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Résider « Dans le ventre du Dragon »

Mathieu Gabella et Christophe Swal publient aux éditions Glénat le premier tome du triptyque Dans le ventre du Dragon, intitulé « Udo ». Ancré dans le fantasy, redéfinissant des créatures légendaires, il réunit plusieurs protagonistes cherchant à abattre un dragon gigantesque de l’intérieur…

Le Hobbit ou Game of Thrones l’ont récemment rappelé à notre bon souvenir : les dragons demeurent des créatures indissociables des récits fantasy, ou plus prosaïquement imaginaires. Mathieu Gabella et Christophe Swal ne s’y trompent pas en les rangeant parmi les protagonistes principaux de leur triptyque Dans le ventre du Dragon, dont le point de départ a de quoi éveiller la curiosité. Phylogène d’Esquamate, fils de scientifiques dracologues, Wei, pirate chinois capable de dresser les dragons, et Udo von Winkelried, descendant d’une énigmatique lignée de chasseurs de dragons, s’associent pour venir à bout d’un cracheur de feu titanesque. Avec cette singularité : pour vaincre le monstre ailé, ils devront l’attaquer de l’intérieur !

Cet argument donne le ton : « Udo » est tout entier voué à l’action et au spectacle, même s’il n’en oublie pas pour autant de caractériser ses personnages et de donner à sa mythologie des fondations solides. Ainsi, on apprend que les écailles de dragon se transforment en or une fois ces derniers sans vie, que leurs excréments constituent des pierres précieuses, que la draconnite, confondue avec la « pierre philosophale », permet de communiquer sans entrave et de transformer les êtres vivants… par le simple fait d’un regard. Udo, qui donne son nom à l’album, souffre d’une malédiction affectant son apparence, mais le dotant de pouvoirs spécifiques. « L’histoire familiale dit que les descendants de Siegfried étaient plus forts à chaque génération, qu’ils vivaient plus longtemps… » Les premières planches de cette bande dessinée en livrent les secrets : Siegfried parvient à l’invincibilité en même temps qu’il subit une profonde altération bio-génétique.

Durant leurs péripéties, bénéficiant du trait inspiré de Christophe Swal, les trois protagonistes, flanqués de la soeur de Wei et d’un dragon asservi, vont se découvrir (exemple : le domicile-musée, protégé par un pont-levis, de Phylogène d’Esquamate) autant qu’ils vont découvrir (les créatures hybrides mi-loup mi-dragon). Une fois avalés par le monstre qu’ils traquent, ils vont par ailleurs faire face à l’inattendu et à des menaces laissées en suspens en fin d’album… Entretemps, le lecteur aura l’occasion de se familiariser avec la lignée von Winkelried et de rassembler les pièces d’un puzzle fantasy qui prend peu à peu forme. Plutôt engageant, ce premier épisode de Dans le ventre du Dragon nous laisse en appétit pour la suite…

Dans le ventre du Dragon : Udo, Mathieu Gabella et Christophe Swal
Glénat, février 2022, 56 pages

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3

« La Ballade d’Hugo » à travers l’art et le XXe siècle

Les éditions Glénat publient La Ballade d’Hugo, de Bepi Vigna et Mauro de Luca. Biographie d’un monstre sacré du neuvième art augmentée de documents passionnants, l’album bénéficie des dessins à l’aquarelle et des couleurs douces de Mauro de Luca.

En 1939, Addis-Abeba n’est autre qu’un énième bastion fasciste. Conformément aux appétits coloniaux des puissances européennes, Benito Mussolini a prévu de faire venir pas moins de 60 000 Italiens en Afrique orientale, si l’on en croit les films de propagande projetés sur grand écran. La rhétorique est convenue, presque empruntée : construction de routes, de chemins de fer, de ports… Le futur maître vénitien du neuvième art Hugo Pratt débarque en Afrique à la suite de la mise en place de son père au contrôle de la frontière abyssinienne. Déjà, on comprend que sa jeunesse entre en résonance avec l’histoire mouvementée du XXe siècle. Mais aussi qu’elle comprend des périodes de gravité comme de légèreté. Les premières incluent le contact étroit avec la guerre, les assertions de son père (« Tu dois être fier d’appartenir à la police coloniale. Tu ne peux plus aller à l’école… C’est la guerre, et tu es le plus jeune soldat de Mussolini »), son embrigadement dans la police maritime allemande ou ses séjours en prison. Les secondes passent par les flirts, la lecture des illustrés et l’attrait pour l’art plus généralement, qui lui vaudra plus tard un départ vers l’Argentine.

Dessiné avec passion et sensibilité, La Ballade d’Hugo caractérise avec poésie le parcours d’un jeune homme qui « veut vivre comme dans les romans et les films ». L’album témoigne aussi de la période qui succède directement à la Seconde guerre mondiale, où la reconstruction et la paix s’accompagnent d’un désir de renouveau, qui se cristallise dans les fantasmes dont l’Amérique est porteuse – le jazz, les métropoles, le mouvement… « Après ces années de guerre, les gens recouvraient l’envie de rêver… » Elliptique et assez chiche en ce qui concerne son caractère biographique, cette bande dessinée n’en demeure pas moins réussie : elle parvient à inscrire une figure respectée du neuvième art dans son époque, tout en énonçant la soif de liberté qui animait alors une bonne partie de la jeunesse occidentale et dont il constitue une forme d’incarnation. Elle se complète par ailleurs de trois dossiers assez substantiels, se penchant sur la naissance de Corto Maltese, la publication de Sgt. Kirk (« la revue devint instantanément une sorte de catalyseur pour les personnalités peuplant le monde du graphisme et de la communication ») et la création de la société Uragano Comics. Augmenté de photographies, de couvertures de revue et d’illustrations originales, La Ballade d’Hugo tient lieu de bel hommage à un auteur de bandes dessinées notamment passé par Les Humanoïdes associés, Glénat ou Casterman.

La Ballade d’Hugo, Bepi Vigna et Mauro de Luca
Glénat, février 2022, 128 pages

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3.5

« Amour cru » : obsessions

Les scénaristes El Diablo et Gyl-N s’associent au dessinateur Grégory Mardon à l’occasion d’Amour cru, un one-shot érotique dédié aux expériences sexuelles alternatives.

La situation de départ d’Amour cru est relativement anodine : Mélina et Charlie sont deux amies au tempérament opposé, la première s’épanouissant en se montrant frivole, la seconde apparaissant plus introvertie et conservatrice en amour. « J’ai pas forcément besoin de me taper trois mecs par semaine », résume d’ailleurs cette dernière à l’attention de son amie, qui s’envoie en l’air dans les toilettes d’une discothèque dès la cinquième planche de l’album. C’est l’une des dimensions principales du récit : les deux femmes s’apprécient, mais ne se comprennent pas forcément, à tel point que la relation naissante entre Charlie et Alan, un galeriste, suscite le désarroi de Mélina. Son amie a beau lui répéter que « c’est un mec très classe, avec beaucoup de goût » et qu’elle n’« arrive pas à lui voir un défaut », elle demeure suspicieuse. « C’est moi ou le mec est froid comme un glaçon ? », se demande-t-elle à l’issue de leur première rencontre.

Amour cru va cependant rapidement déborder le cadre de l’incommunicabilité. Certes, les deux femmes s’éloignent, mais c’est surtout au moment où Mélina va découvrir les jeux sexuels anthropophages de Charlie et Alan qu’on atteint le point de bascule. Comment doit-elle réagir ? Faut-il qu’elle avertisse la police ? À quel point son amie est-elle devenue déviante ? Retournement complet des rôles : la femme aux mœurs légères, qui se donne à des inconnus et se livre au sexe par écrans interposés, joue les vierges effarouchées devant les pratiques alternatives de son amie, jusque-là considérée comme une rabat-joie incapable de jouir de l’instant présent. Grégory Mardon explore sans détour cet état de fait, puisque des dessins érotiques émaillent la lecture de l’album et entrecoupent les réflexions des deux personnages principaux.

Le problème d’Amour cru, c’est que cette audace formelle est rapidement condamnée à circuler en circuit fermé. « C’est devenu comme une drogue. Plus elle me bouffe, plus je jouis », assène Alan à Mélina, elle-même de plus en plus intriguée quant à l’anthropophagie (et on peut s’interroger sur la crédibilité de cette énorme ficelle scénaristique). Au-delà de ce petit jeu triangulaire et des déviances qu’il supporte, force est de constater qu’El Diablo et Gyl-N ne proposent pas grand-chose à leurs lecteurs. Certes, après la septicémie de son amant, Charlie est accusée de tentative d’homicide et de mise en danger de la vie d’autrui, puis soignée dans un hôpital psychiatrique. On peut donc arguer qu’on questionne la pathologisation de certaines orientations sexuelles – ce qui a bien entendu une résonance particulière dans l’histoire de l’humanité. Mais c’est bien peu au regard des 120 pages qui composent Amour cru et ce, d’autant plus que les dessins laissent eux aussi plutôt de marbre.

Amour cru, El Diablo, Gyl-N et Grégory Mardon
Glénat, février 2022, 120 pages

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2.5

« Le Journal » : antagonismes sur fresque historique

Les éditions Bamboo publient Le Journal, du scénariste Patrice Ordas et du dessinateur Philippe Tarral. Traversant la grande Histoire américaine, le récit s’appuie sur un antagonisme profond entre le journaliste Nathan Prius et le directeur de publication qui lui a mis le pied à l’étrier, George Ellis.

Trois éléments s’enchevêtrent dans Le Journal : l’histoire américaine, la démocratisation des journaux et la rivalité, portée à incandescence, entre les deux principaux protagonistes de Patrice Ordas, Nathan Prius et George Ellis. Le récit débute en 1781, en pleine guerre d’indépendance. Soldat, Nathan Prius note scrupuleusement ce qu’il peut observer sur le front : il écrit sur du papier d’amorce, sous la pluie, les pages du Liberty Sentinel, que George Ellis intègre ensuite dans le Richmond News. Mais ce dernier s’attribue volontiers des mérites illusoires. Il affirme amender les textes de son reporter, et en corriger les scories. Il n’en faut pas plus pour que le divorce entre les deux hommes soit prononcé : Nathan Prius décide de publier à son compte, mais un mensonge du proripétaire du Richmond News, par ailleurs décrit comme un « anglican, conservateur et loyaliste », l’envoie derrière les barreaux…

Patrice Ordas et Philippe Tarral se plaisent à portraiturer une époque trouble, où l’on peut éprouver de l’amitié pour un loyaliste parce qu’on a servi avec lui dans une milice contre les Français, pourtant eux-mêmes partenaires aujourd’hui dans la quête d’indépendance des Américains contre les Britanniques. Ils reconvertissent Nathan Prius en « moine copiste », chargé de mettre au net des testaments ou des inventaires de dot, ce qui lui permettra d’ailleurs de rencontrer sa future épouse Charlotte, victime d’un mariage arrangé, avant de reprendre ses activités éditoriales. Il faut dire que la presse a le vent en poupe et que les articles de Nathan Prius sur l’univers carcéral ont rencontré leur public : « Des crieurs l’apprennent par cœur pour le réciter au carrefour… Il faudrait peut-être trouver un moyen de les faire payer… Tes articles sur les prisons ont beaucoup plu… Surtout aux familles dont un proche est en geôle. » Mais dès qu’il s’agit de journaux, ce diable de George Ellis n’est jamais loin : il envoie des miliciens chasser les crieurs, avant de proposer à son ancien journaliste de lui prêter sa presse à bras en échange d’articles sur l’épopée du major général Arthur Saint Clair, parti lutter contre des Indiens.

