De nos jours, un jeune bardé de diplômes, ça n’a aucune valeur marchande » et la non moins caustique « Si j’étais prêtre, je pourrais affirmer n’importe quelle connerie sans preuve ». Inventif, coloré et efficace, « Burrato, le vertueux » se clôture par les interviews de ses deux façonniers, ainsi qu’un dossier portant sur le travail graphique de Nicolas Keramidas. Ce dernier explique notamment le défi que constituent les planches d’action à deux cases, où de nombreux détails et protagonistes doivent être perceptibles et univoques pour le lecteur. Commando Barbare se distingue ainsi par la ronde de ses personnages, la richesse de son univers ou encore son usage du second degré.

« C’est précieux, chez moi, la pensée, car je ne m’y adonne pas souvent. »
« Rapides comme l’escargot et silencieux comme des armoires de vaisselle. »
– Burrato

Commando Barbare – Burrato, le vertueux, Joann Sfar et Nicolas Keramidas
Glénat, septembre 2021, 128 pages

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3.5

« Whitehorse » : les sentiers de la foire

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L’intégrale de Whitehorse est à découvrir aux éditions Pow Pow. Samuel Cantin y fait valoir son sens de l’absurde en se penchant sur un couple dysfonctionnel composé d’un écrivain misanthrope et d’une comédienne appelée à jouer les premiers rôles pour un cinéaste encensé mais borderline.

À tout bien considérer, Samuel Cantin tient autant d’un Quentin Dupieux ou d’un Bertrand Blier que de Woody Allen, cinéaste qu’il tient en haute estime. Passionné par la bande dessinée depuis son plus jeune âge, ce fan d’Hergé s’emploie en effet à porter le non-sens à son paroxysme. Whitehorse en constitue une savoureuse et étonnante démonstration : auteur raté, Henri se fait d’abord diagnostiquer une maladie imaginaire par un médecin supposé être écarté (« Et je crois, sans vantardise, foi de Julio von Strudel, que si les 30 dernières années appartenaient sans conteste au sida, la strudelite devrait faire des ravages dans la prochaine décennie ! »), avant de se perdre en accès de jalousie lorsque sa femme Laura est engagée pour le prochain long métrage de l’acclamé Sylvain Pastrami (« C’était du caca, son film sur les acrobates roumains siamois homosexuels ! Et c’est dire, ruiner un sujet en or comme ça ! Faut vraiment être fait en caca ! »). Voilà déjà deux bonnes occasions de se tordre de rire : un patient accablé, bouche bée, devant le docteur, exalté, qui lui annonce sans ambages une maladie mortelle qui va peu à peu déformer toutes les parties de son corps ; un réalisateur au nom de viande de boeuf en lequel Henri devine des « plans retors » de « petit cinéaste pompeux » et qu’il tente de dévaloriser aux yeux de sa femme en le diffamant éhontément.

« J’me suis littéralement transformé en disque de country qui skippe », confesse Henri à son copain Diego. Il faut dire que ses incessantes complaintes vis-à-vis du cinéaste trahissent un comportement des plus possessifs : à force de multiplier les absurdités (épouser sa femme avant qu’elle ne collabore avec Pastrami n’en est qu’un exemple), Henri éloigne Laura de lui et la pousse à remettre leur couple en question. Pour le public francophone non québecois, Whitehorse ajoutera à son récit déroutant, abondamment dialogué, une série de singularités linguistiques : anglicismes, particularismes locaux (simonaque, niaiser, câlisse…), etc. La bande dessinée se distingue aussi par des personnages rendus au dernier degré du non-sens, dont un réalisateur filmant des caribous homosexuels, buvant son urine et incapable d’expliquer les intentions de ses personnages ou de contenir une érection lorsqu’il tourne une scène de nu, ainsi qu’un faux oracle, mais vrai psychopathe, de douze ans. Le lecteur se délectera aussi devant certaines situations sociales à haut potentiel comique. C’est par exemple le cas lorsqu’Henri, peu à son aise en société, participe à une soirée. Il annonce : « Tout le monde fake son fun. » Puis : « Y a juste moi qui suis sincère dans mon non-fun. » Mais aussi : « Chus censé me promener et aborder des inconnus en me présentant ? » Au fond, Whitehorse ne fait rien d’autre que collectionner les situations saugrenues, les protagonistes improbables et les tirades fusantes. Et ça tombe bien, c’est tout ce qu’on en attendait.

Whitehorse, Samuel Cantin
Pow Pow, octobre 2021, 552 pages

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4

Guermantes de Christophe Honoré : pour la beauté du geste

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Guermantes est peut-être le film le plus libre de Christophe Honoré. Pourtant, le réalisateur plaide pour la liberté dans nombre de ses films. Cette ode à la vie, aux comédiens et à la beauté du geste est véritablement belle ! D’aucuns pourront la trouver vide de sens, pourtant, elle comble le vide laissé par des mois sans culture, sans humains, sans rencontres. Les comédiens y sont les rois du monde, mais d’un monde qui ne les regarde plus. Heureusement, Christophe Honoré en créateur magnifique est là pour les observer, les aimer, les laisser vivre, sans chercher à les modeler. Après sa diffusion sur France 5, le film est à découvrir au cinéma depuis le 30 septembre 2021.

Jouer et aimer pour la beauté du geste

Dans le  film le plus célèbre de Christophe Honoré, Les Chansons d’amour, Alex Beaupain a écrit pour les acteurs Grégoire Leprince Ringuet et Louis Garrel, une chanson d’amour. Dans cette dernière, les deux hommes opposaient leur vision de l’amour entre éphémère et durée. Le plus jeune amant chantait : « As tu déjà aimé /Pour la beauté du geste /As tu déjà croqué/La pomme a pleine dent/ Pour la saveur du fruit /Sa douceur et son zeste/T’es tu perdu souvent? ». La fameuse beauté du geste qui le pousse à répéter sans certitude de jouer devant un public. Dans Guermantes, Christophe Honoré est au lit avec un jeune amant comédien qui lui lit un texte lui faisant comprendre qu’il doit abandonner sa cruauté. Cruauté qui consiste à consommer l’amour et à le renvoyer chez lui. Cette fois, les rôles sont comme inversés, le jeune amant poussant son amour plus âgé à ne pas en faire un homme de passage. Concéder cette nuit dans ses bras devient alors un jeu pour Christophe Honoré. Cette scène, en apparence anodine, chorégraphiée avec soin, montre à quel point le cinéma de Christophe Honoré n’a toujours pas tranché, et c’est tant mieux, entre pudeur et cruauté. Les amours sont cruelles chez Honoré et le désir une source infinie de création. Le réalisateur se livre quelques instants dans Guermantes. Ses films ayant auparavant toujours été, en apparence, éloignés de l’autofiction, du moins ses doubles de cinéma étaient joués par d’autres. Cependant, Honoré se livre depuis longtemps en littérature notamment, avec Le livre pour enfants et Ton père. Il déclarait d’ailleurs au magazine Trois couleurs : « Tout se serait effondré si j’avais choisi quelqu’un d’autre pour incarner le metteur en scène. Pour moi, ça s’inscrit dans une recherche autour de l’autofiction ». Avant d’être un récit sur la pulsion du jeu, la nécessaire volonté de créer même quand tout semble vain, Guermantes est un film sur un metteur en scène qui tente d’entraîner une troupe avec lui, sans pouvoir la mener au combat final.

