Présenté dans le cadre de la carte blanche à l’actrice Agathe Bonitzer, The Watermelon Woman de Cheryl Dunye nous plonge dans une enquête sur une actrice noire des années 1930 souvent réduite à des rôles stéréotypés. L’occasion d’une plongée décalée dans l’histoire des femmes effacées de l’histoire.
The Watermelon Woman peut être considérée comme un film culte, une œuvre marquante dans l’univers queer. C’est un film américain indépendant réalisé par une femme noire à Philadelphie, fort bastion queer, en 1996. La réalisatrice y fait autant référence à l’histoire des Noirs américains, ou au cinéma indépendant, que des clins d’œil à la communauté queer de Philadelphie. On y retrouve, comme chez Spike Lee, un vidéo-club comme décor d’une amitié forte et fondatrice.
Cheryl et June sont amies et ne cessent de bavarder ensemble du film de Cheryl, des amours de Cheryl, des erreurs de Cheryl. Cette dernière veut réaliser un film sur une femme noire qui a marqué l’histoire du cinéma en étant simplement créditée comme « the watermelon woman » ou qui n’était même pas créditée. Elle enquête donc tout en cherchant l’amour dans des night-clubs ou à travers des recommandations de films. On la voit d’ailleurs tomber amoureuse et faire l’amour aussi librement et fougueusement (une très belle scène d’amour, les corps filmés en gros plans, où les peaux frémissent et se dévorent) que dans la célèbre série The L Word où amours et amitiés s’entremêlent. La fascination de Cheryl augmente d’ailleurs quand elle découvre que l’actrice qu’elle admire était lesbienne. Elle raconte même sa tendre histoire d’amour avec une femme dont elle retrouve la trace avant de la perdre à nouveau.
Une autre relation reste dans l’ombre : celle de Fae Richards (la Watermelon Woman) avec la réalisatrice qui l’a longuement filmée. Une relation interraciale et lesbienne dans les années 1930 ? Personne ne veut y croire. Pourtant Cheryl en est persuadée, le documente, et l’expérimente même ! Quitte à se fâcher avec sa meilleure amie. Un vrai drama qui n’oublie pas de mettre en lumière son personnage effacé de l’histoire. Même sous couvert d’humour, le propos est politique.
Le film de Cheryl Dunye est culte par sa forme libre et morcelée, jouant constamment entre fiction et réalité. On y voit d’abord un vrai-faux mariage mis en scène pour les besoins de la caméra puis Cheryl enchaîner en filmant les rues pauvres de la ville tout en commentant le piment que cela ajoutera aux souvenirs de mariage du couple. Trait cinglant, tant cela contraste avec le faste dudit mariage.
Comme beaucoup de films de la sélection du Fifam, The Watermelon Woman est une autofiction dans laquelle la réalisatrice commente face à la caméra ou en voix off le film en cours de réalisation (on pense notamment à La Vie après Siham où le réalisateur raconte le film qu’il va faire sur sa mère tout en le réalisant). Elle y ajoute des images d’archives (photos et vidéos) ainsi que des vidéos amateurs qui se mêlent aux images de cinéma créées pour le documentaire. On suit les difficultés de Cheryl pour reconstituer la vie de Fae Richards, tous les endroits où elle doit se rendre et où elle se heurte soit à des catégories inadaptées, soit à l’ignorance sur le sujet des experts auxquels elle s’adresse. Toutes ces aventures sont mises en scène dans une forme de précipitation permanente, que ce soit parce que June ne doit pas être en retard à un rendez-vous ou parce que Cheryl « vole » des images interdites, en filmant des archives secrètes.
La force de The Watermelon Woman est sa forme de mockumentaire, et donc sa volonté ouvertement satirique et dénonciatrice. En effet, à la fin du film, un texte apparaît à l’écran, expliquant que l’histoire qui vient d’être racontée est une création : « Sometimes you have to create your own history. The Watermelon Woman is fiction ». Un pied de nez qui dit que lorsque des images ou des imaginaires, des représentations n’existent pas (c’est aussi ce que raconte le frère du réalisateur de Grands Garçons), il faut les créer de toutes pièces. Les fameuses images manquantes qu’évoque Céline Sciamma pour raconter son cinéma peuplé de femmes, d’amoureuses et de coming-out sans larmes.
The Watermelon Woman est un film culte qui a peiné à être distribué et a été remis en lumière en 2016 par la Berlinale avant d’être diffusé par le ciné-club d’un cinéma de Montreuil qu’Agathe Bonitzer fréquente, ce qui l’a décidée à en faire profiter le public du Festival International du Film d’Amiens pour parler de « grandes et petites amies » de cinéma.
Fiche Technique : The Watermelon Woman
Genre : Fiction / Faux-documentaire / Drame
Réalisation & Scénario : Cheryl Dunye
Pays de Production : États-Unis
Année de Production : 1996
Durée : 90 minutes (1h30)
Acteurs Principaux : Cheryl Dunye, Guinevere Turner, Valarie Walker
Prix Notables : Teddy Award du meilleur film (Berlinale 1996)
Synopsis : Cheryl, une jeune réalisatrice afro-américaine lesbienne, enquête sur une actrice noire des années 30 des rôles stéréotypés, qui était créditée uniquement comme « The Watermelon Woman », et tente de lui rendre son histoire.