La mission Saint Clair se solde par un échec cuisant : les forces américaines perdent 950 miliciens sur les 1000 que comptait la brigade. Blessé, Nathan Prius échappe de peu à la mort et voit en sus Ellis revenir sur ses promesses. « Nathan regarde avec tristesse l’espace vide, dégagé dans l’attente d’un matériel qui ne viendra pas. » Pis, on apprend au journaliste : « Ellis se barde de plus en plus de graisse et d’argent chaque jour. Il fait fortune avec tes chroniques indiennes, qu’il prétend tenir d’un survivant anonyme ! » Patrice Ordas et Philippe Tarral échafaudent ainsi une rivalité au long cours, bientôt doublement mortelle, sur fond d’entreprises éditoriales et de conflits américains. Accordant un soin particulier à la psychologie et aux intérêts de leurs personnages, mais aussi aux représentations dessinées de l’époque (très convaincantes), le duo en charge du Journal parvient en moins de 60 pages à mettre en discussion et en images les antagonismes politiques et humains d’une époque où tout était encore à écrire : la destinée d’une jeune nation, mais aussi la manière dont elle va être couchée sur papier. C’est dense, ingénieux et passionnant.

Le Journal, Patrice Ordas et Philippe Tarral
Bamboo, mars 2022, 56 pages

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4

La Propriété de Varsovie

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La propriété, c’est celle que la famille de Régina Segal avait abandonnée à Varsovie en 1939 pour échapper aux Nazis. Qu’est-elle devenue et est-ce possible d’en profiter à nouveau ? Voilà ce que Régina et sa petite-fille Mica veulent savoir en faisant le voyage de Tel-Aviv à Varsovie plus de 60 ans après.

Mica, charmante Israélienne d’environ 25 ans, accompagne sa grand-mère jusqu’à Varsovie, pour tenter de rentrer en possession de ce bien de famille abandonné dans l’urgence. Bien évidemment, depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. D’ailleurs, Régina qui était une jeune fille avec l’avenir devant elle est désormais une vieille dame un peu capricieuse qui ne réalise pas toujours la portée de ses actes, au point qu’on peut se demander si elle ne commence pas à perdre la tête. Déjà, il semblerait qu’elle n’ait pas dit grand-chose à Mica sur la nature réelle de la propriété qu’elle cherche à récupérer : un simple appartement ou bien un immeuble ? Et à quelle adresse ? Détient-elle un titre de propriété ou va-t-elle le rechercher sur place ? D’autre part, pourquoi se décide-t-elle à entreprendre le voyage à ce moment, alors qu’elle aurait pu l’envisager depuis longtemps ?

Entre spoliation et héritage familial

La suite va répondre à ces questions, tout en abordant beaucoup d’autres points tout au long de sept chapitres (aux longueurs très inégales), correspondant aux sept journées du voyage aller-retour de Régina et Mica. Il est donc question du devenir des Juifs qui ont fui la Pologne pendant la guerre, pour aller vivre en Israël (sans oublier les victimes des nazis, puisque l’avion emmène des jeunes qui doivent visiter des camps de concentration). La question de la spoliation de leurs biens polonais est évoquée par le biais d’une fiction qui vaut quelques surprises, en particulier parce que l’histoire de la famille Segal se révèle plus compliquée que ce qu’on imagine d’abord. Dans cette famille, la propriété de Varsovie, probablement devenue un peu mythique, est semble-t-il perçue comme un potentiel héritage de valeur (humour juif autour de l’intérêt supposé pour l’argent). Dans l’histoire intervient alors la position trouble de Tzilla, tante de Mica et sœur de son père mort il y a peu. Craignant que sa part d’héritage ne lui échappe (ou cherchant à accélérer le mouvement), Tzilla s’est débrouillée pour que son ami Avram Yagodnik surveille Régina et sa petite-fille à Varsovie. Avram a un alibi pour prendre le même avion qu’elles, mais son physique et son comportement ne correspondent absolument pas à la discrétion nécessaire, ce qui nous vaut quelques situations de type comédie.

L’objectif avoué peut en cacher un autre

Avec son style qui tient beaucoup de la ligne claire, on n’attend pas forcément de Rutu Modan une BD complexe. Sa complexité émerge donc progressivement, après un début où une certaine loufoquerie peut inciter à se demander où la dessinatrice veut en venir. Dès l’aéroport (Tel-Aviv), Régina fait tourner en bourrique aussi bien sa petite-fille que les douaniers. Bien présent, l’humour imprègne tout l’album, avec ses nombreuses incongruités. La complexité vient autant de l’intrigue où les différents personnages agissent chacun selon des intérêts différents, mais aussi selon leur passé (celui de Régina notamment, mais également celui de ceux qui sont restés en Pologne) et leur vécu. L’album montre avec un bonheur certain la vie du moment à Varsovie, avec l’héritage du passé que certains aimeraient carrément faire revivre. On réalise progressivement que Régina ne pense pas qu’à récupérer un bien immobilier. À l’hôtel, dans un bottin, elle repère l’adresse d’un endroit (comme un restaurant, dans un appartement) où elle va demander une spécialité culinaire avec d’autres idées derrière la tête…

Maîtrise narrative

Rutu Modan se montre également très inspirée pour explorer les possibilités narratives du médium BD. Ainsi, elle utilise trois polices de caractères différentes pour trois langages différents, selon les situations et les personnages (hébreu, polonais et anglais). L’album comportant la mention « traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech », on peut supposer que la version française retranscrit assez fidèlement ses intentions. Ainsi, par moments, certains interlocuteurs ne peuvent pas se comprendre. Pour le faire sentir, la dessinatrice place des gribouillis dans certaines bulles, avant qu’un autre personnage traduise à celui qui n’a pas compris, ce qui permet au lecteur (à la lectrice) de comprendre à son tour. Dans le même registre inventif, Rutu Modan met deux personnages côte à côte tous les deux au téléphone en même temps, mais avec deux interlocuteurs différents. On découvre les deux conversations en parallèle, car elles font toutes deux avancer l’intrigue. Cela ressemble beaucoup à une situation de split screen au cinéma, sauf qu’on remarque que cela fonctionne avec la BD car on peut suivre les deux conversations, alors que cela ne fonctionnerait pas au cinéma car les deux conversations se mêleraient pour créer de la confusion. Ces particularités de narration ne visent pas à souligner la maîtrise de Rutu Modan, car elles sont systématiquement au service de son intrigue.

Une originalité bien élaborée

On trouve donc émotion et fantaisie dans cette BD (Fauve d’Angoulême : Prix spécial du jury 2014) qui aborde des sujets particulièrement graves. Ceci est à mettre en parallèle avec son aspect esthétique. La ligne claire donne une bonne visibilité et un réel confort de lecture (ce qui compte pour un roman graphique de 232 pages), alors que la narration entrecroise pas mal de fils qui demandent par moments à être démêlés. Par ailleurs, la lisibilité du dessin tient au fait que l’essentiel des planches comporte trois bandes, le reste étant sur deux bandes. À noter que Rutu Modan a bénéficié d’une assistance pour le scénario (Tirza Biron) et pour la colorisation (Hila Noam et Michal Bergman). Ces indications figurent en fin d’album, l’ultime page étant présentée comme un générique de film attribuant un nom d’acteur pour chaque personnage de la BD, tout en précisant que tous les personnages sont bien fictifs. Cela m’incite à penser que Rutu Modan a pris comme modèles physiques, les personnes citées dans ce générique.

La Propriété, Rutu Modan
Actes sud BD, octobre 2013
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4

Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, décollage immédiat

Rien à foutre est un titre qui annonce la couleur. Sous les traits lumineux de l’excellente Adèle Exarchopoulos, les cinéastes dessinent avec talent une jeunesse désenchantée, minée par une société de plus en plus mercantile et individualiste.

Synopsis de Rien à foutre :  Cassandre, 26 ans, est hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost. Vivant au jour le jour, elle enchaine les vols et les fêtes sans lendemain, fidèle à son pseudo Tinder «Carpe Diem». Une existence sans attaches, en forme de fuite en avant, qui la comble en apparence. Alors que la pression de sa compagnie redouble, Cassandre finit par perdre pied. Saura-t-elle affronter les douleurs enfouies et revenir vers ceux qu’elle a laissés au sol ?

 

Lost in translation

Il y a tant à dire sur Rien à foutre, le premier long d’Emmanuel Marre et de sa compagne Julie Lecoustre, présenté à la semaine de la Critique au festival de Cannes en Juillet 2021.

Présenter d’emblée les deux réalisateurs  comme un couple n’est pas anodin ni gratuit. Ce travail d’équipe, comme en général leur méthode de travail (mélange de professionnels et de non professionnels, notamment), est l’antithèse de l’un des thèmes principaux de leur film : l’ultra-moderne solitude d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui. Cassandre (Adèle Exarchopoulos, belle et presque mystérieuse) est une partie de cette jeunesse, une hôtesse de l’air de 26 ans, dans une compagnie moyen-courrier low-cost comme il en prolifère. Son éternel air détaché, toujours un peu au bord de l’ahurissement,  rend parfaitement compte du propos du film, le manque d’attachement, ainsi que le côté très mélancolique du film.

Rien à foutre est divisé en deux parties pas si distinctes, puisque le tout est traversé par la lumière d’Exarchopoulos.  Dans sa première moitié, les cinéastes ont à cœur de mettre en exergue la brutalité d’un métier qui ne fait plus rêver que les gamines de huit ans et moins. Un métier féminin où pourtant, même les syndicalistes qui poussent les hôtesses à faire la grève sont des hommes. Un emploi qui isole terriblement, où les plus proches confidents ne sont que d’autres hôtesses et stewards avec qui on cohabite, loin de chez soi, dans des banlieues lointaines de villes touristiques sans relief. Emmanuel Marre expliquait sur les ondes que l’idée de ce scenario leur était venue lors d’un voyage, en ayant croisé le chemin d’une vraie hôtesse en larmes, en proie à un chagrin dont elle n’avait personne à qui le partager.

Le film a un côté métronomique qui ponctue la lassitude et l’ennui qui accompagnent la vie de Cassandre et de ses collègues. Basée à Lanzarote, elle tient le coup grâce aux shots répétitifs qu’elle s’octroie tous les soirs en boîte de nuit. Martelant le pavé avec ses talons et sa valise cabine, dans un silence assourdissant, Cassandre promène sa solitude d’homme en homme, de plage en plage, ad nauseam

Dans l’attente de jours qu’elle espère meilleurs, d’une compagnie-étalon qu’elle rêve  de rejoindre, la protagoniste revient sur le plancher des vaches. Elle retrouve ses amis d’enfance, engoncés dans une vie encore plus médiocre que la sienne, sans la perspective d’un glamour qui n’existe pas, mais que Cassandre dépeint, d’ailleurs plus à elle-même qu’aux autres. Elle retrouve la douceur d’une famille, aussi brisée soit-elle. Cette deuxième partie de film est peut-être un peu moins bien réussie, car elle n’est sous-tendue que par une intrigue assez mince qui ne peut décemment pas se développer outre-mesure. On remarquera toutefois le travail d’Adèle Exarchopoulos, qui donne vie à ces respirations ténues, avec un regard, l’esquisse d’un sourire, la tête comme toujours dans le ciel, ce ciel si ingrat qui ne lui pardonne rien.

