Avec La Danse des renards, Valéry Carnoy signe un premier long-métrage nerveux qui raconte un jeune athlète dans sa confrontation aux regards des autres et interroge avec acuité la fabrique de la masculinité contemporaine. Le réalisateur belge se débarrasse ici des clichés du film sportif pour conduire son récit vers un terrain intérieur : la douleur insondable de Camille, interprétée par le magnifique Samuel Kircher, devient un symptôme du culte de la virilité normative qui gouverne l’internat. Cadré avec une rigueur presque clinique, l’espace du centre d’entraînement traduit l’emprise d’un système masculiniste où l’identité est écrasée par l’injonction de performance sociale.
Dans les couloirs étroits d’un internat sportif où l’on apprend à devenir un homme, La Danse des Renards, premier long-métrage du réalisateur belge Valéry Carnoy, scrute avec une douceur inquiète la silhouette de Camille, jeune boxeur promis aux sommets, dont l’avant-bras porte encore la trace vive d’un accident grave. Longue et obstinée, cette cicatrice matérialise l’effondrement intérieur que dissimule le personnage et devient la frontière invisible entre l’enfant qu’il était et celui qu’il tente désespérément de rester. Elle raconte à elle seule ce que le film met en mouvement : la fissure sanglante d’un corps adolescent en apparence robuste, la douleur-fantôme qui envahit la carapace d’un être que tout le monde autour de lui croit solide.
Le décor en quasi huis-clos du centre sportif forme un théâtre de la virilité normative où la puissance se jauge autant qu’elle se fabrique. Les garçons y grandissent dans un cadre qui valorise l’endurance, l’affrontement, la loyauté sans faille. Mais le metteur en scène n’en retient pas les clichés : s’inspirant ici de sa propre histoire, il dirige la chorégraphie de visages encore hésitants, incomplets, transitoires et poreux, encore pris dans les remous de l’enfance. Les entraînements, la sueur dans les vestiaires, la proximité physique, deviennent les contours d’un face-à-face solitaire, d’une intimité paradoxale, faite d’affection muette et de rivalité diffuse. Car, dans ce milieu de la boxe à la fois très codifié et hautement cinématographique, la moindre fragilité est perçue comme une menace, un danger à neutraliser, un secret à protéger.
Torse nu sur le ring, Camille n’a pas l’assurance du champion que ses camarades ont projeté en lui, mais plutôt la transparence mouvante d’un garçon timide, angoissé, qui bagarre contre lui-même, cherchant désespérément un équilibre que la vie, soudain, lui refuse. Incarné par le charisme instinctif et le visage angélique de Samuel Kircher, le personnage avance dans cet univers transpirant et irrespirable tel un funambule taciturne. Sa mystérieuse douleur, qui n’obéit à aucune logique médicale, surgit comme une réaction intime aux pressions, aux attentes, à l’épuisement invisible, et s’infiltre partout. Elle agit comme un cauchemar scandé qui hante le corps et l’esprit après un choc, rappelant combien la santé mentale des jeunes d’aujourd’hui, pris entre l’exigence de performance et l’incapacité à formuler ce qui les traverse, reste un territoire encore méconnu au cinéma. Ici, le corps sculpté de Camille parle à sa place, proteste, implore que l’on tende l’oreille. Et le film l’écoute, lui accorde le temps nécessaire à sa transformation, comme pour rendre perceptible cette douleur indicible. On se surprend alors à scruter ses gestes, sa façon de glisser le long des cordes, de respirer avec retenue, de laisser affleurer, sous les muscles tendus et la moiteur des gants, un trouble qu’il ne parvient plus à contenir. Toute la force du dispositif réside dans sa capacité à saisir cette souffrance psychosomatique avec une délicatesse rare.
Valéry Carnoy présent aux Œillades.
Autour de Camille, le monde reste sourd et n’offre aucun refuge. Sa relation avec Matteo (Fayçal Anaflous), frère de cœur qui lui a sauvé la vie, se dégrade elle aussi. Si, au début du film, les deux jeunes boxeurs se ressemblent, se complètent, se heurtent parfois, le miroir héroïque de leur amitié fusionnelle se déforme peu à peu, brisant l’harmonie initiale pour laisser place à une fracture qui, elle non plus, ne trouve pas ses mots. Leurs gestes se décalent, leurs regards se dérobent ; une mise en scène du délitement à laquelle Valéry Carnoy associe l’apparition furtive et poétique des renards, spectres diurnes, gracieux et indomptables tapis dans les bois, qui accompagnent en creux l’effritement d’un lien animal complice. De même, la violence avec laquelle les canidés sont jetés au bûcher répond à la rupture silencieuse qui sépare les deux adolescents, comme si l’entrée dans l’âge adulte nécessitait une perte irréversible.
Dans ce paysage dominé par la bande de garçons, seul le personnage-remède de Yasmine (Anna Heckel), pratiquante de taekwondo qui assume que le sport ne définit pas toute une existence, introduit une échappée lumineuse. Sans jamais détourner le récit de sa trajectoire ni surjouer le contrepoint romantique attendu, elle assure une passerelle entre le sport et l’art, déplace le regard par sa musique, sa liberté, et catalyse une sensibilité enfouie, offrant au héros un cocon loin du ring, des attentes, même du rôle qu’il pensait devoir tenir. Un espace où il peut, un instant, exister autrement que par le prisme de la performance. Quant au surveillant joué par Raphaël Thiéry, il ouvre une autre voie de secours.
Enfin, lorsque Camille, si proche de la victoire, choisit de s’extraire de l’arène et de tout quitter — refusant les médailles, s’opposant aux ordres de son coach —, le geste mûrement réfléchi a tout d’un acte de survie. C’est là que le film trouve sa plus belle respiration : dans cette manière d’offrir au personnage la possibilité d’un apaisement, discret, fragile, mais profondément émouvant. Comme si, au milieu de cette danse brutale et éprouvante, le corps, exultant de puissance, sommé d’être invincible, pouvait enfin lutter pour dire « non ».
En somme, Valéry Carnoy signe un premier long-métrage d’une maturité singulière et frappe là où peu avaient regardé auparavant : au creux des blessures intimes, dans le langage du quotidien et des gestes simples. Habité par une attention rare portée au corps masculin, à ses élans, douleurs et contradictions, La Danse des renards séduit par sa précision et sa pudeur. Une belle réussite.
Sévan Lesaffre
La Danse des renards – Bande-annonce
Synopsis : Dans un internat sportif, Camille, un jeune boxeur virtuose, est sauvé in extremis d’un accident mortel par son meilleur ami Matteo. Alors que les médecins le pensent guéri, une douleur inexpliquée l’envahit peu à peu, jusqu’à remettre en question ses rêves de grandeur.
La Danse des renards – Fiche technique
Réalisation et scénario : Valéry Carnoy
Avec : Samuel Kircher, Fayçal Anaflous, Jef Jacobs, Anna Heckel, Jean-Baptiste Durand, Hassane Alili, Salahdine El Garchi…
Production : Julie Esparbes, Inès Daïen Dasi
Photographie : Arnaud Guez
Montage : Suzana Pedro
Décors : Yasmina Chavanne
Costumes : Jessica Harkay
Musique : Pierre Desprats
Distributeur : Jour2fête
Durée : 1h30
Genre : Drame
Sortie : 18 mars 2026
Avant de cliquer sur « Déposer », jetez un œil aux jeux casino en ligne argent reel pour prendre vos repères. Fixez ensuite un budget net, notez vos limites et appliquez ces méthodes dès votre prochaine session. Mettez cette page en favori et jouez avec un plan, pas à l’instinct.
Choisir vos jeux avec la tête, pas au hasard
Deux notions à garder en tête : le RTP (taux de retour au joueur) et l’avantage de la maison. Le RTP indique la part théorique rendue aux joueurs sur une très longue série de tours ; plus il est haut, mieux c’est pour vous.
Roulette française (zéro unique), blackjack aux règles claires, et quelques slots connus pour leur stabilité statistique : c’est souvent là que se gagnent les centimes qui finissent par faire des euros. À la roulette européenne, un numéro plein touche en moyenne 1 fois sur 37, soit ~2,70 % ; les chances simples (rouge/noir) tournent autour de 48,65 %. Ces chiffres ne garantissent rien sur une courte session, mais ils aident à cadrer vos attentes.
Sur Ile De Casino, on repère une ludothèque large avec du NetEnt (French Roulette), Playson (Royal Coins 2, Buffalo Power), EGT (Shining Crown, 100 Super Hot), Wazdan (Fortune Reels), BGaming (Gemhalla), plus du live signé Lucky Streak et Winfinity — suffisant pour appliquer une sélection rationnelle.
Bonus qui travaillent pour vous
Un bonus n’a d’intérêt que s’il sert votre plan. Chez Ile De Casino, le pack de bienvenue fonctionne par paliers, appliqué dépôt par dépôt : chaque étape précise un pourcentage, un plafond et parfois des tours gratuits. Lisez les conditions avant activation.
Dépôt
Bonus annoncé
Tours gratuits
Détail utile
1er
150 % jusqu’à 500 €
100
FS crédités sur un slot précisé lors de l’activation
2e
100 % jusqu’à 500 €
—
Conditions de mise standard
3e
150 % jusqu’à 500 €
—
À activer depuis la page Promotions
4e
100 % jusqu’à 500 €
—
Identique : crédit + wagering
Ce pack est donné en exemple à partir des pages consultées récemment ; vérifiez les conditions de mise (exigences, jeux éligibles, délais) et rappelez-vous qu’un retrait demandé trop tôt annule souvent le bonus.
Bankroll : la méthode simple qui évite de “tilter”
On parle argent. Fixez des règles avant d’ouvrir une table, sinon c’est la pente savonneuse.
Voici un cadre minimaliste, facile à tenir :
Budget session : 2 à 5 % de votre bankroll totale par mise, pas plus.
Seuil stop-loss : quand vous perdez 20 à 30 % du budget session, pause.
Seuil prise de gains : +30 à +50 % sur la session, on encaisse une part.
Horloge : durée fixée à l’avance ; pas de rallonge “pour se refaire”.
Ces principes évitent les décisions impulsives et prolongent la session utile.
Tournois et promos : quand appuyer sur l’accélérateur
Les classements peuvent doper la valeur de vos mises, surtout si les points reposent sur le multiplicateur ou la mise totale, avec récompenses en cash ou en free spins. L’idée : viser les créneaux calmes, jouer vos machines “maison” à RTP correct, et lire le règlement avant d’attaquer. Ile De Casino met régulièrement en avant des tournois saisonniers ; gardez un œil sur la page Promotions pour les règles et la dotation du moment.
