Mikado : le jeu de la vie

Quand la légèreté illumine le drame : avec une plume douce et lumineuse, Baya Kasmi transcende les drames familiaux et sociaux dans Mikado. À travers une parenthèse estivale vibrante, ce récit explore la force des rapports humains et la quête d’émancipation. Entre confrontations et découvertes, le film célèbre l’espoir et les possibles, où l’ombre cède sa place à la lumière.

Pour son troisième long-métrage de cinéma, Baya Kasmi nous offre un joli film très attachant, plein de sensibilité et de profondeur sur les relations humaines, les liens familiaux, la marginalité sociale, et l’émancipation au sortir d’une enfance insouciante. Des sujets souvent bouleversants, sombres et dramatiques, mais traités avec une légèreté bienvenue dans un moment de vie et de rencontre estivaux qui déverrouillent le passé et libèrent l’espoir en l’avenir.

La confrontation des contraires

Dès le début du film, nous accompagnons la famille de Mikado, surnom original donné à cet homme à l’enfance très difficile, sa compagne amoureuse Laëtitia et leurs deux enfants, l’adolescente Nuage et le très jeune Zéphir, sillonnant en été les routes de Provence à bord d’un vieux fourgon aménagé en camping-car de fortune. Depuis combien de temps roulent-ils ainsi ? Pourquoi Mikado semble-t-il vouloir les protéger d’un passé difficile, d’actes inavouables et répréhensibles ? De quoi vivent-ils et comment les enfants non déclarés sont-ils éduqués ?

Félix Moati, acteur reconnu (Wahou !, La Promesse verte) incarne à merveille cet homme fébrile et « intranquille », par les expressions juvéniles d’un visage toujours aux aguets. Dans le rôle de sa compagne Laëtitia, l’actrice Vimala Pons (L’Attachement), habituée à travailler avec la réalisatrice, lui répond avec amour, sensibilité, mais aussi assurance par une certaine désinvolture qui contribue à la cohésion de cette famille soudée comme un jeu de Mikado dont on a peur de bouger la moindre baguette… En apparence en tout cas

La réalisatrice choisit de nous révéler la vérité compliquée de cette famille marginale au fur et à mesure d’un scénario construit sur les rapports humains, et centré autour de la rencontre par pur hasard avec Vincent, ce professeur de lettres reconnu, un rôle quasi à contre-emploi mais tellement crédible pour Ramzy Bédia, acteur fétiche de Baya Kasmi. Vincent habite une bastide provençale majestueuse avec sa fille Théa, insouciante mais taciturne (Saul Benchetrit, la moins solide du casting). Ils sont tout le contraire de la famille de Mikado… En apparence en tout cas

Immobilisés par une panne de leur véhicule, c’est l’audace de Laëtitia qui va faire passer la famille de Mikado quelques jours heureux à proximité de Vincent et Théa, mais risqués selon lui. Et on comprend peu à peu pourquoi, car cette halte conduit très vite à la nécessité de révéler des sentiments douloureux et autant d’actes enfouis.

La force de l’émancipation

Car au-delà de quelques rares bons moments très bien filmés en pleine nature provençale, symbolisés par ce bel oiseau apprivoisé, les déséquilibres se font jour progressivement, et notamment l’affrontement inévitable entre Mikado et Vincent qui finit par des aveux de ce dernier sur le terrible malheur qui le frappe avec sa fille, montrant subtilement que le bonheur n’est pas toujours lié à la condition sociale.

Mais la véritable révélation de cette parenthèse pas si enchantée est la curiosité et la volonté de Nuage (un nom si poétique dont on comprendra le sens) de découvrir autre chose que le confinement du fourgon familial, où sa seule et saine occupation était d’avaler des livres. Sa discussion avec Vincent, au grand dam de son père, qui découvre son érudition, puis l’amitié qu’elle va tisser avec Théa, la conduisent à rôder autour de son collège, puis de s’y inviter avec aplomb (telle mère telle fille), ce qui lui apporte enthousiasme et désillusion. Mais rien n’arrête sa volonté d’émancipation et de « retour » à une vie normale.

Nuage est interprétée par Patience Munchenbach, engagée pour le film, une véritable pépite découverte avec bonheur par Baya Kasmi. Dans ce rôle d’adolescente ingénue mais volontaire en découvrant le monde, Patience fait merveille.

Très préoccupé par la situation de cette famille itinérante, à témoin sa visite surprise dans leur camping-car de fortune, Vincent se demande avec justesse comment les aider.

Un puissant message d’espoir

S’il on assiste aux démêlés inévitables de Mikado avec la justice qui le rattrape du fait de son passé tumultueux, mais dont il est la première victime, et un échange trop rapide avec sa mère qui n’a pas su l’élever, la réalisatrice prend le parti de passer très vite sur la fin à la réinsertion sociale provoquée de sa famille, délivrant tout de même un vrai message d’espoir sur l’impact de ces belles rencontres que la vie nous réserve. Et si le jeu de Mikado finit par voler virtuellement en éclat, c’est pour le bien de tous.

Par son film intelligemment féministe – Laëtitia et Nuage osent faire changer les choses –, Baya Kasmi nous montre l’intensité des rapports humains et l’espoir de réparer les situations les plus difficiles, en évitant le misérabilisme de la marginalité, ainsi que la grisaille du réalisme social.

Tournant sous les belles couleurs chatoyantes d’une chaude fin d’été dans le sud de la France, avec la chanson La Rua Madureira de Nino Ferrer entonnée de manière récurrente, la réalisatrice réussit un film intemporel, intergénérationnel et non dénué de poésie, avec des acteurs impliqués et très bien dirigés, dont on sort ému et, disons-le, transformé. En tout cas, chacun pourra juger de cette expérience en visionnant le film.

Bande-annonce : Mikado

Fiche Technique du Film Mikado

  • Réalisatrice : Baya Kasmi
  • Scénaristes : Baya Kasmi, Olivier Adam, Magaly Richard-Serrano
  • Producteurs : Fabrice Goldstein, Antoine Rein, Pauline Seigland, Lionel Massol
  • Directeur de la photographie : Romain Le Bonniec
  • Directrice du casting : Laure Cochener
  • Chef monteur : Jean-Baptiste Morin
  • Chef costumier : Elfie Carlier
  • Directeur de production : Pierre Py
  • Régisseur général : Korentin Guivarc’h
  • Chef décorateur : Aurette Leroy
  • Ingénieur du son : Laurent Benaïm
  • Dates de Sortie : festival d’Angoulême : 29 août 2024
  • En salles en France : 9 avril 2025
  • Sociétés de distribution : Memento Distribution, Pulsar Content (International Distribution/Exports)
  • Sociétés de production : Films Grand Huit, Karé Productions

Casting principal

  • Félix Moati : Mikado
  • Vimala Pons : Laetitia
  • Ramzy Bedia : Vincent
  • Patience Munchenbach : Nuage
  • Saül Benchetrit : Théa
  • Louis Obry : Zéphir

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.
Bruno Arbaud
Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
Lire aussi ma participation aux articles en commun avec d'autres membres de la rédaction du MagduCiné : https://www.lemagducine.fr/cinema/dossiers/scenes-de-reve-au-cinema-10079550/ https://www.lemagducine.fr/cinema/dossiers/top-films-cinema-2025-redaction-10080520/

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.