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Les Œillades 2025 : Nous l’orchestre de Philippe Béziat, l’harmonie en devenir

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Avec Nous, l’orchestre, Philippe Béziat signe un documentaire passionnant sur la vie collective et la tension intime d’un grand ensemble musical. Loin du simple documentaire théorique, c’est une immersion dans le geste de créer ensemble — ce moment suspendu où l’individu s’efface pour que naisse une seule respiration commune. Un témoignage sensible qui fait vibrer la musique symphonique dans ses interstices, et révèle l’homme derrière l’instrument.

Nous, l’orchestre est une incursion fascinante au cœur d’un univers que l’on imagine souvent figé, mais qui, sous le regard patient et minutieux de Philippe Béziat (Indes galantes, Traviata et nous), révèle toutes ses pulsations intimes. Le documentaire dissèque avec une sensibilité aiguë la vie d’une formation symphonique (répétitions, raccords, concerts, concours, conservatoire…), dévoilant non seulement la rigueur de la discipline orchestrale, mais aussi les émotions et les tensions qui se nouent dans les coulisses de ce grand temple aux courbes futuristes qu’est la Philharmonie de Paris. Gracieuse et attentive, la caméra circule entre les pupitres avec une discrétion respectueuse, épouse le mouvement des archets, capte les frissons des cordes pincées, mais saisit surtout le silence qui précède la note, cette attente suspendue où se joue la tension entre maîtrise technique et émotion vraie. Philippe Béziat filme l’orchestre dans sa vérité brute : une machine magnifique mais exigeante, qui ne pardonne pas l’à-peu-près ; un ballet silencieux où chaque musicien détient sa partition, mais où l’harmonie ne peut s’obtenir qu’au prix d’une écoute et d’un abandon réciproques.

Le réalisateur suit, entre autres, le charismatique Klaus Mäkelä, jeune chef prodige finlandais de vingt-neuf ans que toutes les salles de concert s’arrachent. À travers lui, Nous l’orchestre explore la fonction protéiforme du directeur musical — à la fois guide, médiateur et gardien d’un espace sonore altruiste, le maestro inspire, apaise, modifie la texture ou la couleur d’un morceau sans jamais imposer de hiérarchie verticale –, et rend palpable l’équilibre entre exigence artistique et écoute respectueuse, cette phase de recherche lorsque chacun tâtonne, décale son geste, réajuste sa position.

Philippe Béziat présent aux Œillades.

Mais la grande réussite de cette mise en scène limpide et enveloppante réside dans sa capacité, toujours modeste mais très maîtrisée, à humaniser l’écosystème musical. En effet, Philippe Béziat ne nous livre pas seulement la virtuosité de la discipline orchestrale mais donne aussi la parole aux instrumentistes qui, tour à tour, expriment leurs failles, leurs doutes, les rivalités et les joies partagées, composant ici une mosaïque de sensibilités et de tempéraments parfois incompatibles. Rappelant que derrière chaque performance éblouissante se cachent des heures d’exigence et de compromis, cette plongée dans l’intimité collective met donc en lumière un paradoxe : pour transcender ensemble les œuvres de Stravinsky, Bartok, Rimski-Korsakov, Chostakovitch ou encore Mahler, il faut avant tout accepter les fragilités individuelles.

Ainsi, Nous l’orchestre capture avec une acuité rare la respiration d’un corps collectif en quête d’une harmonie absolu. Orfèvre du documentaire musical, Philippe Béziat magnifie l’alchimie qui circule entre l’estrade et les pupitres, offrant une partition visuelle d’une grande justesse, où les silences pèsent autant que les fortissimos. Sans surplomb ni emphase, il signe ici un vibrant hommage à l’Orchestre de Paris et une magnifique méditation sur ce que signifie “jouer ensemble” dans un monde où l’individu est sans cesse valorisé. Car la musique n’est pas qu’un spectacle, mais aussi une vie partagée.

Sévan Lesaffre

Nous l’orchestre – Bande-annonce

Synopsis : Comment jouer ensemble sans se sentir disparaître dans la masse ? Comment contribuer à quelque chose de plus grand que soi ? Comment cohabiter des dizaines d’années sans que le groupe explose ? Quel rôle joue vraiment le chef d’orchestre ? Pour la première fois, caméras et micros se faufilent entre les 80 musiciens de l’Orchestre de Paris, sous la baguette de leur jeune chef prodige, Klaus Mäkelä. Une immersion totale pour partager leurs expériences, l’émotion et la beauté, au cœur de la musique en train de se faire.

Nous l’orchestre – Fiche technique

Réalisation et scénario : Philippe Béziat
Avec : Klaus Mäkelä et les musiciens de L’orchestre de Paris-Philharmonie
Production : Philippe Martin
Photographie : Raphaël O’Byrne
Montage : Henry-Pierre Rosamond
Son : Arnaud Marten, Nicolas Joly, François Waledisch, François Mereu, Emmanuel Croset
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 1h30
Genre : Documentaire
Sortie : 22 avril 2026

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4

« Taylor Swift – La Totale » : un empire musical

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À travers Taylor Swift – La Totale, somme monumentale qui dissèque près de vingt ans de chansons, se dessine autant une discographie qu’un portrait : celui d’une artiste qui a bâti sa carrière par intuitions, par crises, par reconquêtes successives. Le livre révèle, en filigrane, une personnalité d’une cohérence rare, capable de transformer chaque épreuve en sève créative.

Dans Taylor Swift – La Totale, tout est classé, annoté, remis en contexte. Et pourtant, le matériau déborde de vie. En recensant minutieusement 248 chansons, leurs sources, leurs manières d’être écrites, les époques dont elles procèdent, cet ouvrage-somme ne fait pas qu’ordonner une œuvre : il expose la personnalité singulière d’une autrice-compositrice façonnée par l’urgence de dire.

La petite fille de Pennsylvanie s’affirme dès les premières pages : timide mais déterminée, obsédée par Nashville comme d’autres enfants le seraient par des mondes disneylandisés. Elle a dix ans lorsqu’elle demande à ses parents s’ils peuvent déménager à Nashville – la ville de la country. Ce n’est pas une lubie. La future star note déjà des fragments de chansons sur des carnets trop grands pour elle. Elle insiste, frappe aux portes, dépose des démos. On lui barre la route, elle revient à la charge. Cette persévérance presque candide, le livre la donne à voir par touches successives : dans l’apprentissage acharné de la guitare, dans les concours locaux, dans la première signature qui lui échappe, puis dans cette seconde chance que lui offre Scott Borchetta au Bluebird Café. Elle n’a pas quinze ans, et pourtant on sent un caractère déjà aiguisé, une volonté de tracer sa propre ligne.

Le livre dit beaucoup à travers les chansons passées en revue. Fearless, par exemple, expose une adolescente qui convertit ses contrariétés sentimentales en manifestes pop. Love Story emprunte à Shakespeare pour réécrire un interdit parental en romance triomphante : un geste éminemment swiftesque, transformer l’impuissance en victoire narrative. You Belong With Me, elle, raconte la loyauté plus que la jalousie ; son énergie pop-rock naissante dit mieux qu’un essai ses élans de liberté.

Puis survient l’épisode qui la fait basculer dans la conscience publique transculturelle : la scène des MTV Video Music Awards 2009, lorsqu’un rappeur, Kanye West, surgit sur scène pour contester son prix. Cet incident est devenu mythe, mais La Totale en montre la mécanique émotionnelle : une jeune femme qui, d’abord, encaisse avec un professionnalisme sidérant, puis répond par la chanson, puis se relève encore, plus forte. L’ouvrage documente l’après-coup, la manière dont le conflit avec Kanye West et la spirale médiatique qui s’ensuit font d’elle une cible. C’est la peut-être période la plus sombre et la plus formatrice.

Cette capacité de résilience éclaire aussi la gigantesque affaire des masters. Lorsque les droits de ses premiers albums lui échappent lors d’un rachat industriel, l’artiste se trouve face à un système qui entend la priver de son propre travail. Le livre détaille précisément cette lutte contractuelle, mais ce qui en ressort, c’est l’attitude. Taylor Swift ne supplie pas, elle ne négocie pas en coulisses : elle reconstruit. Elle réenregistre. Elle reprend, pièce par pièce, ce qui lui a été soustrait, avec une méticulosité qui force l’admiration autant que l’effroi. Ses “Taylor’s Version” sont plus que des disques : ce sont des actes de souveraineté artistique.

Parmi les nombreux sujets abordés, La Totale dévoile une artiste joueuse, presque espiègle. Damien Somville et Marine Benoît reviennent ainsi sur les fameux « Easter eggs », indices cryptés, lignes typographiques, couleurs, nombres, allusions visuelles, qui deviennent un véritable langage parallèle. Taylor Swift apparaît comme une conteuse qui, depuis l’adolescence, invite son public à lire entre les lignes. Ce goût du jeu n’est jamais opportuniste : il dit une personnalité qui cherche, par tous les moyens, à garder le lien vivant, à faire de son œuvre un territoire partagé.

