L’écrivain visionnaire H.G. Wells, célèbre pour ses chefs-d’œuvre de science-fiction, se voit à nouveau adapté en bande dessinée, cette fois par Stéphane Tamaillon et Joël Legars. Comme chacun le sait, L’Île du Docteur Moreau s’inscrit dans une réflexion pointant les dangers du scientisme et axée autour d’un scientifique naturaliste adepte de la vivisection.
Au début du récit, situé en février 1896, Edward Prendick est perdu au milieu du Pacifique. Des vignettes incrustées montrent un soleil ardant et l’accablement de ce biologiste gravement déshydraté. L’homme est le seul rescapé d’un incendie qui a ravagé l’embarcation d’une expédition scientifique. Heureusement pour lui (pense-t-on au début), il est recueilli sur l’Île du Docteur Moreau, un énigmatique naturaliste semblant s’adonner à toutes sortes d’expériences sur les animaux. Bien qu’il rechigne à en dévoiler les secrets à son hôte, ce dernier explique tout de même : « Ils finissent tous par gagner en docilité. » De là à y voir une menace voilée…
Comme en témoigne la couverture de l’album, l’illustrateur Joël Legars a volontiers recours aux hachures dans ses dessins. L’Île du Docteur Moreau est pour lui une invitation à faire étalage de ses talents : les paysages naturels, de l’océan à la plage en passant par la jungle, les créatures diverses, dont des animaux-hommes, sont supposés donner au dessinateur l’occasion de s’exprimer à sa guise. À cet égard, l’album n’est pas pleinement satisfaisant : si la dimension graphique fait sens (elle est cohérente, elle recourt par exemple aux inserts pour montrer la physionomie de M’Ling), elle ne possède toutefois pas, à notre sens, l’inventivité ou la poésie escomptées. Notons que la structure des planches, très découpées, n’offre pas non plus de grands espaces exploitables à Joël Legars.
Le récit (découpé en deux tomes) sacrifie peu des grands enjeux du roman originel et comporte suffisamment de points d’accroche pour garder le lecteur en haleine. Stéphane Tamaillon et Joël Legars parviennent par exemple à témoigner du profond malaise ressenti par Edward Prendick en l’isolant sur la plage et en lui prêtant des traits horrifiés. L’album se clôture par la traque du biologiste, rappelant ainsi le caractère dangereux de l’île, mais aussi la folie d’une science sans conscience, capable de créer des monstres (à l’image du Frankenstein de Mary Shelley). Ce premier tome de L’Île du Docteur Moreau constitue une initiation intéressante à l’oeuvre de H.G. Wells, dont les préoccupations demeurent d’une actualité brûlante.
L’Île du Docteur Moreau, Stéphane Tamaillon et Joël Legars Delcourt, septembre 2021, 48 pages
Dans ce troisième tome (sur quatre), Olive doit se faire violence : l’adolescente autiste part en Sibérie à la recherche de Lenny, l’astronaute avec lequel elle a partie liée, puisque tous deux sont les rescapés d’un même crash d’avion.
La formule est désormais consacrée : dans Olive, on évoque l’autisme et ses replis intérieurs avec une poésie dont seules Vero Cazot et Lucy Mazel ont le secret. Dans « Sur les traces du Nerpa », on va même le mettre à l’épreuve, puisque la jeune héroïne qui en est affectée se détache de ses habitudes rassurantes pour voyager seule jusqu’en Sibérie, à la recherche de l’astronaute Lenny, échoué quelque part près du lac Baïkal. Les conditions climatiques sont extrêmes, la batterie du téléphone presque à plat, les loups dans les parages, mais Olive se montre obstinée : elle doit sauver coûte que coûte celui qui était dans le même avion qu’elle il y a des années.
Si le dépassement de soi figure parmi les thèmes principaux de l’album, le voyage en Sibérie est aussi un prétexte aux décors naturels enneigés, représentés de manière aussi soignée que le monde intérieur d’Olive. L’humour perle aussi par moments, notamment en considérant les attentes de l’adolescente et le programme établi par son guide. Manifestement, les deux n’aspirent pas aux mêmes choses, mais Olive proteste comme si elle pouvait y changer quoi que ce soit. Enfin, l’amitié entre elle et Charlie, qui irrigue la série depuis le premier tome, atteint ici une forme d’apogée, sur laquelle on ne peut s’épancher sous peine de gâcher le plaisir des lecteurs. La relation entre les deux colocataires est méticuleusement tissée et l’intimité désormais partagée est d’une justesse remarquable.
Le charme de cette série tient aussi aux excentricités d’Olive. Cette fois, on la verra notamment concevoir un phoque avec du pain afin de le présenter à un professeur naturaliste capable d’en identifier l’espèce exacte. Dans son rythme et la construction de son récit, « Sur les traces du Nerpa » est peut-être l’album le plus abouti de la série. Il offre par ailleurs à Olive une nouvelle étoffe, qui enrichit le personnage et reconditionne sa relation aux autres (le mensonge à sa mère, par exemple). Sur le plan visuel, cela demeure un plaisir de parcourir les planches de Lucy Mazel. Appâté par la forme, le lecteur le sera aussi par le fond, puisque non seulement la narration du voyage est haletante, mais en sus le récit fait un bond non négligeable. On a hâte d’en découvrir la conclusion.
Olive – T.03 : Sur les traces du Nerpa, Vero Cazot et Lucy Mazel Dupuis, septembre 2021, 56 pages
Spécialiste de la Chine, Alice Ekman raconte dans Rouge vif à quel point l’idéal marxiste continue d’animer le Parti communiste chinois (PCC), et a fortiori le président Xi Jinping.
Il n’est pas rare de lire ou d’entendre que la Chine n’a plus rien de communiste. Qu’elle a embrassé l’économie de marché et la mondialisation au point de faire son deuil du maoïsme. Que le développement de son économie entraînera à terme celui d’un régime politique plus démocratique. Alice Ekman bat en brèche chacune de ces affirmations, en se basant sur ses séjours répétés en Chine, sur les centaines d’entretiens qu’elle y a menés, mais aussi sur les discours des officiels locaux, et en premier lieu ceux du président Xi Jinping. Ce dernier ne cesse en effet de réaffirmer la primauté du modèle chinois, de défendre l’héritage de ses prédécesseurs, de louer le marxisme… Et à ces énonciations itératives s’ajoutent une organisation et des politiques s’employant à renforcer le mainmise du PCC sur l’économie et la société chinoises, la propagande, la censure et les campagnes anti-corruption déployant notamment leurs effets conjugués.
