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Elégie en rouge, fatale beauté

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De ce manga assez méconnu, on peut retenir pas mal de choses, en particulier parce que les Éditions Cornélius qui le publient en 2010 font un travail remarquable en le présentant dans son contexte. La publication originale (au Japon) date de 1970, l’œuvre paraissant tout au long de l’année dans la revue Garo dont les débuts datent de 1964, l’année des JO de Tokyo.

Élégie en rouge est présenté au format 24 x 17,2 cm, en respectant le sens de lecture original, texte français dans les bulles agrémenté de nombreuses notes indiquant comment comprendre les bruitages ainsi que des indications laissées telles quelles dans les images. L’ensemble facilite la compréhension. L’image est dans un magnifique noir, blanc et rouge (justifiant le titre). L’histoire est celle d’un jeune couple qui tente de vivre dans un logement avec un seul salaire. Lui cherche à se faire sa place comme mangaka. Elle reste au foyer et a beaucoup de mal à trouver sa juste place. Nous sommes dans le Japon post-68, après une période de troubles qui voit émerger une société tournée vers la réussite par le travail. Mais les mentalités n’évoluent que lentement et la cohabitation d’un couple non marié est un affront aux valeurs anciennes. Cela fait de l’héroïne une femme très seule qui ne vit quasiment qu’au travers de l’amour qui l’unit à son dessinateur préféré. Une situation de plus en plus difficile. La communication par la parole se limite de plus en plus à des déclarations, puis à des reproches trop vagues pour une vraie compréhension mutuelle. D’ailleurs, l’un comme l’autre ont bien du mal à comprendre ce qui leur arrive. L’amour est toujours là, mais ils ne semblent plus sur la même longueur d’ondes, le malaise allant en s’accentuant, avec des déchirements dus à l’incompréhension. Grossièrement, il lutte pour trouver sa place dans le monde du travail (en se racontant au travers de son art), alors qu’elle n’existe qu’au travers de l’attention qu’il lui porte, attention plus ou moins distraite par ses préoccupations professionnelles.

Un style marquant

Le dessin est souvent assez épuré, Seiichi Hayashi se limitant le plus souvent aux deux silhouettes des deux protagonistes principaux. Décor souvent minimaliste donc, ce qui n’empêche pas l’auteur de faire sentir sa manière avec à l’occasion des déformations de visages pour marquer l’expression, ainsi que des paysages sublimes. Le texte lui-même est réduit au strict nécessaire. La présentation éditeur précise que le mangaka donne avec Élégie en rouge son œuvre la plus importante à ce jour. Une œuvre qui a marqué, l’auteur ayant fait une carrière dans l’illustration et l’animation. Ce manga révèle néanmoins un style caractéristique et reconnaissable entre tous d’après la présentation éditeur.

Un jalon à connaître

Cette œuvre peu bavarde se lit donc assez rapidement et laisse une impression étonnante. Force du dessin et scènes de couple font entrer le lecteur dans l’intimité d’une relation particulière. Le seul vrai défaut à mon avis vient de la publication originale dans Garo, par livraisons successives. En album, le rendu donne des impressions bizarres de discontinuité (pas de chapitres marqués).


Élégie en rouge, Seiichi Hayashi
‎Éditions Cornélius, février 2010
 
 
 
 
 
 
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L’Origine du monde de Laurent Lafitte : le grand malaise

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On pourrait croire à son générique un poil décalé que L’Origine du monde (première réalisation du souvent drôle Laurent Lafitte) va être une comédie au-dessus du lot. Mais, très vite, dès la scène d’ouverture en vérité, on tombe dans les habitudes et les aléas de l’humour potache. Si bien que l’irrévérence laisse place au déjà-vu. On l’avait diagnostiqué il y a quelques mois, la comédie française n’a pas terminé de s’embourgeoiser…

Tuer la mère

L’Origine du monde est parfois drôle, mais plus souvent une comédie navrante. L’idée d’origine, tirée de la pièce de Sébastien Thiéry, est pourtant assez cocasse : un homme continue à vivre alors que son cœur ne bat plus. Pour s’en sortir, la médecine n’est pas compétente, il se tourne donc vers un gourou aux méthodes freudiennes, qui veut revenir à la « source de [sa] mère » (d’où le titre !). Une fois ce constat établi, l’enjeu est de récupérer une photo de la dite source. S’en suit un imbroglio de situations téléphonées. Karin Viard s’embourbe un peu plus dans son rôle de bourgeoise frustrée quand Vincent Macaigne (que l’on avait adoré dans Médecin de nuit) s’enlise dans le rôle du raté sympa. Tout est alors gênant et Hélène Vincent, qui joue excellemment bien la victime, se fait maltraiter sans aucune nuance et aucun respect !

Lourdeur

Certes, on a rarement « tué la mère » ainsi au cinéma, mais de cinéma il est finalement assez peu question dans L’Origine du monde. En effet, pour sa première réalisation Laurent Lafitte, homme de théâtre et de cinéma, adapte une pièce. Et tout sent justement le montage « pièce de théâtre » avec les entrées et sorties des personnages, les décors simplistes et les dialogues souvent excessifs. A part quelques bonnes idées que sont les cauchemars de Jean-Louis, la mise en scène est d’une pauvreté accablante. Aucune idée nouvelle à l’horizon et un grand vide finissent d’achever le film. Certes, les acteurs font le job, c’est assez rythmé mais Laurent Lafitte confond irrévérence et vulgarité. On est quand même face à des blagues dignes d’une cour de récré (avec la mère faisant ses besoins dans le lit, des scènes d’agression et des répliques assez limites). Le problème est que ce film fait un constat vu et revu :  un homme à la vie en apparence parfaite s’ennuie au quotidien. Résultat, ça part en cacahuètes, forcément.

Pourquoi battait mon cœur ?

Pour autant, Laurent Lafitte ne tire pas grand chose de cette leçon si ce n’est, et encore on a été la chercher, qu’une mère donne beaucoup pour ne pas recevoir grand chose en retour (mais comme c’est dit dès le générique de début…). On préfèrera pour ce constat la scène du chocolat chaud offert à sa mère par Camille dans En thérapie. Oui, on pourrait dire que le réalisateur aborde un sujet tabou, le corps de sa mère pour un homme de 42 ans, mais ça n’est prétexte qu’à des blagues peu reluisantes. Quelques scènes sont réussies et on pense notamment à celle où tous les protagonistes se déshabillent tout en discutant devant une Hélène Vincent déconfite. Le réalisateur y étudie les petits détails qui font qu’une scène en apparence normale bascule dans l’absurde. Un peu comme ce corps en vie quand le cœur ne bat plus, sauf que c’est celui du spectateur qui ne bat plus pour ce style de cinéma éprouvé et daté. Daté car l’enjeu c’est de voir le sexe d’une femme, de la forcer à se déshabiller… A l’heure où le cinéma est censé se réinventer dans des rapports plus égaux, on a vu mieux. On repense alors à une scène du début du film où une jeune fille raconte à Jean-Louis, l’avocat, une scène de sexe à plusieurs (l’idée étant que la vidéo de ce moment soit retirée de la toile), le comique étant censé naître de l’évocation d’une multitude de partenaires par l’adolescente. Tout est dit, Jean-Louis évoque alors le droit à l’oubli. Le spectateur n’oubliera pas ce désastre mais espère qu’il ne se reproduira pas.

L’Origine du monde : Bande annonce

L’Origine du monde : Fiche technique

Synopsis : Jean-Louis a tout pour être heureux, mais en fait non, il n’est plus en phase avec sa femme et son boulot l’emmerde… Alors son cœur cesse de battre. Pour être sauvé, il doit prendre une photo du vagin de sa mère et n’a que trois jours pour cela. Dans trois jours, il sera mort.

Réalisation : Laurent Lafitte
Scénario : Laurent Lafitte d’après l’œuvre de Sébastien Thiery
Interprètes : Laurent Lafitte, Karin Viard, Vincent Macaigne, Hélène Vincent
Photographie : Alex Cosnefroy
Montage : Stephan Couturier
Producteurs : Alain Attal, Laurent Lafitte, Patrick Quinet
Sociétés de production : Trésor Films, 2L Productions
Distributeur : StudioCanal
Genre : Comédie
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 15 septembre 2021

France – 2020

Les amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Taquet : un conte d’été sur les traces de Rohmer

Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Taquet est presque une rom-com, une comédie romantique, une appellation qui n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce film aurait pu être si la cinéaste avait trouvé un équilibre entre la tornade du début, et le côté intimiste de la fin. Son casting impeccable joue cependant beaucoup en sa faveur.

Synopsis :  Anaïs a trente ans et pas assez d’argent. Elle a un amoureux qu’elle n’est plus sûre d’aimer. Elle rencontre Daniel, à qui tout de suite elle plaît. Mais Daniel vit avec Émilie… qui plaît aussi à Anaïs. C’est l’histoire d’une jeune femme qui s’agite. Et c’est aussi l’histoire d’un grand désir.

A la recherche du bonheur

Dans Les Amours d’Anaïs, le premier long métrage de Charline Bourgeois-Taquet, même les vélos ne vont pas aussi vite que la protagoniste, Anaïs elle-même (Anaïs Demoustier). Elle le porte plus qu’il ne la porte, le poussant à vive allure sur les trottoirs, l’enfournant dans les ascenseurs pendant qu’elle grimpe les escaliers quatre à quatre.