Rien à foutre est , comme son titre l’indique, un très beau film sur une situation étrangement nihiliste, dont la dernière séquence, plutôt que de ramener la féérie du spectacle qui s’y joue et la joie d’une hôtesse qui a gravi un échelon de plus dans son métier, donne à voir une réalité plutôt glaçante : où qu’elle soit, l’histoire de Cassandre semble être un éternel recommencement d’une vie rêvée qui vire un peu à la fois au désenchantement quasi-permanent .

 

Rien à foutre – Bande annonce

 

Rien à foutre – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre
Scénario : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre, en collaboration avec Mariette Désert

Interprétation : Adèle Exarchopoulos (Cassandre Wassels), Alexandre Perrier (Jean Wassels), Mara Taquin (Mélissa Wassels), Arthur Egloff (Arthur), Tamara Al Saadi (Dounia), David Martinez Pinon (Superviseur Base), Soraya Amate (Colocataire Cassandre), Martina Amato (Colocataire Cassandre)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Nicolas Rumpl
Producteur : Benoit Roland, Coproducteur : Alexandre Perrier
Maisons de Production : Wrong Men North, Kidam
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Mars2022
France – Belgique – 2021

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4

« Le Salaire du Diable » : la justice cannibalisée par le pouvoir

Rimini Éditions propose en combo DVD/bluray Le Salaire du Diable, de Jack Arnold. À mi-chemin entre le western et le film noir, le long métrage, qui met en scène Orson Welles et Jeff Chandler, interroge l’éthique de conviction et de responsabilité d’un shérif en butte aux puissances financières locales.

Un jeune ranchero est tiré d’un baraquement surpeuplé et violemment traîné jusqu’à une grange voisine. Deux hommes le passent à tabac, il résiste tant bien que mal, ce qui provoque une escalade qui lui sera fatale. Le vieux Juan Cisneros, tapi dans l’ombre, a tout observé. Il décide d’en aviser la police locale. Comme tous ses compagnons d’infortune, Juan Martin était tenu de « travailler comme un chien sans se plaindre ». Mais le contremaître Ed Yates et son second Chet Huneker ont cette fois franchi les limites de l’inacceptable : ils s’en sont pris physiquement à un ouvrier agricole mexicain, sans autre forme de procès. Le point de bascule intervient très tôt dans Le Salaire du Diable : après quelques minutes d’un récit qui n’en compte que 80, Jack Arnold tient déjà sa victime, ses coupables, son enquêteur et protagoniste principal, mais aussi cette ambiance hybride, partagée entre les grands espaces arides du western et les éclairages nocturnes, accentués, des films noirs. Le meurtre de Juan Martin en constitue d’ailleurs une sorte d’apothéose : lumière vacillante, accès de violence mutique et encore inexpliquée, bracero assassiné dans un domaine agricole…

Virgil Renchler (convaincant Orson Welles) règne en maître sur le Golden Empire, un ranch ayant pignon sur rue, s’étendant sur plusieurs kilomètres, et employant près de 500 immigrés clandestins mexicains, à qui l’on demande de « travailler sous le soleil pour une petite paie ». Au moment de la sortie du Salaire du Diable en 1957, des lois visent à entraver l’emploi de braceros aux États-Unis ; ils sont accusés de concurrencer déloyalement les braves travailleurs américains. Cette résonance politique rattache évidemment le long métrage de Jack Arnold à un contexte sociopolitique bien palpable. Le Salaire du Diable met d’ailleurs les formes quand il s’agit d’énoncer – et de dénoncer – les conditions de vie des rancheros : la chaleur suffocante qui afflige les travailleurs mexicains est objectivée par l’omniprésence des ventilateurs (au commissariat de police, au funérarium, chez le coiffeur…) ; tandis que Juan se rase dans un baraquement rempli de miséreux, des collaborateurs de Virgil Renchler, aveuglés par la haine, apparaissent dans un miroir avant de le rouer de coups ; l’adjoint au shérif, trop conscient de la puissance économique du Golden Empire, prête à peine attention au récit glaçant de Juan Cisneros : « Tu ne vas pas prendre cette histoire au sérieux ? », lance-t-il à son supérieur Ben Sadler.

Ce dernier, campé par un excellent Jeff Chandler, est caractérisé en humaniste dès ses premières apparitions à l’écran. Il fait d’abord preuve de prévenance face à un ivrogne, avant de se laisser guider par son éthique de conviction et de se présenter aux portes du vaste Golden Empire, où le gardien des lieux lui fait remarquer qu’il est « le seul homme de loi à franchir cette porte depuis qu'[il est] là ». Il est néanmoins reçu séance tenante dans le bureau luxueux de Virgil Renchler, qui ne tarde pas à l’intimider : « Si vous persistez à m’embêter, le comté aura un nouveau shérif. » Là-bas, face aux imposantes cornes d’ivoire accrochées aux murs et aux volumineux cigares consommés par son hôte, symboles d’une consommation ostentatoire (selon le modèle conceptuel de Thorstein Veblen), le shérif ne se démonte pas : il aspire à aller au bout de son enquête et ce, même si de nouveaux témoignages contradictoires (et mensongers) seront bientôt déposés et qu’« un meurtre comporte toujours des ennuis ».

Entreprise collective (quel film ne l’est pas ?), Le Salaire du Diable bénéficie de l’excellent travail de son scénariste Gene L. Coon, ainsi que de la photographie, inspirée des films noirs, d’Arthur E. Arling. Tandis que ce dernier contribue à donner un allant sépulcral au long métrage, l’auteur s’échine à ancrer son histoire dans un contexte sociopolitique brûlant. Si le traditionnel whodunit reste parfaitement étranger au film de Jack Arnold (aucun mystère à élucider), les répercussions du meurtre de Juan Martin font en revanche l’objet de longs développements, qui forment le cœur du récit. Dans un discours éloquent et mémorable, le shérif Ben Sadler admoneste les habitants de la petite localité rurale qu’il sert et protège : « Je suis un contribuable qui défend la loi », « rien n’a jamais su vous sortir de votre apathie, pas même un meurtre », « vous n’avez rien dans le ventre »… Si l’homme exprime ainsi ses doléances, c’est à la suite des avertissements ininterrompus qui lui ont été adressés, visant à décourager et discréditer son enquête : on le somme de tenir compte de « ce que Renchler représente pour la ville », on lui promet « la mort de notre commerce », on prédit que « la ville serait ruinée ». Cette toute-puissance financière qui se projette sur les institutions locales transparaît à chaque instant, dans les interpellations comme dans les attitudes, à travers chaque parole et chaque regard, mais le shérif y répond en usant d’un symbole fort : il brandit avec énergie le Code pénal, argument massue sur lequel toute considération arbitraire, ou assujettie à l’argent, ne peut que trébucher.

Au Golden Empire, tout le monde ne considère cependant pas la disparition de Juan Martin avec indifférence ou légèreté. Skippy, la fille de Virgil, apparaît profondément affectée par ce qui est arrivé au jeune ranchero. « Personne n’osait m’approcher, aucun garçon de la ville », « je ne connaissais personne, excepté Juan », explique-t-elle au shérif Ben Sadler. Enfermée dans une prison dorée, coupable de ne pas avoir donné suite à l’intérêt d’Ed Yates à son égard, elle avance, comme pour se persuader de sa parfaite innocuité dans cette sordide affaire : « Il n’y avait entre nous que d’innocentes distractions. » Pour le spectateur, le personnage de Skippy agit comme un puissant révélateur : de la peur qu’inspire son puissant paternel (aucun homme ne s’est jamais risqué à lui faire la cour), mais aussi du jusqu’au-boutisme parfois criminel de ceux, trop vernis, à qui l’on ne peut désormais plus rien refuser (le contremaître punit, en concertation avec son patron, l’ouvrier immigré qui a eu, à ses yeux, l’outrecuidance de courtiser celle qu’il convoite).

TECHNIQUE & BONUS

Sur le plan technique, cette édition apparaît particulièrement probante, dénuée d’imperfections et dotée d’une image parfaitement stable. Si les suppléments sont rares, on retiendra néanmoins cette longue interview du spécialiste du cinéma Florent Fourcart, qui inscrit Le Salaire du Diable à cheval entre le western et le film noir, avant d’en présenter le metteur en scène, Jack Arnold, comme un artisan respectable du cinéma fantastique et un grand maître de la série B (venant, notons-le, du documentaire de propagande). Le critique insiste sur la dimension sociale et humaniste du film, bien ancré dans son époque. Il en verbalise la modernité et revient également sur la présence d’Orson Welles au générique, rappelant que le célèbre cinéaste cachetonnait régulièrement pour financer ses propres projets, souvent conçus en dehors des circuits de production traditionnels.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Date de sortie : 15 février 2022
Editeur : RIMINI EDITIONS
Edition : Combo Blu-ray + DVD, Digipack, 2 DVD, PAL, Tous publics
Région : 2
Audio : français – DTS HD Master Audio / anglais – DTS HD Master Audio
Vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 2.35, Format BD-50, Film en Noir et Blanc
Sous-titres : Français
Master haute définition
Boîtier Digipack avec étui
Contient :
– le Blu-ray du film (80′)
– le DVD du film (77′)
Entretien avec Florent Fourcart, spécialiste de l’Histoire au cinéma (2021, 22’55 »)
Bande-annonce (2’16 », VO)

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3.5

Le Ciel de Nantes à l’Odéon : des gens qui s’aiment, qui se racontent

4.5

Christophe Honoré est à l’affiche du théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril avec sa pièce Le Ciel de Nantes (texte créé en mars 2021 et paru en octobre de la même année aux éditions Les solitaires intempestifs). Après un passage par le théâtre qui fait cinéma pendant la pandémie avec Guermantes, Christophe Honoré fait de la salle de spectacle un cinéma à ciel ouvert pour mieux évoquer les souvenirs, leur éclatante fausseté et sa vie, tout simplement.

« Je peux vivre sans toi, oui mais, je ne peux vivre sans t’aimer. »

Le spectacle de Christophe Honoré commence par un long commentaire d’images imaginaires qu’on ne voit pas, bientôt interrompu par un commentaire réel d’un personnage qui s’offusque. Voilà qu’Honoré ose mettre de la poésie dans les bombardements à l’aide d’une coccinelle dont un enfant compterait les taches. De suite, le ton est donné : Le Ciel de Nantes ne sera qu’une grande interruption dans la litanie de souvenirs que le film  (non tourné) aurait dû être. D’ailleurs, on est au théâtre, sur scène. Celui qui prétend s’appeler Christophe n’est pas le metteur en scène face à ses acteurs (comme c’était le cas dans Guermantes), mais bien un acteur qui rejoue, pour le metteur en scène, le rôle du cinéaste. Cette mise en abyme vertigineuse ne cessera d’être, tout le long des 2h15 du Ciel de Nantes, un jeu permanent. Honoré se balade dans ses souvenirs, faisant revivre les morts, conscients qu’ils sont morts, dans d’autres corps. Même sa mère, encore en vie, est jouée par Julien Honoré, qui n’est autre que le frère de Christophe Honoré. Il ne jouera jamais son propre rôle, celui du frère qui, aurait pu, à trois ans, perdre son grand frère dans un accident de voiture. C’est ce récit-là et bien d’autres que retranscrit Le Ciel de Nantes.

