« Tananarive » : quête de réponses, quête de soi

Le scénariste Mark Eacersall s’associe à l’un des ambassadeurs de la ligne claire revisitée, Sylvain Vallée, à l’occasion du roman graphique Tananarive, publié aux éditions Glénat. Avec tendresse, ils mettent en scène un notaire vieillissant cherchant à percer à jour la biographie d’un ami disparu.

Amédée est un notaire retraité dont la vie de couple laisse quelque peu à désirer. Le temps d’une lecture alternée, Mark Eacersall et Sylvain Vallée nous montrent ironiquement son réveil, caractérisé par les disputes conjugales et la fouille frénétique d’une armoire à pharmacie, et celui de son ami Jo, bercé par la musique de Verdi et une nature apaisante. On comprend vite que, s’ils s’apprécient, les deux hommes entretiennent toutefois des rapports asymétriques : Amédée est suspendu aux lèvres de Jo, qui lui conte une vie d’aventures au cours de laquelle il a exercé un nombre incalculable de métiers et parcouru des endroits tous plus exotiques les uns que les autres. Dans la deuxième moitié de la page 9, une vignette symbolise à merveille les sensations que le vieux notaire puise, par procuration, de ces histoires : on l’aperçoit se brosser les dents, acte anodin s’il en est, dans un cadre imaginaire envahi par les animaux sauvages et un horizon dépaysant.

Au début du récit, cette amitié prend soudainement fin. Jo décède des suites d’un accident cardiaque alors qu’il faisait de l’exercice entièrement nu dans son jardin. C’est le début d’un road trip tragicomique et touchant, au cours duquel Amédée va chercher à explorer la vie passée de son ami, en ayant toutes les peines du monde à distinguer ce qui relève de la réalité et de l’imagination. Pour sa femme en revanche, cela ne fait pas un pli : « T’as pas encore compris que Jo était un mythomane, un affabulateur intégral ? » Mark Eacersall et Sylvain Vallée ont la bonne idée de ressusciter le duo un peu à la manière de Six Feet Under, Alan Ball y ayant l’habitude de faire interagir un personnage vivant et un autre mort. Cela bonifie Tananarive de trois façons : en creusant plus avant la psychologie d’Amédée, en créant des situations et échanges cocasses, en témoignant a posteriori sur une bromance pour le moins contrariée.

Si le scénario de Tananarive a été esquissé il y a plus de quinze ans, sa concrétisation n’a rien de décousu ni de forcé. Au contraire, le récit est bien rythmé, empli de tendresse et souvent très amusant. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir Amédée prendre obstinément la route dans une vieille décapotable toussotante afin de renouer avec le passé de son ami Jo. Il se perçoit désormais en aventurier, et qu’importe si sa femme lui assène qu’il est en « crise d’adolescence » ou qu’il passe sa vieillesse « à [se] préserver de tout, du soleil, des microbes, des déceptions, de la vie même ». Les rencontres qu’il va faire dans le cadre de ses recherches biographiques servent à chaque fois de prétexte au rire, qu’il s’agisse d’une immersion dans une cité de banlieue, dans un club de nuit (où il se réveille avec une perruque rose sur la tête et un string dans la poche) ou encore dans un bar inhospitalier.

Pour comprendre à quel point l’épopée d’Amédée est initiatique, on peut se référer à cet autoportrait peu valorisant : « Je suis notaire ! J’ai une santé fragile, je porte des pantoufles toute la journée et je ne suis pas sorti de mon département en trente ans ! » Partant, il est inutile de se demander si la quête menée par l’ancien notaire n’est pas avant tout une quête de soi. Initiée par l’amitié et le besoin de savoir, elle finit par être alimentée par l’ivresse de l’aventure et l’impérieuse nécessité de se prouver quelque chose à soi-même. Naturellement, l’âge avancé des personnages invite à porter un regard souvent ironique – mais toujours tendre – sur leurs péripéties. Enfin, le sens de l’absurde très « blieresque » de Mark Eacersall et Sylvain Vallée parachève un album par ailleurs très poétique : à un final très à-propos sur un lampadaire esseulé érigé en point de rupture s’ajoutent ainsi une tentative de corruption surréaliste ou la volonté d’offrir une bande dessinée… à un aveugle. Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses douceurs de ce très bel album.

Tananarive, Mark Eacersall et Sylvain Vallée
Glénat, septembre 2021, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.