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Joan Holloway (Mad Men) ou l’affranchissement

Dans Mad Men, et malgré les apparences, les femmes ont une place proéminente dans l’entreprise et l’économie, malgré l’allure effacée de leur fonction mais surtout leur sexualisation. Si l’on omet Peggy Olson, la seconde plus importante femme de la série est Joan Holloway Harris. Retour sur une héroïne secondaire qui déchire l’écran et sort bien malgré elle du moule de son époque.

Red, Joan, Joannie, la Rouquine, « ni Marilyn, ni Jackie ». Beaucoup de sobriquets pour cette femme qui a fait tourner la tête de ses collègues de travail. Mais trop peu de dires sur son évolution en tant que femme financièrement indépendante. Trop d’emphase sur une apparence certes attirante mais qui a bien plus à offrir que cela.

Ni Marilyn, ni Jacky

Joan, c’est Joan. Et comme pour en faire un cas à part, elle est l’un des seuls personnages féminins roux. De par leur rareté mais aussi de par le caractère éclatant de cette couleur, elle ne passe pas inaperçue. Christina Hendricks, son interprète fait de Joan Holloway un crève-écran par sa présence, son élégance et sa touche de fausse ingénuité.

Chef de bureau de la société Sterling Cooper, elle connait ses atouts et sait exactement comment les utiliser. Par atouts, nous considérons son aspect physique auquel elle est malheureusement beaucoup trop rapportée par la gente masculine de son époque. Les clients de Sterling Cooper mais aussi ses collègues qui ne s’interdisent pas de la crever des yeux.

C’est une femme qui se fiche bien de ce que cette gente masculine pense d’elle au fond, tant qu’elle y gagne quelque chose mais elle a conscience qu’elle doit maîtriser son image pour ne pas qu’on la rabaisse. En témoigne sa petite phrase contre Paul Kinsey : « He had a big mouth ». En effet, elle sortait avec celui-ci mais ne parvenant pas à se taire, elle rompit avec lui. Alors bien plus encore qu’un corps, elle a conscience du fait qu’elle est un trophée.

Au début, c’est une situation qui ne la pèse pas, mais au cours de la série, nous comprenons que l’échec de ses relations repose en partie sur ce statut où on cherche à l’enfermer. Mais Joan est plus qu’un corps sensuel, au cours de l’histoire, elle gagne en profondeur par les épreuves qu’elle traverse.

De la fée du bureau à la femme d’affaires

Le rôle de Joan au sein de Sterling Cooper était un dérivé de la femme au foyer. Elle s’occupait du bien-être de ses collègues de bureau masculin en connaissant bien leurs besoins. Dans ce domaine, elle est une femme très compétente. Sa gestion du bureau est si bonne qu’elle est rarement remise en question, si ce n’est jamais, les problèmes viennent en général d’éléments perturbateurs comme la bande de Pete, ou les secrétaires elles-mêmes comme Lois.

Cette gestion n’est pas plus différente que celle d’une maison, puisqu’elle prend en charge des besoins qu’on considère tout bonnement féminins comme la décoration par exemple. C’est une « working girl » mais de celles qui ne s’éloignent jamais de la gestion d’un logis. Cela restera le cas jusqu’à l’ouverture de SCDP, l’agence de Don, Sterling, Cooper et Pryce.

Le sentiment qu’elle devrait être destinée à bien plus s’installe subtilement et elle se retrouve associée, étant elle-même parfois sollicitée dans la prise de contact, notamment avec les partenaires s’occupant de produits féminins et en votant lors des assemblées. Aussi sexiste et misogyne que reste ce rôle d’intermédiaire avec les marques féminines puisqu’il reste un pur coup de com’, le fait de la voir dans le négoce d’autre chose que les bouquets de fleurs ou la logistique toute féminine du bureau est une évolution. Bien sûr, cela cadre avec la fin des années 60 et son esprit révolutionnaire.

Bien entendu, la traversée vers une situation où elle est financièrement maîtresse se gâte du début vers la fin. Premièrement, elle revient au bureau après la naissance de son fils, ce qui fait d’elle une femme moderne. Au début, elle dit que c’est parce qu’elle a fait une promesse, mais il semble qu’elle aime son travail et le fait qu’elle soit utile notamment.

En tant que divorcée avec un enfant à charge, elle est poussée à chercher la sécurité à tout prix. L’acte le plus triste que Joan ait eu à commettre est de coucher avec le patron de Jaguar. Cette action n’est pas révoltante par son action à elle, mais par le fait qu’elle fasse partie d’une négociation où elle n’y avait pas réellement de pouvoir finalement. Une nuit avec Joan a garanti à SCDP un des plus grands noms de l’automobile et sa position d’associée mais pour cela, Joan a été jetée en pâture. Si ses collègues ne l’y avaient pas poussée, sa situation de mère célibataire l’y a poussée.

De plus, lorsque Jaguar part de l’agence, cela laisse un goût amer à celle-ci et l’impression que tout ce qu’elle a fait n’a servi à rien. Cette aventure est difficile à vivre pour le personnage comme pour le spectateur car nous devenons témoins d’un genre d’échange d’un autre temps (nous l’espérons) où l’acte n’est pas égoïste mais de survivance.

Néanmoins, Joan se renforce considérablement après cet épisode et commence à questionner les usages vis-à-vis des femmes dans les entreprises. Si la manœuvre reste compliquée pour dénoncer le sexisme qu’elle subit notamment à McCann, cela lui ouvrira les yeux sur ses propres fréquentations. À la fin, elle se retrouve à la tête de sa propre entreprise, quitte à sacrifier sa relation, mais cela est plutôt un mal pour un bien.

Madame Holloway-Harris

Après avoir été la maîtresse de Roger Sterling pendant un moment, Joan se fiance avec un médecin. Cela intervient après la crise cardiaque de Roger. C’est sur les conseils de Cooper qu’elle s’y résout pour avoir un avenir.

Au tout début, Joan avait une mentalité assez conformiste à ce que son époque veut. Elle veut se marier avec quelqu’un qui serait capable de prendre soin d’elle et qui la mette financièrement à l’abri. Son histoire avec Roger n’avait aucun lendemain, celui-ci étant marié avec Mona et elle, ne cherchant pas à ruiner la famille. Joan est déjà divorcée et elle se sent un petit peu comme Marilyn, malchanceuse en amour. Alors au sentimental, elle choisit la sécurité financière. Elle aime bien Greg, mais peut-on réellement parler d' »Amour Véritable » avec lui ? À nos yeux, il semble juste être le plus potable de tous les partis qu’elle a pu avoir.

Malheureusement, elle essaye de se convaincre (vainement) d’avoir épousé le bon parti avec Greg. Mais sans l’aide de Joan ni ses conseils, celui-ci échoue lamentablement. Nous passerons sur l’horrible scène dans le bureau de Don qui donne un échantillon des mauvais traitements qu’elle subira sous les apparences de bonheur conjugal, de ses accès de colère mesquins, de ses décisions impulsives et égoïstes.

Le bouquet est la demande de divorce en lui envoyant les papiers par la poste. Aussi basse que cette demande soit, elle a pourtant quelque chose de libérateur. Joan est bien mieux seule qu’avec Greg Harris. Elle ne se libère pas seulement d’un homme qui ne voyait en elle qu’une femme-objet, mais d’un mari abusif, rétrograde, jaloux et immature. Et contrairement à Betty, la première épouse de Don, elle ne refait pas la même erreur en se jetant dans un autre mariage.

Vivre d’amour ?

Joan est une femme qui au fond n’aspire qu’à la sécurité. Même si elle cherche quelque chose de sophistiqué dans ses fréquentations masculines, elle n’est pas opportuniste. Elle aurait tout aussi bien pu séduire l’un des gros clients de l’entreprise. Même si Joan travaille car elle est la seule à pouvoir le faire dans le ménage constitué d’elle, sa mère et son fils, elle aurait très bien pu réclamer une pension alimentaire pour Kevin, fils légitime de Roger.

Alors que veut-elle ? Joan veut de l’amour véritable. Elle a fait le tour de toutes les relations. Elle a essayé de vivre d’amour, mais c’était un échec, vivre avec quelqu’un qui était un bon parti, mais il n’était pas à la hauteur. Alors est-ce si surprenant qu’elle n’accepte pas la demande en mariage de Bob et qu’elle arrête sa relation avec Richard Burghoff ?

Joan est plus consciente après de tels événements de ce qu’elle veut, et le fait qu’elle démarre une entreprise à la fin de la série, change totalement le sens des mots « I was raised [by my mother] to be admired ». À la fin de la série, elle est admirée non pas comme un écrin de beauté fatal, mais comme une femme d’affaires.

Joan prend conscience petit à petit que l’amour n’est pas la seule chose qui cimente une relation, et qu’une bonne situation n’est pas ce qu’elle devrait chercher non plus, puisqu’elle a été capable de créer sa propre situation.

Conclusion

Joan Holloway a eu à s’affranchir de sa condition de femme-objet, de petite épouse du bureau et de subordonnée. Elle était vue comme une petite poupée agréable à regarder, qu’on cherchait surtout à posséder comme un trophée. Elle avait déjà un poste élevé au sein de l’agence Sterling Cooper, mais c’est la création et son passage à SCDP qui la persuade de sortir d’une zone où la société cherchait à l’emprisonner.

Dans un monde aussi binaire que Mad Men cherche à nous faire découvrir, avec une transition de la fin des années 50 à la fin des années 60, l’élévation lente mais certaine de Joan est presque un présage rassurant. Si nous ne nous étonnons pas de cela pour Peggy qui est célibataire et qui a choisi ses priorités, voir un personnage féminin issue d’une classe modeste, divorcé deux fois et mère-célibataire, qui avait surtout en tête de finir dans une situation plus agréable s’élever d’elle-même est hautement satisfaisant.

Bien que le mystère plane sur la fin, notamment sur sa vie sentimentale, le fait que l’on finisse beaucoup plus sur cette note professionnelle, plutôt que celle d’un mariage ou d’une union, est important, car elle montre un personnage féminin qui a plus à offrir qu’être un love interest.

Sources pour écrire cet article:

Joan Harris : wikipédia
Crédit images : galerie imdb Mad Men

Rue dans Euphoria : Requiem for a (american) dream

Si vous n’avez jamais entendu parler de Rue ou d’Euphoria : pas de panique. Cet article est fait pour vous. Ce mois-ci, le Magduciné a choisi de décrypter l’héroïne chic d’une série choc.

