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Les Cyclades : l’amitié au féminin

2.5

Les Cyclades reprend le schéma des comédies romantiques pour raconter une amitié entre deux femmes qui se sont connues dans l’enfance et que tout oppose. Un premier rôle pour une Olivia Côte qui opère un « retour à la vie » salvateur.

Fêlures et lumière

Les Cyclades est le 9e long métrage de Marc Fitoussi, une comédie qu’il a construite comme solaire et optimiste. Sur les îles grecques, loin de la dolce vita, mais dans un élan qui les pousse toujours à avancer, Blandine et Magalie se retrouvent, s’apprivoisent. Que dire à une amie de jeunesse qu’on a perdue de vue ? Est-ce possible de construire quelque chose ensemble, de se comprendre ? De ces questionnements simples, Marc Fitoussi déroule un scénario assez classique, à l’image d’une comédie romantique (les retrouvailles, les galères, la dispute, la réconciliation), qui est porté par la drôlerie des deux interprètes principales : Laure Calamy (pétillante) et Olivia Côte (qui obtient enfin un premier rôle!!). On pense aussi beaucoup au film Premières vacances, où deux amoureux qui se connaissent à peine enchaînent les galères. Le ressort de la comédie ici est de montrer des personnages qui vont mal mais dont les fêlures, exposées dans l’opposition des caractères, nous font sourire parce qu’elles sont exagérées.

Cette histoire d’amitié féminine, sans rivalité (ou presque !), arrive à point nommé. Il manque de vrais récits de sororité, car si finalement les deux femmes passent leur temps à s’exaspérer, elles croient au pouvoir de l’amitié, s’accrochent et tentent d’exister un peu mieux ensemble. Que ce soit au nom d’une amitié adolescente ou d’une envie de bousculer l’avenir, leur relation est souvent touchante dans son apparente impossibilité. Pourtant, ça fonctionne « parce que c’était elle, parce que c’était moi » pourraient-elles presque dire.

Madeleines

Marc Fitoussi joue beaucoup sur les non-dits, les émotions cachées. Entre Bijou (irrésistible Kristin Scott Thomas) qui cache un secret ou Magalie qui s’évertue à être extravagante, seule Blandine montre son désespoir profond. Graphiquement, le film ne cesse de jouer, à l’image d’une BD, des oppositions entre les deux personnages, en les effaçant petit à petit, on voit ainsi Laure Calamy en blonde… comme son amie ! Entre les références au disco ou la passion adolescente des deux amies pour Le Grand bleu, Les Cyclades agit comme une madeleine, un jeu de souvenirs… Les îles grecques ne sont pas filmées comme des endroits touristiques, puisque nos personnages n’arrivent pas vraiment à destination,  cependant on est loin du regard porté sur le pays par I Love Greece, qui regardait la crise en face. A mi-chemin entre le film de vacances et la comédie dramatique, Les Cyclades est une petite comédie sans prétention avec de sympathiques interprètes, qui se consomme sans trop réfléchir ! Le film entraîne cependant ses héroïnes vers la lumière, au moins vers le choix d’être ensemble, de quitter l’amertume.

Les Cyclades : Bande annonce

Les Cyclades : Fiche technique

Synopsis : adolescentes, Blandine et Magalie étaient inséparables. Les années ont passé et elles se sont perdues de vue. Alors que leurs chemins se croisent de nouveau, elles décident de faire ensemble le voyage dont elles ont toujours rêvé. Direction la Grèce, son soleil, ses îles mais aussi ses galères car les deux anciennes meilleures amies ont désormais une approche très différente des vacances… et de la vie !

Réalisation : Marc Fitoussi
Scénario :Marc Fitoussi
Interprètes : Olivia Côte, Laure Calamy, Kristin Scott Thomas, Alexandre Desrousseaux, Panos Koronis
Photographie : Antoine Roch
Montage : Catherine Schwartz
Production : Avenue B Productions, France 3 Cinéma, Scope Pictures
Distributeur : Memento Distribution
Durée : 1h50
Genre : Comédie
Date de sortie : 11 janvier 2023

France – 2022

« Monsieur Apothéoz » : tout en fêlures

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Les éditions Glénat publient dans leur collection « Vents d’Ouest » Monsieur Apothéoz, de Julien Frey et Dawid. Le récit, doux-amer, s’articule autour de trois personnages vulnérables qui se serrent les coudes… à leur façon.

« Tout ce que nous entreprenions se terminait par une magnifique catastrophe. » Théo en est convaincu : porter le nom d’Apothéoz est, si pas une malédiction, le signe que rien ne pourra jamais fonctionner comme escompté. À ses yeux, « aller de l’avant, chez les Apothéoz, c’était aller inexorablement droit dans le mur ». Dernière preuve en date : en faisant goûter l’un de ses gâteaux au maire du village, son père a provoqué sa mort par suffocation. Persuadé qu’une sorte de déterminisme plane sur son existence, le jeune homme a décidé de vivre d’expédients, de ne rien tenter dans la vie. Celui qui s’était inscrit à des cours de violon pour se rapprocher de Camille l’abandonne sans un mot du jour au lendemain pour s’installer dans un appartement que son père a obtenu en héritage et aussitôt revendu en viager, probablement davantage préoccupé par ses fonds de bouteilles que par l’avenir de son rejeton.

Une rencontre va cependant tout chambouler. Un jour, Théo s’assoit à une terrasse à côté d’Antoine Pépin, auteur renommé de livres de développement personnel. De prime abord, il s’agit du mariage antinomique parfait : celui qui vit dans la peur de la fatalité se lie d’amitié avec celui qui prodigue des conseils visant à l’épanouissement et l’accomplissement de soi. Mais les choses s’avèrent un peu plus compliquées que cela. Dans une veine comique astucieusement menée, Julien Frey et Dawid mettent en vignettes deux personnages tout en fêlures, renfermant un lourd secret et ne se maintenant debout qu’au contact l’un de l’autre. L’éveil entre les deux hommes se matérialise définitivement lors d’une séquence d’ébriété joliment restituée, avant que Camille, revenue d’un passé lointain, ne vienne se greffer au duo.

Et de quelle façon ! Le sens de l’absurde poussé à son paroxysme, les auteurs réintroduisent un personnage en proie à des troubles psychologiques, ayant privilégié la lecture des bouquins d’Antoine à un réel suivi thérapeutique. Avec un effet qui ne tardera pas à se manifester, mais dont on préservera évidemment le mystère. Ce sont maintenant trois personnages abîmés, vulnérables, qui se réunissent autour d’un congélateur et d’un violon, dans une scène à l’ironie mordante. Monsieur Apothéoz se caractérise par ce trio attachant et borderline, ses dessins soignés et ses airs de buddy story contrariée. Il tourne par ailleurs en dérision les apparences et les visions normatives. Dumony en constitue évidemment l’exemple le plus criant. Ainsi, Camille annonce à son sujet : « Avec les années, Monsieur Parfait est devenu Monsieur Très Chiant. » Ce ne sont pas ses deux billards et ses succès immobiliers qui le sauveront d’une haine sourde.

Monsieur Apothéoz, Julien Frey et Dawid
Glénat, janvier 2023, 120 pages

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3.5

« The Amusement Park » : use âge

Commandé par une société luthérienne afin de sensibiliser le public aux enjeux du troisième âge, le moyen métrage d’éducation The Amusement Park (1973) s’ajoute au catalogue des éditions Potemkine, dans une restauration 4K. Derrière la caméra : un George A. Romero qui, en quelques jours de tournage (de un à trois selon les sources), parvient à faire d’un parc d’attractions lambda un véritable enfer pour nos aînés.