En quelque 200 pages, Rouge vif parvient à explorer ce qui fait l’étoffe de la Chine de Xi Jinping : un recadrage idéologique permanent, un Parti en croissance continue, comprenant plus de 90 millions de membres, tous plus contrôlés les uns que les autres, des cellules politiques au sein des entreprises et des universités, des étudiants recrutés pour surveiller les réseaux sociaux, des chercheurs aux travaux politiquement téléguidés, des forums régionaux ou thématiques à foison, dans le but de renforcer le soft power local, des travailleurs contraints de suivre des séances disciplinaires au point que cela empiète sur leur temps de travail effectif, un athéisme quasi religieux… Si les camps opprimant les Ouïghours, le crédit social, les excuses publiques forcées ou l’exploitation de la culture à des fins politiques ont régulièrement fait l’objet d’articles dans la presse occidentale, l’ouvrage d’Alice Ekman va plus loin dans sa radiographie du pouvoir chinois. La journaliste explique et documente une ferveur sans cesse renouvelée envers le communisme, dont les symboles demeurent partout présents. Elle livre le constat d’un pouvoir phagocytant l’économie et l’éducation, et cherchant à s’adjuger une place de choix dans la gouvernance mondiale.
Ce qui ressort de la démonstration d’Alice Ekman, c’est une volonté de contrôle permanent. La présidence de Xi Jinping s’enferre dans une idéologie et des méthodes disciplinaires qui vont jusqu’à heurter les membres du PCC (par exemple, en raison de séances de critique ou d’éducation chronophages), voire même paralyser leur action (par peur de subir l’opprobre, d’être suspectés de corruption…). À l’international, la Chine cherche plus que jamais à avancer ses pions, à exporter son modèle, à tisser des liens avec des pays partenaires (notamment par le biais de parrainages ou de formations), à s’inscrire en discordance avec le modèle occidental. Rouge vif décrit avec clarté la manière dont se comporte le régime politique chinois : en s’arc-boutant à quelques principes inaliénables, en veillant à ce que chacun s’y conforme, en réprimant ceux qui oseraient dévier de la ligne officielle. C’est à la fois glaçant et passionnant.
Rouge vif, Alice Ekman Flammarion/Champs actuel, août 2021, 224 pages
Hommage en mots et en images à Thierry Metz (1956-1997), poète contemporain, manœuvre puis ouvrier agricole, dont la vie si brève et marquée par un drame familial, laisse une œuvre à nulle autre pareille. Vagabondage à la Pessoa, prose poétique ou haïkus, son voyage intérieur est accueilli et recueilli par Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury dans un film déroutant aux limites du documentaire.
En guise d’ouverture, un très long plan fixe en pleine campagne sur des oiseaux bavardant sur un fil électrique. Puis des hommes au travail, des ouvriers maniant des outils dans un chantier. Une maison, un train, une silhouette s’éloignant dans la forêt… Sommes-nous vraiment dans un film ? Du cinéma sans histoire, sans mouvement de caméra, sans mise en scène apparente, est-ce vraiment du cinéma ? Ces questions, inévitablement, se posent dès les premières minutes de L’Homme qui penche. « Si je pousse la porte d’un livre de Beyle, j’entre en Stendhalie, comme je rejoindrais une maison de vacances », écrivait Julien Gracq… C’est un peu l’impression que l’on a ici : une longue promenade pour faire connaissance avec un poète disparu, une balade en terre inconnue, très calme et baignée de nature, illustrée par une voix-off lisant les textes de Thierry Metz, seul grand absent de l’écran. Pas une photo d’archive, pas une page de recueil, aucun témoignage. Les mots, seulement les mots, et la voix qui les dit : « Je voulais marcher, c’est tout. Sortir un instant de ces besognes qui n’écoutent pas ce que nous sommes. Marcher, dériver. […] Quelque part dans les champs qui bordent la Garonne m’attend la colère noire du coquelicot. »
« Ce peu de choses, dit-il,c’est tout un livre. »
Comment faire entendre un texte, le filmer, laisser toute la place à l’écoute sans que l’écran ne vienne brouiller le sens en attirant trop l’attention à lui ? On comprend assez vite que ce grand dénuement, ces images de terre et de labeur, pouvaient elles seules accompagner les textes de Thierry Metz, poète de la simplicité, que l’on s’attendrait plutôt à trouver remplissant ses carnets au café du coin que frappant le parpaing sur un chantier.
Extraits de divers recueils, les textes sont magnifiques, profonds et d’une admirable pureté. Pas de postures, de mots savants ni de figures complexes. Tout se dit dans un battement de cils, une eau froissée par un souffle de vent, la tristesse majestueuse qui n’en finit pas de mourir dans une maison silencieuse à jamais. L’expression est limpide, épurée.
La puissance des mots découle de leur modestie et c’est cette humilité que nous renvoie l’image en permanence, illustrant au plus juste les impressions laissées par « Le boulot comme une absence », la pauvreté, le bonheur malgré tout. Et puis les gosses qui « donnent à voir ce qu’est un jour, une offrande d’oiseaux apportée par les craies, une mêlée d’arc-en-ciel. » L’attachement à Françoise, « la bien-aimée », celle qui est « là depuis l’origine, comme le poisson et l’oiseau, pour mêler un baiser, dehors et dedans ». Leur amour empreint de poésie et de douceur et puis l’éloignement progressif, jusqu’à la rupture dramatiquement liée à la perte d’un enfant.
« Écrire, ayant vu mort l’enfant, n’est plus écrire »
Derrière cette simplicité souvent lumineuse, parfois désespérée, on perçoit bien plus qu’une voix. C’est l’âme d’un poète trop tôt disparu qui s’y manifeste, ravagé de douleur par la mort d’un enfant, sombrant peu à peu dans la solitude et l’alcoolisme, s’adonnant à l’écriture pour donner sens à la vie jusqu’à ce que le sens se défile, lui aussi. « Une voix que nous connaissons bien nous rend visite le soir. Une voix d’enfant qui nous raconte ce qui se passe là-bas. Comment sont les gens. Ce qu’on y trouve. Lentement il nous berce, nous accompagne jusqu’au sommeil, nous ferme les yeux. Non. Rien de cela. Qu’une inépuisable, une inexorable absence. Rien qu’une mort. Et un nom. Vincent. » Comment filmer l’absence, la douleur ?
Quelles images pour dire le drame sans le montrer ? Simplicité encore : juste un champ, un ciel, un nuage.
