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« No Future » : joke woke

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Les éditions Delcourt publient No Future, d’Éric Corbeyran et Jef. Dans un futur dystopique où l’ultra-gauche au pouvoir s’est arc-boutée autour de valeurs sanctuarisées, deux personnages marginaux, nostalgiques de l’ancien monde, s’élèvent contre l’oppression et la corruption.

On retrouve dans No Future le trait caractéristique de Jef, pop et coloré, déjà aperçu dans Convoi ou Gun Crazy. Une certaine topographie de personnages, borderline et marginaux, y est à nouveau associée. Mais cette fois, Halen Brennan et Jean-Claude Belmondeau (hommage respectif au groupe de rock Van Halen et à Jean-Paul Belmondo), bien qu’en rupture avec leur environnement, n’en demeurent pas moins des héros positifs, nostalgiques de l’ancien monde. Pour comprendre ce qu’ils regrettent, il faut prendre la mesure de ce que l’ultra-gauche installée au pouvoir a enfanté : ses représentants, « devenus les nouveaux pères la morale, coincés du fion, à tout interdire », ont amenuisé les libertés à tel point qu’on ne peut plus consommer de viande, fumer de cigarette, conduire de véhicule obsolète ou se marier en tant que couple binaire non racisé. Un matriarcat a désormais lieu dans une France très Cinquième Élément (pour le côté architectural et technologique), où pullulent les droïdes, les classiques littéraires réécrits, les ear phones et les agents de sécurité à tête de grille-pain (littéralement).

Halen Brennan est une mercenaire aux méthodes expéditives. Elle est recrutée par la compagnie Stella pour mettre la main sur des documents confidentiels volés, sans en savoir davantage sur leur contenu. C’est une femme dont la place dans la société ne tient qu’à un fil, ou plutôt à un genre. Mais au fond, elle préférerait probablement s’en détacher définitivement, elle qui n’aspire qu’à se retirer chez elle pour consommer de la bière de contrebande en regardant des films d’Alain Delon. Éric Corbeyran et Jef l’introduisent comme une forte tête à la verve mordante. Ainsi, elle n’hésite pas à asséner à la puissante Ratchead Kammer, qui l’engage, qu’elle paraît moins humaine que les droïdes qui la servent. Il faut dire que le bistouri a laissé des traces irréversibles et édifiantes sur son corps… C’est au cours de sa mission, périlleuse, qu’elle croise la route de Jean-Claude Belmondeau, en délicatesse lui aussi avec la nouvelle société gaucho-bobo-normée. Son trip à lui, c’est de fréquenter un food truck approvisionné par des fermes clandestines. Il peut y déguster du boeuf saignant prohibé partout ailleurs.

Du coffre-fort Lynch à Rambo en passant par Elon Musk, les références et allusions pleuvent dans No Future. Elles se complètent de tirades bien troussées, de séquences spectaculaires et de vilains délibérément pathétiques (le garde, Ghost, Ratchead…). La construction du récit est plaisante, mais le complot qui sert de carburant à l’intrigue demeure toutefois assez convenu, puisqu’il s’agit, grossièrement résumé, d’intérêts commerciaux écologiquement destructeurs, auxquels s’ajoute le gros sel de la corruption politique. Rien de bien nouveau, en somme. On appréciera davantage quelques menus détails venant égayer la lecture : des phylactères qui tremblent pour matérialiser une secousse, un discours méta-fictionnel sur la bande dessinée, du comique de répétition (le garde passé à tabac) ou des propos à double sens (par exemple, dans le conduit d’aération). L’un d’un l’autre, No Future se fait aussi fascinant et jouissif que lacunaire, avec un propos politique relativement maladroit mais des personnages et des situations conçus avec talent.

No Future, Éric Corbeyran et Jef
Delcourt, janvier 2023, 128 pages

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En bref : Underground, Bonnes nouvelles de la planète, Jean Mowgli, Du beau avec du moche et Friday

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Retour sur plusieurs sorties récentes. Au programme : Underground, Bonnes nouvelles de la planète, Jean Mowgli, Du beau avec du moche et Friday.