Il est aussi question de l’arrivée d’Aaron Dessner dans son cercle créatif, juste avant la pandémie. Avec lui, Swift se glisse dans le folk indé, explore des textures plus fragiles, des récits en clair-obscur. On voit alors apparaître une artiste débarrassée du spectacle, concentrée sur son écriture, qui ose la lenteur, l’ambiguïté, les personnages fictifs. Folklore et Evermore sont autant d’horizons élargis.

Au fil des pages, Taylor Swift – La Totale donne les clés d’une personnalité façonnée par l’instinct, la rigueur et un rapport presque artisanal à la création. Taylor Swift n’est pas seulement une chanteuse qui met en musique sa vie : elle fabrique des mondes, se réinvente avec une précision d’horloger, se relève toujours avec un projet plus vaste que le précédent. Elle est entière, maligne et engagée. 

On referme le livre avec la sensation d’avoir parcouru un empire. D’idées, de récits, de lignes de fuite. Un empire où chaque chanson constituerait une pièce, chaque crise un tournant, chaque renaissance une preuve supplémentaire que Taylor Swift n’est pas seulement une artiste de son époque : elle en est surtout l’une des narratrices les plus lucides.

Taylor Swift – La Totale, Damien Somville et Marine Benoît 
EPA, octobre 2025, 496 pages

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« Le Roi Démon Piccolo » (T04) : le moment où Dragon Ball bascule

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Ce quatrième tome de l’arc en cours de Dragon Ball – Full Color consacre Piccolo Jr., pivot narratif où la série abandonne définitivement le ton léger de ses débuts pour entrer dans une logique plus sombre et violente. La colorisation vient renforcer un récit déjà tendu, dominé par la violence du duel final entre Goku et Piccolo.

Ce segment de l’histoire marque une rupture nette dans la progression de Dragon Ball. L’ennemi principal, Piccolo Daimaô, a donné vie à un fils revanchard, redoutable, aux techniques de combat inventives et inédites. Plus qu’un simple adversaire de tournoi, Goku affronte une menace globale, capable de détruire villes et institutions, et de contourner les techniques censées le neutraliser. Une scène en témoigne particulièrement : il renvoie sans mal le Mafuba censé le condamner. Ce retournement invalide toute solution “traditionnelle” et place les protagonistes dans une situation a priori sans échappatoire.

L’ensemble du tome suit ensuite une escalade continue. Goku y apparaît dans un état de fatigue extrême, bientôt représenté en sang et à bout de forces. Son affrontement avec Piccolo témoigne d’une intensité physique rarement atteinte jusque-là dans la série. Les choix graphiques mettent en avant cette brutalité : impacts répétés, gros plans sur les blessures, expressions de douleur plus appuyées…

Piccolo lui-même est traité comme un antagoniste absolu. Son bras extensible, ses techniques surprenantes, sa capacité de régénération, montrée de manière crue, renforcent l’idée d’un adversaire difficile à épuiser. La scène où il se transforme en géant accentue d’ailleurs la domination visuelle : Goku est soudainement réduit à une silhouette minuscule qui tente de survivre à un rapport de force manifestement déséquilibré – mais dont il saura tirer profit. Les intentions, elles, sont claires : Piccolo Jr. entend “recréer un monde démoniaque dirigé par la terreur”.

L’édition Full Color amplifie la lisibilité de ces moments. La saturation des tons verts et violets de Piccolo, l’orange vif de l’uniforme de Goku et les contrastes forts renforcent la compréhension immédiate des actions. Sans modifier la structure du récit, la colorisation rend l’ensemble plus abrasif et souligne mieux la dimension spectaculaire, voire apocalyptique, du combat.

Haletant, ce tome 4 reste un pivot fondamental dans la chronologie de Dragon Ball. Il clôt définitivement l’ère où l’humour dominait, impose la possibilité de pertes irréversibles et prépare directement l’évolution de Goku vers un rôle plus héroïque, moins candide. Le duel avec Piccolo y apparaît comme un acte fondateur, avant que les Saiyans ne se manifestent…

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5

« Dragon Ball Super » (tome 24) : un volume de transition

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Ce nouveau tome réunit plusieurs arcs essentiels : le retour de Broly dans un entraînement décisif, une Armée du Ruban Rouge dépassée par les événements et un Gohan redevenu une référence absolue du combat. 

Le tome prend essentiellement place sur la planète Beerus, où Broly s’entraîne sous la supervision de Goku, Vegeta et Whis. L’objectif est clair : apprendre à canaliser sa puissance sans céder à la rage qui l’a longtemps défini. Vegeta se charge de lui transmettre une forme de discipline qui, jusqu’ici, semblait lui échapper. Cet entraînement porte peu à peu ses fruits : Broly parvient à combattre sans perdre le contrôle, et un affrontement avec Gohan confirmera d’ailleurs plus tard ses progrès. C’est une avancée nette pour le Saiyan, qui donne une direction concrète au personnage.

En parallèle, sur Terre, l’arc Clean God explore un terrain plus léger. La figure du super-héros décliné à la télévision inspire Trunks, impressionné par son sens de la justice et ses capacités de combat, éventées lors d’un incident aux abords d’un musée. Cela amène le jeune guerrier à endosser à son tour un rôle de justicier, aux côtés de Goten. L’idée n’est pas révolutionnaire – loin de la là – mais elle fonctionne relativement bien, dessinant un espace d’expression pour ces deux adolescents souvent laissés en marge et désireux de s’affirmer d’une manière ou d’une autre.

Le retour du Ruban Rouge occupe un autre pan du récit. Leur tentative de recruter Goten et Trunks pour vaincre Gohan relève de l’absurdité assumée. Leur visite sur la planète Beerus, où ils constatent définitivement l’écart de puissance entre leurs ambitions et la réalité, les réduit à un rôle secondaire presque parodique. Leur présence rappelle néanmoins que l’univers de Dragon Ball continue d’entretenir ses vieux ennemis (celui-ci étant quasi originel), même lorsqu’ils ne représentent tout à fait plus une menace crédible (pour l’instant).

Le centre de gravité du tome reste cependant Gohan, dans sa forme Beast. Goku, Broly, Goten et Trunks cherchent tour à tour à se mesurer à lui. Non pour établir une hiérarchie, mais pour évaluer leur propre niveau face à un « standard » encore inédit. Inutile de préciser que la série s’est toujours appuyée pour ces rivalités, qui forment une sorte d’émulation pour tous les personnages.

Reste que ce volume n’échappe pas aux critiques habituelles. Certaines planches sont inégales et manquent de finition. L’abondance de nouvelles formes et transformations finit aussi par lasser : la surenchère affaiblit la portée narratologique de ces évolutions, qui constituaient autrefois des événements majeurs.

Malgré ces limites, ce tome 24 remplit son rôle. Il avance les pions sans perdre ses personnages, clarifie certaines trajectoires et maintient la dynamique ouverte des derniers arcs. Un volume de transition solide, parfois maladroit, mais utile pour comprendre la direction actuelle de Dragon Ball Super.

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3

Detroit Roma ou les multiples facettes du rêve américain

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N’y allons pas par quatre chemins, Detroit Roma fait partie des objets quasiment inclassables. Bien sûr, on peut le considérer comme un album BD dessiné par Elene Usdin, qui a collaboré pour son élaboration avec son fils Boni. Il nous fait voyager de Detroit (Michigan) à Rome (Georgie) et comporte un nombre incroyable de références qui permettent de le rattacher à la réalité par bien des points et nous renvoient vers l’Amérique fantasmée des artistes, peintres et cinéastes notamment. Mais c’est bien plus que tout cela.

Ainsi, une sorte de prologue en quelques planches nous présente une version américaine du mythe de la fondation de Rome (Italie) par les jumeaux Rémus et Romulus. Voilà une première justification du titre, l’autre étant que l’essentiel de la narration se situe à Detroit. Ce prologue invitant à l’interprétation, on peut considérer que la dessinatrice nous propose une exploration en profondeur du rêve américain en appliquant quelque chose comme ce slogan qui remonte aux années ’60 : « Mettez un tigre dans votre moteur ! » Surtout, ne pas y voir du passéisme, car tout est hors normes dans cet album, de la présentation (format à l’italienne, épaisseur de l’album) à l’originalité du style et l’organisation des planches qui s’affranchit régulièrement des limites habituelles des standards BD. Cela vaut pour le dessin où plusieurs styles se côtoient, alternant des pages esthétiquement séduisantes avec d’autres de tendance beaucoup plus impressionniste qui peuvent déconcerter.