Car Anaïs est ce qu’on pourrait appeler hâtivement une hyperactive. Dans une frénésie incessante, elle vit dans l’immédiateté des moments, sans jamais une considération ni pour le passé, ni pour le futur. Sa thèse n’est pas la consécration d’années d’efforts, c’est juste un épisode sans importance. Son couple : un non-événement agréable mais qu’elle peut détruire d’une pichenette. Ses loyers impayés : des tracasseries sans conséquence. Ce qui importe à Anaïs, c’est de se sentir vibrer et vivre, dans l’absolu, sans en subir les contraintes : dormir avec les autres, vivre avec les autres, composer avec les autres…

L’énergie positive d’Anaïs emporte littéralement le spectateur dans son tourbillon, toutefois jusqu’à un certain point qui engendre l’énervement. Le rythme est sans répit, et comme Anaïs, le film semble courir sans relâche dans tous les sens, dans un assemblage de gags plus ou moins drôles dus à l’inconséquence de l’héroïne. A tel point que l’introduction du personnage de la mère, en proie à des problèmes médicaux, semble une nécessité visant à temporiser et à calmer le jeu, plutôt qu’un vrai enjeu du film. La faible caractérisation du couple de ses parents, et même du personnage de son frère, n’apporte en effet aucun éclairage sur le caractère d’Anaïs.

Très vite, Anaïs fait la rencontre de Daniel (Bruno Podalydes), un homme lâche et plutôt méprisant qui ne souhaite pas changer sa vie de grand bourgeois d’un milieu littéraire pour une Anaïs, toute fofolle et adorable soit-elle.

Par ricochet, elle découvre par bribes l’existence d’Emilie (Valeria Bruni-Tedeschi), une sorte d’alter ego idéalisé : une femme qu’elle imagine belle, indépendante, intelligente, littéraire.

La deuxième partie du film bascule alors dans la description de la montée de son intérêt pour cette impressionnante Emilie, ses armes de séduction, sa détermination, sa passion. Contrairement à ce qu’on peut lire çà et là, ce ménage à trois d’un genre nouveau n’est pas le centre de cette partie, qui concerne plutôt les états d’âme d’Anaïs : son amour de l’amour, sa passion pour une image d’elle-même au travers d’Emilie, voire, qui sait, pour Emilie elle-même .

Les Amours d’Anaïs bénéficie d’un casting impeccable, avec une Anaïs Demoustier au top de sa forme, intense et légère à la fois. Denis Podalydes est égal à lui-même, et Valeria Bruni-Tedeschi se révèle autrement dans le rôle d’une femme qui se donne des limites à la hauteur de sa maturité : posée et tout en intériorité. La distribution contribue beaucoup à donner de la consistance au film hésitant de Bourgeois-Taquet.

Charline Bourgeois-Taquet nous offre un film plaisant bien qu’inégal. Trop et trop peu de choses sont finalement évoquées dans ce métrage qui s’annonçait prometteur. Avec son casting efficace et ses références quelque peu rohmeriennes, à la manière du dernier Emmanuel Mouret, Les Amours d’Anaïs se laisse finalement regarder avec intérêt.

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Les sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero : un entre-deux fascinant, entre réalité et démystification

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L’année passée, la rentrée s’est faite avec Les Nouvelles Aventures de Sabrina sur Netflix. L’engouement pour la série révèle que cette thématique n’est pas prête à passer de mode. Bonnes, mauvaises, délurées, laides, ensorcelantes, bienveillantes ou diaboliques, elles attirent toujours le public. Pourtant, personne n’a encore envisagé la sorcière comme simplement humaine. Cette rentrée, nous avons droit au nouveau film attendu, magnifique et déjà gagnant de cinq GOYA, de Pablo Agüero : Les Sorcières d’Akelarre.  Retour sur un procès de sorcières au Pays Basque au XVIIe siècle, on ne peut plus fascinant.

A l’époque moderne se tenaient les derniers procès de sorcellerie en Europe et en Amérique. Si le cas des sorcières de Salem est l’un des plus connu, et ayant connu plusieurs adaptations en films ou en séries, il est plus intéressant de tomber sur des procès peu connus de l’Histoire.

1609, Pays Basque, le juge Pierre de Rosteguy de Lancre est sommé de mener un lourd combat contre les sorcières. Toute femme est suspicieuse et c’est avec acharnement qu’il tente de leur faire dire consciemment ou pas ce qu’elles font pendant les Sabbats. Ana, Maria, Olaia, Maider, Oneka et Katalin, des tisserandes et une fille de noble qui les côtoie se retrouvent alors malgré elles en prison à être interrogées sur leurs pratiques magiques. Les filles comprennent rapidement que même si elles sont innocentes, il faudra donner au juge ce qu’il voudra.

Le film est inspiré de faits réels se passant au Pays Basque au XVIIe et des écrits du vrai Pierre de Rosteguy de Lancre. Néanmoins, Agüero a pris un parti des plus originaux, car là où ses confrères auraient décidé de rendre la sorcière réelle ou au contraire, de la tuer, Pablo Agüero a choisi d’expliquer comment elle se crée.

Le film met en scène dans les rôles titres : Amaia Aberasturi qui est Ana, Àlex Brendemühl est le Juge Rosteguy, Daniel Fanego est le secrétaire, la petite Garazi Urkola est Katalin, Yune Nogueiras est María, Jone Laspiur est Maider, Irati Saez de Urabain est Olaia Lorea Ibarra est Oneka. Asier Oruesagasti est le père Cristóbal, Elena Uriz est Lara et Daniel Chamorro est le chirugien.

Un conte de fée sanglant

Dans son œuvre, Pablo Agüero reprend des codes des contes de fée, notamment concernant le merveilleux. Le choix du Pays Basque comme cadre spatial est original et bien plus intéressant que les centaines d’histoires connues et vues sur Salem par exemple. Le lieu est en plus fascinant car le pays a une langue qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui semble figée dans le temps. De fait, c’est l’arrivée du Juge dans la région qui nous donne un cadre temporel, mais il n’y aurait eu aucun indice signifiant que l’histoire se passe au XVIIe siècle ou bien au XIVe siècle.

Mais comme dans tout conte, nous avons l’arrivée de ce Juge qui serait l’antagoniste de l’histoire. Un loup, un Barbe Bleue, une bête du Gévaudan, sans se salir les mains, il fait des victimes autour de lui.

Le feu dans la mise en scène

Le film bénéficie d’une esthétique unique en même temps naturaliste et irréelle, avec un éclairage à la bougie ou à la torche quasi-constants qui donnent cet aspect magique, mystique et en même temps réaliste.

Une différence marquante d’ambiance s’installe lorsque le feu est allumé. C’est autour de lui que meurent, vivent et survivent les sorcières. Il est le feu d’un repas, celui d’une prison, celui d’une torche humaine, et celui d’un sabbat élaboré.

Le film débute par le feu et finit par un feu, qui prend de l’ampleur à vue d’œil. Il est l’élément primordial de l’histoire et son symbole. Le réalisateur ne cessera de nous le signifier subtilement du début à la fin. Le feu a toujours été un élément de destruction mais aussi de purification. De ce fait, les sorcières brûlées en introduction et la conversation du juge de l’inquisition et de son secrétaire sont les portraits mis l’un face à l’autre de l’acte de purification recherché, et du discours qui accompagnait ces crimes.

La couleur

La couleur est intense dans ce film avec une dominante jaune-orange. C’est à travers le feu mais aussi la robe jaune d’Ana que cela transparait. Nous avons aussi le rouge, qui est amplifié, notamment pendant la scène du repas et où on voit une tache de vin s’étendre et devenir encore plus intense. Les effets spéciaux permettent d’intensifier l’image, lors du discours qui l’accompagne, donnant un ensemble effrayant.

Pablo Agüero a fait le choix d’entretenir un entre-deux fascinant, où la vraie magie est celle du cinéma, par le traitement de l’image, de la couleur vive et intense, du son, allant du crépitement des flammes à celui de la chanson. Mais le scénario, lui est tout à fait réaliste.

La déformation

Le juge De Lancre est persuadé que si tant de femmes ne lui disent rien sur le Sabbat, c’est qu’elles ont quelque chose à cacher. Son obsession pour ce rituel « satanique » créé par ses propres fantasmes et peut-être aussi par la littérature de l’époque (notamment par le Maleus Maleficarum ou Le Marteau des sorcières, fameux « guide » d’Henri Institoris pour chasser les sorcières) font de lui au début un être effrayant, puis largement ridicule aux yeux des jeunes femmes qu’il détient.

De Lancre est lui-même paradoxalement le Diable qu’il recherche inlassablement par ses actes de déformations des témoignages des victimes, mais aussi de la torture qu’il leur a fait subir. Par exemple, si une victime lui dit « je ne suis pas une sorcière », il lui répond « je n’ai jamais dit que vous en étiez une ». Mais il la harcèlera jusqu’à dire SA vérité à lui. Ainsi, l’homme de Dieu est aussi celui du Diable.

Ana, qui a décidé bien tôt qu’elle se sacrifierait pour les autres, décide de lui montrer la vérité qu’il recherche tant : le vrai Diable est en lui. Alors elle-même déforme sa réalité pour créer une « extravaganza », un étalage de ce qu’il recherche assidument. Avec l’aide de sa sœur et des autres prisonnières, chaque souvenir où elles ont pris quelques libertés est tordu pour en faire un élément du Sabbat.

La Musique

Le Pays Basque étant une région particulière, notamment au niveau linguistique, la population parle premièrement basque, puis espagnol. Cette langue qu’ignore le juge est aussi un facteur d’accusation. Premièrement, elle est méprisée, et parce qu’elle n’est pas comprise par lui, elle devient le vecteur de ce qu’il chasse.

