Les Aigles de la République, de Tarik Saleh : art, compromission et propagande

Troisième volet de la « trilogie égyptienne » de Tarik Saleh, Les Aigles de la République en constitue aussi l’œuvre la plus frontalement politique. Le cinéaste y peint, avec un plaisir cinématographique assumé mêlant sens du spectacle et intrigue ciselée, la compromission progressive d’une star du cinéma avec le régime autoritaire qui a décidé d’en faire sa marionnette. S’il n’atteint pas les sommets des deux premières œuvres, le film confirme néanmoins le goût très sûr de Saleh et le talent de son casting dominé par le charismatique Fares Fares.

Les récentes aventures américaines du réalisateur Tarik Saleh (participation à deux séries et tournage du thriller d’action The Contractor) n’ont, fort heureusement, pas entraîné un déracinement total, comme le prouve la sortie des Aigles de la République, conclusion de sa trilogie égyptienne. Il serait d’ailleurs plus correct de parler de deuxième déracinement car, si Saleh est à moitié égyptien, il est né et a grandi à Stockholm. Il retrouve sur ce troisième film « égyptien » (il a été tourné en Turquie, vous comprendrez pourquoi en lisant la suite de cette critique) son acteur fétiche, l’excellent Fares Fares, lui aussi un déraciné puisqu’il vit en Suède depuis ses 14 ans, sa famille ayant fui la guerre civile libanaise en 1987.

Il est peu de dire que Saleh s’est fait un nom grâce aux deux premiers volets de sa trilogie, tant ils avaient permis de découvrir un metteur en scène talentueux, doublé d’un scénariste intelligent et qui a des choses à dire. Passionné par la patrie de son père, il avait réussi à en dresser un portrait à la fois politique et cinéphile. Politique, car l’action de Le Caire confidentiel (2017) se déroulait dans une capitale égyptienne chaotique et vénéneuse quelques semaines avant la révolution qui allait renverser le président Moubarak, tandis que celle de La Conspiration du Caire (2022) se glissait entre les murs de l’université islamique Al-Azhar, théâtre d’une lutte de pouvoir sans merci entre les Frères musulmans et le nouveau régime militaire. Cinéphile, car Saleh n’est pas un adepte du simple film à charge, préférant combiner un sous-texte politique bien documenté avec une intrigue généreusement nourrie de film noir et de thriller. Il n’hésitait d’ailleurs pas à proposer une adaptation égyptienne de certains codes cinématographiques (héros taciturne, femme fatale, manipulations tortueuses, etc.) avec un brio indéniable. Précisons que, s’il est permis de parler d’une trilogie tant ces films sont liés à maints égards, ils ne présentent aucune continuité narrative.

Les Aigles de la République conclut donc aujourd’hui cette première série de films – Saleh a toutefois annoncé qu’il continuerait à s’intéresser à l’Égypte dans ses prochaines œuvres – en suivant la recette qui a fait le succès des deux premiers volets. L’intrigue se déplace cette fois dans l’univers du cinéma égyptien, où l’acteur-star George Fahmy (Fares), de confession chrétienne copte (cet élément a son importance), règne en maître. La chronologie des événements s’est rapprochée de nous, puisque Saleh s’attaque cette fois carrément au régime militaire actuel, celui d’Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir après le coup d’État de 2013 et l’élection présidentielle de 2014. Sans raison apparente, Fahmy tombe en effet en disgrâce auprès des autorités et se voit obligé d’accepter de tourner dans un film de propagande, financé par le gouvernement : un biopic du raïs égyptien ! Cette compromission initiale se révèle toutefois une boîte de Pandore, Fahmy étant de plus en plus pris au piège d’un système qui a décidé de se servir de sa popularité. Jusqu’à atterrir dans une situation qui le dépasse, entre complot militaire et liaison ô combien risquée avec l’épouse du ministre de la Défense…