Le « chantier des mots »
Une grande partie du film cherche à montrer le plus justement possible ce que Thierry Metz décrit dans Le Journal d’un manœuvre (Gallimard, 1990). C’est le travail qui est filmé, longuement. Celui qui, épuisant les hommes, permet d’ériger les bâtiments. Les mots comme les pierres montent les édifices, construisent une œuvre, un livre, un film : « Retrouver l’outil. Recommencer. Comment faire autrement. Pas moyen d’avancer. Tout ce que j’avais apporté ici ne sert à rien. Le chantier reprend tout, m’isole, me ramène au centre du travail. Je ne sais même pas s’il y a mouvement autour. On n’aperçoit rien. Pourtant, quelque chose se fait, se défait, souterrainement. Creuse, va voir, multiplie les sorties. Manœuvre, il y a peut-être un chantier dans ce que tu écris, un gisement. Et pour l’instant, ce que tu fais à main nue n’est que l’entrée en matière de ton travail. Tu dois d’abord ravitailler les maçons avant de vouloir ravitailler la langue. » Marie-Violaine Brincard parle du recueil de L’Homme qui penche comme d’« une écriture à la fois visuelle et sonore, qui ouvre un champ d’images assez incroyables, déjà une proposition de cinéma. » De cette proposition de cinéma, les réalisateurs ont fait un film qui porte les mots. Et comme l’écrivait Thierry Metz, nous aussi avons envie de dire à la fin de la séance : « Je ne sortirai pas sans ce livre. »
L’homme qui penche – Fiche technique
D’après les textes de Thierry Metz, dits par Olivier Dury Réalisation : Marie-Violaine Brincard, Olivier Dury Image : Olivier Dury Son : Philippe Grivel Montage : Qutaiba Barhamji Montage, son et mixage : Bruno Ginestet Étalonnage : Serge Antony Production : Carine Chichkowsky (Survivance) Durée : 95 min Année : 2020 En salle : 8 décembre 2021
Naissance des pieuvres marque en 2007 les premiers pas de Céline Sciamma en tant que réalisatrice. Après un court métrage, elle propose ce film d’adolescentes, de désir et de construction de soi. Un film tout simple mais plein d’enjeux qui dessinent le destin d’une réalisatrice passionnée et engagée à travers des fictions qui font grandir.
« Un film sur les filles, joué et fait par des filles »
Céline Sciamma réalise en 2007 un rêve d’étudiante. En effet, son scénario (département suivi à La Femis) de fin d’études devient son premier long métrage. Le film raconte l’histoire d’adolescentes en plein questionnement et dont les histoires d’amour sont le balbutiement de leurs choix identitaires.Elle déclare à son sujet en 2007 que Naissance des pieuvres est « un film sur les filles, joué et fait par des filles ». C’est cela déjà la première révolution de la réalisatrice. Elle centre son sujet : pas de parents, des filles surtout, et peu de garçons. Elle explore avant tout ce que c’est qu’avoir quinze ans et de poser ses yeux sur un être que l’on va aimer, sans pouvoir dire d’abord que c’est de l’amour. Quand Marie voit Floriane pour la première fois, elle sort de sa torpeur. L’éveil des sens est, chez Céline Sciamma, un réveil de l’âme, une mise en mouvement. Marie a l’air bougon et enfantin quand Floriane ressemble davantage à une jeune fille en train de grandir. Toutes deux sont engoncées dans des rôles qu’elles se sentent obligées de tenir. A leurs côtés, Anne aussi voudrait sortir de l’image qui lui est assignée (par sa corpulence). Toutes trois, plus ou moins ensemble, vont faire l’expérience douloureuse (mais salvatrice) qu’est celle de casser son image. La pieuvre qui apparaît dans le titre, c’est encore Céline Sciamma qui le dit, « a la particularité d’avoir trois cœurs ». Voici qu’ils se mettent à battre sous nos yeux.
« Les filles légères ont le cœur lourd »
Chez Céline Sciamma tout est une question de regards et plus encore avec ce film. Que ce soit en évoquant la dernière image vue avant de mourir par des milliers de gens ou en montrant comment une rencontre change un être, Céline Sciamma ne cesse d’évoquer la force du regard. Elle ira plus loin dans cette exploration avec Portrait de la jeune fille en feu, mais déjà Floriane pourrait dire à Marie « si vous me regardez, qui je regarde moi ? ». Car si Marie ne lâche pas Floriane des yeux, cette dernière sent qu’avec elle, elle peut être autre. Aux yeux des autres filles (et des garçons !), Floriane est celle qui a déjà eu un rapport sexuel, la fille fatale et facile. Et elle se doit, à travers les codes physiques de la natation synchronisée, croit-elle, de correspondre à l’image que les autres attendent d’elle. Pourtant, c’est autre chose qui bat dans son cœur, une envie d’indépendance qui se dessine. En plaçant son décor dans une piscine et dans cet univers ultra codifié de la natation synchronisée, Céline Sciamma construit un carcan que ses personnages devront déconstruire. La bataille est rude pour ces corps qui allient à la fois une grande puissance (le sport demande de la performance) et une féminité exacerbée (par le maquillage et les tenues). L’enjeu pour Floriane, c’est que les garçons la laissent un peu tranquille alors qu’Anne aimerait simplement qu’ils la regardent. Encore une fois rien de simpliste, Alex Beaupain l’a très bien écrit « les filles légères ont le cœur lourd ».
Sortir du cadre
Bien longtemps avant que tous les films ne soient observés à l’ère du post #metoo, des réalisatrices comme Céline Sciamma parlaient déjà des questions de représentation, d’enjeu autour du corps des femmes. Il y a ainsi une révélation assez claire de la part de Floriane autour de son entraîneur. Révélation d’autant plus bouleversante que Floriane prétend que c’est « flatteur ». Or, son esprit, à travers le regard de Marie, va peu à peu changer. Elle refusera avec elle la normalité. Pour autant, la cruauté des sentiments (on pense notamment à l’unique scène de sexe du film où tout se lit sur les visages des deux héroïnes), la solitude de l’amoureuse sont aussi évoquées. Cruauté parce que Floriane n’est pas en capacité de répondre à l’amour de Marie qui elle-même a une fascination presque morbide pour son amie : elle va jusqu’à s’amouracher de ses déchets récupérés dans une poubelles. Marie observe beaucoup et c’est ce statut qu’endosse le spectateur. La réalisatrice filme avec beaucoup de délicatesse aussi ce monde cruel de l’adolescence, en plantant son décor dans celui de son enfance : l’axe Majeur à Cergy-Pontoise, la piscine de la même ville. Ces deux lieux sont des moments stratégiques du film où les héroïnes se livrent et s’écrivent. Dans l’ombre, chacune des héroïnes se bagarre avec le désir, l’envie d’avancer et les apparences. Déjà, la réalisatrice écrivait des parcours hors des sentiers battus, des rêveries en contact avec le réel. Elle créait aussi ces images manquantes dont elle est spécialiste : deux amies qui se réconcilient dans une piscine, une première fois pas idéalisée et une danse lancinante qui venait clôturer un film en apparence étouffant dans lequel les héroïnes apprennent à respirer.