Rue ou la (fausse) petite fiancée de l’Amérique

Passer à côté d’Euphoria relève d’un sacré défi tant la série de Sam Levinson occupe le devant de la scène médiatique. Chaque épisode diffusé fait craquer la toile en générant à lui seul quelques centaines de milliers de tweets enflammés. D’où provient donc cette effervescence collective ? Serait-ce simplement une blague entre ados ? Un prénom suffit peut-être à donner un premier élément de réponse. Il s’agit – si vous ne l’aviez pas deviné – de l’héroïne de la série : l’incroyable Rue (Zendaya).

Si la série n’est pas uniquement centrée sur son personnage, elle constitue, néanmoins, un important fil d’Ariane. Euphoria met en scène une bande de lycéens hauts en couleur, plongés dans les affres de l’adolescence, le tout sur fond de banlieue pavillonnaire américaine. Toxicomane depuis ses 13 ans, Rue consomme toutes les drogues possibles et imaginables. Qu’elle se pique ou avale des comprimés, la jeune fille ne juge que par la défonce. Tout bascule ou presque lorsqu’elle rencontre Jules, une adolescente transgenre nouvellement arrivée dans le lycée. C’est le coup de foudre pour Rue. Et le début d’une histoire d’amour et d’amitié pour le moins compliquée. Dit comme cela, on croirait voir un mauvais remake du film LOL (Laughing Out Loud) (2009) ou de la série canadienne Degrassi, la nouvelle génération (2001-2010). Cette référence n’est pas une simple boutade quand on sait que la série est produite par Drake. Le célèbre rappeur a interprété le jeune Jimmy Brooks pendant près de 7 saisons.

Cette remarque n’est pas tout-à-fait fausse dans la mesure où Euphoria surfe délibérément sur des topoï largement plébiscitées par le monde du 7e art et de la télévision. Sam Levinson assume la démesure visuelle et narrative de sa création. Rue est tout sauf la petite fiancée de l’Amérique. Le personnage concentre à elle seule toutes les phobies de l’Oncle Sam. Elle est l’incarnation d’une jeunesse supposée à la dérive, celle que les médias se plaisent à caricaturer. Le symbole repoussoir de ce que les USA ont en horreur, l’adolescente addict, sorte de cauchemar à la Moi Christiane F. Le comportement de Rue, volontiers excessif, et de ses camarades permet au show runner de saper les fondements d’un idéalisme un peu trop prompt à concevoir la jeunesse de façon manichéenne. Les problèmes abordés dans la série relèvent d’enjeu, voire de débats de société. Rue est le personnage phare de la série autant qu’un animal totem qui permet à Sam Levinson de dénoncer, de façon explosive, l’aveuglement de la société américaine contemporaine.

Rue passe d’une drogue à l’autre. Kamikaze désespérée, la jeune fille recherche la fusion avec Jules aussi bien que le nirvana dans les paradis artificiels. Les effets de la drogue apparaissent, au départ, magiques et merveilleux. La prise d’un cachet devient la promesse visuelle d’un ailleurs fabuleux où le gris du quotidien prend les couleurs de l’arc-en-ciel, tout en paillettes et dorures mordorées. Pourtant, très vite, les choses dégénèrent, l’extase du début cède la place à l’enfer du manque. Rue hurle, frappe, vole, devient méconnaissable. La série aborde la question de la dépendance comme une sorte de course poursuite effrénée et métaphysique, une fuite en avant où Rue tente de se réfugier. La déchéance physique provoquée par le manque se fait ressentir sur le visage poupin de la jeune fille. Euphoria dresse un portrait sans complaisance d’une adolescente plongée dans une spirale infernale qu’elle peine à maîtriser.

Le personnage rappelle, en cela, celui de Marion Silver (Jennifer Connelly) dans Requiem for a dream (2000). À l’instar de Darren Aronofsky, Sam Levinson explore l’addiction sous toutes ses formes. Qu’ils soient en manque de substances ou d’amour, de père ou de reconnaissance, les protagonistes se débattent avec des traumas souvent impossibles à gérer. Bien que sa trame narrative n’est pas nouvelle, Euphoria parvient paradoxalement à être une série littéralement addictive. Il y a du Larry Clark dans l’univers brossé par Sam Levinson. Sauf que les Kids (1995) d’hier n’ont rien à voir (ou presque) avec ceux d’aujourd’hui. Le Show runner crée une œuvre à la mesure de ses exigences artistiques en alliant forme et fonds. Les images filmées se lisent comme des tableaux visuels extrêmement soignés.

Il y a quelque chose d’ouvertement pictural, quasi psychédélique dans Euphoria. Le titre de la série est d’ailleurs bien plus qu’un simple jeu de mot. La série électrise son public. Elle agit comme une sorte d’euphorisant, une véritable drogue. À voir comment les médias en parlent, la nouvelle coqueluche d’HBO est devenue un sujet de société, l’évènement culturel dont on se doit de parler à la machine à café. Les images défilent et impactent la rétine du spectateur. La flamboyante des couleurs, le jeu d’acteur ainsi que la fluidité des mouvements de caméra, tels sont les ingrédients imparables de la recette gagnante d’Euphoria. Tout vrille, dérape, accélère à l’image de l’indomptable Rue aussi imprévisible que ne l’est la série dont elle est l’héroïne superstar.

Zendaya Superstar

La puissance d’impact de Rue auprès du grand public doit beaucoup à Zendaya. L’actrice que l’on ne présente plus n’en est pourtant guère à son coup d’essai. À l’inverse de ses camarades de jeu, la comédienne est une enfant de la balle. Lancée par la série Disney Channel Shake It Up en 2010, Zendaya joue ensuite dans diverses productions télévisuelles, tour à tour accro à son téléphone dans le téléfilm Zapped (2014) ou agente secrète dans la série Agent K.C. (2015-2018). L’histoire aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter sur les multiples dons de l’actrice. Car, quand elle n’est pas sur scène pour chanter, Zendaya s’improvise guest star dans le clip de Taylor Switf intitulé Bad Blood (2013). Le début de la consécration arrive en 2017. L’actrice intègre, en effet, la franchise Spider-Man Homecoming et se paye même le luxe de briller, la même année, dans la comédie musicale à succès The Greastest Showman.

Puis arrive Euphoria deux ans plus tard. Zendaya faisait son grand retour sur le petit écran pour le plus grand plaisir de son public. L’actrice y déploie toute la force de son talent. Elle prouve à celles et ceux qui en doutaient, que l’usine Disney est une magnifique réserve de grands acteurs. En incarnant Rue, la comédienne se distingue par la plasticité de son jeu. Zendaya est capable de passer par tous les états en une seule seconde, hurlant puis pleurant dans la même minute. Euphoria offre à l’actrice un écrin qui lui permet sans cesse de surprendre. La série lui a d’ailleurs valu d’être la plus jeune actrice à remporter un Emmy Award, prix qui récompense les meilleurs prestations télévisuelles. Zendaya parvient tant et si bien à incarner son personnage qu’on a presque la sensation de le voir exister hors de l’écran.

Chaque scène de Rue, et plus généralement d’Euphoria fonctionne à la manière d’un punching-ball émotionnel. Le public n’a pas le temps de comprendre ce qu’il se passe à l’écran. La série provoque ainsi des vagues d’émotions et d’euphorie, des descentes autant que des remontées d’adrénaline à l’image de la trajectoire torturée de son héroïne, qui tente de (sur)vivre tout en se donnant la mort. Mine de rien, Sam Levinson insère de la critique là où n’y croirait pas. La mise en lumière d’adolescents volontiers violents, à la fois victimes et bourreaux, constitue une critique ouverte de l’American way of life. Tous les personnages ou presque sont issus de familles dysfonctionnelles qui prennent des allures de mauvaises caricatures marquées par l’absence et l’addiction. Parfois injustement accusée de faire l’apologie de la violence et des drogues, Euphoria s’affirme plutôt comme une dénonciation cynique de la façon dont la société américaine envisage ses enfants.

Bande-annonce – Euphoria

http://www.youtube.com/watch?v=cajLoaFl2Zo

Fiche technique – Euphoria

Réalisation : Sam Levinson
Scénario : Sam Levinson
Production : A24 Television, The Reasonable Bunch, Little Lamb, Dreamcrew, Tedy Productions
Chaîne d’origine : HBO
Interprétation : Zendaya (Rue Bennett), Hunter Schafer (Jules Vaughn), Maud Appatow (Lexie Howard), Sydney Sweeney (Cassie Howard), Jacob Elordi (Nate Jacobs), Alexa Demie (Maddie Perez), Angus Cloud (Fezco O’Neill)
Nombre d’épisodes : 6
Durée 46 – 66 minutes
Pays : États-Unis
Sortie : 16 juin 2019
Genre : Dramatique
Disponible sur Canal + / myCanal

Note des lecteurs1 Note
4.8

Entre les vagues : Préparez vos mouchoirs

Vu à la quinzaine des réalisateurs, le deuxième long-métrage d’Anaïs Volpé, Entre les vagues, s’affirme comme l’uppercut cinématographique du printemps. Tour à tour comique, flamboyant et dramatique, l’œuvre frappe par l’énergie débordante de ses interprètes, le tout soulignée par une caméra aussi pudique que rieuse.

Synopsis : Margot et Alma rêvent de monter sur les planches. Alors qu’elles viennent d’être choisies pour incarner le premier rôle d’une pièce de théâtre, un évènement inattendu déjoue leurs plans.

Entre les vagues cannoises

Des films sur l’amitié, il y a eu beaucoup. Bel euphémisme que de dire que le 7e art n’a cessé d’explorer la thématique. Dans des films cultes, injustement boudés ou simplement oubliés par le public, l’amitié est devenue un thème cinématographique à part, conjugué à toutes les sauces, sous toutes les formes et à tous les temps. Mais, malheureusement, cette entrée en matière ne suffit pas à évoquer toutes les facettes du film Entre les vagues. Car, derrière ce titre un brin mystérieux se cache tout sauf une œuvre pétrie de bons sentiments. Pourtant, l’intrigue du film aurait pu facilement sombrer dans le récit aux ficelles narratives un peu (trop) dramatiques. Avant de rentrer dans les détails – sans trop spoiler non notre cher.e lecteur.rice – il convient de rappeler quelques éléments de contexte. Présenté à la quinzaine des réalisateurs, lors de la dernière édition du Festival de Cannes, Entre les vagues est le deuxième long-métrage d’Anaïs Volpé.

