FIFAM 2025 : The Watermelon Woman de Cheryl Dunye

Présenté dans le cadre de la carte blanche à l’actrice Agathe Bonitzer, The Watermelon Woman de Cheryl Dunye nous plonge dans une enquête sur une actrice noire des années 1930 souvent réduite à des rôles stéréotypés. L’occasion d’une plongée décalée dans l’histoire des femmes effacées de l’histoire.

The Watermelon Woman peut être considérée comme un film culte, une œuvre marquante dans l’univers queer. C’est un film américain indépendant réalisé par une femme noire à Philadelphie, fort bastion queer, en 1996. La réalisatrice y fait autant référence à l’histoire des Noirs américains, ou au cinéma indépendant, que des clins d’œil à la communauté queer de Philadelphie. On y retrouve, comme chez Spike Lee, un vidéo-club comme décor d’une amitié forte et fondatrice.

Cheryl et June sont amies et ne cessent de bavarder ensemble du film de Cheryl, des amours de Cheryl, des erreurs de Cheryl. Cette dernière veut réaliser un film sur une femme noire qui a marqué l’histoire du cinéma en étant simplement créditée comme « the watermelon woman » ou qui n’était même pas créditée. Elle enquête donc tout en cherchant l’amour dans des night-clubs ou à travers des recommandations de films. On la voit d’ailleurs tomber amoureuse et faire l’amour aussi librement et fougueusement (une très belle scène d’amour, les corps filmés en gros plans, où les peaux frémissent et se dévorent) que dans la célèbre série The L Word où amours et amitiés s’entremêlent. La fascination de Cheryl augmente d’ailleurs quand elle découvre que l’actrice qu’elle admire était lesbienne. Elle raconte même sa tendre histoire d’amour avec une femme dont elle retrouve la trace avant de la perdre à nouveau.

Une autre relation reste dans l’ombre : celle de Fae Richards (la Watermelon Woman) avec la réalisatrice qui l’a longuement filmée. Une relation interraciale et lesbienne dans les années 1930 ? Personne ne veut y croire. Pourtant Cheryl en est persuadée, le documente, et l’expérimente même ! Quitte à se fâcher avec sa meilleure amie. Un vrai drama qui n’oublie pas de mettre en lumière son personnage effacé de l’histoire. Même sous couvert d’humour, le propos est politique.

Le film de Cheryl Dunye est culte par sa forme libre et morcelée, jouant constamment entre fiction et réalité. On y voit d’abord un vrai-faux mariage mis en scène pour les besoins de la caméra puis Cheryl enchaîner en filmant les rues pauvres de la ville tout en commentant le piment que cela ajoutera aux souvenirs de mariage du couple. Trait cinglant, tant cela contraste avec le faste dudit mariage.

Comme beaucoup de films de la sélection du Fifam, The Watermelon Woman est une autofiction dans laquelle la réalisatrice commente face à la caméra ou en voix off le film en cours de réalisation (on pense notamment à La Vie après Siham où le réalisateur raconte le film qu’il va faire sur sa mère tout en le réalisant). Elle y ajoute des images d’archives (photos et vidéos) ainsi que des vidéos amateurs qui se mêlent aux images de cinéma créées pour le documentaire. On suit les difficultés de Cheryl pour reconstituer la vie de Fae Richards, tous les endroits où elle doit se rendre et où elle se heurte soit à des catégories inadaptées, soit à l’ignorance sur le sujet des experts auxquels elle s’adresse. Toutes ces aventures sont mises en scène dans une forme de précipitation permanente, que ce soit parce que June ne doit pas être en retard à un rendez-vous ou parce que Cheryl « vole » des images interdites, en filmant des archives secrètes.