Le début

Il laisse perplexe, car la narration reprend plusieurs fois la phrase « Ça pourrait commencer là… » qui finirait presque par devenir agaçante (« Très bien, mais ça commence quand ? »). Heureusement, on finit par comprendre que c’est une façon de rendre compte de la complexité des relations entre les personnages. A vrai dire, l’essentiel tourne autour de Becki et Summer, deux jeunes filles du même âge que les circonstances mettent en présence et qui deviennent amies. Bien entendu, se contenter de cela serait très réducteur, puisque les milieux familiaux de Becki et Summer interviennent de manière fondamentale dans une intrigue à tiroirs qui révèle progressivement ses tenants et aboutissants, la complexité de l’intrigue correspondant à la complexité d’une nation et de ceux qui la constituent. Ce que réussit cet album épais (365 pages… soit une pour chaque jour de l’année), c’est donner une idée parfaitement crédible des États-Unis de 2015, époque où la narration se situe. Ayant assisté à la petite réception proposée par l’éditeur le jour de la sortie de l’album, j’ai eu l’occasion de visionner deux montages-photos qui défilaient sur un écran en sous-sol. On y observait des prises de vues réalisées par le duo d’auteurs lors de leur exploration des États-Unis, avec des paysages urbains et autres et de nombreuses personnes qui posent. Tout cela imprègne l’album.

Becki et Summer

La rencontre entre Becki la Noire et Summer la Blanche va dévoiler un nombre incroyable de facettes. Outre leurs origines différentes mais finalement très proches, à Detroit, elles viennent de milieux totalement étrangers l’un à l’autre. Becki tire le diable par la queue, toujours à chercher le moyen de gagner de l’argent. Si possible suffisamment pour le matériel lui permettant de pratiquer son art. On la voit, dès qu’elle le peut, acheter une bombe pour graffer sur un mur. Sinon, elle passe beaucoup de temps à dessiner sur papier, un peu tout ce qui l’inspire. Autant dire que cet album est finalement à considérer comme son œuvre (voir la justification principale en conclusion), raison pour laquelle on la retrouve à la narration pour raconter son amitié avec Summer. Quant à Summer, elle est originaire d’un milieu aisé. Sa famille vit dans une vaste maison avec piscine. Ses parents se côtoient à peine, son père faisant régulièrement la fête, alors que sa mère se cloître dans ses appartements. Cette femme s’appelle Gloria, comme Gloria (John Cassavetes – 1980), mais aussi comme Gloria Swanson, la star du muet qui alla jusqu’à interpréter son propre rôle dans Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950), un film vertigineux. A sa façon, cet album propose quelque chose d’aussi vertigineux. Pour en revenir à Becki et Summer, on peut se demander laquelle des deux est la mieux armée pour affronter la vie. En effet, malgré son milieu social défavorisé, Becki (qui a perdu sa mère toute jeune) est probablement plus équilibrée que Summer qui affiche régulièrement des sautes d’humeur parfois incontrôlables et dont le déséquilibre général se reflète sur son physique d’anorexique, sujette à des crises de boulimie.

Un contexte

Pour rendre compte de l’Amérique de 2015, les références s’accumulent, bien qu’elles ne cherchent pas systématiquement à dater l’action. On note qu’il est question de la crise de l’industrie automobile à Flint (proche de Detroit) dont le documentariste Michael Moore avait parlé dans Roger and me (1990). Il est également question de la gestion désastreuse de la distribution d’eau à Detroit, véridique. Donc, notre duo d’auteurs situe son action avec des personnages fictifs, dans un contexte social réel qui crédibilise l’ensemble. Pour qui n’aurait jamais mis les pieds aux États-Unis, l’idée qu’on s’en fait vient de la littérature et surtout du cinéma. Autant dire qu’on est servis, car les références cinématographiques sont nombreuses. Comme il existe un Paris, Texas (Wim Wenders – 1984) il existe une Rome, Georgie, vers laquelle Becki et Summer se dirigent. D’autre part, le style d’Elene Usdin rappelle régulièrement celui du peintre Edward Hopper, ce qui apporte une certaine atmosphère typique, faite de torpeur (voir ces maisons aux façades bien blanches du peintre) et d’isolement des individus. Les références cinématographiques contribuent largement à cette ambiance. Ainsi, dès le début, on a droit à une allusion à Psychose (Alfred Hitchcock, 1960). Parmi les nombreuses autres, il y a aussi celle à Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz, 1959) par exemple. On observe aussi une improbable projection de 8 ½ de Federico Fellini dans un drive-in. Et puis, plusieurs scènes consistent en des dessins reproduisant des situations connues dans des films, accompagnées du texte correspondant à l’action de la BD. D’autre part, Elene Usdin varie parfois son style, pour plusieurs fois montrer une planche entière avec des enchevêtrements, des croisements, comme pour des échangeurs d’autoroutes ou des rues dans une ville, ce qui symbolise bien la complexité des relations existant entre les différents personnages.

Un album d’une grande richesse

Les quatre années de travail nécessaires à l’élaboration de l’album trouvent leur justification dans son ambition artistique. La complexité de l’intrigue et les déambulations des personnages qui arpentent l’Amérique profonde finissent par en donner une image. Et même si c’est celle de 2015, cela va jusqu’à suggérer des pistes pour expliquer (très difficile à comprendre vu de chez nous) pourquoi l’Amérique a pu réélire Donald Trump, malgré l’image déplorable donnée lors de son premier mandat. Ultime question : est-ce que cet album peut être apprécié par quelqu’un qui ne verrait pas toutes les références qu’on y trouve ? A mon avis oui, car même si le scénario s’avère relativement complexe (il procède par petites touches), il devrait marquer toute personne qui s’y intéressera. Quant aux cinéphiles (notamment), ils pourront s’amuser à identifier les références et chercher à comprendre comment et pourquoi les auteurs les intègrent à leur intrigue. Un album à explorer en profondeur !

Detroit Roma, Elene Usdin et Boni
Sarbacane : paru le 5 novembre 2025

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4

Hazara blues : Téhéran, Kaboul, Paris

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Cet album illustre l’itinéraire de Reza Sahibdad, jeune cinéaste issu d’une famille afghane ayant émigré vers l’Iran où il est né et a grandi. Son parcours s’avère particulièrement révélateur, raison pour laquelle il intéresse le dessinateur français Yann Damezin. Le dessin lui-même s’avère particulièrement remarquable.

Tout l’album illustre le face à face de Reza avec la représentante de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) qui le reçoit et l’interroge, suite à sa demande d’asile politique en France où il arrive à l’âge de 28 ans. Considérant cet entretien comme crucial pour son avenir, Reza le met en parallèle avec la situation de la princesse Shéhérazade dont la légende dit qu’elle devait raconter une histoire suffisamment palpitante à son sultan de mari pour qu’il veuille toujours en connaître la suite, retardant nuit après nuit le moment de l’exécuter. Il faut dire que l’histoire de Reza multiplie les péripéties justifiant l’épaisseur de l’album (236 pages).

Aux origines

Pour Reza, tout commence en Afghanistan où se trouvent ses origines familiales. La famille Sahibdad appartenant à l’ethnie Hazara (d’où le titre de l’album), minoritaire et persécutée en Afghanistan, décida d’émigrer en Iran en espérant y trouver de meilleures conditions d’existence. Pourquoi l’Iran ? Parce qu’une communauté afghane s’y trouvait déjà, dont certaines relations familiales, et aussi parce qu’en tant que musulmans chiites, les Sahibdad espéraient trouver des conditions favorables à leur intégration. En gros, l’histoire de Reza commence à partir de ses 10 ans… quand il commence à travailler ! Mais, bien entendu, il a déjà eu l’occasion d’observer comment sa famille et les Afghans sont considérés. En effet, de manière générale en Iran, les Afghans sont très mal acceptés et Reza observe de nombreuses manifestations de racisme. Il faut dire que le climat général instauré par la république islamique ne favorise pas la sérénité et la confiance. Tout indique qu’il s’agit d’un régime totalitaire qui entretient la crainte par de multiples moyens. Nous le savons déjà par les films qui nous parviennent en France. Je pense notamment à ceux d’Abbas Kiarostami (qui intervient en tant que personnage de l’album), Mohsen Makhmalbaf, Jafar Panahi (palme d’or au festival de Cannes 2025 pour Un simple accident) ainsi que Mohammad Rasoulof qui a marqué les esprits avec Le diable n’existe pas (2020) et Les graines du figuier sauvage (2024).

Le face-à-face

Celui de Reza avec la représentante de l’OFPRA qui l’interroge sur ses motivations et son passé permet d’en savoir plus sur l’ethnie Hazara et sur la situation politique et sociale en Afghanistan, mais aussi et surtout sur les conditions de vie en Iran. Elles sont difficiles pour les Iraniens et par contrecoup pour les Afghans considérés comme des profiteurs. C’est malheureusement une réaction assez classique qui consiste à chercher un bouc-émissaire quand les choses vont mal.

