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« L’Enfer pour Aube » : beau, littéraire, enlevé

Premier tome de la série L’Enfer pour Aube, « Paris Apache » réunit le scénariste Philippe Pelaez et le dessinateur Tiburce Oger pour un album sophistiqué, s’inscrivant dans l’immédiat post-Commune de Paris.

Nous sommes en janvier 1903. La Commune de Paris a laissé des traces indélébiles. La France apparaît déchirée, scindée en classes sociales ne parvenant plus à se comprendre. Une narration très littéraire nous apprend que la plèbe se forme de « visages brunis par la crasse », de « mains jeunes et déjà calleuses », « peuple répudié » habitant « un dédale de planches vermoulues et de tôles percées ». Pour ceux qui s’estiment au-dessus de cette populace, il n’y a là qu’Apaches et communards. Et ces derniers sont peut-être les pires : « Ils ont incendié, pillé, saccagé ! Ils ont failli faire de la capitale un monceau de ruines… » D’un trait fin et somptueux, cantonné à un noir et blanc duquel ne s’extrait qu’un rouge ponctuel, Tiburce Oger peint ces bidonvilles parisiens dans lesquels les notables n’osent même plus mettre les pieds. Et pendant ce temps, Philippe Pelaez exprime les tensions exacerbées qui fracturent une France encore malade de sa Révolution.

C’est dans ce contexte qu’un conseiller du ministre des Travaux public, un inspecteur du Conseil général des Ponts et Chaussées et un élu municipal se trouvent visés par un attentat à la grenade perpétré dans un train. Eugène Flaquier, décrit comme un « Apache » sous prétexte qu’il est « né dans les quartiers populaires », interroge les témoins. Bientôt, on suspecte les Bretons, « premiers fournisseurs de nos tribunaux », « un cancer qui incube en ce moment même dans le ventre de Paris ». Engagés sur un immense chantier parisien, les migrants intérieurs ne sont pas épargnés par les jugements racistes et/ou à l’emporte-pièce. On décrit ainsi les Bretons, indispensables à l’économie parisienne, comme des « nègres blancs », à la fois « fourbes, sales, superstitieux et violents ». L’Enfer pour Aube radiographie sans fard une époque dreyfusarde rendue au dernier degré de l’indignité. Et c’est précisément pour la confondre, et même la briser, qu’un mystérieux justicier sème la mort et le chaos sur sa route. Son identité sera éventée en fin d’album et, sans grande surprise, directement connectée à la Révolution française.

Attaque des grands magasins Dufayel, exécutions sommaires, attentats divers… L’enquête policière est l’occasion de se familiariser notamment avec l’inspecteur Gosselin, mal en point, dépendant de médicaments et de drogues pour contrôler ses douleurs – mais aussi ses nerfs. Dans les quartiers populaires, pendant ce temps, le « voltigeur » recrute une main-d’œuvre corvéable et prête à l’assister dans sa déconstruction de la bourgeoisie parisienne. Il faut dire qu’il paie, et plutôt bien, dans des endroits où règnent habituellement la promiscuité, l’indigence et la tuberculose. Le Louis d’or qu’il laisse comme une carte de visite en dit long sur ses motivations. « Nous étions la chienlit qu’on écrase, la flamme qu’on éteint, la révolte qu’on piétine », lira-t-on un peu plus tard, à un moment où L’Enfer pour Aube met en scène le camp de Satory, véritable « enfer sur terre », où ont croupi des milliers de révolutionnaires en attendant la maladie, les châtiments, les humiliations et souvent la mort.

En clercs, Philippe Pelaez et Tiburce Oger s’approprient un Paris en ébullition, y intègrent une résistance jusqu’au-boutiste et construisent un récit ingénieux à cheval entre la critique sociale et l’enquête policière. Aussi inspirés dans le texte que dans le dessin, les deux bédéistes usent aussi de traits d’humour et de personnages pathétiques pour mieux caractériser une époque charnière, hantée par le racisme et les divisions sociales, à l’incommunicabilité prononcée. C’est beau et passionnant.

L’Enfer pour Aube : « Paris Apache », Philippe Pelaez et Tiburce Oger
Soleil, mars 2022, 68 pages

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4

« Le Chirurgien de Diên Biên Phu » : médecine de guerre

La collection « Histoire & Destins » des éditions Delcourt accueille en son sein Le Chirurgien de Diên Biên Phu, de Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko. Ces derniers reviennent sur la personnalité de Jacques Gindrey, affecté à l’antenne chirurgicale mobile de Diên Biên Phu, où il soignera et opérera durant 57 jours presque sans discontinuer.

S’il existe deux sentiments universellement liés à la guerre, c’est bien l’urgence et l’horreur. En racontant comment le chirurgien Jacques Gindrey s’est démené au front, à Diên Biên Phu, pour venir en aide aux soldats français blessés, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Vladimir Davidenko les déversent à larges flots dans leur album. Car il faut se méfier des apparences : la petite antenne médicale disposée au milieu de paysages magnifiques dissimule à peine l’effroi environnant. Ce sont des points d’appui subissant les vagues successives des Viêts, des villages incendiés afin qu’ils ne servent pas de refuges aux combattants ennemis, une menace tapie dans l’ombre face à laquelle seule une protection famélique vous prémunit.

Le récit débute en novembre 1953. Jacques Gindrey et sa compagne attendent un enfant. Il n’a pas encore vingt-sept ans. Mais le chirurgien reçoit un ordre de mission : il va s’envoler pour l’Asie, l’Indochine plus spécifiquement, où il va secourir des militaires blessés, en pleine saison des pluies, et alors même qu’on lui répète à l’envi que les Viêts n’ont pas d’artillerie. Ces derniers ont néanmoins des capacités de nuisance significatives. Et la métaphore du jeu de go prend alors tout son sens : « On ne prend un pion de son adversaire que lorsqu’il est totalement encerclé. » Ainsi, attaquant de nuit, « à dix contre un », les forces ennemies vont battre en brèche les lignes françaises, un échec militaire qui préfigure le drame médical qui va se jouer à Diên Biên Phu : les blessés affluent, la détresse est immense et les équipes de Jacques Gindrey cherchent à y répondre avec les moyens (insuffisants) du bord – à l’image de cette tente trouée qui tient à peine debout face aux pluies torrentielles.

Agréablement mis en vignettes, attaché à une personnalité incarnant l’abnégation et le sens du devoir, Le Chirurgien de Diên Biên Phu nous immerge dans la guerre, mais aussi dans la culture locale : les filles qui se baignent nues, l’alcool de riz (le choum), les villages typiques, etc. Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko parviennent à une synthèse honorable entre la chair humaine et l’action belliqueuse, entre l’Histoire et les situations particulières qui en découlent. Il manque peut-être un peu de contexte à l’album, mais l’essentiel est ailleurs : dans cette course effrénée contre la mort, bercée par le son des balles et des explosions, justifiée par une éthique inébranlable.

Le Chirurgien de Diên Biên Phu, Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko
Delcourt, mars 2022, 60 pages

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3

« Apprendre à résister » : contre les biais cognitifs

Enseignant-chercheur et psychologue français, Olivier Houdé publie Apprendre à résister aux éditions Flammarion, dans la collection « Champs essais ». Il s’y penche sur les apprentissages, notamment durant l’enfance, ainsi que sur les biais cognitifs rencontrés tout au long de la vie.