S’échapper

Guermantes devait être une pièce de théâtre adaptée de Marcel Proust. Cet auteur réputé inadaptable, les acteurs en plaisantent d’ailleurs au cours du film (un autre réalisateur ayant tenté d’adapter Proust avant de devoir abandonner), habite l’œuvre de Christophe Honoré. Plus encore avec Guermantes, cette volonté de digresser, de fouiller les âmes, d’aller plus loin que la simple expérience présente, nourrit le film. La plus belle digression du film étant cette nuit dans le théâtre où la caméra déambule de salles en salles, de corps en corps. C’est comme dans Echapper de Lionel Duroy où le lecteur partait vivre dans le livre de sa vie, les acteurs vivent dans les décors de leur pièce en cours. Comme si un fantasme étrange se révélait à nous : où vont les comédiens quand ils ne jouent plus ? Ils peuplent les théâtres, les rues, le monde. Ils peuplent surtout nos imaginaires meurtris par des mois sans les voir nous émerveiller. La caméra se balade donc dans cette nuit infinie, qui tient le film debout, et chacun existe dans cette nuit. Chacun se révèle, en étant lui-même mais faux.  Les acteurs gardent leur identité, mais en jouant avec ce qu’ils ont bien voulu offrir au metteur en scène. En journée déjà, au-delà des répétitions, ils débordent sur la cour du théâtre, rient, s’émeuvent. Ils rejouent une pièce dans la pièce, celle de leur complicité, de leurs engueulades, de leurs rêves brisés. Tout fait écho, tout s’imbrique. Et la caméra se fait légère, bien que Christophe Honoré ait le cœur lourd. Au début du film, il est question d’un choix des comédiens d’arrêter de répéter. Une décision de troupe, la Comédie Française, travaillant avec un comité qui laisse la parole aux acteurs. Pourtant, si la pièce ne doit pas se faire, Honoré décide de poursuivre, pour la beauté du geste. Ce temps suspendu devient un moment d’inventivité.

Au-delà de la simple expérience

Si les comédiens débordent en journée entre répétition et moments de vie, la nuit ils envahissent un autre monde. On les voit ainsi traverser la ville en costumes. Les moments qui sont comme volés sont autant d’instants où le spectateur peut se reconnaître, se voir comme en miroir. C’est un sol en noir et blanc qui pourra rappeler une maison d’enfance, des conversations qui font, comme chez Proust, écho à l’image de la fameuse madeleine. Car Christophe Honoré fouille, cherche, mais ne retourne jamais en arrière. Le film avance, conscient aussi de la vacuité parfois de créer dans un monde qui bascule. Une scène où un médecin demande au réalisateur de faire un film sur l’hôpital pendant qu’Honoré fait du théâtre, confronte ces deux réalités. Mais deux réalités qui sont nécessaires. Honoré parle encore une fois d’amours empêchées, de désir naissant ou consumé. Il parle de personnages qui échappent au cadre, un peu comme ceux de la pièce Six personnages en quête d’auteur. Le réalisateur montre avec son film comment il fait venir le cinéma au théâtre, dans une scène où un acteur presque incrédule ne comprend plus ce qu’il doit jouer. Il a déjà fait venir le théâtre au cinéma, on se souvient des apartés merveilleuses de Louis Garrel dans Dans Paris. Il prouve une fois de plus que la création est multiple, lui qui écrit des livres, réalise des films, met en scène des pièces et même des opéras ! Ici, il se montre surtout amoureux des acteurs, de ce qu’ils peuvent offrir, même en répétition. Ce moment devient comme une pièce avant la pièce. La représentation n’adviendra pas, pourtant, il demeure une véritable performance, un moment suspendu. On se sent comme perchés dans un petit coin, observant la vie qui résiste.

« Le monde extérieur était privé de ses individus »

Guermantes est un film qui parle, mieux qu’aucune œuvre peut-être, de la pandémie vécue. Elle remet de l’humanité dans ce moment si inattendu qui structure désormais nos vies. Christophe Honoré ne prétend pas faire avec la pandémie, il fait malgré, il tente de croire à une utopie et la fait naître sous nos yeux. Le metteur en scène s’efface peu à peu jusqu’à cette échappée où il est absent, laissant à ses personnages une autonomie salvatrice. Et Christophe Honoré réconcilie enfin cruauté et pudeur, éphémère et durable, en créant une œuvre théâtrale pérenne, gigantesque où Proust est convoqué sans être copié ni massacré, où l’humanité persiste. Les corps se mêlent, se démêlent et à la fin, il ne reste que Marcel alias Stéphane Varupenne (très bon déjà dans Petite maman) qui incarne dans Guermantes (la pièce de théâtre), le narrateur de l’œuvre proustienne. Il est perché au dessus de la ville déserte, plongée dans la nuit, et qui sait tout ce qui peut encore arriver. Sa voix chantante a parcouru le film, d’autres acteurs aussi ont chanté. Tout le cinéma de Christophe Honoré est là dans cette échappée merveilleuse et langoureuse.

Guermantes : Bande annonce

Guermantes : Fiche technique

Synopsis : Paris, été 2020. Une troupe répète une pièce d’après Marcel Proust. Quand on lui annonce soudain que le spectacle est annulé, elle choisit de continuer à jouer malgré tout, pour la beauté, la douceur et le plaisir de rester ensemble.

Réalisation : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré, la pièce montée par les comédiens étant tirée de l’œuvre de Marcel Proust
Interprètes : Claude Mathieu, Anne Kessler, Eric Genovese, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Julie Sicard,  Loïc Corbery,  Serge Bagdassarian,  Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Laurent Lafitte, Dominique Blanc, Christophe Honoré
Photographie : Rémi Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Producteurs : Eric Ruf, Philippe Martin, David Thion
Sociétés de production : Comédie Française,  EGO Productions, Les Films Pélléas
Distributeur : Memento Distribution
Genre : Comédie
Durée : 139 minutes
Date de sortie : 30 septembre 2021

France – 2020

Les Soeurs Wachowski: Matrix, dessous d’une oeuvre unique, iconique et sans égal

A peine 10 films en 20 ans, et pourtant, un succès fulgurant dès les premières œuvres, les sœurs Wachowski, Lana et Lilly nous immergent depuis la fin de la décennie 90 dans des univers dystopiques fascinants. La Saga Matrix, dont un 4e volet est prévu ce décembre 2021, V pour Vendetta ou bien la série malheureusement annulée Sense8, toutes sont le reflet d’une imagination débordante. Retour sur leur premier succès cinématographique majeur : Matrix.

