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« L’Enfer est vide, tous les démons sont ici » : un procès pour l’Histoire

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Publié aux éditions Glénat, L’Enfer est vide, tous les démons sont ici, de Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden, se penche sur le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.

Pour l’État d’Israël, le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem possède une résonance particulière, exprimée en ces termes dans l’album de Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden : « La justice israélienne s’empare de son histoire. » Ce qu’il faut comprendre, c’est que le pays vit alors un instant charnière, fondateur, un point de jonction entre ses institutions et la mémoire juive. « Ce procès est une catharsis », lit-on d’ailleurs. Cela explique sans doute que le châtiment capital se soit appliqué à l’architecte de la Solution finale en vertu d’une loi spéciale dérogeant à l’interdiction de la peine de mort.

L’Enfer est vide, tous les démons sont ici se développe sur plusieurs axes : il s’agit non seulement de l’histoire d’un procès retentissant (en noir, blanc, bleu et jaune), mais aussi du récit de la Solution finale (sous forme de flashbacks en noir et blanc) et des opinions divergentes (mais de plus en plus convergentes) des journalistes Jeanne Amelot, Shimon Abécassis et Hannah Arendt. Pour rappel, à l’occasion des audiences, 111 rescapés de la Shoah ont livré leur témoignage à une assistance médusée, pendant qu’Adolf Eichmann demeurait impassible dans sa cage de verre (ce que Malo Kerfriden restitue fidèlement). Celui que le Mossad a capturé en Amérique du Sud est alors perçu par l’intellectuelle Hannah Arendt comme « effroyablement ordinaire », ce qui est d’autant plus inquiétant que cela signifie qu’en arborant le même zèle, « d’autres pourraient recommencer ».

Pourtant, les crimes dont il s’est rendu coupable, et qui vont être éventés tout au long du procès (et de l’album), sont à glacer le sang. La planification de la Solution finale lui a été déléguée par Reinhard Heydrich lors de la conférence de Wannsee en 1942 et il a notamment organisé les déportations en Hongrie en 1943. Le procès qui se tient en 1961 fait état des persécutions, spoliations et assassinats méthodiques infligés aux Juifs par un régime rendu au dernier degré de l’horreur. Ce qui a atteint des millions de Juifs dans leur chair sert alors à catalyser leurs forces dans l’expression d’institutions communes. Les audiences sont retransmises en intégralité et traduites en direct, ce qui constitue alors une prouesse technique inédite.

Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden ajoutent toutefois une couche réflexive à ce double récit – le procès et les crimes nazis. On découvre dans les interstices de leur album les origines de la théorie de la banalité du mal d’Hannah Arendt, mais aussi les réserves de la philosophe sur un procès tourné en spectacle et un procureur jugé narcissique et inculte. À cet égard, les discussions qu’elle entretient avec Jeanne Amelot et Shimon Abécassis sont édifiantes, puisqu’elles mettent à nu toutes les dissensions nées du procès d’Adolf Eichmann. Faut-il condamner quelqu’un à mort pour l’exemple et en quoi cet acte contribue-t-il à la justice ou à l’apaisement des victimes et de leur famille ? Est-ce que des crimes exceptionnels peuvent justifier des peines exceptionnelles ?

Cette question, qui dépasse de loin le cadre de cette seule affaire, irrigue évidemment l’album de bout en bout. Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden ne s’en cachent pas : le procès de Jérusalem est l’occasion d’adopter un point de vue spécifique sur la peine capitale tout en en tirant des enseignements généraux. Le combat abolitionniste cher à Robert Badinter (dont un article de presse apparaît dans l’album) s’inscrit ici en toile de fond ; il est mis en débat par les protagonistes, mais aussi, forcément, par le lecteur.

L’Enfer est vide, tous les démons sont ici, Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden
Glénat, septembre 2021, 128 pages

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3.5

« Tananarive » : quête de réponses, quête de soi

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Le scénariste Mark Eacersall s’associe à l’un des ambassadeurs de la ligne claire revisitée, Sylvain Vallée, à l’occasion du roman graphique Tananarive, publié aux éditions Glénat. Avec tendresse, ils mettent en scène un notaire vieillissant cherchant à percer à jour la biographie d’un ami disparu.

Amédée est un notaire retraité dont la vie de couple laisse quelque peu à désirer. Le temps d’une lecture alternée, Mark Eacersall et Sylvain Vallée nous montrent ironiquement son réveil, caractérisé par les disputes conjugales et la fouille frénétique d’une armoire à pharmacie, et celui de son ami Jo, bercé par la musique de Verdi et une nature apaisante. On comprend vite que, s’ils s’apprécient, les deux hommes entretiennent toutefois des rapports asymétriques : Amédée est suspendu aux lèvres de Jo, qui lui conte une vie d’aventures au cours de laquelle il a exercé un nombre incalculable de métiers et parcouru des endroits tous plus exotiques les uns que les autres. Dans la deuxième moitié de la page 9, une vignette symbolise à merveille les sensations que le vieux notaire puise, par procuration, de ces histoires : on l’aperçoit se brosser les dents, acte anodin s’il en est, dans un cadre imaginaire envahi par les animaux sauvages et un horizon dépaysant.

Au début du récit, cette amitié prend soudainement fin. Jo décède des suites d’un accident cardiaque alors qu’il faisait de l’exercice entièrement nu dans son jardin. C’est le début d’un road trip tragicomique et touchant, au cours duquel Amédée va chercher à explorer la vie passée de son ami, en ayant toutes les peines du monde à distinguer ce qui relève de la réalité et de l’imagination. Pour sa femme en revanche, cela ne fait pas un pli : « T’as pas encore compris que Jo était un mythomane, un affabulateur intégral ? » Mark Eacersall et Sylvain Vallée ont la bonne idée de ressusciter le duo un peu à la manière de Six Feet Under, Alan Ball y ayant l’habitude de faire interagir un personnage vivant et un autre mort. Cela bonifie Tananarive de trois façons : en creusant plus avant la psychologie d’Amédée, en créant des situations et échanges cocasses, en témoignant a posteriori sur une bromance pour le moins contrariée.

Si le scénario de Tananarive a été esquissé il y a plus de quinze ans, sa concrétisation n’a rien de décousu ni de forcé. Au contraire, le récit est bien rythmé, empli de tendresse et souvent très amusant. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir Amédée prendre obstinément la route dans une vieille décapotable toussotante afin de renouer avec le passé de son ami Jo. Il se perçoit désormais en aventurier, et qu’importe si sa femme lui assène qu’il est en « crise d’adolescence » ou qu’il passe sa vieillesse « à [se] préserver de tout, du soleil, des microbes, des déceptions, de la vie même ». Les rencontres qu’il va faire dans le cadre de ses recherches biographiques servent à chaque fois de prétexte au rire, qu’il s’agisse d’une immersion dans une cité de banlieue, dans un club de nuit (où il se réveille avec une perruque rose sur la tête et un string dans la poche) ou encore dans un bar inhospitalier.

Pour comprendre à quel point l’épopée d’Amédée est initiatique, on peut se référer à cet autoportrait peu valorisant : « Je suis notaire ! J’ai une santé fragile, je porte des pantoufles toute la journée et je ne suis pas sorti de mon département en trente ans ! » Partant, il est inutile de se demander si la quête menée par l’ancien notaire n’est pas avant tout une quête de soi. Initiée par l’amitié et le besoin de savoir, elle finit par être alimentée par l’ivresse de l’aventure et l’impérieuse nécessité de se prouver quelque chose à soi-même. Naturellement, l’âge avancé des personnages invite à porter un regard souvent ironique – mais toujours tendre – sur leurs péripéties. Enfin, le sens de l’absurde très « blieresque » de Mark Eacersall et Sylvain Vallée parachève un album par ailleurs très poétique : à un final très à-propos sur un lampadaire esseulé érigé en point de rupture s’ajoutent ainsi une tentative de corruption surréaliste ou la volonté d’offrir une bande dessinée… à un aveugle. Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses douceurs de ce très bel album.