Pour Olivier Houdé, la complexité de nos systèmes cognitifs ne fait aucun doute. Dotés de quelque 86 milliards de neurones, nos cerveaux se distinguent aussi par trois systèmes œuvrant de concert, l’heuristique basé sur la spontanéité et les expériences passées, l’algorithme exact qui rationalise et examine les informations et le cortex préfrontal, censé arbitrer les dissonances engendrées par les deux premiers cités. S’opposant au modèle conceptuel de Jean Piaget, jugé incomplet, mais aussi à celui de Daniel Kahneman, insatisfaisant, Olivier Houdé postule qu’il faut s’exercer pour apprendre à inhiber nos pensées erronées, et s’inscrit à l’encontre des modèles dits en escalier (par grades d’acquis). Les éléments neuro-cognitifs mis en lumière par l’imagerie cérébrale et les nouvelles technologies (TEP, IRM fonctionnelle, EEG à haute densité…) apportent de l’eau à son moulin.

L’observation des réactions visuelles à des événements impossibles ou inattendus tend à démontrer que le bébé, dès ses premiers mois, possède un noyau dur de connaissances sur les contacts, l’unité et la permanence de l’objet, ainsi que sur les phénomènes de continuité. Olivier Houdé y ajoute volontiers les schémas statistiques. Les recherches les plus récentes épinglent en effet les limites du modèle de Piaget. Elles font aussi dire à l’auteur qu’il faut lutter contre ses idées préprogrammées, à l’exemple de l’erreur A-non-B, ou à l’heuristique longueur = nombre, voire aux biais relatifs aux inclusions/catégorisations, ou de représentation. Apprendre à résister s’appréhende ainsi comme un voyage au tréfonds de nos systèmes cognitifs, à la rencontre de l’amorçage négatif ou de l’heuristique de croyance (si la conclusion est crédible, on l’accepte sans examen, mais si elle ne l’est pas, on cherche à vérifier qu’elle découle bien des prémisses…). L’ouvrage, très intéressant, se conclut par une longue interview qui en résume certains points.

Si l’évocation des biais cognitifs est loin d’être exhaustive (la bande dessinée L’Esprit critique couvre par exemple un spectre bien plus large), Apprendre à résister verbalise avec succès, et force exemples, la manière dont notre esprit peut se retourner contre nous-mêmes, en cédant à la facilité et aux intuitions. Le « système 3 », c’est-à-dire le cortex préfrontal, y apparaît comme un garant du cartésianisme (ou, plus prosaïquement, de la déduction logique et factuelle). C’est en papillonnant avec érudition autour de lui qu’Olivier Houdé charpente son essai.

Apprendre à résister, Olivier Houdé
Flammarion/Champs essais, mars 2022, 144 pages

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3

A plein temps : courir avant de tout perdre

3.5

Par son rythme effréné, qui ne laisse pas de place à l’apitoiement inutile, A plein temps offre un regard dense et combatif sur la débrouille. Le film s’offre comme une expérience sensorielle, presque un thriller social avec une Laure Calamy toujours aussi juste.

Elle court, elle court…

Dès les premières minutes d’A plein temps, Julie court après son RER. Elle y entre de justesse et la suite du trajet est identique : une course. Une course qui plus est minutée et qui peut à tout moment faire déraper la journée. Le montage, très minutieux et comme minuté, fait d’A plein temps une sorte de thriller où l’enjeu n’est pas tant un événement marquant/violent que le quotidien. Comment arriver jusqu’à demain en gardant la tête hors de l’eau ? Julie n’a pas vraiment le temps de se poser cette question entre les trajets en pleine grève des transports, ses entretiens d’embauche en plein boulot, et le boulot justement qui l’aspire un peu plus chaque jour. Il y a aussi les enfants et la voisine/nounou qui, de plus en plus, se fatiguent et ce père qui ne répond pas aux appels. Dans son métier cependant, Julie le répète à la nouvelle qu’elle doit former sans en avoir le temps, il faut être « invisible ». La voilà donc soumise au silence contre une grève qu’elle ne peut rejeter mais qui la paralyse quand elle voudrait se mouvoir tant et plus. Un silence qu’elle vit aussi dans son métier et dans sa vie : pas le moment de se plaindre, de faire une erreur, « au prix où ils payent la chambre, ils peuvent tout se permettre ». Même les pires dégradations, une scène de nettoyage au karcher (qui fait un écho assez bravache à certains discours politiques) d’une chambre de luxe, nous en donne un aperçu.

Invisible mais mouvementée

Eric Gravel dresse surtout, comme dans son précédent film Crash test Aglaé, un portrait de femme. Et pas n’importe quelle femme : une femme qui ne ploie pas, qui reste debout face aux difficultés. Pourtant, Julie ne maîtrise plus sa vie qui est, comme celle d’Aglaé l’était, soumise au rythme imposé par le travail. Elle ne peut s’en extirper et c’est là toute la force du propos : comment Julie va faire un pas de côté en tentant de contrevenir à ce rythme. Et comment, en apparence, elle va courir à sa perte. De son premier souffle dans un lit, images en gros plan qui ouvrent le film, à son dernier regard rempli de larmes tourné vers ses enfants, Julie ne se pose jamais et le spectateur non plus. Accompagnée par la musique, la course de Julie n’en n’est que plus intense, dans ce Paris peu filmé ainsi :  noyé sous la pluie, métallique, grouillant de monde, mais d’un monde qu’on ne voit pas, presque sans visage. Le film est tourné au présent, on ne sait rien ni du passé, ni de l’avenir de Julie, juste ce présent qui court, court et qui reflète celui de beaucoup de gens. Ainsi, Eric Gravel joue avec les transports, le trajets, qui deviennent des enjeux centraux du film, un enjeu que le réalisateur transforme, dans le chaos général, en une survie. « Je voulais raconter une histoire de gens qui prennent le train tous les jours, qui font des aller-retours et je me demandais comment en faire quelque chose alors que pour les gens qui le vivent, c’est assez épuisant et stressant » (Eric Gravel dans Le Quotidien du cinéma).

Je suis venue, j’ai couru, j’ai vécu…

Le ton est donné dès les premières scènes d’un sommeil qui se transforme en journée millimétrée. Eric Gravel, dans sa volonté de filmer le rapport au travail, s’attache également à filmer les gestes techniques des femmes de chambre. Loin des reportages à la 66 minutes, on entre véritablement dans leur quotidien travaillé : leurs gestes, leurs habitudes, leur empressement également. Eric Gravel filme aussi les rapports entre les personnages, que ce soit les femmes de chambre dans une solidarité rarement présente, parce que l’épuisement les entraîne toutes, ou entre ceux qui ne sont pas du même monde. On voit ainsi Julie se transformer pour aller passer un entretien (par deux fois dans des conditions bien différentes). Les regards ont ainsi une importance capitale dans le film, car ils dessinent rapidement les liens des personnages entre eux, les liens de classes ou les luttes. On pense notamment aux scènes lors de l’anniversaire du fils de Julie, entre elle et un voisin, serviable mais désintéressé (ce qui donne une scène de réparation de chauffe-eau assez hilarante), son amie qui capte sa détresse sans la verbaliser avec elle ou encore lorsque le cadeau, qu’elle a mis tant d’acharnement à trouver, blesse finalement son fils. Tout s’enchaîne à un rythme soutenu et chaque scène fait sens, même dans l’apparente répétition des trajets.

A ce jeu social et funambule, Laure Calamy est merveilleuse. Elle rend ce personnage aussi impalpable que vivant, par tous ces gestes, ces regards, cette intensité aussi qui se dégage d’elle. Quand les larmes coulent, Julie les fait disparaître, et elle ne se tait pas, au contraire, elle fonce, quitte à tout perdre. Or, c’est en pariant qu’elle va gagner, soit terminer la journée pour passer à la suivante, qu’elle reste vivante.