Dans l’industrie cinématographique, le réalisateur ou la réalisatrice donne forme à une histoire. Si nous regardons les différentes adaptations de Dracula par exemple, beaucoup séparent la créature de Murnau, de celle de Coppola, ou bien de celle de la NBC avec Jonathan Rhys Meyers. Ce qui rend ces adaptations si différentes, malgré un point de départ similaire, c’est la vision du réalisateur.

Pourtant, avec les sœurs Wachowski, nous avons un tout autre cas de figure. Elles réalisent des films qu’elles ont écrits elles-mêmes : leurs scénarios sont des originaux. Elles ont fait une seule adaptation, Speed Racer, et cela a été un échec. Par contre, leur trilogie Matrix est devenue culte dans la pop culture pour les divers messages qu’elle véhicule. N’importe quel spectateur y trouvera son interprétation et c’est ce qui en fait une œuvre intéressante pour notre analyse. Nous nous concentrerons dans cette analyse sur le premier volet.

Synopsis : Neo, un hacker, est contacté par un individu appelé Morpheus, qui le recrute dans son équipe qui a pour but de détruire la Matrice qui maintient les humains à l’état végétatif, dans une « réalité » que des IA ont créée.

Nous arrêterons le synopsis ici pour ne pas gâcher le film. Dès sa sortie, le succès est au rendez-vous, avec $466,364,845 de recettes dans le monde entier jusqu’au 18 Septembre 1999 (la date est importante pour la suite de notre analyse.) Son impact sur la culture cinématographique et populaire est considérable. Les scènes sont parodiées dans d’autres films à peine quelques années après (Shrek en 2001, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre en 2002), et plusieurs éléments du film sont interprétés par les complotistes comme des messages, en plus d’être devenus des éléments de langage.

Avec au casting Keanu Reeves dans le rôle de Neo, Laurence Fishburn dans le rôle de Morpheus, Carrie-Ann Moss dans celui de Trinity et Hugo Weaving dans le rôle de l’agent Smith, on ne pouvait pas réellement penser ni faire mieux. Même si Keanu Reeves n’a pas été envisagé le premier, tout comme Laurence Fishburn, ils se sont révélés bien plus intéressants que les autres choix anticipés.

Ce qui nous enjoint à choisir ce film dans cette rétrospective sur les réalisatrices est définitivement le set varié de symboles et d’inspirations fondues dans le patchwork chamarré que représente ce film. Mais aussi, d’après leurs propres dires, qu’il émane de leur propre expérience personnelle.

Esthétique cyberpunk

L’univers du film est ancré dans un monde à l’esthétique cyberpunk, c’est-à-dire qu’il est situé dans un cadre spatio-temporel proche. En l’occurrence, le film commence en Février 1998, et s’achève le 18 Septembre 1999, soit la date de l’arrêt du box-office, dans notre propre réalité.

Ce genre inclut bien évidemment des thématiques dystopiques avec  la création d’une « réalité » par la Matrice, ce que tentent généralement de faire les régimes autoritaires, en manipulant les faits et les événements historiques par exemple. En cela, 1984 de George Orwell pourrait être une inspiration pour le film.

Mais le cyberpunk inclut aussi les thématiques liées au hacker, à de grandes entreprises mondiales sans moralité ni éthique qui endorment les populations et les exploitent et les IA, qui sont ici symbolisées respectivement par Morpheus, Neo et leur équipe, les agents Smith, Brown et Jones et les IA qui ont créé la Matrice.

On peut aussi noter par rapport à ces caractéristiques le côté humain « amélioré » par la technologie, par le port de prothèses qui ont remplacé des membres, ou comme ici, le fait que Neo, Trinity et tous les autres acquièrent des disciplines comme le kung-fu, le taekwondo et le pilotage d’hélicoptère, par des logiciels qui sont installés dans leur cerveau. On peut aussi parler des drôles de tuyaux et trous en métal que les personnages ont dans le corps et qui sont utilisés pour acquérir leurs disciplines variées et qui auparavant leur servaient à être nourris dans la matrice.

Enfin, un des derniers critères est le personnage principal qui est un héros anti-héros. Neo est un hacker, il est solitaire, ne passe pas son temps à aider la femme et l’orphelin, mais à vendre des logiciels à des gens douteux. Il travaille dans une grande entreprise mais plus par soucis de couvrir ses activités illégales pour lesquelles il a été épinglé que par envie de se racheter de ses anciens méfaits.

Voilà donc l’esthétique du film, sombre, anarchique malgré une apparente normalité et où tout n’est qu’une illusion pour le personnage comme le spectateur.

Mythologie grecque

La mythologie grecque est très présente dans le film à commencer par la présence de Morpheus. Morpheus est le nom latinisé du dieu grec Morphée. Ce dieu du sommeil est contrairement à Hypnos, un dieu des rêves, et notamment des rêves prophétiques. Le dieu Morphée endort les humains par le pavot, graine qui est réputée pour son usage médical en donnant la morphine, mais aussi…l’opium.

Morpheus dans le film, propose à Neo deux pilules, une rouge et une bleu, la rouge le réveillant de la matrice et la bleu le laissant endormi dans la « réalité » de ces machines. Par cette action, il incarne ce que le dieu grec était, un messager dans les rêves, qui apporte la prémonition (et donc l’éveil) ou le sommeil. À cela, nous pouvons ajouter que Morpheus, en qualité de dieu de l’éveil ici, voit l’arrivée de Neo comme l’élu.

Bien plus encore, le recours à l’Oracle dans le film, censé confirmer à Neo son destin. Il y avait diverses formes d’oracles en Grèce Antique, mais le recours le plus important de l’antiquité se faisait chez la Pythie, à l’oracle de Delphes, sanctuaire du dieu Apollon, encore présent aujourd’hui. Dans Matrix, cet oracle joué par l’actrice Gloria Foster, est assis sur un tabouret. Traditionnellement, les pythies sont représentées assises sur un tabouret, au-dessus d’un trou d’où sort de la fumée qu’elles inhalent et qui inspirent leur prédiction.

Il y a aussi le nom « Neo ». Le nom du héros vient du grec « néos » qui veut dire jeune, mais qui signifie aussi « nouveau ». En cela, et par son action dans le long-métrage, il représente une nouvelle ère, un renouveau, l’élu qui changera tout.