Paiements pratiques pour les joueurs en France
Côté caisse, l’essentiel doit être fluide : Carte Bancaire (Visa/Mastercard), virement SEPA, Skrill, Neteller, et paysafecard. Pour un exemple concret, dépôts typiquement dès 20 € selon la méthode, retraits e-wallet en moins de 24 h après validation, et virement bancaire quelques jours selon la banque. Rien de sorcier si vos documents KYC sont prêts.
Licence et protection des joueurs
Cadre légal et sérénité vont ensemble. L’opérateur se présente avec une licence Antillephone ; le numéro de licence n’était pas affiché sur les pages vérifiées au 05/11/2025. Pensez à contrôler le pied de page et la section “Conditions” avant de déposer — réflexe sain pour tout site.
Dernier mot
Les “stratégies gagnantes pour tirer profit de jeux casino en ligne argent réel et le casino en ligne”, c’est surtout du sérieux dans la sélection, du tempo dans les mises, et des bonus pris avec un objectif. Vous avez une astuce maison, ou un jeu qui fait mouche ? Découvrez plus de conseils ici pour optimiser votre expérience. Partagez-la, on prend les bons plans… avec modération.
Dans The Terrorizers, Edward Yang ne filme pas des terroristes, mais des êtres ordinaires qui, par de simples gestes — un appel téléphonique, une phrase lâchée à la va-vite, un silence trop long — fissurent la vie des autres. Ce troisième long-métrage du cinéaste taïwanais s’ouvre sur une fusillade dans un immeuble, point de départ d’un récit choral où quatre destins s’entrecroisent sans jamais vraiment se rencontrer, comme si Taipei elle-même se chargeait de les rassembler pour mieux les disloquer. Un jeune photographe obsessionnel, une adolescente insaisissable, un médecin prisonnier de sa routine, et Zhou, écrivaine en panne d’elle-même : autant de trajectoires brisées que le film assemble patiemment, sans jamais prétendre qu’elles formeront une totalité.
The Terrorizers est moins une histoire qu’un dispositif, une architecture mouvante, un puzzle dont chaque pièce semble chercher sa place au fur et à mesure du visionnage. Yang y interroge déjà ce qui deviendra l’un de ses thèmes phares : le geste de créer. Après avoir sondé la littérature ici, il auscultera plus tard le cinéma dans A Brighter Summer Day et le théâtre dans Confusion chez Confucius. Ici, l’acte d’écrire devient un moteur dramatique et un miroir. À travers Zhou, l’autrice en crise, Yang déploie un film pleinement conscient de sa forme, de ses jeux de reflets, de sa qualité de construction. Ce n’est pas seulement un récit, c’est un film en train de s’écrire sous nos yeux.
Gestes infimes, effets immenses
Dans ce Taipei moderne et oppressant, chacun se fait, malgré lui, « agent de la terreur », évoqué par le critique Jean-Michel Frodon. Le titre peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas d’une terreur politique, mais d’une terreur intime, sourde, presque triviale. La terreur de l’appel qui perturbe, du choix qu’on regrette, de la vérité qu’on tait. La terreur aussi de cette ville qui fragmente les êtres, les place dans des cadres trop étroits ou trop larges, les éloigne malgré leur proximité physique. Yang filme Taipei comme un organisme indifférent, comme une modernité froide où l’on se perd plus vite qu’on ne se rencontre.
C’est dans ce décor que les personnages évoluent, chacun enfermé dans sa propre logique, dans ses propres illusions. Le photographe traque une image qui le dépasse. Le mari se noie dans son ambition professionnelle. L’adolescente s’amuse à provoquer des chaos invisibles. Zhou, elle, essaie de sauver ce qu’elle peut encore écrire — ou ce qui reste de sa vie. Au fil du film, on se surprend à croire que les mots qu’elle couche sur le papier influencent la réalité elle-même, ou que la réalité se glisse dans son roman, à moins que ce ne soit l’inverse. Yang laisse volontairement la ligne trouble : son film suit le fil d’un manuscrit en cours, hésitant, vibrant, parfois contradictoire, toujours conscient de lui-même.
Le montage, d’une précision presque musicale, segmente les trajectoires pour mieux souligner ce qui les unit : une frustration commune, un besoin d’air, une incapacité chronique à communiquer. À cet égard, The Terrorizers rejoint indirectement des œuvres chorales commeMagnolia : un réseau d’êtres solitaires qui se frôlent sans comprendre qu’ils participent à la même catastrophe intime. La grande réussite de Yang est de ne jamais perdre son spectateur : malgré son apparente fragmentation, le film avance avec une fluidité hypnotique, chaque scène trouvant une résonance inattendue dans la suivante.
Solitude partagée
Formellement, Yang orchestre un ballet de distances. Les personnages sont souvent séparés par un couloir, une vitre ou un cadre dans le cadre. Même lorsqu’ils partagent le même espace, ils demeurent isolés, comme s’ils n’avaient pas été filmés ensemble. Rarement le cinéma aura capté avec autant de finesse la manière dont la solitude s’installe entre deux corps, deux esprits et deux vies. Une scène de jeu d’ombres, où le jeune photographe renvoie le reflet de la White Chick, devient alors l’une des rares fulgurances de fusion — brève éclaircie dans un récit où les êtres se manquent toujours.
On pourrait alors dire que The Terrorizers parle de modernité, de désir, de crise créative, de désorientation urbaine. C’est vrai. Mais le film parle surtout de la façon dont nos existences, aussi insignifiantes soient-elles, rebondissent les unes contre les autres. De la manière dont nous devenons, sans le vouloir, des perturbateurs, des « terrorizers » au sens le plus intime du terme. Et que cette chaîne d’interactions, que personne ne maîtrise vraiment, peut conduire à une secousse finale qui laisse le spectateur face à sa propre lecture du film.
Sans en dévoiler le dénouement, disons que Yang termine son récit avec une audace rare. Une conclusion qui recompose tout ce qui précède, qui met en jeu la réalité même de ce que nous avons vu et qui confirme que The Terrorizers n’est pas un film sur la ville, mais un film sur la façon dont on raconte une ville, et dont on raconte une vie.
The Terrorizers – bande-annonce
The Terrorizers – fiche technique
Titre original : Kong bu fen zi (littéralement « Les terroristes ») Réalisation : Edward YANG Scénario : Hsiao YEH, Edward YANG Interprètes : Cora MIAO, Lee LI-CHUN, Ku BAO MING Photographie : Zhang ZHAN Montage : Liao CHING-SONE Musique : Weng XIAO LIANG Production exécutive : Lin DENG FEI Producteur : Benny CHAO Sociétés de production : Central Motion Pictures Pays de production : Taïwan Distribution France : Carlotta Films Durée : 1h49 Genre : Drame, Policier Date de sortie : 1986
Dans Sauvons les meubles, son premier long-métrage porté par Vimala Pons et Yoann Zimmer, Catherine Cosme observe le délitement dramatique d’une fratrie dysfonctionnelle, tissant une toile émotionnelle d’une grande finesse autour de Lucile et de son frère Paul, appelés au chevet de leur mère mourante. Ce retour dans la maison familiale est une plongée intime, où le temps suspend son vol, et les silences forment autant de secrets à dévoiler. Une œuvre intime qui mêle avec finesse comédie grinçante et tragédie familiale, dépassant la simple chronique pour devenir une réflexion subtile sur l’incommunicabilité, la mémoire et la possibilité de réconciliation.
Premier long-métrage de Catherine Cosme, Sauvons les meubles observe avec une tendresse lucide le délitement d’une famille dysfonctionnelle, abîmée par les non-dits et les faux-semblants accumulés au fil des années. Confrontés à une intimité qu’ils avaient mise au placard, Lucile et Paul reviennent auprès de leur mère en fin de vie avec cette retenue propre aux adultes qui, au moment de poser pour la traditionnelle photo de famille, n’ont jamais vraiment su trouver leur place. De prime abord, rien d’explosif dans ces retrouvailles, juste une fatigue ancienne, muette, qui lentement remonte à la surface, une mauvaise habitude de communiquer par le silence, comme si chacun redoutait de raviver un désordre trop ancien, de toucher un point trop sensible pour être formulé à haute voix. Ce que les deux découvrent, sous la couche de chagrin et les obligations administratives, dépasse largement l’annonce de la maladie et tient presque de l’absurde : la mère a contracté des crédits en usurpant l’identité de sa fille. Une cachotterie douce-amère, minuscule et immense à la fois — comme le sont souvent les trahisons familiales.
C’est dans cette urgence lourde de dettes que Catherine Cosme, scénographe de formation, césarisée pour les décors de L’Inconnu de la Grande Arche, construit le théâtre de ce drame complexe qui, peu à peu, se resserre comme un nœud coulant. Le cadre est modeste, les fondations fragiles, mais le poids des mots résonne ici comme une surcharge sourde, un tremblement intérieur, un mensonge qui blesse autant qu’il protège. La maison de famille où tout se joue semble porter elle-même ce douloureux fardeau, la marque irréversible de ce passé irrésolu. Rustique, encombrée, un peu figée, elle accueille les deux enfants avec le parfum familier et rassurant du foyer, mais dissimule, derrière les meubles bancals et les parois trop fines, le poids lointain des souvenirs que l’on a soudainement cessé de trier. Chaque pièce semble retenir un éclat de vie heureuse resté en suspens : la réalisatrice filme ces murs avec une précieuse tendresse, scrutant là les traces inattendues de ce que l’on a laissé en plan, les démarches que l’on n’a pas su accomplir à temps, les explications remises au lendemain jusqu’à ne plus savoir comment les aborder. Personnage à part entière, le décor devient ainsi le miroir de la fracture affective, sans jamais étouffer ceux qui la traversent.
Photographe indépendante en équilibre instable, parisienne snob au visage fermé, Lucile Langlois est incarnée avec une précision à la fois tendue et déchirée par l’excellente Vimala Pons (L’Attachement, Mikado). Mêlant raideur et fragilité, sa manière d’exister dans les interstices – entre l’agacement, le rire nerveux, la brisure qu’elle refuse de laisser apparaître – confère à Sauvons les meubles l’une de ses vibrations les plus intimes. En effet, le corps burlesque de l’actrice porte sur ses épaules le poids d’une fine tension entre le devoir, la rancoeur, et un attachement obstiné. En contrepoint, Yoann Zimmer compose un Paul plus tendre, un frère mature mais tout aussi cabossé, qui tempère les conflits et veut désespérément recoller les morceaux. Conjugués ensemble, ils adoptent le ton juste, apportant à la mise en scène un relief tout à fait subtil. Enfermée dans sa chambre, retirée du monde, Guilaine Londez, dans le rôle de la mère épuisée, impose quant à elle la présence discrète et émouvante d’une femme du sud qui se regarde lentement mourir, consciente des erreurs qui ont jadis creusé le gouffre dans lequel elle chuterait.