A plein temps : Bande annonce

A temps plein : Fiche technique

Synopsis : Julie se démène seule pour élever ses deux enfants à la campagne et garder son travail dans un palace parisien. Quand elle obtient enfin un entretien pour un poste correspondant à ses aspirations, une grève générale éclate, paralysant les transports. C’est tout le fragile équilibre de Julie qui vacille. Elle va alors se lancer dans une course effrénée, au risque de sombrer.

Réalisation : Eric Gravel
Scénario : Eric Gravel
Interprètes : Laure Calamy,  Anne Suarez, Geneviève Mnich, Nolan Arizmendi, Sasha Lemaître Cremaschi, Cyril Gueï, Agathe Dronne
Photographie : Victor Seguin
Montage : Mathilde Van de Moortel
Sociétés de production : Novoprod, France 2 cinéma
Distributeur : Haut et court
Durée : 87 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mars 2022

France – 2021

« Public » : un concept en mode dégradé

La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa accueille un nouveau titre, Public, du directeur de recherche au CNRS Antoine Vauchez.

Au croisement des sciences politiques et économiques, certaines notions voient leur permanence sémantique altérée par le temps. Antoine Vauchez ne s’y trompe pas en questionnant le mot public, initialement porteur d’un intérêt collectif exprimé démocratiquement, mais depuis longtemps – au moins depuis Thatcher et Reagan – passé à la lessiveuse du New Management Public et des réformes néolibérales. L’eau, la santé ou le réseau routier constituent autant de « biens » essentiels dont la gestion a été bouleversée, voire transférée, à la suite d’une rencontre avec l’économie de marché. Cela fait dire à Antoine Vauchez que le public s’appréhende désormais comme un « signifiant flottant », malmené par un déficit démocratique ostensible et des considérations technocratiques souvent repliées autour de la mise en concurrence des acteurs économiques.

Les entreprises publiques ne sont plus que des entités hybrides sur lesquelles pèsent les principes managériaux du toyotisme et du lean management. « Les mastodontes de l’économie publique (France Télécom, EDF, la Poste, SNCF, etc.) se sont ainsi transformés en personnes morales de droit privé, détenues par des capitaux majoritairement publics mais gérées comme autant d’actifs privés. Ce faisant, ils sont devenus les vecteurs d’une forme de « privatisation endogène » (ou « interne ») de l’État, diffusant en son sein les méthodes, les normes voire les modèles idéologiques de l’entreprise et des marchés privés. » Et l’auteur de rappeler que la multiplication des agences de régulation n’est qu’une manière euphémique d’entériner le renoncement de l’État au nom d’une concurrence pilotée depuis Bruxelles et érigée en valeur absolue. Les difficultés éprouvées par les gouvernements nationaux à s’opposer au GAFAM n’en est qu’une énième démonstration.

Qu’est-ce que le public à l’heure des critères de convergence européens, du pantouflage, des portes tournantes, de la promotion des marchés privés en lieu et place des services collectifs ? Comment défendre l’intérêt général quand l’intérêt particulier, à coups d’intrusions ou de reconversions, s’invite toujours plus dans l’élaboration des normes ? Ces questions sous-tendent bien entendu l’opuscule d’Antoine Vauchez, qui n’omet pas non plus de commenter l’influence croissante des cabinets de conseil ou la critique quasi pavlovienne des fonctionnaires, tout en rappelant qu’avec Emmanuel Macron, la révolution néo-managériale et pro-business a désormais ses ronds de serviette… à l’Élysée.

Par moments, on croirait lire Frédéric Lordon (l’absence d’alternance politique en raison de règles économiques coulées dans le marbre européen), à d’autres Coralie Lemke (Health Data Hub, gestion des données confidentielles, etc.), mais invariablement, c’est le souci de republiciser et remotiver l’État qui irrigue Public. Loin d’une supposée supériorité des marchés pour créer des incitants. À mille lieues du droit dérogatoire qui protège les grandes sociétés des responsabilités de leurs comportements prédateurs ou écocides. Pour repenser la démocratie, les communs et le collectif. Bref, le public.

Public, Antoine Vauchez
Anamosa, mars 2022, 104 pages

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4

« Dérives » : du fantastique dans la tradition

Storyboarder, réalisateur, auteur et dessinateur, Alexis Bacci publie le roman graphique Dérives aux éditions Glénat. Le journaliste Takeshi Noda y quitte Tokyo pour la baie d’Ago, campagne nippone reculée, où il enquête sur les ama, des pêcheuses apnéistes issues d’une tradition pluri-millénaire.

En septembre 2001, tandis que les États-Unis sont frappés de plein fouet par les attentats les plus meurtriers jamais perpétrés sur leur sol, le journaliste Takeshi Noda, qui vient de publier un article sulfureux sur des gangs de motards, est envoyé à 700 kilomètres de Tokyo en compagnie de Koji, un jeune stagiaire plutôt taiseux. Il va y mener une enquête sur les ama, ces vieilles femmes pratiquant la pêche sous-marine selon une tradition ancestrale. Son intégration dans cette communauté méconnue, et les histoires qu’il va en tirer, vont former le cœur de Dérives, roman graphique intimiste et plus substantiel qu’il n’y paraît.

Arbitrairement divisé en fonction de codes chromatiques (jaune, rouge, vert, bleu…), Dérives constitue d’abord l’évocation d’un métier dont l’ancienneté est inversement proportionnelle à la popularité. Encore 70 000 dans les années 1950, les ama ne sont plus que 3000 un demi-siècle plus tard, au moment où Takeshi interroge quelques-unes d’entre elles. Les vocations se transmettent de mère en fille, mais la pratique de la pêche sous-marine est entravée par l’épuisement des ressources naturelles, la protection de certains sites ou encore l’activité illégale de braconniers. Collégial en apparence, le métier peut pourtant se révéler source de tensions et de jalousies. Il supporte par ailleurs toute une série de récits dont on peine à mesurer le degré d’exactitude : les cales remplies d’or clandestin issu du pacte tripartite signé entre Rome, Berlin et Tokyo le disputent ainsi à l’histoire d’une ama protégée par un monstre des mers à tentacules – rappelons, et ce n’est pas un hasard, que les yokai regorgent de ces créatures chargées de symbolisme.

Le soin accordé par Alexis Bacci aux dessins participe évidemment à la grande poésie de Dérives. Le roman graphique, attaché aux traditions nippones, intimiste par la manière dont se dévoilent les ama, va s’hybrider au contact d’une disparition teintée de fantastique. « Nous étions considérées comme une sous-caste à la solde des yakuzas locaux. La police a conclu à une simple noyade. Affaire classée. » Takeshi va pourtant se montrer fasciné par cette affaire au point de repousser son retour à Tokyo et d’investiguer lui-même sur les lieux du drame… Mais nous vous ménageons cependant la conclusion de cette excursion sous-marine. Entretemps, le scénariste et dessinateur français aura eu le temps d’éventer ces histoires de provinciales parties étudier dans la capitale et finissant par épouser un fils de noble famille, ces descendants de samouraïs devenus grands armateurs ou encore les rumeurs dont on affublait volontiers certaines ama, par pure jalousie.

Car c’est tout cela qui forme l’étoffe de Dérives. Alexis Bacci prend certes un risque mesuré en immergeant le lecteur francophone dans les régions reculées du Japon, au contact de pêcheuses traditionnelles en voie de raréfaction. Mais il a le bon goût de rendre contagieuse la curiosité de son principal protagoniste, Takeshi allant de découverte en découverte au même rythme que ses lecteurs. Le tout apparaît finalement original et passionnant – et ce malgré une séquence érotique, intervenant au début du récit, dont on peine à comprendre la réelle motivation.