Jésus et la Matrice

Pendant le visionnage, il a été frappant de constater la similarité de l’histoire entre néo et Jésus en tant qu’élus, et messagers. Plusieurs petites références sont disséminées ça et là, par exemple, Choi, le client de Neo, l’appelle son « Personal Jesus » en référence à une chanson de Depeche Mode. Si en plus nous faisons attention aux paroles de celles-ci, cela donne : « ton propre Jésus personnel, quelqu’un qui écoute tes prières, quelqu’un qui en a quelque chose à faire, ton propre Jésus personnel, quelqu’un qui écoute tes prières, quelqu’un qui est là. Te sentant inconnu, et tout seul, chair et os à côté du téléphone, décroche le combiné et je ferai de toi un croyant. »

Ajoutons à cela le fait que Neo meurt à un moment du film face à l’agent Smith et qu’il ressuscite plus fort et éveillé que jamais, avec des pouvoirs exceptionnels. Il y a tellement d’analogies et de métaphores possibles. La seule ville résistante du monde chaotique s’appelle Sion, Neo et ses compagnons sont trahis par Cypher, comme Judas l’a fait.

Et que dire de Trinity ? son prénom se suffit à lui-même, elle est l’allégorie de Marie-Madeleine, qui, pour certains auraient été la compagne de Jésus.

Down the rabbit hole

Cette métaphore est l’une des plus importantes de Matrix.  Littéralement, cela veut dire « tomber dans le trou du lapin ». Ce lapin, est celui d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Lorsque Morpheus invite Neo dans le monde réel, il prépare Neo en lui disant premièrement de suivre le Lapin Blanc qui sera sur l’épaule de Dujour puis, qu’il va tomber dans le trou du lapin.

Cette expression anglaise a plusieurs significations : elle signifie d’abord qu’on va tomber dans quelque chose qui nous dépasse totalement, qui n’est pas du tout comme nous avions cru. Cela veut aussi dire s’investir dans quelque chose d’une manière si intense, jusqu’à ne plus avoir de vie sociale, et enfin, c’est une expression pour dire qu’on a été dans un trip après absorption de drogues (généralement hallucinogènes). Dans tous les cas, la Matrice dépasse totalement ce que Neo aurait pu imaginer, et son investissement dans la cause de Morpheus ne lui permet pas d’avoir un chemin de vie normal. Nous pouvons aussi nous demander si tout le film « Matrix » n’est pas la représentation d’un trip hallucinogène…

Les Wachowki et le cinéma Asiatique

Il est aussi clair que le cinéma asiatique a beaucoup inspiré les sœurs Wachowski. En attestent les diverses scènes de combat martiaux, plus présentes que celles d’armes à feu.

Pour les scènes de combats, les Wachowski ont fait appel à Woo Ping-Yuen qui a notamment travaillé sur Tigre et Dragon et Kill Bill. Les Sœurs Wachowski ont semble-t-il accepté toutes les requêtes du maître, dont : entraîner quatre mois les acteurs avant le début du tournage et avoir le contrôle total sur les scènes de combat et les cascades, ce que les réalisatrices ont accepté.

Mais il y aussi des références au cinéma d’animation, notamment Ghost in the Shell avec les graphismes verts en katakana inversés et les scènes d’action. Akira a aussi été une inspiration pour les scènes d’actions. On peut aussi supposer que beaucoup d’animes de l’époque de type « Mecha » (avec des robots) comme Evangelion ont pu inspirer, ne serait-ce que par l’univers cyberpunk et en cours de devenir apocalyptique. En effet, dans Evangelion, nous sommes dans un futur proche, où bien que le monde semble ordonné, il y a eu le premier impact, qui a détruit le monde et le combat se fait contre des créatures appelées « Anges » qui ont quelque chose d’indestructible, comme les sentinelles qui pourchassent inlassablement Neo. Néanmoins, cet aspect se fera plus prégnant dans le 3e volet durant l’attaque par les IA sur le bastion de Sion.

 

Matrix: L’histoire d’un coming-out transgenre?

Comme signifié dans l’introduction, Matrix est un film qui donne possibilité à plusieurs grilles de lecture. L’une d’elles connait un essor considérable actuellement car elle est intimement liée à l’histoire personnelle des réalisatrices Lana et Lilly Wachowski: Matrix est l’histoire d’un coming-out transgenre.

Lilly Wachowski dans une interview  à Netflix le confirme et affirme: « Je ne sais pas à quel point ma transidentité était présente dans mon inconscient lorsque nous écrivions le scénario […] mais Lana et moi existions dans un espace où les mots n’existaient pas, nous vivions dans un monde d’imagination. C’est pourquoi je me suis tournée vers la science-fiction et la fantaisie et pourquoi j’ai joué à Donjons et Dragons »

Le fait que Neo ait du mal à s’adapter à la société ou certaines répliques qui pointent le fait que Neo mènerait « une double-vie », l’arrivée de Morpheus qui serait une personne transgenre qui va conseiller Neo, Cypher qui serait la société violente et transphobe, l’agent Smith qui serait une personne transgenre qui se renie et qui n’arrive pas à sauter le pas et accepter ce qu’il est, sont de bons arguments à cette théorie. Et comme Lilly Wachowski le fait remarquer, vingt ans auparavant, le monde n’était pas encore ouvert à la transidentité ni à faire une place à la communauté. Cela reste un combat actuel car la communauté transgenre a un des taux de suicide les plus élevés au états-unis, avec 42% de femmes transgenres et 46% d’hommes transgenres ayant déjà tenté de se suicider.

Donc, qu’un univers aussi élaboré soit la métaphore d’une cause aussi importante depuis une vingtaine d’années est d’une importance capitale. Elle touche un public plus large et sûrement plus apte à comprendre un sujet dont on ne parlait pas à la fin du siècle dernier.

 

Conclusion

Nous avions encore beaucoup à dire sur le premier volet de Matrix. Nous pouvions parler des répliques de l’agent Smith, des tirades de Morpheus, de son style de réponse, de l’utilisation des chiffres , de la musique, des effets techniques. Nous aurions pu parler de la philosophie avec l’allégorie de la caverne de Platon. Nous aurions pu parler des faux raccords, des erreurs faites par les réalisatrices, détailler l’entrainement et l’apprentissage des acteurs à la maîtrise de l’univers. Malheureusement, il est impossible de citer toutes les théories et tous les aspects de ce long-métrage.

Matrix est une toile beaucoup trop bien tissée pour venir en défaire tous les noeuds. Et en cela, nous apprécions la complexité de l’oeuvre et nous encourageons fortement à sa découverte, car elle pousse à la réflexion comme dans un dialogue entre Neo et Morpheus où lorsque l’un pose une question, l’autre répond par une autre question pour creuser en profondeur un sujet.

Comme certains manga-kas, Lana et Lilly Wachowski en créant cette trilogie, ont créé un univers étendu et infini, à l’instar d’un Toriyama ou d’un Miura, elles ont créé l’oeuvre culte, qui écrit leur patronyme dans l’histoire du cinéma. Oeuvre de genre, ouverte, inclusive, avec des grilles de lectures diverses, elle est et restera l’exemple parfait de film intelligent qui s’inscrit dans un univers, inclut diverses références, sans que cela ne paraisse trop gratiné, ni iconoclaste.