Autour de ce trio, la réalisatrice assemble une constellation de personnages secondaires qui, loin d’être de simples silhouettes, viennent nourrir la complexité du tableau : il y a la jeune infirmière qui veille au grain, les créanciers qui frappent à la porte comme des oracles du monde moderne, puis la poésie intermittente d’un vieux père dépassé par les événements, la désinvolture d’une petite nièce impuissante face à la situation, mais aussi les voisins, les proches, les inconnus. Tous porteurs d’un fragment du puzzle, ils s’immiscent dans cette machine familiale enrayée, peut-être trop usée pour fonctionner encore parfaitement, mais trop vivante pour s’éteindre et se laisser déposséder sans lutte.
Jouant du contraste tragicomique entre l’échéance administrative — les huissiers, les factures, la comptabilité quasi absurde —, plus morbide que la mort elle-même, et le caractère éphémère des liens familiaux, Sauvons les meubles fait mouche dans sa manière très frontale d’interroger l’héritage toxique — celui qui ne se résume pas aux dettes matérielles, mais à ce qu’on transmet à contrecœur : la culpabilité, la peur de décevoir, le manque de mots justes. Alors que la cruauté mène au rire, le deuil lui permet alors à chacun de reconsidérer sa place, ses responsabilités, ses illusions. De fait, les meubles du titre ne cessent de se charger de sens : il y a ceux que l’on garde, que l’on déménage, que l’on abandonne derrière soi. C’est dans ce même mouvement symbolique de tri émotionnel, que le film trouve sa respiration et son élan de vitalité. Au-delà de la gravité du propos, il conserve une sorte de légèreté intérieure : un humour noir discret, une ironie fine, un savant mélange d’amertume et de tendresse qui empêche toute pesanteur.
Catherine Cosme présente aux Œillades.
Et puis revient cette déchirante question centrale : que signifie « sauver » ? Sauver les meubles, est-ce garder la face ? Conserver ses biens ? Préserver ce qui reste d’une histoire qui n’a pas toujours été tendre ? Transgresser les règles pour s’en sortir ? Toute la force du film réside dans sa capacité à ne pas trancher, à n’accuser personne, préférant laisser ses personnages marcher dans la lumière oblique du deuil, avancer à tâtons vers une réconciliation, et c’est précisément ce qui le rend si juste.
En somme, Catherine Cosme s’inspire de son vécu pour livrer une fiction profondément humaine, généreuse dans sa sobriété, tenue par la sensibilité rare d’une mise en scène qui observe à bonne distance. Une œuvre intime, bienveillante, universelle et libératrice sur la perte d’un parent et le surendettement, dans laquelle, à défaut de se reconstruire, la famille s’admet telle qu’elle est, face aux fantômes du passé qui, jusqu’au bout, accompagnent les vivants vers un départ nécessaire.
Sévan Lesaffre
Sauvons les meubles – Bande-annonce
Synopsis : Lucile est une photographe reconnue et indépendante. Apprenant que sa mère est malade, elle accourt dans la maison de son enfance, immédiatement rejointe par son frère, Paul. Là, ils découvrent que leur mère est en réalité mourante. Et si cette femme, autrefois pétillante et entrepreneuse, cachait autre chose ? Soudain, Lucile et Paul comprennent qu’ils n’ont plus que quelques jours pour sauver bien plus que les meubles…
Sauvons les meubles – Fiche technique
Réalisation et scénario : Catherine Cosme
Avec : Vimala Pons, Yoann Zimmer, Guilaine Londez, Jean-Luc Piraux, Jane Cosme Van Handenhove
Production : Julie Esparbes, Delphine Schmit, Britta Rindelaub, Thomas Reichlin
Photographie : Caroline Guimbal
Montage : Bertrand Conard
Décors : Mathilde Ferry
Costumes : Hélène Honhon
Musique : Nicolas Rabaeus
Distributeur : New Story
Durée : 1h26
Genre : Drame
Sortie : 6 mai 2026
Les Œillades 2025 : Sauvons les meubles de Catherine Cosme, le poids des adieux
Avec Trans Memoria, Victoria Verseau revisite les lieux de sa transition et l’absence de son amie Meril pour interroger la mémoire, la disparition et la transformation. Entre archives, paysages hantés et dialogue avec deux autres femmes trans, son film explore la transition comme un mouvement continu, où les identités se recomposent sans cesse. Dans cet entretien, la réalisatrice revient sur cette quête intime, son geste artistique et la nécessité de raconter pour ne pas laisser s’effacer.
Dans son documentaire, Victoria Verseau ne raconte pas seulement une transition ; elle explore un monde qui bascule, un territoire où les corps, les lieux et les souvenirs semblent glisser les uns dans les autres sans jamais retrouver leur contour initial.
Le point de départ est intime, presque fragile : la perte de Meril, amie rencontrée en Thaïlande lors de leurs opérations, et dont l’effacement — familial, social, numérique — a déclenché chez la réalisatrice un besoin viscéral de raconter. Très vite, ce geste mémoriel se transforme en enquête sensible sur ce qui demeure lorsque tout s’effrite : les traces dans un hôtel déserté, la rémanence d’une voix, l’ombre d’une présence. Trans Memoria devient alors un film de survivance, hanté mais lumineux, où la transition est moins un événement qu’un état du monde, une manière d’habiter le temps et de lutter contre l’oubli.
Cela a été le puzzle le plus difficile que j’aie jamais eu à reconstituer.
Et ce mouvement intime s’élargit encore lorsque deux autres femmes trans, Athena et Aamina, rejoignent Verseau dans ce voyage. Leur présence trouble, questionne, consolide, et déplace le film hors du strict témoignage personnel pour en faire une œuvre collective, polyphonique, où les désaccords et les vulnérabilités deviennent matière vivante de cinéma. En filmant des paysages intérieurs et extérieurs en perpétuelle métamorphose, Verseau ouvre un espace où la transition apparaît comme un devenir, où le corps se réinvente, où l’amour, la disparition et l’espoir se tissent en un même souffle. Un espace où l’intime rejoint l’universel, et où la question trans devient une manière de parler, finalement, de ce que signifie exister.
Trans Memoria est né d’une démarche intime, presque parallèle à votre propre transition. Qu’est-ce qui vous a poussée à transformer cette expérience en film, et à quel moment avez-vous senti que le projet dépassait le cadre personnel pour devenir œuvre de cinéma ?
Lorsque mon amie Meril — que j’ai rencontrée à l’hôtel en Thaïlande alors que nous subissions toutes les deux la même opération — est morte, j’ai très vite ressenti un besoin profond de raconter nos histoires. J’avais l’impression qu’elle avait presque été effacée. Sa famille n’a jamais accepté sa décision de changer de sexe, et il n’y a jamais eu de funérailles, je n’ai jamais trouvé de tombe. Sa page Facebook a été supprimée, et c’était comme si elle n’avait jamais existé. Je me suis dit : non, ce n’est pas comme ça que les choses doivent être. Elle a bel et bien existé, et c’était une personne magnifique. Elle ne devrait pas être effacée. Je voulais rendre hommage à Meril en racontant nos histoires — pour rendre visible le fait qu’elle avait existé. Elle était une personne avec des espoirs et des rêves, tout comme moi.
Au début, j’ai commencé à écrire un scénario de fiction sur notre séjour dans cette ville pleine d’atmosphère en Thaïlande, où se trouvait la clinique qui pratiquait les opérations de confirmation de genre. J’ai choisi Athena et Aamina, qui entamaient elles-mêmes une transition, pour jouer mon rôle et celui de Meril. Mais au cours du processus, j’ai réalisé qu’une autre histoire cherchait à émerger. Athena et Aamina avaient tant de choses à dire, et je voulais laisser de la place à leurs voix également.
Je pense qu’à ce stade, j’ai senti que le film dépassait peut-être le cadre du strictement personnel, en intégrant les points de vue très différents de deux autres femmes trans. Il n’existe pas un récit trans unique, mais autant de récits qu’il y a de personnes trans. Mais je crois aussi que le film traite de questions qui nous concernent toutes et tous, que nous ayons ou non une expérience trans. Le film ne parle pas seulement de transition ; c’est aussi une philosophie de la vie et de la mort. Il reflète des questions existentielles et universelles auxquelles nous sommes tous confrontés, comme : quel est le sens de la vie ? Que se trouve-t-il au-delà de la réalisation la plus intime de notre rêve ? Que pourrait-il y avoir après la mort ? Qu’est-ce que l’amour, et comment trouvons-nous l’amour, comment devenons-nous aimés pour ce que nous sommes vraiment ?
Vous avez travaillé près de neuf ans sur ce film. Comment cette longue gestation (artistique, émotionnelle et identitaire) a-t-elle façonné la forme finale du film ?
En attendant et en espérant d’obtenir un soutien financier pour le film, j’ai commencé à travailler avec le matériel dans les expositions que je réalisais. Je suis aussi artiste visuelle, travaillant avec la sculpture, la vidéo et la performance, et les films que je crée prennent souvent la forme d’expositions. Je pense que cela a été vraiment bénéfique pour Trans Memoria que j’aie pu le développer à travers des expositions, en créant une version vidéo pendant que nous attendions le financement, sans savoir si nous serions un jour capables d’achever le film. Dans le contexte artistique, je me sentais plus libre d’être plus ambiguë et d’explorer des dimensions plus poétiques. La voix off vient de la vidéo intitulée Approaching a Ghost, qui parle également de Meril et de moi.
Au final, le film est devenu un mélange : de mes archives documentaires de 2012, lorsque j’ai rencontré Meril et subi l’opération ; du matériel documentaire de 2019, lorsque nous sommes toutes les trois retournées en Thaïlande pour faire le film ; des reconstitutions de souvenirs ; et des images plus poétiques et cinématographiques.
C’est devenu le puzzle le plus difficile que j’aie jamais eu à assembler. Pendant longtemps, j’ai eu peur que cela ne fonctionne pas — que mélanger tous ces matériaux et formes différents ne tienne jamais. Mais assez tard dans le processus de montage, j’ai finalement senti que cela fonctionnait. Le film suit ses propres règles ; il a sa personnalité singulière. Il ressemble à quelque chose que je n’ai jamais vu auparavant, et cela me plaît.
Vous partagez l’écran avec Athena et Aamina. Comment cette présence collective a-t-elle influencé votre manière de raconter une histoire personnelle ?
