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« Dark Vador, à feu et à sang » : exégèse d’un personnage mythique

Avec Dark Vador, à feu et à sang, Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic enrichissent la collection « La Fabrique des héros » des Impressions Nouvelles. Ils livrent une analyse panoptique consacrée au personnage le plus emblématique de la saga Star Wars, en se reposant surtout sur la triple trilogie, mais aussi, dans une moindre mesure, sur ses multiples extensions.

Les perceptions liées au personnage de Dark Vador se réduisent souvent à quelques traits constitutifs : le rôle de grand méchant, l’hybridation entre la chair et la technologie, des apparitions iconiques ou le fameux « Je suis ton père… ». La première chose à retenir de Dark Vador, à feu et à sang est la dimension matricielle et ambivalente du personnage, qui invite à dépasser une grille de lecture spontanée mais insatisfaisante.

Anakin Skywalker/Dark Vador plane comme une ombre sur toute la saga. Surtout, comme l’expliquent très bien Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic, il se caractérise par une formation tardive et contrariée, une incapacité à dialoguer, une histoire d’amour avortée ou encore l’usage immodéré de la force (la diplomatie et le dialogue lui apparaissent comme superfétatoires). Décrit par les auteurs comme un hyper-combattant, une hyper-machine et un hyper-méchant pourvu d’une hyper-théâtralité, Vador voit se porter sur lui tous les superlatifs. Et pour cause : ses apparitions s’accompagnent d’un apparat musical et pyrotechnique mémorable, tandis que sa dichotomie humain/robot semble se répercuter sur toute la saga.

Les auteurs se montrent généreux dans leur radiographie de Dark Vador et, par extension, de Star Wars. Ils reviennent tour à tour sur les rimes visuelles de la saga (les amputations, par exemple), les allusions sexuelles (l’impuissance, les sabres en représentations phalliques), le sound design, le renouvellement du mythe de Prométhée (ou de Frankenstein), la Force comme seule figure tutélaire, la préfiguration d’un futur cybernétique (Anakin répare des choses, devient pilote, etc.), les rapports complexes et changeants avec Luke ou Obi-Wan. L’analyse se porte aussi sur des aspects visuels tels que les couleurs : « Les épisodes IV, V et VI, sans surprise, jouent la carte du contraste franc, opposant aux couleurs froides de l’Empire (le noir métallique de l’armure de Vador ou des TIE Fighter, le blanc luisant des armures des Stormtroopers, le gris terne des bases militaires et des Destroyers) les tonalités plus naturelles et organiques, à défaut d’être toujours chaleureuses, des paysages associés aux aventures des Rebelles (à commencer par les dégradés beiges des déserts de Tatooine, les marécages verdâtres de Dagobah, les ciels azurés de Bespin, ou les forêts émeraudes d’Endor). »

Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic s’intéressent aussi aux familles dysfonctionnelles qui irriguent la saga Star Wars. « L’héritage du sang et les liens familiaux sont au cœur de la triple trilogie. À aucun moment cependant, le modèle standard familial du couple avec enfant(s) n’est représenté. Shmi n’a pas de mari pour concevoir Anakin. Anakin et Padmé sont en couple mais doivent se cacher ; quand leurs enfants naissent, l’un ne les découvre que dix-neuf ans plus tard et l’autre meurt en couches. Leia forme un couple avec Han Solo, mais outre les jeux de drague auxquels ils se livrent dans les épisodes IV, V et VI, on ne sait rien de la manière dont ils ont vécu ensemble et dont ils ont élevé Ben. » Ces cellules familiales ébréchées expliquent pour partie ce qui fait l’étoffe de Dark Vador : les douleurs (intérieures et physiques), la solitude, l’incommunicabilité, les filiations contrariées, une humanité diminuée… Dark Vador, à feu et à sang donne du relief à la psychologie du personnage, qu’il fait en outre entrer en résonance avec la mise en scène ou les motifs des différents films.

S’appuyant surtout sur la saga initiée par George Lucas, mais s’autorisant aussi, par exemple, des détours par la bande dessinée, l’opuscule de Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic n’est pas seulement destiné aux aficionados de Star Wars. Qu’il s’agisse de construction dramatique, d’auto-citations ou de récurrences formelles, l’ouvrage témoigne amplement de la manière dont un personnage peut devenir programmatique et influencer durablement une œuvre, fût-elle plurielle, étendue et trans-médiatique.

Dark Vador, à feu et à sang, Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic
Les Impressions Nouvelles, octobre 2021, 144 pages

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4

« #J’accuse » : l’affaire Dreyfus portée en bande dessinée

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Dans #J’accuse, publié aux éditions Delcourt, Jean Dytar livre en hachures et noir et blanc une affaire Dreyfus perçue à partir de sources diverses (coupures de presse, témoignages, extraits littéraires…) et volontairement remplie d’anachronismes (certaines citations deviennent par exemple des tweets qu’on like ou partage et auxquels réagissent des tierces personnes).

En janvier 1898, l’écrivain Émile Zola publie en première page du quotidien parisien L’Aurore une lettre ouverte adressée au président de la République Félix Faure et intitulée « J’accuse ». Quatre années après la condamnation polémique du capitaine Alfred Dreyfus pour avoir prétendument livré aux Allemands des documents secrets, l’affaire continue de faire grand bruit et de diviser la France. L’auteur français, passé à la postérité pour des œuvres telles que L’Assommoir ou Germinal, y écrit notamment ceci : « Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur coeur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démesurée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide! On nous avait parlé de quatorze chefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que les experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. »

Il faudra attendre 1906, soit douze longues années, avant que le capitaine Dreyfus ne soit enfin innocenté. Durant cette période, l’affaire a régulièrement fait les gros titres des journaux, opposant dreyfusards et antidreyfusards avec un systématisme, une obstination et des passions rarement réitérés depuis. Le #J’accuse de Jean Dytar, présenté dans un somptueux coffret aux dimensions de 21 x 27 x 4,3 cm, invite le lecteur à se replonger au cœur d’une affaire symptomatique de son temps. S’appuyant sur des extraits de journaux ou de livres, des citations et des témoignages, cet album entièrement conçu en noir et blanc prend le pouls de la France de la fin des années 1890 et du début des années 1900, une époque où l’antisémitisme avait le vent en poupe (voir Édouard Drumont et son journal La Libre Parole qui claironnaient « La France aux Français ! »). Le contexte est évidemment primordial pour qui entend appréhender avec justesse les tenants et aboutissants de la condamnation d’Alfred Dreyfus. Jean Dytar l’a compris et il s’emploie à donner la parole à chaque camp tout en radiographiant sans ambages les antagonismes liés à l’affaire. C’est ainsi que l’on lira successivement Mathieu Dreyfus, le commandant Forzinetti, Georges Clemenceau, Émile Zola, Bernard Lazare, Gaston Méry, Édouard Drumont, Henri Rochefort ou encore Auguste Scheurer-Kestner. On assistera aux débats par journaux interposés, à une intelligentsia divisée, aux tribunaux encerclés de badauds antisémites…. Au bout du compte, l’erreur judiciaire apparaît doublée d’un complot politico-militaire. Les tenants de la raison se sont opposés aux auxiliaires de la passion (souvent antisémite).

Le cas Dreyfus entre étonnamment en résonance avec l’ère contemporaine. La désinformation, l’appel au pathos plutôt qu’au logos, le racisme, la désignation de bouc émissaire, les manipulations de l’opinion publique n’ont pas disparu plus d’un siècle plus tard. Au contraire, la caverne platonicienne – selon laquelle les individus sont guidés par des ombres et des échos – semble désormais en prise directe avec des réseaux sociaux de plus en plus populaires et utilisés à des fins d’information. Cet état de fait n’est pas étranger à la volonté de Jean Dytar de décliner l’affaire Dreyfus sous forme de bande dessinée. Assimilé à la « haute juiverie », reconnu coupable de haute trahison en l’absence de preuves concluantes, réhabilité très tardivement, après que ses appuis ont été traînés dans la boue (ou au tribunal), Alfred Dreyfus a été la victime expiatoire d’un système corrompu, ébranlé par les prénotions, incapable de mener à bien les missions qui lui incombent. #J’accuse en atteste amplement, dans une démonstration étayée, très documentée, qui dépasse de loin son seul intérêt historique et didactique.

#J’accuse, Jean Dytar
Delcourt/Mirages, septembre 2021, 312 pages

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4.5

First Cow de Kelly Reichardt : Le détournement du genre

First Cow de Kelly Reichardt représente une facette de plus dans l’œuvre versatile et magistrale de la cinéaste. Adapté du roman de son co-scénariste Jon Raymond, le film aborde les thèmes récurrents de son cinéma, et sa passion inassouvie pour l’Amérique.

Synopsis de First Cow :  Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise. Rêvant tous deux d’une vie meilleure, ils montent un modeste commerce de beignets qui ne tarde pas à faire fureur auprès des pionniers de l’Ouest, en proie au mal du pays. Le succès de leur recette tient à un ingrédient secret : le lait qu’ils tirent clandestinement chaque nuit de la première vache introduite en Amérique, propriété exclusive d’un notable des environs.

 

The Oregon Trail

First Cow de l’américaine Kelly Reichardt est déjà son septième long métrage. Malgré une reconnaissance critique et festivalière établie, la cinéaste reste cependant plutôt méconnue du grand public.

Comme tous ses autres films, First Cow est une histoire profondément américaine. Même si le film, qui épouse les contours d’un western,  raconte essentiellement l’amitié entre deux protagonistes, Otis “Cookie” Figowitz (John Magaro) et King-Lu (Orion Lee), un thème pourtant très universel, il est ancré dans la terre américaine, dans ses forêts , sur ses grands fleuves, avec sa faune et sa flore, et avec son histoire et ses habitants.