Tananarive, Mark Eacersall et Sylvain Vallée
Glénat, septembre 2021, 120 pages

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4.5

« Bob Denard » : incarnation de la France d’avant ?

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L’album biographique Bob Denard voit le jour aux éditions Glénat. Le scénariste Olivier Jouvray et la dessinatrice Lilas Cognet y décrivent le parcours du mercenaire français Bob Denard, personnage peu sympathique ayant traîné ses guêtres aux quatre coins du monde.

La bande dessinée est un médium idoine pour qui entend laisser libre cours à son inventivité. Faisant cohabiter le texte et le dessin, permettant aux auteurs d’agencer leurs planches à leur guise, n’ayant d’autres limites que celles de l’imagination, le neuvième art possède des dispositifs d’expression inédits quand on considère l’économie de moyens qu’ils impliquent. Le premier mérite de l’album biographique qu’Olivier Jouvray et Lilas Cognet consacrent à Bob Denard consiste précisément à exploiter tout ce que la BD peut offrir : des codes graphiques différenciés (récit coloré, rappels historiques en noir et blanc), des symboles visuels, un personnage surnaturel introspectif (la Faucheuse en l’occurence), des planches très textuelles et d’autres épurées, des actions sublimées ou connotées par le dessin…

Fruit d’un important travail de documentation, jamais empesé, Bob Denard est le récit biographique d’un mercenaire français ayant été partie prenante en Indochine, au Maroc, aux Comores, au Congo, au Yémen ou encore au Rwanda. Aspirant aux voyages et à l’action, l’homme a longtemps bénéficié de l’appui silencieux du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) pour réunir ses lieutenants et mener des manœuvres en terres étrangères. Prenant du galon au cours d’une carrière marquée par la violence et les doubles allégeances, Bob Denard a été impliqué dans de nombreux coups d’État entre les années 1960 et 1990. Son parcours est aussi l’occasion pour les auteurs de revenir brièvement sur de nombreuses crises politiques, surtout africaines. Mais l’homme s’érige en sus en incarnation de la Françafrique de Jacques Foccart, ce qui fait de l’album un double témoignage, à la fois individuel et national.

Teinté de cynisme et d’ironie, Bob Denard satirise son anti-héros (le nez, les traits du visage) tout en en conservant l’ambivalence. Ainsi, Olivier Jouvray et Lilas Cognet replongent aux origines de la carrière du mercenaire français : l’envie de vivre des expériences exaltantes loin de sa Gironde natale. Une fois en mission, un redoutable engrenage se met rapidement en place : par mimétisme, par réseau, par dynamique de groupe, Bob Denard va durablement lier son existence aux conflits qui agitent l’Afrique. Il en tire une forme d’ivresse, puis de quoi assouvir sa mégalomanie naissante. Les missions qu’il entreprend sur le continent noir coïncident avec une décolonisation tout sauf apaisée… Au bout de cette lecture, on est comme saisi d’un vertige : d’abord pour la manière dont les Occidentaux continuent à s’immiscer dans les affaires intérieures de pays tiers, ensuite par l’indifférence avec laquelle des individus comme Denard opèrent à l’étranger, souvent au mépris des lois locales et internationales.

Bob Denard, Olivier Jouvray et Lilas Cognet
Glénat, août 2021, 144 pages

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4

« How I live now » : tendresse en temps de guerre

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Le scénariste Lylian et la dessinatrice Christine Circosta racontent l’histoire de Daisy, une jeune Américaine de quinze ans contrainte d’émigrer en Angleterre à la suite du déclenchement d’une guerre. Recueillie par une tante qu’elle ne connaît pas, elle va s’éveiller à un nouvel environnement, à la nature, mais aussi à son cousin Edmond, le tout sur fond de conflit armé.

La première partie de How I live now est un récit d’initiation et d’éveil. Alors que les États-Unis sont entrés en guerre, Daisy rejoint une Angleterre bucolique, une maison dédaléenne et une famille unie qui sonnent pour elle comme une sorte d’« antithèse ». Jusque-là, son existence était en effet constituée de béton, d’espaces rationnés et de récriminations familiales. Un contraste s’installe rapidement : alors que les médias diffusent en boucle les images de la Troisième guerre mondiale, Daisy vit dans une espèce de cocon qui la tient éloignée – dans un premier temps du moins – des conflits armés qui ont cours dans le monde. L’album, adapté du livre éponyme de Meg Rosoff, le martèle d’ailleurs : si l’horreur et la souffrance qui caractérisent la guerre se déploient ailleurs, dans la grande ferme de tante Penn, on crée des liens, on se balade, on se baigne, on consume l’amour.

Car là est la trame principale de How I live now : Edmond, le jeune cousin de quatorze ans qui a accueilli Daisy à l’aéroport cigarette à la bouche avant de la véhiculer à travers champs, va rapidement devenir son amant. « Le grand saut dans l’inconnu » prend alors une tournure heureuse. Daisy confesse : « Pour la première fois depuis des jours, des mois peut-être, je me sens super bien. » Le monde étant en perpétuel mouvement, cette parenthèse romantique va se voir interrompue par la guerre. Un attentat fait d’abord plusieurs milliers de morts à la gare de Londres, avant que l’Occupant ne pointe le bout de son nez. La désinformation circulait déjà de seuil en seuil, un climat anxiogène s’installant dans la campagne anglaise, et voilà maintenant que Daisy et sa jeune cousine Piper – dont les liens, de plus en plus étroits, font l’objet de beaucoup d’attention dans l’album – sont séparés du reste de la famille après que leur maison a été réquisitionnée par loi martiale. « Le pays est envahi par l’ennemi. C’est lui qui contrôle les routes, la distribution de nourriture et la répartition des citoyens sur le territoire. »

Ainsi, How I live now va jouer sur plusieurs tableaux : la romance entre Daisy et Edmond se fond dans un contexte militaire qui va peu à peu se rapprocher d’eux et devenir perceptible. Osbert, le plus âgé des cousins, s’engage dans l’armée. Daisy et Edmond sont ensuite séparés et restent sans nouvelles l’un de l’autre. Une période durant laquelle la jeune Américaine ressent cependant la présence de son amant, mais qui est surtout exploitée par Lylian et Christine Circosta pour narrer la réalité telle qu’elle est vécue par des enfants et adolescents en temps de guerre. C’est à travers leurs yeux que l’on observe les persécutions, les assassinats arbitraires, les points de contrôle et même les charniers. Il n’est pas seulement question d’une horreur barbare et sanguinaire : il y a aussi l’injustice perçue à l’égard d’événements les dépassant et venant phagocyter dans ses moindres recoins leur existence.

Daisy est une héroïne plus complexe qu’il n’y paraît. Caractérisée par la jeunesse, la féminité et le déracinement dont elle fait l’objet, elle souffre aussi des étiquettes qu’on lui accole trop hâtivement. Ainsi, parce que sa mère est décédée à sa naissance, on la juge soit comme une meurtrière soit comme une victime. Elle-même se montre parfois critique à son propre égard : « Je suis devenue banale, sans véritable signe distinctif », déclare-t-elle tôt dans le récit. Il lui arrive de se poser des questions sur sa mère, ou de maudire son père et ses nouvelles relations amoureuses. La réussite de How I live now doit certainement beaucoup à son personnage principal. L’album est en outre sublimé par les représentations réussies de Christine Circosta (on songe spontanément à ses dessins de la nature) ou par les nombreux motifs qui en tapissent la trame, souvent en contraste (l’Amérique urbaine/l’Angleterre rurale, l’amour/la guerre, la maison nettoyée pour se conformer à la vie d’avant, laquelle est toutefois rendue impossible par les traumatismes affectant les personnages, etc.).