The Amusement Park (1973) est un document hybride, à mi-chemin entre le geste cinématographique et l’outil d’éducation. Son introduction en indique les principaux tenants : les personnes âgées constituent « une ressource naturelle mal employée », dont l’épanouissement est mis à mal par un déficit de compassion et la marginalité à laquelle la société tend à les cantonner. Parce qu’ils ne peuvent plus se prévaloir d’en être des membres productifs (tels que l’entend en tout cas le libéralisme occidental), les aînés subiraient un flot ininterrompu d’ostracisme et de discriminations. Venant de la publicité, George A. Romero n’en est pas à son coup d’essai lorsqu’il décide, pour témoigner de cet état de fait, de transformer un parc de loisirs en enfer sartrien. Sa société The Latent Image s’est en effet déjà distinguée pour ses spots publicitaires imaginatifs.

L’âgisme mis en images dans The Amusement Park prend différentes formes. Victime d’un accident dans les auto-tamponneuses, un couple de vieillards fait l’objet des récriminations injustifiées du conducteur « en tort ». Le héros de l’histoire, témoin, se verra quant à lui disqualifié… parce qu’il ne portait pas ses lunettes au moment des faits. Ailleurs apparaît la scène anodine mais toujours édifiante des sacs de courses trop nombreux et volumineux pour être manipulés par un vieil homme : bien qu’en difficulté, le personnage campé par Lincoln Maazel suscite tout au plus une indifférence polie autour de lui. De quoi objectiver ces « Reject » tamponnés sans délicatesse ou ces écriteaux de prévention aboutissant à des formes d’exclusion.

Techniquement, The Amusement Park se caractérise par plusieurs fulgurances très « romeriennes ». Une séquence de manège découpée au cordeau, une mise en scène normative de la foule à des fins d’oppression et de tension, des vues subjectives vertigineuses sur les attractions, une série de raccords dans l’axe avant l’agression du malheureux protagoniste par une bande de voyous… Quand ils ne se soumettent pas à des tests oculaires ou ne font pas l’objet de prémonitions catastrophées (incluant des médecins démissionnaires et des immeubles délabrés), les personnes âgées souffrent de malaise, se voient adressées un baratin commercial proche de l’escroquerie ou finissent dans une sorte de pensionnat visant à prévenir l’atrophie musculaire. Cyniquement, l’une des rares attractions où les aînés demeurent les bienvenus n’est autre qu’un cimetière militaire.

« Pourquoi personne ne m’aide ? » Cette interrogation résignée pourrait résumer à elle seule le propos de The Amusement Park. Mais George A. Romero déploie une grande inventivité pour l’illustrer de manière métaphorique. Le point de vue adopté, tragique, est conçu de telle sorte à ne laisser personne indifférent. Que ressentir, en effet, lorsqu’une foire aux monstres se contente de présenter sur scène des individus qui vous ressemblent en tout point ? Ignorés, volés, brutalisés, les personnages de ce moyen métrage n’ont plus qu’à se retirer, seuls, dans une pièce aseptisée, d’un blanc immaculé, rappelant par analogies les salles d’attente de nos hôpitaux.

BONUS

On soulignera la présence d’un document dans lequel Julien Sévéon mentionne le travail de George A. Romero à la télévision et les conditions dans lesquelles The Amusement Park lui fut commandé. Le scénario rudimentaire, le tournage à la hâte, les touches personnelles du cinéaste, les Grey Panthers, les expérimentations sonores du film y figurent également en bonne place.

Un livret de très bonne facture accompagne cette édition. Il permet aux lecteurs de revenir sur la passion précoce de Romero pour le cinéma et sur l’aventure The Latent Image, après que le metteur en scène de Zombie a fait ses classes dans les chaînes de télévision de Pittsburgh. Le succès de La Nuit des morts-vivants, les désillusions financières qui s’ensuivent, ainsi que le travail sur les campagnes politiques de la firme de Romero complètent le propos, avant l’évocation de circonstance de The Amusement Park.

Fiche technique : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020074619-the-amusement-park-george-a-romero/

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3

« La Fabrique des héros » : la folle ascension d’un éditeur

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C’est une sorte de mise en abîme. Les éditions Dupuis se racontent à travers une exposition carolorégienne qui s’accompagne d’un ouvrage indispensable. Intitulé La Fabrique des héros, ce dernier fourmille d’histoires passionnantes et d’anecdotes amusantes.

En revenant sur cent années d’histoire éditoriale, La Fabrique des héros permet d’objectiver le chemin parcouru par la maison Dupuis, établie à Marcinelle en avril 1922, et dont les activités d’éditeur s’inscrivent alors en complément à celles d’imprimeur, datant elles de 1909. Aussitôt, elle hérite de son créateur, Jean Dupuis, un conservatisme catholique dont les premiers faits d’armes se nomment Les Bonnes soirées et Le Journal de Spirou. Ces deux magazines ont en effet en commun de promouvoir des valeurs morales traditionnelles – sur la place et le rôle des femmes pour l’un, sur le patriotisme ou l’éducation des enfants pour l’autre. Positionnés aux antipodes des publications Elle ou Le Journal de Mickey, ils sont symptomatiques d’une ligne éditoriale relativement réactionnaire, sur laquelle vont buter, au cours des décennies suivantes, nombre de rédacteurs en chef et de dessinateurs. Ainsi, le supplément agrafé Le Trombone illustré (1977) constituera pour Yvan Delporte une tentative, fragile, de rompre avec le conservatisme du Journal de Spirou, à une époque où la liberté de ton avait cours dans les rédactions concurrentes.

Passer en revue l’histoire des éditions Dupuis, c’est prendre langue avec des artistes visionnaires – de Peyo à André Franquin en passant par Jijé ou Morris. Beaucoup d’entre eux ont enfanté des personnages passés à la postérité, et souvent transculturés. Ainsi, René Goscinny publie les premiers récits du Petit Nicolas dans Le Moustique, Peyo crée Les Schtroumpfs, Morris dédie presque l’intégralité de son œuvre à Lucky Luke, Franquin met en vignettes un Gaston Lagaffe bientôt nanti d’une conscience écologique et politique… Mais son premier best-seller, la maison Dupuis le doit à l’incontournable Jijé, dont la biographie dessinée sur Don Bosco s’écoulera à plus de 125 000 exemplaires. Joseph Gillain de son vrai nom, l’auteur et dessinateur, influencé par la BD américaine, devient, sitôt intronisé, omniprésent dans la rédaction dupuisienne, au moment où la seconde génération Dupuis (celle de Charles et Paul) prend les rênes. Durant les années difficiles de la décennie 1940, l’activité freine en raison de la Seconde guerre mondiale et de l’occupation allemande. Les nazis cherchent d’ailleurs à imprimer leur journal de propagande Signal sur les presses de Marcinelle. Et Jean Doisy, premier rédacteur en chef du Spirou, communiste parmi les catholiques, s’emploie, à son échelle, à insuffler de l’espoir et de la combativité aux quelque 36 000 adhérents des Amis de Spirou…

Tant les aventures que les obstacles ont été nombreux pour la maison Dupuis. La Fabrique des héros s’épanche ainsi sur la loi française de 1949 interdisant de montrer sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la débauche ou les délits. Une définition très vague, suffisamment en tout cas pour édulcorer ou, plus prosaïquement, censurer certains albums belges (ou américains). Morris, dont Franquin saluait volontiers la maîtrise de la dynamique narrative et des codes graphiques, reprocha quant à lui aux Dupuis leur frilosité, au point de claquer la porte. Ailleurs, ce sont les rivalités avec Hergé et Tintin ou avec Le Lombard qui sont évoquées, ou encore le théâtre du farfadet, au moment où les troupes allemandes rationnaient le papier, les déménagements et restructurations de la rédaction, la récupération de Marsupilami par Walt Disney (le personnage fera même partie de la célèbre parade du parc parisien !) ou le fiasco états-unien TV Family, sur lequel l’éditeur a depuis jeté un voile pudique.