First Cow commence avec une séquence révélant petit à petit les squelettes de deux hommes allongés côte à côte, découverts par une femme promenant de nos jours son chien le long du fleuve Columbia, dans l’Oregon. Une scène familière dans l’œuvre de la cinéaste, vue dans Wendy et Lucy, vue dans Certaines femmes… La solitude de l’homme ou de la femme, la proximité avec l’animal, ces thèmes qui lui sont chers et qu’elle traite toujours d’une manière si précise.

Puis, on fait un retour dans le temps au début du 19e s., et on rencontre Cookie sur ce même lieu, en train de cueillir des champignons pour le repas des trappeurs pour qui il travaille, une bande d’affreux violents qui font commerce de peaux de castor. Cookie est aux antipodes de leur brutalité : il semble presque féérique, un elfe des bois. S’enfonçant dans la forêt, il tombe sur un homme nu, King-Lu, un chinois qui se dit en fuite devant des malfrats russes. Cookie l’aide en le cachant parmi les affaires des trappeurs. A la fin du contrat de Cookie avec les trappeurs, King-Lu et lui finissent par se retrouver au saloon du fort voisin, et débutent ainsi une des plus belles histoires d’amitié au cinéma.

King Lu n’est pas en reste en terme d’onirisme éthéré, même s’il reste le plus pragmatique des deux, le plus aventurier des deux. Le très beau film de Reichardt dessine cette amitié dans une ambiance idyllique, et non dénuée de petites facéties, qui n’est pas le registre habituel de la cinéaste. Mais elle n’oublie jamais d’évoquer ses inquiétudes habituelles quant au sort des laissés-pour-compte de l’Amérique. Elle n’oublie jamais de rappeler à quel point le capitalisme est dans les veines de l’Amérique, puisque sous l’impulsion de King-Lu, les deux amis vont s’enrichir assez vite avec les beignets que Cookie confectionne avec du lait volé à la vache du chef de poste interprété par Toby Jones. Cette vache est la fameuse « first cow » du titre, puisqu’elle est la première du territoire. Le vol, l’enrichissement, les conséquences inévitables, tout est raconté de manière exquise dans ce western exacerbé, ainsi que le détail de la vie quotidienne de tous ces pionniers de l’Amérique en devenir, que l’arrivée de la vache rapproche davantage à l’Europe perdue. 

Kelly Reichardt semble emportée dans le tourbillon de ses propres rêveries. Le chef de poste pourrait avoir une indienne comme épouse, King-Lu pourrait ne subir aucune ségrégation raciale, les deux hommes pourraient être plus que des amis. Toutes les portes et tous les possibles sont ouverts, et on se met à rêver avec elles d’une Amérique idéalisée, tout en sachant pertinemment que ce n’est qu’un rêve ; que l’Amérique, ce sont aussi les trappeurs avides et violents, les chefs de poste corrompus et leurs hommes opportunistes et jaloux. La force de son cinéma est là, dans sa capacité à montrer le pire et le meilleur dans un même mouvement. Dans Wendy et Lucy par exemple, les figures d’un agent de sécurité bienveillant et d’un jeune employé un peu trop zélé et déjà pétri de law and order gravitent autour du beau personnage de Michelle Williams. Dans First Cow, ces deux figures dichotomiques cohabitent de la même manière.

First Cow est sans aucun doute le plus beau film de Reichardt, tourné dans un format 1.37 : 1 déjà vu chez la cinéaste (La dernière piste), ou encore chez Andrea Arnold (Les Hauts de Hurlevent) ou Pablo Berger (Blancanieves). Ce format répond à son désir de mettre en avant les personnages, cantonner les paysages immenses de l’Amérique pour lui préférer des arrière-plans de boue quotidienne. Un film qui nous restera longtemps après l’avoir vu…

 

First Cow– Bande annonce

 

 

 

First Cow – Fiche technique

 

Titre original : First Cow
Réalisatrice : Kelly Reichardt
Scénario : Jonathan Raymond & Kelly Reichardt
Interprétation :  Alia Shawkat (la promeneuse au chien), John Magaro      (Cookie), Orion Lee (King-Lu), Evie (la vache), Ewen Bremner (Lloyd), Jared Kasowski (Thomas), Toby Jones (Chief Factor, le chef de poste), Lily Gladstone (la femme du chef)
Photographie : Christopher Blauvelt
Montage : Kelly Reichardt
Musique : William Tyler
Producteurs: Neil Kopp, Vincent Savino, Anish Savjani
Maisons de Production : A24, IAC Films, Film Science
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 122 min.
Genre : Drame, Western
Date de sortie :  20 Octobre 2021
France– 2019

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4.5

Le Flou : Vitesse, Mémoire, Disparition – Une Poétique de l’Instabilité Visuelle

Le flou n’est pas une erreur de mise au point, un ratage technique qu’il faudrait corriger par un réglage plus précis de l’appareil ou un geste plus assuré du pinceau. Il est bien davantage : une manière délibérée de faire vaciller l’image, de la rendre fondamentalement instable, de la soustraire à l’emprise rassurante de la précision totale. Le flou introduit simultanément une vitesse qui échappe à la capture, une mémoire qui refuse de se fixer, une disparition qui travaille l’image de l’intérieur. Il transforme radicalement le statut même de l’image : celle-ci cesse d’être un arrêt définitif, un instant figé pour l’éternité, pour devenir un passage, un transit, un moment de bascule entre présence et absence. Dans un monde obsédé par la haute définition, par la netteté absolue, par la résolution maximale qui promet de tout voir, de tout saisir, de tout maîtriser, le flou apparaît comme une résistance esthétique et philosophique. Il réintroduit l’incertitude, l’ambiguïté, la zone d’ombre où le regard doit s’aventurer sans garantie. Il rappelle que voir, ce n’est jamais simplement enregistrer des données visuelles avec la précision d’un scanner, mais toujours interpréter, compléter, imaginer ce qui se dérobe. Le flou est la vérité profonde de toute image vivante : une oscillation permanente entre apparition et dissolution, entre présence affirmée et évanescence imminente.

Le Flou comme Vitesse : L’Image qui Échappe à la Capture, le Mouvement Rendu Visible

Lorsque le sujet se déplace trop rapidement pour que l’obturateur ou le regard puissent le fixer avec netteté, lorsque la vitesse excède la capacité technique de l’appareil à immobiliser l’instant, l’image ne parvient plus à le saisir dans sa totalité définie. Le flou devient alors la trace tangible d’un mouvement, l’empreinte visuelle laissée par une vitesse qui refuse de se laisser arrêter. L’image photographique ou picturale cesse d’être un arrêt absolu du temps, une suspension miraculeuse qui transformerait le flux en statue ; elle devient au contraire un glissement continu, une trajectoire visible, un enregistrement du passage plutôt que de la présence. Ce flou cinétique ne représente pas l’échec de la capture : il est la seule manière honnête de traduire visuellement ce qu’est le mouvement réel – non pas une succession d’instants fixes qu’on pourrait isoler et figer, mais un flux continu où chaque position se fond dans la suivante sans rupture. Dans les photographies de sport ou de danse, dans les images de foules en déplacement, dans les paysages vus depuis un train lancé à pleine vitesse, le flou restitue cette vérité fondamentale du mouvement : il est transition permanente, énergie en cours, processus qui ne se laisse jamais réduire à un état stable.

Le Flou de Mouvement : Une Trajectoire Visible, un Élan Capturé dans sa Continuité

Le flou de mouvement n’efface pas le sujet en mouvement ; il le prolonge au contraire dans l’espace et dans le temps de l’image. Au lieu de le réduire à une position unique arbitrairement choisie dans le flux continu de son déplacement, il montre la trajectoire entière, l’élan dynamique qui le porte, la direction vectorielle de son mouvement. Le sujet filmé ou peint en mouvement rapide devient une ligne étirée, une vibration visible, une impulsion énergétique qui traverse le cadre plutôt qu’un objet statique qui l’occupe. Les photographies futuristes d’Anton Giulio Bragaglia (Photodynamisme futuriste, 1911) capturent précisément cette dimension : un marcheur devient une série de silhouettes superposées qui dessinent l’arc de son pas, un violoniste se dédouble en fantômes multiples qui révèlent le mouvement du bras sur l’instrument. Le flou cinétique transforme le corps en événement plutôt qu’en chose, en processus plutôt qu’en substance. Il traduit visuellement ce que la philosophie bergsonienne affirmait théoriquement : le mouvement n’est pas la somme de positions statiques successives, mais une durée continue, un flux indivisible que seul le flou peut suggérer authentiquement. Dans les peintures de Giacomo Balla (Dynamisme d’un chien en laisse, 1912), les pattes du chien se multiplient en arcs flous qui restituent la cadence du trot, la rythmique du mouvement que la netteté photographique ordinaire aurait trahi en l’immobilisant.