Eh bien, Athena et Aamina bousculent beaucoup ma façon de penser tout au long du film. Nous sommes très différentes toutes les trois, et nous voyons les choses de manière très différente. Pourtant, nous partageons l’expérience trans. Je pense qu’il est important de faire la connaissance de nous trois dans le film pour montrer qu’il n’existe pas un récit trans unique, mais autant de récits qu’il y a de personnes trans.
Cela dit, ce n’était pas facile. Je pense que cela oscillait entre soutien, bienveillance et situations parfois très difficiles. Et le film parle en partie de cela — de trois femmes trans essayant de faire un film ensemble, essayant de raconter l’histoire de la transition, qui est insaisissable et sans forme définie.
Avant notre départ, je crois que j’avais davantage adopté un rôle maternel vis-à-vis d’Athena et d’Aamina. J’ai remarqué à quel point nos réunions hebdomadaires étaient importantes pour elles ; l’une d’elles a même exprimé qu’elle ne serait peut-être plus là aujourd’hui s’il n’y avait pas eu ce projet de film. Je n’aurais jamais imaginé que le film deviendrait une ligne de vie, non seulement pour elle, mais aussi — d’une certaine manière — pour moi. Je crois que le film m’a sauvée, moi aussi. Quand les choses étaient au plus sombre, la seule chose qui me retenait ici était le sentiment que je devais finir ce film.
Ainsi, lorsque nous sommes parties en Thaïlande, la dynamique a beaucoup changé. Dans certaines situations, Athena et Aamina prenaient soin de moi ; dans d’autres, c’est moi qui prenais soin d’elles ; et à d’autres moments, nous nous disputions. C’était une période intense et déroutante, et raconter cette histoire personnelle au milieu de tout cela était parfois vraiment beau, et parfois très difficile.
Pouvoir partager l’histoire de Meril et la mienne avec Athena et Aamina a été quelque chose de réparateur — ne pas être seule dans mon deuil, pouvoir leur montrer notre monde et qui était Meril. La combinaison d’être à la fois la réalisatrice derrière la caméra et un sujet devant la caméra était déstabilisante, autant pour moi que pour elles. C’était un processus très chaotique, et pendant de nombreuses années je n’ai jamais pensé que je parviendrais à assembler ce film. Cela a été le puzzle le plus difficile que j’aie jamais eu à reconstituer.
Le documentaire mêle archives et retour sur les lieux du passé. Comment avez-vous pensé la mise en scène du temps et de la mémoire pour évoquer à la fois le souvenir et l’absence de votre amie Meril ?
J’ai réalisé qu’une grande partie de ma pratique artistique — et une grande part de mes réflexions — tourne autour du passage du temps : la façon dont je n’arrive pas à m’y rapporter, la façon dont j’essaie de comprendre que je suis vivante maintenant. Mais plus je vieillis, moins j’ai l’impression de comprendre le temps. À travers l’art et le cinéma, je crois que j’essaie de l’appréhender : documenter, représenter, tenter de saisir ce qui ne peut jamais être réellement saisi.
J’ai du mal à comprendre et à accepter que ce qui est passé est irrémédiablement passé. C’est pourquoi je recueille les choses qui traversent ma vie, et pourquoi je retourne dans certains lieux avec une caméra — pour capturer, préserver, commémorer, et immortaliser. Mais tout est en transition constante — les personnes, les objets, les lieux. Nous vivons, nous nous effaçons, et nous disparaissons. Le film médite sur ce mouvement continu de transformation et d’informe.
Lorsque je suis retournée, sept ans plus tard, dans cette petite ville solitaire de Thaïlande où Meril et moi nous étions rencontrées en 2012, quand nous avons toutes les deux subi nos opérations d’affirmation de genre, je voulais voir s’il restait encore quelque chose de nous là-bas. Je voulais, à travers des images en mouvement, documenter les environnements où notre amitié et nos identités ont pris forme : l’hôtel vieillissant où nous avons séjourné durant notre convalescence, et l’hôpital près des vastes plaines alluviales à la périphérie de la ville — asséchées et s’étendant vers l’horizon durant la journée, puis remplies d’eau le soir, toujours vides de toute présence humaine. Cela peut paraître un peu banal, mais je me demandais si quelque chose de Meril, ou de moi — une énergie invisible ou une mémoire — demeurait dans ces lieux.
La ville en Thaïlande est un endroit étrange — mystérieux, joyeux et effrayant à la fois. Elle est très éloignée des images touristiques que nous associons habituellement à la Thaïlande. Lorsque j’ai commencé à écrire le scénario, les premières choses qui me sont venues étaient de courts textes sur la mémoire de ces environnements, des lieux dont je savais instinctivement qu’ils étaient essentiels au film — les endroits où l’amitié de Meril et moi, ainsi que nos nouvelles identités, avaient pris forme. Dans mes rêves et mes souvenirs, ces lieux étaient toujours vides de gens. Ils existaient comme une sorte de limbe entre rêve et mort. Le monde intérieur des personnages s’exprime en quelque sorte à travers le monde extérieur, physique.
Votre parcours d’artiste visuelle se ressent dans la manière dont vous filmez la matière, la lumière et le silence. Comment cette sensibilité plastique a-t-elle guidé votre approche documentaire ?
Au départ, je voulais faire un film de fiction où deux actrices joueraient mon rôle et celui de Meril. Mais avant que nous ne partions en Thaïlande en 2019 pour effectuer un tournage de recherche — qui est finalement devenu une grande partie du film lui-même — quelqu’un m’a dit : « Mais Victoria, tu es une artiste visuelle. Pourquoi veux-tu faire un film de fiction classique ? » À ce moment-là, j’ai ressenti une forme de liberté, comme si un poids se levait de ma poitrine. J’ai compris que je n’avais pas à suivre une forme narrative traditionnelle ; je pouvais aborder le projet en tant qu’artiste visuelle et faire les choses à ma manière.
Lorsque nous sommes rentrées du tournage de repérage, nous étions en attente de financements, sans savoir si nous serions un jour capables de terminer le film. J’ai commencé à travailler avec les images tournées dans le cadre de mon exposition de fin de master à la Royal Institute of Art de Stockholm, puis dans une œuvre vidéo présentée à la Whitechapel Gallery à Londres. Je pense que Trans Memoria a réellement bénéficié du fait que j’aie pu le développer à travers ces expositions et en créant une version sous forme de vidéo. Dans le contexte artistique, je me sentais plus libre d’être plus vague et d’explorer des dimensions plus poétiques. Beaucoup des tableaux filmés montrant des paysages vides ou des natures mortes d’objets usés et en décomposition sont nés de cette approche. La voix off que j’ai développée pour l’œuvre vidéo — je ne pense pas que je serais jamais parvenue à ces mots si je n’avais pas pu les élaborer à travers ce processus.
Votre film relie transformation du corps et transformation des espaces (l’hôtel, la clinique, les lieux abandonnés). Comment ces paysages physiques dialoguent-ils avec votre propre mutation intérieure ?
J’ai le sentiment que les frontières entre nous — nos mondes intérieurs, le non-physique, et nos corps dans le monde physique — sont bien plus poreuses que nous l’imaginons. Dans le film, les lieux eux-mêmes — l’hôtel solitaire, la ville, l’hôpital, le centre commercial abandonné, et les objets collectés — acquièrent une présence, presque une personnalité propre. Je me demande si des énergies invisibles, des souvenirs, ou des traces de nos parcours intérieurs ne s’enracinent pas d’une certaine manière dans le monde physique : dans les paysages, les bâtiments et les objets.
Tout et tous sont en transition constante — les personnes, les objets, les lieux. Nous vivons, nous nous effaçons, nous nous transformons, puis finissons par disparaître. Le film médite sur ce mouvement continu, cet état informe d’apparition et de dissolution.
Trans Memoria explore la transition non pas seulement comme un événement médical, mais comme un état continu. Qu’avez-vous voulu montrer du corps et de l’identité, avant et après la transition ?
Je pense que je voulais aborder ce sujet — et ce que j’avais traversé — avec une honnêteté totale. Je ne voulais rien édulcorer, et je voulais poser les questions difficiles avec lesquelles je me débattais moi-même : qu’y a-t-il de l’autre côté de la réalisation la plus intime de ton rêve ? Je voulais aussi explorer cela à travers le regard d’une artiste visuelle.
Toute ma vie, la lutte pour atteindre ce rêve a fait partie de mon identité. Mais une fois que j’ai subi les opérations et que je suis enfin devenue une « femme », j’ai eu l’impression de me perdre un peu. Me confronter à la normalité qui a suivi a été vraiment difficile. Le rêve semblait presque une illusion qui se dissolvait au moment où je l’atteignais. De l’autre côté, il y avait la normalité — un vide.
En même temps, je sais avec certitude que je serais morte si je n’avais pas pu traverser cette transition ; il n’y avait pour moi aucune autre voie. Je tiens donc vraiment à souligner combien ces traitements sont essentiels — donner aux gens la possibilité de transitionner est vital.
C’est aussi pour cela que le sujet est si sensible. Mais justement, pour cette raison, je crois qu’il mérite une représentation honnête et authentique. Rien, dans la vie, n’est simple. Je ne voulais pas apporter de réponses, mais plutôt poser des questions, approfondir, complexifier et réfléchir à différentes questions existentielles. Je n’ai pas les réponses, et je ne pense pas qu’il y en ait jamais vraiment de simples.
Rien n’est statique. Tout est en transition constante, en mouvement. Je suis bien plus heureuse aujourd’hui, et comme je l’ai dit, je ne serais plus là si je n’avais pas bénéficié des traitements hormonaux et de la chirurgie. Mais il existe aussi un écart entre celle que j’étais autrefois — ce petit garçon perdu dans la campagne suédoise, cette adolescente et jeune adulte en souffrance qui sentait son corps changer dans toutes les mauvaises directions : perdre ses cheveux, développer une barbe, une pomme d’Adam prononcée — et celle que je suis aujourd’hui. Aujourd’hui, la plupart des gens me voient comme une femme. Je sens que je me situe quelque part entre le monde hétéro et la communauté queer — une sorte d’espace intermédiaire dont on parle rarement. Et la façon dont je perçois ma transition, qui j’étais et qui je suis, ne cesse d’évoluer.
Avez-vous un plan ou une séquence dont la construction visuelle ou sonore incarne pleinement votre démarche artistique ?