Des anecdotes croustillantes aux succès les plus retentissants, ce sont des pans entiers de la vie dupuisienne qui se voient restitués dans La Fabrique des héros. On apprend ici que des primes de Noël étaient jadis distribuées dans des enveloppes après la messe de minuit, de telle sorte que les absents n’y avaient pas droit. On nous explique là-bas qu’Albert Frère, qui rachète les éditions Dupuis au milieu des années 1980, initie des synergies importantes avec le groupe RTL et que l’installation de Dupuis Audiovisuel à Paris a été motivée, notamment, par les aides financières apportées par le CNC. Spirou, Cédric ou Kid Paddle seront adaptés par le studio de fabrication français. Au milieu de tout cela : le succès de Largo Winch, la collection « Aire Libre » et l’invention du roman dessiné, les voies poreuses entre le dessin animé et la bande dessinée, des réflexions sur la co-création (ouvertement ignorée par Jean Dupuis dans un premier temps), les droits d’auteur et ceux qualifiés de « dérivés ».

En tant qu’éditeur, Dupuis a acquis une renommée qui a très largement dépassé le (minuscule) marché belge. Ses héros, de bandes dessinées mais aussi de films d’animation, ont accompagné des générations entières d’enfants et d’adolescents, lesquels, devenus adultes, ont ensuite pu dériver vers les romans graphiques et une offre éditoriale plus en phase avec leurs attentes. Certaines choses, en revanche, ne s’expliquent pas : bien que conservatrice sur le plan éditorial, la maison Dupuis a attendu longtemps, c’est-à-dire Jean Roba et Boule & Bill (1959), pour mettre en scène une famille traditionnelle, vivant dans un microcosme à l’abri des mutations sociétales. L’auteur et dessinateur ayant filé chez Dargaud, c’est Cédric qui prit le relai, avec le succès que l’on sait. Cette riche et passionnante histoire, composée de talents uniques et d’un contexte économico-éditorial si particulier, méritait bien un examen scrupuleux. C’est désormais chose faite : joliment illustré (le contraire aurait été un comble !), plus étayé que compilatoire, La Fabrique des héros constitue un carnet de vie léger et généreux, finalement assez représentatif de ce qui a fait l’étoffe de certains personnages dupuisiens.

La Fabrique des héros, José-Louis Bocquet et Serge Honorez
Dupuis, janvier 2023, 208 pages

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4.5

« Bandes originales » : Thierry Jousse esquisse un portrait de la musique au cinéma

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Les éditions EPA devraient contenter plus d’un cinéphile : la publication de Bandes originales est une occasion quasi unique de faire, en compagnie de l’excellent Thierry Jousse, le bilan de l’évolution de la musique de films. Avec passion et didactisme.

Il suffit de quelques notes de musique pour identifier instantanément Halloween, la nuit des masques, Psychose ou Massacre à la tronçonneuse. Le cinéma d’horreur a, peut-être mieux que n’importe quel autre genre, conféré à la bande-son de ses films une fonction séminale, d’orchestration et d’accompagnement, que les accords répétitifs et stridents de Bernard Herrmann dans le Bates Motel incarnent parfaitement. Les trois œuvres mentionnées ci-avant répondent toutefois à des logiques différentes : Tobe Hooper a opté pour des partitions bruitistes en adéquation avec une imagerie minimaliste ; Bernard Herrmann a fait son deuil d’un certain classicisme influencé par Claude Debussy ou Maurice Ravel pour privilégier des cellules rythmiques plus courtes et saccadées ; John Carpenter a lui-même composé ce qui deviendra, on peut le dire, l’hymne du slasher. Thierry Jousse cite également, dans ses Bandes originales passionnantes, l’exemple du giallo, indissociable d’une certaine esthétique sonore.

Certaines des plus belles pages de l’histoire du cinéma se sont écrites par la conjugaison parfaite de la mise en scène et de la mise en musique, de l’image et du son. Les coups d’archet de Bernard Herrmann portent l’effroi dans Psychose, mais la collaboration entre le compositeur et Alfred Hitchcock comprend d’autres chefs-d’œuvre tels que Sueurs froides, La Mort aux trousses ou Les Oiseaux. D’autres duos sont passés à la postérité : Steven Spielberg et John Williams, Tim Burton et Danny Elfman ou Sergio Leone et Ennio Morricone. Difficile en effet d’évoquer l’un sans mentionner l’autre. Thierry Jousse verbalise avec érudition les synergies nées de ces collaborations répétées. Pendant que le cinéaste sculpte l’espace et l’image, le compositeur vient en appui, donne des élans, colore les séquences en les nappant d’ambiances sonores créées sur mesure. Si le rôle des compositeurs de musiques de films demeure généralement sous-estimé, il faut rappeler que les bandes originales ont pris leur essor, irréversible, dès les années 1930 et l’avènement du cinéma parlant. Max Steiner, Franz Waxman ou Dimitri Tiomkin façonnent alors, parmi d’autres musiciens souvent venus d’Europe, le son hollywoodien.

Au fil des décennies, les évolutions sonores ont foisonné. Bandes originales ne manque pas de rappeler quelques-unes de ces étapes itinérantes sans lesquelles le septième art n’aurait certainement pas eu la même saveur. Le jazz qui s’invite dans les salles obscures dans les années 1950, la Nouvelle vague facilitant la percée d’une nuée de nouveaux compositeurs en France (Georges Delerue, Michel Legrand, Antoine Duhamel…), la musique électronique qui apporte une touche nouvelle dans les années 1980, l’apparition des metteurs en scène-DJ tels que les deux Quentin (Tarantino et Dupieux). Si Max Steiner est reconnu pour avoir posé les jalons des principales techniques de composition en prise avec l’image (il s’occupe notamment des comédies musicales interprétées par le duo Ginger Rogers/Fred Astaire), la mécanique sonore n’a cessé de muter au cours des années et des personnalités-phares qui l’incarnaient. Parmi elles, Thierry Jousse met en exergue John Williams, Quincy Jones, Henry Mancini, Jerry Goldsmith, James Horner ou encore Howard Shore.

Beau-livre, Bandes originales dispose un espace considérable, propice aux illustrations. Ces dernières accompagnent des textes succincts qui, une fois rassemblés, possèdent un réel caractère encyclopédique. Traversant les époques, les genres et les compositeurs, l’ouvrage fait passer le lecteur de la carrière de Max Steiner à celle de Bernard Herrmann, des partitions rejetées les plus célèbres à l’usage du vieux jazz dans les films de Woody Allen, des années 60 coincées entre le classicisme et l’irruption prochaine du Nouvel Hollywood aux comédies musicales ou à l’attelage durable entre le rock et le septième art. Le langage musical contemporain est le fruit d’une patiente construction, dans laquelle chacun des éléments rapportés par Thierry Jousse a eu son importance. Comment, en effet, comprendre le parcours d’un John Williams ou d’un Ennio Morricone sans expliciter les liens de l’un avec Henry Mancini et Bernard Herrmann ou la formation classique de l’autre, doublée d’une expérience d’arrangeur sonore à la RAI ? Comment mieux décrire le premier qu’en mettant en lumière le mariage parfait entre l’exigence artistique et le succès populaire (de Star Wars à Harry Potter), ou le second, dont l’auteur énonce les sonorités variées caractérisées par un savant mélange de cris sauvages, de clavecin, de flûte à bec ou de cordes rythmiques et psychédéliques ?