Naissances
On voyait également, en même temps que la réalisatrice, naître l’actrice Adèle Haenel (dont on aurait aimé que ce soit réellement le premier film…). Fascinante, combative, à l’aise dans ses baskets, avec ce grand corps qu’elle impose à l’écran, l’actrice submergeait tout. Céline Sciamma a écrit le film en pensant à L’Effrontée pour les relations qui se nouent entre les personnages, le rapport de fascination notamment ou encore à Fucking Amal, petit bijou suédois, où des filles qui s’aiment veulent quitter leur trou. Il y a de tout cela dans le film, une volonté de sortir de l’enfance, un entre-deux, qui est celui de tous les possibles et ce regard porté sur les personnages qui les fait partenaires et non objets de l’action. Céline Sciamma n’a cessé de montrer comment tout bouge à chaque instant, chaque rencontre et chaque regard, peut nous faire basculer. Elle a signé ici avec Naissance des pieuvres un manifeste pour que rien ne soit figé et peut rejeter en bloc cette idée chantée par Céline Dion qu’ « on ne change pas ». Au contraire, c’est en se nourrissant des regards bienveillants, amicaux et amoureux, portés sur soi, que l’on avance, sans cesse. On peut ainsi, grâce à une capacité à refouler les fantasmes et les clichés, apprendre, à 15 ans en tant que fille, à manger une banane sans craindre les regards sur soi. Une véritable renaissance !
C’est en 1985 qu’un film débutant avec une jeune SDF morte de froid dans un fossé remporta le Lion d’Or à la Mostra de Venise. Ouvrant aussi grand les bras que son sujet, Sans toit ni loi dévoile les nouveaux contours d’une fiction modernisée.
Synopsis : Une jeune fille vagabonde (prénommée Simone, ou Mona) est retrouvée dans un fossé, morte de froid, au pied de deux cyprès jumeaux. C’est un simple fait divers. Que pouvait-on savoir d’elle et comment ont réagi ceux qu’elle a croisés sur sa route, dans le sud de la France, cet hiver-là ? Un autre routard, une domestique, un berger philosophe, un tailleur de vignes tunisien, une « platanologue », un garagiste et une vieille dame. Elle traîne et boit dans les gares. Des voyous l’accueillent dans un squat. Elle fait de brèves rencontres entre ses longues errances sans but apparent. Elle survit énergiquement malgré la faim, la soif, le froid et le manque de cigarettes et d’herbe. Sa solitude augmente, elle perd son duvet. C’est le froid qui la vaincra.
S… D… F ?
1985 est une année qui a commencé un mardi. Elle voit une Europe qu’on appelle encore CEE être encore loin de l’Union Européenne, tandis que Mikhail Gorbatchev devient le dernier secrétaire général de l’URSS, quelques mois avant que l’on retrouve l’épave du Titanic. Du banal à l’Histoire des grands fonds, un phénomène social n’était pas encore connu par le grand public, celui des sans domicile fixe. Sans toit ni loi le présente de manière frontale : deux violons grincent sur un plan où une sinistre fumée chevauche des champs déserts ; un zoom nous y entraîne. Là, un homme bien couvert comme en hiver ramasse des branchages et tombe sur une jeune femme dans le fossé. Elle est morte.
« Personne ne réclamant le corps, il passa du fossé à la fosse commune »
Si Sans toit ni loi attise la curiosité, c’est par la succession de réactions que cette macabre découverte engendre. L’ouvrier agricole, le patron, les gendarmes, tous parlent comme si la fiction ne leur avait rien commandé, librement, sur le mode d’un reportage du journal de 20h. Après une exposition classique, entendre des voix de personnages secondaires à Sandrine Bonnaire, qu’on reconnaît dans le fossé, est très troublant. En temps normal, ceux-là ne parleraient pas, auraient eu moins de plan et on aurait filmé une mort héroïque, injuste et dramatique. Rien de tout cela n’est filmé ici par Agnès Varda qui de sa voix de conteuse aide le spectateur décontenancé à entrer dans son film. « Cette mort naturelle ne laissa pas de traces… Mais les gens qu’elle avait rencontrés récemment se souvenaient d’elle. (…) Il me semble qu’elle venait de la mer »
La nouvelle romance
Cette enquêtrice/narratrice, le spectateur ne la verra jamais. Nous l’entendrons, quelquefois, mais elle restera une voix obsédante qui se relâchera de temps à autre au sein d’une narration unique en son genre, librement inspirée par l’influence du Nouveau Roman : le film est dédié à Nathalie Sarraute, qui en fut une des autrices phares. En repensant la position du narrateur, de l’intrigue et de ses personnages, ce mouvement a inspiré des œuvres renversant une large partie des codes ayant fait les Zola et les Balzac en littérature. Sans toit ni loi transpose une large partie de ces préceptes à l’écran, par des acteurs amateurs fixant la caméra, timides et se battant avec un texte. Avec eux, des comédiens menant un semblant de fiction avant que des entretiens face caméra ne viennent tout renverser : l’odyssée de Mona est une aventure entre plusieurs narrations.
Et tombent les barrières
La frontière entre fiction et documentaire n’a jamais été aussi poreuse à l’écran. Film d’enquête, de fiction, de personnes et de personnages, Sans toit ni loi brocarde qu’une jeune clocharde morte dans un champ en plein hiver n’est pas un sujet. C’est une série d’humanités, bonnes, filoutes ou nauséabondes, tissant une mémoire et un portrait. Par le trajet fantastique de cette enquêtrice ressassant les derniers instants d’une vie, une démarche intellectuelle motivante et engageante naît devant nous, celle du citoyen se penchant au-delà du fait d’hiver qui deviendra divers : quelqu’un est mort de froid. Depuis 1985, de plus en plus de voix et d’images ont ressassé cette triste réalité qu’on ne voit toujours pas disparaître. D’autres Mona sont retrouvées, sans famille et sans cérémonies. Que l’engagement en leur faveur ait la voix d’Agnès Varda en est un des plus beaux symptômes.