How I live now, Lylian et Christine Circosta
Glénat, septembre 2021, 144 pages

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4

Mrs. Caliban, femme au foyer

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Desperate Housewife typique, Dorothy est avant tout l’épouse de Fred, soi-disant hyper occupé par ses activités professionnelles. À part ses relations avec son amie Estelle, Dorothy se contente d’une vie sociale très limitée. Peut-elle trouver la force de changer tout cela ? Il faudra un incroyable concours de circonstances pour qu’elle y croie.

À l’occasion, en journée, Dorothy retrouve quelques amies (essentiellement Estelle, femme mariée qui collectionne les amants), ainsi que quelques couples pour des soirées. Les soirées en question se justifient essentiellement par la situation professionnelle de Fred, qui reste d’ailleurs particulièrement vague. C’est tout juste si on sait qu’il travaille dans un bureau. Bref, un col blanc parmi tant d’autres. Dorothy s’occupe aussi de son intérieur. Le meilleur pour elle, c’est peut-être quand M. Mendoza (une sorte de manager) vient lui apprendre à améliorer certains détails domestiques.

Un malaise durable

Il faut dire que Dorothy et Fred ont subi une série de drames personnels, en particulier la mort de leur enfant et l’impossibilité d’en concevoir un autre. Depuis ce malaise durable dans leur couple, ils font chambre à part et cela dure depuis déjà un bout de temps. Par opposition, Estelle l’amie de Dorothy a deux enfants avec lesquels elle a franchement du mal (deux adolescents en crise).

Disparition d’un lézard

Depuis peu, Dorothy a des sensations bizarres, en particulier en écoutant la radio. Parfois les programmes s’interrompent pour délivrer des messages venus on ne sait d’où mais qui apparemment lui sont destinés. Ce qu’elle en retient c’est surtout qu’elle ne doit pas s’inquiéter, car tout va bien se passer. Ce qu’en retient un lecteur (une lectrice), c’est l’absence d’explication qui autorise une lecture en forme de porte de sortie : Dorothy n’est pas trop bien dans sa tête, peut-être fantasme-t-elle. Autre bizarrerie, on annonce dans des flashs d’infos qu’un drame est survenu à l’Institut Jefferson : deux employés ont été massacrés par une sorte de gros lézard, capturé six mois auparavant lors d’une expédition en Amérique du sud. Désigné comme le « Monstre Aquarius », ce gros lézard particulièrement dangereux serait à nouveau dans la nature, quelque part dans la région où habitent Dorothy et Fred.

Y’a pas d’lézard !

Dans la soirée, alors justement que Fred et Dorothy reçoivent, cette dernière va à la cuisine pour récupérer un plat, quand elle a la frayeur de sa vie : un être de très forte stature et à l’allure bizarre se tient là. Mais il se tient dans un coin, plutôt comme si lui-même avait peur. Bien entendu il s’agit du fameux « Monstre Aquarius » et Dorothy l’amadoue avec ce qui peut le nourrir, car il meurt de faim. Il n’est pas particulièrement agressif et le dialogue s’engage. De fil en aiguille, Dorothy la désœuvrée décide de s’occuper de lui et de le cacher dans la chambre d’amis. Ce qui ne sera pas bien difficile, car Fred n’est que rarement là et il ne fait guère attention à ce qui se passe à la maison.

Tentative d’intégration

Dans ce court roman (138 pages dans l’édition 10/18) paru en 1982 mais encore méconnu chez nous, Rachel Ingalls surprend de bout en bout. D’une plume alerte et incisive, elle dresse un portrait particulièrement acide de la société américaine de l’époque, qui tient sur beaucoup d’hypocrisie et fait des épouses des sortes d’esclaves à domicile. Ensuite, elle confronte cette société et ses personnages à des péripéties où la science-fiction et le fantastique lui autorisent l’inimaginable. En effet le « monstre Aquarius » n’est pas vraiment le gros lézard annoncé, mais un extra-terrestre arrivé sur Terre de manière accidentelle (les circonstances resteront floues). À part sa très forte stature et sa taille qui sortent de l’ordinaire, grâce à quelques subterfuges il peut passer pour un homme particulièrement grand, tant qu’il reste discret.

De bizarrerie en bizarrerie

Sur cette base, la narration explore la relation qui se noue entre Dorothy et celui qu’elle décide d’appeler Larry. Dorothy découvre que la vie peut finalement lui apporter d’énormes satisfactions auxquelles elle ne croyait plus du tout. Bien entendu, cela s’accompagne de pas mal d’angoisses, car elle transgresse quasiment tout ce en quoi elle voulait encore croire. Dans le même temps, Larry découvre un monde très surprenant qu’il compare au sien. C’est la différence de Larry qui le confronte à des situations si pénibles qu’elles l’obligent à des réactions allant de la fuite à la défense, celle-ci se transformant régulièrement en attaque foudroyante. À ces occasions, Larry cause des dégâts qui ne font que renforcer sa réputation de « Monstre Aquarius ». Vu comme un danger public qu’il faut absolument mettre hors d’état de nuire, Larry réalise que ce qu’il a subi à l’Institut Jefferson n’était qu’un avant-goût de ce qui l’attend si on le coince à nouveau. Bien évidemment, les événements ne font qu’aggraver la situation et tout cela ne peut que mal finir. Ce sera le cas pour quasiment tous les protagonistes de cette histoire édifiante, où la sensibilité se heurte régulièrement à la dure réalité des faits. La concision de ce roman en fait donc une œuvre marquante, car Rachel Ingalls se déchaîne pour imbriquer intelligemment sa description d’une société plutôt rigide avec l’irruption en son sein d’un être qui n’en connaît pas les codes. Le parcours de Larry apporte quelques inestimables grammes de finesse dans un monde de brutes.

Mrs. Caliban, Rachel Ingals
10/18,  juillet 2021, 144 pages 

 
 
 
 
 
 
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Enfant de salaud, de Sorj Chalandon : indispensable mais insaisissable vérité

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Enfant de salaud, le nouveau roman de Sorj Chalandon, est une œuvre aussi bouleversante qu’intelligente, la quête d’une vérité fuyante et un carrefour entre histoire et mémoire.

« Enfant de salaud. »
Voilà comment un grand-père qualifie son petit-fils.
Une expression à prendre au sens le plus strict : l’enfant d’un salaud.
Le grand-père va plus loin : pendant la guerre, le père du narrateur « était du mauvais côté ».
Devenu adulte, cet enfant, le narrateur du roman, ne peut que s’interroger sur ce qui lui a valu cette dénomination.
Nous sommes en 1987. Le narrateur a 35 ans. Et il a pris sa décision : il veut savoir ce que son père a fait pendant la guerre et l’Occupation.

Si cette décision arrive à ce moment précis, ce n’est absolument pas un hasard. Le narrateur, chroniqueur judiciaire pour un grand quotidien national, est à Lyon pour couvrir le procès de Klaus Barbie (c’est là que se trouve le caractère de reconstruction romanesque des événements par Chalandon : en réalité, l’auteur n’a appris ce que son père avait fait que tout récemment, bien après le procès, après même la mort de ce père). Cela lui permet de se replonger dans cette France de l’Occupation et de la collaboration. Dans le chapitre qui ouvre le roman, le narrateur va visiter la maison des enfants d’Izieu, une colonie dans l’Ain, dans laquelle plusieurs dizaines d’enfants juifs étaient cachés. Mais en avril 1944 des soldats de la Wehrmacht et des agents de la Gestapo arrivent et raflent tous ceux qu’ils trouvent, enfants comme adultes. 44 enfants et 7 adultes seront déportés. Il n’y aura qu’une seule survivante.
Cette ouverture donne vite le ton du nouveau roman de Sorj Chalandon. En aucun cas le romancier ne va sombrer dans le pathos, et ce malgré la lourde charge émotionnelle des faits qu’il va relater (que ce soient des faits familiaux ou historiques). Pour décrire les événements tragiques liés à l’action de Klaus Barbie comme dirigeant de la Gestapo à Lyon, il choisit la sobriété. Et c’est sans doute pour cela que l’émotion est finalement aussi forte : parce que l’écrivain se met pudiquement au service de ce qu’il raconte ici. Parce que, par la sobriété de son écriture, il met en avant les témoignages des survivants. Et c’est la succession de ces histoires personnelles d’individus arrêtés, humiliés, torturés qui va tout à la fois constituer une partie essentielle du roman, et en même temps servir de cadre aux recherches que le narrateur va mener sur son père.
Car Sorj Chalandon imbrique les deux sujets. Les chapitres sont alternés : le procès de Barbie, l’enquête sur son père. Et cela correspond finalement à une faon d’aborder l’histoire, non pas par les grands discours, par les leçons magistrales, mais par la vie des individus qui la font ou, plus souvent, la subissent.