Underground-avisUnderground. Underground, de l’auteure et illustratrice néo-zélandaise Mirranda Burton, paraît aux éditions La Boîte à bulles. Ce récit antimilitariste dessiné en noir et blanc se penche sur la guerre du Vietnam. Pour ce faire, il adopte différents points de vue, dont certains demeurent habituellement ignorés (on songe aux populations locales). Au cours des années 1960, l’Australie met en place une loterie pour les engagements : 800 000 personnes se voient ainsi recensées, chacune d’entre elles ayant une chance sur dix d’être tirée au sort. Lorsque c’est le cas, les appelés sont tenus de prendre part à un conflit poursuivi par procuration, dont l’absurdité est plusieurs fois (d)énoncée par Mirranda Burton. Tandis que les bombes pleuvent sur leurs villages, les Vietnamiens font les frais de deux phénomènes qui se télescopent : le décolonialisme et les batailles idéologiques. Mirranda Burton met ingénieusement en vignettes le ressenti et les horreurs vécus par les populations locales ; elle témoigne aussi, férocement, de la « gratuité » de l’engagement militaire australien. À Melbourne et ailleurs, les femmes de Save Our Sons (SOS) manifestent dans l’animosité générale : on les taxe de « rouges », on leur reproche de faire le jeu des Soviétiques, on les enjoint de se mêler de leurs affaires et de retourner dans leurs cuisines. En ce sens, en plus de constituer un témoignage glaçant sur la guerre et ses effets (politiques, sociaux, psychologiques, physiques), Underground narre l’empowerment de ces femmes éveillées aux grands enjeux de leur temps, et dont la contestation contre la guerre au Vietnam ne formera finalement qu’un point de départ. « Disposer de produits électroménagers bon marché aurait-il suffi à endormir le pays ? », se demande l’une d’entre elles, l’incontournable Jean Crosland. De l’artiste Clifton Pugh au philosophe français Jean-Paul Sartre en passant par le wombat Hooper ou le soldat Bill, de l’agent orange au stress post-traumatique sans oublier la prison, les intimidations diverses ou les réseaux d’abri clandestins, Mirranda Burton façonne avec Underground une œuvre dense, chorale, dont la pluralité des enjeux n’a d’égale que celle des points de vue.

Underground, Mirranda Burton
La Boîte à bulles, janvier 2023, 272 pages

Bonnes-nouvelles-de-la-planete-avisBonnes nouvelles de la planète. Préfacé par Yann Arthus-Bertrand, Bonnes nouvelles de la planète entend prendre le contre-pied du catastrophisme ambiant, matérialisé par l’essor continu de la collapsologie. Il n’est bien entendu pas question de climatoscepticisme, ni de minimiser l’anthropocène ou l’importance des changements environnementaux. La romancière Sophie Chabanel rappelle en revanche ce que le psychologue canadien Albert Bandura et ses collègues comportementalistes ont attesté depuis longtemps : le fatalisme n’aboutit qu’à une chose, mettre à mal les bonnes volontés. C’est cette idée centrale qui va conditionner l’ensemble de l’ouvrage : en faisant preuve d’ingéniosité, en adoptant des comportements plus écologiques, les hommes sont parvenus, en certains endroits, à apporter des améliorations significatives à des situations considérablement dégradées. Les exemples ne manquent pas : des ruches d’abeilles sciemment disposées afin de favoriser la cohabitation paisible entre les éléphants et les exploitants agricoles en Afrique ; une dératisation permettant de recouvrer une biodiversité que l’on pensait perdue à jamais dans des milieux insulaires, avec notamment des effets bénéfiques inespérés sur les récifs coralliens ; une Méditerranée plus vivante qu’il n’y paraît ; un air londonien à nouveau respirable grâce à des actions ciblées et au volontarisme politique du maire Sadiq Khan… Lucide, Sophie Chabanel ne cache ni la dimension « cherry picking » de son essai ni les critiques auxquelles elle s’expose. Ce catalogue de bonnes nouvelles, forcément encourageant – et c’est bien le but annoncé ! –, aurait en effet pu être inversé sans en altérer l’exactitude ou la pertinence. Qu’importe au fond, puisque les préoccupations environnementales transparaissent d’un bout à l’autre de ces petits récits factuels, qu’ils portent sur l’avènement du vélo pendant et après la pandémie, sur les actions (véritablement) vertes des entreprises ou sur la structuration économique et industrielle des énergies renouvelables.