Bande annonce
Fiche technique
Titre : Sans toit ni loi
Réalisation : Agnès Varda
Scénario : Agnès Varda
Musique : Joanna Bruzdowicz, Fred Chichin
Son : Jean-Paul Mugel
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Agnès Varda, Patricia Mazuy
Production : Oury Milshtein
Sociétés de production : Ciné Tamaris, Films A2, Ministère de la Culture
Sociétés de distribution : Artificial Eye, Grange, MK2 Diffusion, The Criterion Collection
Pays d’origine : France
Format : couleurs – 1,66:1 – mono – 35 mm
Genre : drame
Durée : 105 minutes (1 h 45)
Date de sortie : 4 décembre 1985
L’Atelier d’images propose en combo DVD/blu-ray le chef-d’œuvre de Jim Sheridan Au nom du père, portant sur le conflit opposant l’IRA et la Grande-Bretagne et mettant en scène l’excellent Daniel Day-Lewis.
En couronnant Au nom du père en 1994, le jury de la Berlinale ne s’y est pas trompé. Le réalisateur Jim Sheridan y dépeint le conflit nord-irlandais mettant aux prises l’IRA et la Couronne britannique en transbahutant sa caméra de Belfast à Londres, puis des salles d’audience des tribunaux aux prisons de haute sécurité. Irlandais de souche, cinéaste de condition, auteur engagé par vocation, critique par caractère, Jim Sheridan prend pour cadre le Royaume-Uni des années 1970-1980 et commence par mettre en images un attentat à Guildford (Angleterre) avant de plonger le spectateur au cœur d’une capitale nord-irlandaise en état avancé de décrépitude.« À Belfast, au début des années 1970, c’était le chaos total », raconte ainsi le narrateur et héros du film, Gerry Conlon, « un petit voleur qui piquait de la ferraille ». Il décrit des quartiers quadrillés par les « soldats dans les rues », où « n’importe qui pouvait être un tireur de l’IRA ». C’est justement cette paranoïa en incubation constante qui va transformer un larcin tout ce qu’il y a de plus banal en scène d’émeute incontrôlable, orchestrée en maître et dans un climat asphyxiant d’urgence. Les blindés de l’armée font face à des manifestants se couchant sur le bitume pour ralentir leur avancée ou utilisant le mobilier urbain comme projectiles. Très vite, Jim Sheridan place des laissés-pour-compte au centre d’un conflit qui les dépasse, exactement comme le fera trois années plus tard l’écrivain nord-irlandais Robert McLiam Wilson dans l’indispensable Eureka Street.
Le public le comprend aisément : la lutte menée contre les « terroristes » de l’IRA prend des allures de chasse aux sorcières. Les suspects, parfois désignés au faciès, deviennent les victimes collatérales de tensions indicibles. Inspiré de faits réels, Au nom du père s’arrête sur les « Quatre de Guildford », des jeunes gens accusés à tort, et sans le début d’une preuve, d’appartenir à l’« unité de service actif » de l’IRA. Leurs proches, dont un gamin à peine pubère, se voient quant à eux suspectés de former un « réseau d’assistance ». Tous échoueront en prison après un procès tout sauf équitable, caractérisé par une enquête menée exclusivement à charge et des dépositions les innocentant sciemment dissimulées à la justice. Jim Sheridan se plaît à filmer, avec toute la virulence nécessaire à la démonstration, un système judiciaire impitoyable et terrifiant : les gardes à vue se prolongent jusqu’à sept jours, sans la moindre charge, pour les suspects liés au terrorisme ; les interrogatoires musclés, mêlant tortures et pressions psychologiques, aboutissent à des aveux arrachés au forceps ; un enquêteur peu scrupuleux menace d’un « Je vais tuer ton père » un jeune inculpé, pourtant toujours présumé innocent, et ce, afin de lui faire accepter une version officielle ne correspondant en rien à la réalité. « Ils m’ont terrorisé pendant sept jours », résumera Gerry Conlon, amer.
Non seulement Jim Sheridan ne bute jamais contre le contexte politique, mais il parvient en outre à insuffler à son récit une justesse rarement rencontrée au cinéma. Le casting n’y est évidemment pas étranger : le très sélectif et pointilleux Daniel Day-Lewis, oscarisé à trois reprises, livre une performance de haute volée, alors que Pete Postlethwaite et Emma Thompson se font vibrants de sincérité et de vulnérabilité. Conjuguant le conflit nord-irlandais à l’émancipation sociale, liant le lynchage aux préjugés, érigeant la communauté au rang de valeur refuge, Au nom du père dégage une puissance qui n’a finalement d’égale que sa densité. Parmi les nombreuses réjouissances, essentiellement narratives, prend notamment place une relation père-fils souvent contrariée. « Tu vas être un menteur et un voleur toute ta vie ? Qui passe son temps dans le box des accusés et qui fait des grimaces à ses copains ? », assène le père, tandis que le fils lâche, en différé: « Tu as été une victime toute ta vie ! » Une introspection douloureuse du héros a également cours : « J’ai su que j’étais mauvais », dira Gerry, avant d’évoquer « des mensonges comme [il en a] racontés toute [sa] putain de vie ». Jim Sheridan ne cesse de jongler avec les arches et les caractères de manière à donner plus d’ampleur à son œuvre : il met en scène une haine collective irrationnelle (« Tuez ces ordures », hurle-t-on au tribunal) et une radicalisation très actuelle – mais relative – ayant lieu en prison ; il s’adonne à une description fine du climat délétère de l’époque (« Aucune affaire […] n’ayant suscité autant d’émotions ») ; il se livre à une restitution sans ambages des conditions pénibles de détention ; il échafaude une magnifique séquence d’hommage au père disparu, à coups de papiers enflammés jetés à travers les barreaux de fenêtre des cellules ; il intronise enfin une avocate mue par le désir de justice et de vérité, s’érigeant en ultime espoir d’une cause à priori perdue…
TECHNIQUE & BONUS
Cette édition d’excellente facture comprend, au-delà de la traditionnelle bande-annonce, trois suppléments très intéressants. L’entretien avec le réalisateur Jim Sheridan est l’occasion de mettre l’accent sur la relation filiale nichée au cœur du film, sur les rapports (excellents) entre Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite ou encore sur la collaboration difficile avec Gerry Conlon, alors toxicomane, et dont l’autobiographie constitue la matière première d’Au nom du père. On apprend aussi que Johnny Depp était pressenti pour le rôle-phare, avant que le succès du Dernier des Mohicans n’installe définitivement Daniel Day-Lewis en haut de l’affiche.