Dérives, Alexis Bacci
Glénat, mars 2022, 232 pages

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4

« Piégés » dans un futur déshumanisé

Le scénariste Damian et le dessinateur Alex Fuentes publient le second tome de Perdus dans le futur aux éditions Dupuis. On y retrouve de jeunes adolescents confrontés aux affres post-apocalyptiques de la société des écrans…

Piero, Sara, Mei, Arnold et Driss, jeunes lycéens unis dans l’épreuve, ont effectué un saut temporel les ayant expédiés auprès des Templiers, réfugiés dans un futur pour le moins étrange. Avec peine, ils ont réussi à s’en extraire pour rejoindre leur monde… Du moins, c’est ce qu’ils espéraient, mais ce second tome, intitulé « Piégés », les cantonne cette fois dans un avenir privé d’adultes, où ils séjournent sans joie dans un parc d’attractions dépeuplé, tandis qu’au-dehors, les humains prisonniers de mondes virtuels n’ont pas su prendre à temps la pleine mesure du drame qui se jouait sous leur fenêtre. Beaucoup sont ainsi décédés dans leur canapé, leurs lunettes VR vissées sur le nez…

Voilà donc le groupe de jeunes héros en 2112, dans une réalité où l’humanité a succombé à l’apocalypse écologique et à la prolifération des écrans. Là où l’épisode inaugural se penchait volontiers sur le harcèlement et les effets de groupe, cette suite se montre plus critique vis-à-vis des nouvelles technologies, tout en conservant ce qui faisait l’étoffe de la série : l’action, l’humour, les épopées initiatrices. « Seuls les quelques adultes qui ont pu s’éloigner à temps du monde digital sont parvenus à survivre », prévient-on Piero et ses nouveaux amis. Il ne reste dès lors plus à ces jeunes héros qu’à corriger la formule censée les ramener chez eux et à prévenir l’humanité de la funeste destinée qui l’attend. Mais les choses ne seront bien entendu pas aussi simples…

Ainsi, dans une ambiance post-apocalyptique rappelant parfois The Walking Dead (les quartiers abandonnés et leurs maisons visitées afin de trouver des produits de première nécessité), on découvre comment la société des écrans a profondément affecté la psychologie humaine. « Ces enfants ont grandi tout seuls. Leurs parents passaient leur temps connectés. Sans presque aucune interaction humaine. Sans limites. Leur niveau d’empathie est pratiquement nul. » Pour Piero, Sara, Mei, Arnold et Driss, le chemin vers leur époque est parsemé d’embûches. Il passe par un agriculteur gardant jalousement ses récoltes, par des bandes organisées ensauvagées s’imaginant dans un jeu vidéo et, naturellement, par l’apprivoisement d’un univers inconnu aux codes insoupçonnés. L’ensemble est prenant, plutôt ingénieux et toujours très agréable sur le plan graphique.

Perdus dans le futur : Piégés, Damian et Alex Fuentes
Dupuis, mars 2022, 112 pages

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3

Dog Man revient, et il est « Déchaîné »

En mai 2021, Dog Man nous avait fait forte impression. Ce super-flic mi-homme mi-chien (mais entièrement absurde) revient aujourd’hui aux éditions Dupuis à l’occasion d’un second tome intitulé « Déchaîné ».

Dog Man n’est pas un enquêteur comme les autres. Et pour cause : il est le fruit du croisement improbable entre un policier et son chien, victimes d’un terrible attentat. Et pour ceux qui ont en tête l’image de policiers grassouillets friands de beignets (Les Simpson) ou, au contraire, rigoureux et mus par un sens personnel de la justice (Bosch, Luther, etc.), il y a de quoi être décontenancé. Dog Man arrive au commissariat en remuant la queue, il lèche le visage de ses collègues, ou les mordille en guise de salutations. Quand il ne se roule pas dans des poissons morts…

Cette description sommaire suffit probablement à décrire l’étoffe absurde de Dog Man. Dav Pilkey s’adresse avant tout aux jeunes lecteurs et leur propose des récits taillés à leur mesure, vivifiants, comiques, frayant avec le non-sens. L’ironie se porte d’ailleurs sur toute chose : un policier caractérisé par son état hybride, un chef à la mémoire défaillante, une animalerie perçue comme un magasin de bonbons, des enquêtes policières improbables, des personnages tous plus pathétiques (mais attachants) les uns que les autres.

Quelques facéties viennent se glisser dans l’album. C’est un squelette de Caninosaure Rex employé à mauvais escient. C’est un rayon d’amour aux effets incontrôlés. C’est une balle d’énergie pure… inévitablement rattrapée par Dog Man. Ce sont des produits surannés – cabines téléphoniques, fax, journaux, magnétoscopes… – gentiment tournés en dérision, en rappelant que les jeunes d’aujourd’hui n’en connaissent parfois même plus le nom. Enlevé, rafraîchissant, capable de toucher à la fois les plus jeunes et leurs parents, ce second tome de Dog Man s’inscrit dans les pas de son prédécesseur. Pour notre plus grand plaisir.

Dog Man : Déchaîné, Dav Pilkey
Dupuis, mars 2022, 240 pages

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3.5

« Rester barbare », rester debout

Les éditions La Fabrique publient Rester barbare, de la journaliste Louisa Yousfi. Altérité, stéréotypisation, rapports de domination, émancipation forment le cœur battant d’une réflexion dense, résultant d’une plume portée à incandescence.

Rester barbare s’ouvre avec le romancier et poète algérien Kateb Yacine et se referme sur le groupe de rap français PNL. Les traits d’union entre le classicisme littéraire du premier, lauréat du Grand Prix national des Lettres en 1987, et la musique autotunée des seconds, connus pour avoir défrayé la chronique judiciaire, sont plus nombreux en profondeur qu’en surface. Comme le rappelait à dessein France Culture en 2017 à l’occasion d’une émission intitulée « Écrire dans la langue de l’autre », Kateb Yacine a déclaré en 1966 : « La francophonie est une machine politique néo-coloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français. » Figures de l’altérité exploitant et/ou subvertissant la langue pour mieux se distinguer, Kateb Yacine et PNL nourrissent la réflexion, rédigée en clerc, de Louisa Yousfi.

Cette dernière, journaliste proche du Parti des Indigènes de la République, questionne l’acculturation (qu’elle oppose à la liberté d’être soi-même), verbalise la redoutable aptitude de Chester Himes à extirper de nos cerveaux leurs pensées les plus honteuses, revient sur les prophéties autoréalisatrices du racisme, générateur de « monstres » par l’ostracisme qu’elle s’évertue à plaquer sur l’autre, bouté par anticipation hors de la civilisation. Ce point pourrait se résumer en une acrobatie sémantique. Ainsi, Louisa Yousfi explique à quoi tient la fine membrane qui sépare le sauvage du barbare : le premier serait ingénu et à civiliser là où le second serait brutal et inassimilable. Et l’auteure de compléter sa réflexion en épinglant ceux qui prétendent défendre l’étranger en insistant sur sa vulnérabilité, en l’infantilisant, en le cantonnant à une posture victimaire qui le diminue bien plus qu’elle ne l’élève.

« Dire l’ensauvagement est un processus intégrationniste, ce n’est pas sociologiser les raisons d’être de nos monstres intérieurs en remontant la généalogie de toutes nos carences civilisationnelles, c’est dire : nos monstres ne naissent pas à cause d’un manque de vous, ils naissent d’un trop de vous – trop de France, trop d’Empire. Ils naissent à votre contact et c’est à votre contact toujours qu’ils prennent forme et déterminent peu à peu leurs missions (auto)destructrices. » Sartre écrivait que « l’enfer, c’est les autres ». Souvent appréhendée à contresens, cette assertion énonçait pourtant une réalité simple : l’incapacité à s’extraire du jugement d’autrui. À certains égards, Louisa Yousfi emboîte le pas du philosophe français : le regard du dominant enferme le dominé, dont la barbarie n’apparaît alors qu’en réaction à finalité émancipatrice. Selon l’auteure, et ça prêtera forcément à discussion, Mehdi Meklat a été angélisé, puis sacrifié sur l’autel d’une dualité numérique qui lui conférait pourtant une certaine épaisseur. Booba serait quant à lui l’expression d’un « ça » décomplexé, refusant d’épouser les codes et de marcher dans les clous.