Le Flou comme Débordement : Quand la Vitesse Excède les Capacités de Représentation

Lorsque la vitesse devient véritablement excessive, lorsqu’elle dépasse radicalement la capacité technique de l’image à la contenir et à la structurer, celle-ci ne se contente plus d’être légèrement adoucie ou étirée : elle déborde complètement ses propres limites. Les contours se dissolvent entièrement, perdent toute définition ; les formes distinctes se mélangent en une masse vibrante où les séparations s’effondrent ; les couleurs bavent les unes sur les autres dans une fusion incontrôlée. Le flou devient alors bien plus qu’un simple effet optique ou cinétique : il se transforme en intensité pure, en énergie visuelle qui consume les structures formelles pour ne laisser subsister qu’une vibration colorée, un champ de forces dynamiques. Ce débordement n’est pas un échec de la représentation ; c’est au contraire la seule manière de traduire visuellement certaines expériences extrêmes de la vitesse : la vision depuis un véhicule lancé à grande vitesse, où le paysage latéral devient une traînée continue de couleurs indistinctes ; l’expérience de la danse ou du tourbillon, où le monde visible se fond en un halo tournoyant ; la perception altérée par l’ivresse, la fatigue ou l’émotion violente, qui dissout les contours nets du réel. Dans les tableaux tardifs de Turner (Pluie, vapeur et vitesse, 1844), le train devient une masse floue dorée qui perce un brouillard atmosphérique, une énergie pure qui traverse l’espace sans forme définie – la vitesse mécanique moderne rendue comme débordement lumineux, comme dissolution de toute stabilité visuelle.

Le Flou comme Mémoire : Ce qui Reste Sans se Fixer, Ce qui Persiste dans l’Imprécision

Le flou n’est pas seulement un effet optique lié aux contraintes techniques de la capture d’image ; c’est aussi, plus profondément, une temporalité spécifique, une manière de traduire visuellement le fonctionnement même de la mémoire humaine. Il évoque avec une justesse troublante ce qui n’est plus net dans nos souvenirs, ce qui persiste en nous sans jamais se fixer en images claires et définitives, ce qui revient par fragments tremblants plutôt que par scènes complètes et stables. Le flou visuel devient ainsi la métaphore exacte de la mémoire : une rémanence, une trace qui demeure sans se solidifier, une présence fantomatique qui oscille entre apparition et dissolution. Contrairement à la photographie nette qui prétend fixer le passé dans une clarté définitive et objective, le flou reconnaît honnêtement que le passé ne nous revient jamais avec cette netteté rassurante. Nos souvenirs sont toujours déjà flous, déformés par l’oubli progressif, par les recompositions inconscientes, par les émotions qui les teintent et les altèrent. Représenter le passé avec netteté, c’est mentir sur sa nature réelle ; le montrer flou, tremblant, incertain, c’est au contraire respecter sa vérité phénoménologique.

Le Flou comme Souvenir : L’Instabilité Constitutive des Images Mentales

Les images mentales que nous conservons du passé ne sont jamais parfaitement nettes, jamais fixées dans une définition stable et immuable. Elles oscillent constamment, elles tremblent au moindre effort pour les convoquer avec précision, elles se recomposent différemment à chaque rappel, ajoutant des détails qui n’y étaient peut-être jamais, en effaçant d’autres qui étaient pourtant centraux. Le flou traduit visuellement cette instabilité fondamentale du souvenir, cette impossibilité de retrouver l’événement passé dans sa fraîcheur originelle. Gerhard Richter, dans ses peintures photo-réalistes systématiquement floutées (Oncle Rudi, 1965 ; Betty, 1988), applique délibérément un voile d’imprécision sur des images photographiques qui étaient initialement nettes. Ce geste pictural transforme la photographie documentaire en image mémorielle : les visages deviennent des apparitions spectrales, présentes mais inaccessibles, proches mais définitivement séparées de nous par le temps qui les a rendues floues. Le flou richterien n’adoucit pas sentimentalement le passé ; il expose au contraire sa distance irréductible, l’impossibilité de le retrouver tel qu’il fut. Chaque portrait flouté devient ainsi une méditation sur la perte, sur l’écart infranchissable entre l’instant vécu et le souvenir qui en reste. Dans la série des 48 Portraits (1971-72), Richter peint des intellectuels et compositeurs européens d’après des photographies anciennes, toutes légèrement floutées : ces figures historiques nous regardent depuis une brume temporelle, présentes comme traces mais absentes comme vivants, simultanément offertes et soustraites au regard.

Le Flou comme Perte : Disparition Progressive, Effacement Mémoriel

Le flou peut aussi incarner visuellement une disparition en cours, un processus actif d’effacement plutôt qu’un simple manque de netteté. Une figure qui s’efface graduellement sous nos yeux, un visage qui se dérobe progressivement à la reconnaissance, une présence qui glisse lentement hors du cadre visible de la mémoire. Le flou devient alors une forme sensible d’absence, une manière de rendre visible le processus même de l’oubli – non pas comme une bascule brutale du tout au rien, mais comme une dissolution lente, un amenuisement progressif où la forme perd graduellement sa définition jusqu’à ne plus être qu’une tache vague, une impression colorée, un fantôme à peine perceptible. Dans les œuvres de certains artistes travaillant sur la maladie d’Alzheimer ou sur le deuil, le flou croissant traduit l’effacement mémoriel : les visages des proches deviennent de moins en moins distincts, les lieux familiers se dissolvent en atmosphères imprécises, les événements importants s’estompent en sensations diffuses. Cette perte n’est pas abstraite ; elle est rendue tangible par le degré de flou qui augmente, par la netteté qui se retire peu à peu. William Kentridge, dans ses animations dessinées au fusain, utilise l’effacement partiel et les traces fantomatiques laissées par les gommes imparfaites pour créer des images où le passé persiste sous le présent comme un palimpseste flou – l’histoire de l’Afrique du Sud, l’apartheid, les violences coloniales apparaissent en filigrane tremblant sous les scènes contemporaines, refusant de disparaître complètement mais incapables de se reconstituer avec netteté.

Le Flou comme Disparition : L’Image qui se Défait Volontairement, la Dissolution Stratégique

Le flou peut être utilisé comme une dissolution volontaire, une stratégie délibérée de déconstruction de l’image claire et stable. Certains artistes effacent systématiquement les contours, brouillent méthodiquement les surfaces, dissolvent intentionnellement les corps et les objets pour les faire basculer dans une zone d’indétermination visuelle. L’image devient alors une matière fondamentalement instable, un champ de variations continues plutôt qu’un ensemble de formes fixes. Cette dissolution n’est jamais gratuite ou purement formelle ; elle porte toujours une charge critique ou poétique : refus de la représentation mimétique trop facile, recherche d’une vérité plus profonde que celle des apparences nettes, exploration des zones intermédiaires entre présence et absence. Le flou volontaire transforme l’image en processus plutôt qu’en résultat, en devenir plutôt qu’en état accompli. Il maintient l’image dans une oscillation permanente, refuse de la laisser se solidifier en forme définitive, préserve son caractère vivant, respirant, mouvant.

Le Flou Pictural : Effacer pour Révéler ce que la Netteté Masque

Dans la peinture, le flou n’est jamais une faiblesse technique, une incapacité du peintre à tracer des contours précis ; c’est au contraire une stratégie délibérée, un choix esthétique mûrement réfléchi. Il permet de faire émerger ce que la netteté excessive aurait tué : une atmosphère enveloppante qui baigne toute la scène, une lumière diffuse qui traverse les formes plutôt que de les découper, une émotion qui imprègne l’espace au lieu de se localiser dans des détails précis. Le flou pictural révèle ce que la netteté photographique masque : la dimension immatérielle de l’expérience visuelle, ce qui dans la perception échappe aux contours et aux définitions tranchées. Le sfumato de Léonard de Vinci (La Joconde, La Vierge aux rochers) utilise des transitions infiniment graduelles, des contours fondus dans l’atmosphère, des passages insensibles entre ombre et lumière pour créer une présence énigmatique, une profondeur psychologique que la ligne nette aurait aplatie. Chez Velázquez (Les Ménines), le flou atmosphérique des arrière-plans, la dissolution progressive des formes dans la pénombre du fond créent une profondeur spatiale et temporelle, une respiration de l’espace qui contraste avec la netteté relative des figures principales. Le flou révèle que la vision humaine n’est jamais uniformément nette : notre attention crée des zones de netteté mobile entourées de vastes territoires flous que nous reconstruisons mentalement. Peindre avec flou, c’est respecter cette vérité phénoménologique de la vision vécue.

Le Flou Numérique : Compression, Interpolation, Dérive Algorithmique

Dans l’univers des images numériques, le flou peut résulter de processus techniques spécifiques : une interpolation approximative lorsqu’on agrandit une image basse résolution, une compression destructive qui sacrifie les détails fins pour réduire la taille des fichiers, un manque de données qui force l’algorithme à deviner, à remplir les blancs par des approximations statistiques. L’image numérique se reconstruit alors de manière fondamentalement approximative, imprécise, floutée. Ce flou algorithmique n’est pas un simple défaut technique qu’il faudrait éliminer par de meilleurs procédés ; il devient, chez certains artistes numériques, un matériau expressif à part entière, une dérive contrôlée qui révèle la nature calculatoire de l’image digitale. Lorsqu’on agrandit excessivement une image JPEG, les blocs de compression deviennent visibles, les contours se dissolvent en dégradés artificiels – le flou expose alors la structure cachée de l’image numérique, son caractère construit, approximatif, non-naturel. Des artistes comme Thomas Ruff (jpeg series) poussent volontairement les images vers ces zones de dégradation où le flou de compression devient une texture esthétique, une sorte de grain numérique qui remplace le grain argentique. Le flou numérique n’imite pas le flou optique ; il révèle au contraire la spécificité du medium digital, sa manière particulière de construire les images par calculs et approximations successives.