L’intervention de Philippe Guedj resitue le contexte de sortie du film, ses enjeux financiers ou encore l’analogie entre la violence d’un père vis-à-vis de son fils et celle de l’Angleterre envers l’Irlande. Le journaliste réaffirme l’identité irlandaise de Jim Sheridan (cinématographiquement parlant). Il insiste aussi sur l’efficacité dramaturgique d’Au nom du père et sur la manière dont sont communiqués au public les sentiments des personnages. Enfin, lui aussi aborde la manière, très critique, dont la presse anglaise a jugé le film et l’alchimie qui transparaît à l’écran entre Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite.
« Analyse d’une séquence » porte sur l’ouverture du film, considérée comme un modèle d’exposition. Belfast y est portraiturée avec la même générosité que le personnage de Gerry. Déployant un attirail technique considérable (plan-séquence sur rails, caméra à l’épaule, variété des plans…), Jim Sheridan y donne déjà des indications précieuses sur la teneur du film, conjugue métaphoriquement récit en voix off et entrée dans un tunnel sombre et pose des jalons à la fois géographiques, géopolitiques et de caractère. Philippe Guedj demeure passionnant d’érudition dans son évocation de ces scènes introductives.
Fiche technique
Réalisateur(s) : Jim Sheridan
Casting : DANIEL DAY LEWIS, EMMA THOMPSON PETE POSTLEHWAITE
Informations techniques :
SON : Français et Anglais 5.1
SOUS-TITRES :Français
FORMAT : 1.85- 16/9 – Couleur
DURÉE :
2h07 min env (DVD)
2h12 min env (Blu-Ray)
SUPPLÉMENTS :
ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC LE RÉALISATEUR JIM SHERIDAN (2021)
– JIM SHERIDAN ET DANIEL DAY LEWIS : AU NOM DE L’IRLANDE PAR PHILIPPE GUEDJ, JOURNALISTE CINÉMA LE POINT POP *- ANALYSE D’UNE SÉQUENCE* – BANDE-ANNONCE*
Escroqueuse – Quand l’hypo frappe voit le jour aux éditions Delcourt. Ana Waalder et Mikhael Allouche s’intéressent au diabète en adoptant le point de vue d’Anna, de son enfance à l’âge adulte. Incompréhensions, considérations médicales, conséquences familiales, fragilités psychologiques : la maladie prend une place considérable dans la vie des patients qui en souffrent.
Il est difficile de ne pas songer à Goupil ou face en parcourant les pages de l’Escroqueuse – Quand l’hypo frappe. De la même manière que l’album de Lou Lubie se penchait sur la cyclothymie et se mettait à hauteur de ceux qui en souffrent, la bande dessinée d’Ana Waalder et Mikhael Allouche, elle aussi publiée aux éditions Delcourt, porte sur le diabète et ses contrecoups (psychologiques, relationnels, familiaux, médicaux…).
L’histoire contée est celle d’Anna, trois ans au début du récit, éternelle assoiffée et coupable d’uriner en conséquence. Elle suscite d’abord l’incompréhension de ses parents, avant que le diagnostic ne tombe : elle souffre de diabète. Son pancréas ne produit plus d’insuline et le sucre stagne dans le sang, avec le risque d’abîmer ses organes. Dorénavant, les troubles alimentaires, les épisodes d’hypoglycémie, les bandelettes urinaires, les flacons d’insuline et le dextro feront partie intégrante de sa vie.
Mais ce n’est pas tout, car la maladie change le regard que les autres portent sur vous. Elle provoque de la fatigue, des maux de tête, des non-dits, des crispations… En se portant à la hauteur de leur jeune personnage, Ana Waalder et Mikhael Allouche saisissent avec à-propos toutes les difficultés inhérentes à cette maladie méconnue : un quotidien chamboulé par les rituels médicaux, les goûters d’anniversaire qui tournent mal, les nuits entrecoupées de crises, les jalousies envers les frères et sœurs en bonne santé…
L’illustrateur Mikhael Allouche donne à l’album des couleurs pétillantes, une prétention arty et même parfois un allant psychédélique. Il suffit par exemple de se reporter à la page 11 pour appréhender à quel point il parvient à représenter la maladie avec inventivité. Ailleurs, les interdits domestiques apparaissent sous la forme d’une maison sous cloche, image édifiante s’il en est. Tout au long d’Escroqueuse – Quand l’hypo frappe, le dessin va emprunter les voies de la métaphore ou du symbole – mais pas que – pour restituer au mieux le ressenti de sa jeune héroïne Anna.
L’album se penche aussi sur un marché pharmaceutique énorme, le deuxième au monde après le cancer. Il évoque les associations de patients, les maladies connexes telles que l’hypothyroïdie, les discriminations faites à l’égard des diabétiques, les souffrances psychologiques corollaires, les questions de brevets (pour les pompes implantées) ou encore la prise en charge assurée par la Sécurité sociale. Mais Escroqueuse – Quand l’hypo frappe se distingue aussi par sa forme (de la BD classique aux mises en scène débridées en passant par les fiches didactiques) et par le portrait familial qu’il porte en creux : un père docteur, un oncle perturbateur, une mère ayant la phobie des hôpitaux, chacun y allant de sa sensibilité et de ses silences imposés.
L’album d’Ana Waalder et Mikhael Allouche est ingénieux, sophistiqué et très documenté. Par le biais d’Anna, le lecteur peut prendre le pouls d’une maladie qui s’insinue dans chaque parcelle de votre vie, qui tue à petit feu, mais qui demeure souvent déconsidérée par manque de représentants notoires ou en raison de ses effets différés sur le long terme.
Escroqueuse – Quand l’hypo frappe, Ana Waalder et Mikhael Allouche Delcourt, septembre 2021, 184 pages
Deux albums voient le jour aux éditions Lapin. Le premier est un Petit Manuel antiraciste pour les enfants signé de la main de Rakidd (Rachid Sguini). Le second est une succession de strips à trois vignettes, frayant avec le non-sens et la dérision.
