À travers l’histoire méconnue de la Grande Arche de la Défense, Stéphane Demoustier signe le portrait d’un architecte intransigeant qui soulève de passionnantes questions sur la création et ses compromis. Derrière l’ambition de son projet, le film peine toutefois à trouver son souffle, oscillant entre caricatures et références appuyées, malgré quelques belles réussites de mise en scène.
Le dilemme de l’artiste
Alors que John Coltrane s’était fait huer lors d’un de ses concerts à Paris, on raconte que l’un de ses amis lui aurait lancé : « ils te sifflent parce que tu vas trop loin ». Et Coltrane lui aurait répondu : « non, ils me sifflent parce que je ne vais pas assez loin ». Apocryphe ou non, cette anecdote dit bien ce qui travaille tout artiste : faut-il s’adapter au public, ou ne rien céder de ses exigences ? C’est la question qui traverse le cas de cet architecte inconnu, ayant hérité du projet pharaonique de la Grande Arche de la Défense.
Tout cinéaste est confronté à cette question, ne serait-ce que pour des raisons économiques : je rêve d’une scène, mais elle est irréaliste au regard des moyens dont je dispose. Que faire ? La contrainte est souvent source de créativité, et bien des merveilles sont nées d’une obligation de « faire autrement ». Au cinéma, un Leos Carax a incarné le type même du créateur intransigeant avec ses Amants du Pont-Neuf : les producteurs, sans doute, s’en souviennent encore… A l’opposé, Luc Moullet ou Alain Cavalier ont défendu un « cinéma pauvre », capable de faire émerger la beauté d’une situation indigente. Les chefs d’œuvre de Bresson, qui n’alignent parfois qu’une dizaine de noms au générique, plaident en faveur de leur thèse.
S’adapter ou disparaître
Johan Otto von Spreckelsen est cet artiste qui n’entend rien céder de sa vision. Il a conçu un Cube, bordé de deux petites répliques, ornés de nuages flottants. Les nuages doivent être éthérés, les surfaces parfaitement planes, le marbre de la plus grande pureté. A l’Elysée, Jean-Louis Subilon supervise le projet tandis que la maîtrise d’œuvre est confiée à Paul Andreu – un architecte réputé, plutôt porté sur les aéroports jusque-là, qui accepte de se mettre aux ordres d’Otto. Tous deux ne vont cesser de s’opposer aux projets irréalisables techniquement ou trop dispendieux du créateur. Mais ce dernier a un allié de poids : le président Mitterrand lui-même. Un esthète qui, comme Otto, vise la beauté quel qu’en soit le prix. Peu importe qu’à la fin ce soit le contribuable qui paie ! Lorsqu’il va perdre les élections législatives, la donne va changer : Juppé va s’opposer à Mitterrand tout comme Subilon et Andreu ne cessaient de contrarier Otto.
S’adapter ou mourir, telle est la loi de toute espèce si l’on en croit Darwin. A la fin, c’est donc l’artiste qui va perdre. Otto avait conçu un cube, sa vision s’appuyant non sur le plein mais sur le vide. Le résultat, ce ne sera pas le vide du Cube mais le plein de la Grande Arche, soit la version trivialement matérielle du projet. L’architecte en fera une syncope : le mot s’impose car, pour Otto, le Cube était comparable à une œuvre musicale. Changerait-on une note à ce qu’a écrit Bach ? De la même façon, chaque détail compte pour Otto : chaque tranche d’une fresque même si on ne peut la voir dans son entier, la forme des fondations même si elles sont enfouies, s’opposer au traitement du marbre même si celui-ci sera invisible. C’est ce qu’explique Otto à Andreu lorsqu’il lui fait visiter l’église qu’il a conçue : il a maîtrisé chaque détail du projet. Qu’il s’agisse d’un lieu de culte n’est pas anodin : pour Otto, l’art relève du spirituel. On ne s’étonnera pas qu’il ait eu l’oreille de Mitterrand dont on se rappelle la phrase peu avant de mourir : « je crois aux forces de l’esprit ».
