« L’Enfer est vide, tous les démons sont ici » : un procès pour l’Histoire

Publié aux éditions Glénat, L’Enfer est vide, tous les démons sont ici, de Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden, se penche sur le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.

Pour l’État d’Israël, le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem possède une résonance particulière, exprimée en ces termes dans l’album de Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden : « La justice israélienne s’empare de son histoire. » Ce qu’il faut comprendre, c’est que le pays vit alors un instant charnière, fondateur, un point de jonction entre ses institutions et la mémoire juive. « Ce procès est une catharsis », lit-on d’ailleurs. Cela explique sans doute que le châtiment capital se soit appliqué à l’architecte de la Solution finale en vertu d’une loi spéciale dérogeant à l’interdiction de la peine de mort.

L’Enfer est vide, tous les démons sont ici se développe sur plusieurs axes : il s’agit non seulement de l’histoire d’un procès retentissant (en noir, blanc, bleu et jaune), mais aussi du récit de la Solution finale (sous forme de flashbacks en noir et blanc) et des opinions divergentes (mais de plus en plus convergentes) des journalistes Jeanne Amelot, Shimon Abécassis et Hannah Arendt. Pour rappel, à l’occasion des audiences, 111 rescapés de la Shoah ont livré leur témoignage à une assistance médusée, pendant qu’Adolf Eichmann demeurait impassible dans sa cage de verre (ce que Malo Kerfriden restitue fidèlement). Celui que le Mossad a capturé en Amérique du Sud est alors perçu par l’intellectuelle Hannah Arendt comme « effroyablement ordinaire », ce qui est d’autant plus inquiétant que cela signifie qu’en arborant le même zèle, « d’autres pourraient recommencer ».

Pourtant, les crimes dont il s’est rendu coupable, et qui vont être éventés tout au long du procès (et de l’album), sont à glacer le sang. La planification de la Solution finale lui a été déléguée par Reinhard Heydrich lors de la conférence de Wannsee en 1942 et il a notamment organisé les déportations en Hongrie en 1943. Le procès qui se tient en 1961 fait état des persécutions, spoliations et assassinats méthodiques infligés aux Juifs par un régime rendu au dernier degré de l’horreur. Ce qui a atteint des millions de Juifs dans leur chair sert alors à catalyser leurs forces dans l’expression d’institutions communes. Les audiences sont retransmises en intégralité et traduites en direct, ce qui constitue alors une prouesse technique inédite.

Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden ajoutent toutefois une couche réflexive à ce double récit – le procès et les crimes nazis. On découvre dans les interstices de leur album les origines de la théorie de la banalité du mal d’Hannah Arendt, mais aussi les réserves de la philosophe sur un procès tourné en spectacle et un procureur jugé narcissique et inculte. À cet égard, les discussions qu’elle entretient avec Jeanne Amelot et Shimon Abécassis sont édifiantes, puisqu’elles mettent à nu toutes les dissensions nées du procès d’Adolf Eichmann. Faut-il condamner quelqu’un à mort pour l’exemple et en quoi cet acte contribue-t-il à la justice ou à l’apaisement des victimes et de leur famille ? Est-ce que des crimes exceptionnels peuvent justifier des peines exceptionnelles ?

Cette question, qui dépasse de loin le cadre de cette seule affaire, irrigue évidemment l’album de bout en bout. Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden ne s’en cachent pas : le procès de Jérusalem est l’occasion d’adopter un point de vue spécifique sur la peine capitale tout en en tirant des enseignements généraux. Le combat abolitionniste cher à Robert Badinter (dont un article de presse apparaît dans l’album) s’inscrit ici en toile de fond ; il est mis en débat par les protagonistes, mais aussi, forcément, par le lecteur.

L’Enfer est vide, tous les démons sont ici, Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden
Glénat, septembre 2021, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.