Le Flou comme Régime d’Instabilité Fondamentale de l’Image Contemporaine

Le flou n’est pas un accident, un défaut, une option parmi d’autres qu’on pourrait choisir ou rejeter selon les besoins : c’est un régime, une condition structurelle de l’image contemporaine. Il introduit une instabilité fondamentale qui travaille l’image de l’intérieur, qui empêche toute fixation définitive, qui maintient ouvertes les possibilités du mouvement, de la mémoire incertaine, de la disparition progressive. À l’heure où les technologies numériques promettent une netteté toujours plus grande, une définition toujours plus haute, une précision toujours plus totale, le flou apparaît comme une résistance esthétique et philosophique essentielle. Il refuse cette promesse de maîtrise absolue du visible, cette prétention à tout capturer, tout fixer, tout clarifier. Il réintroduit l’incertitude nécessaire, la zone d’ombre où le regard doit s’aventurer sans garantie de succès, l’ambiguïté fertile qui oblige à interpréter plutôt qu’à simplement enregistrer.

Le Flou comme Résistance à la Précision Totale : Critique de la Haute Définition Généralisée

À l’ère de la haute définition omniprésente, de la 4K et bientôt de la 8K, de la réalité virtuelle qui promet une immersion totale dans des mondes rendus avec une précision photographique, le flou devient paradoxalement une forme de résistance politique et esthétique. Il refuse la netteté totale qui ne laisse aucune place à l’imagination, qui impose une vision unique et définitive, qui prétend montrer le réel « tel qu’il est vraiment ». Le flou réintroduit salutairement l’incertitude, le doute visuel, la nécessité de compléter mentalement ce que l’image ne donne que partiellement. Il est une manière de rendre l’image vivante, de la maintenir dans un état d’inachèvement créatif plutôt que de la clore dans une définition exhaustive et morte. Chez des photographes comme Saul Leiter ou Ernst Haas, le flou volontaire transforme la photographie de rue en poésie visuelle : les passants deviennent des silhouettes fantomatiques, les reflets dans les vitrines se mélangent aux scènes réelles, les couleurs bavent en taches impressionnistes. Cette imprécision délibérée n’appauvrit pas l’image ; elle l’enrichit au contraire en y introduisant une dimension subjective, émotionnelle, interprétative que la netteté documentaire aurait aplatie.

Le Flou comme Espace d’Interprétation : L’Image qui Sollicite Activement le Regard

Le flou laisse fondamentalement place au regard du spectateur. Au lieu de lui imposer une vision complète et définitive qui ne lui demanderait qu’une réception passive, il l’oblige à compléter activement ce qui manque, à imaginer ce qui se dérobe, à interpréter ce qui reste ambigu. L’image floue devient ainsi un espace ouvert, un champ de possibles plutôt qu’une affirmation close. Elle sollicite la participation créative du regardeur, transforme l’acte de voir en acte de co-construction du sens. Cette ouverture interprétative n’est pas un relativisme mou qui accepterait n’importe quelle lecture ; c’est au contraire une reconnaissance que toute image est toujours déjà une interprétation, que la netteté apparente n’est qu’une convention qui masque le travail interprétatif constant de la vision. Rendre l’image floue, c’est rendre visible ce travail, expliciter ce que la netteté dissimulait. Dans les portraits flous de Richter, nous sommes forcés de reconnaître que nous ne voyons jamais les personnes « telles qu’elles sont », mais toujours à travers le filtre de nos projections, de nos souvenirs, de nos désirs – le flou expose cette médiation constitutive de tout regard. L’image devient alors un espace de dialogue plutôt qu’un énoncé autoritaire, une question posée au spectateur plutôt qu’une réponse imposée.

Conclusion : Le Flou comme Vérité Profonde de l’Image Instable et Vivante

Le flou n’est pas une faiblesse technique qu’il faudrait corriger, un défaut accidentel qu’il conviendrait d’éliminer par de meilleurs procédés de capture et de traitement. C’est au contraire une vérité esthétique fondamentale, peut-être la vérité la plus profonde de l’image contemporaine. Il montre et démontre que l’image n’est jamais totalement stable, jamais définitivement fixée dans une forme close et immuable. Elle est toujours, constitutivement, un passage entre états, un mouvement perpétuel entre apparition et dissolution, une disparition en cours qui ne cesse de recommencer. Le flou expose cette fragilité essentielle de toute image : sa précarité ontologique, son caractère fondamentalement transitoire, sa dépendance à des conditions techniques et perceptives toujours variables. Dans le flou, l’image retrouve paradoxalement sa vie, sa capacité à vibrer, à osciller, à respirer avec le temps qui la traverse. Elle cesse d’être une chose morte, un objet fixe qu’on pourrait posséder et maîtriser, pour redevenir un événement vivant, une rencontre toujours renouvelée entre le visible et le regard qui s’y aventure sans certitudes. Le flou nous rappelle que voir, ce n’est jamais simplement enregistrer des données avec la précision d’une machine, mais toujours interpréter, compléter, imaginer ce qui se dérobe – et que cette incertitude n’est pas une limite à surmonter, mais la condition même de toute expérience visuelle authentiquement humaine.

« SuperGroom » dans l’arène

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Pour son retour, SuperGroom s’hybride avec Battle Royale ou Avengers Arena. Kidnappé, Spirou est en effet contraint de participer à un jeu diffusé sur Internet où il est aux prises avec d’autres super-héros.

Devenu super-héros, Spirou bénéficie des inventions du Comte de Champignac pour mener à bien ses nouvelles missions. On le découvre toutefois au début de « La Guerre olympique » soucieux de son empreinte écologique. Il ne faudrait pas que ses activités clandestines deviennent un prétexte commode pour renoncer aux valeurs qui l’animent habituellement. Ce détail caractérise très bien le personnage : SuperGroom est l’extension super-héroïque d’un homme sensible à l’environnement et à ses pairs. Un homme bientôt kidnappé pour participer à un concours clandestin de super-héros, dont les organisateurs demeurent mystérieux, tout comme Chapeau noir, le favori du tournoi, un hacker bénéficiant de technologies militaires.

Bon enfant, coloré, « La Guerre olympique » est un récit d’aventures échevelé. Et jouant volontiers des contrastes. « Votre présence ici est si ridicule et maladroite que vous êtes forcément dénué d’amour-propre ou d’arrière-pensées machiavéliques », se verra ainsi signifié SuperGroom, dont la stature a effectivement peu à voir avec celle de ses rivaux. Opérant un lien évident avec le monde sportif, médiatique et virtuel, l’album de Fabien Vehlmann et Yoann évoque les paris en ligne, met en scène un système de vote à distance et s’amuse de voir des faits indiscutables ignorés par des masses obnubilées par des considérations superficielles (chacun y verra les allusions qu’il veut). Ces tentatives timides d’épouser des enjeux contemporains ont le mérite d’exister et de se fondre parfaitement dans l’univers portraituré.

Ce second tome de SuperGroom est du même acabit que son prédécesseur. Il se lit d’une traite, se montre lacunaire en substance mais généreux en péripéties. S’il aborde brièvement les manipulations boursières et les sournoiseries capitalistiques, il vaut surtout pour sa galerie de personnages (Fantasio/Fantastik, la journaliste Superglue, Centaure et son solutionnisme technologique, Redwing, l’écureuil mignon et implacable, etc.) et pour les épreuves qu’il fait traverser à son héros. Parmi elles, on notera notamment la traversée d’une ancienne cimenterie protégée… par des drones mitrailleurs. Quoi qu’il en soit, « La Guerre olympique » est plaisant à lire et réussi sur le plan graphique. Mieux : les jalons du troisième tome semblent installés avec des mystères à percer et une organisation à explorer…

SuperGroom : La Guerre olympique, Fabien Vehlmann et Yoann
Dupuis, septembre 2021, 88 pages

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« Lettres perdues » : au nom de la mère

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Dans Lettres perdues, le scénariste et dessinateur Jim Bishop conçoit un univers fantaisiste coloré, dont l’apparat graphique, teinté de poésie, sert d’écrin à un deuil impossible.

Chaque jour, Iode trépigne d’impatience. La simple vue du poisson-clown faisant office de facteur l’emplit d’un incommensurable espoir : celui de recevoir une lettre de sa mère, partie depuis longtemps en quête de nouveaux mondes habitables. Éternellement déçu, il en vient à se demander si son courrier n’a pas été distribué chez un voisin, ou s’il n’est pas tout simplement bloqué à la poste, en ville. Au volant d’une citadine vert pomme surannée, il décide de se rendre au bureau le plus proche. En chemin, il embarque Frangine, une autostoppeuse peu bavarde…

Lettres perdues prend pour cadre un monde fantaisiste, très coloré, où les homards harcèlent les jeunes femmes, où les poissons occupent des emplois de fonctionnaires (notamment à la police) et où un requin-marteau est recherché pour des attaques de bijouteries. S’inscrivant dans une temporalité post-écocide, l’album met en scène des animaux se mêlant aux hommes, notamment grâce aux avancées technologiques (les prothèses robotiques) conçues par le père d’Iode. Il prend surtout appui sur plusieurs ressorts narratifs efficaces : l’histoire mystérieuse de Frangine, la relation qu’elle noue avec Cycy (un poisson-policier) et Iode, un deuil qui ne se révélera que tardivement.

Revenons sur chacun de ces points. Frangine a quitté le foyer familial à 14 ans, lassée par les récriminations de sa mère, qui lui reprochait l’échec de son couple. Vivotant au jour le jour, elle finit par trouver sa voie, ainsi qu’une mère de substitution (ce qui tient une place importante dans le récit). Lorsqu’elle fait la rencontre d’Iode, elle doit livrer une mallette pour le compte de la Pieuvre, la pègre locale. D’abord résolument fermée aux nouvelles rencontres, elle finit par s’éveiller à Iode, touchée par son histoire, et à Cycy, un policier médiocre dont la place dans les forces de l’ordre ne résistera pas à ses piteuses envies de promotion. Le deuil enfin, qu’il soit effectif ou symbolique, filial ou amical, travaille en profondeur les deux personnages principaux. Le récit poignant qu’en livre Jim Bishop constitue probablement la plus belle réussite de Lettres perdues.