Son nom ne vous dit peut-être rien. Et pourtant, Anaïs Volpé est loin d’être une débutante en matière de réalisation. La jeune femme est parvenue à entrer dans le clubs très fermé des cinéastes indépendants dont chaque projet est attendu avec impatience par les cinéphiles. Anaïs Volpé entre avec fracas dans le petit théâtre du 7e art en sortant trois mini films – Mars ou Twix, Cherry 58 et Lettres à ma sœur. Si les deux premiers sont sélectionnés au Mashup Film Festival du Forum des Images et au Mobile Film Festival, le troisième sera, quant à lui, acheté puis diffusé par France 3. La réalisatrice ne cessera par la suite de surprendre. En 2016, elle réalise et auto-produit son premier long-métrage, Heis (Chroniques), avec un budget de seulement 3000 euros. L’œuvre obtient le Prix du jury au Los Angeles Film Festival et concourt – en prime – aux Independant Spririt Awards, la grand messe américaine du cinéma indé. Sur tous les fronts, la cinéaste parvient, la même année, à voir le scénario de son de premier long métrage.

La présence d’Anaïs Volpé au sein de la quinzaine des réalisateurs n’a rien d’un hasard de calendrier. Le blason cannois du film vient couronner la mue d’une artiste ayant débuté il y a maintenant une décennie. Pourtant, à première vue, l’œuvre semble charrier avec elle son lot de ficelles narratives un peu (trop) déjà-vues. Margot (Souheila Yacoub) et Alma (Déborah Lukumuena) sont inséparables. Rêvant de devenir comédiennes, les deux jeunes femmes sont sur le point de réaliser leurs souhaits quand l’une d’elles tombe gravement malade. Formulée de cette façon, l’intrigue paraît somme toute assez prévisible. Néanmoins, ici, nous sommes ni dans Le Secret de Terabithia (2007) ni dans Rox et Rouky (1981). Il n’y pas de naïveté ou de complaisance qui tienne. Anaïs Volpé parle de l’amour et de l’amitié avec pudeur et magnificence. Sa caméra embrasse les élans du cœur plutôt qu’elle n’embaume les corps des deux jeunes filles. En résulte, une œuvre aussi poétique politique où la forme n’efface jamais le fonds (et inversement).

Quand l’art se met en scène

Comment parler de la mort ? Comment la mettre en image sans répéter les clichés (cinématographiques) éculés ? Entre les vagues filme tout à la fois la naissance et la mort d’une amitié. Il y a la rencontre – bien sûr explosive – entre Alma et Margot, la maladie, avec ses épreuves et ses (faux) espoirs, puis la mort, ce point de départ et d’arrivée inéluctable. Nous oublions cependant un élément clé dans ce synopsis aussi prévisible que désespérant. Le théâtre manque, en effet, à l’appel. Ce dernier constitue une part narrative non négligeable. L’ensemble du film ou presque se déroule dans un théâtre. Nous suivons Alma et Margot dans leurs répétitions. Le film décortique la construction d’une pièce de théâtre et, plus particulièrement, la construction d’une actrice. Entre les vagues plonge ainsi dans une truculente mise en abyme. Les personnages entrent en résonance avec leurs interprètes. Margot et Alma incarnent le premier rôle d’une pièce de théâtre fictive à l’intérieur d’une œuvre de laquelle elles sont (déjà) les deux (super) héroïnes. Que demander de plus ?

Ce parallèle entre (fausse) réalité et (vraie) fiction nourrit le film. Des images de New-York viennent bientôt se superposer à celles que l’on voit à l’écran. L’apprentissage de la comédie semble inséparable de l’apprentissage de la vie, comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre. Répéter, se planter, pleurer et attendre la metteuse en scène vous dicte le bon tempo pour recommencer à nouveau. Margot et Alma peinent à entrer dans le personnage que Kristin (Sveva Alviti), la metteuse en scène, voudrait leur faire jouer. Il est facile de voir dans ce trio de femmes une sorte de recréation métaphorique du trio formé par Anaïs Volpé et ses actrices. La mise en abyme fonctionne, en somme, sur tous les plans. Le public assiste à la construction d’une œuvre d’art en temps réel. La mise en scène de la pièce corrobore celle du film (et réciproquement).

Plus qu’une simple métaphore, le théâtre devient le lieu dit d’une transformation de soi. Margot et Alma connaissent les joie et les (dés)illusions du métier d’actrice. Cela est encore plus vrai que les deux jeunes femmes doivent également composer avec les aléas de l’existence. Entre les vagues est une comédie dramatique, plus drame sans retour. L’œuvre n’emprunte ni le chemin de la noirceur ni celui de l’optimisme tous azimuts. Margot et Alma devront apprendre à leurs dépens que l’art et vie sont une seule et même chose.

Et vogue le navire (de la joyeuse lucidité)

Au-delà de ce qui est raconté, le film évoque (et réaffirme) la puissance vitale de l’art. L’histoire de Margot et Alma s’apparente plus à une comédie dramatique qu’à un drame sans retour. La cinéaste ne crée aucune binarité entre la vie et l’art. La scène de théâtre et l’écran de cinéma transcendent la finitude. Le destin des deux jeunes filles est tout sauf tragique. Car, dans la tragédie, il n’y a jamais d’espoir (possible). Ici, les héroïnes ne sont point prises au piège de leurs propres maux. Ces derniers leur servent, au contraire, à entrer un peu plus dans l’existence, à façonner ce qu’elles ont toujours voulu être. Margot l’actrice. Alma, le fantôme vivace et héroïque. Le public est brinquebalé, contre balancé par des émotions qui font cesse le grand huit. Dans cet ascenseur émotionnel dont on connaît déjà l’issue, les larmes montent, embrasent la rétine du spectateur. Pendant les deux heures que durent le film, nous sommes tous et toutes Margot et Alma. Nous ressentons leurs peines aussi bien que leurs joies, au sein d’une euphorie filmique ayant la décence de ne jamais tomber du côte de la mise en scène glauque et par trop funèbre.

Entre les vagues prend des airs de conte initiatique. L’œuvre prend le chemin du roman d’apprentissage. La scène de théâtre devient ainsi un lieu doublement métaphorique, celui de l’éclosion d’une actrice autant qu’un passage vers l’âge adulte. Anaïs Volpé accorde aux personnages féminins une importance cruciale. La cinéaste laisse la place à des héroïnes fortes, qui luttent pour leur (sur)vie. L’énergie du film doit énormément à ses formidables interprètes Souheila Yacoub et Déborah Lukumuena qui irradient l’écran. Qu’elles soient réprimées, masquées ou exprimées, les sentiments qui envahissent les personnages prend le spectateur à la gorge.

Peut-être que le film ne raconte pas une histoire nouvelle. Peu importe que les scènes aient un goût de déjà-vu et soient plus ou moins prévisibles. Peu importe que l’on sache comment le film va se terminer. Les événements importent moins que la manière dont ils sont filmés. La beauté d’Entre les vagues – et du septième art – se trouve là. Le film propose une manière de concevoir – de filmer – des évènements que la vie et le cinéma ne cessent, par ailleurs, de documenter. La cinéaste vie ainsi entre les vagues d’une nouvelle perception du deuil en offrant une plongée cinématographique nimbée d’une joie délibérément lucide et éclairée. Une leçon de cinéma en somme.

Bande annonce – Entre les vagues

Fiche Technique – Entre les vagues

Réalisation : Anaïs Volpé
Scénario : Anaïs Volpé
Décors : Girlzpop Studio
Montage : Zoé Sassier
Société de production : Unité
Distribution : KMBO
Interprétation : Souheila Yacoub (Margot), Alma (Dborah Lukumuena), Sveva Alviti (Kristin), Matthieu Longatte (Niko), Angélique Kidjo (Amina).
Durée : 1h39
Genre : Comédie dramatique
Pays : France
Sortie : 16 mars 2022

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3.9

« L’Obsession du pouvoir » : le moteur de la Présidence

Journalistes d’investigation connus pour avoir égratigné l’image des trois derniers présidents de la République, Gérard Davet et Fabrice Lhomme racontent leurs enquêtes à travers une bande dessinée bien nommée L’Obsession du pouvoir, et mise en images par Pierre Van Hove.

Ils avaient l’habitude d’alerter l’opinion publique à travers leurs articles dans Le Monde ou Mediapart, ou de s’épancher à l’occasion d’essais critiques sur les locataires de l’Élysée. Cette fois, les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme se tournent vers le neuvième art pour narrer leurs enquêtes journalistiques, véritable ligne cardinale d’un récit qui éclaire d’une lumière profuse les obsessions des présidents de la République.

Clearstream, Karachi, les frégates de Taïwan, Bettencourt, Julie Gayet, affaire Sarkozy-Kadhafi, Crédit Lyonnais : plurielles, politico-financières comme privées, les affaires mentionnées dans cet album ont toutes en commun d’avoir frappé de plein fouet la présidence française et d’avoir vu les deux auteurs s’y intéresser de près. En revenant sur leur travail d’investigation, ces derniers font plus que lever le voile sur un métier exigeant et complexe ; ils radiographient trois décennies de vie politique placées sous le sceau des « affaires ».

Dès la fin des années 1980, alors qu’il occupe la mairie de Neuilly-sur-Seine, Nicolas Sarkozy se révèle aux auteurs. « L’homme, visiblement brillant, exsude l’arrogance. » C’est une prise d’otages dans une école maternelle qui le propulse véritablement sur le devant de la scène en 1993, avant une traversée du désert occasionnée par son soutien à Edouard Balladur aux élections présidentielles de 1995 (ingénieusement cristallisée par trois vignettes), puis une hyper-activité au ministère de l’Intérieur et, dans une moindre mesure, de l’Économie, lors de la présidence de Jacques Chirac. Les auteurs reviennent allégrement sur sa rivalité avec De Villepin, mais aussi sur les tissus de mensonges dans lesquels on a parfois voulu l’enfermer.

Si L’Obsession du pouvoir dévoile en première intention ce qui sert d’incubateur aux présidents de la République (attrait du pouvoir, engagement public, mégalomanie, etc.), l’album n’oublie pas de sursignifier la dangerosité d’un microcosme vertigineux, et les difficultés inhérentes au travail d’investigation dès lors que les journalistes font l’objet de tentatives de manipulation ou d’intimidation, le tout sur fond de course au scoop et de rétractations de leurs sources plus ou moins forcées. Ces points ont valu à Gérard Davet et Fabrice Lhomme pas mal de sueurs froides, et notamment lorsque la comptable de Liliane Bettencourt (l’héritière de L’Oréal a été extorquée de centaines de millions d’euros) est revenue sur les confessions faites au dernier cité.