La quête de vérité est un des thèmes majeurs du roman. Dans le contexte familial, rechercher la vérité s’avère essentiel pour le narrateur. Pour savoir comment se situer dans l’histoire familiale. Pour construire une image stable d’un père qui n’a jamais été prodigue en révélations sur son passé.
Or, l’image qui va resurgir, finalement, c’est celle d’une vérité impossible à atteindre. Le père du narrateur s’avère être un personnage fuyant. Dès le début, il avoue s’être engagé dans une des milices nationalistes qui ont soutenu les Nazis. Il dira même être parti volontairement sur le front russe, puis avoir protégé le bunker de Hitler lors de la bataille finale de Berlin. Mais les recherches menées par le narrateur vont briser ce mythe et laisser le protagoniste dans une plus grande incertitude encore. Qui était son père ? Qu’a-t-il fait ? Le fait même que le père cache les événements et mente aussi ouvertement paraît troublant : qu’est-ce qui se cache derrière ? Qu’est-ce qu’il n’ose pas avouer ?
Ce père qui ne se laisse pas saisir est donc mis en parallèle avec Barbie lui-même, un Barbie lui aussi fuyant, refusant d’assister au procès, ne se trouvant dans la salle d’audience que les rares fois où il y sera amené de force sur ordre de la cour (de fait, face aux multiples mensonges de son père, c’est aussi par la force que le narrateur essaiera de l’interroger pour connaître la vérité). C’est toute un image du refus du passé qui se dessine dans l’attitude des deux hommes. Un passé qui n’est pas renié, mais qui ne doit pas être exposé. Un passé qui doit rester dans l’ombre.
Le parallèle va encore plus loin : c’est à une forme de quête judiciaire que se livre le narrateur. Une quête dont le but est de savoir de quoi son père était accusé exactement. Pourquoi a-t-il fait un an de prison à la Libération (sentence trop faible s’il avait réellement collaboré avec les nazis contre la France) ?

Enfant de salaud est aussi un roman qui sait mêler histoire et mémoire. L’histoire familiale du narrateur rejoint l’Histoire. D’un côté, le parcours personnel chaotique d’un jeune homme déstabilisé sous l’Occupation. De l’autre, les activités du « Boucher de Lyon » comme symboles de ce que fut l’Occupation : rafles, tortures, déportations… Et Chalandon met en lumière à la fois l’utilité de ce travail de mémoire, qu’il soit personnel ou national, mais aussi les difficultés rencontrées.
Le procès, comme la quête de vérité du narrateur, sont avant tout des moments d’expression de la vérité. Finalement, ce que le narrateur reproche à son père, ce n’est pas tant son attitude pendant la guerre, mais les silences et les mensonges qui ont suivi. Ce que cherche le narrateur, c’est bel et bien un aveu de son père, une reconnaissance, un dialogue franc et ouvert sur ce qui s’est passé alors.

Une quête semée d’embûches, puisque, à chaque fois que le narrateur croit comprendre quelque chose, l’attitude de son père sous l’Occupation va encore le déstabiliser. L’image qui se dessinera finalement sera celle d’un jeune homme qui a changé d’uniformes pas moins de quatre fois, passant des milices aux Francs-Tireurs Partisans. Un homme qui maîtrise l’art de la fuite, pourchassé pour désertion aussi bien par l’armée française que par l’administration allemande. Un homme qui, quarante ans plus tard, fuit encore (sauf que c’est son fils qu’il fuit maintenant).

De la justice, Chalandon a aussi retenu l’aspect théâtral. Le procès est aussi montré comme un spectacle, dans lequel Barbie joue plusieurs rôles (d’abord le rôle de l’erreur judiciaire, employant le nom sous lequel il se cachait en Amérique du Sud, puis le rôle de celui qui ne reconnaît pas l’autorité du tribunal, préférant ne pas participer au procès). Son principal avocat, le célèbre Jacques Vergès, fait aussi l’acteur, faisant mine d’ignorer les témoignages, sa cachant derrière ses dossiers, etc.
À ce jeu, le père du narrateur a également un talent certain. Acculé, il improvise toujours une nouvelle version de ses aventures, cherchant parfois ouvertement à choquer. Ainsi, les commentaires qu’il fait à la sortie des audiences du procès Barbie, reproduisent-elles sincèrement ses pensées ou ont-elles simplement l’intention de choquer ce fils ? Le père ne s’enferme-t-il pas sciemment dans ce rôle de soutien aux ex-occupants, alors que la réalité de ses actions à l’époque n’était pas uniquement orientée dans ce sens ?

Enfant de salaud est un roman magistral. Par son écriture ciselée, parfaitement travaillée, par l’intelligence avec laquelle Chalandon aborde des sujets complexes, par cette finesse qui lui permet de ne pas sombrer dans le pathos (ce qui rend le roman d’autant plus émouvant), l’auteur nous bouleverse littéralement.

Enfant de salaud. Sorj Chalandon.
Grasset, août 2021. 336 pages.

Le Fils préféré, de Nicole Garcia : trois personnages en quête de père

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Pour son deuxième long métrage en tant que réalisatrice, Nicole Garcia signe, avec Le Fils préféré, le très beau portrait d’une fratrie déchirée qui va s’unir dans la quête d’un père disparu. Un film tout en nuance et en subtilité, porté par une interprétation d’un très grand niveau.

Le spectateur découvre très vite qui est désigné par l’intitulé du film. Le fils préféré, c’est Jean-Paul. C’est lui qui, dans la scène d’ouverture du film de Nicole Garcia, va voir son père Raphaël dans sa maison de repos. On sent la complicité entre le père et le fils. On voit surtout les petits gestes, les petites attentions qui marquent le respect d’un fils pour son père.
Cependant, le portrait de Jean-Paul en fils idéal va vite se ternir. Jean-Paul dirige un hôtel sur la Côte d’Azur. Hôtel qui va subir un contrôle fiscal. Or, Jean-Paul n’a pas hésité, à plusieurs reprises, à confondre la caisse de l’hôtel avec son propre porte-monnaie. Argent pris dans la caisse, faux en écritures : rien de gigantesque, mais suffisamment pour s’inquiéter. De plus, Jean-Paul a le projet de construire un « dancing » dans son hôtel ; mais les travaux, qui ont débuté depuis plusieurs mois déjà, ont dû s’arrêter : le directeur n’a plus d’argent pour payer l’entreprise de construction.
C’est là que va se constituer le point de départ d’une action qui mènera à une transformation en profondeur de cette famille. Car c’est bien la famille qui est l’élément central du Fils préféré, ce qui apparaît dès le générique, sur lequel défile des photos souvenirs des événements familiaux.