La rondeur des dessins, les influences issues du dessin animé japonais (et notamment des studios Ghibli), l’humour (souvent via Cycy) ou encore la justesse émotionnelle caractérisent l’album de Jim Bishop. À bien des égards, l’intrigue mafieuse n’est qu’une fausse piste : elle sert avant tout à révéler la psyché de deux personnages abîmés, dont les liens vont se consolider à mesure que les fêlures apparaissent. Aussi, une forme de contraste persiste entre la forme attrayante et le fond douloureux de Lettres perdues. C’est sans doute ce qu’on appelle le doux-amer. Un équilibre difficile dans lequel Jim Bishop opère en clerc, malgré quelques moments de flottement çà et là.

Lettres perdues, Jim Bishop
Glénat, septembre 2021, 200 pages

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3.5

« Zaza Bizar » : journal d’une « dys »

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Avec le très poétique Zaza Bizar, la scénariste et illustratrice Nadia Nakhlé dévoile à travers un journal intime aux images envoûtantes le quotidien d’Élisa, une enfant de huit ans souffrant de troubles du langage et de l’apprentissage.

Élisa a huit ans au début du récit. Surnommée « Zaza Bizar » en raison de son incapacité à communiquer selon les conventions, elle vit l’école comme une épreuve. Ostracisée, parfois ouvertement brocardée par ses camarades de classe, elle doit en outre essuyer l’incompréhension de ses professeurs, qui la voient comme une élève désinvolte et perturbatrice. À la maison, c’est à peine mieux : elle se sent responsable des disputes de ses parents, lesquels hésitent sur les suites à donner à son handicap. Faut-il scolariser leur fille dans un établissement spécialisé ? Quel spécialiste consulter ?

Nadia Nakhlé fait fi du récit classique pour épouser la forme d’un journal intime illustré. Cela a deux conséquences : le lecteur se trouve en prise directe avec les sentiments d’Élisa, lesquels bénéficient d’un coup de crayon sophistiqué et volontiers onirique. Zaza Bizar peut bien entendu être vu comme une ode à la différence, mais l’y réduire serait toutefois trompeur. Adoptant le point de vue d’une enfant « dys », radiographiant ses émotions et ses environnements – de la famille à l’école en passant par les cabinets médicaux –, l’album s’ouvre progressivement vers le récit d’apprentissage, d’acceptation de soi, d’ouverture au monde, le tout avec une justesse que rien ne viendra contrarier.

Zaza Bizar parvient très bien à restituer le ressenti d’une fillette souffrant de dyscalculie, dyslexie, dysorthographie et dysphasie. Les situations sociales gênantes, les mots « prisonniers » en soi, la place considérable occupée par les mondes intérieurs, les silences imposés constituent une réalité douloureuse auquel seul le travail d’une orthophoniste pourra apporter des solutions satisfaisantes. Ainsi, après avoir connu la marginalité et l’incommunicabilité, Élisa confesse : « Plus peur des lettres qui se mélangent ou des mots qui se bousculent. Plus peur de ma voix, ni de mes silences. Plus peur d’être la seule à connaître la palette des mots de ma planète. »

Dans son album, Nadia Nakhlé ne propose finalement rien de moins qu’« un très grand voyage ». Un voyage somptueusement illustré (parfois dans une veine très burtonienne), aux côtés d’une enfant aux troubles gênants, dont on partage les confidences et les sentiments. À l’image de cette illustration où Élisa est pointée du doigt de toutes parts, Zaza Bizar rappelle à quel point le normatif peut enfermer les individus et les rendre intolérants à la différence. L’incommunicabilité d’Élisa n’est alors que le symptôme manifeste d’une crise plus large : l’impossibilité de prendre langue avec autrui dès lors qu’une spécificité (biologique, culturelle, sociale…) vous sépare.

Zaza Bizar, Nadia Nakhlé
Delcourt, septembre 2021, 120 pages

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4.5

Second tome de « La Déchéance d’un homme »

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Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Tonkam » le second tome de La Déchéance d’un homme. Adaptée d’un roman d’Osamu Dazaï, cette série dresse le portrait d’un mangaka au bord du précipice…

Le premier tome de La Déchéance d’un homme sondait l’incommunicabilité d’un jeune garçon feignant la pitrerie pour se protéger du regard des autres. L’album dérivait ensuite de ses douleurs intérieures vers leur expression concrète – et cruelle : Yôzo Ôba se montre coupable du suicide de l’un de ses camarades, avant de provoquer, désormais adulte, la mort de l’une de ses maîtresses. Junji Ito s’appuyait sur un roman d’Osamu Dazaï, proche de l’autofiction, pour portraiturer, d’un trait précis et élégant, le parcours d’un bouffon de façade doublé d’une âme meurtrie. Le second tome de la série continue plus avant l’exploration de la psyché du personnage, mais se déleste toutefois de certains éléments horrifiques qui émaillaient son prédécesseur.

« La difficulté de comprendre le monde, c’est la difficulté de comprendre les individus… » Dès le début du second tome de La Déchéance d’un homme, Yôzo Ôba est conforté dans une position de rupture avec son environnement. Dessinateur désargenté, compagnon volage, il va épouser la jeune et virginale Yoshiko, longtemps sourde à ses écarts de conduite. Cette jeune femme sculpturale et dévouée le remet un temps dans le droit chemin, avant que l’ivresse et la lubricité ne reprennent le dessus. À cet égard, le caractère itératif du manga de Junji Ito peut froisser : l’antihéros mangaka ne cesse de tomber dans les mêmes travers, sans que rien paraisse en mesure de l’en préserver. Même quand le grand et respectable journal Maiasa vient frapper à sa porte, cela se conclut par un désaveu amer. Cet épisode précis est révélateur d’un passé qui s’agrippe fermement à Yôzo Ôba. L’arrivée intempestive de son père en est d’ailleurs une autre démonstration.

Yôzo Ôba confie : « Je ne suis capable de représenter que des monstres. » Cette phrase entre en résonance avec une autre, distancée de quelques vignettes : « L’œuvre d’art supérieure reflète puissamment l’univers intérieur propre à son créateur. » Pour Junji Ito, il s’agit là d’une manière de réaffirmer ce qui fait l’étoffe de son personnage : des douleurs et traumatismes ineffables (dont les viols qu’il a subis), l’usage de l’art à des fins cathartiques et expiatoires. Mais cela n’empêche pas le mangaka de sombrer dans la paranoïa. En perdition constante, continuellement rattrapé par son passé, il peine à faire face à ses vulnérabilités. Le personnage d’Horiki, à la fois camarade et adversaire, réapparaît plusieurs fois au cours du récit, éclairant à chacune de ces occasions les fêlures et médiocrités de Yôzo Ôba.

Dans une dernière partie très onirique, Junji Ito convoque les fantômes issus du passé qui continuent de hanter Yôzo Ôba. Coutumier des tentatives de suicide, jamais en paix avec lui-même, le mangaka maudit constitue un « déshonneur » pour sa famille, une source de souffrance pour les femmes qu’il côtoie et une promesse infondée pour le monde de l’art. C’est la conjonction de tous ces facteurs qui, au même titre que sa marginalité auto-entretenue, va provoquer sa déchéance. Le grand intérêt de ce second tome est précisément de sonder les reliefs psychologiques et existentiels d’un protagoniste meurtri, auquel la plénitude se refuse obstinément.

La Déchéance d’un homme (T.02), Junji Ito et Osamu Dazaï
Delcourt/Tonkam, septembre 2021, 208 pages

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3.5

« Dans les champs de bataille » de Danielle Arbid, ou les guerres émotionnelles

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La vie suit son cours dans un pays en guerre, avec un semblant de normalité mais normalement tout de même : tel pourrait être le point de départ du premier long-métrage de fiction de la réalisatrice franco-libanaise Danielle Arbid, Dans les champs de bataille, présenté en 2004 à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes où il reçut le Label Europa Cinemas.

« Comme si la guerre ne suffisait pas »

Beyrouth, 1983. La Guerre du Liban fait rage. Lina, douze ans, passe son temps avec Siham, la bonne syrienne « achetée » par sa famille. Siham, jeune femme plus libre que la condition qui lui est assignée, joue le rôle de grande sœur de Lina. Ainsi, les deux femmes se tiennent compagnie, se partagent des secrets et sont très souvent complices. Mais, malgré cette connivence fraternelle, Lina est jetée bien trop rapidement (sans le vouloir) dans la cruauté du monde des adultes dans lequel elle tentera, tant bien que mal, de se trouver une place. De ce fait, dès les premières minutes du film, Danielle Arbid pose toute la problématique de cette première œuvre fictionnelle aux résonances autobiographiques : la manière dont les vies d’une famille beyrouthine aisée s’immiscent dans le chaos de la guerre.

Vivre en temps de guerre, c’est à la fois vivre, « sous-vivre » et survivre. Vivre en temps de guerre ne revient pas seulement à vivre caché. C’est aussi tomber amoureux, avoir des rêves et des espoirs d’ailleurs, à l’instar du couple formé par Siham et Marwan, aspirant à un mieux. Certes, le film prend pour point de départ la guerre civile libanaise mais elle reste suggérée et non documentée rigoureusement, puisque le propos n’est pas là : Arbid ne réalise pas un documentaire comme elle en avait l’habitude alors mais une fiction bien plus subjective. En un sens, le contexte est un prétexte pour créer un univers où, plus que la guerre externe, ce sont les guerres intérieures qui se jouent.