Mon Dieu, c’est difficile d’en choisir une seule, il y a tellement de moments dans le film que j’aime vraiment. Spontanément, je suis particulièrement heureuse de la scène où Athena et moi apparaissons sur une vaste plage de galets, avec l’océan au loin et un arbre solitaire qui oscille doucement dans le vent, tandis qu’Athena me demande s’il y aura de l’espoir dans le film. C’est un seul plan, et j’adore son cadrage — il a d’ailleurs été filmé avec une caméra assez simple — ainsi que le design sonore. Tous les monteurs voulaient ajouter des sons de vent, mais j’ai insisté pour le garder presque complètement silencieux, avec seulement le bruit de nos pas sur les pierres et nos voix.
J’aime aussi beaucoup la séquence avec la voix off qui introduit l’hôtel, les couloirs et les chambres vides, et le son très subtil de la climatisation et des aérations. Un autre moment favori est la voix off où je parle de la néo-vagin, tandis que défilent les images des vastes terres tidales — apparemment vides mais en réalité pleines de vie.
J’adore les natures mortes présentes tout au long du film, ainsi que l’un des plans finaux montrant une rue qui s’achève dans une obscurité totale. À mesure que nous avançons vers l’obscurité, le son des criquets devient de plus en plus fort. Lorsque l’écran devient complètement noir, les bruits d’insectes deviennent presque écrasants — des millions de petits insectes dans l’obscurité, bien qu’invisibles. Puis soudain, le son s’interrompt, et ce qui ressemble à des étoiles apparaît dans l’obscurité — mais nous réalisons bientôt que ces étoiles sont en réalité des paillettes, et qu’au milieu d’elles repose une peau de serpent.
Votre film circule entre la Suède, la Thaïlande et la France. En quoi cette traversée culturelle façonne-t-elle votre regard sur la communauté trans et sur la féminité en général ?
Je pense que la Thaïlande est très différente en ce qui concerne la communauté trans. Dans le monde occidental, la prise de conscience et la reconnaissance publique de notre existence n’ont commencé à se développer plus largement que récemment. Ces dernières années, beaucoup de films sur nous ont été réalisés — malheureusement, la plupart du temps pas par nous.
La Thaïlande est un pays rare dans la façon dont il accueille les personnes trans, la féminité, la masculinité et l’androgynie. J’ai l’impression que les personnes trans y sont moins marginalisées que dans la plupart des régions du monde. Le genre semble y être beaucoup plus fluide, et chacun peut choisir l’expression qui lui convient le mieux. Des femmes trans du monde entier s’y rendent, car — du moins d’après ce que j’entendais en 2012 lorsque j’ai été opérée — on y pratique certaines des meilleures chirurgies d’affirmation de genre au monde. Là-bas, je me sens beaucoup plus libre, comme si je n’avais pas à me sentir étrange, à cacher quoi que ce soit, ou à être réduite à « juste une fille cis hétéro ».
Cela fait assez longtemps que je ne suis plus perçue publiquement comme trans, mais en 2010, je me souviens avoir fait face à beaucoup de haine et même à des menaces, y compris dans les plus grandes villes de Suède. Ayant grandi à la campagne et dans une petite ville de Suède dans les années 90, ni moi, ni mes parents, ni personne que je connaissais n’avions jamais entendu parler de personnes trans. Le mot n’existait pas dans notre univers. Il n’y avait aucun modèle, et les règles sur ce qu’un garçon ou une fille devait être étaient très claires. Malgré ces règles, je pensais simplement être une petite fille dès l’âge de trois ans et je faisais les choses à ma manière. J’empruntais la tunique de ma mère, qui devenait une robe pour moi, et je portais ses colliers. À l’époque, Enya et la spiritualité étaient populaires — je me souviens que je ressemblais à une petite dame spirituelle dans le village où j’allais à l’école. Personne ne disait vraiment rien alors. C’est en approchant de l’adolescence que les problèmes ont commencé.
Je ne sais pas vraiment comment c’est en France. Tout ce que je sais, c’est que Meril n’a jamais été acceptée par sa famille ; elle a été mise à la porte et a fui à Paris. Pour une raison ou une autre, elle n’y a jamais trouvé de communauté. En réalité, je n’ai pas encore vraiment trouvé de communauté trans moi non plus. Je ne sais pas pourquoi, et je me demande si c’est courant parmi les femmes trans. Peut-être avons-nous tendance à nous isoler ? J’ai entendu certaines femmes trans dire qu’il peut être difficile d’être amie avec d’autres femmes trans, car il est facile de se comparer et de tomber dans le désespoir. Peut-être qu’une amie a une voix, un corps ou une apparence plus féminine, ce qui peut raviver ces sentiments. Mais ce n’est évidemment pas le cas pour tout le monde ; je connais quelques femmes trans qui restent très soudées. J’espère que c’est plus courant que ce que j’ai pu observer.
On sent que Trans Memoria est « plus qu’une histoire trans ». Qu’aimeriez-vous que le public ressente ou comprenne, au-delà de la question du genre ?
Je suis tellement heureuse que le film n’ait pas seulement touché les personnes des communautés queer et trans, mais qu’il ait aussi atteint la communauté cis. Ce n’est pas seulement un film sur la transition, mais aussi une philosophie de la vie et de la mort — une histoire sur la quête de sens, le désir d’amour, et le besoin d’être vu pour qui l’on est vraiment ; sur ce qui se trouve de l’autre côté de la réalisation la plus intime de ton rêve, et sur la nostalgie de celles et ceux qui ne sont plus là. Ce sont des thèmes universels auxquels chacun peut s’identifier, qu’il soit cis ou trans. Qui n’a jamais, un jour, été allongé sur son lit en pleurant, en espérant trouver quelqu’un qui l’aimera véritablement pour ce qu’il ou elle est ? J’espère que cela peut montrer que nous sommes des êtres humains comme les autres.
J’espère que le film pourra offrir un éclairage sur l’un des nombreux récits trans, et peut-être contribuer à une meilleure compréhension des femmes trans, qui constituent un groupe très vulnérable dans la société. J’espère que les gens pourront s’identifier à nous — nous sommes simplement des êtres humains, qui voulons une vie décente comme tout le monde. Malheureusement, les choses semblent aller dans la mauvaise direction en ce moment. Je ne pense pas que mon film puisse renverser cette tendance, mais peut-être qu’il pourra être une petite graine contribuant à un changement à venir.
Dans Taipei Story, Edward Yang scrute la ville qui l’a vu grandir comme un terrain mouvant où les rêves se heurtent au béton. À travers l’errance de Chin et de Lung, il capture une Taipei des années 80 en pleine mutation, tiraillée entre mémoire et modernité. Le cinéaste transforme alors une histoire d’amour vacillante en miroir d’une société qui se reconstruit trop vite pour ses habitants. Un portrait d’une douceur inquiète, où chaque geste devient l’écho fragile d’un monde qui s’efface.
Dès ses débuts au sein de la Nouvelle Vague taïwanaise, Edward Yang apparaît comme l’architecte d’un cinéma de la ville, scrutant le décalage grandissant entre les individus et l’espace qu’ils habitent. Ingénieur formé aux États-Unis, il revient à Taipei avec l’intuition urgente qu’il doit filmer une cité en voie d’effacement et brouillée par la modernisation accélérée. Taipei Story, écrit avec Chu Tien-wen et interprété par son complice Hou Hsiao-hsien, marque l’un de ses premiers gestes fondateurs : un film où l’intime se confond avec les secousses d’un pays, et où la chronique d’un couple devient la radiographie d’une ville en perte de repères.
Edward Yang, architecte d’un cinéma urbain
L’intrigue, volontairement minimale, suit Chin et Lung, deux amoureux d’enfance qui ne parviennent plus à marcher au même rythme. Elle, aspirant à une stabilité que Taipei ne cesse de lui refuser ; lui, figé dans la nostalgie d’un passé sportif qui lui donnait autrefois une place claire. Yang filme cette désynchronisation comme un phénomène presque physique : leurs corps glissent dans des espaces trop vastes ou trop étroits, leurs regards se manquent, leurs trajets urbains s’entrechoquent sans jamais se rejoindre pleinement. Une réplique de Chin cristallise ce sentiment d’effacement : « C’est comme si cela n’avait aucune importance que j’existe ou pas ». Le film ne raconte pas tant la fin d’un amour que l’impossibilité de survivre ensemble à une ville qui avance plus vite qu’eux.
Dans cette Taipei en transformation, tradition et influences étrangères se confrontent, dessinant le portrait complexe d’une identité taïwanaise fragmentée. Les décors – immeubles commerciaux encore vides, bureaux provisoires, chantiers permanents – deviennent les prolongements de la psychologie des personnages. Chin arpente ces espaces impersonnels comme pour y chercher un futur qu’elle peine à stabiliser. Lung, au contraire, se réfugie dans les lieux de son enfance : la chambre remplie de souvenirs, le terrain de baseball désert où il rejoue mentalement des victoires révolues. Ces gestes, que Yang filme avec une pudeur immense, révèlent la différence fondamentale entre eux : l’une avance pour ne pas s’effondrer, l’autre recule pour ne pas disparaître.
Le film restitue avec finesse la précarité sociale des années 80, période où Taipei devient à la fois moteur industriel et laboratoire technologique d’un Taïwan secoué par l’héritage de l’exil du Kuomintang. Yang évoque ce contexte sans didactisme : la perte d’emploi de Chin à cause du rachat de son entreprise par une multinationale montre comment les décisions lointaines redessinent brutalement les existences. Le réalisateur y projette quelque chose de son enfance – les moyens insuffisants, la ville étroite et l’avenir flou – une veine autobiographique qu’il déploiera avec ampleur dans A Brighter Summer Day.
Une chronique de l’impermanence
La mise en scène, d’une rigueur discrète, renforce constamment le sentiment d’étouffement. Yang piège ses personnages dans des cadres barrés, traverse des verrières, et use du hors-champ pour signaler ce qui manque, ce qui échappe. Dans une scène frappante, Chin discute dans un bureau où chaque porte vitrée reflète une autre pièce vide, comme si chaque direction menait déjà à une impasse. Dans une autre, Lung observe un match de baseball sans y prendre part : l’image dit plus que les mots sur sa position de spectateur dans sa propre vie. Le montage, lent et hésitant, laisse aux silences le soin de combler ce que les personnages ne parviennent plus à se dire.
Comme souvent chez Yang, Taipei Story n’a pas rencontré son public à sa sortie, mais il demeure un témoignage précieux sur l’irruption du capitalisme et l’érosion des liens intimes. Chin et Lung portent en eux les fissures d’une génération entravée par les pressions familiales, les nouveaux modèles sociaux et la peur de l’avenir. Leurs certitudes s’effritent à mesure que Taipei change, et le film capture cette dissolution avec une lucidité presque cruelle. Dans le dénouement, où Lung ne semble plus qu’une silhouette traversée par sa propre impuissance, Yang atteint une vérité d’une précision tranchante sur l’incapacité de certains êtres à survivre à la vitesse du monde.