Devenir cinéaste

Les deux premiers tiers de l’album sont essentiellement consacrés au parcours de Reza en Iran, avec ses multiples démêlés politico-religieux personnels, familiaux et amicaux, très révélateurs d’une atmosphère pesante. C’est la découverte du cinéma et l’envie d’en faire qui permettra à Reza de voir sa situation évoluer. La découverte des films se fait en cachette. Cela lui plait tant qu’il se met en tête d’intégrer le milieu du cinéma iranien. Il réalise alors que c’est le seul milieu qui ne lui soit pas fermé du fait de ses origines. A force de persévérance, il intègre une école de cinéma et devient homme à tout faire sur certains tournages. Jusqu’au moment où il peut tourner lui aussi et obtenir des récompenses, car il montre ce qu’il connaît : la condition de Hazara en Iran. Sans qu’il l’ait particulièrement cherché, il marque les esprits par une sorte de pied-de-nez au système politique en place et on comprend bien pourquoi il finit par se décider à quitter l’Iran. Pour cela il prend des risques terribles, pour découvrir l’Afghanistan où il retrouve son frère, puis la France où il demande donc l’asile politique.

Aspect technique

Au-delà du fait qu’il s’agit d’un témoignage édifiant, cet album retient l’attention par plusieurs points particuliers. Déjà, il fait le lien entre la BD et le cinéma, mais aussi entre la France et le reste du monde. Il marque également par son aspect esthétique. Globalement, tout ici est stylisé pour rappeler les origines persanes du personnage principal. Cela va des visages aux silhouettes en passant par les décors. Ceux-ci sont remarquables, par une inventivité sans cesse renouvelée (et donc une belle maîtrise du medium BD). De plus, l’utilisation de la couleur donne des impressions particulières. La dominante va au vert. Ensuite, nous avons surtout du noir (et certains dessins façon ombres chinoises) et un peu de bleu et de rouge. Globalement, on observe une dominante de couleur pour chaque planche, ce qui laisse de vastes zones laissées en blanc. Cela donne le sentiment qu’un enfant qui tomberait sur l’album résisterait difficilement à l’envie d’y faire du coloriage. Ce n’est qu’un constat correspondant au fait que la couleur appelle la couleur. Un autre élément remarquable concerne la narration, puisque le dessinateur se met en scène en train d’élaborer l’album : il se représente plusieurs fois en discussion avec Reza, notamment pour éclaircir certains points. Enfin, l’album ne se contente pas de faire un état des lieux des conditions sociales en Iran et en Afghanistan, puisqu’il détaille les pénibles conditions d’existence d’un réfugié politique en situation d’attente, chez nous en France. D’ailleurs, l’album fait de l’interlocutrice de Reza à l’OFPRA, un être aux formes multiples qu’il cherche à captiver encore et encore pour la convaincre d’intercéder afin qu’il obtienne l’asile politique. Il s’agit donc d’un album d’un profond humanisme et d’un niveau artistique remarquable qui va bien au-delà de son aspect documentaire.

Hazara blues, Reza Sahibdad (scénario) et Yann Damezin (dessin)
Sarbacane : sorti le 20 août 2025

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4

CINÉMANIA 2025 : Jérôme Commandeur pour T’as pas changé

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Jérôme Commandeur a plus d’une corde à son arc : comédien, showman et maintenant réalisateur depuis trois films. Et c’est justement son dernier bébé qu’il vient présenter à Montréal pour la 31e édition du festival de films francophones Cinémania. Il y apporte un vent de fraîcheur dans une programmation qui a, une fois n’est pas coutume, mis l’accent sur les comédies pour « donner un peu de baume au cœur en ces temps anxiogènes » de l’avis même du directeur du festival. Arrivé un jour de première neige dans un festival perturbé par une énorme grève des transports en commun, sa bonne humeur est réconfortante et colle bien à l’image qu’on se fait de cet artiste. Rencontre pour la présentation de T’as pas changé.

Le Mag du Ciné: Je viens de voir le box-office du film qui a pris la première place devant la grosse production hollywoodienne de la semaine (Prédator, Badlands ndlr.) et qui est votre plus gros démarrage. Alors, êtes-vous prêt pour le million ?

(Il sourit).

Jérôme Commandeur: Alors prêt pour le million, je n’en sais rien, mais j’ai remarqué, que ce soit en tant que comédien ou réalisateur, que les prédictions sont toujours très fluctuantes. Ça pourrait être ça ou ça… C’est un peu comme la météo, là tout est ensoleillé mais ça pourrait devenir très vite nuageux. Je suis assez distant avec ça et je vais me satisfaire de ce qui est acquis pour le moment.

Ensuite je voulais vous parler du casting. Est-ce que le trio en tête d’affiche, vous l’aviez en tête dès le début, est-ce que vous avez changé d’avis ou est-ce qu’il y a eu des refus?

▷ Non, j’étais vraiment sur eux dès le début. J’avais envie d’eux et j’avais aussi envie que l’on ressente que ce sont les retrouvailles des copains d’une même classe. Il y a beaucoup de films sur les retrouvailles d’une bande de potes mais beaucoup moins sur ceux d’une même classe. On a ici un rapport à la fois intime et distant, c’est-à-dire que par exemple si vous êtes à la gare de Lyon et que quelqu’un vous tape sur l’épaule en disant « Véronique Choupineau, terminale 2 du lycée untel! » et vous lui répondez « Ah oui, oui je me souviens bien » alors que vous lui avez dit deux mots à l’époque. C’était ce rapport-là que j’avais envie de traiter. Pour revenir à eux, j’avais envie d’être dans cette bande. À l’avant-première, je leur ai même dit que je voulais être sur une affiche en leur compagnie. C’était très important de se dire que pour toute la vie on sera ce petit quatuor de cinéma et que dans trente ans, si on revoit cette affiche, on se dira qu’on était vraiment ensemble pour ce film. Pour revenir aux acteurs, oui je suis un fan. Fan de Vanessa par exemple. Tout a déjà été dit sur Vanessa, sa simplicité, son élégance. J’ai rencontré quelqu’un qui connaissait ce métier par cœur et qui comprenait exactement ce que je voulais.

D’ailleurs Vanessa Paradis n’a jamais été aussi rayonnante, elle pétille et elle a l’air de beaucoup s’amuser sur votre film.

▷ Oui, elle s’est beaucoup amusée, je vous le confirme. Quant à Laurent (Laffitte ndlr.) il est rentré dans le cercle très fermé des meilleurs comédiens de sa génération tandis que François (Damiens ndlr.) c’est un génie comique absolu. Laurent et François avaient déjà tourné ensemble, moi j’étais ami avec les deux. Mais je ne connaissais pas Vanessa alors que François, oui, puisqu’ils ont tourné L’Arnacoeur ensemble il y a longtemps.

J’ai également trouvé qu’il y avait un grand soin apporté aux seconds rôles. Des acteurs pas forcément très connus comme Catherine Hiegel, très drôle, mais j’ai eu un coup de cœur pour une actrice que j’ai découverte peut-être comme vous dans « Les Pistolets en plastique », c’est Delphine Baril. C’était elle également ou vous êtes passé par un casting ?

(De but en blanc). ▷ Ah non non. Je la connais depuis longtemps et c’était elle absolument. On a fait un sketch ensemble dans ma série Le monde magique sur Canal + et elle était ma femme dans mon film précédent Irréductible; c’est une brute en comédie. Il y a des gens, comme Laurent d’ailleurs, qui incarnent ça, qui le sont jusqu’au bout des ongles. Ils sont la comédie. Mais vraiment elle… C’est très dur de dire une phrase comme « Si vous faites un pas j’appelle Verisur » et d’être drôle, que les gens se marrent. Parce que ça raconte une sorte de quinquagénaire frustrée qui regarde toujours sa caméra, avec drôlerie. On entend un monde. C’est souvent ça les grands acteurs, notamment en comédie : quand ils disent un mot banal comme Verisur, on ressent la vie qu’ils ont et Delphine ou Laurent font partie de ceux-là.

Je ne m’attendais pas du tout à voir dans le film des stars des années 90 telles que Lâam, les Worlds Apart et surtout Patricia Kaas. Comment avez-vous fait pour les convaincre d’apparaître dans le film ?

▷ Oui, davantage de guest stars des années 90. Alors les Worlds Apart c’est rigolo et je rends hommage à mon directeur de production parce que les membres du groupe n’habitent pas au même endroit, donc il faut les faire venir et réussir à accommoder les agendas. Quand ils viennent en France c’est pour des tournées un peu revival, celle qu’on a dans le film et qu’on parodie un petit peu. Ensuite, ils repartent et sont très dispersés. Donc on a eu des sueurs froides quant aux allers et venues des uns et des autres. Les concernant tous, j’aime bien dire que les plus grands artistes ont de l’autodérision. Et sur le tournage ils en redemandaient. En fait ils se marrent, ça les fait marrer et ils étaient ravis d’être là. Donc c’était assez aisé de tous les convaincre mais plus compliqué de les faire venir, niveau logistique en tout cas.