La famille Mantegna est originaire d’Italie. Le père, ancien boxeur, vient d’une famille pauvre. Jean-Paul a deux frères : Francis, enseignant qui n’a pas assez d’argent pour aider son frère, et Philippe, avocat en Italie, bien plus fortuné mais qui refuse d’aider le directeur d’hôtel. Le début du film montre une famille finalement désunie. Le seul lien qui semble solide, celui qui unit le père et son fils, est lui aussi sur le point de lâcher à cause de l’argent : Jean-Paul souscrit une assurance-vie pour son père, contrat dont il falsifie la date. Or, lorsque son père a un accident en visitant le chantier du dancing, Jean-Paul hésite avant de lui porter secours, et l’on sent que la question de l’argent, de la prime de cette assurance-vie, constitue une proposition que le fils a du mal à rejeter…
Cependant, il n’y a pas que l’argent qui divise les protagonistes. Raphaël, le père, a rompu tout contact avec Francis depuis que celui-ci vit pleinement son homosexualité. Philippe, quant à lui, a toujours paru froid et distant, mais il redoute particulièrement Jean-Paul pour une histoire de femme : l’épouse de l’avocat, Anna Maria, était auparavant la maîtresse de Jean-Paul, et l’avocat a peur qu’elle ne retourne auprès de lui (la suite ne lui donnera pas tort, d’ailleurs).
Pourtant, cette famille éclatée, où chacun vit sa vie de son côté, va s’unir lorsque le père, conscient de l’hésitation de son fils, va disparaître. Les trois frères vont alors se rejoindre. Des réflexes de l’adolescence vont resurgir, comme lorsque Philippe et Jean-Paul sortaient ensemble pour draguer. Des paroles vont être dites, qui permettront de se libérer de certaines rancunes. Enfin, des vérités vont ressortir.

Le Fils préféré est le deuxième long métrage réalisé par Nicole Garcia, qui avait déjà, à ce moment-là, une carrière d’actrice impressionnante : elle avait déjà tourné devant la caméra de Bertrand Tavernier, Pierre Schoendoerffer, Bertrand Blier, Alain Resnais, Philippe de Broca, Claude Sautet ou Michel Deville. Elle signe une réalisation fine et subtile, évitant les grands effets mélodramatiques mais s’intéressant aux petits gestes, aux regards, aux détails qui en disent long sur ses personnages. Le film tient en un équilibre subtil parce qu’il sait ne pas en dire trop, ne pas en faire trop.
Plus qu’à une révélation finale, Le Fils préféré s’attache avant tout aux relations entre les personnages, entre les trois frères en particulier, et à ce que ces relations disent des protagonistes. Au-delà du cas de Jean-Paul, qui est clairement le personnage central du film, ce qui est montré ici, c’est une fratrie et son évolution.
Enfin, il ne faut pas passer sous silence la grande qualité de l’interprétation du film. Gérard Lanvin (qui a été récompensé par un César pour ce rôle), Bernard Giraudeau et Jean-Marc Barr sont formidables.

Still Life de Jia Zhangke : drames humains et destructions matérielles

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Présenté à Venise en 2006, Still Life est reparti avec un Lion d’Or. Jia Zhangke a reçu cette récompense des mains de la présidente de la 63e édition de la Mostra, Catherine Deneuve. Le film, qui résonne comme un documentaire autour de la construction du barrage des Trois Gorges, est une fiction ancrée dans le réel. Une fiction autour de l’argent roi où s’écrivent deux destinées qui ne se croisent jamais. Deux histoires d’amour contrariées qui s’étiolent en même temps que des villages menacent d’être submergés et des bâtiments sont détruits à l’écran. Une histoire de la Chine autant qu’une fiction sans illusion sur l’amour.

Illusions perdues

Dans les toutes premières images du film, un des héros, San Ming assiste à une illusion dans laquelle un homme transforme une devise monétaire en une autre. Après cela, on lui demande de payer pour le non-spectacle auquel il vient d’assister. L’argent se présente ici comme un roi au milieu des ruines. En effet, à Fengjie, le Barrage des trois Gorges a englouti une partie du territoire. Celui où vivait sa femme et sa fille n’est plus. Et San Ming a payé pour s’y rendre et espérer les retrouver après seize années sans nouvelle. Autour de cette recherche, Jia Zhangke construit également un décor, il y a toujours un mouvement, même quand l’intrigue patine, dans le cadre. Si les personnages sont voués à stagner, les éléments bougent autour d’eux, se transforment. Pour exemple, une magnifique scène d’illumination d’un pont au cœur d’une soirée de torpeur vient s’inscrire au cœur du film, entre les deux arcs narratifs. Plus tard, avec  A touch of sin (2013), le réalisateur chinois n’aura de cesse de mêler les intrigues autour d’un lieu sans jamais vraiment les faire se rejoindre. En effet, dans Still Life, deux histoires sont racontées au cours du film sans que les deux personnages n’entrent en contact. Pourtant, leurs histoires d’amour contrariées tout comme leur voyage sur un bateau où chante un enfant, résonnent fortement entre elles. Jia Zhangke imprime un rythme particulier, presque lancinant, à son film, constamment incrusté de poussière, comme cloué au sol. Pourtant, quelques échappées existent à l’image d’une ruine, presque irréelle, qui prend son envol. L’espoir n’est pas loin, comme avec ce pont déjà évoqué synonyme d’un ailleurs à rejoindre. Cependant, nos personnages cherchent des êtres qui leur échapperont tout de même, ils sont aussi perdus dans une modernité grimpante et imposée. Ils ne reconnaissent plus rien et personne ne les attend. Pourtant, ils construisent des relations et s’ancrent dans le monde qui les entourent.

Humanité

Jia Zhangke construit un mélodrame dans lequel, et ce dès la première scène, l’humanité a toute sa place. Il observe des visages, des corps, des travailleurs avec une grande minutie, sans en faire des personnages principaux. Il ne se contente pas de raconter une histoire, il parle aussi de son pays et de ses hommes. San Ming accepte un travail arasant et se rapproche ainsi de quelques hommes. On le voit alors travailler dans cette chaleur présente en permanente et les corps sont révélés dans la souffrance et la solidarité. Shen Hong, quant à elle, recherche plutôt un patron, mais elle va passer une soirée avec le seul ami qu’il lui reste dans ce lieu où elle n’existe plus vraiment. Ce sont donc des histoires qui se déconstruisent et se construisent sous nos yeux. Certaines relations commencent quand d’autres s’achèvent un peu brutalement (alors qu’elles sont pourtant en pause depuis de nombreuses années). Au milieu de ces moments, le réalisateur explore tout un tas de sujets, dans la moiteur de son décor cartographié avec une précision impressionnante : les déplacés, l’intégration d’un étranger au sein d’une communauté notamment. La photographie est magnifique, les plans d’une grande minutie, offrant toujours aux images de multiples lectures et au regard plusieurs angles d’attaque.

Tout les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Porté par un scénario aux contours et aux enjeux très cadrés, Still Life est une nature morte (c’est ainsi que l’on peut traduite le titre du film) dont le mouvement constant est une destruction et qui est le reflet d’une société où le profit laisse les hommes sur le carreau. Shen Hong et San Ming sont les protagonistes et les témoins de cette lente descente aux enfers de toute une population expropriée et exploitée. Au demeurant, ils tentent de renouer des relations fragiles et incomplètes et en construisent d’autres que les territoires rendent éphémères dans la durée de l’échange mais que l’humanité rend persistante dans les mémoires. Des pièces de monnaie (encore l’argent!) à l’effigie des terres de chacun deviennent le symbole de cette durabilité des sentiments tout en dévoilant la beauté des paysages que chacun habite. S’ils n’habitent pas le monde de la même façon, ces hommes parviennent à cohabiter dans un temps court, liés dans la galère. Ils rêvent même d’un ailleurs qui se révèle, dans les mots au moins, pire que ce qu’ils endurent déjà. Tous ces enjeux, l’originalité avec laquelle le propos est traité sans grands effets, en font une œuvre passionnante, qui marque et frappe fort. Les personnages eux-mêmes deviennent  des natures mortes à l’horizon bouché (aperçu à travers les trous dans les murs qui ne débouchent sur rien). Le réalisateur opère des mouvements de va-et-vient pour deux personnages qui font écho à tout son cinéma qui traverse les siècles et les époques pour raconter un monde et des êtres sans cesse piégés.