Les jeunes filles chantent souvent une chanson locale, liée à leur région, à l’activité de marin de leur père, frère, amant, cousin, qui partent en haute mer et les laissent assez souvent seules. Et quelques-uns des vers, encore une fois via la déformation obsessionnelle du Juge, sont devenus des vers obscènes liés au Sabbat. Cette obsession sera mise en forme par la répétition en allant dans les aigus de ces vers, ce que le secrétaire du Juge a appelé « une gamme chromatique ».

Sororité

Il est plaisant de constater que les mots du juge ne sont pas parvenus à diviser les jeunes femmes, malgré la facilité et le contexte. La petite Katalin est soumise plusieurs fois à l’épreuve où elle ne sait plus quoi penser. Elle est manipulée pour croire qu’elle a été trainée à un Sabbat pour qu’elle se retourne contre ses amies. Et elle doute de ce que le juge et ses amies lui disent.

Malgré cela, dans le groupe, les filles décident de rester soudées et d’agir comme un mur de protection en soutenant les histoires d’Ana, en temps que maîtresse de cérémonie et leader. Elles y croient tellement qu’elles finissent par laisser place à la folie et à toutes leurs frustrations et croire à leur mensonge dans une ultime représentation d’un sabbat.

Mais cette sororité n’est pas nouvelle. Déjà, dans les Sorcières d’Eastwick par exemple, les personnages de Cher, Susan Sarandon et de Michelle Pfeiffer sont aussi unies, et c’est aussi pareil pour les trois sœurs d’Hocus Pocus ou celles de Charmed. Néanmoins, là où la sororité s’est exprimée autour de la magie dans ces autres œuvres, ici, elle s’exprime autour d’une misérable situation bien réelle et sans balais magiques ni sortilèges pour s’en sortir.

Conclusion

Les Sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero ne pose pas la question d’aimer les sorcières ou pas. Ici, il s’inspire d’un événement sans doute réel pour créer une narration unique. L’introduction thématique se fait par un élément en même temps destructeur et purificateur, la mise en scène est plus réaliste que dans d’autres œuvres du genre.

En plus de ne pas prendre un parti simpliste, le réalisateur a choisi de faire de ses spectateurs des complices des victimes en leur révélant les mécanismes d’une machine destructrice qui s’est mise en place au Moyen Âge et qui ne s’est terminée en Europe que deux siècles plus tard. Il a révélé l’ingéniosité de femmes acculées, ne pouvant échapper à la condamnation à cause de leur genre et des stéréotypes qu’on a décidé d’y accoler.

Le choix d’une histoire de sorcière inconnue et d’un lieu tout aussi mystérieux qu’est le Pays Basque renforcent un entre-deux que le réalisateur a décidé d’entretenir. Celle d’une magie prenant place dans la beauté de l’image et de la musique, mais pas dans le scénario.

Les Sorcières d’Akelarre : bande annonce

Les Sorcières d’Akelarre : Fiche Technique

Réalisateur: Pablo Agüero
Scénariste: Pablo Agüero et Katell Guillou
Directeur de la photographie: Javier Agirre
Musique: Maite Arrotajauregi et Aránzazu Calleja
Costumes : Nerea Torrijos
Durée: 90 minutes
Langues: Basque, Espagnol
Année: 2020

Sources pour rédiger cet article:

Akkelare- IMdB ; Les sorcières d’Akkelare– wikipedia ; Pablo Agüero- wikipedia; Procès de sorcellerie au pays basque- wikipedia; Le Malleus Maleficarum- wikipedia et Youtube ; affiche- imdb; akkelare- wikipedia; aquelarre- wordreference  ; Pierre de Rosteguy de Lancre- wikipedia ; dossier de presse comprenant une interview du réalisateur – dulacdistribution

 

 

 

Le Reflet : Surfaces, Miroirs, Duplications – Une Physique de l’Image Dédoublée et Instable

Le reflet n’est jamais une simple reproduction mécanique, une copie passive et fidèle qui se contenterait de répéter à l’identique ce qui se présente devant elle. Il est bien davantage : une duplication fondamentalement instable, une image seconde qui entretient avec son modèle un rapport complexe de ressemblance et d’écart, un double qui échappe constamment à toute maîtrise définitive. Le reflet transforme profondément ce qu’il montre : il inverse les latéralités, déforme selon la courbure de sa surface, déplace les proportions, altère les couleurs par les propriétés absorbantes ou diffractantes du matériau réfléchissant. Loin de se contenter d’imiter passivement le réel, le reflet l’interprète activement, le soumet à ses propres lois optiques, le traduit dans un langage visuel qui n’est jamais totalement transparent. Cette opération de translation n’est pas neutre : elle révèle que toute image, même la plus apparemment directe, est toujours déjà une médiation, une transformation, une interprétation qui s’interpose entre nous et le monde. Le reflet expose cette vérité en la rendant visible, en exhibant les mécanismes de duplication et d’altération que les images ordinaires dissimulent. Dans un monde saturé d’images qui prétendent montrer « la réalité telle qu’elle est », le reflet nous rappelle que nous ne voyons jamais les choses directement, mais toujours à travers des surfaces, des médiations, des traductions qui modifient ce qu’elles transmettent. Il est la métaphore matérielle de toute représentation : un dédoublement qui n’est jamais une réplication exacte, une présence qui est simultanément une absence, une image qui expose son propre caractère dérivé, secondaire, instable.

La Surface Réfléchissante : Un Espace Instable qui Conditionne l’Image

Une surface réfléchissante n’est jamais un support neutre et transparent qui laisserait passer l’image sans l’affecter. Elle est au contraire un agent actif qui absorbe sélectivement certaines longueurs d’onde lumineuses, en renvoie d’autres selon des angles précis déterminés par les lois de la réflexion optique, diffracte les rayons lumineux selon sa texture microscopique, sa courbure, ses imperfections. Le reflet dépend entièrement de ces propriétés matérielles : de l’angle d’incidence de la lumière et du regard, du moindre mouvement de la surface ou du spectateur, de la nature chimique et physique du matériau réfléchissant (métal poli, verre, eau, plastique brillant). Il est une image profondément conditionnelle, toujours relative à un ensemble de paramètres variables qui peuvent se modifier à chaque instant. Cette conditionnalité fait du reflet une image essentiellement précaire : jamais définitivement fixée, toujours susceptible de basculer dans une autre configuration, de disparaître complètement si l’angle change, de se déformer radicalement si la surface ondule. La surface réfléchissante transforme l’espace qu’elle occupe en un champ d’instabilité visuelle, une zone où les images se forment et se déforment selon des règles optiques qui échappent largement à notre contrôle volontaire.

Le Miroir Lisse : Duplication Fragile et Fidélité Illusoire

Le miroir plan parfaitement poli semble offrir l’image réfléchie la plus fidèle possible, une copie quasi-parfaite du réel qui ne l’altérerait qu’en inversant la latéralité (la gauche devient droite, la droite devient gauche). Mais cette fidélité apparente est profondément illusoire, fondée sur une stabilité qui n’existe qu’en conditions idéales rarement réunies. Le moindre déplacement du spectateur ou de l’objet réfléchi modifie immédiatement et radicalement ce qui apparaît dans le miroir : un pas de côté révèle une portion différente de l’espace environnant, un mouvement de tête change l’angle sous lequel nous nous voyons nous-mêmes, une variation de l’éclairage transforme les contrastes et les couleurs. Le reflet miroir est une présence perpétuellement instable, toujours en train de se recomposer selon les positions relatives et changeantes de la source lumineuse, de l’objet réfléchi et du regard qui l’observe. Cette instabilité inhérente fait du miroir un dispositif paradoxal : il promet la reproduction exacte mais ne livre jamais qu’une version partielle, située, provisoire de ce qu’il réfléchit. Dans les autoportraits au miroir de l’histoire de l’art (Vélasquez dans Les Ménines, Parmigianino dans l’Autoportrait au miroir convexe), cette instabilité devient un sujet explicite : l’artiste se montre en train de se voir, expose le dispositif de dédoublement qui conditionne sa propre image, révèle que toute représentation de soi passe nécessairement par une médiation réfléchissante qui altère ce qu’elle montre. Le miroir ne donne jamais accès direct à soi-même ; il impose toujours un détour, une distance, une inversion qui fait de l’image réfléchie un autre qu’on ne peut jamais totalement s’approprier.

La Surface Irrégulière : Déformation et Dérive comme Révélation Plastique

Lorsque la surface réfléchissante cesse d’être parfaitement plane et lisse, lorsqu’elle se courbe, se froisse, ondule, se texture, elle déforme systématiquement et souvent spectaculairement le reflet qu’elle produit. Une surface convexe compresse l’image et élargit le champ de vision (comme dans les miroirs de surveillance ou le miroir convexe de Parmigianino qui aplatit et déforme son propre visage en globe étrange) ; une surface concave étire et grossit ; une surface ondulante comme l’eau agitée fragmente et multiplie l’image en facettes mouvantes ; une surface froissée brise la continuité visuelle en une mosaïque de fragments anguleux. Le corps réfléchi se tord en figures impossibles, les lignes droites se brisent en zigzags ou se courbent en arcs, les volumes se déplacent de manière imprévisible, créant des effets d’étirement, de compression, de fragmentation. Ces déformations ne sont pas de simples distorsions accidentelles qu’il faudrait corriger ; elles deviennent au contraire des formes à part entière, des configurations visuelles qui révèlent des aspects cachés du réel que la vision directe ou le miroir plan ne montreraient jamais. Dans les reflets sur les façades de verre courbes des architectures contemporaines (comme le Cloud Gate d’Anish Kapoor à Chicago), la ville entière se déforme en visions kaleidoscopiques où les bâtiments se courbent, se multiplient, se mêlent dans des configurations oniriques. La déformation réfléchissante devient ici une méthode de révélation plastique : elle expose la plasticité latente du visible, montre que toute forme stable n’est qu’une configuration provisoire susceptible d’être radicalement recomposée par un simple changement de surface réfléchissante.