Au milieu de ce petit essai passionnant sont évoqués les attentats du 11 septembre. Louisa Yousfi exprime avec beaucoup d’honnêteté les sentiments confus que ce terrible attentat a occasionnés chez elle. Il n’est aucunement question d’en minimiser l’horreur, mais elle ose toutefois cette interrogation : doit-on pleurer les victimes innocentes d’une super-puissance planétaire, alors même qu’on ferme depuis longtemps les yeux sur les millions de morts que l’Histoire a comptés sur d’autres continents, moins en vue, voire oubliés ? Elle se demande dans quelle mesure ce drame, bien réel, ne s’inscrirait pas comme une sorte d’effet boomerang. « Croyaient-ils vraiment que leurs espaces-temps ne se croiseraient jamais ? Qu’à force de marcher les yeux fermés ils ne rencontreraient pas un de ces fantômes prêt à leur faire la peau ? »

Rester barbare, Louisa Yousfi
La Fabrique, mars 2022, 160 pages

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3

« Lord Gravestone » : vampirisme à l’époque victorienne

Le scénariste Jérôme Le Gris et le dessinateur et coloriste Nicolas Siner s’associent à l’occasion de la série Lord Gravestone, dont l’excellent premier tome, « Le Baiser rouge », vient de paraître aux éditions Glénat.

Les premières pages du « Baiser rouge » prennent pour cadre l’Angleterre de 1806. John Gravestone est encore un enfant, dont le père, Lord Luther, est parti combattre des monstres, par conviction. Le lecteur ne va pas tarder à découvrir que derrière cette ouverture se cache un profond traumatisme qui affectera toujours le jeune héros, très bien caractérisé, presque vingt années plus tard : la mort de sa mère, traquée par une meute de loups, et son refus, par peur, de la serrer une dernière fois contre lui. Il n’en faut pas plus à Jérôme Le Gris et Nicolas Siner pour fixer les repères graphiques et scénaristiques de ce premier tome : John va se frotter à des créatures surnaturelles, mû par une certaine tradition familiale, le tout dans un univers victorien pré-Dracula et éminemment sépulcral.

Le baiser rouge est l’antichambre du vampirisme, une première étape préfigurant la transformation d’un être humain en une créature assoiffée de sang. Cette dernière va être éventée à travers l’histoire de Camilla von Holbein, fille unique d’un bourgeois de Leipzig tombée sous le charme d’un vampire, le prince Achéron. Tandis que Lord Luther et son frère Théophile cherchent à mettre fin aux agissements de ce dernier, ils blessent par mégarde Camilla, qui ne sera sauvée qu’à la faveur du fameux baiser rouge. Cette histoire est doublement engageante : bien ficelée, elle constitue un arc narratif passionnant ; mais en sus, elle est annonciatrice d’une vengeance à venir, qui se portera évidemment sur John Gravestone…

Un autre arc va venir se glisser dans « Baiser rouge ». John s’éprend de Mary, qu’il finit par épouser dans le dos de son père, lequel, passablement irrité, le menace de mort le jour de leur union. En plus d’entrer en résonance avec l’époque victorienne, ce mariage interdit va servir de prétexte à l’enchevêtrement des arches narratives, puisque Camilla en profite pour se rappeler au bon souvenir des Gravestone (dont le nom, vous en conviendrez, est pour le moins programmatique). Ces intrigues, rondement menées, prennent place dans une imagerie que ne renieraient pas Tim Burton ou Francis Ford Coppola. Nicolas Siner met ainsi son sens du cadre et ses traits fins au service d’un album particulièrement réussi.

Lord Gravestone : Le Baiser rouge, Jérôme Le Gris et Nicolas Siner
Glénat, mars 2022, 56 pages

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4

Les Futurs de Liu Cixin aux éditions Delcourt avec « La Terre vagabonde »

La collection « Les Futurs de Liu Cixin » s’ouvre avec La Terre vagabonde, conçu par Christophe Bec et Stefano Raffaele.

C’est l’un des auteurs de science-fiction les plus populaires de Chine. Liu Cixin voit son œuvre déclinée en bandes dessinées par les éditions Delcourt, dans une collection lui étant spécifiquement dédiée. La Terre vagabonde et ses tableaux splendides, inscrivant l’humanité au seuil d’une possible disparition, forment le premier des quinze tomes qui composeront les « Futurs de Liu Cixin ».

Dans ce récit, les astronomes ont découvert que l’humanité se trouve sous la menace d’un soleil au bord de l’implosion. Après avoir institué une gouvernance mondiale pour prévenir cette catastrophe, les hommes ont décidé de freiner la Terre et la faire dévier de sa trajectoire naturelle pour la projeter hors du système solaire, vers Proxima du Centaure, et ce à l’aide de gigantesques réacteurs dispersés aux quatre coins du monde.

Partant, cette adaptation, découpée en quatre parties, va s’appuyer sur un personnage central et raconter des siècles d’histoire humaine à travers ses yeux – et son ressenti. On découvre des « chalumeaux de Dieu » plus hauts que l’Everest, une planète soumise à une nouvelle ère glacière, une humanité repliée dans des villes souterraines, une procréation méthodiquement administrée, une rébellion organisée sur fond de théories complotistes, une romance battue en brèche par les dissensions politiques… Le tout se fond dans des tableaux souvent superbes, parfois inscrits en double page augmentée de surface(s) dépliante(s).

Ce que Christophe Bec et Stefano Raffaele réussissent sur le plan graphique, ils peinent parfois à le reproduire sur le plan narratif. Toute la première partie de La Terre vagabonde apparaît ainsi un peu trop scolaire – et c’est symptomatique que l’essentiel des informations nous soit éventé à travers… une institutrice. La disparition progressive des religions, la déprogrammation des cours de philosophie ou d’art, l’obsession survivaliste : tout est raconté plutôt que montré. Si la structure du roman originel explique pour partie ces partis pris narratifs, cela nuit malheureusement à l’expérience de lecture.

On serait cependant mal avisé de balayer d’un revers de main La Terre vagabonde. Solide sur ses appuis SF, critique envers certains comportements humains, pertinent dans ses considérations cognitives (« Cette hyper focalisation sur une seule et unique préoccupation a modifié en profondeur la psychologie et la spiritualité humaines »), l’album narre avec brio une odyssée au long cours, accordant finalement plus de soin à cette dernière qu’au narrateur qui en conte les tenants et aboutissants.

Il y a là une volonté assumée : effacer la structure au profit de l’hyper-structure, relativiser la trajectoire individuelle quand cette dernière est phagocytée à travers les millénaires et les étendues spatiales incommensurables. Christophe Bec et Stefano Raffaele empruntent ainsi à Liu Cixin le déficit d’identification consenti au profit d’immensités temporelles et cosmiques. C’est la Terre qui vagabonde plus que l’homme qui l’habite.