Dans (la solitude) des champs de bataille

Parce que le vrai propos du film, c’est l’enfance qui se cherche, en quête de sens. L’enfance solitaire, en marge, désabusée. Celle qui scrute le monde et est témoin de tout, malgré elle. Car Lina est active dans ce sombre huis-clos, filmé majoritairement dans des intérieurs. Elle observe les autres par des portes entrouvertes, des embrasures, des judas qui dévoilent autant qu’ils ne dissimulent. Elle vit dans une famille aux relations violentes et mensongères. En quelque sorte, une famille qui se calque sur le monde extérieur, tout aussi complexe.

Lina évolue au sein d’une famille destructrice, qui se délite. Son père est un joueur de poker invétéré tandis que sa mère est complètement dépassée. Sa grand-mère, Yvonne, use de son statut social pour entretenir des relations de domination avec Siham, qu’elle dit avoir achetée. Dans cet univers qu’elle ne comprend pas, Lina cherche sa place, elle qui est toujours dans l’attente, sur le côté, à l’arrière des voitures, aux côtés de gens bien trop âgés pour elle. Entre guerre réelle et guerres émotionnelles, le film est une quête de soi, l’errance de Lina qui cherche l’amour d’autrui, quel qu’il soit. Le titre arabe, Maarek Hob, traduisible par Combats d’amour, semble prouver cette recherche.

Lorsque Lina trahit Siham, ça n’est pas par méchanceté mais bien parce qu’elle recherche l’amour. Lina veut faire partie d’un groupe, n’importe lequel. Naïvement, elle pensait pouvoir faire partie de deux mondes que tout oppose. Mais, comme dans son pays en guerre, les relations humaines de ses proches sont faites de combats et de batailles. Le monde de Lina est conflictuel puisqu’elle veut faire se rejoindre deux entités opposées : sa famille et Siham. Deux mondes sociaux différents. Deux mondes qui ne pourront jamais cohabiter avec égalité.

Un cinéma de l’émotion

Avec Dans les champs de bataille, Danielle Arbid ouvre la voie à son cinéma, un cinéma des émotions, des désirs. Un cinéma des corps, des regards. Un cinéma sombre mais chaleureux. La chaleur de vouloir parler de l’humain, tout simplement. Lina incarne cette envie de la réalisatrice de « raconter des sensations, par petites touches ». Le but n’est pas de faire un film sur la guerre mais de faire de la guerre un arrière-plan du film. Comme dans d’autres films de la réalisatrice, la guerre est comme un personnage secondaire, cette clé qui annonce le changement. La guerre est la source de nombreux voyages, qu’ils soient physique, émotionnel, charnel ou même inconscient.

Mais la guerre n’est jamais le personnage central des films de Danielle Arbid qui en parle avec pudeur. La guerre, le conflit ou l’adversité sont des souvenirs à partir desquels émanent les désirs. La réalisatrice esquisse ici sa manière de filmer, cette représentation libre des corps. Il y a quelque chose d’intimement sensible dans la manière dont la réalisatrice s’empare des corps, comme des bribes de vies volées. Le corps n’est jamais un tout, il est bien plutôt une partie extraite de la masse, une façon de parler des détails afin de dire les émotions les plus ténues. En un sens, Dans les champs de bataille annonce la filmographie à suivre de Danielle Arbid, laquelle filme autrui comme une extension de soi. Autrui n’est jamais totalement accessible, bien plus la chimère de nos désirs et de nos fantasmes.

Black Jack (1979), le faux film pour enfants de Ken Loach

C’est une véritable rareté que Rimini Editions nous invitent à découvrir. Quatrième long-métrage de Ken Loach, Black Jack voit le metteur en scène britannique quitter brusquement le réalisme kitchen sink pour se lancer pour la première (et unique) fois dans un drame historique, qui emprunte en outre au conte et au film d’aventures. Film de commande ? Désir d’évasion ? Délire passager ? Rien de tout cela. En dépit d’un cadre forcément singulier, on retrouve dans cette rencontre entre reconstitution historique et fantaisie (faussement) légère bien des thématiques fétiches de l’auteur de Kes. 

Fougue de la jeunesse oblige, la première partie de carrière de Ken Loach est celle où le cinéaste aborda de manière violemment critique les problématiques sociales qui lui sont chères. Après Pas de larmes pour Joy (1967) et le superbe Kes (1969), Family Life (1971), charge frontale contre le monde médical et ses méthodes barbares pour traiter les maladies mentales, finit par le rendre indésirable au cinéma, reflet d’une société britannique de l’époque effarouchée par les miroirs tendus par le jeune cinéaste. Ken Loach se fait alors « oublier » quelques années à la télévision… avant de revenir par la bande aux thèmes qu’il affectionne. Son producteur Tony Garnett a en effet acquis les droits d’adaptation du roman pour la jeunesse Black Jack, écrit par Leon Garfield, un spécialiste du genre. Garnett est conscient que ce récit comporte un volet social que son poulain saura exploiter, tandis que le genre abordé et l’époque historique lui permettront peut-être de revenir en grâce dans le milieu cinématographique britannique… Le budget fort modeste et un temps de tournage réduit à six semaines ne font pas peur à Ken Loach, ce sont même les conditions dans lesquelles il livre souvent le meilleur de lui-même… Le film, aujourd’hui considéré comme insolite et méconnu, fut pourtant salué à sa sortie, remportant notamment le prix FIFRESCI au Festival de Cannes en 1979.

Black Jack, c’est l’histoire d’un jeune orphelin et apprenti drapier, Tolly, qui, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, rencontre un criminel surnommé Black Jack, qui vient d’échapper à la pendaison. Ce duo improbable part sur les routes, où le brigand enlève Belle, une fillette que ses parents bourgeois comptaient envoyer à l’asile. Tolly se prend d’affection pour Belle et, ensemble, ils s’échappent et rejoignent une troupe de forains un peu minables mais sympathiques (on pense à La Nuit des forains de Bergman), dont le « docteur » Carmody qui les prend sous son aile et prétend pouvoir guérir Belle. Le cinéaste britannique (ici crédité sous le nom de Kenneth Loach), qui signe lui-même l’adaptation du roman de Garfield, en ampute les aspects fantastiques pour livrer un récit empreint de considérations sociales, au croisement du road movie, du roman d’apprentissage, du conte cruel et du film d’aventures. Ainsi, Black Jack livre une version plus sombre et adulte des éléments traditionnellement associés au conte : le sorcier est ici un gentil charlatan qui dupe les gens avec son élixir de jouvence, le fantastique prend des accents morbides (le miraculé Black Jack, qui se réveille dans son cercueil ouvert) et les enfants sont victimes de la cruauté non d’un bestiaire fantastique mais de leurs propres parents.

S’il s’agit du seul film en costumes de Ken Loach – il a réalisé d’autres œuvres historiques, mais pas dans un passé si lointain – et si le genre adopté l’en éloigne a priori, il n’en représente pas moins certains traits sociaux saillants de l’époque. Le metteur en scène décrit en effet une Angleterre du XVIIIe siècle loin du romantisme baroque : une époque cruelle, pauvre et sale, où la lutte pour la survie est permanente. Même s’il n’applique pas la même force militante que dans ses premières œuvres pour le cinéma, Loach y réaffirme son intérêt pour les rapports conflictuels de classe, marquées par la domination des puissants et la misère des « petits ». C’est évidemment pour ces derniers, les marginaux et les exclus, que le cinéaste prend clairement parti. Il en profite aussi pour glisser une nouvelle critique envers l’institution médicale : face à l’infamie des « asiles » qui traitent leurs patients comme des bêtes, c’est l’affection et la bienveillance de Tolly et du docteur Carmody qui vont permettre de guérir Belle. Victime très jeune d’une forte fièvre, la mémoire de celle-ci a été altérée par la maladie. Ses parents la considérant comme handicapée mentale, ils souhaitent s’en débarrasser afin qu’elle ne nuise pas à la réputation familiale alors qu’ils sont sur le point de marier une autre fille à un lord local. Bref, nous sommes loin d’un film pour enfants !

Fidèle à son attachement à l’authenticité, Ken Loach a cette fois encore travaillé avec des comédiens non professionnels, notamment les deux enfants qui s’expriment avec un épais accent du Yorkshire qui les rend très difficiles à comprendre sans l’aide de sous-titres. Si l’on salue leur spontanéité, leurs rôles étaient sans doute trop importants et complexes pour des amateurs, d’où leur manque de conviction à certains moments, leur articulation insuffisante et l’absence de maîtrise de certaines répliques. Fraîcheur du naturel ou manque de réelle incarnation, on laissera à chacun le soin de déterminer ce qui domine dans leur prestation. Pour donner la réplique aux comédiens non professionnels, saluons le choix de Loach d’avoir confié le rôle-titre au comédien français Jean Franval (vu notamment dans Le Cercle rouge de Melville). Une décision audacieuse car ce dernier ne « parlait pas un mot d’anglais », selon ses dires (cf. Suppléments) ! Loach a intégré cet « handicap » au personnage, et Franval fait des merveilles dans ce rôle de rustre sans éducation, qui ne connaît que la violence, avant de gagner en humanité et de mériter sa rédemption au contact de Tolly.