Le Reflet comme Duplication : Un Double qui Échappe à l’Original et le Conteste

Le reflet produit inévitablement un double de ce qu’il réfléchit, mais ce double n’est jamais simplement fidèle à son modèle. C’est au contraire un double fondamentalement instable, soumis à des transformations qui le distinguent irréductiblement de l’original : il peut être inversé dans sa latéralité, décalé dans l’espace apparent, fragmenté en morceaux discontinus, altéré dans ses couleurs par les propriétés absorbantes du matériau réfléchissant. Cette duplicité fait du reflet une image profondément ambiguë : il ressemble suffisamment à l’original pour être reconnaissable comme son image, mais s’en écarte assez pour introduire une distance, une inquiétude, un questionnement sur le statut de cette ressemblance. Le reflet révèle souvent ce que l’image directe ne montrerait pas : l’envers caché d’un objet, l’arrière d’une scène, l’environnement invisible depuis le point de vue frontal. Il dévoile ainsi la partialité constitutive de toute vision : nous ne voyons jamais tout, toujours seulement une face, un aspect, une perspective limitée – et le reflet, en montrant autre chose, expose cette limite tout en l’ouvrant vers d’autres possibles visuels.

Le Reflet Inversé : Renversement du Réel et Création d’une Étrangeté Familière

Le miroir plan accomplit cette opération apparemment simple mais aux conséquences profondes : il renverse systématiquement la gauche et la droite de tout ce qu’il réfléchit. Ce renversement latéral, qui semble anodin, crée en réalité une étrangeté subtile mais tenace, une distance insidieuse qui fait du reflet une version légèrement décalée, vaguement inquiétante du réel. Nous sommes habitués à voir notre visage dans le miroir, avec cette inversion qui nous est devenue familière au point de sembler naturelle ; mais lorsque nous nous voyons en photographie ou en vidéo (qui ne renversent pas l’image), nous éprouvons souvent un malaise diffus : ce visage est le nôtre, mais il est étrangement autre, configuré d’une manière qui ne correspond pas à l’image miroir que nous connaissons intimement. Le reflet inversé devient ainsi une version alternative du réel, un double qui partage tout avec l’original sauf cette latéralité renversée – différence minime qui suffit pourtant à créer une tension, une non-coïncidence troublante. Dans les œuvres de Michelangelo Pistoletto (série des Quadri specchianti, depuis 1962), des figures peintes sur des surfaces miroir polies se superposent aux reflets réels de l’espace d’exposition et du spectateur : l’image fixe et l’image réfléchie inversée coexistent dans une tension permanente, créant une ambiguïté entre fiction picturale et réalité réfléchie, entre temps figé de la peinture et temps présent du reflet changeant.

Le Reflet Multiple : Démultiplication du Sujet et Dissolution de l’Identité Unique

Dans un espace composé de plusieurs surfaces réfléchissantes disposées selon différents angles (une cabine d’essayage avec miroirs latéraux, un couloir aux murs métalliques, un espace scénographique multipliant les reflets), le sujet ne se dédouble pas simplement : il se démultiplie en une série potentiellement infinie d’images de lui-même. Il apparaît simultanément sous plusieurs angles (de face, de profil, de trois-quarts, de dos), sous plusieurs formes (selon les déformations propres à chaque surface), dans plusieurs temporalités légèrement décalées (car les reflets successifs enregistrent des moments infinitésimalement différents). L’identité cesse alors d’être une unité stable et cohérente pour devenir une pluralité éclatée, une constellation de versions partielles qui ne se recoupent jamais totalement. Cette démultiplication réfléchissante expose la fiction de l’identité une et indivisible : nous ne sommes jamais un, mais toujours déjà plusieurs, toujours vus sous des angles différents, toujours perçus diversement selon les perspectives. Les installations de miroirs chez des artistes comme Yayoi Kusama (Infinity Mirror Rooms) ou Olafur Eliasson poussent cette logique à son paroxysme : le spectateur, placé dans un espace entièrement recouvert de miroirs, se voit multiplié à l’infini dans toutes les directions, fragmenté en une infinité d’images qui se reflètent les unes les autres sans fin. L’identité individuelle se dissout dans cette prolifération vertigineuse, révélant qu’elle n’était qu’une construction provisoire, une stabilisation précaire toujours susceptible de se défaire en multitude.

Le Reflet comme Perturbation : L’Image qui Vacille et Déstabilise la Perception

Le reflet introduit une instabilité fondamentale dans la perception ordinaire du réel. Il brouille les repères spatiaux qui nous permettent habituellement de nous orienter, déplace les lignes et les plans de manière contre-intuitive, perturbe radicalement la lecture fluide que nous attendons de l’espace visible. Le reflet est une faille active dans la stabilité apparente du visible, une zone de turbulence optique où les certitudes perceptives se défont. Il crée des ambiguïtés entre ce qui est « réel » (l’objet devant le miroir) et ce qui est « image » (le reflet dans le miroir), obligeant le regard à constamment négocier entre ces deux registres qui ne se superposent jamais parfaitement. Cette perturbation n’est pas un simple effet décoratif ou ludique ; elle révèle que notre perception du réel est toujours déjà médiatisée, construite, interprétée – et que la moindre introduction d’une médiation supplémentaire (comme une surface réfléchissante) suffit à déstabiliser radicalement cette construction apparemment solide.

Le Reflet Mouvant : L’Image en Oscillation Perpétuelle et Matière Fluide

Dans l’eau légèrement agitée par le vent ou le courant, dans le métal poli qui vibre sous les contraintes thermiques ou mécaniques, dans une vitre de voiture qui tremble au passage sur une route irrégulière, le reflet oscille continuellement, se déforme au rythme imprévisible des mouvements de sa surface support. Il cesse d’être une image stable, même provisoirement, pour devenir une matière visuelle fondamentalement fluide, changeante, insaisissable. Les formes s’étirent et se compriment, les couleurs se mélangent et se séparent, les contours se brisent et se recomposent selon une chorégraphie optique qui échappe à tout contrôle. Cette fluidité du reflet mouvant en fait une image vivante au sens le plus littéral : elle respire, pulse, se transforme sans cesse comme un organisme en perpétuelle métamorphose. Les impressionnistes (Monet peignant les reflets des nymphéas sur l’eau, Renoir capturant les miroitements de la Seine) ont fait de cette oscillation réfléchissante un sujet central : l’eau devient un champ de variations lumineuses infinies, une surface où le paysage se dissout en vibrations colorées, où la stabilité des formes cède à la mobilité pure des reflets fragmentés. Le reflet mouvant révèle que l’image n’est jamais une chose fixe mais toujours un processus, un devenir, une transformation continue qui refuse toute cristallisation définitive.

Le Reflet Parasitaire : Apparition Involontaire et Présence Inattendue

Parfois, un reflet surgit là où on ne l’attend absolument pas, où il n’était pas prévu, où il vient perturber la scène qu’on croyait maîtriser : une vitre qu’on pensait transparente révèle soudain, sous un certain angle, le reflet du photographe ou du spectateur ; un écran d’ordinateur ou de télévision éteint devient un miroir qui montre la pièce environnante ; un objet brillant au second plan capte et renvoie une portion inattendue de l’espace. Ce reflet parasitaire modifie radicalement la scène, introduit une présence non planifiée qui contamine l’image initiale, crée une superposition involontaire entre ce qu’on voulait montrer et ce qui s’impose malgré nous. Il révèle que nous ne contrôlons jamais totalement ce qui apparaît dans une image, que les surfaces réfléchissantes agissent comme des agents autonomes qui peuvent à tout moment introduire des éléments hors cadre, hors sujet, hors contrôle. Dans la photographie de rue (Saul Leiter, Lee Friedlander), ces reflets parasites deviennent des éléments compositionnels essentiels : les vitrines superposent les passants à leur reflet et aux marchandises exposées derrière, créant des strates visuelles complexes où réel et reflet s’entrelacent de manière indémêlable. Le reflet parasite expose ainsi la porosité constitutive de toute image : elle n’est jamais close sur elle-même, toujours ouverte aux intrusions, aux contaminations, aux présences non désirées qui la traversent et la transforment.

Le Reflet comme Régime d’Instabilité Constitutive de l’Image

Le reflet n’est pas simplement un effet optique parmi d’autres, une curiosité visuelle qu’on pourrait étudier isolément sans conséquences générales ; c’est un régime d’image à part entière, une manière fondamentale de produire des images qui révèle des vérités essentielles sur la nature même de toute représentation visuelle. Il introduit une instabilité constitutive dans tout système de représentation, montrant que toute image est susceptible de se dédoubler à tout moment, de se déformer selon les propriétés de sa surface support, de se déplacer au moindre changement d’angle ou de lumière. Cette instabilité n’est pas un accident qu’il faudrait corriger en éliminant les surfaces réfléchissantes ; elle révèle au contraire la vérité profonde de toute image : celle-ci n’est jamais une chose stable et définitive, mais toujours un phénomène conditionnel, relatif, précaire qui dépend entièrement des circonstances matérielles et optiques de sa production et de sa réception.