Efficacement mis en vignettes par Pierre Van Hove, L’Obsession du pouvoir nous replonge dans ces années où le juge Van Ruymbeke faisait régulièrement la une des journaux, où la Société générale et Jérôme Kerviel étaient au cœur d’un scandale financier, où les rivalités politiques poussaient aux dénonciations – et à la calomnie. La chair humaine ne manque cependant pas : à travers l’indéfectible amitié qui lie Gérard Davet et Fabrice Lhomme, mais aussi à travers les failles psychologiques des personnalités politiques évoquées. Mais le plus important se situe peut-être ailleurs, dans les coulisses du journalisme d’investigation (et des essais politiques attenants), où pugnacité, rigueur et prudence demeurent les maîtres-mots.

Il n’est évidemment pas question pour les auteurs de se donner le beau rôle (ils s’en défendent d’ailleurs). Leurs propres doutes et échecs ont eux aussi toute leur place dans l’album. Il s’agit plutôt de cartographier une profession pas toujours bien comprise. Ainsi, ils rappellent que « fréquenter les lieux de pouvoir ne veut pas dire pactiser » et que « le journalisme d’enquête est une arme fatale », « à utiliser de manière proportionnée ». Ce n’est pas Nicolas Sarkozy, s’estimant persécuté par les journalistes, qui dira le contraire…

L’Obsession du pouvoir, Gérard Davet, Fabrice Lhomme et Pierre Van Hove
Delcourt, mars 2022, 140 pages

Note des lecteurs2 Notes
3.5

« Les Antres » : les douceurs de l’au-delà

Avec Les Antres, paru aux éditions Delcourt, le scénariste et dessinateur Éric Puybaret fait étalage d’une poésie peu commune. Celle-ci a la particularité de se projeter sur l’au-delà, exposé au gré des tâtonnements d’un jeune héros mort dans la naufrage de son voilier.

Quand l’occupant d’un voilier pousse son dernier souffle, il ne s’attend probablement pas à errer dans l’au-delà prisonnier d’un corps dépourvu de tout ancrage – car sans poids. C’est pourtant le point de départ du premier tome du triptyque Les Antres.

Le scénariste et dessinateur Éric Puybaret organise ses planches de manière ingénieuse, emploie des couleurs souvent douces, applique sa sensibilité à même le dessin et conçoit une fable qui n’est pas sans rappeler La Divine Comédie de Dante ou Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Car c’est un nouvel univers aux règles fantasques qui se dévoile au jeune héros, qui va devoir apprendre à en maîtriser les spécificités, bien aidé, il est vrai, par quelques acolytes qui viendront se greffer en cours de récit à son parcours initiatique.

Amnésique, en apesanteur, confronté à des personnages et des situations surréalistes, le jeune marin va découvrir au même rythme que le lecteur ce qui fait l’étoffe des Antres. Dans une veine rappelant à certains égards Le Petit Prince, Éric Puybaret mêle aventures et poésie, injecte des personnages réels dans son monde imaginaire (Napoléon, Chopin, Halliday, Welles…) et se délecte à soumettre son héros à des situations qui le dépassent – et qui vont, vous l’aurez compris, bien au-delà de l’entendement.

Très référencé (de Jérôme Bosch à Salvador Dali), agréable à contempler, « L’Homme sans poids » est un voyage onirique quasi indicible, au sein duquel chaque lieu et chaque protagoniste est porteur d’une polysémie qui n’a de limite que la capacité de notre imagination à vagabonder. C’est peut-être cela qui accentue la poésie de cette bande dessinée : comme le jeune marin qui y tient le haut de l’affiche, les signifiants demeurent flottants, soumis aux interprétations personnelles, ce qui n’est pas sans rappeler un autre génie du troisième art, René Magritte.

Les Antres, Éric Puybaret
Delcourt, février 2022, 56 pages

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3.5

« Erdogan : le nouveau sultan » : sous le masque de la respectabilité

Le journaliste Can Dündar et le dessinateur Mohamed Anwar, deux opposants notoires au régime autoritaire turc, publient aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages », une biographie illustrée du président de la République de Turquie Recep Tayyip Erdogan.

Les plus attentifs ont forcément suivi, au moins dans les grandes lignes, l’avènement au pouvoir de l’AKP et de son leader Recep Tayyip Erdogan. Présenté au cours des années 2000 comme un parent islamique des mouvements chrétiens-démocrates européens, le Parti de la Justice et du Développement a ensuite révélé au monde sa véritable nature, notamment lors du mouvement protestataire de la place Taksim, en 2013. À la procédure d’adhésion à l’Union européenne, alors soutenue notamment par l’ancien Premier ministre français Michel Rocard (Oui à la Turquie, 2008), a succédé la tentative de coup d’État de 2016, les purges savamment organisées dans l’Administration et l’Université, mais aussi la radicalisation d’un pouvoir de plus en plus autoritaire et hostile aux pays européens (souvenez-vous des réfugiés syriens érigés en menace migratoire).

Cette partie émergée, déjà abondamment objectivée par la presse et à travers des dizaines d’ouvrages, s’inscrit en angle mort dans Erdogan : le nouveau sultan. Et pour cause : le scénariste Can Dündar et le dessinateur Mohamed Anwar ont décidé de se pencher sur la jeunesse de l’actuel président turc, ainsi que sur ses premiers faits d’armes politiques, de la mairie d’Istanbul à la création de son propre mouvement. Pour ce faire, ils ont mené un important travail de documentation, qu’ils ont ensuite synthétisé et fondu dans plus de 300 planches réalistes dessinées en noir et blanc. On y découvre un homme mû par la foi et un puissant sentiment de revanche, aussi obstiné que calculateur, capable de duplicité et de trahison. Un dirigeant politique qui a donné à la Turquie moderne ses contours, et qui est longtemps resté dans l’ombre de deux figures tutélaires, le père biologique, employé dans une entreprise de fret maritime, intransigeant et violent, et le père spirituel, Necmettin Erbakan, idéologue conservateur qui lui mettra le pied à l’étrier en politique. Chacun prêtera son nom à l’un des fils de Recep Tayyip Erdogan, mais ce dernier finira par leur tourner le dos, d’une manière ou d’une autre.

Erdogan : le nouveau sultan dresse un portrait vertigineux d’une Turquie en état d’instabilité permanent. C’est une République laïque soumise aux soubresauts de l’islamisme. C’est l’héritage d’Atatürk confronté à l’influence des Frères musulmans, des Talibans, des communistes ou encore du prédicateur, réfugié en Pennsylvanie, Fethullah Gülen (avec lequel Erdogan entretiendra au cours du temps des rapports pour le moins ambivalents). C’est un pays lorgnant tour à tour vers l’Occident et le fondamentalisme religieux, déchiré par les coups d’État, les sentences d’inéligibilité, les attentats ou les divisions ethniques. Can Dündar et Mohamed Anwar racontent habilement la manière dont Recep Tayyip Erdogan s’est inscrit dans cette histoire mouvementée. Ayant grandi dans un milieu modeste, plus intéressé par le football et l’islam que par les études, plusieurs fois affecté – par son échec à suivre un cursus en sciences politiques, par les élections qu’on lui a volées, par la mort de son camarade Mustafa Bilgi, etc. –, l’actuel président turc a été formé sur le tas, par les expériences, souvent traumatiques. Et c’est en assassinant politiquement le père de substitution, Necmettin Erbakan, et en usant de duplicité (en exploitant les femmes, en arborant un double discours sur la laïcité et la démocratie…), qu’il va parvenir aux plus hautes fonctions de l’État.

Cette double histoire, de la Turquie post-1950 et de son actuel président, forme le coeur battant de Erdogan : le nouveau sultan. Can Dündar et Mohamed Anwar reviennent sur le cheminement politique de celui qui dirige depuis presque vingt ans son pays d’une main de fer. Enfant, « son quartier est un lieu de solidarité pour les immigrés pauvres d’Istanbul ». Là-bas, tandis qu’il rêve de bicyclette, « on s’aide à arrondir les fins de mois, ça apaise un peu la nostalgie du pays ». L’Istanbul dont il arpente, déguenillé, les terrains vagues va toutefois bientôt s’offrir à lui, après plusieurs échecs douloureux. « La stricte discipline qui conduit au succès, les explosions de rage incontrôlées : ce sera l’héritage de son père », notent les auteurs. Plus concrètement, il a dix-huit ans à peine quand il commence à s’épanouir dans la politique, au sein de l’Union nationale des étudiants turcs. Mais son premier contact avec la mairie d’Istanbul se fera… alors qu’il y est engagé pour en nettoyer le sol. Preuve d’une capacité de rebond peu commune : il en prendra la tête vingt années plus tard. Cette résilience se vérifie d’ailleurs quand ses adversaires cherchent à salir son nom avec une vieille affaire de construction illégale : rusé, il en profite pour se ranger aux côtés des déshérités, de cette Istanbul populaire qui n’a d’autre choix, pour survivre, que de s’adonner à quelques contournements de la loi.

Erdogan, c’est une histoire qui entre en résonance avec celle de la Turquie, entre modernisme et traditionalisme, ouverture au monde et repli culturel. C’est aussi un personnage à fort relief. Quelqu’un qui s’élève avec abnégation, et parfois sournoiserie. Qui met fin à un mariage arrangé pour parvenir, au prix de grands efforts de persuasion, à épouser une femme rencontrée lors d’un meeting politique. C’est un gamin des rues doublé d’un musulman pieux. Quelqu’un qui rêve de taper dans le ballon au plus haut niveau mais qui n’hésite pas à s’offrir une bibliothèque avec l’argent récolté lors d’un concours de récitation. Homme de paradoxes, il instrumentalise les femmes en en faisant des chevaux de Troie électoraux, alors même qu’il s’était agenouillé, quelques années plus tôt, devant Hekmatyar, le boucher de Kaboul. Véritable force de caractère, il annonce à sa femme Emine : « Je leur montrerai qu’on ne se débarrasse pas si facilement de Tayyip. Ils vont voir qui je suis vraiment. Eux et le monde entier. » Car l’actuel président de la République de Turquie a longtemps eu quelque chose à prouver, et des blessures d’orgueil à soigner. Peut-être cela explique-t-il pour partie la tournure qu’a prise sa présidence…

Erdogan : le nouveau sultan, Can Dündar et Mohamed Anwar
Delcourt/Encrages, mars 2022, 320 pages

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4

« Batman Detective Infinite » : les cauchemars de Gotham

« Visions de violence » paraît aux éditions Urban Comics. Mariko Tamaki et Dan Mora y mettent aux prises un Batman diminué et un individu porteur d’un parasite poussant ceux qui en sont atteints à des accès de rage incontrôlés.

