Detroit Roma ou les multiples facettes du rêve américain

N’y allons pas par quatre chemins, Detroit Roma fait partie des objets quasiment inclassables. Bien sûr, on peut le considérer comme un album BD dessiné par Elene Usdin, qui a collaboré pour son élaboration avec son fils Boni. Il nous fait voyager de Detroit (Michigan) à Rome (Georgie) et comporte un nombre incroyable de références qui permettent de le rattacher à la réalité par bien des points et nous renvoient vers l’Amérique fantasmée des artistes, peintres et cinéastes notamment. Mais c’est bien plus que tout cela.

Ainsi, une sorte de prologue en quelques planches nous présente une version américaine du mythe de la fondation de Rome (Italie) par les jumeaux Rémus et Romulus. Voilà une première justification du titre, l’autre étant que l’essentiel de la narration se situe à Detroit. Ce prologue invitant à l’interprétation, on peut considérer que la dessinatrice nous propose une exploration en profondeur du rêve américain en appliquant quelque chose comme ce slogan qui remonte aux années ’60 : « Mettez un tigre dans votre moteur ! » Surtout, ne pas y voir du passéisme, car tout est hors normes dans cet album, de la présentation (format à l’italienne, épaisseur de l’album) à l’originalité du style et l’organisation des planches qui s’affranchit régulièrement des limites habituelles des standards BD. Cela vaut pour le dessin où plusieurs styles se côtoient, alternant des pages esthétiquement séduisantes avec d’autres de tendance beaucoup plus impressionniste qui peuvent déconcerter.

Le début

Il laisse perplexe, car la narration reprend plusieurs fois la phrase « Ça pourrait commencer là… » qui finirait presque par devenir agaçante (« Très bien, mais ça commence quand ? »). Heureusement, on finit par comprendre que c’est une façon de rendre compte de la complexité des relations entre les personnages. A vrai dire, l’essentiel tourne autour de Becki et Summer, deux jeunes filles du même âge que les circonstances mettent en présence et qui deviennent amies. Bien entendu, se contenter de cela serait très réducteur, puisque les milieux familiaux de Becki et Summer interviennent de manière fondamentale dans une intrigue à tiroirs qui révèle progressivement ses tenants et aboutissants, la complexité de l’intrigue correspondant à la complexité d’une nation et de ceux qui la constituent. Ce que réussit cet album épais (365 pages… soit une pour chaque jour de l’année), c’est donner une idée parfaitement crédible des États-Unis de 2015, époque où la narration se situe. Ayant assisté à la petite réception proposée par l’éditeur le jour de la sortie de l’album, j’ai eu l’occasion de visionner deux montages-photos qui défilaient sur un écran en sous-sol. On y observait des prises de vues réalisées par le duo d’auteurs lors de leur exploration des États-Unis, avec des paysages urbains et autres et de nombreuses personnes qui posent. Tout cela imprègne l’album.

Becki et Summer

La rencontre entre Becki la Noire et Summer la Blanche va dévoiler un nombre incroyable de facettes. Outre leurs origines différentes mais finalement très proches, à Detroit, elles viennent de milieux totalement étrangers l’un à l’autre. Becki tire le diable par la queue, toujours à chercher le moyen de gagner de l’argent. Si possible suffisamment pour le matériel lui permettant de pratiquer son art. On la voit, dès qu’elle le peut, acheter une bombe pour graffer sur un mur. Sinon, elle passe beaucoup de temps à dessiner sur papier, un peu tout ce qui l’inspire. Autant dire que cet album est finalement à considérer comme son œuvre (voir la justification principale en conclusion), raison pour laquelle on la retrouve à la narration pour raconter son amitié avec Summer. Quant à Summer, elle est originaire d’un milieu aisé. Sa famille vit dans une vaste maison avec piscine. Ses parents se côtoient à peine, son père faisant régulièrement la fête, alors que sa mère se cloître dans ses appartements. Cette femme s’appelle Gloria, comme Gloria (John Cassavetes – 1980), mais aussi comme Gloria Swanson, la star du muet qui alla jusqu’à interpréter son propre rôle dans Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950), un film vertigineux. A sa façon, cet album propose quelque chose d’aussi vertigineux. Pour en revenir à Becki et Summer, on peut se demander laquelle des deux est la mieux armée pour affronter la vie. En effet, malgré son milieu social défavorisé, Becki (qui a perdu sa mère toute jeune) est probablement plus équilibrée que Summer qui affiche régulièrement des sautes d’humeur parfois incontrôlables et dont le déséquilibre général se reflète sur son physique d’anorexique, sujette à des crises de boulimie.

Un contexte

Pour rendre compte de l’Amérique de 2015, les références s’accumulent, bien qu’elles ne cherchent pas systématiquement à dater l’action. On note qu’il est question de la crise de l’industrie automobile à Flint (proche de Detroit) dont le documentariste Michael Moore avait parlé dans Roger and me (1990). Il est également question de la gestion désastreuse de la distribution d’eau à Detroit, véridique. Donc, notre duo d’auteurs situe son action avec des personnages fictifs, dans un contexte social réel qui crédibilise l’ensemble. Pour qui n’aurait jamais mis les pieds aux États-Unis, l’idée qu’on s’en fait vient de la littérature et surtout du cinéma. Autant dire qu’on est servis, car les références cinématographiques sont nombreuses. Comme il existe un Paris, Texas (Wim Wenders – 1984) il existe une Rome, Georgie, vers laquelle Becki et Summer se dirigent. D’autre part, le style d’Elene Usdin rappelle régulièrement celui du peintre Edward Hopper, ce qui apporte une certaine atmosphère typique, faite de torpeur (voir ces maisons aux façades bien blanches du peintre) et d’isolement des individus. Les références cinématographiques contribuent largement à cette ambiance. Ainsi, dès le début, on a droit à une allusion à Psychose (Alfred Hitchcock, 1960). Parmi les nombreuses autres, il y a aussi celle à Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz, 1959) par exemple. On observe aussi une improbable projection de 8 ½ de Federico Fellini dans un drive-in. Et puis, plusieurs scènes consistent en des dessins reproduisant des situations connues dans des films, accompagnées du texte correspondant à l’action de la BD. D’autre part, Elene Usdin varie parfois son style, pour plusieurs fois montrer une planche entière avec des enchevêtrements, des croisements, comme pour des échangeurs d’autoroutes ou des rues dans une ville, ce qui symbolise bien la complexité des relations existant entre les différents personnages.

Un album d’une grande richesse

Les quatre années de travail nécessaires à l’élaboration de l’album trouvent leur justification dans son ambition artistique. La complexité de l’intrigue et les déambulations des personnages qui arpentent l’Amérique profonde finissent par en donner une image. Et même si c’est celle de 2015, cela va jusqu’à suggérer des pistes pour expliquer (très difficile à comprendre vu de chez nous) pourquoi l’Amérique a pu réélire Donald Trump, malgré l’image déplorable donnée lors de son premier mandat. Ultime question : est-ce que cet album peut être apprécié par quelqu’un qui ne verrait pas toutes les références qu’on y trouve ? A mon avis oui, car même si le scénario s’avère relativement complexe (il procède par petites touches), il devrait marquer toute personne qui s’y intéressera. Quant aux cinéphiles (notamment), ils pourront s’amuser à identifier les références et chercher à comprendre comment et pourquoi les auteurs les intègrent à leur intrigue. Un album à explorer en profondeur !

Detroit Roma, Elene Usdin et Boni
Sarbacane : paru le 5 novembre 2025

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