J’ai beaucoup pensé à la chanson de Patrick Bruel « Place des grands hommes » et je m’attendais presque à l’entendre au générique, y avez-vous pensé?

▷ Non, parce qu’il y a ce « on s’était donné rendez-vous dans dix ans » dans la chanson et nous c’était trente donc ça ne collait pas. Mais en fait le titre T’as pas changé se suffit à lui-même comme une évidence. C’est un peu la phrase type des soirées de retrouvailles. On le dit pour combler un blanc ou on le dit très joliment, presque en passant sa main sur la joue de la personne, un ancien ami ou un ancien amour. Mais il y a aussi la version que je préfère, la vacherie déguisée, qui sous-entend « T’es toujours aussi con ». Le titre est même arrivé avant le film, cette phrase de politesse que tout le monde a au moins dit une fois dans sa vie. Et en fait, c’est marrant, parce qu’il y a toujours ce débat un peu philo à la fin d’une soirée un verre et une clope à la main où on se demande si on change ou pas. Et chacun y va de sa théorie… Mais je pense qu’on reste ce que l’on est mais qu’on enquille des choses, utiles ou pas. Alors forcément, à presque 50 ans, je suis plus aguerri, plus observateur, moins concon et moins niais. C’était coucou les petits oiseaux notre génération. Du genre « Beatrice elle veut sortir avec Sébastien, tu te rends compte !? » (On rit). Alors qu’aujourd’hui, les jeunes ils me larguent! J’ai des discussions avec des gamins de vingt ans qui sont les enfants de mes amis, ils me scotchent. On parlait d’identité, ils me conseillaient des bouquins très pointus, j’avais l’impression qu’ils étaient très très forts. Du coup, c’est ça que j’ai un peu voulu faire dans le film. On ne parle pas de la crise de la cinquantaine un peu « pushy », où le mari quitte femme et enfants pour partir sous les tropiques avec sa nouvelle compagne, ça a déjà été fait et très bien fait. Ici c’est juste de dire : « T’as pas envie d’aller un petit mieux parce que là t’es paumé ». Du coup j’ai probablement dû répondre à d’autres de vos questions avec ma diarrhée verbale.

Peut-être, oui. Le film alterne entre tendresse et humour un peu plus piquant. Est-ce que ça a été dur de trouver l’équilibre et de ne pas trop tomber dans l’un ou dans l’autre ?

▷ Merci d’en parler. Oui, parce que ça a été au cœur des discussions et on s’est un peu cogné la tête contre les murs sur ce sujet au montage. Car c’est vraiment l’endroit où on fait le film. Alors la comparaison est peut-être un peu simpliste mais c’est sur la table de montage qu’on pose les ingrédients du tournage et on fait le film véritablement à ce moment-là. Et c’est exactement là où j’ai ressenti ce que vous dites. Par exemple, quand on est au milieu de deux moments burlesques mais qu’au final on raconte quelque chose d’un peu triste est-ce que l’un ne va pas l’emporter sur l’autre? Mais il n’y pas vraiment de réponse, il faut laisser aller son intuition. J’ai montré des ébauches à des copains réalisateurs, au distributeur bien sûr, aux producteurs… J’ai eu de grandes discussions avec ma monteuse sur le sujet. Mais après il faut se dire que chacun va répondre de là où il se trouve avec ses goûts et ses valeurs. Par exemple, sur certaines séquences, elle me disait qu’elle n’aimait pas ce type d’humour mais je lui répondais que ce n’est pas parce qu’elle ne l’aime pas que ce sera le cas de tout le monde. Il faut donc toujours prendre des avis un peu « baromètres », médians. Puis j’ai fait des projections test et il y a une scène où le personnage de Laurent Laffitte chante une chanson au piano dans une gare. Et les gens disaient que cette scène les déstabilisait, qu’ils ne savaient pas si c’était censé être drôle ou pas. Alors j’ai tenu une fois, deux fois, trois fois, etc. Mais à force on cède, parce que ce sont des gens qui ne se connaissent pas entre eux et donc il y a une raison, il ne faut pas toujours insister. Mais ça reste un processus qui reste passionnant.

Que a pensé votre mentor de cinéma, Dany Boon, de votre film ? Et lui avez-vous déjà demandé de faire des apparitions dans vos films ?

▷ Dans celui-là non. Mais oui j’aimerais beaucoup. Je sais qu’il a beaucoup aimé le film, qu’il l’a trouvé très tendre mais aussi grinçant.

Et est-ce qu’un premier rôle dans un prochain film serait quelque chose de pertinent ?

▷ Ah oui j’aimerais beaucoup!

Et donc on en vient à ma question suivante, avez-vous déjà une idée pour un prochain film et aborder d’autres genres ?

▷ Pas forcément le drame mais j’aimerais beaucoup un film historique ou un thriller. Je serais également heureux de faire un premier film ou le film d’un nouveau talent chez les cinéastes ou encore un film étranger qui sait, espagnol ou même québécois.

D’accord mais en tant que réalisateur je voulais dire…

▷ Ah ok. Eh bien non puisque là je remonte sur scène fin 2026 et le one-man-show va me prendre plusieurs saisons comme le précédent. Et ça fait déjà quatre ans et ça me manque un peu.

Eh bien merci. Dernière chose : avez-vous trouvé un distributeur ici au Québec ?

▷ Oui, oui c’est TVA Films!

A Brighter Summer Day : les héritiers de la nuit

Il existe des films qui ne se contentent pas de raconter une histoire, ils captent une époque, le pouls d’une société naissante, un pays en suspens. A Brighter Summer Day est de ceux-là. Fresque monumentale sur un Taïwan encore en train de s’inventer, Edward Yang érige ici un monument à une adolescence désemparée, prise entre un passé qui se disloque et une modernité importée qui ne sait pas encore comment se poser.

Nous sommes au début des années 60, une décennie après l’exil massif des familles chinoises fuyant le régime communiste. Sur l’île, l’identité est fracturée : héritage confucéen et rémanences japonaises cohabitent mal avec les éclats de culture américaine qui filtrent par les radios, les disques et les magazines. Dans cette zone intermédiaire se déploie un Taipei sans ses futurs gratte-ciels, encore fait d’ombres, de terrains vagues et de rues où la jeunesse tente d’oublier que l’avenir n’a rien d’assuré.

Une jeunesse en clair-obscur

Xiao Si’r, au centre de cette constellation de personnages, traverse cette nuit sociale comme on traverse un test initiatique. Son ambition scolaire n’est pas tant la sienne que celle de ses parents : un père prisonnier d’un système politique étouffant, une mère qui se dissout dans le silence, et un frère englué dans des dettes et des rêves impossibles.

Autour de lui, les rues deviennent un territoire où les adolescents rejouent, avec des codes bricolés, les hiérarchies oppressantes des adultes. Les Little Park Boys et les 217 s’affrontent pour des lambeaux de pouvoir : un nom, un territoire, la protection d’une fille. Cette rivalité raconte bien plus qu’un simple conflit de gangs. Elle met en scène la perte des traditions, la disparition progressive des repères hérités du continent, et la recherche d’une nouvelle manière d’être jeune, d’être libre et d’être ensemble.

Les Little Park Boys incarnent une forme de camaraderie encore empreinte de loyauté, de fraternité naïve, tandis que les 217 représentent une modernité agressive, sans attaches, plus volatile. Dans leurs affrontements se lit l’interrogation au cœur du film : comment cohabiter lorsqu’on n’a plus de certitude culturelle, comment aimer et se soutenir dans un monde qui n’offre plus d’encadrement ni horizon ?

Une fresque sociale d’une ampleur rare

La grande force de Yang est de saisir cette mutation sans didactisme, par touches impressionnistes : une lampe torche et bougies qui fendent l’obscurité, un concert d’inspiration américaine où Cat électrise son public, une ruelle où les garçons rejouent les guerres de leurs pères avec des armes de fortune.

La nuit occupe une place prépondérante. Elle n’est pas seulement un décor, mais un état du monde. La lumière artificielle – torches, lampadaires, bougies – devient alors la fragile tentative de ces jeunes pour repousser l’incertitude. Les scènes nocturnes, presque toujours tournées en plans fixes ou en mouvements lents, révèlent une précision chirurgicale. Chaque geste, chaque silence et chaque soupir semble chorégraphiée pour laisser surgir le réel.