Still Life : Bande annonce

Jour de colère, de Carl Theodor Dreyer, sort en DVD chez Potemkine et MK2

Les éditions Potemkine et MK2 nous offrent le plaisir de pouvoir revoir Jour de colère (appelé parfois aussi Dies Irae), un des plus grands films du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer, dans une édition qui, hélas, n’est pas toujours à la hauteur du chef d’œuvre présenté.

La carrière du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer compte relativement peu de longs métrages, mais ceux-ci ont marqué l’histoire cinématographique. Depuis l’esthétique fantastico-onirique de Vampyr jusqu’aux sommets de charité chrétienne de La Parole, le cinéaste a influencé des générations de réalisateurs en créant de véritables chocs visuels.
Le premier film parlant de Dreyer, Vampyr, est un échec commercial, au point que le cinéaste n’est pas sûr de poursuivre sa carrière dans le septième art. Il faudra une bonne dizaine d’années pour aboutir à Dies Irae / Jour de colère, sorti en 1943, adaptation d’une pièce de théâtre d’Hans Wiers-Jenssen.
Il est possible d’affirmer que Jour de colère est la première partie d’un diptyque poursuivi, douze ans plus tard, avec le sublissime La Parole (Ordet), deux films consacrés à la religion. Le christianisme y est alors présenté sous deux aspects : d’un côté sous la forme de l’interprétation rigoriste d’une loi pour laquelle tout le monde est un pécheur ; de l’autre côté, sous la forme d’une exaltation de la charité, de l’amour chrétien individuel et intériorisé.
Sous la forme Dies Irae, l’expression « Jour de colère » renvoie à l’apocalypse, mais aussi à un texte mis en musique au Moyen Âge. On retrouve aussi ce texte dans la messe des morts (voir le Requiem, qu’il soit de Mozart ou de Verdi, par exemple). Par sa thématique, ce texte est donc directement relié au thème de la mort, et ce thème sera fortement présent dans le film.

Jour de colère nous renvoie en 1623 dans un monde protestant très étriqué. Un pasteur, Absalon, est chargé de retrouvé Marte, une femme accusée de sorcellerie parce qu’elle prépare des décoctions à base de plante afin de soulager les maux des personnes autour d’elle. La vieille femme est finalement retrouvée et torturée jusqu’à ce qu’elle avoue tout ce qu’on veut lui faire dire, à savoir qu’elle aurait pactisé avec le diable, etc. Mais elle a aussi d’autres choses à dire, concernant le pasteur Absalon lui-même…
En effet, Absalon est marié, en secondes noces, avec une femme bien plus jeune que lui, Anne. Ce qui n’est pas du goût de la mère du pasteur, vieille femme acariâtre qui voit cette union d’un fort mauvais œil. Or, lorsque arrive Martin, le fils d’Absalon, Anne, coincée dans ce mariage forcé, ne peut s’empêcher d’en tomber amoureuse.
Le film de Dreyer prend alors des allures de tragédie. Comme dans les tragédies classiques, le personnage principal est écartelé entre sa passion amoureuse et son respect de la morale ; après tout, Anne est dans une situation à peu près similaire à celle de Phèdre dans la pièce de Racine. Sauf qu’ici, la morale est imposée brutalement par un groupe de personnages froids et insensibles qui ne songent qu’à appliquer à la lettre une loi aveugle.
Jour de colère est un film marqué par la mort. La mort de différents personnages, mais aussi la morbidité de cette morale qui trouve sa satisfaction dans la souffrance des autres. Les docteurs de la loi sont tous habillés de noir, dans des vêtements étriqués, fermés. Leurs visages sont inexpressifs, comme si les émotions leur étaient étrangères.
Même la nature est marquée par la mort : dans un paysage magnifiquement bucolique passe soudain une charrette chargée du bois pour alimenter le bûcher de Marte…
Dreyer joue sur les contraste : face à une rigueur mortifère et sombre, Anne illumine l’écran de sa présence et de son regard. Les jeux de lumière font que les regards sont immédiatement attirés sur elle. Et le contraste sera encore plus flagrant lorsqu’elle vivra son amour avec Martin : cheveux partiellement relâchés, tenue plus claire, moins stricte, moins étriquée, sourire aux lèvres…
Il n’y a aucune hésitation : pour Dreyer, Anne est du côté de la vie, de la nature, des sentiments. Mais Jour de colère, c’est aussi un film sur la domination : domination masculine contre-nature, domination d’une intolérance morale et religieuse qui écrase tout ce qui ne se plie pas à ses lois, etc. Et Anne, femme mal mariée, épouse adultère, fille de sorcière, femme trop jeune et trop belle, cumule tout ce que les gardiens de l’ordre moral réprouvent.

Visuellement, Jour de colère est une splendeur. Il est évident que Dreyer s’est inspiré des tableaux des maîtres flamands, mais aussi de l’esthétique typiquement protestante, avec ces murs nus, dénués de la moindre décoration, symboles d’une vie où l’on doit étouffer ses sentiments.
Aussi splendide soit-elle, cette esthétique ne cherche jamais à prendre le pas sur ce qui est raconté ou sur les sentiments qui se dégagent de l’œuvre. Chez Dreyer, l’image se met au service de l’histoire. Une histoire forte et tragique.

Compléments de programme

Justement, concernant les images, on peut regretter que la qualité visuelle de la présente copie ne soit pas supérieure. Face à un film où le travail esthétique est aussi important, on était en droit d’attendre mieux.
Le film de Dreyer est accompagné de trois compléments de programme.
Dans l’un d’eux, Gaspar Noé (autre cinéaste pour lequel l’esthétique a une importance primordiale) parle de son attachement à l’œuvre de Carl Theodor Dreyer. C’est plutôt sympathique, mais anecdotique.
Dans un autre complément de programme, le cinéaste lui-même, Carl Theodor Dreyer, parle, trop brièvement hélas, de son film.
Le bonus le plus intéressant, de très loin, est l’analyse du film par Patrick Zeyen. Le critique et cinéaste replace Jour de colère au sein de la filmographie de Dreyer, établit des rapports avec Ordet pour l’aspect religieux, avec La Passion de Jeanne d’Arc et Gertrud pour les portraits de femmes délaissées. Patrick Zeyen fait aussi une analyse rigoureuse et passionnante de l’esthétique du film et des contrastes entre noir et blanc. Finalement, il qualifie Jour de colère de « film le plus maîtrisé » de Carl Theodor Dreyer.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 94 minutes
Noir et blanc
Format de l’image : 1.33
Son Dolby Digital dual mono
Version originale danoise
Sous-titres français
Compléments de programme :
Analyse de Patrick Zeyen, cinéaste et écrivain (20 minutes)
Carl Theodor Dreyer par le de son film (3 minutes)
Entretien avec Gaspar Noé (10 minutes)

Le Bal des folles : le féminin sous le regard de Mélanie Laurent

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Trois ans après Galveston, Mélanie Laurent remet sa casquette de réalisatrice pour Le Bal des folles, une adaptation qui ne sera pas visible en salles mais directement sur la plateforme d’Amazon Prime. Dommage car cette fresque ambitieuse aurait mérité un déploiement sur grand écran.

Nous sommes éternelles

Après avoir fait sensation sur Netflix dans le film d’Alexandre Aja, Oxygène, Mélanie Laurent est de nouveau visible sur les plateformes de streaming. En effet, son film, Le Bal des folles, est actuellement disponible sur Amazon Prime. Il ne sortira donc pas en salles. Pour Mélanie Laurent, ce n’est pas un problème, au contraire :  » […] ma grande frustration ça aurait été de ne le sortir que dans quelques salles et uniquement en France. Alors que là, je le sors dans 240 pays, le même jour, à la même heure. Et ce film-là, avec cette histoire-là, ce message-là, j’ai une envie qu’il voyage et une envie d’aller me confronter à d’autres cultures «  (interview donnée à LCI). Mais l’intérêt du Bal des folles n’est pas seulement dans cette sortie en ligne, il réside surtout dans l’ambition de cette fresque d’époque, centrée sur une histoire de femmes. En effet, Mélanie Laurent avait les moyens et ça se voit. On entre véritablement dans l’hôpital de la Salpêtrière, aux côtés de ces femmes jugées folles ou hystériques au profit d’expériences médicales douteuses. Mélanie Laurent décide de suivre le destin de l’une d’entre elles, Eugénie. C’est également le personnage star du roman de Victoria Mas du même titre dont Mélanie Laurent s’est inspirée pour son long métrage.