La défaite d’Otto est ambivalente puisque elle peut aussi être vue comme le triomphe de l’art comme absolu, celui qui ne se laisse pas corrompre. Un exemple pour les jeunes étudiants venant clore le film, qui fera donc peut-être des petits ?…
Un héros anachronique
Le Danois est comme un chien dans un jeu de quilles : incongru et gênant. Il refuse de prendre l’avion (ironique lorsqu’on travaille avec un concepteur d’aéroports), s’oppose à l’informatique, ne quitte pas ses sandales – quitte à les mettre avec des chaussettes. Il a fait parvenir un projet sans donner son contact téléphonique (là, le spectateur tique un peu tout de même), ce qui oblige à partir à sa recherche au fin fond du Danemark. Même la question du langage dit son acculturation toute relative : il parle français mais avec difficulté, recourant souvent à l’anglais pour se faire comprendre. Otto est aussi d’une autre époque : son voyage en Italie l’exprime bien, lorsque ses interlocuteurs lui annoncent que Michel-Ange lui-même utilisa le marbre de leur carrière. Notre héros agit comme les artistes de la Renaissance, auxquels une commande du Roi donnait tout pouvoir.
Ce type de personnage fascine par la force de sa volonté. Lorsqu’il jettera l’éponge, Subilon et Andreu viendront lui reprocher de les laisser tomber mais ils lui diront aussi leur admiration. Quant à Mitterrand, il lui donne sans cesse raison dans les arbitrages qu’on lui soumet. Symboliquement, le monarque s’agenouille devant la maquette du Cube, pour en apprécier la perspective, avant d’aller se crotter les bottes pour démontrer que le marbre choisi par Otto n’est pas glissant. Les très pragmatiques gens de droite, en revanche, n’ont aucune considération pour cet artiste plutôt vu comme un illuminé inconséquent.
Une telle obstination comporte un risque, celui de sombrer dans la folie. Lorsque sa femme, assistante indispensable, lui lancera qu’il est devenu « amoureux de son Cube », ce sera le début de la fin. Plus fragile que le verre de l’Arche, elle rentrera au Danemark après que son mari lui aura crié dessus.
Outrances et poncifs
On le voit, le film de Stéphane Demoustier pose de belles questions. Hélas, le traitement qu’il donne de son sujet n’est pas à la hauteur des enjeux qu’il a choisi de poser. Les deux premiers opus du cinéaste, La fille au bracelet et Borgo, souffraient des mêmes travers.
En premier lieu, le film est passablement caricatural. Les Danois sont des sages, ils ont tout compris. La bureaucratie française est d’une telle lourdeur qu’elle rend les artistes « inhibés ». Les deniers publics sont gérés sans aucune rigueur, au point de se tromper d’un zéro dans le contrat, déjà mirobolant, de l’heureux élu. Un simple grutier un peu malin peut imposer ses conditions au décidément très bêta Subilon. La droite est bas du front, incapable de comprendre une vision artistique, uniquement préoccupée par le business. L’architecte, pourtant reconnu dans son pays, au moins pour pouvoir enseigner à l’Université, finit sans la moindre tombe, comme les SDF, et ce, alors que son épouse, richissime grâce aux royalties de l’Arche, est toujours de ce monde… Injustifiable. Borgo, de la même façon, alignait comme des perles les clichés sur la Corse.
L’interprétation participe de cette outrance, avec le personnage de Subilon joué par un Xavier Dolan grimaçant, dans la lignée du Christian Clavier des Visiteurs ou des Bronzés. Le film de Demoustier n’est pourtant pas une farce, même si le premier quart d’heure du film pouvait le laisser penser. Michel Fau en Mitterrand ne convainc pas davantage, notamment si l’on a en tête la composition de Michel Bouquet dans Le Promeneur du Champ de Mars de Guédiguian. Quant à la musique, illustrative et de peu d’intérêt, elle contribue à banaliser le film.
Entre Ruben Östlund et Brady Corbet
Cet Inconnu de la Grande Arche évoque irrésistiblement deux films, comparaison qui ne joue pas en sa faveur.
