« Rouge vif » à Pékin

Spécialiste de la Chine, Alice Ekman raconte dans Rouge vif à quel point l’idéal marxiste continue d’animer le Parti communiste chinois (PCC), et a fortiori le président Xi Jinping.

Il n’est pas rare de lire ou d’entendre que la Chine n’a plus rien de communiste. Qu’elle a embrassé l’économie de marché et la mondialisation au point de faire son deuil du maoïsme. Que le développement de son économie entraînera à terme celui d’un régime politique plus démocratique. Alice Ekman bat en brèche chacune de ces affirmations, en se basant sur ses séjours répétés en Chine, sur les centaines d’entretiens qu’elle y a menés, mais aussi sur les discours des officiels locaux, et en premier lieu ceux du président Xi Jinping. Ce dernier ne cesse en effet de réaffirmer la primauté du modèle chinois, de défendre l’héritage de ses prédécesseurs, de louer le marxisme… Et à ces énonciations itératives s’ajoutent une organisation et des politiques s’employant à renforcer le mainmise du PCC sur l’économie et la société chinoises, la propagande, la censure et les campagnes anti-corruption déployant notamment leurs effets conjugués.

En quelque 200 pages, Rouge vif parvient à explorer ce qui fait l’étoffe de la Chine de Xi Jinping : un recadrage idéologique permanent, un Parti en croissance continue, comprenant plus de 90 millions de membres, tous plus contrôlés les uns que les autres, des cellules politiques au sein des entreprises et des universités, des étudiants recrutés pour surveiller les réseaux sociaux, des chercheurs aux travaux politiquement téléguidés, des forums régionaux ou thématiques à foison, dans le but de renforcer le soft power local, des travailleurs contraints de suivre des séances disciplinaires au point que cela empiète sur leur temps de travail effectif, un athéisme quasi religieux… Si les camps opprimant les Ouïghours, le crédit social, les excuses publiques forcées ou l’exploitation de la culture à des fins politiques ont régulièrement fait l’objet d’articles dans la presse occidentale, l’ouvrage d’Alice Ekman va plus loin dans sa radiographie du pouvoir chinois. La journaliste explique et documente une ferveur sans cesse renouvelée envers le communisme, dont les symboles demeurent partout présents. Elle livre le constat d’un pouvoir phagocytant l’économie et l’éducation, et cherchant à s’adjuger une place de choix dans la gouvernance mondiale.

Ce qui ressort de la démonstration d’Alice Ekman, c’est une volonté de contrôle permanent. La présidence de Xi Jinping s’enferre dans une idéologie et des méthodes disciplinaires qui vont jusqu’à heurter les membres du PCC (par exemple, en raison de séances de critique ou d’éducation chronophages), voire même paralyser leur action (par peur de subir l’opprobre, d’être suspectés de corruption…). À l’international, la Chine cherche plus que jamais à avancer ses pions, à exporter son modèle, à tisser des liens avec des pays partenaires (notamment par le biais de parrainages ou de formations), à s’inscrire en discordance avec le modèle occidental. Rouge vif décrit avec clarté la manière dont se comporte le régime politique chinois : en s’arc-boutant à quelques principes inaliénables, en veillant à ce que chacun s’y conforme, en réprimant ceux qui oseraient dévier de la ligne officielle. C’est à la fois glaçant et passionnant.

Rouge vif, Alice Ekman
Flammarion/Champs actuel, août 2021, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.