De par sa générosité et la passion qui s’en dégage, Bandes originales devrait satisfaire aux attentes des cinéphiles et des mélomanes. Il a en outre l’immense mérite de raconter un récit suivi, aux imbrications diverses, de l’évolution de la musique de films à travers les époques. Car des Etats-Unis à la France en passant par le Japon ou l’Italie, la bande-son d’un long métrage a toujours eu des fonctions séminales, de suggestion, d’émotion, voire de citation (la présence de Bernard Herrmann au générique des films de François Truffaut ou Brian De Palma n’est évidemment pas innocente quand on considère l’influence d’Alfred Hitchcock sur leur cinéma respectif). On peut conclure, sans courir le risque de se fourvoyer, que le livre de Thierry Jousse a sa place dans la bibliothèque de tous les amoureux du cinéma.

Bandes originales, Thierry Jousse
EPA, novembre 2022, 288 pages

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4.5

Le Secret des Perlims : l’Amazonie chatoyante et timorée d’Alê Abreu

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Le nouveau film d’animation brésilien d’Alê Abreu est une sortie événement pour tous ceux ayant voyagé avec Le Garçon et le Monde. Huit ans se sont écoulés et sa mosaïque espiègle, onirique et cruelle reste incontournable. Convoquant des références plus évidentes et une linéarité explicite et bavarde, Le Secret des Perlims rate le coche de la malice créative et narrative de son prédécesseur. Il n’en reste pas moins un sommet technique à la direction artistique foisonnante.

Récital écologique d’un spectacle visuel d’exception

D’emblée, ce qui force l’admiration dans le travail d’Alê Abreu et de ses animateurs, c’est la volonté de proposer un spectacle visuel florissant, toujours au service des caractéristiques de ses héros. En cela, le métrage tend bien la main au jeune public qu’il cible avant tout. Le Secret des Perlims nous conte la pérégrination de deux jeunes espions cartoonesques, que tout oppose, dans la jungle amazonienne. Ils devront dépasser leurs différences pour préserver une nature mise en péril par des Géants, prônant la folie industrielle. Bien qu’il réservera son lot de mystères, ce postulat narratif, au demeurant clair et inutilement surligné, tient davantage du récital que d’un appel à l’éveil et à l’imagination.

Contemplation et psychédélisme tropical

Au fond, c’est plutôt dans sa dimension anthropologique et méditative que le film vise juste, permettant l’éveil et l’aventure. À la lumière de récentes découvertes archéologiques, Le Secret des Perlims explore, partiellement, les vestiges d’une civilisation prospère et mystique. L’occasion d’apporter ce nouveau regard sur l’Amazonie qu’on avait longtemps cru sauvage et, pour ainsi dire, inhabité. Cet autre postulat, cette fois en filigrane, est servi par une direction artistique fabuleuse, entre l’expérience psychédélique et la contemplation. Les communautés amérindiennes ne sont jamais très loin, vectrices de la richesse visuelle et thématique du film d’Alê Abreu.

Narration timorée et surchargée

Pourtant, le métrage s’enlisera dans de navrantes références au studio Ghibli. Il est clair que le cinéaste emprunte thématiquement à ces mastodontes de l’animation, le beau couplage du dessin à l’encre et de l’animation numérique s’y raccrochant également visuellement. De fait, avec sa durée modeste, Le Secret des Perlims se complaît dans ses références et peine à trouver sa narration propre. Des limites qui pèsent sur un récit excessif, ne trouvant pas toujours une pertinence dans sa dimension contestataire et politique. C’est d’autant plus criant qu’à mesure que le secret se dévoile, le lien avec le jeune public se dissipe.

Malgré cela, Le Secret des Perlims reste un film d’animation passionnant et d’une générosité remarquable. Une fable à voir pour sa richesse visuelle et symbolique.

Bande Annonce – Le Secret des Perlims

Synopsis : Claé et Bruô sont deux agents secrets de royaumes rivaux, ceux du Soleil et de la Lune, qui se partagent la Forêt Magique. Lorsque les Géants menacent d’engloutir leur monde sous les eaux, les deux ennemis doivent dépasser leurs différences et allier leurs forces. Ils partent alors à la recherche des Perlims, des créatures mystérieuses qui, elles seules, peuvent sauver la Forêt…

Fiche Technique – Le Secret des Perlims

Titre original : Perlimps
Brésil – 2022 – 76 mns
Réalisation : Alê Abreu
Musique originale : André Hosoi
Distribution française : UFO Distribution
Sortie le 18 janvier 2023

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3

« Freud, le moment venu » : cancers

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La Boîte à bulles publie Freud, le moment venu, de Suzanne Leclair et William Roy. Deux formes de cancer y cohabitent avec pour point commun de profondément affliger le père de la psychanalyse : la montée du nazisme, qui le pousse à l’exil à Londres, et un épithéliome engendré par un tabagisme excessif.

On connaît par cœur les étapes inhérentes de l’addiction : un plaisir éphémère, parfois doublé d’une culpabilité sur laquelle on jette aussitôt un voile pudique, les difficultés à reprendre pied quand le « vice » vous aspire dans des profondeurs insoupçonnées, une lente et trop souvent irréversible dégradation physique et/ou psychique. Dans Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy dépeignent le tabagisme du père de la psychanalyse comme une forme d’addiction. Ils lui prêtent même une couleur rouge sang contrastant avec le noir et blanc au carmin de l’album, et ayant partie liée avec les teintes du drapeau nazi. Car ce sont finalement deux cancers bien distincts qui s’abattront de concert sur Sigmund Freud. D’un côté, un attrait immodéré pour le cigare, bientôt responsable de lésions malignes, et de l’autre, des nazis qui annexeront son Autriche natale, jusqu’à le pousser à l’exil en Grande-Bretagne.

Quand il réalise qu’on lui a caché la gravité de sa maladie, Freud décide dans un premier temps de ne plus recourir aux services de médecins. Ces derniers l’estimaient inaptes à faire face à la réalité de son cancer. Et l’aveuglement relatif qui entourait sa consommation de tabac – qu’il diagnostiquait pourtant chez les autres comme un substitut de la masturbation – semble apporter du crédit à leurs craintes. Quand il entame ses soins, Freud est affublé d’une prothèse incommodante baptisée le « monstre », puis gêné par des douleurs aiguës, et enfin tourmenté par des récidives cancéreuses successives. Sa vie est bouleversée, mais son tabagisme ne fléchit pas, malgré les recommandations répétées des spécialistes qu’il consulte. Freud, le moment venu se caractérise ainsi fortement par l’addiction qui le sous-tend, et qui illustre les contradictions du neurologue viennois.

Sur le plan politique, le récit n’est guère plus optimiste. Les nazis s’en prennent à l’art dégénéré et aux sciences juives. Freud et ses proches sont harcelés. La délation, les perquisitions, les vexations, les violences, les spoliations font partie intégrante de la vie des Juifs sous le régime nazi. « Je serai comme le capitaine du Titanic qui n’a jamais abandonné son poste ! », annonce d’abord le père de la psychanalyse, avant de se rendre à l’évidence : il n’a d’autre choix que de quitter Vienne pour Londres, où il pourra retrouver un semblant de vie normale. Car s’il échappe à un cancer idéologique, il est aussitôt rattrapé par la maladie qui l’assaille et le contraint à des dizaines d’opérations en quelques années…

Intimiste, partagé entre la biographie, la fresque politique et les incidents médicaux, Freud, le moment venu parvient à un équilibre appréciable, en sortant la figure freudienne du seul champ académique pour lui donner une vraie chair humaine et la confronter aux démons, personnels et structurels, qui se dressaient alors sur son chemin. Les représentations du tabagisme et des pathologies de Freud sont nombreuses et viennent en appui d’une représentation de l’addiction à la fois psychologique et visuelle. En ce sens, l’album s’inscrit dans la lignée du Bird de Clint Eastwood ou du Ray de Taylor Hackford. Le tout avec une forte personnalité graphique.

Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy
La Boîte à bulles, janvier 2023, 144 pages

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3.5

« Le Boucher de Stonne » : éloge des blindés français

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La collection « Machines de guerre » des éditions Delcourt accueille Le Boucher de Stonne de Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik. Les auteurs se penchent sur le char français B1 bis, le meilleur en son temps, dont le blindage chrome-colbalt résistait à toutes les armes antichar et dont les canons venaient à bout des Panzer ennemis.

La performance des blindés français durant la Seconde guerre mondiale a rarement été saluée. Au contraire, l’histoire a tendance à ne retenir que les faits d’armes des Panzer allemands. Dans Le Boucher de Stonne, c’est pourtant bel et bien le char B1 bis que Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik mettent à l’honneur. La machine, presque indestructible, ne semblait craindre que la pièce anti-aérienne 88mm ; assemblée à partir d’éléments provenant des quatre coins de France, elle était dotée d’une carapace chrome-colbalt, d’un moteur Renault et de redoutables capacités offensives, caractérisées par ses canons et mitrailleuses sophistiqués.

Gourmand en carburant, nécessitant de l’huile de ricin industrielle, le B1 bis a fait l’objet de mésusages dus à l’incurie militaire française. Cet état de fait est parfaitement énoncé par les auteurs, au détour d’un personnage complexe, symptomatique de cette époque, un Juif allemand exilé dans l’Hexagone, ayant œuvré dans les usines Renault avant de rejoindre le front sous une fausse identité. Fred Rosenfeld, puisque c’est de lui qu’il s’agit, se pose en seul protagoniste de chair capable de rivaliser avec le B1 bis dans la construction narrative du scénariste Jean-Pierre Pécau. Les autres protagonistes demeurent en effet secondaires et fonctionnels.

Le Boucher de Stonne alterne les mises en situation du char B1 bis et des parenthèses moins spectaculaires, permettant notamment de narrer les relations dysfonctionnelles entre l’armée française et les villageois qu’elle s’emploie à protéger. Les territoires pris et repris, les problèmes d’approvisionnement, l’impréparation des troupes et de l’état-major, les machines détournées par l’ennemi trouvent également leur place dans un album où l’ingénierie technologique rime avec l’horreur guerrière. Ce dernier se complète d’un important cahier technique sur le B1 bis, ses caractéristiques et ses batailles.

Machines de guerre : Le Boucher de Stonne, Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik
Delcourt, janvier 2023, 56 pages

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3.5

« Le Mythe de l’entrepreneur » : derrière les idées reçues

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La collection « Zones » des éditions La Découverte accueille, un peu plus de deux ans après La Fabrique du consommateur, un nouvel essai d’Anthony Galluzzo portant sur l’entrepreneur et ses représentations, tant médiatiques que populaires.

Dans Le Mythe de l’entrepreneur, Steve Jobs peut être appréhendé comme le symptôme d’une représentation en souffrance. Elle permet notamment au cofondateur d’Apple de prendre rang aux côtés de Benjamin Franklin, Albert Einstein ou Léonard de Vinci dans les biographies consacrées de Walter Isaacson.

Maître de conférences à l’Université de Saint-Étienne, Anthony Galluzzo revient longuement sur la manière dont a été façonnée l’image – et donc la mythologie – jobsienne. Pas tout à fait étrangère au monomythe de Joseph Campbell, cette dernière se compose de plusieurs idées reçues dont l’inlassable répétition, à travers les articles de presse ou les publications littéraires, tient désormais lieu de vérité. Ainsi, comme à certains de ses prédécesseurs (Thomas Edison, Frederick Douglass, Andrew Carnegie, John Rockfeller), on attribue à Steve Jobs des qualités de self-made man et de visionnaire, on le gratifie d’une intelligence supérieure, indépendante, capable de subvertir les marchés au point de les « disrupter », on l’affranchit de tout déterminisme social et on en vient à présenter ses défauts comme un pendant, voire une condition sine qua non, de son génie créatif.

Il faut cependant rappeler, et l’auteur s’y attelle avec succès, que les innovations jobsiennes doivent beaucoup à leur environnement technologique, que l’essor d’Apple passe aussi par Mike Markkula, Steve Wozniak ou Homebrew et que si le natif de San Francisco a si bien « vu », ce n’est pas tant par sagacité mais avant tout parce qu’il disposait d’une position privilégiée pour le faire (milieu familial et professionnel, situation géographique…). De la patiente démonstration d’Anthony Galluzzo, on retiendra ainsi que l’Alto de Xerox a inspiré Steve Jobs et son Macintosh, que l’iPod ne peut être désencastré de son environnement technologique, que les changements induits par Apple ont été incrémentaux et souvent favorisés par les travaux fondateurs issus de la recherche publique, et a fortiori militaire.

La vision de l’ordinateur personnel ? Le Stanford Research Institute et Douglas Engelbart la nourrissaient déjà dans les années 1960. La culture Apple ? Un syncrétisme qui se contente souvent de combiner les expertises accumulées par plusieurs entreprises parentes. Les topoï associés à Steve Jobs ? Issus de la tradition littéraire romantique, ils s’appliquaient déjà, dans une certaine mesure, à Henry Ford, Wolfgang Amadeus Mozart ou Isaac Newton. Le fameux garage séminal ? Jobs a grandi dans la Silicon Valley des années 1960, où circulait l’essentiel des composantes électroniques et où il a croisé nombre de techniciens et d’ingénieurs, auprès desquels il a eu l’opportunité d’acquérir un savoir inestimable, tant en apprentissages formels qu’informels.

D’un entrepreneur à l’autre…

On l’a vu, et Le Mythe de l’entrepreneur ne manque jamais d’en faire état, les prédispositions médiatiques et publiques envers Steve Jobs trouvent des racines plus anciennes, remontant (au moins) aux entrepreneurs du nord-est américain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Anthony Galluzzo indique que la promotion de l’éthique du caractère et les manuels de réussite avaient le vent en poupe entre 1870 et 1910. La Nouvelle Pensée qui apparaît à la fin du XIXe siècle célèbre le pouvoir de l’esprit sur la matière. Une opinion commence à se répandre : tout individu pourrait passer d’une classe sociale à l’autre à force de volonté. Dans cette négation des déterminismes sociaux et des capitaux bourdieusiens, la pauvreté constituerait même un avantage comparatif, puisqu’elle permettrait à ceux qui s’y exposent de se familiariser tôt avec les obstacles.

Comme Steve Jobs, Andrew Carnegie et Thomas Edison ont édifié leur propre mythe auprès des journalistes. À ceci près que l’inflation des productions médiatiques, et notamment celles dédiées à la vie économique et managériale, place aujourd’hui des individus comme Steve Jobs et Elon Musk, son excroissance contemporaine, dans une position encore plus propice à la starification et l’auto-célébration. Et Anthony Galluzzo de préciser : le mythe de l’entrepreneur peut être considéré comme un sous-ensemble du mythe du progrès, qui participerait d’un fétichisme de la révolution (technologique, industrielle).

L’auteur pousse la réflexion plus loin, en arguant, à dessein, que ces mythes s’apparentent à « des fictions nécessaires à la légitimation de l’ordre social ». Ainsi, s’inscrivant de plain-pied dans le néolibéralisme, l’individualisme et le New Management, tout individu occuperait désormais la place qui doit lui revenir en vertu de ses compétences, de ses succès et de sa productivité. Si Steve Jobs et les autres ont si bien réussi, c’est parce qu’ils le méritaient, qu’ils en avaient l’envie et les qualités, et non pas parce que les dés seraient pipés. Le storytelling, le personal branding et le romantisme prométhéen à leur paroxysme, en somme…

Le Mythe de l’entrepreneur, Anthony Galluzzo
La Découverte/Zones, janvier 2023, 240 pages

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4

La Saison sauvage, de Sarah Anthony : les couleurs du feu

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Connaissez-vous le réalisme magique ? Ancré dans le quotidien, ce genre s’affranchit néanmoins de ses rigidités pour le nimber d’onirisme et de fantastique. Gabriel García Márquez en fut un artisan émérite en littérature. Premier roman de Sarah Anthony (responsable des rubriques Art & Culture et Séries au Mag du Ciné), La Saison sauvage convoque le réalisme magique dans un étouffant été provençal. À la clé, un récit initiatique autour duquel valsent les sentiments, qu’une réflexion sur la jeunesse et une écriture picturale rythment.

