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© Carlotta Films | Taipei Story

Taipei Story : La désynchronisation selon Edward Yang

Jérémy Chommanivong Responsable Cinéma

Dans Taipei Story, Edward Yang scrute la ville qui l’a vu grandir comme un terrain mouvant où les rêves se heurtent au béton. À travers l’errance de Chin et de Lung, il capture une Taipei des années 80 en pleine mutation, tiraillée entre mémoire et modernité. Le cinéaste transforme alors une histoire d’amour vacillante en miroir d’une société qui se reconstruit trop vite pour ses habitants. Un portrait d’une douceur inquiète, où chaque geste devient l’écho fragile d’un monde qui s’efface.

Dès ses débuts au sein de la Nouvelle Vague taïwanaise, Edward Yang apparaît comme l’architecte d’un cinéma de la ville, scrutant le décalage grandissant entre les individus et l’espace qu’ils habitent. Ingénieur formé aux États-Unis, il revient à Taipei avec l’intuition urgente qu’il doit filmer une cité en voie d’effacement et brouillée par la modernisation accélérée. Taipei Story, écrit avec Chu Tien-wen et interprété par son complice Hou Hsiao-hsien, marque l’un de ses premiers gestes fondateurs : un film où l’intime se confond avec les secousses d’un pays, et où la chronique d’un couple devient la radiographie d’une ville en perte de repères.

Edward Yang, architecte d’un cinéma urbain

L’intrigue, volontairement minimale, suit Chin et Lung, deux amoureux d’enfance qui ne parviennent plus à marcher au même rythme. Elle, aspirant à une stabilité que Taipei ne cesse de lui refuser ; lui, figé dans la nostalgie d’un passé sportif qui lui donnait autrefois une place claire. Yang filme cette désynchronisation comme un phénomène presque physique : leurs corps glissent dans des espaces trop vastes ou trop étroits, leurs regards se manquent, leurs trajets urbains s’entrechoquent sans jamais se rejoindre pleinement. Une réplique de Chin cristallise ce sentiment d’effacement : « C’est comme si cela n’avait aucune importance que j’existe ou pas ». Le film ne raconte pas tant la fin d’un amour que l’impossibilité de survivre ensemble à une ville qui avance plus vite qu’eux.

Dans cette Taipei en transformation, tradition et influences étrangères se confrontent, dessinant le portrait complexe d’une identité taïwanaise fragmentée. Les décors – immeubles commerciaux encore vides, bureaux provisoires, chantiers permanents – deviennent les prolongements de la psychologie des personnages. Chin arpente ces espaces impersonnels comme pour y chercher un futur qu’elle peine à stabiliser. Lung, au contraire, se réfugie dans les lieux de son enfance : la chambre remplie de souvenirs, le terrain de baseball désert où il rejoue mentalement des victoires révolues. Ces gestes, que Yang filme avec une pudeur immense, révèlent la différence fondamentale entre eux : l’une avance pour ne pas s’effondrer, l’autre recule pour ne pas disparaître.

Le film restitue avec finesse la précarité sociale des années 80, période où Taipei devient à la fois moteur industriel et laboratoire technologique d’un Taïwan secoué par l’héritage de l’exil du Kuomintang. Yang évoque ce contexte sans didactisme : la perte d’emploi de Chin à cause du rachat de son entreprise par une multinationale montre comment les décisions lointaines redessinent brutalement les existences. Le réalisateur y projette quelque chose de son enfance – les moyens insuffisants, la ville étroite et l’avenir flou – une veine autobiographique qu’il déploiera avec ampleur dans A Brighter Summer Day.

Une chronique de l’impermanence

La mise en scène, d’une rigueur discrète, renforce constamment le sentiment d’étouffement. Yang piège ses personnages dans des cadres barrés, traverse des verrières, et use du hors-champ pour signaler ce qui manque, ce qui échappe. Dans une scène frappante, Chin discute dans un bureau où chaque porte vitrée reflète une autre pièce vide, comme si chaque direction menait déjà à une impasse. Dans une autre, Lung observe un match de baseball sans y prendre part : l’image dit plus que les mots sur sa position de spectateur dans sa propre vie. Le montage, lent et hésitant, laisse aux silences le soin de combler ce que les personnages ne parviennent plus à se dire.

Comme souvent chez Yang, Taipei Story n’a pas rencontré son public à sa sortie, mais il demeure un témoignage précieux sur l’irruption du capitalisme et l’érosion des liens intimes. Chin et Lung portent en eux les fissures d’une génération entravée par les pressions familiales, les nouveaux modèles sociaux et la peur de l’avenir. Leurs certitudes s’effritent à mesure que Taipei change, et le film capture cette dissolution avec une lucidité presque cruelle. Dans le dénouement, où Lung ne semble plus qu’une silhouette traversée par sa propre impuissance, Yang atteint une vérité d’une précision tranchante sur l’incapacité de certains êtres à survivre à la vitesse du monde.

Pourtant, dans le plan final, quelque chose résiste : un geste, une présence, un souffle qui refuse l’effacement. Comme si au cœur de cette ville uniforme, Edward Yang tenait encore à sauver une étincelle humaine. Un rappel simple et brutal, qui rappelle que même au milieu du béton, la vie insiste.

Taipei Story – Bande-annonce

Taipei Story – Fiche technique

Titre original : Qing mei zhu ma (littéralement : « Prune verte et cheval de bambou »)
Réalisation : Edward Yang
Scénario : Edward Yang, Chu Tien-wen, Hou Hsiao-hsien
Interprètes : Hou Hsiao-hsien, Tsai Chin, LAI Teh-nan, Chen Su-fang, Wu Nien-jen, Ko I-chen, Ko Su-wun
Photographie : Yang Wei-han
Décors : Tsai Cheng-bin
Montage : Wang Chi-yang, Song Fen-zen
Son : Du Du-chi
Musique : Edward Yang
Production : Hou Hsiao-hsien, Lin Rong-fen
Pays de production : Taïwan
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 1h59
Genre : Drame
Date de sortie : 1985

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Responsable Cinéma