Hazara blues : Téhéran, Kaboul, Paris

Cet album illustre l’itinéraire de Reza Sahibdad, jeune cinéaste issu d’une famille afghane ayant émigré vers l’Iran où il est né et a grandi. Son parcours s’avère particulièrement révélateur, raison pour laquelle il intéresse le dessinateur français Yann Damezin. Le dessin lui-même s’avère particulièrement remarquable.

Tout l’album illustre le face à face de Reza avec la représentante de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) qui le reçoit et l’interroge, suite à sa demande d’asile politique en France où il arrive à l’âge de 28 ans. Considérant cet entretien comme crucial pour son avenir, Reza le met en parallèle avec la situation de la princesse Shéhérazade dont la légende dit qu’elle devait raconter une histoire suffisamment palpitante à son sultan de mari pour qu’il veuille toujours en connaître la suite, retardant nuit après nuit le moment de l’exécuter. Il faut dire que l’histoire de Reza multiplie les péripéties justifiant l’épaisseur de l’album (236 pages).

Aux origines

Pour Reza, tout commence en Afghanistan où se trouvent ses origines familiales. La famille Sahibdad appartenant à l’ethnie Hazara (d’où le titre de l’album), minoritaire et persécutée en Afghanistan, décida d’émigrer en Iran en espérant y trouver de meilleures conditions d’existence. Pourquoi l’Iran ? Parce qu’une communauté afghane s’y trouvait déjà, dont certaines relations familiales, et aussi parce qu’en tant que musulmans chiites, les Sahibdad espéraient trouver des conditions favorables à leur intégration. En gros, l’histoire de Reza commence à partir de ses 10 ans… quand il commence à travailler ! Mais, bien entendu, il a déjà eu l’occasion d’observer comment sa famille et les Afghans sont considérés. En effet, de manière générale en Iran, les Afghans sont très mal acceptés et Reza observe de nombreuses manifestations de racisme. Il faut dire que le climat général instauré par la république islamique ne favorise pas la sérénité et la confiance. Tout indique qu’il s’agit d’un régime totalitaire qui entretient la crainte par de multiples moyens. Nous le savons déjà par les films qui nous parviennent en France. Je pense notamment à ceux d’Abbas Kiarostami (qui intervient en tant que personnage de l’album), Mohsen Makhmalbaf, Jafar Panahi (palme d’or au festival de Cannes 2025 pour Un simple accident) ainsi que Mohammad Rasoulof qui a marqué les esprits avec Le diable n’existe pas (2020) et Les graines du figuier sauvage (2024).

Le face-à-face

Celui de Reza avec la représentante de l’OFPRA qui l’interroge sur ses motivations et son passé permet d’en savoir plus sur l’ethnie Hazara et sur la situation politique et sociale en Afghanistan, mais aussi et surtout sur les conditions de vie en Iran. Elles sont difficiles pour les Iraniens et par contrecoup pour les Afghans considérés comme des profiteurs. C’est malheureusement une réaction assez classique qui consiste à chercher un bouc-émissaire quand les choses vont mal.

Devenir cinéaste

Les deux premiers tiers de l’album sont essentiellement consacrés au parcours de Reza en Iran, avec ses multiples démêlés politico-religieux personnels, familiaux et amicaux, très révélateurs d’une atmosphère pesante. C’est la découverte du cinéma et l’envie d’en faire qui permettra à Reza de voir sa situation évoluer. La découverte des films se fait en cachette. Cela lui plait tant qu’il se met en tête d’intégrer le milieu du cinéma iranien. Il réalise alors que c’est le seul milieu qui ne lui soit pas fermé du fait de ses origines. A force de persévérance, il intègre une école de cinéma et devient homme à tout faire sur certains tournages. Jusqu’au moment où il peut tourner lui aussi et obtenir des récompenses, car il montre ce qu’il connaît : la condition de Hazara en Iran. Sans qu’il l’ait particulièrement cherché, il marque les esprits par une sorte de pied-de-nez au système politique en place et on comprend bien pourquoi il finit par se décider à quitter l’Iran. Pour cela il prend des risques terribles, pour découvrir l’Afghanistan où il retrouve son frère, puis la France où il demande donc l’asile politique.

Aspect technique

Au-delà du fait qu’il s’agit d’un témoignage édifiant, cet album retient l’attention par plusieurs points particuliers. Déjà, il fait le lien entre la BD et le cinéma, mais aussi entre la France et le reste du monde. Il marque également par son aspect esthétique. Globalement, tout ici est stylisé pour rappeler les origines persanes du personnage principal. Cela va des visages aux silhouettes en passant par les décors. Ceux-ci sont remarquables, par une inventivité sans cesse renouvelée (et donc une belle maîtrise du medium BD). De plus, l’utilisation de la couleur donne des impressions particulières. La dominante va au vert. Ensuite, nous avons surtout du noir (et certains dessins façon ombres chinoises) et un peu de bleu et de rouge. Globalement, on observe une dominante de couleur pour chaque planche, ce qui laisse de vastes zones laissées en blanc. Cela donne le sentiment qu’un enfant qui tomberait sur l’album résisterait difficilement à l’envie d’y faire du coloriage. Ce n’est qu’un constat correspondant au fait que la couleur appelle la couleur. Un autre élément remarquable concerne la narration, puisque le dessinateur se met en scène en train d’élaborer l’album : il se représente plusieurs fois en discussion avec Reza, notamment pour éclaircir certains points. Enfin, l’album ne se contente pas de faire un état des lieux des conditions sociales en Iran et en Afghanistan, puisqu’il détaille les pénibles conditions d’existence d’un réfugié politique en situation d’attente, chez nous en France. D’ailleurs, l’album fait de l’interlocutrice de Reza à l’OFPRA, un être aux formes multiples qu’il cherche à captiver encore et encore pour la convaincre d’intercéder afin qu’il obtienne l’asile politique. Il s’agit donc d’un album d’un profond humanisme et d’un niveau artistique remarquable qui va bien au-delà de son aspect documentaire.

Hazara blues, Reza Sahibdad (scénario) et Yann Damezin (dessin)
Sarbacane : sorti le 20 août 2025

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