Le système scolaire, présenté dans toute son absurdité bureaucratique, apparaît comme une métaphore de l’État taïwanais : deux mondes étanches, celui des élèves du jour, prometteurs et encadrés, et celui des élèves du soir, invisibilisés et souvent en difficulté. Le film montre également comment cette ségrégation structurelle alimente la marginalité, comment elle enferme Xiao Si’r et ses camarades dans une trajectoire sombre dont ils ne pourront s’extraire. L’école n’est pas un refuge ; elle est le premier lieu où s’expérimente la violence, la pression sociale, le classement des individus. Sortir de la nuit devient alors plus qu’un symbole, c’est un combat.

La scène et les coulisses

Au milieu de cette chronique nocturne, les scènes dans le studio de cinéma ouvrent une parenthèse fascinante, presque hypnotique. Elles paraissent d’abord périphériques, comme un simple décor que traverse Xiao Si’r ; mais elles finissent par devenir l’un des endroits les plus révélateurs du film. Car dans cet espace où la fiction se fabrique à vue, Edward Yang semble interroger ce que signifie raconter une histoire et peut-être même ce que signifie devenir quelqu’un dans un pays où tout est en train de se recomposer.

Là où les rues sont plongées dans l’ombre, les plateaux débordent de lumière. Les projecteurs dévoilent ce que la ville cache : non pas une vérité stable, mais la construction d’un regard. Dans ces moments suspendus, entre scènes jouées et coulisses à peine dissimulées, les personnages apparaissent comme pris entre deux réalités, celle qu’ils subissent et celle qu’ils rêveraient d’habiter. Le studio devient alors un espace paradoxal : un lieu d’artifice où, pourtant, l’authenticité des désirs, des peurs et des contradictions se laisse capter avec une précision rare.

En traversant ces décors, Si’r se retrouve soudain confronté à une mise en abyme troublante. Le cinéma, qui devrait embellir le monde ou le fuir, agit ici comme un miroir oblique. Il lui renvoie la conscience aiguë des tensions qu’il vit au quotidien. Il observe comment un simple changement d’angle peut transformer un geste banal en geste héroïque, une dispute en scène tragique, une silhouette en symbole. Et l’on comprend alors ce que Yang suggère en filigrane : l’histoire de Taïwan, comme toute histoire collective, dépend souvent moins des faits que de la manière dont on les cadre.

Ces séquences agissent finalement comme une respiration lourde de sens dans le récit, qui resserre encore davantage l’étau autour de Si’r. Dans l’éclat artificiel des projecteurs, il découvre la fragilité d’un monde où chacun tente de réinventer sa place, et où l’identité n’est jamais donnée, mais toujours à rejouer et parfois à effacer. Le studio, avec ses illusions soigneusement montées, devient alors l’un des lieux où le film dit le plus clairement que la réalité de ces adolescents est elle-même un décor instable, où l’on joue pour survivre parce que personne ne sait encore quelle version du pays deviendra la bonne.

Un été impossible

Quand la fresque bascule vers le drame, le titre – emprunté à la chanson Are You Lonesome Tonight ? d’Elvis Presley – prend tout son sens. « A brighter summer day » n’est pas la promesse d’un avenir lumineux : c’est la nostalgie d’un été qui n’aura jamais lieu. Le crime final, inspiré du fait divers de la rue Guling, ne tombe pas comme un coup de théâtre. Il surgit comme l’aboutissement logique d’un processus d’étouffement : celui d’un jeune garçon pris dans des forces sociales, familiales, politiques qui le dépassent. Yang, dans un geste d’une rare justesse, ne juge jamais. Il observe. Il laisse le spectateur sentir la fatalité monter plan après plan, jusqu’à l’ultime fragment de lumière du générique.

A Brighter Summer Day se voit alors comme un film-monde, un roman déployé sur près de quatre heures, d’une précision inouïe et pourtant traversé d’instants de poésie brute. Les comédiens – pour la plupart non professionnels – existent à l’écran avec une intensité rare. On pourrait le comparer à West Side Story pour sa jeunesse en guerre, mais ce serait réduire sa portée. Le film a la densité d’un Guerre et Paix, un souffle romanesque total, mais ancré dans un réalisme qui en décuple la puissance.

C’est l’histoire d’un pays qui essaie de naître. C’est l’histoire d’une génération qui essaie d’aimer. C’est l’histoire d’un garçon qui essaie de comprendre ce qu’on attend de lui. Et c’est l’histoire d’une nuit que même l’été ne parvient pas à éclairer.

Une fresque monumentale à (re)découvrir !

A Brighter Summer Day – bande-annonce

A Brighter Summer Day – fiche technique

Titre original : Gu ling jie shao nian sha ren shi jian (littéralement « L’affaire du jeune meurtrier de la rue Guling »)
Réalisation : Edward YANG
Scénario : HUNG Hung, LAI Ming-tang, Edward YANG et Alex YANG
Interprètes : CHANG Chen, Lisa YANG, CHANG Kuo-chu, Elaine JIN, WONG Chi-zan et TAN Chih-kang
Photographie : CHANG Hui-kun, LI Long-yu
Décors : YU Wei-ye, Edward YANG
Costumes : WU Le-chin
Montage : BOWEN Chen
Son : DU Du-chi
Musique : ZHANG Hongda
Producteurs : YU Wei-yan, JAN Hung-da, Edward YANG, ZHAN Hong-zhi, CHENG Sui-je, JJIANG Feng-chi
Sociétés de production : Yang & His Gang Filmmakers, Jane Balfour Films
Pays de production : Taïwan
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 3h57
Genre : Drame
Date de sortie : 1991

FIFAM 2025 : le palmarès de la 45e édition

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Le Fifam 2025 a dévoilé son palmarès ce vendredi 21 novembre, suivi de la diffusion du film Vacances romaines de William Wyler. Un palmarès qui contient plusieurs de nos coups de cœur de cette édition très riche en pépites de cinéma, aussi bien documentaire que de fiction.

On nous avait promis « un jeu d’échelle entre l’intime et le monumental » et nous n’avons pas été déçus. Parmi nos coups de cœur, quelques-uns ont été primés, notamment le magnifique Ce qu’il reste de nous qui a fait battre le cœur du public. Cette fresque historique et humaniste sur l’histoire d’une famille palestinienne mélange à elle seule l’intime de la famille et le monumental de l’histoire d’un pays, d’un exode, d’un génocide, en réussissant le tour de force d’être bouleversant sans être simpliste et larmoyant.

Les visibilités queer mises à l’honneur ont quant à elles retenu l’attention des étudiants avec une mention spéciale pour Pédale rurale. Ce documentaire d’amitié pudique et sensible sur une figure qui refusait de se limiter à son militantisme, préférant une vie libre, avant d’ouvrir son cœur, a sans aucun doute marqué le festival par un personnage attachant, proche de la nature et de l’artisanat dont l’histoire se mêle à celle d’une gay pride du terroir visant à offrir un espace de représentation à tous les queer isolés.

La guerre a marqué le festival, notamment avec des films tels que Still Recording ou À Gaza. C’est finalement le moyen métrage Still Playing qui a été récompensé. Le film nous avait marqué par sa simplicité, suivre le quotidien d’un père et ses enfants à Naplouse au travers de compétitions de robot, tout en racontant la créativité du personnage principal qui tente d’éveiller les consciences à travers un jeu vidéo ultra réaliste. Les réactions filmées de joueurs américains, tantôt choqués, tantôt blasés, nous auront accompagnés longtemps après la projection. Le concepteur du jeu vidéo montré à l’écran en développe un nouveau autour de l’histoire d’une femme qui en fuyant les combats a saisi un oreiller dans la panique, laissant son nourrisson sous les bombes. Une histoire glaçante qui vient heurter de plein fouet l’univers en apparence divertissant du jeu vidéo.

Enfin, l’intime et la famille étaient également à l’honneur d’un festival sensible au « filmer collectif ». La vie après Siham a reçu le grand prix du festival. Le réalisateur Namir Abdel Messeeh a filmé sa famille dans de nombreux films, notamment sa mère. Il lui avait promis de refaire un film avec elle. Après sa mort, il décida de continuer à filmer les traces de son existence dans la vie de ses proches. Notamment son père, qu’il interroge ; ce dernier résiste et se livre. Namir Abdel Messeeh tente de construire un récit à partir de ceux de ses parents, parfois contradictoires, sur leur rencontre, sa naissance ou même la signification de son prénom.

Un film drôle et tendre, souvent déchirant, qui l’emmène jusqu’en Égypte sur les traces de sa tante, qui l’a élevé un temps, et de sa grand-mère, elle aussi décédée. Le réalisateur met également en scène ses enfants et un citronnier qui résiste au passage du temps et les regarde grandir. Une déclaration d’amour à la force du cinéma et à la survivance du lien maternel au-delà de la mort. Le réalisateur pourrait faire siens les mots de Guy de Maupassant : « On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme de vivre ; et on ne s’aperçoit de toute la profondeur des racines de cet amour qu’au moment de la séparation dernière ».