Fiche technique

Réalisatrices: les wachowski
Scénaristes: les wachowski
Directeur de la photographie: Bill Pope
Musique:  Don Davis
Costumes : Kym Barrett
Durée: 136 minutes
Langues: Anglais
Année: 1999

 

 

Sources pour rédiger cet article:

Comment « Matrix » a fait passer la pilule du complotisme, William Audureau et Damien Leloup -Lemonde- ; cyberpunk –wikipedia– ; Morphée –wikipédia– ; pavot –wikipédia– ; Yuen Woo-ping –Wikipedia– ; Decoding the Transgender Matrix: The Matrix as a Transgender Coming Out Story – themarysue– ; Matrix –ImDb– ; Crédit image –ImDb– ; Interview de Lilly Wachowski par Netflix –allociné– ; down the rabbit hole –urban dictionnary–  ; pourquoi un tel taux de suicide chez les trans américains? –Slate-; personal jesus traduction – lacoccinelle

Stillwater, de Tom McCarthy : An American in Marseille

Metteur en scène, scénariste et comédien particulièrement versatile, Tom McCarthy ne change pas ses bonnes habitudes avec Stillwater. Projet étonnant à mi-chemin entre plusieurs genres, ce film coécrit par un tandem de scénaristes français et porté par l’interprétation épatante de Matt Damon, se plaît à tromper les attentes du spectateur. S’il n’est pas dépourvu de faiblesses, il prouve en tout cas que McCarthy, six ans après l’Oscar remporté avec Spotlight, ne s’est pas reposé sur ses lauriers. Une réinvention permanente en tout point louable. 

Si Stillwater est vaguement basé sur l’histoire réelle d’une étudiante américaine, Amanda Knox, condamnée pour meurtre et emprisonnée en Italie avant d’être acquittée après plusieurs années, le film n’est en aucun cas le récit d’une injustice. Si Allison Baker (Abigail Breslin), une jeune femme américaine, purge une peine de prison de neuf ans à l’étranger, elle n’est guère l’héroïne du film. C’est à son père, interprété par Matt Damon, qu’est consacré le récit dès les premiers plans. Bill est un roughneck de l’Oklahoma, colosse taciturne dont l’existence est rythmée par le travail manuel, les prières et les nuits passées dans le canapé. Autant dire que le personnage est parfaitement ancré dans son biotope naturel, dominé par des valeurs viriles. Première surprise : à peine est-il campé que le scénario le projette dans un environnement dans lequel il ne semble plus du tout à sa place. Bill s’envole en effet pour… Marseille afin de rendre visite à sa fille qui y est emprisonnée pour un crime qu’elle affirme ne pas avoir commis, le meurtre de sa colocataire et petite amie Lina. On comprend immédiatement qu’entre ces deux êtres, les relations ne sont pas évidentes. Bill, au passé hanté par des addictions, n’a jamais été un père idéal. C’est un éternel « foireux » aux yeux de sa fille, qui a perdu toute confiance en lui. Peu à l’aise dans l’art de la communication, bourru et maladroit dans ses relations, Bill n’est plus en mesure de réparer le passé, et semble s’être résigné à simplement l’assumer avec fatalisme.

Stillwater prend initialement la direction d’un thriller, Bill acceptant de transmettre un message d’Allison à son avocate afin d’éventuellement rouvrir son procès. Une nouvelle piste s’ouvre ; un garçon vivant dans les banlieues nord de Marseille est accusé par Allison d’être le vrai meurtrier. Bill n’a dès lors qu’une seule obsession : retrouver le garçon et prendre la justice à son compte. Cette voie se révèle cependant un leurre, car Tom McCarthy nous embarque dans une tout autre histoire. Bill ne parlant pas un mot de français, il cherche l’aide d’une actrice de théâtre, Virginie (Camille Cottin, surtout connue pour avoir joué dans la série Dix pour cent), et sa fille Maya (Lilou Siauvaud), qu’il a rencontrées par hasard et dont il se rapproche de plus en plus. Entouré d’un trio de femmes dans un pays où il est un étranger, Bill va être sérieusement bousculé dans ses convictions et sa manière d’appréhender les choses. En commençant par les sentiments, qui mettront du temps à réellement éclore chez ce solitaire, vis-à-vis d’une femme qui évolue dans un univers diamétralement opposé au sien (il n’a jamais mis les pieds au théâtre), mais aussi son enquête personnelle, qui se termine par un retour à la réalité lorsqu’il est pris à partie dans les « quartiers » de la cité phocéenne. Le motif même de cette enquête apparaît incertain : amour paternel, ou rédemption inespérée vis-à-vis d’une fille qu’il ne comprend plus ?

Il faut souligner la prestation de Matt Damon, impressionnant dans ce rôle d’inculte pétri de certitudes typiquement américaines, mais sincère et touchant. Il maintient toujours la bonne distance avec son personnage, évitant soigneusement la caricature malgré les « marqueurs » d’une certaine typologie (les prières, les armes à feu, l’accent marqué) et dévoilant un homme au bon fond mais marqué par les erreurs du passé. Contre toute attente, sa relation à l’écran avec Camille Cottin et Lilou Siauvaud est totalement crédible, donnant lieu à une situation finalement peu vue au cinéma (un Américain impliqué dans une relation sentimentale à Marseille), traitée avec finesse, humour et originalité, des qualités auxquelles les deux coscénaristes français (Thomas Bidegain et Noé Debré, deux fidèles collaborateurs de Jacques Audiard) ne sont pas étrangers.

Ce film déroutant contient beaucoup de bonnes choses et laisse une impression générale des plus séduisantes, mais il finit par pécher dans son envie de tromper régulièrement les attentes du spectateur. Entre intrigue criminelle, justice personnelle et drame relationnel, Tom McCarthy évite soigneusement de choisir, au point de nuire à l’impact du film dont seule la troisième voie est totalement aboutie. Les efforts de moins en moins maîtrisés de Bill et la question centrale de la culpabilité d’Allison sont rapidement expédiés dans le dernier quart d’heure, alors que s’abîme la belle (quoique improbable) histoire sentimentale de Bill au profit d’une rédemption tronquée. Allison finit par expliquer sa culpabilité par la filiation, dans un épilogue dont le déterminisme nous apparaît quelque peu frustrant, surtout au bout de 2h20 de métrage qui ont alimenté l’imagination. Allison est elle aussi une « foireuse », donc la digne fille de son père… Ce qui est supposé les rapprocher ? Si l’aboutissement de ces multiples pistes nourrit quelques réserves (cela peut-il être dû au scénario à six mains, exercice peu habituel pour le cinéaste américain ?), Stillwater confirme néanmoins l’audace et l’originalité de Tom McCarthy. Après le triomphe de l’enquête journalistique de Spotlight (2015), suivi d’un détour par le cinéma d’animation en 2020 (Timmy Failure: Mistakes Were Made ; McCarthy avait déjà cosigné le scénario de Up en 2009), le metteur en scène s’est attaqué à un genre hybride mais aussi à un cadre étranger. Le résultat est imparfait, mais nous préférons retenir les qualités du film : un scénario déroutant, des choix assumés, des personnages profonds, la belle lumière méridionale de Marseille et des comédiens épatants. 