Bonnes nouvelles de la planète, Sophie Chabanel
Le Pommier, janvier 2023, 324 pages

Jean-Mowgli-avisJean Mowgli : Le Collège, c’est la jungle !. Jean Mowgli est apparu dans les pages du journal pour adolescents Okapi. Fils adoptif du roi de la jungle, orphelin de parents biologiques dévorés par un tigre sauvage, il est caractérisé par son créateur Giovanni Jouzeau comme un jeune garçon ingénu, tête en l’air, maladroit vis-à-vis des conventions sociales et scolaires. Preuve en est : son accoutrement habituel, réductible à un slip dit « civilisé » sous prétexte qu’il a été acheté dans une grande surface commerciale, et son ami-tuteur, un rhinocéros responsable de catastrophes en tous genres. Par son intermédiaire, et toujours sous une lumière comique, ce sont les mutations inhérentes à l’adolescence et le quotidien des étudiants (devoirs, révision, sociabilité, effets de groupe, spécificités biologiques…) qui se font jour. Dessins ronds, gags visuels, capacité à extraire l’absurde de l’anodin, ce premier tome de Jean Mowgli porte avant tout sur l’adaptation et (aussi) le déracinement, sans pathos, mais en étant pourvu d’un vrai sens de la comédie. Au fond, Jean Mowgli n’est qu’une version exacerbée de tout adolescent : quelqu’un qui cherche sa place dans un environnement nouveau, qui apprivoise tant bien que mal les normes qui régissent son milieu d’adoption (école, groupe d’amis, etc.), qui essaie de trouver un équilibre satisfaisant entre l’insouciance juvénile et des responsabilités en gestation.

Jean Mowgli : Le Collège, c’est la jungle !, Giovanni Jouzeau
Bamboo, janvier 2023, 48 pages

Du-beau-avec-du-moche-avisDu beau avec du moche. Du beau avec du moche, cela revient en quelque sorte à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et dans le cas présent, tirer quelque chose de positif, propice au partage et à la communion, à partir d’un événement traumatisant. Kek et son amie Amélie étaient aux premières loges le soir des attentats de Paris, le 13 novembre 2015. Leur soirée a été brusquement interrompue par les coups de feu environnants. Ils ont d’abord été surpris, puis tétanisés, avant de sortir pour secourir les blessés et sauver ce qui pouvait l’être. Les bris de verre, les cris, les corps transpercés par les balles, l’intervention de l’armée et des pompiers, le chaos, l’incompréhension ont été des moments fugaces mais terriblement prégnants. Au fond, c’est tout l’objet de Du beau avec du moche : raconter la détresse qui résulte d’une attaque terroriste dont on a été le témoin et la victime indirecte, c’est-à-dire psychologique et par association. Pour l’illustrer, Kek se met à nu avec beaucoup de sensibilité. Les jours qui ont suivi le drame, il en voulait à la terre entière : à ceux qui rigolaient un peu trop ostensiblement, aux conducteurs qui klaxonnaient de manière inopportune, à ses proches passant du coq à l’âne et ne semblant pas prendre la pleine mesure des événements… Pour son amie Amélie, la situation est différente mais pareillement douloureuse. La jeune femme doit se reconstruire, avec peine, en se faisant psychologiquement et médicalement aider. Le beau réconfortant qu’il y a à tirer de ce moche abyssal, ce sont bien entendu les élans d’humanité, les gestes de solidarité, les témoignages dessinés (celui-ci n’est pas le premier) et, bien entendu, directement lié au récit, une exposition dans laquelle des boîtes d’antidépresseurs se voient recyclées à des fins artistiques. Par moments véritablement déchirant, le petit album de Kek se distingue par sa justesse et son acuité.