Les Futurs de Liu Cixin : La Terre vagabonde, Christophe Bec et Stefano Raffaele
Delcourt, mars 2022, 132 pages

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3

Le Geste Contrarié : Résistance, Friction, Conflit – Une Dynamique de l’Opposition et de la Lutte Permanente

Le geste contrarié est un geste qui rencontre une résistance. Une force s’oppose, bloque, dévie, frotte, contredit. Le geste ne se déploie plus librement : il se heurte, se crispe, se déforme. Dans cette friction, quelque chose apparaît — une tension brute, une lutte interne, une transformation imposée par la contrainte.

Le geste contrarié est fondamentalement un geste qui rencontre inévitablement et constamment une force opposée qui s’oppose à son déploiement libre et spontané, qui conteste son droit à occuper l’espace qu’il vise, qui résiste activement à sa progression naturelle. Quelque chose d’externe ou d’interne résiste obstinément à son élan, bloque brutalement sa trajectoire prévue, dévie insidieusement sa direction initiale, frotte continuellement contre sa surface en créant une friction qui ralentit et altère son mouvement. Le geste cesse alors radicalement de se déployer librement et fluidement selon sa logique interne sans entrave ni obstacle : il se heurte violemment à des résistances qui l’arrêtent ou le ralentissent, se crispe douloureusement sous l’effet des tensions qui le traversent et le compriment, se déforme visiblement pour s’adapter aux contraintes qui le forcent à modifier sa configuration. Dans cette friction permanente et cette opposition constante, une vérité essentielle apparaît et se révèle sans fard : celle d’un mouvement qui n’avance jamais librement et spontanément mais seulement en luttant péniblement contre tout ce qui l’entrave, le contraint, le limite. Le geste contrarié expose ainsi que le mouvement corporel n’est jamais le déploiement souverain et autonome d’une liberté qui ne rencontrerait aucune limite extérieure, jamais l’expression pure et immédiate d’une volonté qui se réaliserait sans obstacle : il est toujours déjà pris dans des rapports de force qui le contraignent, traversé par des résistances qui le limitent, confronté à des oppositions qui le transforment. Cette vérité conflictuelle révèle que tout geste est fondamentalement un geste politique au sens où il doit négocier avec des forces qui s’opposent à lui, composer avec des contraintes qui limitent sa liberté, lutter pour conquérir un espace qui ne lui est jamais simplement donné mais toujours disputé.

Le Geste Bloqué : Résistance Frontale, Obstacle Infranchissable, Tension Maximale

Le geste bloqué est un geste brutalement et définitivement arrêté dans son élan par une force antagoniste qui s’oppose frontalement à sa progression, qui refuse catégoriquement de le laisser passer, qui constitue un obstacle apparemment infranchissable à son accomplissement. Il ne peut plus du tout suivre la trajectoire initialement prévue et désirée : il se fige instantanément dans la position où la résistance l’a immobilisé, se contracte douloureusement sur lui-même sous l’effet de la compression qu’il subit, se tend maximalement comme un arc bandé qui ne peut pas se détendre ni se relâcher. Le blocage ne reste jamais un événement purement externe qui affecterait le geste seulement superficiellement : il devient au contraire une forme de tension interne profonde qui traverse tout le corps et transforme radicalement son état. Cette tension résultant du blocage crée une présence paradoxale : le geste immobilisé rayonne d’une énergie intense qui cherche désespérément à se libérer mais reste prisonnière, comprimée, accumulée sans possibilité de décharge. Le geste bloqué révèle ainsi que l’immobilité forcée peut contenir autant ou plus d’énergie que le mouvement libre, que la contrainte qui empêche peut paradoxalement intensifier plutôt qu’affaiblir, que la résistance qui bloque peut transformer le geste d’un mouvement fluide en une concentration explosive de puissance retenue.

La Résistance comme Force Transformatrice : Modification de la Dynamique, Ralentissement de l’Élan, Imposition d’une Temporalité Autre

La résistance qui s’oppose au geste n’annule jamais simplement et totalement celui-ci en le supprimant complètement comme s’il n’avait jamais existé : elle le transforme au contraire radicalement et profondément en modifiant ses propriétés fondamentales, en altérant ses caractéristiques essentielles, en reconfigurant sa dynamique interne. Elle modifie substantiellement sa dynamique en changeant le rapport entre les forces qui le composent et celles qui s’y opposent, ralentit considérablement son élan initial en introduisant une friction qui dissipe progressivement son énergie cinétique, impose une temporalité radicalement autre qui remplace la vitesse spontanée par une lenteur contrainte ou qui substitue l’accélération urgente à la progression tranquille. Le geste contraint par la résistance doit nécessairement composer avec ce qui lui résiste plutôt que de simplement l’ignorer ou le nier : il doit s’adapter continuellement aux obstacles qu’il rencontre, modifier sa stratégie selon les résistances qu’il affronte, reconfigurer sa trajectoire en fonction des blocages qu’il subit. Cette nécessité de composer avec la résistance transforme le geste d’une action unilatérale qui imposerait souverainement sa volonté en une négociation permanente qui doit tenir compte des forces antagonistes, d’une expression pure et immédiate en une adaptation stratégique qui calcule et ajuste continuellement. Dans les peintures de Lucian Freud, les corps sont peints avec une matière épaisse appliquée par touches lourdes et laborieuses qui semblent lutter contre la résistance du support et de la peinture elle-même : chaque coup de pinceau porte la trace d’un effort, d’une friction, d’une lutte avec la matière qui résiste. Cette résistance matérielle transforme la peinture d’un geste fluide en un travail pénible qui donne à la surface une densité et une présence extraordinaires. Chez Anselm Kiefer, les surfaces picturales sont surchargées de matériaux lourds (plomb, cendre, paille, sable) qui résistent à l’application et créent des reliefs accidentés : le geste pictural doit constamment lutter contre le poids et la résistance de ces matériaux, se modifier selon leurs propriétés spécifiques, composer avec leurs contraintes particulières. La résistance comme transformation révèle ainsi que l’obstacle n’est jamais purement négatif et stérile mais toujours aussi productif et créateur, que la contrainte qui limite peut simultanément révéler et intensifier, que la résistance qui s’oppose peut paradoxalement enrichir le geste en le forçant à se transformer, à s’adapter, à inventer des solutions qu’il n’aurait jamais découvertes dans la liberté sans contrainte.

Le Blocage comme Tension Interne Explosive : Crispation du Corps, Accumulation d’Énergie, Présence Brute et Comprimée

Le geste brutalement bloqué dans son élan se crispe immédiatement et violemment sur lui-même : les muscles se contractent spasmodiquement, les articulations se raidissent douloureusement, le corps tout entier se tend maximalement comme s’il voulait forcer le passage malgré l’obstacle qui le retient. Cette crispation généralisée n’est jamais une simple réaction locale et superficielle qui n’affecterait que la zone directement bloquée : elle se propage au contraire à travers tout le corps en créant un état de tension totale qui transforme radicalement sa présence et son apparence. Le geste bloqué accumule une énergie considérable qui ne peut absolument pas se libérer ni se dissiper dans le mouvement qu’elle était destinée à alimenter : cette énergie reste prisonnière dans le corps crispé, se comprime dangereusement sans possibilité d’échappatoire, s’accumule progressivement jusqu’à atteindre des niveaux insoutenables de tension. Cette accumulation d’énergie sans décharge possible crée une forme de présence extraordinairement brute et intense : le corps bloqué rayonne d’une puissance contenue qui menace constamment d’exploser, vibre d’une tension extrême qui le fait trembler visiblement, manifeste une intensité dramatique qui fascine et inquiète simultanément. Cette présence comprimée du geste bloqué révèle paradoxalement que l’immobilité forcée peut être plus intense, plus présente, plus dramatique que le mouvement libre et fluide qui dissipe son énergie dans le déploiement continu. Dans les sculptures de Rodin (Les Bourgeois de Calais, Le Penseur), les corps sont saisis dans des moments de blocage et de crispation extrêmes : muscles tendus au maximum, membres contractés dans des positions douloureuses, visages crispés par l’effort ou la souffrance. Cette tension permanente donne aux figures une présence tragique qui dépasse largement celle des poses détendues et harmonieuses de la sculpture classique. Chez Francis Bacon, les figures sont constamment bloquées, comprimées, crispées dans des espaces trop étroits qui les contraignent violemment : corps tordus dans des cages invisibles, visages écrasés contre des surfaces transparentes, membres coincés dans des positions impossibles. Le blocage comme tension révèle ainsi que la contrainte qui empêche le mouvement peut paradoxalement créer une intensité supérieure à celle que produirait le mouvement libre, que l’énergie bloquée et comprimée rayonne plus fortement que l’énergie librement dépensée, que la présence brute du corps crispé peut être plus saisissante que la grâce fluide du corps détendu.