Le Reflet comme Altération : Révélation que l’Image n’est Jamais Totalement Fidèle

Le reflet altère systématiquement ce qu’il montre, ne serait-ce que par cette inversion latérale minimale du miroir plan, ou de manière beaucoup plus radicale à travers les déformations des surfaces courbes ou irrégulières. Cette altération constante révèle une vérité inconfortable que les images ordinaires cherchent à dissimuler : l’image n’est jamais totalement fidèle à ce qu’elle représente, jamais totalement stable dans ce qu’elle montre, toujours soumise à des transformations qui la distinguent irréductiblement de son référent. Le reflet est une variation plutôt qu’une duplication, une interprétation plutôt qu’une reproduction, une translation qui modifie ce qu’elle transmet. En rendant visible cette altération (par l’inversion, la déformation, la fragmentation), le reflet expose ce que toutes les images font secrètement : elles traduisent plutôt qu’elles ne copient, elles transforment plutôt qu’elles ne transportent à l’identique. Les peintures de Gerhard Richter qui superposent des couches picturales et des effets de reflet flou créent une incertitude permanente sur ce qu’on voit réellement : est-ce la figure peinte ou son reflet ? Est-ce une présence directe ou une image médiatisée ? Cette indécidabilité révèle que toute image oscille toujours entre ces pôles, qu’elle n’est jamais pure présence ni pure représentation, mais toujours un mixte instable des deux.

Le Reflet comme Apparition : Surgissement de Doubles Inattendus et Ouverture des Possibles

Le reflet fait surgir des images secondaires, des doubles inattendus qui n’étaient pas présents dans la scène initiale ou qui y étaient présents mais invisibles depuis le point de vue direct. Il ouvre ainsi l’image à d’autres possibles visuels, d’autres versions de la réalité, d’autres formes qui coexistent avec les formes apparentes sans s’y réduire. Une surface réfléchissante transforme l’espace en un système optique complexe où plusieurs versions de la même scène peuvent coexister simultanément : la version directe et ses multiples versions réfléchies, chacune offrant une perspective différente, un angle complémentaire, une révélation partielle de ce qui restait caché. Cette multiplicité des versions expose le caractère fondamentalement perspectiviste de toute vision : nous ne voyons jamais la totalité d’une chose, toujours seulement un aspect partiel déterminé par notre position – et les reflets, en multipliant ces positions, en juxtaposant ces aspects partiels, révèlent l’insuffisance constitutive de toute perspective unique. Dans les Vanités baroques où un crâne se reflète dans un miroir convexe ou dans une bulle de savon, le reflet déformé devient une apparition memento mori, un double spectral qui rappelle la mort latente dans toute vie. Le reflet ouvre l’image présente vers ce qui n’y est pas directement visible : le temps qui passe, la mort qui guette, les autres dimensions du réel que la vision ordinaire néglige.

Conclusion : Le Reflet comme Vérité Profonde du Double Instable et de l’Image Précaire

Le reflet n’est pas une simple copie, une duplication mécanique qui reproduirait à l’identique ce qui se présente devant la surface réfléchissante ; c’est au contraire une transformation active, une opération de translation qui altère nécessairement ce qu’elle transmet. Il révèle la vérité inconfortable que toute image est un double instable plutôt qu’une présence pleine, une surface mouvante plutôt qu’une forme fixe, une duplication fragile et précaire plutôt qu’une reproduction solide et définitive. Dans le reflet, l’image se dédouble pour mieux se dérober : elle se multiplie en versions multiples qui ne coïncident jamais parfaitement, elle se déforme selon les propriétés de sa surface support, elle oscille au moindre mouvement, elle disparaît dès que l’angle change. Cette précarité constitutive du reflet expose la précarité de toute image : aucune n’est jamais totalement stable, totalement fidèle, totalement maîtrisable. Toutes sont soumises aux conditionnements matériels et optiques de leur production, toutes dépendent de circonstances variables qui peuvent à tout moment les transformer radicalement. Le reflet nous apprend à voir toutes les images comme ce qu’elles sont vraiment : non pas des fenêtres transparentes sur le réel, mais des surfaces médiatrices qui transforment ce qu’elles montrent, des doubles instables qui ressemblent sans jamais coïncider, des apparitions précaires qui peuvent à tout moment se déformer, se fragmenter, disparaître. Dans cette instabilité assumée, le reflet devient paradoxalement l’image la plus honnête : celle qui ne prétend jamais à la transparence totale, qui expose ses mécanismes de duplication et d’altération, qui révèle que toute image est toujours déjà un reflet – médiatisé, transformé, instable, précaire, vivant dans sa fragilité même.

L’univers de Lovecraft

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H.P. Lovecraft, écrivain du début du XXe siècle, a souvent été moqué pour son style. Cependant, ses nouvelles ont impacté toute une génération de créateurs. Il a réussi cet exploit de faire de son œuvre un véritable genre à part entière, qu’il a nommé “l’horreur cosmique”.

Si on devait définir l’univers du Cthulhu, il faudrait d’abord s’attarder sur son atmosphère pesante, voire étouffante. Ne croyez pas que l’on baigne dans l’onirisme : tout y est décrit de manière réaliste, même si des incidences fantastiques traversent le récit. Il y est question d’entités maléfiques (dont Cthulhu fait partie), appartenant à un panthéon de divinités terrifiantes et dont le seul but est de semer le chaos sur Terre. Comme allant de pair, des adorateurs plus fous les uns que les autres, véritable secte sacrifiant hommes et femmes sur leur autel infernal, cherchent à aider leurs idoles à parvenir à leurs fins.

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 Photo par Dominique Signoret, CC BY-SA 3.0

Légende : Lovecraft a inspiré de nombreux artistes avec son univers d’horreur cosmique.

Une trame narrative récurrente

La trame est plus ou moins la même : un événement mystérieux se produit, le héros décide alors d’enquêter et ce qu’il va finir par découvrir non seulement le comblera d’horreur, mais dépassera toute rationalité. On plonge très rapidement dans le cauchemardesque, car la découverte de la Vérité n’apporte que stupéfaction et incompréhension.

Bien entendu, toutes les nouvelles ne sont pas construites sur ce schéma. Cependant, c’est un enchaînement que l’on retrouve très fréquemment dans la majorité de ses œuvres.

Pour y voir plus clair, reprenons en détail la trame narrative des histoires de Lovecraft :

  1. Un événement mystérieux a lieu.
  2. Les gens commencent à inventer des histoires saugrenues, des rumeurs circulent.
  3. On demande à des spécialistes de se pencher sur le cas et de trouver une explication scientifique.
  4. Le héros finit par comprendre que les rumeurs n’étaient pas si loin de la réalité et découvre qu’une entité se cache derrière ces événements. Les cultistes et espions essaient de lui mettre des bâtons dans les roues.
  5. Le héros s’en sort de justesse (les personnages secondaires meurent la plupart du temps) et décide de laisser un témoignage de son aventure, persuadé que personne ne le croira.

Un héros scientifique

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Photo par Waldkunst, CC0

Légende : La fameuse divinité Cthulhu ne cesse de menacer l’humanité.

Outre la solitude du héros et le style un peu fouilli avec ses descriptions terrifiantes et d’une longueur digne d’un écrivain à la page, ce qui frappe d’emblée le lecteur est le style presque exclusivement épistolaire. Le héros raconte donc ses mésaventures à travers des lettres dont le destinataire est parfois connu, voire constitue un personnage majeur dans l’histoire. On est donc dans une logique de témoignage. Souvent, ce personnage principal est un savant, un chercheur, en soit un homme profondément rationnel et terre à terre. Lovecraft utilise ce subterfuge pour accentuer la crédibilité de son personnage et rendre la résolution de l’enquête d’autant plus farfelue et irrationnelle qu’elle est observée par un homme de science. Alors que les adorateurs cultistes prédisent un avenir des plus sombres et pratiquent des rituels atypiques rappelant les coutumes antiques comme la bélomancie (ancienne divination par les flèches ayant inspiré les jeux de cartes), le contraste avec un héros profondément rationnel semble d’autant plus saisissant.

« Je suis parfois sujet à d’étranges visions, mais je n’ai jamais eu la faiblesse d’y croire. » raconte le héros de La tourbière hantée.

Cependant, les personnages Lovecraftiens font des découvertes qui leur semblent incompréhensibles : cela n’aboutira qu’à la plongée abyssale de ces hommes de science vers des ténèbres inexplicables. Que ce soit le cas étrange de Joe Slater, pauvre vagabond, frappé de visions le poussant au meurtre de la nouvelle Par delà le mur du sommeil ou la découverte de corps flottant mystérieusement dans une rivière dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres, tous ces héros n’ont qu’un seul but : démêler le vrai du faux et trouver une explication rationnelle à ces événements fantastiques. Ce qu’il faut donc savoir, c’est que bien que l’auteur s’inspire de la science, il n’y a en réalité pas de réponse sensée dans le chaos surnaturel Lovecraftien.

Une méfiance vis-à-vis de la science ?

Ici, Lovecraft brouille les pistes : mêlant le côté réaliste et scientifique à une écriture à la première personne, qui implique une subjectivité certaine. On pourrait donc se poser cette question : l’auteur se méfie-t-il de la science ? Est-il un indomptable sceptique ? Tous ses récits se basent sur une apparente opposition entre le rationnel et l’irrationnel. Les descriptions, fort nombreuses, dépeignent une nature monstrueuse, toujours personnalisée : « Des arbres sinistres, de taille anormale et d’aspect grotesque, me contemplaient d’en haut… » (La peur qui rôde), les éléments sont presque habités par une conscience énigmatique et effrayante. Certains scientifiques ou médecins émettent des diagnostics simplistes, voire complètement faux (du moins selon la perception du héros).