Synopsis : Bill Baker est un homme taciturne qui a longtemps négligé sa famille. Il décide de faire le voyage de l’Oklahoma jusqu’à Marseille pour aller voir sa fille Allison, dont il n’a jamais été proche, mais qui est incarcérée pour un meurtre qu’elle affirme ne pas avoir commis. Quand Allison lui parle d’un nouvel indice susceptible de l’innocenter, Bill se retrouve confronté à la barrière de la langue et à un système judiciaire qu’il ne comprend pas. Avec l’aide de Virginie, une comédienne rencontrée par hasard, il se met en tête de s’occuper lui-même de l’affaire et de prouver l’innocence de sa fille…

Stillwater : Bande-annonce

Stillwater : Fiche technique

Réalisateur : Tom McCarthy
Scénario : Tom McCarthy, Marcus Hinchey, Thomas Bidegain et Noé Debré
Interprétation : Matt Damon (Bill Baker), Abigail Breslin (Allison Baker), Camille Cottin (Virginie), Lilou Siauvaud (Maya), Anne Le Ny (Leparq)
Photographie : Masanobu Takayanagi
Montage : Tom McArdle
Musique : Mychael Danna
Producteur(s) : Steve Golin, Tom McCarthy, Jonathan King et Liza Chasin
Société(s) de production : Participant, DreamWorks Pictures, Slow Pony, Anonymous Content, 3dot Productions et Supernatural Pictures
Durée : 140 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 22 septembre 2021
États-Unis – 2021

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3.5

Suprêmes d’Audrey Estrougo : le biopic qui claque sur les débuts du groupe NTM

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2.9

NTM est souvent associé aux seuls noms de JoeyStarr et Kool Shen, pourtant à l’origine, ils étaient 33 ! Suprêmes retranscrit cette fougue du groupe, l’esprit borderline du duo de rappeurs. Le tout est raconté avant la gloire ou du moins les premières grosses scènes. C’est au corps à corps que NTM se produit d’abord devant un public. Un biopic habité et punchy !

Du rap et de la rage

L’industrie de la musique aurait pu avaler ces deux-là, des potes qui se lancent dans le rap par défi, continuent parce que ça devient vital. Pourtant, Suprêmes raconte comment des rencontres déterminantes ont permis à NTM d’être plus que deux postes qui font du rap par défi, un soir, puis rentrent chez eux. Le biopic raconte donc bien cette ascension qui commence par pas mal de galères. Les premières galères, comme bien souvent, naissent du fait que personne, en 1983, ne les attend. Ils se lancent donc dans le vide avec leurs punchlines, leurs voix à caler sur des rythmiques créées par DJ S. Et ça marche car une énergie presque animale se dégage du duo de chanteurs sur scène. Une énergie incontrôlable qui est autant leur moteur que leur défaut. En effet, d’interminables scènes de disputes parsèment le film. NTM fait de la musique à 33, tout le monde fait partie des premiers déplacements. De quoi retourner un monde de la musique très codifié et trop sage. Toute cette énergie est au service du film, qui tente, tout en parlant du groupe, de parler d’une époque. Une époque où la fracture entre les banlieues et le reste du monde se fait sentir, où la violence grimpe. Il y a un cri, et c’est vers NTM que les médias se tournent pour l’entendre. Quitte à se faire jeter. Cela se traduit dans une scène mythique du film où une jeune journaliste compte interviewer  NTM à propos des émeutes à Vaulx-en-Velin. Elle se fait recevoir, le groupe refusant d’être catalogué comme la voix d’une génération. Pourtant, leur groupe traversera les années 80 et 90 avec une énergie jamais consommée. Et se voudra le « haut parleur » de cette génération justement, comme leurs textes le clament.

L’entrée fracassante de NTM, une société bouleversée …

Le film a l’énergie des débuts, des galères donc. Mais c’est avant tout une histoire de musique. Il est ainsi traversé par des lives parfois difficiles à mener à terme, soit des scènes d’affrontement ou des refus catégoriques qui se transforment en concerts clandestins. Il y a aussi la personnalité des protagonistes et particulièrement de JoeyStarr qui est parfois un frein à une pleine expansion. Le film jongle sans cesse entre des états de fébrilité très forte et un apaisement passager. Même signer un contrat devient ici un moment de tension joyeuse. Avec le choix de deux managers (Franck Chevalier et Sébastien Farran interprétés par les superbes César Chouraqui et Félix Lefebvre) très éloignés de leur univers, mais qui y croient à fond, le jeu des contrastes bat son plein. Le film est pétri de ces contrastes, voire de ces contradictions qui ont pu faire les gros titres concernant NTM. Plus discret concernant Kool Shen (qui l’est aussi dans la vie), le film est plus prolixe quant à l’histoire familiale malmenée de JoeyStarr. Le personnage est en perpétuelle quête du père, dans une perte des repères qui semble impossible à combler. A ce jeu-là Théo Christine (déjà très bon dans Skam) est impeccable, l’acteur étant souvent d’une fragilité extrême, d’une grande délicatesse aussi, avant de se transformer en une bête de scène incontrôlable avec des clashs mémorables. Sandor Funtek (repéré très tôt dans le magnifique Mourir d’aimer) complète le duo d’une très belle manière, plus en retrait dans la vie, mais parfait quand il s’agit d’exploser sa rage sur scène. C’est de ce duo surtout qu’il est question, le groupe étant un arrière plan joyeux et parfois un peu encombrant. Le film est tourné souvent de nuit dans de grands plans larges, les plans resserrés étant réservés à la scène, sublimés par une lumière légèrement bleutée. Tout semble se faire en silence, en catimini alors que tout explose sans cesse à la face du monde.