Du beau avec du moche, Kek
Delcourt, janvier 2023, 208 pages

Friday-avisFriday. Exit Reckless, Pulp ou Un été cruel. En s’associant au dessinateur Marcos Martin pour donner corps à un scénario mûri de longue date, Ed Brubaker quitte les récits noirs et pessimistes, peuplés de gueules cassées et de marginaux, pour s’essayer au fantastique post-adolescent, dans un style proche de Stephen King ou de Stranger Things. Kings Hill est une bourgade modeste, trop étriquée pour s’y réaliser. C’est en tout cas ce que pense Friday, qui profite des vacances universitaires pour y revenir. Aussitôt, Lancelot, le Sherlock Holmes local, la recrute pour une affaire mystérieuse dont il a le secret. La relation entre les deux personnages, ambiguë et révélée graduellement, a une importance équivalente à l’intrigue « policière », qui s’épaissit à mesure que les apparitions horrifiques se manifestent. Pris à partie par les enfants des environs, Lancelot est doté d’une intelligence supérieure. Lui et Friday se sont liés d’amitié et éveillés l’un à l’autre après qu’elle l’a protégé des insultes et des intimidations de ses pairs. Le récit d’Ed Brubaker et Marcos Martin repose cependant sur une série de non-dits instillant des tensions dans leurs rapports, tandis qu’en parallèle une mystérieuse « Dame Blanche » semble les menacer. Équilibré, bien mené, Friday bénéficie de dessins réussis, très franco-belges, et d’une intrigue amorcée avec talent. Ne reste plus qu’à confirmer pour le duo aux manettes.

Friday, Ed Brubaker et Marcos Martin
Glénat, janvier 2023, 120 pages

Le Corps Conscient : Corps à Cœur et La Voie du Corps

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Olivier Vuagniaux est un psychiatre suisse, qui a dédié toute sa carrière à un aspect souvent négligé en médecine moderne. Tandis que l’attention est focalisée sur les prouesses du cerveau et surtout l’esprit (notamment en psychologie), cet expert part du postulat que le corps mérite également sa place. D’ailleurs, on dit que « le ventre est le second cerveau ». Dans ces deux textes parus aux éditions Vérone, l’auteur défend son point de vue en puisant dans son expérience de psychothérapeute. Ainsi, le lecteur peut décortiquer une séance classique : il découvre l’importance du toucher, le reflet vers soi, les rêves et cauchemars, le poids des mots, la polarité féminine masculine… Deux livres qui se complètent et aident à y voir plus clair.

Tout d’abord, il convient d’opérer un bref retour sur le créateur de ces livres de développement personnel, qui flirtent avec la philosophie. Au cours de ses études de médecine à l’Université de Genève en Suisse, l’intérêt de Vuagniaux s’est orienté vers des approches alternatives telles que l’homéopathie et l’auriculomédecine. En tant qu’assistant, l’auteur du Corps Conscient découvrit alors l’hypnose ericksonienne et s’inspira de cette méthode afin de se tourner vers la psychiatrie. Ainsi, il entra en psychothérapie, guidé par Muriel Sarkissoff, épouse du Dr Jean Sarkissoff, médecin psychanalyste et inventeur d’une psychothérapie corporelle. Cette formation de 16 ans lui permit de s’installer dans son cabinet, à son domicile en 1994.

Parallèlement, Vuagniaux entend bien exploiter plusieurs formes de méditations et en cherchant à se familiariser avec différentes thérapies « énergétiques », notamment la biophysique, la biocybernétique et le chamanisme… Dernièrement, ce spécialiste de l’âme et du corps s’est initié à la psychiatrie psychédélique, ce qui lui a donné l’occasion d’élaborer une approche thérapeutique qui évolue petit à petit.