Un exemple parlant serait l’interne en psychopathologie de la nouvelle Par delà le mur du sommeil « Je ne dis rien de tout cela aux médecins plus âgés, car l’âge mûr est sceptique, cynique et peu enclin à accueillir les idées neuves. » Puis, en parlant de son supérieur : « Il me certifie sur son honneur professionnel que Joe Slater n’était qu’un vulgaire paranoïaque… ». On comprendra plus tard, grâce à une machine qui permet d’entrer dans l’esprit du patient (inventée par le héros), que le pauvre bougre était possédé par une entité.

On pourrait donc croire que Lovecraft était un éternel sceptique. Mais d’après Patrick Marcel, interviewé dans l’émission de radio « Mauvais genres » consacrée à l’univers Lovecraftien, l’auteur suivait de près les dernières découvertes scientifiques ! Le journaliste ajoutait que la démarche était donc « scientifique et non mystique ». On peut alors se pencher à nouveau sur la nouvelle Celui qui chuchotait dans les ténèbres, dans laquelle des révélations sont faites et semblent totalement improbables pour les héros qui les découvrent (comme une planète inconnue), avant que des découvertes scientifiques viennent les corroborer : « Ces collines farouches sont sûrement l’avant-poste d’une effroyable race cosmique : j’en doute moins que jamais depuis que, conformément aux prédictions des monstres, on a découvert une 9e planète au-delà de Neptune. Les astronomes l’ont baptisée Pluton… ».

Si Lovecraft s’inspire des découvertes scientifiques de son époque pour créer ses histoires, peut-être pensait-il que la science finirait par tout expliquer ?

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Respect de Liesl Tommy : la voix d’Aretha

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Tout comme Lady Sings the Blues (1972) ou le tout récent Billie Holiday, une affaire d’État portés respectivement par Diana Ross et Andra Day, Respect raconte, à travers la destinée tourmentée d’Aretha Franklin, le pouvoir de séduction exercé par la star. Hélas, en obéissant trop scrupuleusement au cahier des charges du biopic musical, Liesl Tommy, qui signe son premier long-métrage, émousse les aspérités d’une femme hantée par un traumatisme indélébile, devenue pionnière de la lutte des droits civiques aux côtés du pasteur Martin Luther King. Il y a ici trop peu d’idées de mise en scène pour donner un quelconque relief à l’ensemble.

Dès sa plus tendre enfance, Aretha Franklin est plongée dans l’univers du gospel. Elle grandit à Detroit et côtoie, par l’intermédiaire de son père, l’influent révérend Clarence LaVaughn Franklin (Forest Whitaker), des pointures de la soul music telles que Dinah Washington (Mary J. Blige), Sam Cooke, Duke Ellington et Mahalia Jackson. Elle sort son premier disque « Songs of Faith » à quatorze ans, âge où l’on se cherche encore des modèles tout en rêvant de gloire, puis signe un contrat en 1960 chez Columbia pour enregistrer plusieurs albums jazz sans grand succès.

Six ans plus tard, toujours à la recherche de la chanson qui va forger sa légende dans le paysage musical américain, Aretha Franklin rejoint la firme Atlantic Records où le producteur Jerry Wexler (Marc Maron) donne un nouvel élan à sa carrière. C’est à cette époque que la chanteuse remanie, avec ses sœurs Carolyn et Erma, le hit d’Otis Redding pour en faire l’hymne féministe, l’incantation militante (« R.E.S.P.E.C.T ») que l’on connaît aujourd’hui et qui donne son titre au premier long-métrage de Liesl Tommy.

Comme le veut la tradition hollywoodienne, ce biopic musical aborde avec sérieux chaque facette (le père toxique, l’amant violent, la ferveur religieuse, la transe des messes gospel, les problèmes d’alcool, l’engagement politique, l’histoire afro-américaine) d’une femme malheureusement instable — ballottée entre studios d’enregistrement, concerts à guichets fermés et réunions de famille catastrophiques –, une bête de scène que seule la musique peut parvenir à canaliser instantanément. Certes, la réalisatrice joue la carte de la pudeur et laisse judicieusement hors champ l’épisode douloureux du viol de la jeune « Ree », mais ne semble pas pour autant vouloir aller au fond des choses.

En effet, il y a ici trop peu de résonances et d’idées de mise en scène abouties pour donner un quelconque relief à l’ensemble. De facture très classique, Respect peine à trouver son identité, à spécifier son style. Il obéit donc scrupuleusement au cahier des charges du genre, se contentant souvent de juxtaposer les tubes incontournables de l’artiste pour retracer les temps forts de son ascension fulgurante et illustrer son drame personnel. Par exemple, les paroles de « Nature Boy » et « I Never Loved A Man (The Way I Do) » racontent le coup de foudre de la chanteuse pour Ted White — incarné par Marlon Wayans —, qui deviendra son mari et manager, « Chain of Fools », elle aussi symbole de l’émancipation féminine, explique sa revanche vis à vis des hommes tandis que le final sur le chant sacré « Amazing Grace » suggère son retour sur le droit chemin, sa rédemption après une lente descente dans l’enfer de l’addiction.

Hélas, cet exercice d’hybridation entre le répertoire et les éléments de fiction ne suffit pas à ressusciter le génie d’Aretha Franklin et Respect, qui s’achève brutalement sur la reconstitution du mythique concert de 1972 filmé par Sydney Pollack, n’est finalement pas à la hauteur de la fresque attendue. Reste évidemment la performance vocale de Jennifer Hudson, dont la voix cuivrée fut choisie par la reine de la soul elle-même quelques années avant sa mort.  

Bande-annonce

Synopsis : La carrière et l’ascension d’Aretha Franklin, de ses débuts comme enfant de chœur dans l’église de son père à sa renommée internationale.

Respect – Fiche technique

Avec : Jennifer Hudson, Forest Whitaker, Marlon Wayans, Tituss Burgess, Audra McDonald, Marc Maron, Audra McDonald, Marc Maron, Heather Headley, Kimberly Scott, Hailey Kilgore, Saycon Sengbloh, LeRoy McClain, Albert Jones, Tate Donovan, Myk Watford, Skye Dakota Turner, Gilbert Glenn Brown, Mary J. Blige…  Réalisation : Liesl Tommy
Scénario : Tracey Scott Wilson, d’après une idée originale de Callie Khouri
Production : Scott Bernstein
Photographie : Kramer Morgenthau
Montage : Avril Beukes
Décors : Ina Mayhew
Costumes : Clint Ramos
Musique : Kristopher Bowers
Distributeur : Universal Pictures International France
Durée : 2h25
Genre: Biopic / Musical
Sortie : 08 septembre 2021

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« Travailler : la grande affaire de l’humanité » : l’effort à travers le temps

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L’anthropologue James Suzman se penche sur ce qui apparaît comme l’un des dénominateurs communs des organismes vivants : le travail. Perçu en tant que moyen de dépenser un surplus d’énergie, son organisation chez l’homme, changeante à travers les époques, a engendré des problématiques variées.

Lorsque les économistes évoquent le travail de nos jours, c’est souvent pour souligner sa raréfaction, la menace que constituent pour lui les robots et intelligences artificielles, ou pour souligner à quel point la tertiarisation, voire la quaternisation, de l’économie poursuit sa marche forcée. D’autres, à l’instar de Thomas Piketty ou James K. Galbraith, préfèrent mettre l’accent sur les inégalités de revenus, tandis que les médias reviennent abondamment sur les phénomènes de burn-out et de bore-out, ou que l’anthropologue David Graeber porte sa réflexion sur les « bullshit jobs », ces emplois dénués de sens qui serviraient avant tout à occuper les travailleurs en créant des tâches inutiles. Dans Travailler : la grande affaire de l’humanité, James Suzman coche toutes les cases, mais ces dernières viennent ponctuer une historiographie du travail qui contextualise l’effort à travers le temps.

L’essai est passionnant, émaillé d’anecdotes et peuplé de figures de premier plan. L’auteur, lui-même anthropologue, cite pêle-mêle Benjamin Franklin, James K. Galbraith, Frederick Winslow Taylor, John Harvey Kellogg, John Maynard Keynes, Marx ou encore Henry Ford. Il fait remonter le concept du travail à l’abiogenèse, puis le lie à la biosphère, aux tisserins ou aux peuples primitifs. Il caractérise le travail humain comme intentionnel plutôt qu’utilitaire, il revient longuement sur notre rapport à la besogne et au temps (en le comparant notamment avec celui en vigueur dans des sociétés comme celle des Ju/’hoansi), il explique comment l’agriculture a modifié nos modes de travail et d’anticipation, avant de formuler des analyses plus contemporaines sur la guerre des talents chère à McKinsey, le surmenage au travail (notamment dans les pays asiatiques, avec des phénomènes tels que le karoshi ou le karo-jisatsu), la publicité ou le grand découplage, non seulement entre productivité et salaire, mais aussi entre les 1% et les autres ou encore le PIB par habitant et les revenus perçus par les salariés.

James Suzman décrit le travail comme le moyen de dépenser un surplus d’énergie. En maîtrisant le feu, l’homo erectus s’est assuré davantage d’énergie en faisant moins d’efforts physiques, ce qui a occasionné un accroissement du temps libre et des occupations corollaires. La cuisson a rendu comestibles de nouvelles variétés d’aliments, mais elle a aussi tout reconditionné : notre visage, notre système digestif, notre masse cérébrale et surtout la manière dont on occupait notre temps. C’est un invariant dans l’ouvrage : le travail est en réalité toujours amarré à l’énergie et au temps. Et il nous façonne pour partie : ainsi, l’auteur explique que la chasse à l’épuisement a favorisé notre intelligence sociale et nos aptitudes physiques. L’anthropologue Richard Lee a quant à lui démontré que les chasseurs-cueilleurs Ju/’hoansi disposent de plus de temps libre que l’Américain moyen et qu’ils mangent abondamment sans pour autant y consacrer beaucoup d’efforts.