Le 20e siècle est encore à l’horizon. Mal mariée, la jeune Salomé affronte des mois de chaleur près de Passanbas, village de Provence aux abords duquel elle traîne son mal-être. Au moins son époux s’en va-t-il travailler en Italie pour la saison, la laissant seule avec ses plus chers amis : Lupe, la vieille gitane qui met ses pouvoirs à profit pour retrouver sa jeunesse, et Sauveur, vingtenaire comme Salomé, de retour après trois ans d’absence. L’été sauvage, où la mort plane parfois, sera l’orfèvre de ces trois personnages, l’amour et l’amitié agis par un soleil alchimiste.

L’ardent feu de la jeunesse

Avec son titre, La Saison sauvage pointe les beaux jours de la vie qui, parfois excessifs comme l’est le mercure en période estivale, invitent Thanatos auprès d’Éros. Lorsque les rayons trop intenses d’Hélios brunissent l’herbe qu’ils auraient dû verdir. Sarah Anthony enchevêtre les sentiments exacerbés de ses personnages à la chaleur irrespirable les accablant. Au point, quand l’intensité est paroxystique, de forger son récit à l’aide d’un feu destructeur, lui-même démarré par une bougie au chevet de deux amants clandestins. Cette dernière scène recoupe alors l’autre acte sexuel du roman où la mort projette pareillement son ombre sur le plaisir.

Même gardé de la passion, le bel âge est toujours sujet à se brûler les ailes. Le trépas plane en priorité au-dessus du plus jeune personnage du roman, ce que sa peau sensible au soleil symbolise, et le renouveau magique de Lupe menace tout autant son amitié avec Salomé. L’enchanteresse au visage strié par les années, loin de se rapprocher de l’héroïne quand ses joues redeviennent semblables aux siennes, s’éloigne soudain d’elle et oublie son vécu. Une sorte de dégénérescence par la jouvence.

De fait, l’histoire porte pour enjeu l’apprivoisement par les protagonistes de cette nature trop ardente, que le volcan trônant au-dessus de Passanbas symbolise encore, afin d’accéder à la maturité. Cette dernière ne pourra d’ailleurs être conquise qu’à l’issue d’une problématique d’environnement. Une affaire tout sauf mince pour Salomé, dont les origines mêlent le fleuve Al Assi (le Rebelle) au sang et qui a pour rune préférée Fehu, celle du « feu primordial et non maîtrisé ». Rétive aux conventions, sa petite maison à l’écart du village, elle se retrouve dans l’identité gitane de Lupe et Sauveur, ce dernier enflammant l’esprit et le cœur de la jeune femme. Son activité de peintre la confronte à nouveau à une pulsion de vie, artistique en l’occurrence, mais qui draine son énergie et la met face aux tourments de la création.

La toile de papier

Salomé hérite sa profession du vécu de Sarah Anthony, qui est peintre et illustratrice. Au-delà de la caractérisation du protagoniste, la picturalité est du reste un aspect saillant de La Saison sauvage, la plume à l’œuvre tenant avec force du pinceau. La romancière enfante littéralement son récit par une vue de peintre. Elle décrit dans le chapitre d’ouverture, non numéroté, d’abord une topographie. S’ensuit une situation sociale qui, enfin, engendre la psychologie des habitants de Passanbas, désolés de ne pas habiter le village de Passanhaut qui les domine sur l’épaule du volcan. Et c’est par un nouveau regard que commence véritablement le livre au début du chapitre 1 : celui de Salomé scrutant le même paysage, avec son visible et son invisible.

L’unité de lieu de l’histoire, plantée sur le massif, s’avère en outre moins une convention issue du théâtre qu’un moyen de contenir le texte en un panorama auquel la saison estivale contribue, avec ses tons propres. Ce principe efface du roman les mesures de temps plus fines, comme les habituelles dates ou jours de la semaine, l’égrènement du sablier étant ici secondaire. À tel point que Salomé semble elle-même remarquer le processus : « Pourquoi elle avait l’impression que sa vie ralentissait au point d’un jour se figer. Allait-elle finir par un jour entrer dans le paysage, comme une vieille pierre ? »

La peinture comme mer nourricière de La Saison sauvage, elle irrigue ses petites lignes, imprégnant de couleurs ses paysages (« une étrange lueur éclairait le ciel d’ordinaire d’un indigo tirant sur le noir, mais qui semblait cette nuit-là zinzolin ») et de paysages ses visages (« Salomé pleurait à chaudes larmes, ses joues inondées comme la plaine après la pluie »). Mais les grandes lignes du roman boivent aussi à la même eau. Son univers tient du fauvisme dans sa façon d’organiser les interactions autour du volcan. Tout a une identité, une énergie propre en frontière de sa voisine avec laquelle elle résonne : Passanbas et Passanhaut, la gadji Salomé et sa maison à l’écart, Lupe qui habite également seule mais est gitane, Sauveur vivant de son côté avec les Voyageurs, la peinture de la jeune femme à laquelle répond la musique du jeune homme, le christianisme voisin du dieu Pan, tandis que la magie a aussi son territoire, etc. Bien sûr, ces aplats de couleurs ont parfois vocation à se mélanger, mais Sarah Anthony aime générer les montées dramatiques à la lisière de non-dits, d’intériorisations, ou autres motifs indirects. De la sorte, la romance principale du récit se résout grâce à deux poèmes écrits par chacun des intéressés. Outre la picturalité inhérente au procédé (les vers portant des images), la mise côte-à-côte des deux textes scelle l’union comme la rencontre de tonalités distinctes mais appelées à vibrer ensemble.

Au confluent

Loin de simplement se croiser au fil des pages, la thématique de l’ardente jeunesse et la picturalité se potentialisent dans La Saison sauvage. Une meilleure acceptation du monde de Salomé, tempérant sa fougue, s’exprime par exemple selon un choix de couleur pour repeindre un habitat calciné. Avec récurrence, le roman utilise les excès de l’été, ou de ses apparentés, sur l’âge juvénile qu’ils symbolisent pour texturer la toile et l’imager. Ainsi de l’héroïne face au feu : « Des gouttes de sueur finissaient d’éclore sur le visage et le corps de Salomé comme autant de perles, ses cheveux, divisés en longues mèches grasses, flottaient autour de son visage comme des serpents noirs. » Sur ce passage, et sur d’autres, l’érotisme affleure volontiers du texte, qui travaille les sensations, les peaux, les lumières.

Premier roman, La Saison sauvage en adopte le décalage habituel quand un style d’écriture est déjà singulier, et l’écriture picturale de Sarah Anthony l’est a fortiori, pour servir un canevas habituel aux jeunes auteurs : la transition de l’âge tendre vers la vie adulte. Comme une rencontre d’air chaud et d’air froid propice au nuage, le premier roman réussi sait se nourrir de ces masses contraires. Le défi de son successeur est alors de se définir un nouveau ciel, un climat pérenne aux enjeux cristallisés de la maturité. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à Sarah Anthony. Rendez-vous une saison prochaine.

La Saison sauvage, Sarah Anthony
Éditions Unicité, décembre 2022, 246 pages

T’zée : une tragédie africaine en cinq actes

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À la manière d’une tragédie classique, ce roman graphique dû à Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs) met en scène les derniers soubresauts d’une dictature, quelque part en Afrique centrale, avec ses causes et conséquences sur la situation du pays et sur quelques individus.