Dans son Petit Manuel antiraciste pour les enfants, Rachid Sguini use volontiers de l’humour pour présenter des notions forcément absconses aux yeux du jeune public. Le blackface, datant des spectacles de « minstrel show », l’intersectionnalité, là où les discriminations s’entrecroisent et se juxtaposent, ou encore le colorisme, c’est-à-dire le fait de juger les autres en fonction de leur couleur de peau, se trouvent ainsi vulgarisés à l’aide de dessins et de traits humoristiques. Traités sous forme de fiches didactiques, ces sujets en côtoient d’autres dont la récurrence est plus importante dans notre quotidien : les compliments racistes, l’islamophobie, les discriminations à l’embauche, la sempiternelle doléance selon laquelle on ne peut plus rien dire ou encore les publicités racialement connotées. Contraint de demeurer à la surface des choses par le format choisi et le public ciblé, l’auteur enrichit toutefois son propos de certaines statistiques édifiantes : 70% des victimes d’actes islamophobes en France sont des femmes, 60% des Français pensent que les Roms exploitent les enfants, 34% des Français estiment que les Juifs ont un rapport particulier à l’argent, etc.
Atsemtex n’a pas la même prétention pédagogique. Ses bandes s’inscrivent souvent à la lisière de l’absurde et dépeignent une société gouvernée par le non-sens et la déraison. Très inventif, STPo part parfois de rien, ou presque, pour nous faire sourire : une expression interprétée trop littéralement, des parents communiquant maladroitement avec leurs enfants, une aristocratie ou un pouvoir politique dont on grossit délibérément les traits… On découvre dans l’album toutes sortes de situations : une maman expliquant à son enfant qu’il faut travailler dur à l’école pour ne pas connaître le même dénuement qu’un sans-abri, avant que ce dernier ne l’interrompe en lui signalant qu’il possède en fait un doctorat en sociologie ; un hipster répondant à son médecin, qui lui demande d’estimer sa douleur sur une échelle de un à dix, qu’il considère les notes comme un moyen d’oppression ; une mère donnant des conseils sentimentaux borderline à sa fille ; un golfeur bien né se plaignant éhontément du risque hypothétique de tout perdre…
Ces deux petits albums, qui se lisent d’une traite, ont en commun une tonalité légère qui contraste avec la gravité des sujets qu’ils évoquent. Cela est d’autant plus vrai pour Le Petit Manuel antiraciste pour les enfants, qui parvient à s’opposer à la banalisation des préjugés et des discriminations sans jamais se montrer pesant. Dans un registre sensiblement différent, Atsemtex prend langue avec un monde absurde, dont les travers successifs se font jour en deux récits de trois vignettes par page. Malgré un format plutôt chiche, tant Rachid Sguini que STPo donnent à voir une grande variété de situations. Cela permet au premier de livrer un portrait détaillé (mais non exhaustif) du racisme, et au second de se promener dans les interstices d’une société malade, décrite tour à tour comme névrotique, anxiogène, inégalitaire ou divisée. Dans les deux cas, l’entreprise se solde par une belle réussite.
Le Petit Manuel antiraciste pour les enfants, Rachid Sguini Éditions Lapin, septembre 2021, 80 pages
Atsemtex, STPo Éditions Lapin, septembre 2021, 80 pages
La réédition d’Inégalités mondiales, de Branko Milanovic, est l’occasion de prendre le pouls des fractures économiques à l’intérieur des pays, mais aussi à travers le monde.
Il n’est guère étonnant de retrouver Thomas Piketty dès la préface d’Inégalités mondiales. Dans une certaine mesure, le travail de Branko Milanovic vient compléter celui de l’économiste français. Ce qu’on a l’habitude d’en retenir en première intention, c’est cette fameuse courbe de l’éléphant, témoignant d’une croissance du revenu réel de la moitié la plus pauvre de l’humanité et, de l’autre extrémité, du décile supérieur, durant la période 1988-2008. L’ancien économiste en chef à la Banque mondiale explique très clairement que ce graphique atteste de trois phénomènes adjacents : la hausse des revenus des « ploutocrates mondiaux » (et surtout de l’élite occidentale), la captation de la croissance par les classes moyennes chinoises, indiennes, indonésiennes, thaïlandaises ou encore vietnamiennes, mais aussi le décrochage des classes moyennes occidentales, qui ont vu au mieux leurs revenus stagner. À ce stade, quelques conclusions peuvent déjà être tirées : la mondialisation est positive pour les uns et négative pour les autres ; en PIB par habitant, la Chine tend à rattraper les économies européennes, et notamment la Roumanie et la Bulgarie ; les plus riches captent l’essentiel des gains en dollars de la croissance mondiale.
Aux yeux de Branko Milanovic, Thomas Piketty et Simon Kuznets ne sont pas pleinement satisfaisants quand il s’agit d’analyser les phénomènes de divergence et de convergence économique. Si le premier a souligné le rôle des catastrophes dans l’émiettement du capital et que les théories du second peuvent être détournées et réinterprétées en vagues successives, l’évolution des inégalités s’explique selon l’auteur par la conjonction de facteurs multiples : les pièges malthusiens, les politiques redistributives, les guerres, le syndicalisme, les pressions sociales, le reste à partager au-delà du seuil de subsistance, les progrès technologiques, les épidémies, les rendements du capital, les crises financières ou encore la démocratisation de l’éducation ont tous voix au chapitre dès lors que l’on se penche sur les tenants et aboutissants des inégalités sociales. Branko Milanovic voit d’ailleurs dans les grandes périodes de mutation économique (du primaire au secondaire, du secondaire au tertiaire) l’une des causes de la hausse des inégalités (rentes, primes à l’éducation, etc.). Et il rappelle que la puissance des syndicats s’est étiolée quand ces derniers ont quitté les grandes usines pour des sociétés de services aux équipes morcelées.
Passionnant et parfaitement limpide, Inégalités mondiales est aussi l’occasion de quelques constats troublants : les classes moyennes asiatiques, et surtout chinoises, produisent les machines qui mettent les classes moyennes occidentales au chômage ; ce qui compte n’est plus tant d’être bien né, mais avant tout d’être né dans un pays riche ; les migrations humaines demeurent les grandes absentes de la mondialisation, puisque leur circulation apparaît bien plus chiche et contrôlée que celle des marchandises ou des capitaux ; la convergence mondiale doit être relativisée, car l’Afrique, en plein boom démographique, n’y participe pas ; l’homogamie, le rôle de l’argent dans les campagnes électorales ou encore le séparatisme social pourraient conduire à une accentuation des inégalités économiques. En somme, le tableau dressé par Branko Milanovic est transversal, inter- et intra-étatique. Il contient des zones d’ombre volontiers admises. Mais il a le mérite de rappeler le caractère cyclique des inégalités (comme de l’économie) et d’identifier les variables de nature à les affecter.
Inégalités mondiales, Branko Milanovic La Découverte, août 2021, 336 pages
Ouvrage collectif placé sous la direction de Nathalie Monnin, Enfants de Platon s’approprie la pensée platonicienne pour radiographier le monde actuel. La recherche de la vérité, les réseaux sociaux ou encore l’individualisme se trouvent en bonne place dans l’ouvrage.