Qu’il s’agisse des mystères du biface, de l’égalitarisme des sociétés à retour immédiat (leur partage à la demande implique que personne ne peut détenir plus de richesses que nécessaire), du site historique Göbekli Tepe, de la façon dont le climat a agi sur certaines sociétés primitives (construction d’abri, réserves de nourritures, etc.), du piège malthusien, du luddisme, de la loi de Parkinson, de l’anomie de Durkheim, des besoins absolus et relatifs de Keynes, du travail comme point de convergence social ou de l’imitation des comportements de consommation des riches par les classes plus pauvres, James Suzman s’adonne à un effeuillage patient et minutieux du travail et de ses ressorts anthropologiques, économiques ou sociologiques. Travailler : la grande affaire de l’humanité s’apparente ainsi à une mise en perspective de l’un des éléments les plus déterminants et séminaux de nos sociétés.

Travailler : la grande affaire de l’humanité, James Suzman
Flammarion, septembre 2021, 480 pages

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4.5

« Féroce » : une nature vengeresse

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« Taïga de sang », premier tome du diptyque Féroce, pourrait se réclamer des poupées russes : à sa trame principale, c’est-à-dire la vengeance d’un tigre blessé par balle, se juxtapose une intrigue portant sur une équipe de tournage pris en chasse par la mafia sino-russe, avec en sous-texte la déforestation et les collusions entre la pègre et les fonctionnaires locaux.

Gregorio Muro Harriet et Alex Macho emmènent le lecteur dans l’Extrême-Orient russe, et plus précisément dans le kraï du Primorié. Les lieux sont particulièrement propices aux dessins engageants : une nature sauvage enneigée, un blizzard implacable, des animaux majestueux, mais aussi un commerce omniprésent bien qu’illégal, celui du bois, dont les sapins coréens d’essence protégée. C’est dans ce cadre sublimé par les représentations d’Alex Macho qu’une équipe de tournage prend place, avec pour ambition de réaliser un documentaire sur le tigre de l’amour (tigre de Sibérie). Le hic, c’est que Sabine Köditz figure sur la liste noire de la pègre sino-russe : elle s’est déjà rendue coupable d’un document explosif, paru des années plus tôt, qui a eu pour effet de déstabiliser le parrain Sergey Ovechkin, mais aussi l’entreprise forestière chinoise de Meng Lifang.

À peine arrivée à l’aéroport, l’équipe est repérée par un agent en cheville avec la pègre. Dès lors, Russes et Chinois vont chercher à abattre Sabine Köditz pour lui faire payer ses révélations passées. Pour parvenir à leurs fins, les criminels jouent de leurs relations, ou font pression sur des inspecteurs locaux. « Taïga de sang » radiographie ainsi les collusions entre les institutions publiques et les organisations criminelles, dans une Russie corrompue qui cherche à contrer les sanctions européennes (pour ses expéditions clandestines en Ukraine) en vendant aux Chinois du bois coupé illégalement. Ainsi, aux côtés des paysages d’une forêt de plus en plus clairsemée se tient un système bien rôdé où chacun alimente à sa façon les trafics criminels, y compris Nikolay et Kostya, qui font pourtant valoir à plusieurs reprises leur éthique.

La vallée de la rivière Bikine est l’habitat naturel du tigre de Sibérie. C’est aussi un endroit que des machines peuvent passablement affecter en quelques jours. À cet égard, la vengeance du tigre blessé sonne comme un avertissement : à travers lui, c’est la nature qui se venge par métonymie. « Que ce soit légal ou pas, rien à carrer. » Voilà à quoi se résume la manière de procéder des Russes sur place. Repliée dans une cabane de chasse, les membres de l’équipe de tournage sont loin de se douter qu’une superstition, celle de l’Amba, va décimer ceux qui sont à leurs trousses. Toutes les trames arrivent ainsi à leur point de jonction : la vision naturaliste, la critique de la pègre et de ses activités anti-écologiques, la production du documentaire, la vengeance du tigre… En sus, les arbres malades, infectés de larves de coléoptères, le bois sec prêt à prendre feu en été, bref la nature désolée, irriguent de bout en bout l’album.

Très dense, mené tambour battant (malgré des planches silencieuses axées sur la nature), « Taïga de sang » est une satisfaction tant sur le plan graphique que narratif. Il aurait été difficile à Gregorio Muro Harriet et Alex Macho d’apporter plus de substance à leur histoire ou plus de chair à leurs protagonistes en cinquante-six pages. Espérons que le second et dernier tome de Féroce soit du même acabit, ce qui ferait incontestablement de ce diptyque l’une des belles surprises de l’année.

Féroce – T.01 : Taïga de sang, Gregorio Muro Harriet et Alex Macho
Glénat, septembre 2021, 56 pages

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4

« L’Insurgée de Varsovie » : le souffle de la révolte

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L’Insurgée de Varsovie se glisse dans la collection « Histoire & Destins » des éditions Delcourt. Jean-Pierre Pécau et Dragan Paunovic y content l’histoire vraie de Maria Sabina Devrim, jeune femme de 21 ans bientôt à la tête de la résistance contre les Allemands dans une ville presque entièrement détruite.

Comme l’explique très bien le dossier didactique en appendice de l’album, la première insurrection de Varsovie eut lieu en 1943 et fut le fait des Juifs. L’entreprise, bien que désespérée, servit à redonner un peu de dignité à tous ceux que les nazis avaient ostracisés, réprimés et confinés dans des ghettos. La seconde insurrection est plus complexe : elle voit le jour quelques mois après la première, dictée par l’Armia Krajowa, qui espère ainsi être en bonne position pour négocier au moment où l’Armée rouge, aux portes de Varsovie, pénétrera dans la ville. Mais tout ne se passe pas comme prévu : 85% de Varsovie finit en ruines, 15 000 insurgés sont assassinés, ainsi que 200 000 civils…

Jeune et courageuse, Maria Sabina Devrim fait partie de la résistance. Au début du récit, on la voit parcourir la ville et ses quartiers détruits (dont celui de quartier Mokotov, magnifique pleine page 8) en quête d’armes. Mais les containers expédiés depuis le ciel ne contiennent que des fleurs et des lettres d’encouragement… Elle cherchera ensuite à glisser des grenades dans les abris tenus par les SS en passant par les toits ou à poser des mines sous les bâtiments nazis. À cet égard, L’Insurgée de Varsovie offre un aperçu assez limpide de la manière dont les résistants polonais s’organisaient, avec de faibles moyens et des troupes décimées, face aux occupants allemands.

L’insurrection de 1944 a été un puissant ascenseur émotionnel pour les habitants de Varsovie. C’est brièvement rappelé dans l’album – la mise en contexte a lieu surtout dans les annexes : les insurgés ont d’abord fait sauter le quartier général de la Gestapo, fait fuir les Allemands, ont cru à la victoire, avant de voir les nazis revenir avec leurs chars et une envie décuplée d’en découdre. L’Opération Tempête aboutit finalement à l’usage par les Allemands d’un mortier géant posé sur rails, qui va éventrer la ville comme jamais auparavant. Finalement, à de rares exceptions près (la fuite des nazis), le sentiment général perçu dans l’album, au-delà de la résilience et de l’abnégation, n’est rien d’autre qu’un désespoir diffus.

Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Jean-Pierre Pécau et Dragan Paunovic montrent alternativement l’espoir d’une rencontre avec les Soviétiques en dehors de la ville, avant de les exposer, page 45, pendus en pleine rafle allemande. Après avoir combattu les nazis, Maria Sabina Devrim va être emprisonnée… par les communistes du NKVD. Quant à Andrej, le chef de la résistance polonaise, il est abattu par un tueur embusqué, laissant la jeune héroïne, malgré elle, au commandement d’une cellule combattante.

Avec son personnage féminin fort, son immersion dans l’insurrection de 1944, son usage des couleurs (le bleu de la nuit, le rouge du feu et de la guerre…), L’Insurgée de Varsovie parvient à faire mouche. On regrette cependant que son récit manque quelque peu de mise en contexte, même si le dossier glissé en fin d’album vient répondre à ce bémol.

L’Insurgée de Varsovie, Jean-Pierre Pécau et Dragan Paunovic
Delcourt, août 2021, 60 pages

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3.5

Population : 48 (dans un premier temps)

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Le titre indique le nombre d’habitants de Caesura, patelin très isolé dans le désert du Texas. Là, toutes et tous ont fait un choix : y terminer leurs jours avec une bonne partie de leurs souvenirs effacés. C’est une expérience menée par un mystérieux institut pour neutraliser des criminels irrécupérables et protéger quelques témoins que l’oubli soulagera.

Les habitants de Caesura n’utilisent pas son nom officiel, mais Blind Town (la ville aveugle), car ici et du fait de l’effacement des souvenirs, tout le monde vit dans une paix qui n’est que relative. En effet, comme le souligne l’accroche de l’édition de poche : « Tout le monde est coupable. Personne ne sait de quoi. » Et puis le doute est entretenu par le fait que, parmi les pires criminels du pays, se trouvent quelques témoins, donc des innocents. Ceci dit, le village comporte au moins un réel innocent, puisque Fran Adams qui est arrivée ici parmi les premières, il y a maintenant huit ans, était alors enceinte. Depuis, elle élève son fils Isaac.