Premier tome d’une nouvelle série intitulée Batman Detective Infinite, « Visions de violence » a quelque chose de profondément pessimiste. Bruce Wayne n’est plus que l’ombre de lui-même : diminué de ses moyens financiers, accaparés par un Joker en fuite, délogé de son fameux manoir, contraint de se déplacer via des tunnels souterrains, il apparaît las et négligé, pendant qu’à Gotham, « de nouvelles bandes se démènent pour atteindre le sommet de la chaîne alimentaire criminelle ». L’heure est d’autant moins à la fête que le nouveau maire Nakano voit d’un œil suspicieux les super-héros, sentiment accentué par la présence inopportune de Batman à côté du corps sans vie de Sarah Worth, la fille d’un riche industriel retrouvée assassinée. Huntress va à peine mieux que son acolyte encapé. Elle se lie d’amitié avec Mary, une victime de violences conjugales sujette aux crises d’angoisse. Elle doit cependant rapidement déplorer sa disparition, regrettant alors aussitôt d’avoir été « une mauvaise amie ». La ville apparaît quant à elle plus que jamais scindée en deux, entre une aristocratie évoluant en vase clos et des quartiers populaires confrontés aux crimes les plus abjects. Pis, Gotham apparaît comme « une ville où une partie intégrante de la vie politique est de faire acte de présence aux galas et aux enterrements », pendant que la pègre et les émules du Joker se disputent la palme de l’infamie.

Partant, la mission menée par Batman se voit doublement compromise : pour élucider le meurtre de Sarah (et des autres victimes), il va devoir composer avec des forces de l’ordre lancées à ses trousses, mais également à la recherche de… Bruce Wayne. Pour ne rien arranger, l’imposant Roland Worth, « un homme qui demande des services et exige des résultats », et qui a la particularité d’avoir construit la moitié de Gotham City, est convaincu que le Chevalier noir et son double, le milliardaire déchu, ont partie liée dans l’assassinat de sa fille Sarah. « Visions de violence » s’inscrit dans ce nouvel univers Infinite au sein duquel Batman apparaît vulnérable et entravé. Il place Bruce Wayne en quidam devant supporter les conventions sociales et les indiscrétions de ses voisins. Il lui oppose pourtant une menace particulièrement hostile : un étrange parasite se répandant à la manière du vampirisme, dont le porteur alpha se voit affublé de caractéristiques ostéo-buccales inspirées du Predator de John McTiernan. Ce n’est d’ailleurs pas le seul clin d’œil adressé au septième art, puisque La Cible de Peter Bogdanovich se voit explicitement cité à l’occasion d’une séquence dans un drive-in où une nouvelle forme de monstruosité supplante celle diffusée sur les écrans. « Gotham a toujours été un refuge pour les créatures en quête de cauchemar et de chaos », confirme-t-on aussitôt. Et de fait, le mal a de quoi s’épanouir dans cet environnement vicié.

Mariko Tamaki, Dan Mora et leurs acolytes convoquent aussi Dame d’argile et surtout Le Pingouin dans ce premier épisode, bien ficelé, de Batman Detective Infinite. Tandis que Roland Worth apparaît en industriel puissant s’échinant à phagocyter les institutions de la ville, Le Pingouin semble blessé dans son orgueil, vexé d’être relayé parmi les reliques de Gotham, tout juste bon à éveiller l’intérêt poli des Batgirls, pendant que Batman s’occupe de morceaux plus engageants que lui. Mais il ne faut jamais sous-estimer Cobblepot : il se sert de la douleur et de la haine de Worth, se débarrasse sans sommation d’un journaliste irrévérencieux et se replace discrètement en haut de l’affiche. Après tout, les Pingouins ont bien survécu aux dinosaures… Dans un Gotham en mutation, certaines choses demeurent immuables : la perversion des institutions – Bruce est laissé seul dans la cellule d’un commissariat visé par une roquette – et la stature sanctuarisée des ennemis historiques de Batman – capitalisant souvent sur leur désinhibition et leur machiavélisme.

Batman Detective Infinite : « Visions de violence », Mariko Tamaki et Dan Mora
Urban Comics, mars 2022, 288 pages

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4

« Joker Infinite : La Chasse au clown » : la vengeance dans la peau

Par sa densité plus que par ses rebondissements, la série Joker Infinite démarre sur les chapeaux de roues. « La Chasse au clown » voit en effet le scénariste James Tynion IV et le dessinateur Guillem March enrôler Jim Gordon en tant que personnage principal et narrateur, lancé aux trousses d’un super-vilain qui ne cesse de l’obséder : le Joker, coupable de s’en être pris plusieurs fois à sa famille.

Dans une pleine page lourde de sens, l’ex-Commissaire Jim Gordon se recueille sur la tombe de son fils, tandis que le spectre du Joker surplombe la scène, le visage défiguré par un sourire carnassier. Si « La Chasse au clown » relègue Batman au second plan, il se nourrit en revanche amplement de la haine obsédante que voue Gordon au super-vilain le plus célèbre de Gotham City. Responsable de la paralysie de sa fille Barbara (qui bénéficie toutefois d’un implant vertébral miraculeux), mais aussi, plus indirectement, de la mort de Gordon Jr, le Joker hante les pensées de l’ancien Commissaire : James Tynion IV et Guillem March l’énoncent volontiers, en multipliant notamment les vignettes dédiées aux visions cauchemardesques de Gordon, ou en mettant en parallèle cet antagonisme avec l’histoire de Danny Ryan, un policier ayant mis fin à ses jours car irrémédiablement obsédé par une affaire non résolue.

La psyché de Jim Gordon s’impose aux lecteurs à travers des cartouches riches. Narrateur et protagoniste principal, l’ex-Commissaire est recruté par une organisation mystérieuse afin de liquider le Joker. L’énigmatique Cressida lui propose ainsi 25 millions de dollars et une carte de crédit professionnelle sans limite de dépenses pour rejoindre le Belize et traquer le clown. « Nous estimons que votre rapport personnel au Joker et votre expérience font de vous un meilleur choix qu’un tueur professionnel. » Ce marché a évidemment une résonance particulière au regard de l’histoire de Jim Gordon. Quel arrangement va-t-il prendre avec sa conscience et l’éthique qui a toujours guidé ses actions ? Celui qui a sacrifié son couple et sa famille en raison de ses scrupules policiers va-t-il céder à la vengeance la plus primaire qui soit ? L’affaire est en suspens, tout comme la responsabilité du Joker dans un attentat meurtrier au gaz perpétré à Arkham, mais Gordon sollicite néanmoins l’aide matérielle de Batman pour mener à bien sa mission et retrouver la trace du Joker.

Le scénariste James Tynion IV invite ses lecteurs à envisager « La Chasse au clown » comme un roman noir horrifique. Par sa densité, ses teintes sépulcrales et son exploration psychologique de James Gordon, ce premier épisode de Joker Infinite n’en usurpe en tout cas pas le titre. L’ancien Commissaire évolue dans un Gotham redéfini : le Joker a pris le contrôle de Wayne Industries, les moyens de Batman sont réduits à leur étiage, Bane a trouvé la mort dans le massacre d’Arkham (d’ailleurs, une partie de Gotham lui rend hommage !) et le maire Nakano voit d’un mauvais œil les héros encapés. Dans sa mission, Jim Gordon doit lui-même composer avec les cabales sanguinaires organisées au Texas ou à Santa Prisca, où le Joker n’apparaît pas en odeur de sainteté. Tout le monde converge en réalité vers le Belize et cherche à annihiler le clown – qui, de son côté, se défend d’avoir commis l’attentat d’Arkham et explique faire l’objet d’une traque obstinée en raison de la peur qu’il inspire à ses ennemis. Ce dernier point est intéressant, car il n’en a pourtant pas toujours été ainsi, comme le rappelle Gordon : « Quand tout a commencé, je ne l’ai pas pris suffisamment au sérieux. Comme nous tous. Je le considérais comme un importun qui me distrayait du travail important que je me menais avec Batman et Harvey Dent. Nous étions plongés jusqu’au cou dans la corruption et le crime organisé, et voilà que débarquait ce m’as-tu-vu psychotique et fardé. »

Aussi sombre que graphiquement somptueux, « La Chasse au clown » imprime un faux rythme : si l’action progresse lentement, les bonds temporels et les introspections de Jim Gordon nous en apprennent toujours plus sur l’histoire de Gotham et sur les antécédents existant entre l’ancien Commissaire et le Joker. Un exemple : cette fameuse nuit, vue en flashback, où au lieu de rejoindre Harvey Dent pour mettre fin aux agissements de Falcone, Gordon préfère veiller sur le Joker, transféré dans une cellule de l’asile d’Arkham, où la sécurité lui apparaît bien trop lâche. Résultat : plusieurs victimes du côté policier et les récriminations courroucées du Procureur. Mais Gordon a une sensibilité fine par rapport à son métier. « Si on passe assez de temps à faire ce travail, on devient capable de capter les confidences d’une scène de crime, de sentir dans ses tripes quel genre de personne laisse ces messages. » Ces indicibles pressentiments l’ont conduit à passer la nuit devant la cellule d’un clown dont il a tôt deviné l’extrême dangerosité. Des années plus tard, qui lui donnerait tort ?