Enfants de Platon est composé de plusieurs textes, le plus souvent d’une dizaine de pages, s’appuyant sur les réflexions platoniciennes pour éclairer le monde actuel. Amine Boukerche s’intéresse par exemple à la révolution numérique par le truchement de la philosophie. L’opinion s’y oppose souvent à la raison, le doute cartésien y est peu à peu écarté et l’inflation des discours concurrents sur la vérité contribue à peupler la fameuse caverne de Platon. L’auteur en appelle par ailleurs à un travail d’éducation permettant de lutter contre les connaissances superficielles et les jugements à l’emporte-pièce (on pense forcément à l’effet Dunning-Kruger). Le texte de Patricia Limido en est un prolongement intéressant en ce sens que l’hyper-individualisme qu’il décrit aboutit à l’équivalence des opinions, elle-même nourricière de la désinformation et d’une ère de post-vérité. C’est aussi ce culte de soi qui incite au rejet des autorités (scientifiques, institutionnelles, journalistiques…).
L’allégorie de la caverne fait l’objet d’un travail d’analyse de Kévin Cappelli. Platon y décrit l’état de personnes dont le seul contact avec le monde s’opère à travers des ombres et des échos. Leur éveil à la réalité nécessite alors une conversion (brusque et douloureuse, une sorte d’arrachement à leurs prénotions) et un phénomène d’habituation à de nouvelles perceptions (aux Idées, à la Vérité). Dans le chapitre qui précède, Sylvain Garniel avait rappelé que sagesse, courage, modération et justice sont les quatre vertus cardinales nécessaires à la vie politique de la Cité (selon le Livre IV de La République). Il évoquait aussi la nécessité platonicienne de s’ouvrir aux autres et d’analyser, mais aussi de mener un travail réflexif sur soi-même avant de se lancer dans la gouvernance collective. Pour Platon, par ailleurs, la démocratie est imparfaite et la Vérité suppose une sorte d’aristocratie initiée.
Passionnant, Enfants de Platon s’empare de certaines problématiques à travers des prismes pour le moins originaux. Gabriel Mahéo et Gérard Amicel traitent respectivement de l’intersubjectivité et d’une généalogie non aliénante. Le premier, s’appuyant sur Husserl, conçoit l’unité du monde comme l’interaction de nos expériences subjectives. C’est la communication des idées, la mise en commun et l’harmonisation des pratiques qui érigent la diversité en moteur de l’unicité. Cependant, des discordances et des rapports de domination (coloniaux ou économiques, par exemple) peuvent s’installer, la réciprocité faisant alors défaut, cela conduisant à une réponse politique. Gérard Amicel se penche sur le renouvellement continuel des sociétés et la façon dont elles parviennent malgré tout à conserver leur unité. Si l’habitus et les traditions permettent de s’orienter dans le monde, des penseurs tels que Sartre ou Kant ont érigé la filiation ou le grégarisme en aliénation. L’auteur défend cependant la cohabitation de l’émancipation et de la tradition, dans une conception généalogique non aliénante.
Enfants de Platon, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Monnin Apogée, septembre 2021, 144 pages
Le géographe français Christophe Guilluy publie aux éditions Flammarion, dans la collection « Champs actuel », un essai intitulé Le Temps des gens ordinaires. Il y revient sur les inégalités sociales, regrette le mépris – médiatique comme politique – des plus modestes et explique comment les classes supérieures ont peu à peu fait sécession.
Pour Christophe Guilluy, un double mouvement a conditionné le cheminement politique des classes populaires. Le populisme s’y est inscrit en réaction au déclassement économique et culturel, tandis que les considérations identitaires y ont fait office d’ancrages solides dans une société liquide (selon les théories de Zygmunt Bauman), où les discours moralisateurs (sur l’immigration ou l’écologie) n’ont jamais cessé de prendre des atours fallacieux. Ainsi, Le Temps des gens ordinaires rappelle la défiance croissante des plus modestes envers les institutions politiques et médiatiques, mais aussi les banques et les grandes entreprises. Et pour son auteur, les votes en faveur du Brexit, de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro ne doivent pas être perçus comme la volonté affichée d’un retour au fascisme ou à la dictature, mais bien comme une manière de s’affirmer dans un espace public de moins en moins concerné par l’ouvrier, l’employé ou le retraité. Christophe Guilluy développe en creux une critique de la mondialisation. Il postule que les discours en faveur de l’écologie ou de l’immigration sonnent faux dans la bouche de privilégiés qui présentent un bilan environnemental médiocre, voyagent régulièrement en avion, profitent des travailleurs étrangers mal rémunérés tout en pratiquant l’évitement géographique et scolaire auquel les plus modestes, soucieux de leur capital social et culturel, ne peuvent prétendre.
Bien que ses démonstrations soient partiellement objectivées par des données statistiques, Le Temps des gens ordinaires relève probablement autant de la conviction de son auteur que de l’empirisme scientifique. C’est un sentiment qui va d’ailleurs prédominer tout au long de la lecture : Christophe Guilluy dresse un constat implacable entièrement à charge des élites. À ses yeux, ces dernières ont fait sécession. Pis, elles portent désormais un regard indifférent, voire dédaigneux, sur des travailleurs qui ont pourtant alimenté l’économie française durant les confinements décrétés pendant la crise sanitaire. Les gagnants de la mondialisation seraient par ailleurs, comme nous l’avons vu, aussi crédibles sur l’écologie et l’ouverture envers les minorités qu’Harvey Weinstein à l’endroit du féminisme. Le géographe ne s’arrête pas en si bon chemin, puisqu’il annonce l’échec de la métropolisation, accusée de pollution et de ségrégation spatiale. Il s’appuie aussi sur la décence des gens ordinaires chère à Jean-Claude Michéa et George Orwell et clôture sa démonstration en arguant que les « petits Blancs », dont il se fait le relai, aspirent avant tout à vivre dans une société cohérente et satisfaisante, qui cesse de les marginaliser et tienne compte de leurs besoins. Ce petit essai est intéressant en ce sens qu’il permet de prendre le pouls des « gens ordinaires » et qu’il contribue à les replacer au centre des attentions. Il relève cependant d’un parti pris évident et n’envisage les rapports entre les classes sociales qu’à l’aune d’un schisme dont on ne sait s’il est réversible ou non.
Le Temps des gens ordinaires, Christophe Guilluy Flammarion/Champs actuel, septembre 2021, 208 pages