Dans Corps à cœur et La Voie du Corps, Dr Vuagniaux se fixe un objectif : « Intégrer la conscience corporelle à la conscience mentale modifie de façon originale notre vision de nous-même et notre rapport au monde. »

Un savant mélange de spiritualité et de sciences

D’abord, la médecine psychiatrique ou non évolue et progresse au fil du temps. Certaines théories anciennes sont démantelées, l’on pense notamment à la lobotomie qui avait pour but de « soigner » la folie. D’ailleurs, elle était souvent pratiquée sur les femmes considérées alors comme « hystériques », tout simplement parce qu’elles s’exprimaient ou existaient. La trépanation donne des sueurs froides et c’est bien normal. C’est pourquoi il convient d’aborder les découvertes médicales avec intérêt, sans pour autant percevoir cet univers sous un œil figé.

Selon l’auteur, le rôle fondamental de la conscience est indissociable du corps. Il semble urgent de reconnaître l’importance déterminante des émotions et des affects, pour comprendre les origines des traumatismes, dont le corps se souvient. Ainsi, le premier tome ouvre un sentier pour réintégrer et réformer le « soi », en reliant l’esprit et le corps, en faisant de cette union symbiotique un terrain de jeu pour l’expression de notre nature profonde. Le corps conscient est un voyage vers la découverte de soi, une exploration de la conscience corporelle, qui invite à se reconnecter à nos propres histoires, qui nous définissent.

« La conscience corporelle se prolonge dans d’autres espaces et touche au multidimensionnel. Mais sans pensée, juste par la sensation. »

Ainsi pour ce deuxième tome intitulé La Voie du Corps, l’auteur présente toujours le corps comme un espace idéal d’exploration et de développement personnel et spirituel. L’accent est mis sur la spiritualité ici, en comparaison avec le premier tome qui apparaît de façon plus conventionnelle.

En effet, l’écrivain divulgue des comptes-rendus de séances, les ressentis de ses patients et des techniques différentes. De ce fait, les patients touchent leurs ventres, entament des exercices de respiration. Leurs propos sont finement décortiqués, car selon Vuagniaux, l’usage des mots n’est jamais anodin. Le travail de celles et ceux qui veulent se lancer dans cette perspective différente correspond donc à une réhabilitation de l’intelligence corporelle, avec pour but ultime l’harmonie entre l’âme et le corps.

Puisque l’accent est souvent mis sur la conscience plus que sur le corps, cette démarche incarne une certaine idée de la révolution. En fait, cet ouvrage permet de s’ouvrir à une perspective préexistante, non mentale et primitive, brute. Revenir aux bases. L’enveloppe charnelle est alors considérée non plus comme un obstacle à la spiritualité, mais bien un moyen d’y accéder…

Le fruit mûr d’un travail de passionné

Finalement, Dr Olivier Vuagniaux aura consacré plus de trente années de sa vie à développer sa pratique et sa connaissance de la psychologie corporelle. Le résultat se dévoile sous la forme de ces livres, en offrant une perspective inédite.

Dans le livre Le Corps conscient : une révolution psychologique par le corps, l’auteur psychothérapeute propose une nouvelle façon de comprendre nos souffrances personnelles et collectives. Il s’agit d’une exploration en profondeur, qui relie le corps et l’esprit, remettant le corps au centre de la construction du « moi » psychologique, bouleversant notre perspective au monde, aux autres et à nous-mêmes. Grâce à des outils thérapeutiques et techniques élaborées pour accéder à cette conscience corporelle si essentielle, Dr Vuagniaux nous invite à un véritable voyage au centre de nous-mêmes.

Corps Conscient : Corps à cœur (Tome 1) et La Voie du Corps (Tome 2), Olivier Vuagniaux
Éd. Vérone, juin 2022, 348 et 344 pages

Les fleurs ne parlent pas, de Natacha Birds, un roman graphique où poésie rime avec féminisme

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En juin 2022, les éditions Hachette Pratique et leur collection « Les Insolentes » ont glissé sur le rayonnage de nos librairies un ouvrage superbe. Les Fleurs ne parlent pas est écrit et illustré par Natacha Birds.
À la fois très spontané mais aussi très subtil, plus complexe qu’il n’y paraît, ce très beau roman graphique est un livre rare.