Pourtant, dans le plan final, quelque chose résiste : un geste, une présence, un souffle qui refuse l’effacement. Comme si au cœur de cette ville uniforme, Edward Yang tenait encore à sauver une étincelle humaine. Un rappel simple et brutal, qui rappelle que même au milieu du béton, la vie insiste.
Taipei Story – Bande-annonce
Taipei Story – Fiche technique
Titre original : Qing mei zhu ma (littéralement : « Prune verte et cheval de bambou ») Réalisation : Edward Yang Scénario : Edward Yang, Chu Tien-wen, Hou Hsiao-hsien Interprètes : Hou Hsiao-hsien, Tsai Chin, LAI Teh-nan, Chen Su-fang, Wu Nien-jen, Ko I-chen, Ko Su-wun Photographie : Yang Wei-han Décors : Tsai Cheng-bin Montage : Wang Chi-yang, Song Fen-zen Son : Du Du-chi Musique : Edward Yang Production : Hou Hsiao-hsien, Lin Rong-fen Pays de production : Taïwan Distribution France : Carlotta Films Durée : 1h59 Genre : Drame Date de sortie : 1985
Troisième volet de la « trilogie égyptienne » de Tarik Saleh, Les Aigles de la République en constitue aussi l’œuvre la plus frontalement politique. Le cinéaste y peint, avec un plaisir cinématographique assumé mêlant sens du spectacle et intrigue ciselée, la compromission progressive d’une star du cinéma avec le régime autoritaire qui a décidé d’en faire sa marionnette. S’il n’atteint pas les sommets des deux premières œuvres, le film confirme néanmoins le goût très sûr de Saleh et le talent de son casting dominé par le charismatique Fares Fares.
Les récentes aventures américaines du réalisateur Tarik Saleh (participation à deux séries et tournage du thriller d’action The Contractor) n’ont, fort heureusement, pas entraîné un déracinement total, comme le prouve la sortie des Aigles de la République, conclusion de sa trilogie égyptienne. Il serait d’ailleurs plus correct de parler de deuxième déracinement car, si Saleh est à moitié égyptien, il est né et a grandi à Stockholm. Il retrouve sur ce troisième film « égyptien » (il a été tourné en Turquie, vous comprendrez pourquoi en lisant la suite de cette critique) son acteur fétiche, l’excellent Fares Fares, lui aussi un déraciné puisqu’il vit en Suède depuis ses 14 ans, sa famille ayant fui la guerre civile libanaise en 1987.
Il est peu de dire que Saleh s’est fait un nom grâce aux deux premiers volets de sa trilogie, tant ils avaient permis de découvrir un metteur en scène talentueux, doublé d’un scénariste intelligent et qui a des choses à dire. Passionné par la patrie de son père, il avait réussi à en dresser un portrait à la fois politique et cinéphile. Politique, car l’action de Le Caire confidentiel (2017) se déroulait dans une capitale égyptienne chaotique et vénéneuse quelques semaines avant la révolution qui allait renverser le président Moubarak, tandis que celle de La Conspiration du Caire (2022) se glissait entre les murs de l’université islamique Al-Azhar, théâtre d’une lutte de pouvoir sans merci entre les Frères musulmans et le nouveau régime militaire. Cinéphile, car Saleh n’est pas un adepte du simple film à charge, préférant combiner un sous-texte politique bien documenté avec une intrigue généreusement nourrie de film noir et de thriller. Il n’hésitait d’ailleurs pas à proposer une adaptation égyptienne de certains codes cinématographiques (héros taciturne, femme fatale, manipulations tortueuses, etc.) avec un brio indéniable. Précisons que, s’il est permis de parler d’une trilogie tant ces films sont liés à maints égards, ils ne présentent aucune continuité narrative.
Les Aigles de la République conclut donc aujourd’hui cette première série de films – Saleh a toutefois annoncé qu’il continuerait à s’intéresser à l’Égypte dans ses prochaines œuvres – en suivant la recette qui a fait le succès des deux premiers volets. L’intrigue se déplace cette fois dans l’univers du cinéma égyptien, où l’acteur-star George Fahmy (Fares), de confession chrétienne copte (cet élément a son importance), règne en maître. La chronologie des événements s’est rapprochée de nous, puisque Saleh s’attaque cette fois carrément au régime militaire actuel, celui d’Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir après le coup d’État de 2013 et l’élection présidentielle de 2014. Sans raison apparente, Fahmy tombe en effet en disgrâce auprès des autorités et se voit obligé d’accepter de tourner dans un film de propagande, financé par le gouvernement : un biopic du raïs égyptien ! Cette compromission initiale se révèle toutefois une boîte de Pandore, Fahmy étant de plus en plus pris au piège d’un système qui a décidé de se servir de sa popularité. Jusqu’à atterrir dans une situation qui le dépasse, entre complot militaire et liaison ô combien risquée avec l’épouse du ministre de la Défense…
Le cinéaste excelle toujours dans la peinture d’un milieu, en l’occurrence de deux milieux dans le cas de ce film, puisque le spectateur est le témoin d’une collision entre la vitrine et l’arrière-boutique de l’Égypte actuelle. La vitrine, c’est l’univers factice du cinéma où Fahmy évolue comme un pacha hors-sol. C’est l’Égypte qui épouse les codes sociaux et les valeurs occidentales : les stars comme Fahmy sont riches, célèbres et ont des mœurs légères, les films dans lesquels il tourne bravent allègrement les interdits islamiques – ou presque. L’Égypte, pays de la liberté et de tous les possibles ? L’Égypte, nouveau phare de l’Afrique ? À l’image des films sirupeux dans lesquels il tourne, Fahmy mène une vie qui fait rêver. Le problème, c’est que cette vie est factice. Et comme elle est factice, elle ne tient qu’à un fil. Pour continuer à en jouir, la règle tacite consiste à rester à sa place et à ne pas pénétrer l’arrière-boutique. En d’autres termes : ne surtout pas se mêler de politique. Car dans les arcanes du régime que domine le « nouveau pharaon » égyptien, les règles sont bien plus troubles et dangereuses. Fahmy l’a, du reste, parfaitement compris. Comme tous ceux qui profitent du système, sa stratégie bien maîtrisée consiste en l’évitement pur et simple. Quand on lui propose de soutenir publiquement le président al-Sissi, critiqué par certains, l’acteur-star feint de ne pas comprendre : mais qui peut donc critiquer le Président ? Il n’y a quasiment plus de pannes d’électricité, tout va pour le mieux… Une pirouette, et la lâche anguille file se réfugier dans son appartement luxueux, entouré de tous les marqueurs de son rang social, dont sa sublime femme-objet Donya (Lyna Khoudri), jeune actrice sans talent qui tente d’user de son influence pour percer.
Malheureusement pour lui, Fahmy ignore l’irrationalité qui gouverne les hommes, y compris (surtout ?) ceux qui trônent tout au sommet d’un pouvoir autoritaire. Par habitude, mais aussi par arrogance, il croit pouvoir se pincer le nez et flotter indéfiniment au-dessus du tas de fumier. La réalité va le rattraper, sous la forme d’une disgrâce qui l’accable sans crier gare, et sans que personne ne puisse en identifier la cause. Tarik Saleh filme alors l’instrumentalisation progressive de la star du cinéma par le système qui veut en faire son porte-drapeau, avec un subtil mélange de réalisme (les diverses pressions et menaces que subit Fahmy) et d’un goût de l’absurde qui puise chez Orwell et Huxley, voire chez Kafka dans la peinture d’une bureaucratie tatillonne et hypocrite. Il faut ainsi voir les producteurs refuser que l’acteur porte un bald cap pour figurer la calvitie d’al-Sissi, car il est inconcevable de représenter le Pharaon sans cheveux, refus face auquel un Fahmy incrédule ne peut que répondre : « Mais il est chauve depuis qu’il a douze ans ! » Pour autant, Saleh est attentif à éviter tout manichéisme, son antihéros étant particulièrement lâche et superficiel, son impuissance face au système se doublant d’une impuissance physique avec sa jeune compagne ! De même, un humour subtil et un goût de la répartie évitent au film de se prendre trop au sérieux.
Les Aigles de la République ne manque pas d’atouts : un sujet original, une mise en scène toujours aussi impressionnante, un ton équilibré, une belle bande-son signée Alexandre Desplat, et un casting particulièrement convaincant dominé par un Fares Fares impeccable mais aussi par Amr Waked dans le rôle du docteur Mansour, serviteur inquiétant et dévoué du régime. Alors, pourquoi l’œuvre est-elle la moins convaincante de la trilogie égyptienne de Tarik Saleh ? Sans doute parce que le metteur en scène a mis la barre très haut avec les deux premiers films, tout simplement. Les Aigles de la République souffre d’une écriture un peu plus linéaire, ménageant moins de surprises (à l’exception de la conclusion nerveuse), et sa critique politique se révèle (trop) frontale et peu nuancée. Ces quelques réserves ne constituent toutefois des faiblesses qu’à titre comparatif. Tarik Saleh reste assurément un cinéaste à suivre de très près. Espérons simplement qu’il trouve un second souffle avec ses prochaines œuvres.
Synopsis : George Fahmy, l’acteur égyptien le plus adulé, tombe en disgrâce auprès des autorités du jour au lendemain. Sur le point de tout perdre, George est forcé d’accepter une offre qu’il ne peut refuser : interpréter le rôle du président al-Sissi, dans un film à la gloire du « nouveau pharaon ».
Les Aigles de la République : Bande-annonce
Les Aigles de la République : Fiche technique
Titre original : Eagles of the Republic
Réalisateur : Tarik Saleh
Scénario : Tarik Saleh
Interprétation : Fares Fares (George Fahmy), Lyna Khoudri (Donya), Zineb Triki (Suzanne), Amr Waked (Dr. Mansour), Cherien Dabis (Rula)
Photographie : Pierre Aïm
Montage : Theis Schmidt
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Linus Stöhr Torell, Linda Mutawi, Johan Lindström et Alexandre Mallet-Guy
Sociétés de production : Unlimited Stories, Apparaten et Memento Production
Durée : 127 min.