Synopsis : Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Tolly, un jeune orphelin, se retrouve pris en otage par un bandit de grand chemin, surnommé Black Jack. Le brigand kidnappe bientôt une fillette, Belle, et charge Tolly de la surveiller. Profitant de l’inattention de Black Jack, les deux enfants parviennent à s’échapper… 

SUPPLEMENTS

S’il faut saluer l’initiative de Rimini d’avoir « ressuscité » cette œuvre de Ken Loach via un master inédit – le combo DVD/Blu-ray étant en outre propose dans un packaging réussi –, le spectateur devra cependant ne pas être trop exigeant sur le plan technique. Le film revient de loin, et cela se voit et s’entend : le rendu visuel est assez pauvre et peu détaillé (dommage car la photographie est signée Chris Menges, connu notamment pour avoir travaillé sur Mission de Roland Joffé et The Boxer de Jim Sheridan), entre teintes marron et images surexposées, sans parler de quelques tremblements ponctuels. Le son est lui aussi très imparfait, surtout, curieusement, en version originale où le rendu des voix n’est pas terrible… Soyons toutefois indulgents car il est évident que l’éditeur nous propose ici la meilleure version possible de ce film qui n’a pas été épargné par le temps. Et puis, cet aspect brut et organique colle assez bien au sujet du film et contribue à son authenticité !

Deux suppléments principaux nous sont proposés. D’abord, une analyse d’Agnès Blandeau, Maître de Conférences en Anglais à l’Université de Nantes. C’est une très bonne idée d’avoir donné la parole à quelqu’un avec un profil différent des habituels critiques cinéma/cinéastes/journalistes, d’autant plus que Mme Blandeau connaît manifestement son sujet. Elle resitue ainsi Black Jack dans la première partie de carrière du cinéaste britannique, opérant de nombreux liens pertinents avec d’autres œuvres. Elle démontre également comment Ken Loach a transformé le roman pour enfants de Leon Garfield en un conte pour adultes qui intègre ses sujets de prédilection, ce dont témoigne notamment la grande violence des mœurs de l’époque historique concernée, y compris vis-à-vis des enfants. Agnès Blandeau souligne aussi l’intérêt du personnage de Hatch, un enfant sans foi ni loi, qui fait chanter les riches en exploitant la misère des pauvres, mais qui dit aussi la vérité, mettant les adultes face à leurs responsabilités et leur infamie.

Le second bonus consiste en deux entretiens (séparés) de Loach et du comédien Jean Franval sur la chaîne nationale belge RTBF. Ce document daté de la sortie du film (émission Monde du Cinéma du 16 mars 1980), quoique court, ne manque pas d’intérêt non plus, Loach s’exprimant sur la violence sociale montrée dans le film (selon lui très inférieure à la réalité historique), les éléments politiques dans une œuvre qui ne l’est pas explicitement, certains choix techniques, etc. Franval, quant à lui, explique comment il a hérité du rôle alors qu’il ne parlait pas du tout l’anglais, ainsi que la relation que son personnage entretient avec les enfants. En somme, Rimini a livré un excellent travail de réhabilitation d’une œuvre peu vue depuis sa sortie… même si l’éditeur a dû composer avec des limites techniques qui exigent une certaine tolérance de la part du spectateur.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Interview d’Agnès Blandeau
  • Interview de Ken Loach et Jean Franval

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

3.5

Un Lion d’or pour la tolérance : Le Secret de Brokeback Mountain, d’Ang Lee (2005)

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A la Mostra de Venise 2005, le Lion d’Or est attribué à un film qui a beaucoup fait parler de lui : Le Secret de Brokeback Mountain. Adapté d’une nouvelle d’Annie Proulx, avec Heath Ledger et Jake Gyllenhaal dans les rôles principaux, le long-métrage est signé Ang Lee. Il donne à voir la longue histoire d’amour de deux cow-boys américains, dans les années 60, alors que l’homosexualité est taboue, d’autant plus dans les milieux ruraux.
Bien que non interprétés par des acteurs homosexuels, les rôles sont dépeints de manière très touchante, et le film aurait joué une part importante dans une plus grande tolérance envers l’homosexualité. En 2005, l’œuvre fait des vagues et dérange, mais elle est aussi devenue culte pour son message, notamment. Au-delà de la question homosexuelle, Ang Lee signe un long-métrage contemplatif, inscrit dans les paysages naturels américains.

L’amour pour l’amour 

Le Secret de Brokeback Mountain est l’occasion d’une incursion dans l’Amérique rurale et indigente des années 60, réduite au travail physique. Ennis del Mar (Heath Ledger) et Jack Twist (Jake Gyllenhaal) se rencontrent alors qu’ils n’ont qu’une vingtaine d’années. Leur gagne-pain estival consiste à effectuer de la surveillance de troupeaux, seuls dans les montagnes. C’est dans cette solitude que les deux jeunes hommes tombent amoureux, silencieusement, sans en parler. Les premiers ébats sont plutôt sauvages et peu bavards. La solitude du travail dans la montagne a cristallisé entre eux un désir qu’il n’est plus possible de nier. Qu’ils ne souhaitent pas nier, en vérité. Ils sont jeunes, avides de vivre, isolés et liés au secret par la complicité de ce que l’autre leur inspire, de ce qu’ils inspirent à l’autre. Pourquoi se retenir quand les sentiments sont partagés ? Quand il n’y a rien en jeu ? Ni épouse, ni enfants, ni réputation, et surtout… ni témoins.

Ainsi Jack et Ennis vivent leur romance très intense le temps d’un été, préservé de la société puritaine et homophobe par le décor isolé qu’est Brokeback Mountain. Ce paysage vierge et libre est superbement filmé par Ang Lee, idéal théâtre à un amour libéré de tout calcul, une romance au jour le jour.
Il n’est en effet pas prévu que l’amour dure une fois l’été achevé. Personne ne prend d’engagement, même si Jack s’en va le cœur brisé, avec ses espoirs. Ennis, de son côté, est plus secoué qu’il ne veut l’admettre, il mure ses sentiments.
Le temps de ce premier amour, Le Secret de Brokeback Mountain nous donne peut-être à voir l’amour le plus pur, le plus sincère et spontané, le plus dénué d’intérêt qui soit. 

Un instant qui dure

Les années passent, le secret est enfoui, presque oublié, les sensations le sont en tous cas. Peut-être même qu’Ennis se dit que ça n’a jamais eu lieu, alors qu’il partage sa vie avec sa femme Alma (Michelle Williams), comme tant d’autres ont dû le faire, continuent à le faire. Et puis un jour, une carte de Jack – qui n’a pas oublié – arrive par la poste. Et voici que l’amour d’un été reprend, il n’a jamais cessé. Et c’est Ennis qui en prend l’initiative, au grand bonheur de Jack. 

Le secret de Brokeback Mountain, débuté en 1963, perdure après les années. Il durera en tout vingt ans. Ennis et Jack sont incapables de se quitter. Prétextant être amis, ils se retrouvent plusieurs fois par an pour passer quelques jours à Brokeback Mountain, prétendument pour y pêcher. Ils traversent différents États pour se retrouver, du Texas au Wyoming.

Les deux hommes ont des enfants avec leur épouse respective, mènent une vie en apparence bien sous tous rapports, dissimulant leur passion secrète, le vrai nom de leur amant – car c’est bien d’un amant qu’il s’agit, et non d’une amante. 

Le spectateur assiste, impuissant, à une histoire d’amour aux airs de gâchis. A des années qui passent sans apporter de solution – il n’y en a pas, comme l’a compris Ennis depuis toujours, depuis qu’enfant, son père l’a emmené assister à un crime homophobe, pour lui apprendre. Si au premier abord, Jack semble être le seul vraiment amoureux, le spectateur comprendra qu’Ennis, s’il n’exprime pas ses émotions, n’en ressent pas moins. Chacun aime à sa manière, mais toujours en silence, pour préserver le secret.

Un monde de travail laissant peu de place aux émotions

Le film contraste sans arrêt entre deux univers. D’une part, l’atmosphère pesante de la société rurale de l’époque, pour qui l’homosexualité, à plus forte raison pour des cowboys, parangons de virilité – et de machisme – est non seulement impensable, mais aussi punissable par des actes criminels suivis d’aucune action de justice. Les cowboys homosexuels sont tués dans la violence, servant d’exemple, on veut les exterminer. De l’autre, cette nature inviolée, affranchie de toute civilisation, une nature sauvage au sein pourtant de laquelle les homosexuels sont les bienvenus, où il n’est même pas besoin de rechercher la tolérance, puisqu’il n’y a personne pour se montrer intolérant. Le monde sentimental d’Ennis et Jack se réduit à un espace vidé de tout autre être humain… C’est dans ces décors que s’épanouit cette romance, accompagnée par la seule présence d’une musique à la fois belle et évidente, étrangement optimiste aussi, qu’on doit à Gustavo Santaolalla et Marcelo Zarvos, avec une photographie douce de Rodrigo Prieto. 

Dans ce film, en effet, personne ne fait preuve de tolérance. Jack meurt dans la violence, et pas un autre être, qu’il s’agisse de ses proches à lui ou ceux d’Ennis, ne partageront le secret des deux hommes, ne serviront de confident, de soutien à leur histoire d’amour… Les cowboys ne parlent pas de leurs émotions, ni leur entourage. Tout le monde travaille, lutte contre la pauvreté. Du côté des riches, toute forme de discours est proscrite par la même sorte de superficialité : le monde des cowboys, des vrais hommes, est fermé aux émotions, en particulier à leur expression. Être homosexuel, c’est perdre toute virilité et donc toute raison d’être dans cette société ultra genrée. 