L’acte 1 se révèle remarquable par la quantité d’informations qu’il apporte, tout en faisant avancer l’action, située dans un pays jamais cité mais qui doit beaucoup au Zaïre sous l’ère de Mobutu. Intelligemment, les auteurs préfèrent raconter leur histoire plutôt que de chercher à réécrire l’Histoire, trop complexe pour une BD et ce même si on pourra leur reprocher une tendance certaine à la schématisation. Ces simplifications leur permettent de passer rapidement sur tous les clichés bien connus de l’Afrique (notamment la corruption), pour se concentrer sur une ambiance qui ne peut que mal tourner. Pour celles et ceux qui s’intéressent à la vérité absolue, mieux vaut se plonger dans des écrits comme celui qu’envisage le personnage de la journaliste qui interroge son père au cours du quatrième acte, pour raconter l’histoire selon le point de vue du peuple. Bref, T’zée n’est rien d’autre qu’un personnage de fiction très largement inspiré du personnage réel qu’était Mobutu, les auteurs laissant le soin à celles et ceux qui connaissent les faits réels d’effectuer certains rapprochements.

Situation à Gbado

L’essentiel de l’action se passe dans le palais présidentiel, construit loin de la province-capitale, sur « L’île du bout du fleuve » au plus profond de la forêt. Un endroit nommé Gbado et voulu par le Maréchal T’zée, homme fort du pays depuis plus de 36 ans, qui a fait en sorte que « Le palais dans la jungle » trône au milieu d’un ensemble construit de toutes pièces dans sa région natale. Mais T’zée n’apparaît pas au cours de ce premier acte. Par contre, on fait la connaissance d’Hyppolite son dernier fils, ainsi que de Bobbi sa jeune épouse, tous deux résidents de Gbado. Bobbi « L’angolaise » a été envoyée à Gbado par T’zée pour la protéger. Jeune, belle et séduisante, femme superficielle aimant le luxe, Bobbi succède à Mama Maréchale, première épouse décédée de T’zée. Détestant Hippolyte (légèrement plus jeune qu’elle), Bobbi s’est arrangée pour l’envoyer régulièrement en Europe, le plus loin possible d’elle. La tension règne à Gbado car, à la suite d’un soulèvement, des rebelles contrôlent l’essentiel du pays et de l’armée régulière il ne resterait que la garde présidentielle. Les rebelles détiennent T’Zée qui se trouve emprisonné dans la prison de Makala, en attente de son jugement et il ne fait aucun doute qu’il sera condamné à mort. En effet, quoi que T’zée et ses partisans puissent penser, le pays souffre depuis longtemps d’un manque de liberté, car T’zée se comporte en dictateur depuis trop longtemps, avec le soutien des français. Son action a mis le pays en situation de faillite économique. De plus, des antagonismes forts risquent de mettre le pays à feu et à sang.

Rôle de la sorcellerie

L’élément fondamental qui apparaît finalement dès l’acte 1, c’est la place de la sorcellerie dans les mentalités du pays. En effet, Bobbi vient voir Ndoki, un sorcier (aveugle), pour l’interroger : T’zée est-il encore en vie ? Ndoki lui répond que non seulement T’zée est encore en vie, mais que le vieux léopard s’échappera. La suite montre que tous ne croient pas à la sorcellerie, mais que son poids reste sidérant en Afrique. Elle est finalement le pivot de l’intrigue, avec une vengeance qui poursuivra son œuvre par-delà la mort d’un personnage. On le verra aussi lors d’un tournoi de catch bien différent de ce que les occidentaux pratiquent. Tous les éléments sont en place, la tragédie peut commencer, avec son ensemble de drames et ses retournements de situation.

Autour de la mouche T’zée-T’zée

Avec ce roman graphique sélectionné pour le Fauve des lycéens au festival d’Angoulême 2023, les auteurs captivent et séduisent. Le scénario se révèle particulièrement intelligent et dense, tout en évitant les bavardages inutiles. Il réserve quelques flashbacks placés judicieusement et met en scène des personnages aussi étonnants que différents. La forte personnalité de T’zée s’oppose au tempérament plus effacé d’Hippolyte qui connaît sa place dans l’ombre. Hippolyte est partagé entre son admiration de toujours pour son père et ce qu’en pensent ceux qu’il a pu côtoyer comme étudiant à Paris. Il hésite entre une tentative de libération en force de son père co-organisée par Walid (le Libanais) et Arissi (fille d’un héros de l’indépendance que T’zée a fait exécuter comme traître, ce que le peuple n’a jamais pu encaisser), ses amis de toujours ou bien la fuite vers l’étranger pour sauver sa vie. Autre personnage important, Bobbi est montrée comme une femme consciente de son pouvoir de séduction et qui en profite, ce qui ne l’empêche pas d’évoluer. Elle ira jusqu’à endosser un rôle de chef de guerre.

Aspects techniques

Le dessin est parfaitement à la hauteur du scénario. L’ensemble affiche régulièrement une tendance cinématographique (voir le rendu vidéo de mauvaise qualité voulue d’un moment-clé juste avant la fin), avec de nombreux plans et cadrages tout en largeur. Tout cela est parfaitement mis en valeur par les couleurs qui sonnent juste par rapport à ce qu’on connaît et imagine de l’Afrique. Le rendu général est assez somptueux, peut-être même un peu trop. En effet, tout dans cette BD respire l’élégance, que ce soit le trait du dessinateur, les couleurs, ainsi qu’un scénario résultat de longues années de réflexion et de mise au point, comme l’explique Appollo dans le texte de commentaires qu’on trouve après la fin. Bien qu’elle contribue au plaisir de la lecture, je considère que cette recherche esthétique ne colle pas vraiment avec l’esprit général de ce que montre la BD.

T’zée, Appollo (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs)
Dargaud, mai 2022

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4

Terrifier 2 : de quoi faire la grimace

Un délire régressif et jouissif qui aurait fait vomir bien des spectateurs lors de sa sortie américaine ? Terrifier 2 n’est finalement qu’un slasher bête et méchant, confondant générosité avec surdose qui n’arrive pas à procurer la moindre sensation si ce n’est de l’ennui.

Synopsis de Terrifier 2 : Un an après la précédente boucherie d’Art le Clown, Sienna Shaw participe à une soirée d’Halloween avec ses amies. Alors que son jeune frère développe une fascination malsaine pour Art, elle finit par croiser la route du clown tueur sanguinaire…

À l’instar de Don Mancini et de sa poupée Chucky, Damien Leone semble avoir trouvé avec Art le Clown un personnage à exploiter sous toutes les coutures. Et pour cause, depuis 2008, le réalisateur fait intervenir sa création aussi bien dans des courts (The 9th Circle, Terrifier) que dans des longs-métrages à part entière (All Hallow’s Eve, en 2013). Jusqu’à lui donner sa propre franchise dès 2016 avec Terrifier premier du nom (titre reprenant celui du court de 2011). Si le personnage reste encore inédit en France, ses performances macabres attirent bon nombre de passionnés du genre et certains médias anglophones, louant le potentiel horrifique de cette saga en gestation. Potentiel que semble vouloir décupler Damien Leone via cette suite et un budget « plus » conséquent – on parle de 250 000 $, ce qui reste encore bien inférieur aux productions des majors hollywoodiennes. Car s’il faut reconnaître quelque chose à Terrifier 2, c’est la générosité et l’envie qu’à Leone de faire entrer son œuvre dans la cour des grands.