Genre : Thriller politique
Date de sortie : 12 novembre 2025 Suède/France/Danemark/Finlande – 2025
L’arrivée d’une jeune institutrice républicaine dans un petit village des Hautes-Alpes vient soudain bouleverser les codes d’un monde rural archaïque, enclave presque hors du temps où légendes, superstitions et peur de la montagne se mêlent aux tensions politiques d’une fin de siècle. Porté par la présence minérale de Galatea Bellugi, qui incarne Aimée avec une intensité vibrante, L’Engloutie, premier long-métrage de Louise Hémon en compétition au festival Les Œillades d’Albi, se déploie comme une envoûtante fable hivernale à la sensualité brumeuse, dans laquelle la campagne enneigée, pièce maîtresse d’une troublante énigme, ensevelit toutes les certitudes et fait vaciller la frontière poreuse entre lumière et ténèbres.
Situé dans les hauteurs vertigineuses d’un hameau alpin à la fin du 19ème siècle, L’Engloutie, premier long-métrage de la jeune réalisatrice Louise Hémon, suit l’arrivée d’Aimée, jeune institutrice républicaine, dont la présence vient fissurer l’équilibre fragile d’une communauté retirée du monde, profondément renfermée sur ses rites et ses ombres.
Le film s’ouvre sur une nuit de tempête où la neige, lourde et opaque, semble vouloir étouffer les cris de la faune sauvage. Dès les premiers plans, Louise Hémon installe un rapport organique et charnel au paysage. Filmée comme une entité vivante, la montagne reculée n’est pas qu’un simple décor, elle respire, enveloppe, recouvre et impose sa loi, absorbant les corps autant que les certitudes, comme pour engloutir la frontière déjà poreuse entre raison et instinct. Alors que le format resserré accentue l’austérité du cadre en sublimant sa beauté dangereuse, la mise en scène, elle, épouse la lenteur liquide d’une campagne figée qui refuse la modernité et résiste farouchement à l’invisible : ici, chaque souffle du vent, chaque craquement de glace devient signe ou menace d’une avalanche imminente, une manifestation abstraite du rapport précaire des humains à la nature — mais aussi une métaphore du déluge intérieur qui se prépare.
Préférant les indices furtifs aux longs dialogues, les sensations à la démonstration, le scénario d’Anaïs Tellenne (L’Homme d’argile) construit une dramaturgie du conflit entre la culture républicaine et les croyances paysannes : porteuse d’un savoir rationnel, Aimée fait soudainement irruption dans un monde rural illettré, régi par des non-dits et des traditions archaïques. Toute la force du film réside précisément dans l’érosion progressive de ce vernis cartésien, cette friction humide entre deux modes d’existence : l’un horizontal, civilisé, laïque, tourné vers le progrès et le collectif ; l’autre vertical, instinctif, en lien avec la terre, ses cultes et ses mystères.
Au centre de cet oppressant microcosme, Galatea Bellugi, l’ensorceleuse, séduit par sa présence minérale d’une finesse presque nerveuse. Emmitouflée dans la blancheur immaculée du manteau neigeux, noyée dans une masse masculine rugueuse et âpre, elle compose une figure complexe, jamais idéalisée : une jeune femme moderne, érudite, émancipée, dont la volonté d’« éclairer » les paysans s’accompagne d’une maladresse, parfois d’une suffisance, qui l’expose aux regards autant qu’elle l’isole du groupe. À mesure que l’énigme s’érode — mystérieux décès, étranges disparitions, rumeurs souterraines —, l’actrice fait basculer son personnage vers un vide trouble, dissonant, où le doute ronge la connaissance et où la jouissance ouvre des brèches dans la glace.
Louise Hémon capture ce revirement avec un remarquable sens du détail et du relief. Dehors, un halo opalescent, cru, saturé, presque coupant, dessine de minuscules silhouettes encerclées par le climat alpestre qui les enferme ; à l’intérieur des chalets noirâtres, le clair-obscur voile les visages burinés des vieillards et redonne au feu crépitant une puissance ancestrale. La directrice de la photographie, Marine Atlan, crée ici une texture visuelle vierge où l’étrangeté surgit du réel lui-même, sans apparat ni effet, simplement par la manière dont la lumière naturelle vient caresser et sculpter la neige. Entre réalisme et frémissement quasi fantastique, le film, tel un filet d’eau gelée, avance ainsi par glissements, ellipses et impressions vaporeuses, cherchant dans la matière brute de la campagne la trace d’un sacré persistant. De même, les prénoms — Jupiter, Énoch, Pépin —, le patois occitan, les légendes transmises lors des veillées sont autant d’éléments de langage qui ancrent le récit dans une rigoureuse tradition montagnarde, tout en lui insufflant une dimension mystique. L’Engloutie joue constamment sur cette ligne de crête : un naturalisme sensoriel qui invite le spectateur à scruter le moindre miroitement, à douter de ce qu’il croit voir, à s’engouffrer là où la logique se liquéfie peu à peu. Ponctuée par l’écho grondant de la Marche funèbre composée par Emile Sornin, chaque scène semble aspirer la précédente, jusqu’à se dissoudre dans les intervalles, les silences et les vibrations minuscules. En effet, le cinéma de Louise Hémon s’écrit moins dans la progression dramatique que dans la sensation de chute inéluctable — une temporalité où le visible se dérobe à mesure que l’on s’y accroche.
Traversée de bout en bout par une sensualité diffuse, la mise en scène sublime également les corps. Celui d’Aimée, d’abord, que le froid, l’angoisse et le désir vont littéralement métamorphoser ; ceux des paysans, ensuite, dont l’étrange retenue cache des pulsions refoulées. D’une grande richesse symbolique, la grotte, quant à elle, est à la fois matrice et caverne du vertige érotique, où les gestes restent suspendus, où les sons dérivent et se dédoublent. Espace ambivalent (simultanément refuge et piège) et écrin propice aux secrets, elle cristallise la tension à la fois fiévreuse et animale qui circule entre les deux jeunes amants interprétés par Matthieu Lucci et Samuel Kircher, lesquels inoculent une intensité lubrique en réponse à la sensibilité de l’héroïne.
En somme, l’« engloutissement » annoncé par le titre s’avère pluriel (géologique, symbolique, intime) et Louise Hémon joue ici avec subtilité sur la porosité des contours entre l’humain et le minéral, entre les fantasmes corporels et la pesanteur du réel. Elle compose une œuvre sensorielle, presque hypnotique, explorant avec audace la frontière sensible entre l’émancipation et l’abandon de soi. Un premier long-métrage réussi, incarné par l’éclat troublant du visage terriblement cinégénique de Galatea Bellugi, oscillant entre candeur et méfiance, fragilité et détermination.
Sévan Lesaffre
L’Engloutie – Bande-annonce
Synopsis : 1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…
L’Engloutie – Fiche technique
Réalisation : Louise Hémon
Scénario : Louise Hémon, Anaïs Tellenne, en collaboration avec Maxence Stamatiadis
Avec : Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher, Oscar Pons, Sharif Andoura
Production : Margaux Juvénal, Alexis Genauzeau
Photographie : Marine Atlan
Montage : Carole Borne
Décors : Anna Le Mouël
Son : Elton Rabineau
Musique : Emile Sornin
Distributeur : Condor Distribution
Durée : 1h38
Genre : Drame
Sortie : 24 décembre 2025
Chanter pour survivre, chanter pour résister.Tel pourrait être le fil rouge de cet ouvrage collectif, Siamo tutti antifascisti, paru aux éditions du Détour. Étienne Augris, Julien Blottière, Jean-Christophe Diedrich et Véronique Servat – historiens et enseignants – y convoquent vingt-cinq chants de lutte, du cri révolutionnaire de 1791 aux voix insurgées de l’Iran contemporain. Le livre constitue une traversée politique, sensible et savante, de deux siècles de résistances sonores.
La première vertu du livre est d’arracher chaque chanson à la brume des symboles figés pour la replacer dans sa chair historique. De La contre-révolution aux accents de la Révolution française jusqu’à Barayé de Shervin Hajipour, hymne spontané du soulèvement iranien de 2022, les auteurs tracent une généalogie de la chanson comme arme civique.
La plume, d’une clarté érudite, refuse la sécheresse de l’historien pour adopter celle, plus engageante, de l’écrivain « militant » : chaque chapitre s’ouvre sur un décor, une tension, une personnalité, avant de dérouler l’analyse, minutieuse, mais toujours incarnée.
Le lecteur avance ainsi à travers le siècle comme on remonterait une rivière de feu : Bella Ciao entonnée dans les rizières du Pô, Grândola Vila Morena diffusée à minuit vingt sur les ondes portugaises ou El pueblo unido scandé dans les rues de Santiago avant de devenir cri d’exil. Ce sont autant de récits d’insoumission que de portraits d’artistes : José Afonso, Nina Simone, Chico Buarque, Lluís Llach… tous revivent sous la plume des auteurs, arrimés à une histoire de lutte et de secousses.
Siamo tutti antifascisti n’isole la chanson de son milieu : chaque morceau est analysé à la lumière des luttes qu’il a nourries. La musique s’y fait outil d’unité et de transmission. On comprend rapidement comment un simple refrain peut devenir un mot d’ordre, comment les harmonies d’un peuple pauvre se muent en levier politique. Loin du folklore, les auteurs montrent que la chanson militante ne naît pas du romantisme de la révolte mais de la nécessité parfois vitale de se tenir debout. Quand la parole est confisquée, il reste la voix.
Le texte sur le Portugal, par exemple, rappelle que Grândola, Vila Morena fut littéralement le détonateur d’une révolution pacifique. Celui sur Bella Ciao retrace la dérive d’un chant de lutte vers la pop mondialisée, jusqu’à sa résurrection ironique face à la montée des droites extrêmes en Europe. Quant au chapitre sur le Chili, il revient sur la ferveur d’Allende, le sang de Jara, l’exil de Quilapayún et la voix du peuple qui, malgré tout, persiste à dire « nous ne serons jamais vaincus ».
Édité avec soin, enrichi de QR codes donnant accès à une playlist, Siamo tutti antifascisti est un livre qui se lit autant qu’il s’écoute. La pédagogie des auteurs est d’autant plus utile que les crispations identitaires cherchent aujourd’hui à bâillonner la mémoire. Un livre salutaire, clair comme une lampe dans la nuit politique, où la chanson retrouve ce qu’elle n’aurait jamais dû perdre : sa capacité à fédérer et à électriser les foules.
Siamo tutti antifascisti, Étienne Augris, Julien Blottière, Jean-Christophe Diedrich et Véronique Servat Éditions du Détour, novembre 2025, 272 pages
Lorsque Jeff Parker convoque un Père Noël aux allures de chasseur nordique pour l’associer à Batman, on touche à la fable hivernale guerrière, où l’imaginaire des sagas scandinaves fond sur Gotham comme une tempête de givre. Silent Knight joue cette carte sans retenue, entre combat et traditions réinventées.