Un message porté très simplement par des personnages touchants 

La force du film est de nous montrer des personnages très humains et très touchants. Le rapprochement a aussi lieu très naturellement. L’effet est qu’il est alors assez difficile de voir quoi que ce soit de malsain ou de contre-nature à cette histoire d’amour si évidente et sincère – si tant est qu’on soit homophobe. C’est pourquoi il est admis que Le Secret de Brokeback Mountain est un film qui a eu un impact et a contribué à apporter plus de tolérance envers l’homosexualité.

Dans le même ordre d’idées, à aucun moment la virilité de ces hommes amoureux n’est mise en cause par leurs sentiments, contrairement à ce qui est impliqué par la société dans laquelle ils évoluent. On notera aussi que les deux épouses (dont une ex-épouse) ayant chacune à leur manière découvert le secret, ne le révèleront jamais, pour des raisons de pudeur et d’une forme de loyauté, sans doute. Elles n’iront toutefois pas jusqu’à apporter de soutien.

Le Lion d’Or 2005 de la Mostra de Venise est un film qui encore aujourd’hui demeure singulier. Le contexte si particulier de l’homophobie, dans un milieu rural, dans les années 60 semble alors sans espoir, et c’est ce que nous confirme le long-métrage d’Ang Lee. Pour autant, l’amour n’est pas vain. Cela, on le comprend aussi, jusque dans les dernières minutes du film. Les choses évoluent aussi, comme le prouve la réalisation d’un film qui critique en toute subtilité, une homophobie rétrograde.
Si, en 2005, Le Secret de Brokeback Mountain a entraîné une vague de haine, notamment envers ses interprètes – mais aussi une vague de soutien et une flopée de récompenses –,  force est de constater que quinze ans plus tard, la situation va vers toujours plus de tolérance. 

Bande-Annonce – Le Secret de Brokeback Mountain :

https://www.youtube.com/watch?v=UuTiazIIPgA&ab_channel=RaoulGauguin

Fiche technique :

Titre : Le Secret de Brokeback Mountain
Réalisation : Ang Lee
Casting : Heath Ledger, Jake Gyllenhaal, Michelle Williams, Anne Hathaway.
Scénario : Larry McMurtry, Diana Ossana
D’après : Annie Proulx (nouvelle éponyme)
Musique : Gustavo Santaolalla et Marcelo Zarvos
Photographie : Rodrigo Prieto
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 9 décembre 2005 (Etats-Unis), 18 janvier 2006 (France)

 

Rashômon (1950) d’Akira Kurosawa : un Lion d’or matriciel pour le cinéma japonais

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Rashômon, réalisé en 1950 par Akira Kurosawa, est un de ces films auxquels on revient tout le temps dans l’histoire du cinéma. Un film matriciel à plus d’un titre, mais également pionnier du point de vue des récompenses : en 1951, il est le premier film asiatique à remporter le Lion d’Or à la Mostra de Venise.

Rashômon est peut-être le symbole du triomphe du cinéma japonais à l’étranger. Pourtant, le projet faillit ne jamais voir le jour à cause de la censure due à l’occupation américaine du Japon, qui causa des difficultés à Kurosawa pour produire son film. Mais une fois sorti, Rashômon fut un immense succès dans son pays comme à l’internationale, remportant même, outre son Lion d’Or, l’Oscar du meilleur film étranger en 1952.

Car Rashômon porte la marque des grands films, qui tient à son caractère intemporel. L’histoire se déroule dans le Japon féodal, mais sa portée humaniste transcende évidemment l’époque, les costumes ou encore la ruralité des paysages. C’est un film qui parle de l’obsession humaine de la vérité, se heurtant sans cesse à la nécessaire relativité de nos perceptions du réel. À ce paradoxe s’ajoutent le besoin de justice, l’instabilité de la confiance et la tentation du mensonge. Comment juger des faits objectivement quand tout témoignage est par essence subjectif ? Comme trouver la vérité, si celle-ci ne peut échapper à la variation des points de vue ?

« Les mensonges, ça m’est égal, si l’histoire est palpitante ! »

Rashômon met le spectateur à la hauteur de ses personnages, en proie aux mêmes doutes, libre de tirer ses conclusions. Ce n’est pas pour rien que les juges ne sont jamais montrés lors du procès : les témoins s’expriment face à la caméra, c’est-à-dire face à nous, seuls juges de l’histoire. Par ailleurs, la caméra est souvent posée au sol, filmant les acteurs en contre-plongée ou à leur hauteur : jamais le spectateur n’aura l’impression de surplomber les scènes, signe du refus de Kurosawa de lui accorder quelque omniscience que ce soit. Le résultat n’en est que plus immersif et dérangeant, tant il nous est finalement impossible de condamner un personnage plutôt qu’un autre, alors même que l’enjeu est immense (le viol d’une femme et le meurtre de son mari). L’alternance des temporalités, entre les reconstitutions du crime, le récit du procès et le présent des trois paysans qui se remémorent l’ensemble, n’aide jamais vraiment à y voir plus clair, car la vérité de chaque séquence ne tient qu’à la confiance que l’on accorde à celui qui la narre. Et l’intelligence de Kurosawa est justement de trahir la confiance du spectateur en certains personnages, ou de le forcer à donner du crédit à d’autres qu’on aimerait détester. Pour ce faire, la caméra change parfois de point de vue au sein d’un même récit, déjà lui-même soumis au point de vue de son narrateur : dans un même flashback, par exemple, on passera d’une vue subjective lors d’un duel au sabre à une autre vue quasi-subjective, à hauteur de visage, lorsque la femme est forcée à embrasser le bandit. L’empathie du spectateur, menée à mal, est sans cesse divisée entre les protagonistes voire renversée d’une minute à l’autre. La dimension tragique de l’histoire n’en est que plus éclatante.

En effet, Rashômon ressemble à une grande tragédie grecque. L’espace matriciel du récit, cette clairière où a lieu le crime, est pareil à une scène de théâtre : les personnages entrent, sortent, s’adressent au public à travers la caméra, meurent en hors-champ, etc. Le tragique est renforcé par l’expressionnisme de certaines séquences, comme ce gros plan sur la femme se cachant le visage d’effroi, ou lorsque le paysan découvre le cadavre dont seuls les bras, crochus jusqu’au bout des doigts, poussent devant la caméra par le dessous. Le tableau est complété par la musique qui, à certains moments, mime intelligemment le Bolero de Ravel, comme pour souligner la répétitivité de l’histoire tout en insufflant une tension allant crescendo. Pour autant, Rashômon n’est pas totalement une tragédie grecque : il lui manque l’explosion, la conclusion grandiose, la catharsis finale. Au contraire, Kurosawa fait retomber la tension d’un seul coup, après avoir travaillé plus d’une heure à l’intensifier. Là encore, le son joue un rôle central : la musique, d’abord légère puis théâtrale, s’efface finalement pour laisser le dernier récit, supposé « le plus vrai », dans le silence et l’épure. Une fin déceptive, tant dans la forme que du point de vue de la narration, où rien n’est résolu, où la vérité est plus éclatée que jamais, mais où l’humanité l’emporte avec pudeur et poésie : dans la fragilité d’une promesse.

Ce qui reste, et qui n’aura jamais cessé durant toute la durée du métrage, c’est cette vitalité folle qui transparaît de toutes parts : la vitalité des acteurs et actrices par leur jeu, la vitalité des images par les mouvements de caméra et ses changements de points de vue, la vitalité des espaces investis par les personnages (tantôt calmement ensoleillés, tantôt bruyamment battus par la pluie), la vitalité de l’histoire par sa fluidité et ses enchâssements subtils. On dirait La Ronde d’Ophüls dans la campagne d’un Renoir, et le mélange est tout bonnement sublime.

Le film donnera son nom à un procédé narratif à part entière : « l’effet Rashômon », pour désigner ce type de structure narrative cyclique et ternaire. Une révolution dans le cinéma, qui donnera naissance à d’innombrables ersatz. Mais curieusement, un seul « remake » américain verra le jour : L’Outrage de Martin Ritt, en 1964, avec notamment Paul Newman. La marque des grands films, en plus d’être intemporels, intarissables et hermétiques aux revisionnages, c’est d’être trop parfaits pour être reproduits. Il n’y a qu’un Rashômon comme il n’y a qu’un Citizen Kane ; et pourtant il y a de ces films dans tous les autres.

Rashômon – Bande-annonce :

Synopsis : Dans le Japon de la fin Heian (794-1185), quatre personnes présentent des versions très différentes d’un même crime. Un bûcheron ayant découvert un corps, un procès est ouvert. La première version du crime apparaît dans la bouche du bandit qui avoue être l’auteur du meurtre, puis on découvre celle de l’épouse qui dit avoir tué son mari, puis celle du défunt samouraï qui, par la bouche de la medium raconte s’être suicidé. La quatrième version correspond à celle du bûcheron qui, revenant sur sa déclaration, annonce avoir été témoin de la scène.

Fiche technique :

Titre original : Rashōmon
Réalisation : Akira Kurosawa
Distribution : Toshirô Mifune, Masayuki Mori, Takashi Shimura, Machiko Kyô
Scénario : Shinobu Hashimoto, Akira Kurosawa d’après deux nouvelles d’Akutagawa Ryunosuke
Photographie : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Ayasaka
Montage : Akira Kurosawa
Société de production : Daiei
Pays d’origine : Japon
Genre : Policier, Drame
Durée : 88 minutes
Dates de sortie : 26 août 1950 (JP), 18 avril 1952 (FR)