Le Geste Dévié : Friction Déformante, Frottement Transformateur, Trajectoire Contrainte

Le geste dévié est un geste qui change inévitablement et substantiellement de trajectoire sous l’effet d’une contrainte qui ne le bloque pas totalement mais le force à modifier sa direction, qui ne l’arrête pas complètement mais l’oblige à contourner l’obstacle, qui ne l’annule pas mais le déforme en profondeur. Il ne va plus jamais droit vers son objectif initial selon le chemin le plus court et le plus direct : il se tord obliquement pour éviter les résistances qu’il rencontre, se plie latéralement pour contourner les obstacles qui barrent sa route, se détourne stratégiquement pour trouver des passages alternatifs. La friction continue avec les résistances environnantes ne reste jamais une simple perturbation externe et superficielle : elle devient au contraire un véritable moteur de transformation qui modifie profondément et durablement le geste, qui l’altère dans sa substance même, qui le reconfigure radicalement. Le geste dévié porte ainsi indélébilement en lui la marque visible de toutes les frictions qu’il a subies, de tous les frottements qui l’ont altéré, de toutes les déviations qui l’ont détourné de sa trajectoire idéale – révélant que le mouvement réel n’est jamais la réalisation pure d’une intention qui se déploierait sans entrave mais toujours le résultat compromis d’une négociation avec des forces qui le contraignent à s’adapter continuellement.

La Friction comme Transformation Continue : Altération de la Forme, Modification de la Vitesse, Changement de Direction

Le frottement permanent du geste contre les résistances qu’il rencontre – qu’elles soient matérielles (rugosité d’une surface, densité d’un milieu), physiques (gravité, inertie), sociales (normes, interdits) ou psychologiques (inhibitions, peurs) – altère continuellement et progressivement sa forme apparente, modifie constamment sa vitesse de déplacement, change insidieusement sa direction de progression. Cette altération continue transforme le geste d’un mouvement qui suivrait idéalement une trajectoire lisse et prévisible en un parcours accidenté et imprévisible qui zigzague, hésite, bifurque selon les obstacles rencontrés. Le geste dévié porte ainsi visiblement et indéniablement la marque profonde de cette friction transformatrice : on voit dans sa forme tordue les contraintes qui l’ont forcé à se plier, on perçoit dans sa vitesse irrégulière les résistances qui l’ont ralenti puis accéléré, on reconnaît dans sa trajectoire brisée les obstacles qui l’ont fait dévier. Cette inscription de la friction dans le geste lui-même révèle que celui-ci n’est jamais une pure expression d’une intention intérieure qui se manifesterait sans médiation : il est toujours déjà la trace d’une lutte avec des forces externes qui l’ont contraint, modifié, détourné. Dans la danse Butō japonaise (Tatsumi Hijikata, Kazuo Ohno), les corps se déplacent comme s’ils étaient constamment freinés par une résistance invisible : mouvements extrêmement lents qui semblent lutter contre une viscosité ambiante, contorsions qui paraissent répondre à des pressions contradictoires, trajectoires déviées qui évitent des obstacles imaginaires. Cette friction permanente avec un environnement invisible crée une qualité de mouvement unique, dense, chargée. Chez William Forsythe en danse contemporaine, les corps sont constamment déviés de leurs trajectoires naturelles par des contraintes chorégraphiques qui les forcent à prendre des chemins obliques, à se tordre dans des angles impossibles, à déformer leurs gestes habituels. La friction comme transformation révèle ainsi que la résistance qui frotte et dévie n’appauvrit pas nécessairement le geste mais peut au contraire l’enrichir en lui donnant une texture, une densité, une complexité qu’il n’aurait jamais acquises dans un déploiement sans friction ni résistance.

La Déformation comme Réponse Active : Reconfiguration Stratégique, Invention de Nouvelles Trajectoires, Adaptation Créatrice

Le geste contrarié par les obstacles et les résistances ne cède jamais passivement et n’abandonne pas simplement face aux contraintes qu’il rencontre : il se reconfigure au contraire activement et créativement, il résiste à sa manière en inventant des réponses stratégiques, il transforme les obstacles en opportunités de créer de nouvelles formes. Il invente continûment et nécessairement une nouvelle trajectoire qui contourne les blocages plutôt que de s’y heurter frontalement, découvre progressivement une nouvelle forme qui s’adapte aux contraintes plutôt que de les nier stérilement, génère créativement de nouvelles solutions qui n’auraient jamais émergé sans la pression des obstacles rencontrés. La déformation imposée par les contraintes devient ainsi paradoxalement une réponse profondément active plutôt qu’une soumission passive, une adaptation créatrice plutôt qu’une simple capitulation, une transformation productive plutôt qu’une dégradation stérile. Cette capacité du geste à se reconfigurer sous la contrainte révèle une plasticité fondamentale qui lui permet de survivre et même de prospérer dans des conditions adverses, une résilience créatrice qui transforme les obstacles en occasions d’invention, une intelligence adaptative qui trouve des solutions là où semblaient régner seulement des impasses. Dans l’art de la calligraphie japonaise ou chinoise, la résistance du papier, la viscosité de l’encre, les propriétés du pinceau contraignent constamment le geste calligraphique : celui-ci doit s’adapter continuellement à ces résistances matérielles, modifier sa pression selon l’absorption du papier, ajuster sa vitesse selon la fluidité de l’encre. Ces contraintes ne limitent pas la créativité mais au contraire la stimulent en forçant le calligraphe à inventer des solutions techniques qui deviennent des qualités esthétiques. Dans le parkour ou le free-running, les traceurs transforment les obstacles urbains (murs, barrières, escaliers) en opportunités de mouvement : chaque contrainte architecturale devient une occasion d’inventer un franchissement créatif, chaque blocage apparent devient un point d’appui pour une trajectoire inattendue. La déformation comme réponse révèle ainsi que la contrainte n’est jamais purement négative et limitante mais toujours aussi stimulante et créatrice, que l’obstacle qui force à se déformer peut paradoxalement être l’occasion d’inventer des formes nouvelles qui n’auraient jamais émergé dans la liberté sans contrainte, que la résistance qui contraint peut devenir le moteur même de l’innovation et de la créativité.