Familles 

Après Les Chansons d’amour, Le Livre pour enfants ou encore Ton Père, récits, entre autres, autobiographiques, Christophe Honoré s’attaque au récit de sa famille. Il convoque sa grand-mère, un oncle, une tante, un grand-père aussi pour raconter un récit familial fait de suicides, de folie, de détestations et de vrais beaux moments. Bref, Christophe Honoré parle de la famille, celle qui se réunit inlassablement autour d’une table dans un espace commun, fragile mais constituant. Ici, l’espace est d’abord la salle de cinéma reconstituée, mais l’écran est dans le dos des personnages puisque c’est au spectateur avant tout que le récit s’adresse. Bientôt, l’appartement de la grand-mère apparaît sur scène, dans un film, et envahit même un temps la salle de cinéma défigurée, transformée en salon des souvenirs. Dans ce récit familial et intime, Honoré convoque également sa famille de cinéma le temps d’une séquence où il s’attache à prouver combien il était vain de vouloir, au cinéma, raconter sa famille : « Quand les gens ont vraiment existé, on a du mal à les faire jouer par d’autres. On cherche des ressemblances qui sont toujours vaines, et finit par régner un sentiment de ridicule… ». Pourtant, il y a eu des essais caméra qu’ici celui redevenu un temps réalisateur filme avec Anaïs Demoustier, Ludivine Sagnier, Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps… autant d’acteurs qui ont traversé le cinéma du réalisateur et qui font la famille qu’il ose exposer depuis toujours. Une famille un peu bourgeoise, toujours de Paris ou du moins à Paris, loin de Rostrenen. Dans Les Chansons d’amour, la Bretagne est ainsi évoquée à travers un cinéma parisien et un amour tout aussi parisien (bien que sentant la pluie, l’océan et les crêpes au citron). Christophe Honoré s’interroge sur ses choix, sur la place qu’a réellement sa famille dans son art, sur ce qu’il a osé montrer.

L’Histoire et des histoires 

Comment confronter ses souvenirs à ceux des autres, disparus, dont les histoires dorment désormais dans des cercueils froids que de film en film Honoré a comme rêvé de remplacer : « Comme je l’envie cette terre de province qui sert ton corps entre ses bras » (Reims, chanson extraite du film Les Bien-aimés). Car « Christ »  est devenu Christophe Honoré, le réalisateur parisien qui se revendique « de province » et qui pourtant peuple son cinéma de figures loin d’être provinciales. Son œuvre est cependant éclectique, touche à tout, elle recrée les souvenirs communs des Malheurs de Sophie, à la princesse de Clèves (La Belle personne) en passant par Les Métamorphoses. C’est aussi une œuvre qui traverse les époques : Nouveau Roman, Plaire aimer, et courir vite ou Les Idoles. On pense aussi aux Bien-aimés, qui des années 60 avec Prague aux attentats du 11 septembre 2001, avec Jeunesse se passe. Que des titres composés pour le cinéaste par Alex Beaupain. On entend d’ailleurs Les yeux au ciel réinterprétée sur scène:  « Et ma mère s’installe au micro, elle chante. Et je me cache tellement j’ai honte et tellement j’ai envie de pleurer ». Notre émotion est tout aussi grande de réentendre ce texte bouleversant qui nous rappelle des images de cinéma. Pourtant, de cinéma il ne sera pas question puisque le film ne se fera pas. Il y a trop de risque que les images prennent le pas sur ce qui a réellement existé : « Je n’ai pas besoin d’une histoire, j’ai besoin de vous ». C’est exactement le souffle qui traverse toute l’œuvre de Christophe Honoré.

Juste la fin du monde

C’est pourquoi dans une mise en scène extrêmement vivante, Honoré convoque les morts pour ce qu’ils sont, des êtres qui revisitent avec lui leur vie, l’interrompent, détruisent la rêverie pour donner leurs vérités. Dans cet espace ludique qu’est le jeu scénique, Honoré offre une partition à chacun, de fausses apartés comme lui seul en a le secret, on se souvient des adresses caméras de Louis Garrel dans Dans Paris. Ici encore, les déchirures comme les mots d’amour se disent toujours en chansons, au micro (souvent utilisé aussi au beau milieu des dialogues comme pour donner du poids à la parole de chacun). C’est Jacques qui chante presque à la fin de la pièce un air qui se termine par « On était tous fous, qu’est-ce que ça gueulait, mais qu’est-ce qu’on était bien ». Dans ce foutoir, ces larmes, ce « concours de souffrance » comme l’appelle le père Puig (le grand-père, sorte de figure néfaste qui tente de dire sa vérité), Honoré parvient à distiller un peu d’humour, de légèreté, dans cet amour cruel qui réunit les êtres qui s’aiment sans le vouloir vraiment, qui se détruisent parce que tout doit se terminer… Il tente de saisir les bons moments, sans rayer le malheur. À travers un chassé-croisé permanent, des images de cinéma, des décors qui sont sur scène puis sur l’écran, en faisant traverser l’écran à sa famille reconstituée, Honoré tente de mettre à distance, de rêver sa vie, de la revivre, de faire renaître. Mais c’est vers une inéluctable « fin du monde » (on pense souvent à Juste la fin du monde au cours de la pièce) qu’il se rend pour rendre plus forts que jamais ces mots entendus dans son cinéma : « je peux vivre sans toi, oui, mais, je ne peux vivre sans t’aimer ».

Le metteur en scène s’interroge alors sur sa place dans le monde, la force du cinéma, de l’art en général, et sur ce besoin de raconter des histoires, quand un seul être vous manque… et que tout disparaît. On est dans le souvenir du souvenir, qui devient un souvenir commun, un souvenir intime : « Je ne sais plus si ma vie a vraiment croisé votre vie ». On est chez Proust ou chez Duras, tout s’efface, tout se recréer, à l’infini. Il y a matière pour mourir, pour ressusciter, pour être incarné, désincarné, reprendre forme. Il n’y a pas une vérité, il y a mille vérités qu’inlassablement le metteur en scène remet sur le dos de la création pour faire une œuvre hybride peuplée de fantômes, mais surtout transpercée de toutes parts par la vie, les fulgurances. Non décidément « le passé ne passe pas », mais il peut devenir œuvre d’art, de réflexion, de déconstruction permanente et au final… de rêve éveillé !

Corps

Dans ce rêve éveillé, les corps ont une importance vraiment particulière. Que ce soit le premier oncle et son expérience des corps torturés pendant la guerre d’Algérie, le second et ses poumons meurtris ou à travers le personnage de la mère qui refuse d’entendre parler du suicide de son frère. Ou encore par l’image jamais représentée du corps de Claudie qui s’effondre quatre étages plus bas. Surtout, le corps de « Kiki » et de ses dix enfants qu’elle a du porter, accoucher… Enfin, le corps, omniprésent, gargantuesque – un temps envahissant la scène, la dévorant- du grand-père violent, ce corps aussi auquel Honoré donne la parole. Au milieu, il y a Christophe et sa volonté de rappeler à sa grand-mère, qui trouve son homosexualité dégueulasse, tout ce qui a été entre eux, d’enjeux et de danses. Il est clairement ce pont sur la rivière, qui fait le lien entre tous.

Ces corps rarement vu au théâtre, ces corps populaires, sont mis sur le devant de la scène, et Honoré les fait danser, valser… Il y a volonté de représenter, de transfigurer la mémoire par le jeu. A ce jeu-là justement, les acteurs sont tous formidables dans leur partition, sans se prendre trop au sérieux, portant une parole souvent volubile, qui explose, s’expose enfin. A côté de Chiara Mastroianni, fidèle parmi les fidèles, et de Julien Honoré, on a plaisir à (re)découvrir les autres acteurs, à les voir devenir les fantômes du théâtre d’Honoré, en chair et en os, s’affrontant au corps à corps, au verbe, bref existant enfin malgré leur disparition inéluctable de la scène comme du monde.

Le Ciel de Nantes : bande-annonce

Le Ciel de Nantes : fiche technique

Odette, dite Mémé Kiki, veuve de guerre, a eu dix enfants, dont huit avec le père Puig. Parmi eux, Jacques, Claudie, Marie-Do. Sur fond d’histoire sociale, de luttes ouvrières, d’immigration, de guerre d’Algérie, de montée de l’extrême-droite, l’intrigue entrelace six destins sur trois générations.

Texte et mise en scène : Christophe Honoré
Interprètes : Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières : Dominique Bruguière
Costumes : Pascaline Chavanne
Production : Elizabeth Gay, Sylvain Didry, Clémence Huckel, Colin Pitrat
Durée : 2h15
Au théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril 2022

France – 2021

Belfast, de Kenneth Branagh : nostalgie et naphtaline

Après une série de grosses productions – et quelques semaines à peine après son catastrophique Mort sur le Nil –, admettons qu’on n’avait pas vu venir ce nouveau film de Kenneth Branagh, de loin son projet le plus personnel. Tourné en noir et blanc, Belfast est une ode à la capitale de l’Irlande du Nord, à travers les souvenirs personnels du cinéaste qui y a vécu l’avènement des « Troubles » entre catholiques et protestants. Si le film transpire l’amour sincère pour la ville, la nostalgie de Branagh (également scénariste) a ôté aux images de son enfance toute l’âpreté qu’exigeait la période historique dans laquelle elles s’inscrivent. Bien trop policé, Belfast se présente dès lors comme un drame familial très gentillet, dont l’empreinte demeure superficielle. C’est bien connu, la nostalgie embellit toujours le passé. 

Alors que Belfast lui permet de devenir le premier homme à être nominé dans sept catégories différentes aux Oscars, on ne peut que s’étonner à nouveau du parcours improbable de Kenneth Branagh. Nord-Irlandais de naissance et de cœur, on rappellera qu’il fut formé à la très réputée Royal Academy of Dramatic Art de Londres (dont il est le Président depuis 2014) et sembla se destiner au théâtre, créant avec David Parfitt la Renaissance Theatre Company en 1987. Que ce soit sur les planches ou au cinéma où il fit ses premiers pas dès la fin des années 80, Branagh se spécialisa dans les adaptations de Shakespeare, jouant dans ou mettant en scène (il passa à la direction et à l’écriture dès son premier film, Henry V) six adaptations de ses œuvres, une fidélité qui aboutira assez logiquement à l’incarnation du Barde par Branagh lui-même dans All is True (2008), qu’il met également en scène. C’est plus globalement avec la grande littérature que Branagh entretient un rapport étroit, adaptant au cours de sa carrière Mary Shelley (Frankenstein/1994), Tchekhov (le court-métrage Le Chant du cygne/1992) ou Agatha Christie (Le Crime de l’Orient-Express/2017 et Mort sur le Nil/2022).

Ce surdoué pétri de littérature classique se perdit néanmoins en route dès 2007 et son mauvais remake du Limier de Mankiewicz. A travers une conversion dont seul Hollywood à le secret, Branagh se vit alors propulsé à la direction d’une succession de blockbusters que des producteurs américains mal avisés eurent le mauvais goût de lui confier. Voir ainsi le réalisateur des remarquables Beaucoup de bruit pour rien et Hamlet signer, quelque vingt années plus tard, des superproductions Marvel (Thor) ou des films d’action à grand spectacle (The Ryan Initiative), sans parler de l’affreuse adaptation en live action de Cendrillon, a de quoi laisser pantois. Le naufrage complet de Mort sur le Nil, sorti il y a quelques semaines, ne fit que confirmer l’enlisement de Kenneth Branagh dans des superproductions sans génie et indignes de son talent. Le pire est encore que ses qualités de comédien aient suivi la même pente ascendante : dans la caricature involontairement grotesque qu’il nous a offert d’Hercule Poirot dans sa récente adaptation d’Agatha Christie, on chercherait en vain les traces du grand acteur shakespearien qu’il fut.

