L’univers de Lovecraft

H.P. Lovecraft, écrivain du début du XXe siècle, a souvent été moqué pour son style. Cependant, ses nouvelles ont impacté toute une génération de créateurs. Il a réussi cet exploit de faire de son œuvre un véritable genre à part entière, qu’il a nommé “l’horreur cosmique”.

Si on devait définir l’univers du Cthulhu, il faudrait d’abord s’attarder sur son atmosphère pesante, voire étouffante. Ne croyez pas que l’on baigne dans l’onirisme : tout y est décrit de manière réaliste, même si des incidences fantastiques traversent le récit. Il y est question d’entités maléfiques (dont Cthulhu fait partie), appartenant à un panthéon de divinités terrifiantes et dont le seul but est de semer le chaos sur Terre. Comme allant de pair, des adorateurs plus fous les uns que les autres, véritable secte sacrifiant hommes et femmes sur leur autel infernal, cherchent à aider leurs idoles à parvenir à leurs fins.

lovercraft

 Photo par Dominique Signoret, CC BY-SA 3.0

Légende : Lovecraft a inspiré de nombreux artistes avec son univers d’horreur cosmique.

Une trame narrative récurrente

La trame est plus ou moins la même : un événement mystérieux se produit, le héros décide alors d’enquêter et ce qu’il va finir par découvrir non seulement le comblera d’horreur, mais dépassera toute rationalité. On plonge très rapidement dans le cauchemardesque, car la découverte de la Vérité n’apporte que stupéfaction et incompréhension.

Bien entendu, toutes les nouvelles ne sont pas construites sur ce schéma. Cependant, c’est un enchaînement que l’on retrouve très fréquemment dans la majorité de ses œuvres.

Pour y voir plus clair, reprenons en détail la trame narrative des histoires de Lovecraft :

  1. Un événement mystérieux a lieu.
  2. Les gens commencent à inventer des histoires saugrenues, des rumeurs circulent.
  3. On demande à des spécialistes de se pencher sur le cas et de trouver une explication scientifique.
  4. Le héros finit par comprendre que les rumeurs n’étaient pas si loin de la réalité et découvre qu’une entité se cache derrière ces événements. Les cultistes et espions essaient de lui mettre des bâtons dans les roues.
  5. Le héros s’en sort de justesse (les personnages secondaires meurent la plupart du temps) et décide de laisser un témoignage de son aventure, persuadé que personne ne le croira.

Un héros scientifique

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Photo par Waldkunst, CC0

Légende : La fameuse divinité Cthulhu ne cesse de menacer l’humanité.

Outre la solitude du héros et le style un peu fouilli avec ses descriptions terrifiantes et d’une longueur digne d’un écrivain à la page, ce qui frappe d’emblée le lecteur est le style presque exclusivement épistolaire. Le héros raconte donc ses mésaventures à travers des lettres dont le destinataire est parfois connu, voire constitue un personnage majeur dans l’histoire. On est donc dans une logique de témoignage. Souvent, ce personnage principal est un savant, un chercheur, en soit un homme profondément rationnel et terre à terre. Lovecraft utilise ce subterfuge pour accentuer la crédibilité de son personnage et rendre la résolution de l’enquête d’autant plus farfelue et irrationnelle qu’elle est observée par un homme de science. Alors que les adorateurs cultistes prédisent un avenir des plus sombres et pratiquent des rituels atypiques rappelant les coutumes antiques comme la bélomancie (ancienne divination par les flèches ayant inspiré les jeux de cartes), le contraste avec un héros profondément rationnel semble d’autant plus saisissant.

« Je suis parfois sujet à d’étranges visions, mais je n’ai jamais eu la faiblesse d’y croire. » raconte le héros de La tourbière hantée.

Cependant, les personnages Lovecraftiens font des découvertes qui leur semblent incompréhensibles : cela n’aboutira qu’à la plongée abyssale de ces hommes de science vers des ténèbres inexplicables. Que ce soit le cas étrange de Joe Slater, pauvre vagabond, frappé de visions le poussant au meurtre de la nouvelle Par delà le mur du sommeil ou la découverte de corps flottant mystérieusement dans une rivière dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres, tous ces héros n’ont qu’un seul but : démêler le vrai du faux et trouver une explication rationnelle à ces événements fantastiques. Ce qu’il faut donc savoir, c’est que bien que l’auteur s’inspire de la science, il n’y a en réalité pas de réponse sensée dans le chaos surnaturel Lovecraftien.

Une méfiance vis-à-vis de la science ?

Ici, Lovecraft brouille les pistes : mêlant le côté réaliste et scientifique à une écriture à la première personne, qui implique une subjectivité certaine. On pourrait donc se poser cette question : l’auteur se méfie-t-il de la science ? Est-il un indomptable sceptique ? Tous ses récits se basent sur une apparente opposition entre le rationnel et l’irrationnel. Les descriptions, fort nombreuses, dépeignent une nature monstrueuse, toujours personnalisée : « Des arbres sinistres, de taille anormale et d’aspect grotesque, me contemplaient d’en haut… » (La peur qui rôde), les éléments sont presque habités par une conscience énigmatique et effrayante. Certains scientifiques ou médecins émettent des diagnostics simplistes, voire complètement faux (du moins selon la perception du héros).

Un exemple parlant serait l’interne en psychopathologie de la nouvelle Par delà le mur du sommeil « Je ne dis rien de tout cela aux médecins plus âgés, car l’âge mûr est sceptique, cynique et peu enclin à accueillir les idées neuves. » Puis, en parlant de son supérieur : « Il me certifie sur son honneur professionnel que Joe Slater n’était qu’un vulgaire paranoïaque… ». On comprendra plus tard, grâce à une machine qui permet d’entrer dans l’esprit du patient (inventée par le héros), que le pauvre bougre était possédé par une entité.

On pourrait donc croire que Lovecraft était un éternel sceptique. Mais d’après Patrick Marcel, interviewé dans l’émission de radio « Mauvais genres » consacrée à l’univers Lovecraftien, l’auteur suivait de près les dernières découvertes scientifiques ! Le journaliste ajoutait que la démarche était donc « scientifique et non mystique ». On peut alors se pencher à nouveau sur la nouvelle Celui qui chuchotait dans les ténèbres, dans laquelle des révélations sont faites et semblent totalement improbables pour les héros qui les découvrent (comme une planète inconnue), avant que des découvertes scientifiques viennent les corroborer : « Ces collines farouches sont sûrement l’avant-poste d’une effroyable race cosmique : j’en doute moins que jamais depuis que, conformément aux prédictions des monstres, on a découvert une 9e planète au-delà de Neptune. Les astronomes l’ont baptisée Pluton… ».

Si Lovecraft s’inspire des découvertes scientifiques de son époque pour créer ses histoires, peut-être pensait-il que la science finirait par tout expliquer ?

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