Le Geste Conflictuel : Lutte Permanente, Opposition Continue, Tension Structurelle

Le geste conflictuel est fondamentalement un geste pris dans un rapport de force permanent et irréductible avec des adversaires multiples qui s’opposent à lui, qui contestent sa légitimité, qui résistent à son déploiement. Il n’avance jamais tranquillement dans un espace pacifié qui l’accueillerait sans opposition : il progresse au contraire péniblement contre des résistances qui cherchent à le bloquer, malgré des obstacles qui tentent de le détourner, à travers des oppositions qui voudraient l’annuler. Le conflit ne reste jamais ici un accident temporaire et exceptionnel qui surviendrait dans un mouvement normalement fluide et harmonieux : il devient au contraire une dynamique permanente et constitutive, une manière fondamentale d’exister, une condition structurelle qui définit le geste dans son essence même. Le geste conflictuel révèle ainsi que le mouvement n’est jamais neutre, pacifique, innocent mais toujours déjà engagé dans des luttes, inscrit dans des rapports de force, impliqué dans des conflits qui le constituent autant qu’ils le contraignent. Cette dimension fondamentalement politique et conflictuelle du geste expose qu’agir c’est toujours aussi lutter, que se mouvoir c’est nécessairement s’opposer, que exister corporellement c’est inévitablement entrer en conflit avec d’autres forces qui occupent le même espace et revendiquent les mêmes territoires.

Le Conflit comme Moteur Dialectique : Renforcement ou Rupture, Intensification Dramatique, Épreuve Révélatrice

Le geste conflictuel confronté à des oppositions continues et à des résistances permanentes se renforce paradoxalement sous la pression en durcissant sa détermination, en intensifiant son énergie, en affirmant plus vigoureusement encore sa volonté d’avancer malgré tout – ou au contraire se brise tragiquement sous la contrainte excessive en s’effondrant soudainement, en capitulant définitivement, en abandonnant toute tentative de progression. Le conflit permanent n’est jamais ici un simple accident malheureux qu’il faudrait déplorer et éliminer pour retrouver une harmonie perdue : c’est au contraire un véritable moteur dialectique qui fait progresser le geste, qui le transforme profondément, qui le révèle dans sa vérité. Il donne au geste une intensité dramatique particulière qui provient précisément de l’incertitude sur l’issue de la lutte : le geste va-t-il réussir à franchir les obstacles ou va-t-il échouer et s’effondrer ? Cette tension dramatique maintient le spectateur dans un état de suspense anxieux qui rend la perception du geste infiniment plus intense que ne le serait celle d’un mouvement fluide et sans opposition. Le conflit fonctionne ainsi comme une épreuve révélatrice qui expose la force réelle du geste, qui teste sa résistance effective, qui mesure sa puissance véritable : seul le geste qui survit au conflit, qui résiste aux oppositions, qui surmonte les obstacles prouve qu’il possédait effectivement la force qu’il prétendait avoir. Dans les performances de Marina Abramović (Rhythm 0, The Artist is Present), le corps de l’artiste entre délibérément en conflit avec des contraintes extrêmes (abandon total au public, immobilité prolongée pendant des heures) qui le mettent à l’épreuve et révèlent ses limites. Le conflit avec ces contraintes crée une intensité dramatique extraordinaire qui tient le spectateur en haleine. Dans les peintures de Caravage, les corps sont constamment saisis dans des moments de conflit violent : luttes physiques, tensions psychologiques, oppositions dramatiques qui créent des compositions traversées par des forces contradictoires. Le conflit comme moteur révèle ainsi que l’opposition n’affaiblit pas nécessairement mais peut au contraire renforcer, que la résistance ne détruit pas toujours mais peut révéler, que le conflit n’est pas seulement destructeur mais aussi créateur en produisant une intensité dramatique et une vérité du geste que l’harmonie pacifiée ne pourrait jamais atteindre.

La Tension Continue comme Forme Structurelle : Permanence du Conflit, Instabilité Maintenue, Vibration Agonistique

La tension produite par le conflit permanent entre le geste et les forces qui s’y opposent ne disparaît jamais totalement dans une résolution harmonieuse qui pacifierait définitivement les antagonismes : elle persiste au contraire continûment et structurellement, elle devient une forme durable plutôt qu’un moment transitoire, une structure permanente plutôt qu’un accident provisoire, une manière constitutive d’habiter le mouvement plutôt qu’une perturbation exceptionnelle. Cette permanence de la tension transforme radicalement la nature du geste : celui-ci cesse d’être une action qui se déploierait tranquillement jusqu’à son accomplissement pour devenir un équilibre précaire constamment menacé de rupture, une négociation permanente avec des forces antagonistes qui ne désarment jamais, une lutte perpétuelle qui ne connaît aucune trêve définitive. Le geste conflictuel est ainsi constitutivement un geste profondément instable qui oscille continuellement entre progression et blocage, constamment tendu entre affirmation et effondrement, perpétuellement vibrant sous l’effet des forces contradictoires qui le traversent sans jamais se résoudre en synthèse pacifiée. Cette vibration agonistique – cette oscillation permanente produite par le conflit incessant – donne au geste une qualité particulière : une nervosité qui le fait trembler, une tension qui le fait pulser, une énergie qui le maintient dans un état d’activation maximale. Dans les chorégraphies de Pina Bausch, les corps sont constamment pris dans des rapports de force et des conflits qui ne se résolvent jamais : luttes amoureuses qui alternent attraction et répulsion, oppositions sociales qui confrontent individu et groupe, tensions psychologiques qui divisent le sujet contre lui-même. Ces conflits permanents créent une danse traversée par des tensions continues qui ne se relâchent jamais complètement. Dans les peintures de Lucio Fontana (Concetti spaziali), les entailles dans la toile créent une tension permanente entre la surface plane et l’espace tridimensionnel qui la déchire, entre l’intégrité du support et sa violation, entre la clôture de l’œuvre et son ouverture vers un au-delà. La tension continue comme forme révèle ainsi que le conflit peut devenir non pas un moment exceptionnel mais un état permanent, que l’instabilité peut être non pas un défaut à corriger mais une qualité à cultiver, que la vibration agonistique produite par l’opposition permanente peut donner au geste une intensité vitale que la stabilité harmonieuse ne pourrait jamais atteindre.

Conclusion : La Contrainte comme Vérité Profonde du Geste Instable et Politique

Le geste contrarié sous ses trois modalités principales – blocage qui concentre l’énergie en tension explosive, déviation qui transforme créativement sous la friction, conflit qui structure par l’opposition permanente – révèle une dynamique fondamentale de résistance, de friction et de conflit qui expose la nature profondément contrainte et politique de tout mouvement corporel. Il montre explicitement et sans illusion que le geste n’est jamais totalement libre de se déployer selon sa seule volonté interne sans rencontrer aucune opposition externe, jamais totalement fluide dans sa progression sans subir aucune friction qui le ralentisse ou le dévie, jamais totalement pacifique dans son existence sans entrer en conflit avec d’autres forces qui occupent le même espace et revendiquent les mêmes territoires. Résistance, friction, conflit : autant de manières convergentes et complémentaires pour le geste de se transformer nécessairement sous la pression des contraintes qu’il rencontre, de s’adapter continûment aux obstacles qui s’opposent à lui, de se reconfigurer créativement face aux résistances qui le forcent à inventer de nouvelles solutions. Dans cette contrainte permanente et cette opposition structurelle, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa vérité la plus profonde et la plus instable : celle d’un mouvement qui n’existe jamais dans la pure liberté d’une expression spontanée mais toujours dans la négociation difficile avec des forces qui le limitent, le contraignent, le transforment. Cette vérité contrainte et conflictuelle révèle finalement que le geste est fondamentalement un geste politique qui doit lutter pour conquérir son espace, négocier avec des adversaires qui s’opposent à lui, composer stratégiquement avec des contraintes qu’il ne peut ni ignorer ni éliminer complètement – exposant ainsi que la liberté du mouvement n’est jamais donnée mais toujours conquise, que l’autonomie du geste n’est jamais absolue mais toujours relative aux forces qui la limitent, que la fluidité apparente dissimule toujours des frictions réelles qui travaillent secrètement le mouvement et le transforment profondément même quand celui-ci semble se déployer sans entrave visible.