Les films de famille ont marqué l’édition du Fifam 2025, racontant à la fois le lien intime et la société dans laquelle il se forme et se transforme. L’image d’archive est au centre de cette réflexion, comme elle est la matière de l’autoportrait commenté par ses ex que propose Chloé Barreau dans Fragments d’un parcours amoureux. Documenter sa vie, la filmer, c’est s’offrir la possibilité de partager son histoire et de faire des allers-retours entre intime et universel pour faire œuvre commune d’humanité.

Le palmarès complet de la 45e édition du festival international du film d’Amiens :

GRAND PRIX LONG MÉTRAGE
La Vie après Siham de Namir Abdel Messeeh

PRIX DU JURY et PRIX DOCUMENTAIRE SUR GRAND ÉCRAN / ACAP / DE LA SUITE DANS LES IMAGES
Songs of Slow Burning Earth d’Olha Zhurba

GRAND PRIX MOYEN MÉTRAGE
Still playing de Mohamed Mesbah

MENTION SPÉCIALE MOYEN MÉTRAGE
Au bain des dames de Margaux Fournier

GRAND PRIX COURT MÉTRAGE
Le 4e Singe de Xin Wang

PRIX DU JURY ÉTUDIANT
Les Fleurs du Manguier d’Akio Fujimoto

MENTION SPÉCIALE ÉTUDIANTE
Pédale Rurale d’Antoine Vazquez

PRIX DU PUBLIC
Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis

FIFAM 2025 moyens métrages : Fanny à la plage, La Fille à la recherche de la cabane

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Lors du Fifam 2025, plusieurs moyens métrages sont diffusés dont Fanny à la plage de Raphaëlle Petit-Gille et La Fille à la recherche de la cabane de Phane Montet. Cette séance est animée par Mona Schnerb. Deux portraits d’hommes et de femmes entre monde moderne et traces du passé.

Fanny à la plage

Synopsis : Carte postale des vacances à la mer d’une mère célibataire. Portrait d’une femme « décoiffée » confrontée à ses désirs impossibles, entre colère et tristesse, avec ses deux jeunes garçons.

Fanny est déboussolée, dépassée par ses vacances dans le sud. Ses enfants la dévorent et elle ne parvient pas à se reposer vraiment alors que les galères s’enchainent. Tout est filmé au plus près de cette femme que la caméra vient comme empêcher, entourer, autant qu’elle l’est dans son quotidien (avec les grandes bouées qu’elle trimballe depuis le bus jusqu’au camping). Un soir alors qu’un voisin (qui lui a prédit qu’ils passeraient la nuit ensemble) vient lui proposer une bière, Fanny en profite pour s’évader de son quotidien. C’est alors que sa peau se mêle à d’autres peaux après une baignade interdite vite interrompue. Cependant, une fois encore Fanny échappe à l’assignation d’être en couple pour reprendre son rôle de mère, toujours en courant, toujours débordée, mais avec tendresse.

Le film, au-delà du côté vacances populaires, met en scène l’épuisement d’une femme, d’une mère, un épuisement qui passe inaperçu puisqu’elle est seule avec ses enfants. Tout tourne autour de cet épuisement puisque même la mer est polluée et qu’il faut passer par dessus un portail fermé pour pouvoir se baigner clandestinement. Ce portrait montre une femme qui se noie mais qui parvient à sortir doucement la tête de l’eau en s’offrant une échappée, interprétée par une actrice à fleur de peau. Sans grands dialogues explicatifs le film parvient en quelques scènes, quasi muettes, à planter son décor et à nous mettre en empathie avec Fanny, qui est bien loin des clichés attendus.

L’actrice Marie Denys, impressionnante dans son jeu impressionniste, a reçu le prix d’interprétation féminine au Festival européen du film court de Nice.

La Fille à la recherche de la cabane

Synopsis : La réalisatrice suit les traces de l’artiste de rue Bilal Berreni qui, en 2011, s’est isolé dans une cabane en Suède pour écrire et dessiner. Dix ans après sa mort, elle part à la recherche de cette cabane et du monde qu’il dépeignait.

Alors qu’elle est étudiante en documentaire, Phane Montet découvre l’histoire et le travail de Bilal Berreni (alias Zoo project), dessinateur mort assassiné à vingt-trois ans à Détroit. Elle rencontre cet homme à travers ses dessins, ses graffitis et surtout son séjour dans une cabane en Suède où il s’est isolé pour dessiner et écrire un journal presque intime, alors qu’il écrivait peu sur lui-même. Il va y affronter le froid lui qui se sait et se décrit comme peu résistant et peu sportif.

Dans ses dessins, la réalisatrice semble voir les traces d’une confession, alors même que Bilal ne se savait pas condamné. Pourtant, quelque chose la touche au-delà de ce destin tragique. Elle cherche donc ses traces de lui partout et il semble lui échapper tout le temps. Si dans un premier temps, Phane reconnaît trait pour trait les dessins et les paysages qu’elle voit, notamment la gare, peu à peu leurs regards divergent. Bilal a vu un peuple libre et nomade quand Phane voit des touristes et un village.

Pourtant, sa quête la mène bien au-delà de Bilal lui-même, dans une résonance avec la nature, où elle donne vie, à travers le talent d’illustration et d’animation de Mona Schnerb, aux personnages à tête d’oiseau ou d’ours de Bilal Berreni. C’est certainement ce qui manquait à la réalisatrice de I love and hate Russia quand elle cherchait la vloggeuse Olga dans une Russie désertique.

Dans cette nature où la neige peut prendre des teintes bleutées et alors que Phane Montet s’enfonce loin de la civilisation, de grandes figures quasi mythologiques semblent sortir tout droit d’un compte enfantin aux allures inquiétantes, un peu comme les peurs dessinées de Dieu est timide. La voix de Phane Montet accompagne la force du projet. Une voix aussi introspective, intime, que touchante en s’adressant à Bilal comme à un ami qu’on aurait raté dans une vie pour mieux le retrouver à travers l’art.

La réalisatrice a filmé parfois seule en se rendant en Suède, parfois entourée d’une équipe réduite et de Mona Schnerb. Les voilà toutes les deux rendues à la nature, à l’affût de la beauté de l’instant, et des traces d’un être dont les dessins révélaient autant l’intériorité qu’une porosité sensible au monde qui l’entoure.

FIFAM 2025 : The Watermelon Woman de Cheryl Dunye

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Présenté dans le cadre de la carte blanche à l’actrice Agathe Bonitzer, The Watermelon Woman de Cheryl Dunye nous plonge dans une enquête sur une actrice noire des années 1930 souvent réduite à des rôles stéréotypés. L’occasion d’une plongée décalée dans l’histoire des femmes effacées de l’histoire.

The Watermelon Woman peut être considérée comme un film culte, une œuvre marquante dans l’univers queer. C’est un film américain indépendant réalisé par une femme noire à Philadelphie, fort bastion queer, en 1996. La réalisatrice y fait autant référence à l’histoire des Noirs américains, ou au cinéma indépendant, que des clins d’œil à la communauté queer de Philadelphie. On y retrouve, comme chez Spike Lee, un vidéo-club comme décor d’une amitié forte et fondatrice.

Cheryl et June sont amies et ne cessent de bavarder ensemble du film de Cheryl, des amours de Cheryl, des erreurs de Cheryl. Cette dernière veut réaliser un film sur une femme noire qui a marqué l’histoire du cinéma en étant simplement créditée comme « the watermelon woman » ou qui n’était même pas créditée. Elle enquête donc tout en cherchant l’amour dans des night-clubs ou à travers des recommandations de films. On la voit d’ailleurs tomber amoureuse et faire l’amour aussi librement et fougueusement (une très belle scène d’amour, les corps filmés en gros plans, où les peaux frémissent et se dévorent) que dans la célèbre série The L Word où amours et amitiés s’entremêlent. La fascination de Cheryl augmente d’ailleurs quand elle découvre que l’actrice qu’elle admire était lesbienne. Elle raconte même sa tendre histoire d’amour avec une femme dont elle retrouve la trace avant de la perdre à nouveau.

Une autre relation reste dans l’ombre : celle de Fae Richards (la Watermelon Woman) avec la réalisatrice qui l’a longuement filmée. Une relation interraciale et lesbienne dans les années 1930 ? Personne ne veut y croire. Pourtant Cheryl en est persuadée, le documente, et l’expérimente même ! Quitte à se fâcher avec sa meilleure amie. Un vrai drama qui n’oublie pas de mettre en lumière son personnage effacé de l’histoire. Même sous couvert d’humour, le propos est politique.

Le film de Cheryl Dunye est culte par sa forme libre et morcelée, jouant constamment entre fiction et réalité. On y voit d’abord un vrai-faux mariage mis en scène pour les besoins de la caméra puis Cheryl enchaîner en filmant les rues pauvres de la ville tout en commentant le piment que cela ajoutera aux souvenirs de mariage du couple. Trait cinglant, tant cela contraste avec le faste dudit mariage.