La force de The Watermelon Woman est sa forme de mockumentaire, et donc sa volonté ouvertement satirique et dénonciatrice. En effet, à la fin du film, un texte apparaît à l’écran, expliquant que l’histoire qui vient d’être racontée est une création : « Sometimes you have to create your own history. The Watermelon Woman is fiction ». Un pied de nez qui dit que lorsque des images ou des imaginaires, des représentations n’existent pas (c’est aussi ce que raconte le frère du réalisateur de Grands Garçons), il faut les créer de toutes pièces. Les fameuses images manquantes qu’évoque Céline Sciamma pour raconter son cinéma peuplé de femmes, d’amoureuses et de coming-out sans larmes.

The Watermelon Woman est un film culte qui a peiné à être distribué et a été remis en lumière en 2016 par la Berlinale avant d’être diffusé par le ciné-club d’un cinéma de Montreuil qu’Agathe Bonitzer fréquente, ce qui l’a décidée à en faire profiter le public du Festival International du Film d’Amiens pour parler de « grandes et petites amies » de cinéma.

Fiche Technique : The Watermelon Woman

Genre : Fiction / Faux-documentaire / Drame
Réalisation & Scénario : Cheryl Dunye
Pays de Production : États-Unis
Année de Production : 1996
Durée : 90 minutes (1h30)
Acteurs Principaux : Cheryl Dunye, Guinevere Turner, Valarie Walker
Prix Notables : Teddy Award du meilleur film (Berlinale 1996)
Synopsis : Cheryl, une jeune réalisatrice afro-américaine lesbienne, enquête sur une actrice noire des années 30 des rôles stéréotypés, qui était créditée uniquement comme « The Watermelon Woman », et tente de lui rendre son histoire.

Festival

Deauville 2026 : Her Private Hell, hallucinations d’outre-tombe

Nicolas Winding Refn revient avec "Her Private Hell", présenté à Deauville 2026, porté par un récit de renaissance personnelle et un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher. Sous la brume numérique et le vernis viriliste, le film ne dévoile qu'un naufrage esthétique et une autoparodie assumée d'un cinéaste à bout de souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Leviticus, l’exorcisme du cœur

Dans une Australie rurale et religieuse, un rituel censé guérir deux adolescents de leur homosexualité réveille une entité qui prend le visage de celui qu'ils aiment. Chaque élan de tendresse déclenche une violence qui les force à s'éloigner, sous le regard d'une communauté et d'une famille intraitables.

Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté à Deauville 2026, "L'Invitation" réunit Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton dans un huis clos adapté de "Sentimental" de Cesc Gay. Le montage des dialogues fait mouche, mais la mise en scène se montre démonstrative et le cynisme promis s'essouffle trop vite.

Deauville Talent Award 2026 : Brendan Fraser (Pressure)

Dans "Pressure", Anthony Maras revient sur la planification du débarquement américain. Quelques jours avant le D-Day envisagé, une équipe de météorologues est chargée d'arbitrer sur la date de l'événement en prévoyant les conditions atmosphériques au-dessus de la Normandie. Un sujet exaltant malheureusement réduit à un banal duel d'égos, sans suspense ni tension.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Deauville 2026 : Her Private Hell, hallucinations d’outre-tombe

Nicolas Winding Refn revient avec "Her Private Hell", présenté à Deauville 2026, porté par un récit de renaissance personnelle et un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher. Sous la brume numérique et le vernis viriliste, le film ne dévoile qu'un naufrage esthétique et une autoparodie assumée d'un cinéaste à bout de souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Leviticus, l’exorcisme du cœur

Dans une Australie rurale et religieuse, un rituel censé guérir deux adolescents de leur homosexualité réveille une entité qui prend le visage de celui qu'ils aiment. Chaque élan de tendresse déclenche une violence qui les force à s'éloigner, sous le regard d'une communauté et d'une famille intraitables.

Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté à Deauville 2026, "L'Invitation" réunit Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton dans un huis clos adapté de "Sentimental" de Cesc Gay. Le montage des dialogues fait mouche, mais la mise en scène se montre démonstrative et le cynisme promis s'essouffle trop vite.