Tandis que le Joker se prélasse au soleil dans une villa luxueuse, Jim Gordon ne cesse de se mettre à nu. Se décrivant lui-même comme « un vieil imbécile qui avait passé sa vie à s’éloigner de ceux qu’il aimait », il note : « J’ai vu ma famille se faire broyer par ces règles, tandis que des monstres prospéraient en les piétinant. » Ces règles ne sont-elles pas précisément celles censées l’empêcher de commettre l’irréparable à l’endroit du Joker ? Ces interrogations sur le sort qu’il doit réserver au clown sous-tendent tout l’album et mettent en discussion l’aura virginale de l’ancien chef de la police. Ce premier tome de Joker Infinite vient en tout cas prolonger de la meilleure des manières le récit de Batman : Année Un, lui aussi largement centré autour de James Gordon, qui débarquait alors de Chicago avec sa femme Barbara, après avoir été muté (événement aussi évoqué dans le présent album). L’intrigue initiée annonce un sus des affrontements choraux, avec une ronde de personnages – des pétroliers texans, une émule de Bane, etc. – cherchant désespérément à éradiquer le clown. Il donne enfin le ton sur la manière dont Gordon évalue sa vie. Et se juge lui-même. Ainsi, alors qu’il loge à Paris dans un hôtel qu’il estime trop luxueux pour lui, il songe : « Dans cette chambre, j’ai l’impression de salir tout ce que je touche. Je n’ose même pas poser mon pardessus sur la chaise. » Il faut ainsi reconnaître à James Tynion IV le mérite de pousser la caractérisation de son héros bien au-delà des standards du genre…

Joker Infinite : La Chasse au clown, James Tynion IV et Guillem March
Urban Comics, février 2022, 160 pages

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4.5

« Atlas mondial de l’eau » : un bien essentiel mais inégalement réparti

Les éditions Autrement proposent la quatrième édition de leur Atlas mondial de l’eau, écrit par David Blanchon et enrichi des cartes d’Aurélie Boissière. Ressource la plus précieuse sur Terre, l’eau fait l’objet de tensions multiples, tant écologiques et économiques que géopolitiques.

David Blanchon le rappelle : le sixième objectif de développement durable défini en 2015 pour l’horizon 2030 concerne l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement, ainsi qu’une gestion durable des ressources hydrauliques. On en est cependant encore loin et cet atlas permet d’en prendre la pleine mesure. Ainsi, à l’heure où nous écrivons ces lignes, quelque 600 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable. En Éthiopie, en République démocratique du Congo, au Niger, le pourcentage de la population touchée par ce phénomène est de l’ordre de 50 à 60%. Les différences demeurent d’ailleurs significatives entre l’Afrique rurale et l’Afrique urbaine. Mais d’autres pays ne sont pas à l’abri de revirements soudains, puisque l’essentiel des eaux du Nil, dont l’Égypte est dépendante à 97%, vient d’Éthiopie et d’Ouganda, tandis que l’Irak présente un taux de dépendance de 53% vis-à-vis du Tigre et de l’Euphrate, laissant le pays à la merci de la Turquie, et que le Pakistan s’approvisionne quant à lui grâce à l’Indus, qui se trouve dans la région disputée du Cachemire indien.

David Blanchon et Aurélie Boissière, respectivement directeur de recherche au CNRS et géographe-cartographe indépendante, objectivent ensemble les problématiques transdisciplinaires relatives à l’eau. Sur le plan sanitaire, on apprend par exemple qu’environ un million de personnes meurent chaque année de maladies liées à la mauvaise qualité de l’eau potable et que 90% d’entre elles seraient des enfants de moins de 5 ans. Maladie la plus connue liée à l’eau, le choléra sévit de manière endémique dans les pays du Sud. Au Pérou, en 1991, une épidémie a engendré un million de malades et 10 000 décès. Au début des années 2000, c’est en Afrique du Sud qu’on comptabilisait quelque 100 000 malades…. Véritable révolution technique, les immenses barrages modernes modifient le rythme hydrologique en lissant le débit pour que l’eau soit disponible en permanence pour les utilisateurs en aval, luttant ainsi contre les phénomènes de variabilité, mais ils entraînent de ce fait une altération des écosystèmes nuisible aux espèces vivantes qui s’étaient adaptées au rythme naturel des cours d’eau. Et David Blanchon de souligner en outre que les pollutions d’origine agricole ou industrielle demeurent nombreuses, que toute l’Afrique septentrionale se trouve en situation de pénurie hydraulique, que les inégalités d’accès sont criantes dans le bassin méditerranéen et qu’en sus, les chiffres bruts de disponibilité en eau n’offrent qu’une vision schématique du problème, puisqu’ils doivent être pondérés par la faculté d’adaptation des différents États à leur situation hydrologique naturelle (ce qui se fait rarement, comme chacun s’en doute, au bénéfice des pays pauvres).

Clair et relativement exhaustif, cet Atlas mondial de l’eau s’intéresse au stock mondial, au phénomène El Nino, au cycle hydrologique de la planète, aux eaux souterraines (un quart de la population mondiale en dépendrait pour son approvisionnement quotidien, si l’on en croit les Nations unies), à l’agriculture irriguée (40 % de la production agricole mondiale) ou encore aux tensions géopolitiques, notamment dans la vallée du Jourdain. Le lecteur y est aussi invité à porter son regard vers l’avenir, avec les solutions innovantes dans les villes, les projets de collaboration entre États, l’irrigation moderne ou la réutilisation des eaux usées (Israël réutilise déjà 80% de ses eaux usées, tandis que l’Espagne et l’Australie cherchent à atteindre un taux de recyclage de 50%). Et au milieu de tout cela, quelques données de première importance : la consommation par habitant se stabilise, voire diminue, dans la plupart des villes des pays du Nord ; il est désormais possible de retenir l’équivalent de trois crues du Nil ou de détourner des fleuves sur des centaines de kilomètres en franchissant des montagnes ; les techniques de dessalement demeurent en revanche inabordables pour la plupart des villes africaines et sud-américaines ; l’essentiel des prélèvements en eau est destiné à l’agriculture (à hauteur de 69%), le reste se partageant entre les usages industriels (19%) et domestiques (12%)…

Si l’ambition de cet atlas était de faire le point sur le cycle de l’eau, sa gestion dans le temps et l’espace, ainsi que ses nombreux enjeux sous-jacents, David Blanchon et Aurélie Boissière peuvent se féliciter d’y être parvenus avec succès. Et cela n’avait pourtant rien d’une sinécure quand on considère l’ampleur du sujet. Car des Nymphéas de Claude Monet aux prélèvements iraniennes ou américaines dans les nappes souterraines en passant par l’édification des grandes villes à proximité du littéral ou des cours d’eau, le spectre était aussi large que dense…

Atlas mondial de l’eau, David Blanchon et Aurélie Boissière
Autrement, février 2022, 96 pages

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4

Au Coeur de la nuit, sommet du fantastique en DVD et Blu-ray

Revoir Au Coeur de la nuit, bientôt 80 ans après sa sortie, c’est comprendre à quel point ce film britannique est un maillon essentiel dans l’histoire du cinéma fantastique et horrifique. C’est ce que la belle édition signée Tamasa permet de mieux prendre en compte.

Au Cœur de la nuit avait tout du projet bancal. Film à sketches signé par quatre réalisateurs différents, film fantastique et horrifique venant d’un pays qui n’avait alors quasiment aucune tradition du genre : sur le papier, le film laisse dubitatif.
Alors disons-le tout net : Au Cœur de la nuit tient du miracle. Le film possède une complète unité, aussi bien esthétique que thématique, et ne se contente pas d’enchaîner les sketches de façon artificielle. Cet exploit est dû en grande partie au récit qui sert de cadre à l’ensemble du film, et qui est réalisé par le grand Basil Dearden, cinéaste injustement oublié de nos jours et dont nous avons déjà chanté les louanges auparavant au sujet de films comme Khartoum ou La Victime. Dearden sait, dès les premières minutes, implanter une ambiance de doute. Partant d’une situation banale, il donne les premiers coups qui font fissurer la réalité, de petits coups apparemment innocents qui permettront d’enchaîner sur les histoires.
Ce récit cadre nous présente le personnage de Walter Craig. Il s’agit d’un architecte invité à passer le weekend dans le cottage d’un potentiel futur client, Eliot Foley. A peine arrivé, Craig ressent cette étrange impression de déjà-vu : il semble savoir à l’avance où se situe le mobilier, qui sont les autres invités, et même de petits événements comme la venue d’une femme brune en manque d’argent. Il en fera part aux autres invités, ce qui déclenchera toute une discussion au sujet des rêves comme moyens de connaissance ou de re-connaissance. Cette discussion n’a rien d’anodin : elle permet d’implanter tout de suite une ambiance proche du surnaturel, en insistant sur le thème de l’impossible distinction entre le rêve et la réalité, voire des interactions entre les deux mondes (thème qui est un classique de la littérature). Cela donnera des dialogues remarquables, comme celui-ci par exemple :

« Nous n’existons pas, si ce n’est dans le rêve de M. Craig.
– Et lorsqu’il s’éveillera nous disparaîtrons. »

Ces propos prennent un sens tout particulier lors l’on revoit le film pour la deuxième fois (parce que Au Cœur de la nuit fait partie de ces films que l’on n’a systématiquement envie de revoir une fois qu’il est terminé ; la structure même du film nous y invite d’ailleurs, ce qui est un des éléments prouvant l’intelligence du scénario).
Le dialogue permet d’enchaîner sur la première histoire, mais aussi de planter les personnages, dont l’habituel scientifique sceptique chargé de remettre en cause les conclusions surnaturelles des histoires. Et ainsi de suite : entre chaque histoire, nous reviendrons dans ce cottage avec ces invités, et ce récit progressera en instaurant cette atmosphère de plus en plus angoissante au fil des souvenirs de Craig et des réflexions nées des différentes histoires. Ainsi, ce récit n’a pas uniquement une fonction d’introduction des sketches, il est réellement l’histoire principale que les sketches font progresser jusqu’à un terrible final. Un final qui n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe mais est amené logiquement par tous les éléments racontés jusque là.