En plein hiver, Gotham apparaît comme une enclave glacée. Et bientôt secouée par des attaques brutales qui viennent rompre la trêve implicite des fêtes. Les Draug, silhouettes vampiriques échappées de légendes anciennes, frappent la plus innocente des cibles : des chanteurs de Noël, happés sans prévenir. Batman, Robin et Zatanna ne peuvent que constater les dégâts. Un invité inattendu s’apprête cependant à franchir le rideau de neige : un Père Noël massif, taillé dans le roc des mythes nordiques, dont la jovialité a laissé place à une détermination forgée par des siècles de guerres occultes.
Ce Santa-là n’est pas une anomalie : c’est un ancien mentor, un éclaireur qui aurait jadis initié Bruce Wayne à certains dangers que la science et la logique ne suffisent à appréhender. Cette légère (?) torsion biographique donne au personnage une légitimité nouvelle, et replace Batman au cœur d’un récit qui se veut, avant tout, une histoire de traditions anciennes.
L’intrigue se déplie ensuite comme une fresque hivernale. C’est presque trop attendu. Krampus, ancien compagnon de Santa, renégat façonné par les mêmes légendes nordiques, entend libérer des créatures millénaires pour transformer Noël en un carnaval de monstres. Gotham n’est ainsi que le premier front d’un conflit qui bifurque rapidement vers les terres mythiques du Groenland, dans la vallée secrète où Santa veille depuis des siècles sur ce qui ne doit jamais être réveillé.
La légende déborde du cadre super-héroïque. La Justice League est appelée comme un dernier rempart. Mais Batman, Santa et Krampus demeurent le véritable cœur pulsant d’un récit aussi spectaculaire que cousu de fil blanc – une fois passé la surprise originelle. En témoigne l’empoisonnement magique de Superman, possédé par Krampus. Combien de fois a-t-on déjà vu cette séquence et ses succédanés ?
Reste la singularité de voir reliés les récits de Noël à leurs racines les plus anciennes, parfois oubliées. Ce Santa guerrier, rude mais protecteur, convoque dans son sillage une mythologie loin d’être inintéressante. On peut jubiler de voir le folklore scandinave s’inviter dans l’univers DC, mais l’intrigue, elle, avance sur des rails familiers : combats, escalade, libération de monstres, résolution spectaculaire. Bref, un conte de fêtes musclé, généreux, mais qui manque quelque peu de relief narratologique.
Batman – Santa Claus : Silent Knight, Jeff Parker, Trevor Hairsine et Michèle Bandini Urban Comics, 21 novembre 2025, 112 pages
Il y a dans Batman: Dark Age (Urban Comics) une forme de vertige : celui d’un homme qui peine à se souvenir d’une vie pourtant mémorable, et souvent au bord du précipice. Mark Russell raconte Batman, il l’érode, le réécrit depuis la mémoire floue d’un Bruce Wayne vieillissant, qui ne sait plus très bien s’il a survécu au crime de son enfance ou s’il s’y est noyé.
La ruelle, bien sûr, est une constante. Elle conditionne un enfant qui sait qui a tué ses parents, et qui attend. L’attente comme poison lent. Tout Batman : Dark Age tient dans cette nuance : Bruce Wayne s’est forgé dans la rumination, dans un silence où s’est accumulée la rage. Un héros né de la patience autant que de la douleur.
Et puis, d’un souvenir à l’autre, l’homme se retrouve au Vietnam. Les cases changent de ton : la nature moite remplace le gris de Gotham, la menace belliqueuse celle des actionnaires. Bruce, soldat sans cause, trouve là un autre père : Ra’s al Ghul, sergent d’acier et de cendres. Ce n’est plus tout à fait le maître oriental des légendes, mais une figure d’autorité de la guerre moderne : la discipline, la mort méthodique. Sous sa coupe, Bruce apprend à disparaître, à dormir le jour pour tuer la nuit. La formation du futur Batman est sale, militaire, tout sauf spirituelle. Une génération perdue sous les hélicoptères.
Quand il revient, c’est 1968. Les hippies, les minijupes, les couleurs pop – et lui, figé dans un costume d’hériter orphelin, étranger à ce nouveau monde. Le génie de Mark Russell, c’est de faire sentir l’écart : Gotham n’a pas attendu Batman. La ville a tourné sans lui, et plus mal qu’escompté. Dans ses hôpitaux, on fabrique désormais la dépendance. Wayne Enterprises, jadis empire industriel, devient un cartel pharmaceutique. Ce que ses petites mains produisent, ce ne sont plus des solutions technologiques, mais des drogues – et Gotham s’endort dans un rêve chimique.
C’est là que Bruce décide de rebâtir plutôt que de punir. Il parle logements, transports, réhabilitation. Pourtant, la nuit l’appelle encore : il sait que, pendant qu’il signe un chèque, quelqu’un meurt dans une ruelle. « À chaque heure que je passais à cette table, quelqu’un à Gotham mourait », pense-t-il, devant la Ligue de Justice.
Bientôt, c’est Robin qui entre en scène. Dick Grayson, adolescent cabossé, miroir d’un Bruce qui n’a jamais su se voir avec lucidité. Entre eux, un dialogue quasi contraint : le vieux veut transmettre, le jeune cherche un père de substitution. Ce duo fonctionne parce qu’il repose sur des failles communes, dans une forme d’équilibre précaire.
Comme si la Direction dévoyée de Wayne Enterprises ne suffisait pas, Ra’s al Ghul revient, mais cette fois à la tête d’une croisade. Brainiac et l’Anti-Monitor menacent quant à eux l’univers. Et le Joker n’est pas loin. Mais le cœur du récit demeure minuscule : un vieil homme qui écrit, qui se trompe peut-être dans ses souvenirs. Avec la fatigue d’avoir tout porté.
Alors, on relit tout à l’envers : la guerre, les deals, la lumière de Superman au loin – et on comprend que ce Dark Age n’est pas seulement un what if, mais aussi un miroir américain. Un siècle vu à travers un masque fissuré. Batman, dans toute sa lassitude, en témoin d’un pays malade, qui mène des guerres asymétriques, souffre de ses assuétudes, se perd dans la corruption, malmené entre culpabilité et rédemption.
Batman : Dark Age n’essaie pas vraiment de réinventer la légende. Il prend la distance nécessaire pour la réhumaniser, lentement, patiemment, comme on déterre un souvenir enfoui un peu trop profondément. Et c’est plutôt convaincant.
Batman : Dark Age, Mark Russell et Michael Allred Urban Comics, novembre 2025, 264 pages
Dans le cadre de sa compétition moyens-métrages, le Fifam 2025 présente I love and hate Russia de Daria Obukhova et Still Playing de Mohamed Mesbah. Ces films mettent en scène deux mises en abyme déroutantes, l’une par les réseaux sociaux, l’autre via les jeux vidéo.
I love and hate Russia de Daria Obukhova est son film de fin d’études à la Femis. La jeune femme, qui a l’habitude de poster des vidéos de sa vie quotidienne, quitte Paris au début de ce moyen métrage pour retourner en Russie. Le but affiché n’est pas de rentrer chez elle mais de retrouver Olga, une blogueuse vidéo russe qu’elle suit avec avidité sur Youtube, sans vraiment savoir pourquoi. Or, Daria est un peu perdue quant à ses sentiments envers la Russie, sa famille et ses amies et certainement un peu aussi avec ce qu’elle veut filmer. Elle se met donc en scène, un peu comme sur des courtes vidéos sur les réseaux sociaux, et cherche Olga dans une Russie souvent désertique où elle marche beaucoup. Entre cette quête, elle tente d’expliquer ses choix à sa mère qui ne la comprend pas, sur fond de lutte des classes. Elle retrouve également une amie qui, elle non plus, ne comprend pas sa démarche. Seul un ami resté à Paris semble la soutenir et la comprendre. Nous suivons cette déambulation et cette introspection inachevées. Exploration de la vanité des réseaux sociaux ? Autoportrait désabusé ? Sentiment partagé sur le retour dans un pays qui ne signifie plus grand chose à ses yeux ? I love and hate Russia est un peu tout cela à la fois, quitte à perdre un petit peu le spectateur dans une déambulation et une succession de vidéos. On demeure cependant fascinés par Olga qui échappe à la caméra de Daria Obukhova autant qu’à notre regard alors qu’elle ne cherche qu’à capter notre attention.
I </3 Russia
Genre : Documentaire Réalisation : Daria Obukhova Année de Production : 2024 Durée : 56 minutes Synopsis :La réalisatrice Daria Obukhova, à travers un journal vidéo, explore son sentiment de déconnexion et de trahison envers sa patrie, la Russie, après le début de la guerre en Ukraine, tout en gérant sa vie et ses relations à distance.
Le réalisateur Mohamed Mesbah voulait réfléchir à l’impact d’un jeu vidéo ultra réaliste sur l’envie d’agir de ceux qui y jouent. C’est par ce biais, et alors qu’il donnait des cours de montage en Palestine, qu’il a rencontré Rasheed Abueideh, le créateur de Liyla, The shadows of war. Le contexte de ses jeux est celui de la guerre à Gaza, bien avant les faits que nous connaissons tous actuellement depuis le 7 octobre 2023. Or, le génocide du peuple palestinien a commencé dès 1948 (comme le raconte, entre autres, le film Ce qu’il reste de nous, également diffusé au Fifam). Rasheed a créé un jeu vidéo très réaliste qui suscite de vives réactions chez les joueurs, nous en voyons trois réagir en direct à l’écran. Notamment un jeune adolescent américain qui semble choqué, mais surtout découvrir le contexte de la guerre. Ce n’est pourtant pas un effet de déréalisation qui est recherché ici, mais bien un sentiment d’urgence à agir. Dans le quotidien de Rasheed à Naplouse, il y a ses enfants qui participent à un concours de robots et il y a sur son portable ou son écran d’ordinateur des images de guerre, de morts, cette fois de vraies images d’actualité. Still Playing, qui fait étrangement écho au Still Recording de la sélection du Fifam (autre guerre, même violence), est une plongée déroutante entre créativité et destruction.
Still Playing
Genre : Court-métrage Documentaire Réalisation & Scénario : Mohamed Mesbah Année de Production : 2025 Durée : 37 minutes Acteurs Principaux : Rasheed Abueideh, Abd Al-Fattah Abueideh, Mohammad Abueideh Synopsis :En Cisjordanie durant l’été 2024, Rasheed, un créateur de jeux vidéo, essaie d’élever ses deux fils au milieu des raids israéliens et des nouvelles de Gaza. La nuit, il crée des jeux où les parents n’arrivent plus à protéger leurs enfants.