Le livre de Natacha Birds est grand, épais et plein de couleurs. Sur son compte instagram, l’illustratrice et artiste partage la création, pas à pas, dessin après dessin, de ce projet en montrant des photos d’un cahier dans lequel elle a collé les différentes images nécessaires à sa réalisation, patiemment, pendant des années. Le livre, plein de maturité, a pris du temps à se préparer pour la floraison, on le comprend à la beauté, à la finesse de son contenu.

Natacha Birds, pour nous conter son histoire en mots et en images, se glisse dans la peau d’une femme-fleur : un petit être au corps nu féminin et à la tête remplacée par une corolle de pétales. Que de poésie et de beauté dans cette succession de silhouettes féminines aux visages fleuris. En ayant recours à la métaphore de la fleur, l’autrice nous parle des femmes, de leur sensibilité, des peines amoureuses, du sentiment d’être utilisées. Elle nous parle aussi de leur renaissance, suite à une période de souffrance, de comment elles se réapproprient leur quotidien, leur destin, mais aussi leur paix mentale. Féministe et poétique, Les Fleurs ne parlent pas en dit beaucoup sur la condition féminine. Natacha Birds est une féministe qui pense à toutes les femmes : ainsi, ces corps à tête de fleur sont grands, petits, gros, moyens, minces, à peau blanche et noire, mais aussi mate, à différents degrés, pour que toutes les femmes s’y reconnaissent.

Le dessin est versatile, pour mieux nous parler. L’artiste a tout à fait compris la dimension plastique qui se cache derrière le choix des techniques. Ainsi, si des traits simples se couchent parfois sur les feuilles quadrillées du quotidien, d’autres pages se parent aussi de grandes envolées de couleurs et de corps féminins réalisés au pinceau, pour figurer les moments de joie et de sérénité atteints par cette femme-fleur qui court et s’envole de page en page.

Avec un langage simple, celui de tous les jours, Natacha Birds nous fait nous préoccuper de cette petite femme devenue fleur par la magie de la poésie, cette petite femme incapable de s’exprimer car les fleurs ne parlent pas. Ainsi, nous, lecteurs, devenons les seuls spectateurs de sa pensée, de ses émois, de sa souffrance et de ses espoirs. Et avec beaucoup de grâce et de subtilité, les aventures à la fois citadines et florales de ce personnage très original nous sont dévoilées, nous touchant sincèrement, tant elles sont montrées de manière à la fois évidente et pourtant si authentique. Laquelle d’entre nous ne s’est jamais sentie fleur ? Pleine de couleurs et de joie, mais incapable de s’exprimer ? Laquelle d’entre nous ne s’est jamais émue que sa condition de fleur, de femme ne lui apporte plus de difficultés que de bonheurs, alors même que nos espoirs sont à l’image de ces pétales, beaux et en floraison ?

Les Fleurs ne parlent pas est un livre merveilleux. Plus qu’un texte, plus que des images, plus que de la poésie : une oeuvre complète, unique en son genre et qui nous donne envie de découvrir ce que cette artiste a en réserve, à partager avec nous.

Les Fleurs ne parlent pas, Natacha Birds
Hachette pratique, Les Insolentes, juin 2022, 408 pages

Vega déplore que Rio ne répond plus

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Signé Yann Legendre (dessin) et Serge Lehman (scénario), ce roman graphique retient l’attention par ses choix esthétiques, qui ne sont malheureusement pas toujours à la hauteur d’un scénario frustrant, car certains points mériteraient d’être développés.

Il s’agit d’une œuvre de science-fiction située dans un avenir relativement proche (à partir de 2060), qui voit notre planète confrontée à un chaos, conséquence logique de ce que nous connaissons aujourd’hui (début 2023). Les auteurs s’appuient sur l’aspect écologique devenu catastrophique, dans un environnement futuriste bien rendu. Par contre, pour les aspects sociaux, politiques, économiques et culturels, il faut se contenter d’un certain nombre de sous-entendus qui passent trop vite, surtout en première lecture.