Le premier, c’est The Square de Ruben Östlund. Du Carré au Cube il n’y a qu’un pas, et l’on pourra trouver les exigences d’Otto par moments aussi vaines que les élucubrations des artistes contemporains dans The Square. Le choix de Claus Bang dans le rôle principal est un autre clin d’œil – l’acteur fait d’ailleurs merveille autant dans ce rôle d’homme intègre qu’il le faisait dans le mâle perturbé du film suédois. Enfin, dans la scène finale du cimetière, l’homme qui aiguille Subilon et Andreu cherchant sa sépulture, parle du quartier – « the square » – des indigents.
Pourquoi pas, mais le film de Demoustier n’est pas aussi clairement sarcastique que celui du Suédois multi-palmé. Son Inconnu n’en a ni la drôlerie, ni la noirceur. Entre réalisme documentaire, pamphlet et comédie, le ton du film n’est pas clairement assumé. Peut-être est-ce là que réside son manque de force.
Le second, c’est The Brutalist de Brady Corbet : l’histoire d’un architecte juif ayant fui le nazisme, qui va défendre son grand œuvre envers et contre tous les obstacles dressés par l’Amérique. Même interrogation sur les concessions en art, même portrait au vitriol d’une société mercantile, même chute dans la folie, même visite d’une carrière de marbre italienne, même dégâts créés par l’obsession d’un artiste sur la vie de famille, même déchéance finale pour celui qui a refusé de s’adapter. La question de l’antisémitisme en moins, le film de Demoustier marche sur ces pas.
Force est de constater qu’il n’a pas du tout le souffle du film de Corbet. Ironiquement, ce manque d’envergure colle parfaitement à son sujet : le film de Demoustier, c’est un peu la Grande Arche dans ce qu’elle advint par opposition au projet poétique du Danois !
Quelques belles qualités de fabrication
A défaut de vision, le film a tout de même pour lui quelques belles réussites, relevant de la « fabrication » – Paul plutôt qu’Otto. La reconstitution des années 80 force l’admiration, qu’il s’agisse des voitures d’époque sillonnant les Champs Élysées (bloquées pour cela pendant trois heures un dimanche matin) ou des très discrets effets spéciaux permettant de faire revivre la Grande Arche en construction à partir de photos de l’époque – on regrettera simplement que ce souci de réalisme amène à un usage immodéré de la clope, béquille pour les acteurs qui n’a rien d’incontournable, même lorsqu’on se soucie de crédibilité.
Quelques raccords sont malicieux : le cube sur la maquette enchaîne sur un appât de pêche manipulé par Otto, un bloc de marbre devient une tranche de lard aux couleurs similaires, la jeune Italienne ayant légèrement ouvert son décolleté fait place à une sculpture mettant en scène une femme nue (raccord qui fait sens puisque la jeune femme fera en effet des avances discrètes à Otto qui, tout aussi intègre dans ce domaine-là, les refusera).
Enfin, saluons le format carré, très tendance dans le cinéma contemporain. Il est ici parfaitement justifié par le sujet.
En conclusion
De film en film, le profil de Stéphane Demoustier se précise : celle d’un cinéaste inspiré dans le choix de ses sujets, réalisant des films intelligents mais manquant d’une véritable puissance de geste. Un artisan plus qu’un artiste. Son film n’aurait sans doute pas été du goût d’Otto. Il n’a d’ailleurs pas plu à sa femme : elle a intenté un procès à L’Inconnu… malgré la précaution juridique la concernant au début du film. Une façon d’être fidèle à la mémoire de l’architecte danois ?
On pourra lire en complément l’éclairage d’Ariane Laure rédigé à Cannes
L’Inconnu de la Grande Arche : Bande-annonce
L’Inconnu de la Grande Arche : fiche technique
Réalisation : Stéphane Demoustier
Scénario : Stéphane Demoustier d’après le roman de Laurence Cossé « La Grande Arche » © Editions Gallimard 2016
Interprètes : Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Michel Fau
Image : David Chambille
Son : Julien Sicart Tan-Ham
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Camille Rabineau
Montage : Damien Maestraggi
Musique : Olivier Marguerit
Société de production : Ex Nihilo (Muriel Meynard)
Coproduction : Zentropa (Danemark)
Distribution : Le Pacte
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 1h44