Se faire un nom

Le roman s’ouvre avec l’arrivée à Caesura de quatre nouveaux pensionnaires. Ainsi, le compte annoncé par le titre est sujet à caution. Mais, on s’en doute, bien des points sont sujets à caution à Caesura et les nouveaux vont l’apprendre en même temps que nous lecteurs (lectrices). Première chose pour toute personne intégrant Caesura : choisir un nom, car l’original fait partie des données effacées. Pour y remédier, le shérif propose aux nouveaux de choisir un nom et un prénom dans deux listes : celle des anciens vice-présidents des États-Unis et une liste d’acteurs/actrices célèbres. Autant dire que l’effet à la lecture est assez particulier, puisqu’à Caesura on trouve un Errol Colfax, un Hubert Gable, un Orson Calhoun, un Gerald Dean, un William Wayne, etc. Quant au shérif, il s’appelle Calvin Cooper.

Une paix relative

Tout cela pourrait donner une ambiance relativement tranquille, puisque chacun occupe un bungalow. Mais ce serait trop simple, même si cela dure depuis 8 ans. Un matin, le shérif Cooper constate un suicide par arme à feu. Problème, à Caesura, personne n’est censé posséder d’arme à feu. Lui-même laisse généralement la seule officiellement recensée dans un tiroir de son bureau.

Des innocents ?

Comment en douter, la situation à Caesura devient explosive, entre des hommes et femmes au passé chargé avec énormément d’incertitudes. Le fait qu’il y ait parmi eux des témoins (donc des innocents) n’est-il pas un leurre uniquement destiné à entretenir le doute ? Quant au seul innocent certain, le jeune Isaac, comment justifier son maintien à Caesura ? Il a le droit de vivre sa vie et tout le monde en est convaincu, à commencer par sa mère qui a reculé d’année en année la tentative du retour dans le monde. En effet, à Caesura, nul n’est retenu contre son gré. Fran Adams pourrait donc emmener Isaac dehors à tout moment. Malheureusement, les habitants du village ne sont absolument pas préparés à affronter le monde. Tous ont bien enregistré que les derniers ayant tenté le grand saut n’ont pas survécu bien longtemps.

Vérités et faux-semblants

Autre souci dont on se rend compte au fur et à mesure que l’intrigue progresse : tout n’est pas aussi clair qu’on voudrait le faire croire à Caesura. Déjà, Calvin Cooper n’a de shérif que la fonction que les uns et les autres veulent bien lui reconnaître, car son étoile n’a aucune valeur réelle. D’autre part, William Wayne est quelqu’un au passé tellement chargé qu’il attire malgré tout l’attention de l’extérieur, comme une vedette. Enfin, que penser des nouveaux arrivants ? Il semblerait qu’il existe un certain nombre de combines et calculs autour de la ville. Et si certains affichaient un faux effacement des souvenirs ? Et si d’autres s’arrangeaient pour recevoir malgré tout des nouvelles personnelles de l’extérieur ? Sans compter certains signes distinctifs comme des tatouages qui ne s’effacent pas et peuvent donner des indications précises sur le passé de leurs possesseurs ? Bref, on peut se demander quelle est la véritable motivation de la présence ici des uns et des autres.

L’art de faire grimper la tension

L’américain Adam Sternbergh joue avec un beau savoir-faire d’une situation originale dont il tire parti de manière astucieuse. Il organise son roman en faisant monter la tension et en jouant par révélations progressives. Il passe avec aisance d’un personnage à un autre, dans des situations assez différentes. L’ensemble se lit donc assez bien et rapidement. On pourrait néanmoins reprocher à l’auteur de se permettre quelques facilités qui nuisent un peu à la crédibilité de tout ce qu’il a mis en place. En particulier, on peine à admettre que les membres de l’institut directement responsables de la mise en place de Caesura puissent faire réapparaître des souvenirs plus ou moins à volonté, comme si une simple manipulation pouvait les faire disparaître et réapparaître. Sinon, il joue parfaitement avec les révélations successives sur le passé des uns et des autres pour créer une atmosphère irrespirable. C’est clair qu’avec un tel rassemblement d’individus dangereux et sans scrupules, la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres.

Population : 48, Adam Sternbergh
‎Super 8 éditions, octobre 2018
 
 
 
 
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3.5

Instagrammable, d’Éliette Abécassis : un sujet très actuel qui aurait mérité un approfondissement

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Si jusque-là, la thématique des réseaux sociaux et de leurs travers étaient rarissimes dans les grandes maisons d’édition françaises, Licorne de Nora Sandor, publié chez Gallimard, étant passé pratiquement inaperçu en mai 2019, le printemps 2021 a vu bourgeonner deux romans de grandes autrices sur l’application très controversée au logo multicolore. Éliette Abécassis a sorti Instagrammable (Grasset, mars 2021) en même temps que Les enfants sont rois de Delphine de Vigan (Gallimard, mars 2021).

Cependant, le roman d’Abécassis, dont le nom est un néologisme né de la suprématie du célèbre réseau et de ce qui se montre décemment sur la toile (ce qui est « Instagrammable »), se veut plutôt comme un remake des Liaisons dangereuses version 2.0.

De prime abord, cela paraît surprenant qu’une autrice née bien en amont des générations concernées, Y et plus spécialement Z, aussi appelée génération des Millennials décide de traiter d’un sujet aussi spécifique et générationnel, mais n’est-ce pas là le rôle de l’écrivain, se mettre dans la peau d’un autre et tenter de retranscrire les émotions ? Il va de soi que le lecteur sera curieux, et même peut-être un peu suspicieux, de savoir comment Éliette Abécassis est parvenue à s’immiscer dans la tête d’adolescents en quête de notoriété virtuelle et surtout, si le pari est réussi.

Une plongée dans le monde impitoyable de l’adolescence 

Le premier chapitre donne un ton dramatique au roman, qui restera pourtant assez léger. Une jeune fille se tient sur le Pont des arts. Sous son front se pressent des pensées maussades, désabusées. Elle s’approche lentement de la rambarde mais le lecteur n’en sait pas plus. Le voilà ensuite plongé dans l’univers impitoyable d’un lycée parisien, au sein duquel le narrateur omniscient alterne le quotidien de plusieurs adolescents dont la vie entière est régie par Instagram. Un monde dans lequel les ascensions comme les déchéances dépendent de publications éphémères en « story ». Chacun est prêt à conserver sa cote de popularité, jusqu’à rabaisser les autres pour s’élever, nier ses sentiments, trahir son complice de toujours, diffuser les photos de nus de sa rivale pour ruiner sa réputation. 

Les affres du numérique dépeintes sous tous les angles 

Les pages se tournent rapidement et sans efforts, la lecture est aisée et fluide, au rythme des thématiques relatives à l’adolescence : chagrins d’amour, béguins, timidité, admiration et jalousie ou encore relations mère-filles houleuses à base de paroles haineuses et d’incompréhensions. À travers les différents personnages qui composent ce tableau effarant, l’autrice nous explique la vacuité des réseaux et la célébrité de pacotille qu’on y acquiert et qu’on souhaite garder coûte que coûte. 

Un exemple marquant réside dans un des personnages principaux, Léo, adolescent célèbre sur Instagram alors qu’il n’a « rien de spécial à dire, ni aucune compétence réelle ». Il a simplement été propulsé au sommet parce qu’il sortait autrefois avec Jade, l’influenceuse coqueluche de son lycée à laquelle chacun prête allégeance. Léo poste ainsi ses déjeuners, ses nouvelles baskets et collectionne les likes de ses fans, qui, eux-même, ne savent pas très bien pourquoi ils aiment. Peut-être par compulsion ? Si on est soi-même utilisateur de technologies du numérique, on se reconnaîtra sans doute dans les tourments générés par la communication virtuelle, que traverse chacun des protagonistes (doit-on ajouter ou non des emojis à un message pour adoucir le ton ? Comment rester calme quand l’interlocuteur est en ligne mais ne répond pas ?), y compris Ariane, une mère de famille qui se sent esclave de ses notifications incessantes et regrette le passé, temps où « ils n’avaient ni ordinateurs ni portables, ni réseaux sociaux ni mails »

Des personnages superficiels, qui manquent de profondeur

Toutefois, malgré la diversité apparente de ces adolescents – Emma, une jeune fille sage de bonne famille qui fréquente un bad boy, Jade, l’ influenceuse populaire qui reçoit l’équivalent de centaines de produits par mois et régit déjà sa petite entreprise d’une main de maître avec ses 750 000 abonnés et son « vlog », et dont le destin n’est pas sans rappeler celui de la Française Léa Elui, et Sacha, une adolescente en plein désamour qui rêve d’accroître ses followers -, ceux-ci restent fondamentalement similaires et manquent de relief, ce qui fait que, parfois, d’un chapitre sur l’autre, il est facile de les confondre et de devoir revenir en arrière pour étoffer sa compréhension de « l’histoire ». Histoire qui n’en est pas vraiment une, et qui ressemble plutôt à une suite de situations du quotidien imbriquées les unes dans les autres sur fond de rap français contestataire. Un peu trop superficielle pour être haletante, sans nœuds, ni véritable intrigue. 

Un thème intéressant mais pas suffisamment approfondi

Si le thème est, de base, extrêmement intéressant, ses aspects psychologiques et sociaux ne sont pas assez creusés dans Instagrammable

Le lecteur reste sur sa faim, déçu par un roman qui paraît bâclé, écrit trop vite, sans approfondissements. Ni la plume travaillée et ses quelques fulgurances, ni la fin surprenante et les dialogues réussis, mélange d’argot et de verlan, ne viendront rattraper le sentiment de gâchis qui reste au fond de la gorge une fois la dernière page tournée : Instagrammable ne donne finalement pas envie d’être instagrammé.  

Instagrammable, Éliette Abécassis
Grasset, mars 2021, 178 pages