L’homme semblant décidément adepte des volte-face, c’est entre le susnommé Mort sur le Nil et une autre grosse production de science-fiction sortie sur Disney+ (Artemis Fowl), que Kenneth Branagh a décidé de sortir son opus le plus personnel, Belfast, qu’il a également écrit et coproduit. Racontant l’enfance de Buddy (Jude Hill) dans le Belfast en proie aux premiers affrontements entre catholiques et protestants à la fin des années 1960, il ne fait aucun doute que l’œuvre est largement autobiographique. Branagh est en effet né à Belfast en 1960, ville qu’il quitta à l’âge de neuf ans pour échapper à la violence, tout comme le jeune protagoniste de son film. Comme souvent dans ces cas-là, la proximité du cinéaste/auteur avec son sujet confère à Belfast une sincérité qui affleure à chaque seconde. Elle se reflète aussi dans la démarche parfaitement cohérente : tournage essentiellement effectué à Belfast, casting irlandais (à l’exception notable de Judi Dench) et bande-son entièrement réalisée par Van Morrison, lui aussi un natif de Belfast. Il existe hélas un revers de la médaille à cette ode sincère à la ville qui l’a vu naître et au partage de souvenirs personnels : Kenneth Branagh est resté englué dans un sentimentalisme débordant qui idéalise les images de l’enfance au point de leur ôter toute âpreté. Une tendance parfaitement humaine, mais qui aboutit à une œuvre mignonne et tiède.

Le ver est dans le fruit dès les premières images du film, révélant des décors connus et moins connus de la ville irlandaise actuelle. Ce véritable clip promotionnel digne d’un office de tourisme (le film a été produit par l’agence nationale du cinéma nord-irlandais, ceci explique cela) évolue soudain, au moyen d’un astucieux travelling vertical, vers un chromatisme noir et blanc signalant le changement d’époque pour un lieu identique. Une affection sincère se traduisant par des séquences léchées et artificielles, un choix esthétique qui se veut le gage d’un cinéma d’auteur : Kenneth Branagh dévoile immédiatement les limites de son projet artistique. Cette entrée en matière aurait pu se justifier si l’idée avait été que la belle et chaleureuse capitale nord-irlandaise avait aujourd’hui surmonté le tragique de son histoire. C’est, du reste, ce que suggère le synopsis du film, dont la seconde séquence montre justement le saccage d’une paisible rue de la ville par des émeutiers protestants, qui souhaitent faire déguerpir les familles catholiques par la terreur. Kenneth Branagh s’est trouvé face à un paradoxe : comment décrire une enfance heureuse dans le cadre d’une époque et d’un décor soumis à la violence ? Le résultat est l’évacuation presque totale de cette dernière, au point où même le climax de la prise d’otage de la mère de famille se solde par une pirouette humoristique absurde.

En réalité, Branagh n’assume pas le cadre qu’il installe, comme allergique à la violence qu’il ne veut pas voir souiller sa nostalgie d’enfant déraciné. En résulte une œuvre particulièrement lisse et gentillette, sorte de comédie sociale de Ken Loach à l’irlandaise. Manque toutefois à l’appel l’authenticité de ce qui est montré à l’écran : Loach dénonce et fait rire en même temps, car l’incroyable vérité qui se dégage de ses personnages combine tout naturellement ces deux aspects. Rien de tel dans Belfast, une œuvre bien trop prudente et dépourvue d’ambiguïté pour pouvoir prétendre à une telle ambition. On chercherait en vain des aspérités dans ce récit pourtant situé dans une période ô combien tragique. Les personnages sont parfaitement artificiels : un jeune couple parfait, un gamin irrésistible (qui commet des bêtises mais, rassurez-vous, rien de bien grave), des grands-parents rêvés, des voisins qui s’adorent, etc. Même le « méchant » loyaliste protestant n’est que vaguement inquiétant, sa présence à l’écran étant par ailleurs réduite au minimum et son sort réglé en un tour de main. Le décor du film est à l’avenant : une rue où les habitants et leurs enfants passent leurs journées dehors dans la joie et la bonne humeur, le tout agrémenté des accords chaleureux de Van Morrison… Le déracinement, sujet essentiel, est presque entièrement vidé du chagrin, de la détresse, de la souffrance qu’entraîne une telle épreuve. Même l’image en noir et blanc est trop parfaite, trop léchée, et achève de donner au film sa puissante fragrance de naphtaline. Comme attendu, Belfast se termine par une lénifiante leçon de morale du père à son fils, l’assurant qu’il pourra ramener à la maison l’élue de son choix, quelle que soit son obédience religieuse (« si elle est gentille et juste, et que vous vous respectez, elle et sa famille seront toujours les bienvenus dans notre maison »). Le carton final rendant hommage « à ceux qui ont été perdus » au cours du conflit irlandais constitue enfin une cruelle contradiction : quelle légitimité un film ayant systématiquement évacué toute forme de violence possède-t-il pour évoquer la mémoire de ses victimes ?

Un sujet très personnel qui se traduit par des décors de théâtre, des personnages artificiels et une ville qui n’existe qu’à travers le miroir déformant de la nostalgie : tel est le paradoxe de Belfast. Cette critique intransigeante ne prétend pas ignorer les qualités formelles de l’œuvre, sa simplicité touchante, l’interprétation impeccable de la plupart de ses comédiens (en particulier les vétérans Judi Dench et Ciarán Hinds, ainsi que le jeune Jude Hill à la bouille adorable) ou encore sa bande-son enlevée, qui assurent au spectateur de passer un moment parfaitement agréable. Son écriture à l’extrême limite de la niaiserie – voire de la malhonnêteté – l’empêche hélas de réaliser son potentiel. Les longues années d’errance artistique de Kenneth Branagh ont visiblement laissé des traces, même lorsqu’il se lance dans des entreprises heureusement fort éloignées de ses standards récents…

Synopsis : La vie d’une famille ouvrière et l’enfance de leur jeune fils pendant le tumulte de la fin des années 1960 dans la capitale de l’Irlande du Nord. 

Belfast : Bande-annonce

Belfast : Fiche technique

Réalisateur : Kenneth Branagh
Scénario : Kenneth Branagh
Interprétation : Jude Hill (Buddy), Caitríona Balfe (la mère de Buddy), Jamie Dornan (le père de Buddy), Judi Dench (grand-mère), Ciarán Hinds (grand-père), Lewis McAskie (Will)
Photographie : Haris Zambarloukos
Montage : Úna Ní Dhonghaíle
Musique : Van Morrison
Producteurs : Laura Berwick, Kenneth Branagh, Becca Kovacik et Tamar Thomas
Sociétés de production : Northern Ireland Screen et TKBC
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 2 mars 2022
Royaume-Uni – 2021

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3

The Batman de Matt Reeves : The Dark Nietzsche

Las d’être devenu, sous la coupe de Zack Snyder, un simple rouage du DCEU (DC Extended Universe), l’icône octogénaire que représente Batman semblait crier de tout son être pour qu’on allume (encore) le Bat-Signal. Mais encore fallait-il que ce signal – comprenez l’intention – se démarque de ses prédécesseurs. Exit donc le baroque burtonnien et la solennité nolanienne et place au nihilisme de Matt Reeves, qui en misant sur un minimalisme doublé d’un profond désespoir, parvient à réintroduire la noirceur comme pierre angulaire du récit.

Back in Black

Révéré au-delà de l’imaginable par une cohorte de cinéphiles trop heureux de voir la légendaire némésis de Batman enfin investir la parcelle sombre de sa psyché, Joker (Todd Phillips), avec le recul, se posait plus en constat qu’autre chose. Celui de voir la Warner, sans doute rincée après une décennie de mainmise « édulcorée » par Marvel, assumer sa différence dans tout ce foutoir super-héroïque et privilégier le gravitas à l’emphase caractéristique du MCU. Mais plus encore qu’un ancrage émotionnel qui se distinguerait du voisin, la Warner avait aussi, avec ce film, entériné un principe aux airs de ligne directrice : son recours à une noirceur directement issue de références extérieures au monde des comics. D’aucuns répondront que cette approche peut se parer d’une lecture élitiste puisque condamnant de facto l’intarissable vivier d’histoires apporté par le média susnommé, mais il serait plus avisé d’y voir là l’amorce d’une véritable introspection de la Warner. Après tout, elle est tout autant sujette que Marvel au problème sous-tendu par l’exploitation quasi industrielle du genre : comment instaurer une nouvelle dynamique à des personnages exploités depuis plusieurs décennies ? 

Et là ou Marvel semble opter pour l’engraissement (en atteste l’expansion incontrôlée de son multivers) quitte à relayer cette problématique de renouveau aux calendes grecques, Warner ose le pari (audacieux) de l’épure.

Désosser l’icône pour en saisir à nouveau l’essence, quitte à prendre la « substance » dans d’autres médias (philosophie, cinéma, littérature…).

C’est-à-dire, revenir aux fondamentaux du personnage. Orphelin milliardaire oui (même si dieu merci, on évitera une nouvelle mise à mort de ses parents) mais surtout entité fantasmagorique ayant dompté l’obscurité et dont les talents de détective en font l’enquêteur le plus craint de tout Gotham City. Sans surprises, ce sont ces deux derniers éléments, étonnamment peu utilisés par toutes ses précédentes itérations cinématographiques, qui occupent l’espace ici. Nous voilà donc en prise avec un Batman « frais » dans la mesure ou il ne sévit que depuis deux ans, sans but avoué. Pétris de vengeance quitte à ce que ça soit le surnom par lequel il est mentionné le plus souvent dans le film, notre justicier se cherche dans une Gotham dépravée qui semble avoir abdiqué au profit du crime et du désespoir. La ville, sur-éclairée chez Nolan devient sous le scope de Greig Fraser (Dune, Rogue One) un gouffre qui matérialiserait presque le célèbre aphorisme de Nietzsche : « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi ». Mais au milieu de cet enfer monochrome dominé par un score lancinant de Michael Giacchino, on sera surpris de voir le Batman campé par Robert Pattinson apparaître tout aussi indéchiffrable que l’abîme qu’il tente de résorber. Surpris oui, mais pas étonné dans la mesure ou dès sa promotion, la mouture signée Matt Reeves utilisait plus que de raison l’emblématique tube de Nirvana, Something In The Way. Une musique dépressive dont la tonalité a vite fait de l’ériger en étendard grunge, à la fois pessimiste, punk et rebelle.

De facto, voir son alter ego, Bruce Wayne apparaître comme une entité rebelle, dépressive et fantomatique en diable (en atteste son temps de présence relativement réduit) sonne comme une lettre d’intention de la part de Matt Reeves, qui amorce l’autre thématique majeure du métrage : la vision décadente des puissants. 