Comme beaucoup de films de la sélection du Fifam, The Watermelon Woman est une autofiction dans laquelle la réalisatrice commente face à la caméra ou en voix off le film en cours de réalisation (on pense notamment à La Vie après Siham où le réalisateur raconte le film qu’il va faire sur sa mère tout en le réalisant). Elle y ajoute des images d’archives (photos et vidéos) ainsi que des vidéos amateurs qui se mêlent aux images de cinéma créées pour le documentaire. On suit les difficultés de Cheryl pour reconstituer la vie de Fae Richards, tous les endroits où elle doit se rendre et où elle se heurte soit à des catégories inadaptées, soit à l’ignorance sur le sujet des experts auxquels elle s’adresse. Toutes ces aventures sont mises en scène dans une forme de précipitation permanente, que ce soit parce que June ne doit pas être en retard à un rendez-vous ou parce que Cheryl « vole » des images interdites, en filmant des archives secrètes.

La force de The Watermelon Woman est sa forme de mockumentaire, et donc sa volonté ouvertement satirique et dénonciatrice. En effet, à la fin du film, un texte apparaît à l’écran, expliquant que l’histoire qui vient d’être racontée est une création : « Sometimes you have to create your own history. The Watermelon Woman is fiction ». Un pied de nez qui dit que lorsque des images ou des imaginaires, des représentations n’existent pas (c’est aussi ce que raconte le frère du réalisateur de Grands Garçons), il faut les créer de toutes pièces. Les fameuses images manquantes qu’évoque Céline Sciamma pour raconter son cinéma peuplé de femmes, d’amoureuses et de coming-out sans larmes.

The Watermelon Woman est un film culte qui a peiné à être distribué et a été remis en lumière en 2016 par la Berlinale avant d’être diffusé par le ciné-club d’un cinéma de Montreuil qu’Agathe Bonitzer fréquente, ce qui l’a décidée à en faire profiter le public du Festival International du Film d’Amiens pour parler de « grandes et petites amies » de cinéma.

Fiche Technique : The Watermelon Woman

Genre : Fiction / Faux-documentaire / Drame
Réalisation & Scénario : Cheryl Dunye
Pays de Production : États-Unis
Année de Production : 1996
Durée : 90 minutes (1h30)
Acteurs Principaux : Cheryl Dunye, Guinevere Turner, Valarie Walker
Prix Notables : Teddy Award du meilleur film (Berlinale 1996)
Synopsis : Cheryl, une jeune réalisatrice afro-américaine lesbienne, enquête sur une actrice noire des années 30 des rôles stéréotypés, qui était créditée uniquement comme « The Watermelon Woman », et tente de lui rendre son histoire.

FIFAM 2025 courts-métrages : Hyena, Loynes, Burning Night et Dieu est timide

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Dans le cadre de la compétition courts métrages, le FIFAM 2025 a sélectionné Hyena d’Altay Ulan Yang, Loynes de Dorian Jespers, Burning Night de Demon Wong et Dieu est timide de Jocelyn Charles. Des univers sombres et habités au programme de ces courts exigeants et passionnants.

Hyena 

Genre : Drame
Réalisation & Scénario : Altay Ulan
Pays de Production : Chine
Année de Production : 2024
Durée : 25 minutes

Synopsis : Dans un château isolé, des étudiants se préparent à un examen crucial. Alors que l’attente atteint son paroxysme, une tempête éclate. Piégé entre les murs qui s’effondrent, leur sanctuaire académique devient une prison, et les esprits commencent à craquer.

Hyena plonge dans les souvenirs hantés et ultra-violents d’un homme qui a cédé à l’effet de groupe. Un jeune homme dans une école de préparation à de hautes études artistiques, en Chine, est isolé, maltraité, jusqu’au jour où un autre étudiant, nommé 90, débarque dans l’école. 90, c’est sa note aux examens, la meilleure note jamais atteinte dans cette compétition exigeante où seuls 1 % des aspirants réussiront. Il devient alors l’homme à abattre. Pourtant, plus il est indifférent aux attaques dont il est la cible, plus 90 (on ne connaîtra jamais son prénom car « personne ne s’en souvient », dit la voix off — déshumanisation ultime) déchaîne la violence. Au milieu de cet univers de brimades, celui qui veut être accepté accepte à son tour l’inacceptable et se prête au jeu de l’humiliation. L’histoire est racontée en noir et blanc, il pleut, les sons sont exacerbés et un crocodile rôde. Tout est stylisé, même le sang, les statues tombent et l’art ne sauve plus : il divise et il s’effondre. Deux figures se dégagent, elles pourraient se soutenir mais elles se défigurent. Hyena est une œuvre de montée de la violence très graphique qui ne laisse pas indifférent. La beauté n’y est que sang, rage et déshumanisation.

Loynes

Genre : Comédie dramatique, Historique
Réalisation : Dorian Jespers
Année de Production : 2025
Durée : 25 minutes

Synopsis : À Liverpool, au XIXe siècle, un drame judiciaire absurde et kafkaïen raconte le procès d’un cadavre qui n’a ni nom ni passé. Des dizaines de personnes se sont rassemblées pour assister à cette cérémonie déroutante.

Loynes commence dans les cieux comme une chute vertigineuse d’objets filmée à pleine vitesse. On prend de l’altitude avant de plonger parmi les mortels. Que font-ils ? Un procès absurde aux allures kafkaïennes, filmé par neuf caméras de télévision avec des acteurs en pleine forme. Le fond ? L’histoire vraie du pape Formose dont le corps, après sa mort, a été exhumé et jugé. Il avait été revêtu en tenue d’apparat pour son procès. Par sa mise en scène et son montage ultra-cadencé qui colle au plus près des réactions de tous les personnages, le réalisateur crée une ambiance de comédie presque malaisante et emplie d’un mystère épais. Tout débute autour d’une tombe puis de ce corps qui échappe au jugement et qui ne fait que disparaître. C’est presque une farce avec des personnages très stéréotypés : on les voit coincés dans leurs rôles comme dans la société. De ce huis clos, la caméra s’évade soudain, elle aussi, pour une échappée en Chine, aérienne, qui vient épaissir le mystère d’un propos désabusé qui traverse les époques et les continents.

Burning Night 

Genre : Drame
Réalisation & Scénario : Demon Wong
Année de Production : 2025
Durée : 28 minutes

Synopsis : Au cœur des mouvements de protestation à Hong Kong, un jeune homme, à la veille de son départ pour l’étranger, revoit sa ville et son passé à travers une série d’événements marquants sur une nuit de veille agitée.

A la fin de Burning Night l’air a comme un goût de fumée. Une voiture, entre autre, a brûlé la nuit entière dans une ville embrasée, prête à exploser. Le peuple de la nuit, ceux dont la révolte explose dans le noir, a mis le feu dans la ville puis l’a regardée flamber. Ils sont  une armée à observer le feu détruire la carcasse du véhicule de marque japonaise.  Nous sommes à Hong Kong au cœur des protestations contre le Japon. Au centre du film, un jeune homme et son groupe d’amis qui se promènent sans prendre part aux revendications mais qui jettent des pétards sur les voitures étrangères. Le groupe se sépare et l’étau semble se resserrer autour du jeune protagoniste qui court, haletant, à travers la ville en feu. Tout bruisse, tout explose dans ce court, jusqu’à ce que notre protagoniste retrouve la chaleur de son foyer avant de reprendre la route et d’exploser encore.

Dieu est timide

Genre : Animation
Durée : 15 minutes
Réalisation : Jocelyn Charles
Musique Originale : P.R2B
Interprétation (Voix) : Danièle Evenou, Alba Gaïa Bellugi, Anthony Bajon

Synopsis : Lors d’un voyage en train, Ariel et Paul s’amusent à dessiner leurs plus grandes peurs. Gilda, une passagère étrange, s’invite dans leurs confidences. Son expérience de la peur semble néanmoins moins innocente que leurs dessins.

La peur surgit dès les premières secondes de Dieu est timide, à travers les dessins de deux jeunes voyageurs. Ils jouent à se faire peur. Le style est très graphique, les dessins font appel à l’imaginaire du cauchemar. Dans ce contexte surgit une passagère qui ressemble étrangement au dessin de peur de la jeune femme. Elle prétend pouvoir communiquer avec Dieu à travers l’inconscient de son mari, sa mémoire trouée et endormie. Au-delà du récit raconté par la voix hallucinante de Danièle Evenou et de la peur bizarre qu’il distille, le style graphique impressionne par son univers aquatique. Le réalisateur Jocelyn Charles cite parmi ses influences l’artiste japonais Junji Ito. Ce mangaka signe des livres d’horreur graphique. Cependant, l’univers de Jocelyn Charles est très coloré, la violence y est, là encore, stylisée.