Corps

Eugénie est une aristocrate, son profil dénote carrément avec celui de ses partenaires de dortoir. Cette femme très libre en apparence est sous le joug de sa famille en réalité. Ils décident de la faire interner car cette dernière prétend communiquer avec les esprits. Tout le long du film, Mélanie Laurent ne décide pas si oui ou non Eugénie dit la vérité, il est surtout question de voir que sa folie supposée n’est qu’un prétexte à un enfermement abusif. En effet, sous la houlette du professeur Charcot, des femmes étaient enfermées, jugées hystériques, et soumises à des expériences sans fondement médical solide. Les traitements et séance de simulations de crises laissaient des stigmates irréversibles aux corps. C’est d’ailleurs de corps qu’il est question dans Le Bal des folles. Mélanie Laurent montre en effet la manière dont les hommes partaient à l’assaut du corps des femmes : par l’enfermement, par les expériences, mais aussi par les agressions sexuelles dont certaines étaient victimes. C’est tout cela, en s’infiltrant au cœur du dortoir et du quotidien de ces femmes, que raconte la réalisatrice. Son film bénéficie d’un casting de choix : Lou de Laâge, toujours très à l’aise dans ses rôles, Emmanuelle Bercot, terrifiante à souhait, Benjamin Voisin, Cédric Khan ou encore Grégoire Bonnet dans le rôle d’un Charcot plus effacé. En effet, si Augustine mettait en avant la figure ambiguë de Charcot avec Vincent Lindon dans le rôle titre, Mélanie Laurent ne s’intéresse qu’au point de vue des femmes soumises à l’enfermement.

Lumière

Il ne s’agit pas pour elle d’explorer la face sombre de cette masculinité féroce, mais bien d‘illuminer le destin tragique de ces « folles » malgré elles. Tous les personnages secondaires féminins ont donc une forte personnalité, qui se révèle de plans en plans et leur destin est étroitement lié à celui d’un monde qui les rabaisse en permanence. Le casting féminin est ainsi flamboyant, « éternel » comme dans les mots d’Eugénie. Même la figure un temps austère de Geneviève, l’infirmière en chef (jouée par Mélanie Laurent elle-même), va sans cesse vers la lumière. Le point d’orgue du film étant ce fameux bal des folles (qui a réellement existé, au contraire du personnage d’Eugénie, fictionnel) où les femmes étaient, sous couvert d’une soirée enchantée, exhibées au monde telles des animaux de foire. Déguisées, montrées, jetées en pâture, elles n’avaient d’autre choix que d’entrer dans un jeu social pipé d’avance dans lequel les dominants étaient du côté des hommes. C’est ce moment que la réalisatrice prépare tout son film durant. Là encore, c’est par le corps qu’elle filme cet instant fort, qui est aussi une acmé puissante dans le déroulé du film. Au final si le film de Mélanie Laurent reste d’un fort classicisme, il est aussi une respiration bienvenue dans cette histoire très sombre du féminin avec des femmes fortes et montrées comme libres malgré tout. Car si Eugénie voit des esprits, cette question n’est pas tranchée, elle fait en tout cas preuve d’esprit pour ne pas se laisser broyer par cet enfermement injustifié. Et c’est sa voix qui s’élève dans quelques mots très touchants, emplis d’une sororité rayonnante, qui vient nous le rappeler lorsque le film se termine.

Cette histoire hors normes et révoltante a déjà inspiré la romancière Victoria Mas, les réalisatrices Mélanie Laurent et Alice Winocour et devrait bientôt être de nouveau racontée par Arnaud des Pallières. Quant au professeur Charcot, plus connu pour ses avancées neurologiques, il est ici montré sous sa vérité nue et cruelle. C’est aussi cela, la force du cinéma. Mélanie Laurent prépare déjà une nouvelle adaptation, The Nightingale (roman de Kristin Hannah), l’histoire de deux sœurs en pleine Seconde Guerre mondiale. Le nouveau ton de sa carrière de réalisatrice semble ainsi donné.

Le Bal des folles : Bande annonce

Le Bal des folles : Fiche technique

Synopsis : L’histoire d’Eugénie, une jeune fille lumineuse et passionnée à la fin du 19è siècle. Eugénie a un don unique : elle entend et voit les morts. Quand sa famille découvre son secret, elle est emmenée par son père et son frère dans la clinique neurologique de La Salpêtrière sans possibilité d’échapper à son destin. Cette clinique, dirigée par l’éminent professeur Charcot, l’un des pionniers de la neurologie et de la psychiatrie, accueille des femmes diagnostiquées hystériques, folles, épileptiques et tout autre type de maladies physiques et mentales. Le chemin d’Eugénie va alors rencontrer celui de Geneviève, une infirmière de l’unité neurologique dont la vie passe sous ses yeux sans qu’elle ne la vive vraiment. Leur rencontre va changer leurs destins à jamais alors qu’elles se préparent à assister au fameux « Bal des folles » organisé tous les ans par le Professeur Charcot au sein de la clinique.

Réalisation : Mélanie Laurent
Scénario : Mélanie Laurent, Christophe Deslandes, d’après l’œuvre de Victoria Mas
Interprètes : Lou de Laâge, Mélanie Laurent, César Domboy, Benjamin Voisin, Emmanuelle Bercot,  Cédric Kahn, Coralie Russier, Grégoire Bonnet, André Macon, Alice Barnole
Photographie : Nicolas Karakastanis
Montage : Anny Danché
Producteurs : Alain Goldman, Axelle Boucai Fabrice Lambot
Sociétés de production :  Légende Films, Amazon
Distributeur : Amazon Prime Vidéo
Durée : 122 minutes
Genre : Drame historique
Date de sortie : 17 septembre 2021 sur Amazon Prime

Falaises, d’Olivier Adam : au bord de la mère

Quatrième roman d’Olivier Adam, Falaises est une plongée dans l’intimité d’un écrivain à partir des souvenirs évoqués par les falaises d’Etretat. Un roman bref mais dense, et un travail remarquable sur l’écriture.

Olivier Adam est sans aucun doute un des écrivains français majeurs actuellement. Auteur de romans, de nouvelles et d’oeuvres de jeunesse, scénariste, il s’est fait connaître dès son premier roman, Je vais bien, ne t’en fais pas, paru en l’an 2000. Il a également obtenu de nombreuses récompenses, dont le Prix Goncourt de la nouvelle pour le recueil Passer l’hiver, en 2004.
Paru en 2005, Falaises est son quatrième roman. L’oeuvre se déroule en une nuit. Dans sa chambre d’hôtel, Olivier regarde les falaises d’Etretat illuminées pour la nuit. Les mêmes falaises d’où sa mère a sauté pour se suicider, lorsqu’Olivier n’était qu’un gamin. Des falaises symboles d’un équilibre précaire, entre lumière et ombre, entre la stabilité du sol et la dangerosité du vide. Un équilibre dans lequel se retrouve le narrateur s’interrogeant sur son passé.
Le souvenir du suicide maternel va déclencher toute un tsunami mémoriel chez l’écrivain. Olivier passera toute la nuit à se souvenir de ceux qu’il a perdus : sa mère, suicidée ; son copain de lycée, suicidé ; son frère, parti en donnant de moins en moins de nouvelles, jusqu’à disparaître complètement. Tous ces personnages vont sortir des sables de la mémoire, surgir de l’ombre comme les falaises qui se détachent de la nuit.