Anarchy in the D.C

Ça n’est ainsi pas pour rien que le principal ennemi, alias le Riddler (impressionnant Paul Dano), au-delà d’une habile réadaptation, s’en prend à eux plutôt qu’à Batman. Il n’y a qu’à voir la manière qu’a Reeves d’interroger l’héritage de la famille Wayne (jusqu’ici traité de manière intouchable par les précédents films) pour comprendre que c’est aux symboles de pouvoir qu’il s’attaque. Ici, Batman, tributaire d’un certain pouvoir n’en est pas moins caractérisé comme un instrument de peur dont les agissements sont directement liés aux désidératas d’un rebelle parqué dans sa cave et n’ayant pas encore digéré le trauma de la perte de ses parents. Dès lors, l’idée d’user de symboles apparaît, à défaut d’être innovante, pertinente dans la mesure ou cela permet de voir le principal ennemi viser une entité qu’il estime plus dangereuse voire nocive que Batman. Et puisque Batman incarne depuis toujours le sauveur de Gotham, quid du fait que ce sont ces mêmes gens qu’il se charge de défendre qui ont transformé la ville en enfer sur terre ? De cette idée découle finalement un bouleversement assez édifiant : les prétendus gentils ne le sont que parce qu’ils revêtent des symboles qui les dépeignent comme tels.

Ce changement de paradigme, jamais abordé chez Snyder et à peine chez Nolan, a le chic de brouiller les pistes et de rendre donc totalement acceptable la mutation opérée chez le Riddler qui passe d’un intellectuel porté sur les devinettes, à un proto-terroriste qui véhicule des discours pour exacerber les tensions populistes et ainsi déployer une vengeance qu’il juge salvatrice et surtout compensatoire. Pour autant, si l’effort est louable que d’user des tourments de notre Batman pour en faire une métonymie de toute une cité en proie au chaos, reste que la radicalité revendiquée par Reeves tend à rencontrer quelques accrocs en cours de route.

Déjà, l’on pourra déplorer que la radicalité susnommée ne s’affiche paradoxalement pas sur les deux aspects les plus attendus dès lors qu’on aborde le cas Batman : la violence d’une part, et l’ancrage politique d’autre part. La première omission pourra facilement s’expliquer par l’inscription du film en tant que PG-13, heureusement contrebalancée par un recours au sound-design qui donne consistance aux coups donnés par notre justicier en collants. Mais quid de la dimension politique ? Batman, sans doute par la noirceur qu’il revendique depuis sa création, a toujours été un terreau fertile pour coucher à l’écran toutes les craintes de ses auteurs. Si Nolan en son temps usait du Joker pour dépeindre la résurgence du terrorisme et de Bane de l’anarchie, reste que Reeves façonne peu ou prou le même discours ici. Bien que teinté d’une portée prémonitoire tant la montée populiste exacerbée par le Riddler tend à sévèrement se rapprocher de l’appel aux armes qu’avait poussé les joyeux lurons ayant investi le Capitole il y a un an, The Batman se montre peu inspiré dans son message qui pointe les puissants comme responsables de tous les maux qu’ils cherchent paradoxalement à endiguer.

Néanmoins, face à cette densité esthétique et thématique qui réconciliera sans nul doute les amateurs du genre et ceux prompts à voir un film de super-héros qui lorgne vers le film noir et le thriller, The Batman reste un spectacle unique. Son utilisation du noir, son pessimisme, sa foi innée dans le story-telling et la mise en scène lui permettent sans efforts de se hisser parmi les meilleures itérations du genre et l’on serait bien avisé d’y voir dans les défauts susvisés, qu’une simple peccadille pouvant s’expliquer par la durée homérique du métrage.

Relecture brillante, désespérée et nihiliste d’un héros qu’on croyait connaitre par cœur, The Batman signée Matt Reeves s’avère être une proposition de cinéma détonnante dans le tout venant hollywoodien, tant elle use d’une radicalité ayant déserté le genre depuis belle lurette. On aurait pu apprécier que le scénario se pare de cette même velléité jusqu’au-boutiste mais face à la pression d’une telle entreprise, on pardonnera volontiers à Matt Reeves pour avoir réussi le temps d’un film à nous redonner peur dans le noir profond. Sublime !

The Batman : Bande-Annonce 

The Batman : Fiche Technique

Titre : The Batman
Réalisateur : Matt Reeves
Photographie : Greig Fraser
Musique : Michael Giacchino
Scénario : Matt Reeves & Peter Craig
Casting : Robert Pattinson (Batman), Paul Dano (The Riddler), Zoé Kravitz (Catwoman), Colin Farrell (Oswald Cobblepot), Jeffrey Wright (Commissaire Gordon), Andy Serkis (Alfred Pennyworth), John Turturro (Carmine Falcone), Peter Sarsgaard (Gil Colson), Barry Kheogan (Stanley Merkel)
Production : Matt Reeves & Dylan Clarke & DC Films
Distribution : Warner Bros
Durée : 175min
Genre : Super-Héros/Thriller
Sortie : 02 Mars 2022

Etats-Unis – 2022

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4

Échec au porteur, un polar humain et singulier de Gilles Grangier en DVD

Pathé continue son œuvre de restauration de films issus du patrimoine français avec Échec au porteur, un film policier singulier et très réussi avec Serge Reggiani, Jeanne Moreau, Paul Meurisse et Gert Froebe.

Le point de départ du film de Gilles Grangier reprend un thème classique du polar : un jeune homme, Bastien, qui fait des livraisons de drogue pour le compte d’un groupe de crime organisé, cherche à arrêter cette occupation. Il est désormais amoureux et veut mener une vie rangée. Et pour atteindre cet objectif, il a une idée farfelue.
La drogue que transporte Bastien est cachée dans un ballon de foot. Le jeune homme contacte un autre trafiquant, Adrien Osmets. Celui-ci récupère la drogue de son concurrent et la remplace par une bombe équipée d’un minuteur. Bastien est chargé de remettre le ballon à son destinataire d’origine.
Tout cela arrive en quelques minutes. Il faut à peine un quart d’heure à Gilles Grangier pour planter le décor et plonger le spectateur au cœur de l’action. De même, il ne faut pas longtemps pour comprendre que le plan est destiné à se transformer en drame.

Par l’aspect tragique du destin de Bastien, Échec au porteur prend parfois des allures de film noir. Cet aspect est aussi renforcé par le côté social du film : Gilles Grangier ne se contente pas de raconter une histoire de policiers et de criminels, il met en scène toute une humanité. Le moindre personnage secondaire est, ne serait-ce que le temps d’une scène, doté d’une profondeur humaine qui surgit au détour d’un dialogue ou à travers un regard, un geste, etc. Il y a la maman du gamin au ballon, qui cherche tant bien que mal à dissimuler son amertume suite au départ de son mari. Il y a le camionneur, le commissaire ou le jeune policier qui tremble lorsque l’on passe à l’action… Le film peut aussi se lire comme la description d’une vie urbaine ordinaire, quotidienne en cette fin d’années 50, cette époque où les banlieues de Paris étaient encore d’immenses terrains vagues où les gosses jouaient les jeudis.
Gilles Grangier fait preuve ici d’une grande finesse dans sa réalisation. Au lieu de tenir lourdement certains propos, il dispose sa caméra de façon à nous faire comprendre ce qui arrive. C’est ainsi que la caméra nous dévoile le rôle important, essentiel, du ballon sans même que Bastien n’ait besoin de dire quoi que ce soit. Il faut voir ces plans où le ballon est situé entre Bastien et sa fiancée, séparant déjà les deux amants de façon irréversible. Il faut voir cette cagette tombant de la camionnette puis écrasée avant de devenir un élément important pour l’enquête criminelle. Grangier sait employer de petits moyens pour signifier beaucoup.
Ce qui impressionne aussi dans la mise en scène d’Échec au porteur, c’est sa description minutieuse et réaliste du travail policier. Là aussi, les policiers ne sont pas des héros surhumains et ne sont jamais réduits à leur seule fonction : ce sont, eux aussi, de véritables personnages, que quelques répliques bien senties suffisent à approfondir. Mais aussi, Grangier filme le travail de la police avec une précision rare : le spectateur assiste littéralement à l’enquête jusque dans ses moindres détails (la paperasse, comment s’effectuait une identification d’empreintes digitales dans les années 50, etc.).
Malgré son rythme lent, Échec au porteur n’ennuie jamais, grâce à une action qui rebondit sans cesse. Au drame de Bastien et à l’enquête proprement dite s’ajoutent du suspense et même de l’action avec une fusillade finale. Le tout avec des personnages bien campés, interprétés par un casting quatre étoiles. En bref, un film certes peu connu, mais à redécouvrir.

Compléments de programme
Comme il est signalé dans un des compléments de programme, la restauration de ce film est la bienvenue et, comme c’est souvent le cas avec les film édités par Pathé, le travail est une réussite.
Le film est accompagné de trois suppléments.
Le premier est un bel entretien avec François Guérif et Noël Véry. Le père de celui-ci, Pierre Véry, était l’auteur des romans Les Disparus de Saint-Agil ou Goupi-mains rouges, et le scénariste d’Echec au porteur. Ensemble, ils évoquent le roman de Noël Calef, paru peu de temps avant, distingué par le Prix des Orfèvres et qui connut un grand succès. Les deux intervenants mentionnent la fluidité du récit malgré la complexité du scénario, le talent de Gilles Grangier, l’agencement astucieux du film et la qualité bienvenue de la restauration.

Le deuxième supplément de programme est constitué d’un entretien avec l’incontournable Bertrand Tavernier. Les propos du réalisateur ont été enregistrés en janvier 2021, peu de temps avant son décès. On ne verra pas le cinéaste à l’écran, et sa voix est marquée par la fatigue, ce qui rend le document encore plus émouvant.
Concernant les propos de Tavernier, il chante à juste titre les louanges du film de Grangier, “film qui gagne à chaque nouvelle vision et qui contient des scènes très réussies”. Il insiste sur le côté « sociologie de la banlieue » : selon lui, Échec au porteur parle d’un lieu qui disparaîtra ensuite du cinéma français. Bertrand Tavernier insiste sur tous cette humanité que l’on croise dans le film et qui en fait la spécificité, tout en vantant une impeccable direction d’acteurs.
Enfin, comme de coutume avec cette maison d’édition, on retrouve ici une actualité Pathé d’époque, qui nous montre l’attribution du Prix des Orfèvres au roman de Noël Calef (alors que l’immense Romain Gary recevait le Goncourt pour Les Racines du ciel).
En conclusion, une belle édition qui rend un juste hommage à un film qui mérite d’être redécouvert.

Caractéristiques du DVD
Durée : 83 minutes
Versions :
version française Dolby Digital Mono 2.0
Sous-titres anglais, sourds et malentendants
Compléments de programme :
Gilles Grangier, le cinéma de banlieue (18 minutes) (Entretiens avec François Guérif et Noël Véry)
Analyse du film par Bertrand Tavernier (16 minutes)
Archives Pathé : attribution du Prix des Orfèvres au roman Echec au porteur, de Noël Calef (1 minute)

Echec au porteur : bande annonce

Le Geste Dispersé : Éclatement, Diffusion, Dispersion – Une Dynamique de la Perte d’Unité et de la Propagation Centrifuge

Le geste dispersé est un geste qui se fragmente. Il éclate, se diffuse, se dissémine. Il ne suit plus une trajectoire unique : il se déploie en plusieurs directions, se divise, se disperse. Dans cette dispersion, quelque chose se révèle — une perte d’unité, une propagation instable, une manière de se répandre plutôt que de se concentrer.