… mais incapable de changer 

Ce qui fait la force de Suprêmes, c’est qu’ Audrey Estrougo montre comment NTM s’est retrouvé malgré lui, ou plutôt par des choix musicaux, inévitablement entremêlé à la société. Une société qui voulait changer, mais ne faisait que sombrer comme l’a montré La Haine à la même époque. « Les NTM, c’était un coup de poing dans le monde musical français. Certes, le rap venait des États-Unis, mais dans les textes, il y avait déjà une conscience de ce qui devait changer. Ils avaient leur identité et ne s’en excusaient surtout pas… » expliquait  Sébastien Farran à Libération en 2007. C’est exactement cela que Suprêmes raconte avec une vraie fougue, et souvent une grande délicatesse, qui écoute vraiment ses personnages, les regarde grandir, se planter. Et qui surtout nous fait constater à quel point, à l’aube de l’an 2000, toute cette rage s’est fracassée contre une réalité bien triste : rien n’avait vraiment changé 17 ans plus tard. Reste des textes marquants et cette image de deux gars qui veulent y croire et se donnent du courage avant de monter sur scène ; l’un espérant tenir debout, l’autre comptant le nombre de spectateurs dans la salle. Premier gros concert pour NTM et pour Audrey Estrougo, la fin de son récit. C’est de cette frustration qu’elle joue jusqu’à la dernière seconde avant, encore, de balancer du gros son pour son générique. Depuis, on cherche désespérément à retrouver cette rage authentique, que le film retranscrit à merveille. Même s’il demeure un poil trop sage. Il aurait pu en effet être sans concession comme l’était NTM, le récit demeurant assez classique dans la manière de présenter les évènements. C’est ailleurs qu’il puise sa force dans sa manière de filmer les concerts au plus près des protagonistes, dans sa façon d’être dans l’affrontement permanent et de sublimer la force du collectif face à un individu toujours trop perdu en lui-même pour briller seul. En effet, la réalisatrice montre un concert qui vire presque au fiasco où JoeyStarr se retrouve seul sur scène, empêtré comme l’Albatros de Baudelaire. La caméra n’entre dans l’arène qu’au moment où les deux rappeurs sont réunis et jouent de nouveau au corps à corps leur vie sur scène.

Suprêmes : Bande annonce

Suprêmes : Fiche technique

Synopsis :  1989. Dans les cités déshéritées du 93, une bande de copains trouve un moyen d’expression grâce au mouvement hip-hop tout juste arrivé en France. Après la danse et le graff, JoeyStarr et Kool Shen se mettent à écrire des textes de rap imprégnés par la colère qui couve dans les banlieues. Leurs rythmes enfiévrés et leurs textes révoltés ne tardent pas à galvaniser les foules et … à se heurter aux autorités. Mais peu importe, le Suprême NTM est né et avec lui le rap français fait des débuts fracassants !

Réalisation : Audrey Estrougo
Scénario : Audrey Estrougo, Marcia Romano, avec la collaboration de JoeyStarr, Kool Shen, DJ S
Interprètes : Théo Christine, Sandor Funtek, Felix Lefebvre, César Chouraqui François Neycken, Chloé Lecerf
Photographie : Eric Dumont
Montage : Sophine Reine
Producteurs : Philip Boëffard, Christophe Rossignon,  Eve François Machuel, Pierre Guyard
Sociétés de production :  Nord-Ouest Films, France 2 Cinéma, Artémis Productions
Distributeur :Sony Pictures Releasing France
Date de sortie : 24 novembre 2021
Genre : Biopic
Durée : 112 minutes

France – 2020

Les Intranquilles de Joachim Lafosse : une chronique familiale intense et pleine de vérité

Les Intranquilles de Joachim Lafosse est un film faussement linéaire et convenu, et porte au contraire la marque de fabrique du cinéaste qui sait nager dans les eaux troubles, joliment, intensément.

 

Synopsis des Intranquilles :  Leila et Damien s’aiment profondément. Malgré sa fragilité, il tente de poursuivre sa vie avec elle sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire.

 

Une vie volée

 Les Intranquilles, c’est la famille du cinéaste Joachim Lafosse. La fiction s’appuie sur le vécu de son enfance. Tout comme Viggo Mortensen avec son récent Falling, Lafosse pose sa caméra à hauteur d’enfant, à hauteur de souvenir d’enfant. En effet, Amine (Gabriel Merz Chammah, une révélation), sept ans, est peut-être l’intranquille principal.

Intranquille, nous dit le Larousse, c’est être inquiet, et/ou insatisfait. Inquiet, Amine l’est. Damien (Damien Bonnard), son père, est bipolaire : on ne dévoile rien en disant cela, car on s’aperçoit dès la première séquence de son agitation mêlée d’imprudence.

Damien est un artiste peintre plutôt prospère, vivant dans une belle maison à la campagne avec Leïla (Leïla Bekhti), une femme ébéniste, dynamique, et surtout aimante, et avec son petit Amine. Un bonheur tout relatif, puisque Damien est sujet à de crises qui l’épuisent autant qu’elles épuisent sa famille, complétée d’un père (Patrick Descamps), lui aussi dépassé par les évènements.

Le film doit beaucoup aux acteurs, et en particulier à Damien Bonnard qui est positivement hallucinant dans son rôle : la sorte de folie qui traverse son regard quand en pleine nuit, il peint ou répare des vélos est plus que réaliste, ses déplacements dans l’espace sont menaçants. La caméra de Jean-François Hensgens n’est certes pas en reste, virevoltant follement autour de lui, au diapason avec son sujet. Ainsi, les séquences où il peint, plutôt longues,  au lieu de lasser, en deviennent fascinantes, tant une énergie malsaine se dégage du personnage . Damien Bonnard, mis enfin à la lumière par Guiraudie et son Rester Vertical, est un acteur singulier, extrêmement exigeant pour sa carrière, et totalement engagé dans chacun de ses rôles très divers.

Les Intranquilles met aussi en exergue les dommages collatéraux des troubles psychiques de Damien sur son entourage. Tout d’abord sur sa femme Leïla, en permanence aux aguets au regard des imprévisibilités de son mari. La direction d’acteurs de Lafosse est de qualité ; la manière de parler, de bouger, de regarder de Leïla, traduit parfaitement son inquiétude, mais également l’amour qu’elle a pour Damien, un amour qui se fracasse bien souvent contre un mur d’impuissance. Ici aussi, le jeu est total, et Leïla Bekhti prouve une fois de plus son essentialité dans le paysage cinématographique français.

Mais les conséquences les plus lourdes sont celles subies par le petit Amine, interprété avec beaucoup de rigueur par le jeune Gabriel Merz Chammah, écartelé entre l’amour, la honte, la peur, et toutes sortes de sentiments que la condition de son père provoque en lui. Paradoxalement adoré par ses parents, mais évoluant dans un environnement quasi-permanent de danger diffus, Amine focalise l’attention et la tension familiales, en étant souvent l’enjeu de beaucoup de situations difficiles qui y ont lieu.

Vu comme cela, le film paraît programmatique, voire convenu. Mais le cinéaste Joachim Lafosse est trop aguerri aux situations en faux semblants pour cela. Dans son cinéma, les familles sont dysfonctionnelles sous des dehors bourgeois lisses (Elève libre, Nue Propriété, l’Economie du couple, pour ne citer qu’eux). C’est dans les petits détails de sa réalisation qu’on trouve le piquant de son œuvre, et Les Intranquilles n’est pas différent. Même si le film est le plus réaliste de tout son travail de par sa nature autobiographique, il n’est pas sans aspérités, et donne un point de vue singulier de ce mal qui touche beaucoup de familles, une démarche proche de celle qu’on a vue récemment chez Florian Zeller pour son The Father.