Financé avec trois fois rien (35 000 $), le premier Terrifier avait tout du film d’exploitation. Du divertissement qui se fichait bien de proposer ne serait-ce qu’une once de qualité. Tant qu’il arrivait à offrir aux spectateurs ce qu’ils désiraient de la part d’un tel titre. Ainsi, le film nous montrait ni plus ni moins le massacre de personnes par un clown psychopathe. Sans se soucier une seule seconde de son manque de moyens et de son aspect diablement amateur. Pour dire, ceux qui découvriraient aujourd’hui Terrifier se trouveraient face à un film d’étudiants téléchargé sur Youtube. Avec ses comédiens à la ramasse, sa mise en scène fade (décors pauvres, aucun jeu de lumière, ressentis au rabais…) et son manque d’ambiance. Même, le long-métrage se montrait plutôt timide envers son personnage, se contentant de son charisme – et de la prestation déjantée de son comédien David Howard Thornton – et de l’aspect hautement gore de ses meurtres sans pour autant épouser la folie destructrice qui le définit. Avec cette suite, Leone passe en effet à un tout autre niveau ! Bien que Terrifier 2 garde le statut de film d’exploitation, son visuel se trouve être beaucoup plus maîtrisé et « professionnel ». Et grâce à plus de moyens, le réalisateur peut enfin offrir des séquences délirantes à son personnage, qui s’amuse pleinement de ses horreurs. Tel un Freddy Krueger jouant inlassablement avec ses pauvres victimes. Le tout agrémenté d’un gore bien plus prononcé et assumé qui pourrait faire vriller de l’œil des âmes sensibles, comme peuvent d’ailleurs en témoigner les divers commentaires lors des séances américaines du film. Ces derniers parlant de spectateurs ayant vomi ou ayant dû sortir de la salle suite à un malaise. Ce qui, il faut bien le dire, change des grosses productions horrifiques un chouïa édulcorées de ces dernières années ! Malheureusement, à trop jouer la carte de la générosité, Terrifier 2 se prend les pieds dans le tapis de la surdose.

Une surdose qui se remarque déjà dans son envie de créer une véritable mythologie à son clown. Car si le film aurait très bien pu se contenter d’une histoire de psychopathe à la Michael Myers, il préfère s’aventurer dans le domaine du fantastique. Allant jusqu’à invoquer, pour le coup, les plus mauvais épisodes des franchises Vendredi 13, Les Griffes de la Nuit et consorts. Et pour cause, Damien Leone offre à son tueur une aura diabolique pour justifier sa résurrection – Art ayant normalement été tué dans le film précédent. Mais aussi une histoire d’entité maléfique qui permettrait des mises à mort invraisemblables. Le fait que les personnages principaux aient des visions quand l’impose le scénario. Un climax qui convoque la porte des enfers et autres bizarreries incompréhensibles. Et enfin une scène post-générique qui fait exploser le compteur du n’importe quoi pour qu’une nouvelle suite puisse voir le jour. Avec un ton absurde, la pilule aurait pu passer. Mais Terrifier 2 semble dessiner cette mythologie avec tellement de sérieux et de respect pour son clown que le tout vire dans un ridicule sans nom, difficile à avaler. À moins d’être adepte des séries B horrifiques des années 80, pas sûr que l’ensemble puisse pleinement vous captiver.

Une surdose qui se traduit également par la durée du long-métrage. En effet, Terrifier 2, avec ses 2h18, peut être considéré comme le slasher le plus long de l’histoire du cinéma. Il est vrai que la durée d’un film n’en fait pas sa qualité. Et pourtant, cela devrait être un critère pour le genre horrifique, qui était longtemps cantonné au visionnage de 1h30 et des brouettes. Mais depuis quelques temps, même les films d’horreur se permettent de durer plus longtemps que leurs prédécesseurs. Et quand ils dépassent les 2h, cela leur est souvent reproché ! Comme peuvent en témoigner Conjuring 2 (2h14) et Ça : Chapitre 2 (2h49). Surtout que là, nous parlons d’un film qui ne raconte rien d’autre qu’un tueur massacrant des gens qui croisent sa route. Soit un simple Halloween qui ferait 40 minutes de plus par rapport à sa durée initiale juste pour plus de plaisir morbide et ce, sans éviter les poncifs du genre. En somme, cela n’apporte strictement rien à l’ensemble ! Juste des problèmes de rythme assez frustrants, étirant à rallonge des scènes et autres plans qui perdent pour le coup en efficacité. Meublant artificiellement des séquences qui n’avait clairement pas besoin de durer autant. Il suffit de voir le face-à-face final avec l’héroïne, qui n’en finit plus ! Même la scène post-générique est d’une longueur… cela en devient presque une insupportable blague, qui retiendrait le spectateur par le bras à la limite du harcèlement.

Et à trop donner dans la surdose, Damien Leone n’a pas su corriger ses défauts de metteur en scène. Que ce soit sa direction d’acteurs, le casting proposant des jeux d’acteurs ô combien inégaux. D’un côté nous avons des comédiens qui s’amusent pleinement (David Howard Thornton évidemment, mais aussi Kailey Himan, Casey Hartnett, Amelie McLain) ou qui font le strict minimum (Lauren LaVera, Sara Voigt). Voire qui surjouent comme ce n’est pas permis (Elliott Fullam). Mais c’est encore une fois par le manque de mise en scène de son réalisateur que Terrifier 2 pêche le plus. Fade au possible, le film ne parvient jamais à procurer la moindre sensation lors de son visionnage. Les scènes gores n’arrivent pas à provoquer le dégoût et le mal-être tant décriés par les médias américains – des témoignages qui, pour le coup, relèveraient plus d’un aspect marketing que de faits réels – comme The Sadness avait su le faire quelques mois plus tôt. À aucun moment la peur et la tension ne se font ressentir. Et, comble de l’ambition, le métrage n’arrive même pas à retranscrire un aspect mystique dérangeant alors que la mythologie de son clown l’impose. En prenant en compte sa durée excessive citée plus haut, Terrifier 2 n’arrive nullement à capter l’attention. Il ne parvient pas à être autre chose qu’un délire vide et ennuyeux, et ce malgré la générosité qui le caractérise.

Si beaucoup verront en Terrifier 2 un défouloir régressif hautement jouissif, le rédacteur de ses lignes a bien du mal à voir autre chose qu’un slasher maladroit, bête et méchant. Qui jouit d’une notoriété non méritée alors que d’autres titres horrifiques tout aussi « mineurs » se montrent bien plus dérangeants et efficaces question gore. Pour ne pas dire plus intéressants et amusants de manière générale. Reste à savoir si Terrifier 3, déjà annoncé, poussera le curseur de la surenchère encore plus loin que ce second opus. Là, avec plus de maîtrise et de délire pleinement assumée, nous pourrions obtenir une œuvre détonante qui offrirait à Art le Clown son statut de tueur mythique du cinéma. Aux côtés de grands noms tels que Ghostface, Jason Voorhees ou encore Michael Myers. Mais pour le moment, cher Damien Leone, il y a encore du chemin à faire…

Terrifier 2 – Bande annonce

Terrifier 2 – Fiche technique

Réalisation : Damien Leone
Scénario : Damien Leone
Interprétation : David Howard Thornton (Art le Clown), Lauren LaVera (Sienna Shaw), Elliott Fullam (Jonathan Shaw), Sarah Voigt (Barbara Shaw), Amelie McLain (la petite fille pâle), Chris Jericho (Burke), Kailey Hyman (Brooke), Casey Hartnett (Allie)…
Photographie : George Steuber
Costumes : Olga Turka
Montage : Damien Leone
Musique : Paul Wiley
Producteur : Phil Falcone
Maisons de Production : Dark Age Cinema et Fuzz on the Lens Productions
Distribution (France) : ESC Distribution
Durée : 138 min.
Genre : Horreur
Date de sortie :  11 janvier 2023
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes

1.5