Il y a donc la catastrophe initiale.
Le suicide d’une mère qui, à peine sortie de six mois d’internement (pour s’être volontairement brûlé la main avec son fer à repasser), se jette du haut d’une falaise. Et c’est autour de ce deuil qui n’est jamais fait que se construit le roman. Une mort qui laisse un vide, un gouffre gigantesque où tout s’enfonce, tout disparaît. Y compris les émotions du narrateur : après le traumatisme de la mort maternelle, le narrateur semble traverser les événements sans les vivre pleinement, comme s’il était un témoin de sa propre vie. Ce qui entraînera Olivier à se poser des questions sur ses rapports aux autres, sur l’existence, ou non, d’un lien avec ses proches :

« Si la vie n’est rien d’autre que ce fil ténu qui nous rattache les uns aux autres, le mien était définitivement déficient, fragile et glissant, comme rongé par le sel ».

Le contenu du roman est constitué de souvenirs qu’Olivier fait resurgir lors d’une nuit passée au bord des falaises d’Etretat. Des souvenirs qui arrivent de façon désordonnée, en vrac, mais tournent finalement toujours autour de cette mort maternelle.
Une mort, comme une plaie non refermée. Une mère qu’il revoit partout, qu’il suit même dans la rue. Une mère dont il doutera toujours de la disparition.
Et après cette mère, d’autres souvenirs surgiront. Ils dessineront une enfance, une adolescence, une jeunesse marquée par les morts. Par les personnages qui, comme Lorette, comme Lea, vont s’effacer progressivement. Dont l’image va s’évanouir, replonger dans l’ombre d’où ils venaient juste de sortir.
Ce sont ces personnages auxquels le narrateur, Olivier, s’est attaché au fil de sa vie comme à des bouées de sauvetage, mais des bouées qui vont se défausser et disparaître, chacune de son côté. Un grand frère qui deviendra marin au long cours et se présentera à terre de moins en moins souvent, avant de ne plus donner signe de vie. Un copain de lycée, compagnon de beuveries et d’orgies adolescentes, qui se suicide face à son père. Une petite amie qui finira en institution psychiatrique.

Falaises n’est pas un roman narratif, dans le sens que le roman d’Olivier Adam ne raconte pas, de façon structurée, la vie de son narrateur. Falaises est un roman d’émotions. Ce sont les émotions qui affluent, dans le désordre, au rythme de ces vagues de souvenirs et, par petites touches, d’une façon que l’on pourrait qualifier d’impressionniste, dessine le portrait psychologique d’un homme au bord du gouffre.
Falaises possède une écriture sobre. Pas de phrases difficiles, pas de vocabulaire compliqué. Mais une écriture que l’on pourrait qualifier d’immersive :  les nombreuses énumérations dessinent des lieux, font revivre des époques. Avec tout cela, Olivier Adam ne reconstitue pas un monde, mais favorise les impressions, les émotions. Olivier Adam façonne, cisèle une écriture fuyante, insaisissable, comme les souvenirs eux-mêmes. Une écriture de moments qui passent rapidement dans la lumière avant de retourner dans l’ombre.

Tout s’est bien passé : le nouveau film de François Ozon

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François Ozon est un réalisateur prolifique. Ses œuvres sont donc parfois ratées, comme c’est le cas de Tout s’est bien passé. Dommage car cette adaptation du livre éponyme d’Emmanuèle Bernheim, publié en 2013 et dans lequel elle raconte comment elle a aidé son père à mourir, aurait pu être un grand film sur la fin de vie. En salles dès le 22 septembre.

Erreur de casting

François Ozon connaissait bien Emmanuèle Bernheim, elle fût d’ailleurs la scénariste de plusieurs de ses films. Leur collaboration  est née avec le subtil Sous le sable. Comment donc Tout s’est bien passé peut-elle être une œuvre aussi caricaturale ? Première hypothèse, et malheureusement, lorsqu’Ozon s’est enfin senti prêt à adapter Tout s’est bien passé, Emmanuèle Bernheim n’était plus là (emportée par un cancer). Certes, certaines scènes sont touchantes, mais la plupart sont soit d’un inintérêt assez fort, soit d’un burlesque malgré lui. La faute certainement à une interprétation complètement à côté de la plaque, voire clownesque, d’André Dussolier. De plus, François Ozon a boursouflé le film avec le personnage de la mère (qui n’apparaît pas dans le livre), dans le rôle de laquelle Charlotte Rampling est tout simplement horrible, dont il n’a pas grand chose à dire. Ajoutons à cela un rôle raté de plus, Gérard, joué par un Gregory Gadebois très peu concerné, et l’on obtient une sorte de catastrophe.

Film de famille

Pour le reste, la complicité entre les sœurs, jouées par Sophie Marceau (plutôt étonnante dans ce rôle) et Géraldine Pailhas, est plutôt bien racontée. Quelques scènes entre André et Serge (Toubiana, qui accompagne la sortie du film, interprété joliment par Eric Caravaca) sont très intenses. On ressent cette sorte d’aura que le personnage avait avant son accident. Une chose est sûre, François Ozon tente de capter les raisons qui poussent André à vouloir mourir dignement. Cet homme dont sa fille dit « c’était un mauvais père, mais j’aurais adoré l’avoir comme ami », ne peut supporter de ne plus pouvoir agir de son propre chef. On le découvre, à travers ce que les personnages disent de lui ou selon leur comportement envers lui, comme un homme autoritaire, volontiers méchant, qui aimait la culture. C’est peut-être l’étude de cet esprit toujours vivant dans un corps déjà mort qui passionne le plus dans Tout s’est bien passé. Mais c’est en se perdant dans le film de famille bourgeois que François Ozon perd son sujet de vue.

Quelques heures sans printemps

L’étude et la mise en scène de cette mort sont un peu affaiblies par tous les à côtés grotesques. Cependant, l’idée de découvrir le suicide (assisté !) à travers la voix d’Hanna Schygulla (la vraie bonne idée de ce casting), montre à quel point certainement Ozon n’est pas passé loin de la subtilité et décence tant recherchées dans le film. Pour parler de fin de vie, on préfèrera nettement Quelques heures de printemps de Stéphanie Brizé. Quant à l’œuvre cinématographique de François Ozon, elle ne saurait se résumer à cet échec-là. On repense en effet à sa fresque hallucinante de documentation et d’humanité, Grâce à Dieu, notamment. Or, ici, la parole n’a presque pas de valeur, tant elle se perd entre deux scènes sans proposition aucune et la dignité recherchée dans la mort ne transparait jamais à l’écran. On ne sait pas quel est le point de vue réellement choisi par Ozon, et le spectateur est alors perdu : quelle émotion choisir ? Par petites touches (jamais tenaces), il se place du côté d’Emmanuèle, cette fille forcée de décider de la mort de son père, choix dont le poids est insurmontable. Pourtant, on ne sait pas grand chose de ses émotions car le choix des scènes est peu pertinent (on la voit dans des moments peu importants, non décisifs). Tout paraît ainsi très long, très théâtralisé, un poil ridicule et c’est bien dommage !

Tout s’est bien passé : Bande annonce

Tout s’est bien passé : Fiche technique

Synopsis : Emmanuèle, romancière épanouie dans sa vie privée et professionnelle, se précipite à l’hôpital, son père André vient de faire un AVC. Fantasque, aimant passionnément la vie mais diminué, il demande à sa fille de l’aider à en finir. Avec l’aide de sa sœur Pascale, elle va devoir choisir : accepter la volonté de son père ou le convaincre de changer d’avis.

Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon, d’après l’oeuvre d’Emmanuèle Bernheim
Interprètes : Sophie Marceau, André Dussolier,  Geraldine Pailhas, Charlotte Rampling, Eric Caravaca, Gregory Gadebois
Photographie : Hichame Alaouie
Montage : Laure Gardette
Producteurs : Nicolas et Eric Altmayer
Sociétés de production : Mandarin Productions, FOZ
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : Drame
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 22 septembre 2021