Les intranquilles– Bande annonce

 

 

 

Les intranquilles – Fiche technique

 

Réalisateur : Joachim Lafosse
Scénario : Joachim Lafosse, Lou Du Pontavice, Juliette Goudot, Pablo Guarise, Chloé Leonil, Anne-Lise Morin, François Pirot
Interprétation : Leïla  (Leïla), Damien Bonnard (Damien), Gabriel Merz Chammah (Amine), Patrick Descamps (Patrick, le père de Damien), Jules Waringo (Jérôme), Alexandre Gavras (Serge, le galeriste)
Photographie : Jean-François Hensgens
Montage : Marie-Hélène Dozo
Musique : Ólafur Arnalds, Antoine Bodson
Producteurs: Alexandre Gavras, Anton Iffland Stettner, Eva Kuperman
Maisons de Production : Stenola Productions, KG Productions, Samsa Film, Prime Time
Distribution (France) : Les films du Losange
Durée : 117 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  29 Septembre 2021
Belgium·France·Luxembourg – 2019

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« La Liberté ou rien » : sur la pensée d’Emma Goldman

Avec La Liberté ou rien, les éditions Lux nous proposent de nous replonger dans la pensée d’une intellectuelle et anarchiste russe passée à la postérité, Emma Goldman. Durant sa vie, cette activiste politique libertaire s’est opposée au capitalisme, au mariage, aux inégalités, à la prison, au puritanisme, au militarisme, à l’Église, mais aussi aux dérives du communisme.

« L’institution du mariage fait de la femme un parasite, une subalterne. Elle la rend inapte à la lutte pour la vie, anesthésie sa conscience sociale, paralyse son imagination, puis lui impose sa bienveillante protection qui n’est en réalité qu’un piège, un simulacre de caractère humain. » Aux yeux d’Emma Goldman, le mariage, fruit d’une tradition sociale et religieuse, constitue un échec sur toute la ligne : il enfermerait les femmes dans un foyer-prison, les cantonnerait à la servitude, se montrerait le plus souvent étranger à tout amour. Pis, il s’apparenterait à un contrat en vertu duquel la femme renonce à son indépendance et ses aspirations, et consent à s’offrir à son époux, en échange d’une protection financière. L’intellectuelle russe s’intéressait de près à la société dans son ensemble : un jugement tout aussi radical se porte ainsi sur le puritanisme (hypocrisie empêchant les individus de s’épanouir) ou sur le capitalisme (aliénant les travailleurs tout en peinant à assouvir leurs besoins les plus élémentaires). Retenons cette citation : « L’obscurantisme et la médiocrité dictent notre conduite, refoulent l’expression naturelle de nos sentiments et étouffent nos instincts les plus nobles. Le puritanisme du XXe siècle n’est pas moins l’ennemi de la liberté et de la beauté que lorsqu’il a touché terre à Plymouth Rock. Il réprime nos sentiments les plus profonds comme s’ils étaient répugnants et honteux. Ignorant totalement le véritable rôle des émotions humaines, il est lui-même l’artisan des vices les plus innommables. »

La Liberté ou rien est un formidable recueil pour qui entend s’éveiller à la pensée d’Emma Goldman. Préfacé par Francis Dupuis-Déri, l’ouvrage comporte une introduction générale résumant très clairement le parcours et les positions de l’intellectuelle, avant d’offrir au lecteur une quinzaine de ses textes. Elle y pourfend l’Amérique capitaliste et puritaine, défend le syndicalisme à la française, regrette le patriotisme idiot et le militarisme mortifère, mais surtout s’éprend de liberté page après page. À ses yeux, la Prohibition est « une farce monumentale » et l’armée « le déclin de la liberté et le pourrissement de tout ce qu’il y a de mieux dans [son] pays ». Dans un texte consacré à l’anarchisme, la libertaire Emma Goldman écrit ces phrases édifiantes : « La loi naturelle est cette part de l’homme qui s’affirme librement et spontanément, sans contrainte extérieure, en harmonie avec les besoins de la nature. Par exemple, la nécessité de se nourrir, le plaisir sexuel, le besoin de lumière, d’air, d’exercice physique sont des lois naturelles. Mais leur expression ne nécessite ni machine gouvernementale, ni trique, ni fusil, ni menottes, ni prison. Obéir à de telles lois – à supposer qu’il s’agisse d’obéissance – ne requiert que spontanéité et que l’occasion se présente. Le terrible arsenal de force, de violence et de coercition grâce auquel les gouvernements assurent leur pérennité prouve amplement que leur maintien au pouvoir ne résulte en rien de ces facteurs harmonieux. »

Si elle a formulé des prémonitions justes sur la prostitution ou l’évolution des mariages (qui aboutissent de plus en plus à des divorces), si elle a su défendre les femmes libres devant ceux qui les qualifiaient avec mépris de George Sand, Emma Goldman a également exprimé des positions plus discutables, que le recul historique nous oblige à mentionner. Sur le droit de vote des femmes, elle se montre des plus sceptiques. « On peut dire que, connaissant ses terribles redevances à l’égard de l’Église, de l’État et du foyer conjugal, la femme réclame le suffrage pour se libérer. Cela peut être vrai pour quelques-unes d’entre elles, mais la majorité des suffragistes rejettent totalement un tel blasphème. Elles insistent au contraire sur le fait que le suffrage fera d’elles de meilleures chrétiennes et de meilleures gardiennes du foyer, des citoyennes à part entière. Le suffrage n’est ainsi qu’un moyen de renforcer l’omnipotence des dieux que les femmes servent depuis la nuit des temps. » Sur les Juifs, elle tient des propos essentialisants, en évoquant notamment une prétendue « psychologie juive ». De pareilles réserves peuvent apparaître çà et là, mais ne doivent pas masquer l’essentiel : Emma Goldman voyait avec lucidité toutes les manifestations d’une société malade. Marquée par l’affaire Alexandre Berkman-Henry Clay Frick, elle se disait horrifiée par l’exploitation éhontée des travailleurs, lesquels vivaient le plus souvent dans le dénuement. Elle se battait pour que chacun puisse se réaliser et s’épanouir, ne marginalisant personne, ni l’homosexuel, ni le libertin, ni la prostituée. Francis Dupuis-Déri rappelle d’ailleurs dans sa préface qu’Emma Goldman œuvra comme infirmière auprès de prostituées à New York.

Anticléricale, non conformiste, aussi attachée à la liberté amoureuse qu’opposée au gouvernement (décrit comme spoliateur, liberticide ou encore belliqueux), Emma Goldman était intellectuellement proche de Pierre Kropotkine, Alexander Berkman ou encore Michel Bakounine. Elle a tôt critiqué la dictature bolchévique, mais a continué à défendre le syndicalisme révolutionnaire et les coopératives de travailleurs. Par la vision lucide et transversale qu’elle a portée sur son époque,
Emma Goldman mérite certainement, pour citer Francis Dupuis-Déri, « de siéger au panthéon des anarchistes célèbres ». Ce livre permettra en tout cas à chacun d’en juger.

La Liberté ou rien, Emma Goldman et Francis Dupuis-Déri (préface)
Lux, octobre 2021, 366 pages

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