Le cinéaste excelle toujours dans la peinture d’un milieu, en l’occurrence de deux milieux dans le cas de ce film, puisque le spectateur est le témoin d’une collision entre la vitrine et l’arrière-boutique de l’Égypte actuelle. La vitrine, c’est l’univers factice du cinéma où Fahmy évolue comme un pacha hors-sol. C’est l’Égypte qui épouse les codes sociaux et les valeurs occidentales : les stars comme Fahmy sont riches, célèbres et ont des mœurs légères, les films dans lesquels il tourne bravent allègrement les interdits islamiques – ou presque. L’Égypte, pays de la liberté et de tous les possibles ? L’Égypte, nouveau phare de l’Afrique ? À l’image des films sirupeux dans lesquels il tourne, Fahmy mène une vie qui fait rêver. Le problème, c’est que cette vie est factice. Et comme elle est factice, elle ne tient qu’à un fil. Pour continuer à en jouir, la règle tacite consiste à rester à sa place et à ne pas pénétrer l’arrière-boutique. En d’autres termes : ne surtout pas se mêler de politique. Car dans les arcanes du régime que domine le « nouveau pharaon » égyptien, les règles sont bien plus troubles et dangereuses. Fahmy l’a, du reste, parfaitement compris. Comme tous ceux qui profitent du système, sa stratégie bien maîtrisée consiste en l’évitement pur et simple. Quand on lui propose de soutenir publiquement le président al-Sissi, critiqué par certains, l’acteur-star feint de ne pas comprendre : mais qui peut donc critiquer le Président ? Il n’y a quasiment plus de pannes d’électricité, tout va pour le mieux… Une pirouette, et la lâche anguille file se réfugier dans son appartement luxueux, entouré de tous les marqueurs de son rang social, dont sa sublime femme-objet Donya (Lyna Khoudri), jeune actrice sans talent qui tente d’user de son influence pour percer.

Malheureusement pour lui, Fahmy ignore l’irrationalité qui gouverne les hommes, y compris (surtout ?) ceux qui trônent tout au sommet d’un pouvoir autoritaire. Par habitude, mais aussi par arrogance, il croit pouvoir se pincer le nez et flotter indéfiniment au-dessus du tas de fumier. La réalité va le rattraper, sous la forme d’une disgrâce qui l’accable sans crier gare, et sans que personne ne puisse en identifier la cause. Tarik Saleh filme alors l’instrumentalisation progressive de la star du cinéma par le système qui veut en faire son porte-drapeau, avec un subtil mélange de réalisme (les diverses pressions et menaces que subit Fahmy) et d’un goût de l’absurde qui puise chez Orwell et Huxley, voire chez Kafka dans la peinture d’une bureaucratie tatillonne et hypocrite. Il faut ainsi voir les producteurs refuser que l’acteur porte un bald cap pour figurer la calvitie d’al-Sissi, car il est inconcevable de représenter le Pharaon sans cheveux, refus face auquel un Fahmy incrédule ne peut que répondre : « Mais il est chauve depuis qu’il a douze ans ! » Pour autant, Saleh est attentif à éviter tout manichéisme, son antihéros étant particulièrement lâche et superficiel, son impuissance face au système se doublant d’une impuissance physique avec sa jeune compagne ! De même, un humour subtil et un goût de la répartie évitent au film de se prendre trop au sérieux.

Les Aigles de la République ne manque pas d’atouts : un sujet original, une mise en scène toujours aussi impressionnante, un ton équilibré, une belle bande-son signée Alexandre Desplat, et un casting particulièrement convaincant dominé par un Fares Fares impeccable mais aussi par Amr Waked dans le rôle du docteur Mansour, serviteur inquiétant et dévoué du régime. Alors, pourquoi l’œuvre est-elle la moins convaincante de la trilogie égyptienne de Tarik Saleh ? Sans doute parce que le metteur en scène a mis la barre très haut avec les deux premiers films, tout simplement. Les Aigles de la République souffre d’une écriture un peu plus linéaire, ménageant moins de surprises (à l’exception de la conclusion nerveuse), et sa critique politique se révèle (trop) frontale et peu nuancée. Ces quelques réserves ne constituent toutefois des faiblesses qu’à titre comparatif. Tarik Saleh reste assurément un cinéaste à suivre de très près. Espérons simplement qu’il trouve un second souffle avec ses prochaines œuvres.

Synopsis : George Fahmy, l’acteur égyptien le plus adulé, tombe en disgrâce auprès des autorités du jour au lendemain. Sur le point de tout perdre, George est forcé d’accepter une offre qu’il ne peut refuser : interpréter le rôle du président al-Sissi, dans un film à la gloire du « nouveau pharaon ». 

Les Aigles de la République : Bande-annonce

Les Aigles de la République : Fiche technique

Titre original : Eagles of the Republic
Réalisateur : Tarik Saleh
Scénario : Tarik Saleh
Interprétation : Fares Fares (George Fahmy), Lyna Khoudri (Donya), Zineb Triki (Suzanne), Amr Waked (Dr. Mansour), Cherien Dabis (Rula)
Photographie : Pierre Aïm
Montage :  Theis Schmidt
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Linus Stöhr Torell, Linda Mutawi, Johan Lindström et Alexandre Mallet-Guy
Sociétés de production : Unlimited Stories, Apparaten et Memento Production
Durée : 127 min.
Genre : Thriller politique
Date de sortie : 12 novembre 2025
Suède/France/Danemark/Finlande – 2025

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