A partir de ce récit principal vont se raconter cinq histoires fantastiques, courtes et percutantes, explorant différents aspects du surnaturel : rêve prémonitoire, apparition de fantômes, objets hantés ou semblant dotés de leur propre vie. Les histoires sont souvent sombres, et leur emplacement dans le film n’a rien d’anodin. Ainsi, on commence par un premier sketch rapide et angoissant, également réalisé par Basil Dearden. Puis deux histoires plus longues et dramatiques. Enfin arrive un quatrième sketch plus surprenant par son ton comique et décalé, sketch que certains considèrent comme la partie ratée du film, mais qu’il est important de réévaluer. D’abord parce que cette histoire, bien que comique, possède des passages plus sombres. Ensuite, sa thématique rentre pleinement dans celles développées dans le reste du film. Enfin parce que, dans l’économie de l’ensemble du film, cette histoire de joueurs de golf ressemble au calme avant la tempête : il ne brise pas l’harmonie du film, il prépare juste les spectateurs à ce qui va suivre.
Et ce qui suit est rien de moins qu’un des chefs d’œuvre du fantastique horrifique. Réalisé par Alberto Cavalcanti, le sketch du ventriloque est souvent pointé comme la plus grande réussite non seulement du film, mais aussi du réalisateur et même de l’acteur, le plus célèbre actuellement parmi tout le casting du film : Michael Redgrave, qui livre ici une performance hallucinée. De plus cette histoire, inventée pour le film (alors que d’autres sketches sont des adaptations, comme l’histoire du golf, provenant d’une nouvelle de H. G. Wells), sera imitée de nombreuses fois par la suite (il est important de dire à quel point ce film dans son ensemble sera une référence pour le cinéma fantastique qui suivra, et même pour des séries comme La Quatrième Dimension). Ce sketch du ventriloque est le plus sombre et brutal, celui qui reste le plus en mémoire, et sa situation en tant que dernier sketch est, là aussi, parfaitement réfléchie parce qu’elle permet d’enchaîner sur l’impressionnant final.

En bref, Scorsese n’est pas le seul à situer Au Coeur de la nuit dans son top 10 des meilleurs films fantastiques, tant cette œuvre est remarquablement écrite, réalisée et interprétée.

Compléments de programme
Au Coeur de la nuit nous est présenté dans une copie restaurée 2K. L’un des compléments de programme nous propose d’ailleurs de faire un comparatif « avant-après » plutôt parlant (même si on aurait aimé savoir, en plus, comment cette restauration a été faite).
En plus, Tamasa nous offre deux compléments de programme tout à fait passionnants. Un avertissement cependant s’impose : ces documentaires sont à voir impérativement après avoir vu le film, car ils n’hésitent pas à en dévoiler l’intrigue et le final.
Le premier documentaire est un entretien avec Erwan Le Gac, qui propose une lecture tout à faite intéressante du film. L’angle d’approche, original et parfaitement argumenté, permet de montrer une fois de plus à quel point le film est organisé, construit et savamment écrit.
Enfin, le dernier complément de programme est un documentaire britannique dans lequel une poignée de critiques et d’historiens du cinéma décortiquent le film, racontent sa naissance et surtout l’analysent. Si le dispositif est très sobre (les intervenants parlent, sur fond noir, avec, de temps en temps, quelques images du film), le propos est passionnant. Eux aussi insistent sur l’incroyable unité du film, sur l’audace de signer un tel film au Royaume Uni en 1945, et même sur le talent de Basil Dearden, qualifié, à juste titre, d’“expert en rythme, tension et suspense”. On apprend à quel point l’ambiance de travail au sein de la Ealing peut expliquer cette unité du film, puisque la firme britannique avait développé un travail de type coopératif, collaboratif et communautaire. Enfin, les spécialistes dévoilent l’histoire du final si marquant du film, un final qui n’était pas du tout celui prévu à l’origine.
Le coffret contient aussi un livret de 16 pages.

En bref, cette édition rend un fort bel hommage à un très grand film, qu’il est important de revoir.

Caractéristiques du DVD :
Noir et blanc
16/9
Durée du film : 103 minutes
Langue : français, anglais
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Dead of night, à bien y regarder (28 minutes)
_ Retour aux sources (75 minutes)
_ Restauration (3 minutes)
_ Autour de Dead of night (livret de 16 pages)

 

Au Coeur de la nuit : bande annonce

Maudit mardi, doux mercredi

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Achille vit sur un amour qui date de plus de dix ans. Depuis tout ce temps, d’une manière ou une autre, il s’est perdu. Retrouvera-t-il celle qui reste chère à son cœur ? D’ailleurs, que devient-elle ? Et si le destin avait bien voulu qu’elle se souvienne de lui comme il se souvient d’elle ?

L’histoire comporte deux albums d’égale épaisseur (58 et 56 pages) qui se valent (même style, même ambiance), la lecture du premier incitant fortement à passer au deuxième (les planches comportent une seule numérotation, comme si l’auteur avait envisagé un unique album). L’histoire débute sur une plage où, à l’aide de jumelles, Achille observe un paquebot passer au large. En même temps que l’orage, une mouette (à moins que ce soit un goéland) l’approche et lui annonce qu’il mourra un mardi, justifiant pleinement le titre du diptyque (qui a vu le jour grâce au soutien participatif de potentiels lecteurs-lectrices séduits par le projet). Ce début illustre parfaitement l’ambiance voulue par Nicolas Vadot (dessinateur, scénariste et coloriste), car on hésite d’emblée entre folie, fantasme, onirisme et fantastique. Le talent du dessinateur sera, entre autres, de faire en sorte que le lecteur (la lectrice) oscille entre toutes ces hypothèses au fil des planches.

Mardi fatal… et les autres jours ?

Convaincu un peu facilement, le mardi Achille se méfie de tout (mort… de trouille) pour revivre le mercredi. Hormis le mardi, il considère que rien ne peut lui arriver. Jusqu’au jour où sa réflexion l’amène à imaginer un accident, par exemple, dont il survivrait un certain temps avant de s’éteindre un mardi. Alors, sa méfiance s’accroit.

Les doutes sur l’histoire d’amour

Ce qui donne un tour aussi étrange que personnel à cette histoire, c’est ce qu’on enregistre au fur et à mesure sur le personnage d’Achille et son histoire avec Rebecca. La narration présente des courriers que Rebecca a adressés à Achille. Apparemment, ils se connaissaient et s’aimaient, avant que la vie les sépare physiquement (dans son premier courrier, Rebecca annonce son départ précipité pour Hawkmoon, « question de survie »). Mais on ne sait pas trop ce qu’il s’est passé et il semble qu’Achille n’ait jamais répondu aux lettres de Rebecca. Achille semble vivre en solitaire, loin de tout, mais la première scène le montre sur une plage située en contrebas d’une maison. Quand il décide de faire son possible pour retrouver Rebecca, il parvient (à moins que ce ne soit qu’en pensées) à prendre le bateau pour rejoindre Hawkmoon (le nom suggère une ville imaginaire).

À Hawkmoon

Achille s’y présente diminué physiquement (et donc complexé), puisqu’il marche avec deux prothèses (en bois), à la place des pieds, des objets qu’il fixe à l’aide de vis. Un peu perdu, il profite des indications d’une jolie serveuse qu’il intrigue au point qu’elle se souviendra de lui bien plus tard, une fois qu’elle aura changé complètement d’activité (autre point permettant à l’auteur d’entretenir le doute). Depuis l’époque où ils s’aimaient, si Rebecca n’a pas oublié Achille, elle est devenue mère de famille. Par contre, sa vie sentimentale ne s’est jamais stabilisée. Là aussi, on pourrait considérer que pour Achille c’est sa chance ultime d’aller au bout de son amour pour elle. Au contraire, n’est-ce pas un fantasme qui lui permet de garder espoir alors qu’il est désespérément loin d’elle ? Et puis, à Hawkmoon, Achille trouve une ambiance particulière, surtout dans l’hôtel où il trouve une chambre, non loin de chez Rebecca (ce qui se révélera une maladresse). Il croise plusieurs fois un homme en forme de silhouette sombre trimballant un étui à instrument de musique, à la façon des tueurs qui transportent plus ou moins discrètement une arme à feu. Bref, même s’il l’a retrouvée, Achille peut-il s’en sortir pour construire quelque chose avec Rebecca, des années après ?

Entre fantastique et folie douce

Avec Maudit mardi ! Nicolas Vadot propose une histoire d’amour aux accents d’étrangeté, laissant ses lecteurs/lectrices dans le doute. Cette incertitude entretenue avec intelligence maintient constamment l’attention. Le dessinateur apporte régulièrement des éléments qui entretiennent le suspense aussi bien du côté de l’histoire d’amour que de l’état mental réel d’Achille. On sent que l’auteur tient particulièrement à cette atmosphère qui flirte régulièrement avec un fantastique léger. Malheureusement, dans chacun des deux albums, un détail ou un enchaînement déroute tellement qu’on se dit qu’il utilise une pirouette scénaristique pour poursuivre ce qui l’intéresse. Et ce qui l’intéresse, c’est d’entretenir cette atmosphère d’étrangeté en se faisant plaisir sur les dessins. Autant dire que l’aspect esthétique est une vraie réussite. Tout en prenant son temps pour instaurer une ambiance personnelle (avec donc ses petits défauts), Nicolas Vadot montre les lieux fréquentés par ses personnages et propose quelques planches de pure atmosphère, quasiment sans dialogue, avec des dessins de tailles multiples selon ce qui l’intéresse. De plus, il nous fait profiter d’un joli coup de crayon, technique qui lui convient parfaitement, et ce d’autant plus que sa façon d’utiliser les couleurs est un régal pour les yeux. Autant dire que cette BD peut s’apprécier pour le seul plaisir des yeux, entre la mise en scène, les positions et mouvements des personnages, ainsi que l’harmonie des couleurs (en partie au crayon ou à la craie, mais aussi au pinceau type aquarelle me semble-t-il). Le tout ne peut qu’être apprécié des amateurs d’aventures et de grands espaces, ainsi que de suspense psychologique.

Maudit mardi !, Nicolas Vadot
Sandawe ; bandes-dessinées éditions : sorti le 24 août 2011 (tome 1) et le 29 août 2012 (tome 2)


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Attaché de presse littéraire, interview (I) : Antoine Bertrand

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

C’est Antoine Bertrand, attaché de presse indépendant travaillant pour des éditeurs tels que Lux, La Fabrique ou Anamosa, qui inaugure cette série d’interviews.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attaché de presse littéraire ?

