« Bob Denard » : incarnation de la France d’avant ?

L’album biographique Bob Denard voit le jour aux éditions Glénat. Le scénariste Olivier Jouvray et la dessinatrice Lilas Cognet y décrivent le parcours du mercenaire français Bob Denard, personnage peu sympathique ayant traîné ses guêtres aux quatre coins du monde.

La bande dessinée est un médium idoine pour qui entend laisser libre cours à son inventivité. Faisant cohabiter le texte et le dessin, permettant aux auteurs d’agencer leurs planches à leur guise, n’ayant d’autres limites que celles de l’imagination, le neuvième art possède des dispositifs d’expression inédits quand on considère l’économie de moyens qu’ils impliquent. Le premier mérite de l’album biographique qu’Olivier Jouvray et Lilas Cognet consacrent à Bob Denard consiste précisément à exploiter tout ce que la BD peut offrir : des codes graphiques différenciés (récit coloré, rappels historiques en noir et blanc), des symboles visuels, un personnage surnaturel introspectif (la Faucheuse en l’occurence), des planches très textuelles et d’autres épurées, des actions sublimées ou connotées par le dessin…

Fruit d’un important travail de documentation, jamais empesé, Bob Denard est le récit biographique d’un mercenaire français ayant été partie prenante en Indochine, au Maroc, aux Comores, au Congo, au Yémen ou encore au Rwanda. Aspirant aux voyages et à l’action, l’homme a longtemps bénéficié de l’appui silencieux du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) pour réunir ses lieutenants et mener des manœuvres en terres étrangères. Prenant du galon au cours d’une carrière marquée par la violence et les doubles allégeances, Bob Denard a été impliqué dans de nombreux coups d’État entre les années 1960 et 1990. Son parcours est aussi l’occasion pour les auteurs de revenir brièvement sur de nombreuses crises politiques, surtout africaines. Mais l’homme s’érige en sus en incarnation de la Françafrique de Jacques Foccart, ce qui fait de l’album un double témoignage, à la fois individuel et national.

Teinté de cynisme et d’ironie, Bob Denard satirise son anti-héros (le nez, les traits du visage) tout en en conservant l’ambivalence. Ainsi, Olivier Jouvray et Lilas Cognet replongent aux origines de la carrière du mercenaire français : l’envie de vivre des expériences exaltantes loin de sa Gironde natale. Une fois en mission, un redoutable engrenage se met rapidement en place : par mimétisme, par réseau, par dynamique de groupe, Bob Denard va durablement lier son existence aux conflits qui agitent l’Afrique. Il en tire une forme d’ivresse, puis de quoi assouvir sa mégalomanie naissante. Les missions qu’il entreprend sur le continent noir coïncident avec une décolonisation tout sauf apaisée… Au bout de cette lecture, on est comme saisi d’un vertige : d’abord pour la manière dont les Occidentaux continuent à s’immiscer dans les affaires intérieures de pays tiers, ensuite par l’indifférence avec laquelle des individus comme Denard opèrent à l’étranger, souvent au mépris des lois locales et internationales.

Bob Denard, Olivier Jouvray et Lilas Cognet
Glénat, août 2021, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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