Le geste dispersé est fondamentalement un geste qui perd irrémédiablement et progressivement son unité constitutive, qui abandonne la cohérence interne qui le maintenait comme mouvement unifié et continu, qui renonce à l’intégrité structurelle qui le définissait comme action singulière et identifiable. Il éclate violemment en fragments discontinus qui se séparent et s’éloignent les uns des autres, se fragmente progressivement en morceaux autonomes qui ne se coordonnent plus, se diffuse continûment dans l’espace environnant en perdant sa concentration initiale. Il ne suit plus jamais une trajectoire unique, claire et prévisible qui irait directement d’un point de départ vers une destination bien définie : il se déploie au contraire simultanément en plusieurs directions divergentes qui s’écartent progressivement, se divise incessamment en branches multiples qui bifurquent sans cesse, se dissémine largement en traces éparses qui ne forment plus aucune configuration unifiée. Dans cette dispersion constitutive et cette perte progressive de cohérence, quelque chose d’essentiel se révèle et s’expose : une propagation fondamentalement instable qui refuse toute canalisation dans une direction unique, une perte irréversible du centre organisateur qui maintenait l’unité du mouvement, une manière radicalement alternative de se répandre librement dans toutes les directions plutôt que de se concentrer disciplinairement vers un objectif unique. Le geste dispersé expose ainsi que l’unité apparente de tout mouvement accompli n’est qu’une construction précaire et temporaire qui peut à tout moment se défaire, que la cohérence du geste n’est jamais définitivement garantie mais toujours menacée d’éclatement, que la trajectoire unifiée dissimule toujours des forces centrifuges qui peuvent la fragmenter en multiples parcours divergents. Cette vérité dispersée révèle que le geste peut légitimement exister autrement que dans l’unité concentrée : dans la multiplicité fragmentée, dans l’expansion diffuse, dans la dissémination sans centre qui refuse toute totalisation unificatrice.

Le Geste Éclaté : Fragmentation Violente, Rupture de Continuité, Multiplicité Proliférante

Le geste éclaté est un geste qui se brise brutalement et spectaculairement en multiples fragments qui se séparent violemment et s’éloignent dans des directions divergentes, qui explose littéralement sous l’effet de forces centrifuges qui le déchirent de l’intérieur, qui se fracture irrémédiablement en morceaux discontinus qui ne peuvent plus se rassembler en totalité cohérente. Il perd immédiatement et définitivement sa continuité organique qui faisait de lui un mouvement fluide et unifié, se divise radicalement en segments autonomes qui ne se coordonnent plus entre eux, se fragmente spectaculairement en éclats multiples qui volent dans toutes les directions sans respecter aucune unité d’ensemble. L’éclatement ne reste jamais un accident purement externe qui affecterait superficiellement un geste essentiellement intact : il devient au contraire une rupture interne profonde qui traverse le geste de part en part et le transforme radicalement dans sa nature même. Cette fragmentation violente révèle que l’unité du geste n’était qu’une apparence trompeuse qui masquait des tensions internes, des contradictions latentes, des forces centrifuges qui n’attendaient qu’une occasion pour éclater au grand jour et fragmenter le mouvement en multiples directions incompatibles. Le geste éclaté expose ainsi la fragilité constitutive de toute unité qui peut à tout moment se défaire sous la pression des forces qui la traversent et la menacent constamment de dispersion.

L’Éclatement comme Rupture Traumatique : Discontinuité Brutale, Cassure Irréparable, Fracture Exposée

L’éclatement violent du geste rompt brutalement et irréversiblement la ligne continue qui le constituait comme mouvement unifié et cohérent, qui le définissait comme trajectoire fluide allant d’un point à un autre sans interruption. Il introduit violemment une discontinuité majeure qui brise la continuité temporelle et spatiale du mouvement, une cassure traumatique qui sépare radicalement un avant et un après entre lesquels il n’y a plus aucune liaison organique, une fracture profonde qui divise le geste en morceaux incompatibles qui ne peuvent plus se rejoindre. Cette rupture n’est jamais discrète ou invisible : le geste éclaté porte au contraire visiblement et ostensiblement la marque indélébile de cette rupture violente dans sa forme même, dans ses discontinuités apparentes, dans ses fragments séparés qui témoignent de l’explosion qui les a produits. La cassure devient ainsi partie intégrante et constitutive du geste éclaté plutôt qu’un accident regrettable qu’il faudrait dissimuler : elle s’expose franchement, s’affirme ouvertement, se manifeste spectaculairement comme dimension essentielle de ce type de mouvement. Cette visibilité de la rupture transforme radicalement notre perception du geste : nous ne voyons plus un mouvement fluide et continu qui dissimulerait ses articulations sous l’apparence de l’unité, mais au contraire un assemblage fragmenté qui expose ouvertement ses cassures, ses discontinuités, ses fractures. Dans les peintures cubistes analytiques de Picasso et Braque (1910-1912), les objets et les corps éclatent littéralement en multiples facettes angulaires qui se dispersent dans l’espace : un visage se fragmente en plans discontinus, une guitare se brise en morceaux géométriques, un corps se disloque en fragments qui ne se rejoignent plus. Cette fragmentation expose brutalement la violence de la rupture qui a éclaté l’unité perceptive habituelle. Dans les chorégraphies de William Forsythe, les mouvements éclatent soudainement en gestes fragmentés qui rompent la continuité chorégraphique : un bras qui se lève se brise en plusieurs segments anguleux, un corps qui tourne se fracture en rotations partielles désynchronisées, une trajectoire qui commence s’interrompt brutalement pour exploser dans une autre direction. L’éclatement comme rupture révèle ainsi que la continuité apparente du geste dissimule toujours des lignes de fracture potentielles qui peuvent à tout moment se manifester violemment, que l’unité visible masque des tensions internes qui menacent constamment de faire exploser le mouvement en fragments dispersés, que la fluidité superficielle cache une fragilité profonde qui pourrait basculer soudainement dans la fragmentation traumatique.

L’Éclatement comme Multiplicité Proliférante : Fragments Autonomes, Micro-Gestes Indépendants, Unité Remplacée par Diversité

Le geste éclaté ne disparaît jamais simplement et totalement dans le néant comme s’il n’avait jamais existé : il se multiplie au contraire spectaculairement en une constellation de fragments qui poursuivent chacun leur propre trajectoire, en une prolifération de morceaux qui acquièrent chacun leur autonomie, en une diversité de micro-gestes qui fonctionnent chacun indépendamment des autres. Chaque fragment produit par l’éclatement devient effectivement une unité autonome dotée de sa propre dynamique, un micro-geste indépendant qui ne dépend plus de la coordination avec les autres fragments, une entité séparée qui suit sa propre logique sans référence à une totalité englobante. Cette multiplication des fragments autonomes remplace radicalement l’unité originelle du geste par une multiplicité irréductible qui refuse toute recomposition en totalité unifiée, qui affirme la légitimité de la dispersion contre la prétention de l’unification, qui valorise la diversité fragmentée contre l’homogénéité totalisante. La multiplicité ne reste jamais ici une simple dégradation regrettable de l’unité perdue : elle devient au contraire une richesse positive qui ouvre des possibilités nouvelles, une complexité productive qui génère des configurations inédites, une liberté créatrice qui libère chaque fragment de la contrainte de l’unité imposée. Dans les mobiles de Alexander Calder, la sculpture éclate en multiples éléments autonomes qui bougent indépendamment selon les courants d’air : chaque fragment suit sa propre trajectoire, oscille selon son propre rythme, se déplace sans coordination stricte avec les autres. Cette multiplicité fragmentée crée une richesse de mouvements impossibles dans une sculpture unitaire. Dans les compositions musicales de John Cage (Concert for Piano and Orchestra), les parties instrumentales sont écrites de manière à pouvoir être jouées indépendamment : chaque musicien suit sa propre partition sans nécessairement se coordonner avec les autres, créant une polyphonie fragmentée où l’unité orchestrale traditionnelle éclate en multiplicité autonome. L’éclatement comme multiplicité révèle ainsi que la fragmentation n’appauvrit pas nécessairement mais peut au contraire enrichir en multipliant les possibilités, que la perte de l’unité peut être compensée et même surpassée par la prolifération de la diversité, que les multiples fragments autonomes peuvent générer une complexité et une richesse que l’unité monolithique ne pourrait jamais atteindre.

Le Geste Diffus : Propagation Omnidirectionnelle, Expansion Sans Limite, Dissémination Décentrée

Le geste diffus est fondamentalement un geste qui se répand continûment et progressivement dans toutes les directions disponibles plutôt que de se concentrer vers un point unique, qui s’étale largement dans l’espace plutôt que de se condenser en trajectoire étroite, qui se propage comme une onde qui s’élargit plutôt que comme un projectile qui vise. Il ne se dirige plus jamais vers un objectif précis et clairement défini qui organiserait son mouvement et concentrerait son énergie : il se propage au contraire diffusément dans toutes les directions simultanément sans privilégier aucune orientation particulière, s’étale uniformément sans créer de gradient de densité, se dissémine largement sans respecter aucune frontière prédéfinie. La diffusion ne produit jamais une simple dilution passive qui affaiblirait le geste en le dispersant : elle devient au contraire une expansion active sans centre organisateur qui transforme radicalement la nature du mouvement, qui le libère de la contrainte téléologique de la direction unique, qui l’ouvre vers une propagation libre et multidirectionnelle. Cette expansion centrifuge révèle que le geste peut légitimement exister autrement que dans la concentration vers un but : dans la diffusion qui explore simultanément toutes les directions possibles, dans la propagation qui refuse de hiérarchiser les orientations, dans la dissémination qui renonce à tout centre organisateur.

La Diffusion comme Expansion Omnidirectionnelle : Propagation Ondulatoire, Envahissement Spatial, Dynamique Centrifuge

Le geste diffus s’étend simultanément et continûment dans toutes les directions disponibles sans privilégier aucune orientation particulière ni respecter aucune limite prédéfinie. Il envahit progressivement et inexorablement tout l’espace accessible en se propageant comme une onde qui s’élargit continûment à partir de son point d’origine, se répand uniformément comme un liquide qui se déverse et occupe tout le volume disponible, se propage radialement comme une onde de choc qui traverse le milieu environnant. Cette propagation omnidirectionnelle ne respecte jamais les frontières établies qui délimitent les territoires et séparent les espaces : elle les traverse, les déborde, les ignore en affirmant son droit à occuper tout l’espace disponible sans restriction. L’expansion devient ainsi une dynamique propre et autonome qui ne dépend plus d’une intention directrice centrale mais qui se propage selon sa propre logique interne, qui génère son propre mouvement sans nécessiter de pilotage constant, qui s’auto-organise en patterns émergents plutôt que d’obéir à un plan prédéterminé. Cette autonomie de l’expansion révèle que le geste peut se développer organiquement selon des logiques internes plutôt que mécaniquement selon des directives externes, qu’il possède une capacité d’auto-organisation qui lui permet de générer spontanément des configurations complexes, que la propagation libre peut produire des formes aussi intéressantes que la trajectoire planifiée. Dans les drippings de Jackson Pollock, la peinture se diffuse et s’étale sur la toile selon une logique de propagation qui ne respecte aucune limite prédéfinie : les coulures se répandent librement, les éclaboussures envahissent toute la surface, les trajectoires se propagent dans toutes les directions créant un all-over sans hiérarchie ni centre. Cette diffusion omnidirectionnelle crée une densité uniforme qui refuse toute focalisation sur un point particulier. Dans les installations lumineuses de James Turrell, la lumière se diffuse dans tout l’espace architectural en créant des atmosphères colorées qui envahissent uniformément le volume : la lumière ne se concentre pas en faisceaux directionnels mais se propage diffusément créant un environnement immersif sans centre ni périphérie. La diffusion comme expansion révèle ainsi que le geste peut légitimement se propager librement dans toutes les directions plutôt que de se concentrer vers un objectif unique, que l’envahissement omnidirectionnel peut être une stratégie créatrice aussi valide que la trajectoire dirigée, que la dynamique centrifuge qui disperse peut générer des configurations aussi riches que la dynamique centripète qui concentre.