En effet, la signification d’attaché de presse est assez large, et celle d’attaché de presse littéraire assez spécifique en conséquence. Comme attaché de presse, on peut très bien promouvoir une marque de chaussure, une personnalité politique, un restaurant, ou donc un livre. Récemment, LinkedIn m’a même informé que la Préfecture de Police de Paris cherchait un attaché de presse… Bref, promouvoir un livre peut couvrir encore des procédés différents selon que l’on promeut un livre d’une star de la télé, un essai d’universitaire ou un roman. Je défends essentiellement des essais depuis plusieurs années, après avoir été attaché de presse généraliste. Travailleur indépendant, j’ai pris goût, avec beaucoup d’intérêt, à la promotion d’essais : généralement des essais
« critiques », engagés ou pas, mais qui en tout cas questionnent le monde ou les sociétés dans lesquelles nous évoluons. Il s’agit d’essais d’histoire, de philosophie, de réflexion sur l’écologie, sur le genre, etc. Plus personnellement, j’ai besoin que mon travail intègre ma manière de vivre et de penser, la politique m’intéresse beaucoup, la conscience citoyenne est pour moi primordiale, et la promotion de ces ouvrages, non seulement enrichit ma pensée mais canalise aussi ma colère, il faut bien le dire. Je défends aussi quelques romans mais assez peu, je marche plutôt aux coups de cœur de ce côté-là. Je prends comme exemple les brillants romans de Laurine Roux, que je promeus pour les éditions du Sonneur. La différence entre la promotion d’un roman et celle d’un essai est à mon sens la suivante : un essai peut intéresser un(e) journaliste plusieurs mois après sa parution, pour un dossier sur un sujet semblable ou pour réagir à une actualité. Un roman a une espérance de vie dans la presse plus réduite, d’environ trois mois. Je dirais donc qu’il y a du travail sur le long terme pour un essai (même s’il est toujours important d’avoir de la presse au moment de la parution et dans les semaines qui suivent sa parution, tant que le livre en question est bien placé en librairie, les articles pouvant influencer le choix du lecteur), et plus urgent pour le roman. J’ai aussi le sentiment d’échanger de manière plus constructive avec des journalistes qui traitent les essais, avec davantage de dialogue et d’ouverture au monde. Le milieu strictement littéraire est à mon sens beaucoup trop refermé sur lui- même. Ainsi, à côté des éditions du Sonneur, je travaille pour des maisons d’édition de science humaine ou de philosophie telles qu’Anamosa, Apogée, les Éditions du Détour, les Éditions du Commun, La Fabrique, Ici-bas, Le Passager clandestin, Lux éditeur ou encore Le Pommier. J’ai différents contrats avec chacune de ces maisons ; certaines me confient tous leurs titres, d’autres un titre, ou deux ou trois titres par semestre.

Après vous avoir expliqué ma situation, je dirais que le travail d’attaché de presse littéraire consiste à rendre visible un livre dans la presse écrite, sur Internet, à la radio et à la télé, afin de donner envie aux potentiels lecteurs de l’acheter et de le lire. Le travail se fait donc surtout en amont, avec l’établissement d’une liste de journalistes ciblés, susceptibles d’accrocher avec le livre concerné et d’en faire écho dans la presse. C’est avant la parution que les échanges avec la maison d’édition et l’auteur sont fondamentaux pour avancer ensemble dans la même direction. Ensuite, il s’agit de suivre la vie médiatique du livre, de répondre aux sollicitations reçues pour l’auteur, de relancer les journalistes et de confirmer leur intérêt. Un travail de promotion parfaitement réussi, c’est quand le livre vole de ses propres ailes, nous échappe, et que les retombées presse vont plus vite qu’on ne l’aurait imaginé. Ça n’arrive pas tous les jours, mais ça m’arrive parfois. Pour résumer, je dirais que tout est une affaire de kairos : savoir donner la bonne information à la bonne personne au bon moment.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?

Comme je l’ai dit, l’échange avec les auteurs est fondamental avant la parution du livre. C’est là que nous décidons ensemble de la direction de la promotion : va-t-on viser de la presse grand public en priorité ? Ou une presse plus militante pour fonder un socle ? Envisage-t-on de publier des bonnes feuilles (extraits du livre) dans un hebdomadaire ou un quotidien ou un mensuel avant parution ? Nous échangeons sur ces points, puis j’établis la liste des journalistes. L’auteur peut, s’il le souhaite, me faire part de ses contacts privilégiés dans la presse ou m’adresser des suggestions. Je suis toujours preneur même si, au final, c’est l’éditrice, ou l’éditeur, et moi qui décidons à qui nous envoyons le livre, ou qui nous contactons.

Travailleur indépendant, je n’ai pas toujours le temps, une fois le livre paru, d’accompagner les auteurs aux émissions, je le fais parfois, j’aime bien cela, surtout à la radio (je travaille essentiellement avec Radio France), qui est un univers que j’aime énormément. Cela est entendu par les éditrices, les éditeurs et les auteurs. Ça ne pose jamais de problème avec les personnes avec lesquelles je travaille. Un jour, il y a longtemps, un auteur arrivant dans un festival pensait qu’un attaché de presse était un porteur de valise : il a été très déçu. Ici je précise qu’il y a une vieille tradition dans le monde littéraire qui veut que l’attaché de presse soit à la fois le confident, l’accompagnateur, le réceptacle des états d’âmes des auteurs. Je refuse cela, c’est du livre dont je m’occupe et c’est à la maison d’édition qui m’engage que j’ai des comptes à rendre. Par exemple, je ne travaillerai jamais pour un auteur sans l’intermédiaire d’une maison d’édition. Après, tous les auteurs ne demandent pas cette présence un peu pathétique, c’est très rare de rencontrer un tel individu parmi les auteurs des maisons pour lesquelles je travaille. J’ai une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : les auteurs ressemblent à leurs éditeurs. Ce qui n’est pas invraisemblable quand il s’agit bien souvent de réseaux qui amènent à des rencontres qui ont du sens. Et comme je ne travaille que pour des éditrices ou des éditeurs que j’apprécie, je me trouve très rarement dans une impasse relationnelle avec un auteur. Ceci dit, bien sûr, j’échange volontiers avec les auteurs, je les tiens informés de l’avancée de mon travail, je réponds à leurs questions éventuelles sur la promotion, certains, certaines, sont même devenu.e.s des camarades, voire des copain.ine.s. Je pense par exemple à une autrice des éditions Anamosa avec laquelle j’adore passer trente minutes au téléphone à parler politique ou avec laquelle je me suis déjà rendu à une manif. C’est précieux.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?

Quand je défends un livre, j’essaie de ne pas trop me soucier du contexte. Je pars du principe que la promotion aura des résultats si tout le monde travaille bien. Alors peu m’importe le nombre d’ouvrages publiés parallèlement. Ce qu’on défend, c’est toujours la singularité d’un livre. Même si les places sont assez chères, il faut travailler comme si tout était possible, sinon je ne vois pas comment ça peut fonctionner. Ensuite, on peut diversifier les approches. En effet, il y a plein de médias en ligne, de grande qualité, qui ont plus de possibilités, davantage de place pour multiplier les recensions, avec lesquels je travaille volontiers.

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?

Pour préciser ma dernière réponse ici, cet avènement m’offre une diversité intéressante, élargit mon cercle, me permet d’obtenir plus d’échos à un livre. Mais je continue à côté le même travail qu’avant auprès de la presse plus classique, mais de grande qualité, comme Le Monde, Libé, Politis, Télérama… Il y a de très bonnes choses qui se font sur Internet, et je n’établis pas de hiérarchie dans tout cela, si ce n’est que je m’assure que le livre sera traité de manière intelligente et que sa visibilité sera assez grande. Auprès de ces nouveaux médias en ligne, je crois travailler comme je travaille par ailleurs, je propose, je réponds, je mets en relation si besoin.

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?

Depuis que j’ai commencé mon métier, en 2003, j’entends que c’est la crise, que c’est très difficile. Je ne nie pas que l’économie du livre est fragile, et particulière, mais je m’y suis habitué. Je crois que l’intérêt pour la lecture s’est accru avec la pandémie et que les questions que nous nous posons tous, ou presque, sur le monde qui nous entoure, ont renforcé l’intérêt des citoyens pour les essais. C’est une bonne chose au moins dans tout ce bazar. Enfin, je répète ici que je m’occupe relativement peu du contexte quand je défends un livre, ou je m’en arrange, chaque situation que j’ai connue (à part le premier confinement) recelait des possibilités.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?

Ce qui a d’abord été très surprenant, dans le moment de sidération que nous avons tous vécu lors de ce premier confinement en 2020, c’est que les éditrices et les éditeurs avec lesquels je travaille m’ont demandé d’arrêter mes missions, non pas pour des raisons économiques, car ils ont tous été fidèles et honnêtes, mais parce que, comme les librairies étaient fermées, il était préférable d’obtenir de la presse plus tard, à leur réouverture, quand les livres seraient disponibles à la vente dans ces librairies. Mon travail me demande d’être réactif, présent, de travailler parfois dans l’urgence (pour répondre aux sollicitations envoyées aux auteurs, pour envoyer un visuel de couverture à un journal, etc), et soudain, tout s’arrêtait. Il y avait un côté vertigineux. Puis, dès que les librairies ont ouvert de nouveau, tout le monde était au taquet pour rattraper le temps perdu. J’ai donc parcouru des montagnes russes. Le plus pénible a été le report d’un certain nombre de titres et la surcharge de travail, en conséquence, quelques mois ou un an plus tard. Maintenant, de mon côté, l’harmonie est revenue.

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?

Ahah. Je dirais : ça dépend avec lesquels. En grande majorité, oui. Il y a beaucoup de journalistes très professionnels, excellents lecteurs, critiques, précis. Ce qui est compliqué, c’est que certains journalistes, qui peuvent être bons, ça n’a pas de rapport, ne répondent jamais. C’est compliqué de savoir où en est un livre dans une rédaction dès lors qu’on n’obtient pas de réponse.

D’autant que je suis censé donné des réponses aux maisons d’édition qui m’engagent (c’est important pour elles d’avoir une vision au moins hebdomadaire de l’avancée en presse afin de prévenir les représentants qui eux-mêmes préviendront les libraires qu’une demande importante du livre peut arriver après la publication d’un article ou la diffusion d’une émission à telle date). Il y a parfois du mépris aussi, assez rare, mais il y en a : des journalistes qui ne parlent pas aux attachés de presse. Je n’ai pas grand-chose à dire sur eux, je pense simplement que c’est dommage et que certains livres passent à la trappe à cause de leur attitude. Enfin, il y a des journalistes qui sont devenus des copains, certains des amis que je fréquente régulièrement et avec lesquels on ne parle pas simplement de travail. Mais ce n’est pas parce qu’on est amis qu’ils sélectionneront davantage les livres dont je m’occupe, ils les sélectionnent quand ces ouvrages les intéressent. Après, cela peut être régulier s’il s’agit d’affinités électives. Ma responsabilité, comme attaché de presse, reste la même : leur donner la bonne information au bon moment.