La Dissémination comme Perte de Centre : Décentrement Radical, Propagation Anarchique, Dérive Sans Origine

Le geste diffus perd progressivement et irrémédiablement son point d’origine clairement identifiable qui fonctionnait comme centre organisateur du mouvement, comme source unique d’où émanait l’impulsion initiale, comme référence stable par rapport à laquelle s’ordonnaient toutes les trajectoires. Il n’y a plus du tout de centre reconnaissable qui concentrerait l’énergie et organiserait la dispersion, plus aucune direction dominante qui hiérarchiserait les orientations et structurerait l’espace, plus aucun foyer unique qui rayonnerait vers la périphérie selon un gradient décroissant : il n’y a plus que des propagations multiples et anarchiques qui se déploient sans coordination centrale, que des expansions locales qui s’auto-organisent sans directive globale, que des disséminations erratiques qui dérivent sans respecter aucun ordre prédéterminé. Cette perte radicale du centre organisateur transforme profondément la structure du geste : celui-ci cesse d’être un système hiérarchisé avec un centre dominant et des périphéries subordonnées pour devenir un réseau acentré où toutes les positions sont équivalentes, un rhizome sans racine principale où toutes les directions ont la même légitimité, un champ uniforme où aucun point ne peut prétendre à une primauté sur les autres. La dissémination devient ainsi littéralement une forme de dérive au sens où elle se propage sans origine fixe ni destination prédéterminée, sans trajectoire stable ni direction privilégiée, sans plan d’ensemble ni coordination centrale. Dans les peintures all-over de Mark Tobey ou de Jean-Paul Riopelle, la composition refuse délibérément tout centre organisateur : les touches de couleur se disséminent uniformément sur toute la surface sans créer de foyer attracteur, les gestes s’accumulent sans hiérarchie entre zones principales et zones secondaires, la densité reste constante sans gradient du centre vers les bords. Cette dissémination acentrée crée un espace déhiérarchisé où le regard peut errer librement sans être guidé vers un point focal. Dans l’urbanisme contemporain des villes polynucléaires, le modèle monocentrique traditionnel (centre-ville dominant entouré de banlieues subordonnées) éclate en multiples centres équivalents dispersés dans le territoire : la ville se dissémine en réseau acentré plutôt qu’elle ne se concentre autour d’un cœur unique. La dissémination comme perte de centre révèle ainsi que le geste peut légitimement se déployer sans origine fixe ni destination prédéterminée, que la propagation anarchique qui refuse toute centralisation peut être aussi créatrice que l’organisation hiérarchisée autour d’un centre, que la dérive sans référence stable peut ouvrir des possibilités que la trajectoire planifiée ne pourrait jamais explorer.

Le Geste Dispersé : Dispersion Extrême, Dissolution Progressive, Évanouissement dans l’Espace

Le geste dispersé au sens strict et ultime est un geste qui se dissout littéralement et progressivement jusqu’à perdre complètement sa forme reconnaissable, qui se disperse si radicalement qu’il cesse d’être identifiable comme geste unifié, qui se dilue tellement dans l’espace environnant qu’il devient indistinguable du fond ambiant. Il se disperse continûment et inexorablement jusqu’à perdre toute cohérence formelle qui permettrait de le reconnaître comme entité distincte, se dilue progressivement dans l’espace jusqu’à ce que sa densité devienne si faible qu’il ne se distingue plus du milieu environnant, se fragmente en traces si éparses et si ténues qu’elles ne forment plus aucune configuration lisible. La dispersion extrême ne produit jamais simplement une réorganisation du geste en nouvelle configuration : elle tend au contraire vers une dissolution véritable qui fait disparaître le geste comme entité reconnaissable, vers un évanouissement progressif qui le fait basculer de la visibilité vers l’invisibilité, vers une dissipation totale qui le transforme en pure potentialité indifférenciée. Cette dissolution active révèle que le geste peut pousser sa dispersion jusqu’au point limite où il cesse d’exister comme forme déterminée pour se dissoudre dans l’informe, jusqu’au seuil critique où il abandonne toute identité stable pour devenir pure mobilité indéterminée, jusqu’à l’extrême où il renonce à toute unité pour se disperser en multiplicité sans limite.

La Dispersion comme Dérive Sans Fin : Trajectoire Instable, Direction Indéterminée, Errance Permanente

Le geste dispersé dérive continuellement et indéfiniment sans jamais se stabiliser en trajectoire fixe, sans jamais s’arrêter en position finale, sans jamais se cristalliser en forme définitive. Il se déplace constamment sans suivre aucune trajectoire stable et prévisible qui permettrait d’anticiper ses positions futures, sans obéir à aucune direction fixe et déterminée qui organiserait son parcours, sans viser aucun objectif final et défini qui donnerait un sens téléologique à son mouvement. Cette dérive permanente transforme le geste d’un mouvement qui irait d’un point A vers un point B selon un chemin déterminé en une errance qui explore l’espace sans plan prédéfini, d’une action orientée vers un but en une exploration ouverte qui ne sait pas d’avance où elle va, d’un trajet planifié en un vagabondage qui se laisse dévier par les rencontres fortuites. La dérive devient ainsi littéralement une manière fondamentale d’exister pour le geste dispersé : non pas un accident temporaire qui affecterait un mouvement normalement dirigé, mais une condition permanente qui définit sa nature même, non pas une perturbation regrettable qu’il faudrait corriger, mais une qualité positive qu’il faut assumer et cultiver. Dans les dérives urbaines pratiquées par les Situationnistes (Guy Debord, Constant Nieuwenhuys), le déplacement dans la ville renonce délibérément à toute trajectoire fonctionnelle et rationnelle pour se laisser guider par les attractions psychogéographiques, les ambiances affectives, les hasards des rencontres : la dérive urbaine devient une méthode d’exploration qui révèle des dimensions cachées de l’espace urbain que les trajets utilitaires ignorent systématiquement. Dans les performances de Francis Alÿs (Sometimes Making Something Leads to Nothing), l’artiste dérive dans les villes en accomplissant des actions absurdes qui n’ont aucun but pratique : pousser un bloc de glace jusqu’à ce qu’il fonde complètement, marcher avec une fuite magnétique qui attire les métaux, traverser une ville en suivant une ligne droite imaginaire. La dispersion comme dérive révèle ainsi que le geste peut légitimement exister dans l’errance plutôt que dans la direction, dans l’exploration ouverte plutôt que dans la trajectoire planifiée, dans le vagabondage sans but plutôt que dans l’action téléologique orientée vers un objectif prédéterminé.

La Dispersion comme Dissolution : Perte de Contour, Dilution de Densité, Effacement Progressif dans l’Indifférencié

Le geste dispersé se dissout littéralement et progressivement dans l’espace environnant en perdant graduellement tous les attributs qui le définissaient comme entité distincte et reconnaissable. Il perd inexorablement son contour défini qui le délimitait clairement et le séparait nettement du fond ambiant : les bords deviennent flous, les limites s’estompent, les frontières se dissolvent jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer clairement où finit le geste et où commence l’espace environnant. Il perd progressivement sa densité caractéristique qui créait un contraste perceptible avec le milieu dans lequel il évoluait : la concentration s’affaiblit, l’intensité diminue, la présence s’atténue jusqu’à devenir à peine perceptible. Il perd finalement sa cohérence formelle qui permettait de le reconnaître comme configuration spécifique : la structure se désagrège, l’organisation se défait, la forme se dissipe en traces éparses qui ne constituent plus aucune gestalt reconnaissable. Cette dissolution progressive transforme le geste d’une présence affirmée et distincte en une absence presque totale, d’une forme définie et reconnaissable en un nuage informe et indéterminé, d’une entité cohérente et unifiée en une dispersion de traces fragmentaires. La dissolution devient ainsi une forme paradoxale d’effacement actif : non pas une suppression brutale qui ferait disparaître instantanément le geste, mais une dissipation graduelle qui le fait s’évanouir progressivement dans l’indifférencié, non pas une annulation totale qui ne laisserait aucune trace, mais une dilution continue qui maintient une présence fantomatique de plus en plus ténue. Dans les aquarelles tardives de Turner, les formes se dissolvent progressivement dans des atmosphères lumineuses : les contours disparaissent, les volumes s’évaporent, les couleurs se diluent jusqu’à ne laisser que des traces vaporeu ses qui flottent dans un espace indifférencié. Cette dissolution crée une présence paradoxale de ce qui est presque absent mais pas totalement disparu. Dans les peintures de Mark Rothko, les rectangles de couleur semblent flotter et se dissoudre lentement dans l’atmosphère colorée environnante : les bords vibrent et s’estompent, les surfaces pulsent comme si elles respiraient, les formes menacent continuellement de se dissoudre complètement. La dispersion comme dissolution révèle ainsi que le geste peut pousser sa dispersion jusqu’au point limite de l’évanouissement quasi-total, que la dilution progressive peut être une stratégie esthétique qui crée une présence paradoxale de l’absence imminente, que la dissolution peut transformer le geste en pure potentialité indéterminée qui oscille au seuil entre être et ne-plus-être.

Conclusion : La Dispersion comme Vérité Profonde du Geste Décentré et Rhizomatique

Le geste dispersé sous ses trois modalités principales – éclatement qui fragmente en multiplicité autonome, diffusion qui propage sans centre organisateur, dispersion qui dissout jusqu’à l’évanouissement – révèle une dynamique fondamentale d’éclatement, de diffusion et de dissémination qui expose la fragilité de toute unité gestuelle et la légitimité des formes décentrées et rhizomatiques. Il montre explicitement et radicalement que le geste peut se perdre en abandonnant son identité unifiée, se diviser en renonçant à sa cohérence interne, se répandre en dispersant son énergie plutôt qu’en la concentrant. Éclatement, diffusion, dispersion : autant de stratégies convergentes et complémentaires pour le geste de se défaire délibérément de son unité imposée, de contester l’hégémonie du centre organisateur, de valoriser la multiplicité fragmentée contre la totalité unifiée, de privilégier la propagation libre contre la trajectoire dirigée, de choisir la dissolution progressive contre la permanence cristallisée. Dans cette dispersion assumée et cette perte consentie de l’unité, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa vérité la plus profonde et la plus instable : celle d’un mouvement qui refuse la contrainte de l’unification totalitaire pour affirmer la richesse de la fragmentation multiple, qui conteste la dictature du centre unique pour revendiquer la démocratie du réseau acentré, qui abandonne la rigidité de la forme stable pour embrasser la fluidité de la dissolution progressive. Cette vérité dispersée et décentrée révèle finalement que l’unité, la cohérence, la concentration ne sont pas des valeurs absolues et incontestables mais des constructions historiques et idéologiques qui peuvent et doivent être contestées, que la dispersion, la fragmentation, la dissolution ne sont pas des pathologies qu’il faudrait guérir mais des alternatives légitimes qu’il faut explorer, que le geste peut exister dignement et créativement dans la multiplicité éclatée, dans l’expansion diffuse, dans la dissémination décentrée qui refuse toute totalisation unificatrice et toute centralisation hiérarchisante pour affirmer la valeur du rhizome contre l’arbre, du réseau contre la pyramide, de la constellation contre le système unifié.