Précisons la situation

L’action commence en 2060 à Jakarta. Le docteur Ann Vega (comme l’étoile) travaille dans l’unité scientifique qui s’occupe du projet Reborn dont la mission consiste à préparer une sorte de nouvelle arche de Noé en récupérant des individus de toutes espèces pour les préserver hors de leur milieu naturel (dans un satellite), afin de reconstituer ailleurs (on imagine sur une autre planète), afin de sauver ce qui peut l’être de l’écosystème terrestre (qui reste à définir, puisqu’il a constamment évolué au cours des temps). Concrètement, l’équipe du projet Reborn scrute attentivement la surface de la Terre. C’est ainsi qu’à la suite d’une éruption du Krakatoa, Ann observe un fragment terrestre détaché flottant à la surface de l’océan. En zoomant dans un enchevêtrement de branchages, elle y découvre un orang-outan. Or, la dernière observation d’un individu (femelle) de cette espèce remonterait à six ans. Elle prend donc la direction d’une cellule pour récupérer et placer en lieu sûr cet orang-outan préservé miraculeusement. Elle laisse derrière elle son compagnon Rio et leur petite fille Dewi, dans un contexte difficile.

Reborn contre Alter Pongo

La partie en 2060 à Jakarta n’est qu’un premier chapitre en forme d’introduction. Le second chapitre se passe en 2066, après un drame personnel ayant affecté Ann Vega qui vit désormais seule. Elle a réussi à mettre l’orang-outan en lieu sûr (Chicago, ville à l’atmosphère irrespirable) et l’a prénommé Java. Son travail autour du projet Reborn reste d’actualité, la station avec les échantillons d’espèces à sauver restant en orbite autour de la Terre. Pour sauver les espèces en question, elle compte sur l’insémination (on peut supposer qu’elle dispose d’échantillons de semences congelés prélevés sur des individus mâles). Mais le groupe Alter Pongo s’oppose à Ann Vega et au projet Reborn, en pratiquant le clonage, technique que ce groupe maîtrise, allant jusqu’à considérer qu’il s’agit de la meilleure solution pour sauvegarder des espèces vouées à l’extinction. En réalité, ce groupe ne s’embarrasse pas de principes et pratique le clonage en dépit des inconvénients qui lui ont valu l’interdiction prévue par la charte de 2051 pour des raisons d’éthique. En particulier les clones seraient incapables de se reproduire. Si la différence du choix des moyens pour la préservation des espèces justifie l’affrontement (assez manichéen finalement) des deux groupes, le grave inconvénient du clonage discrédite Alter Pongo, car on ne voit pas trop l’intérêt de se contenter d’un clonage stérile. Le souci c’est qu’Alter Pongo maîtrise le clonage au point de se montrer capable de l’appliquer aux humains…

De la SF au service de la réflexion

Ce roman graphique a donc le mérite de présenter un futur où la préservation des espèces serait devenu un enjeu majeur (à vrai dire, ne nous voilons pas la face, il l’est déjà) et surtout crucial du fait du nombre d’espèces menacées et du chaos organisationnel qui règne à la surface de la Terre. Les auteurs ne se contentent pas de cette course contre la montre avec tous les écueils qu’elle rencontre. Nous avons également droit à un aspect SF plus technique en rapport avec le futurisme inhérent à la période où l’action se situe. L’intervention de la technique de téléportation se révèle crédible, notamment avec le test réalisé, avant de jouer un rôle dans l’intrigue. Il est aussi question d’un effet (secondaire) qu’Ann Vega découvre puisqu’il s’exerce à son détriment, ce que la mise en scène et les dessins retranscrivent de manière convaincante. Ces effets réservent une surprise finale qui permet de refermer l’album avec une note d’espoir, au moins pour Ann Vega (à moins qu’il faille la considérer comme une fin ouverte). Par contre, l’intervention façon deus ex machina d’un robot dans l’intrigue se contente d’alimenter vaguement une piste de réflexion. Autre point regrettable, on ne sait pas trop si le projet Reborn est une initiative gouvernementale (lesquels subsistent ?) ou privée (une ONG par exemple).

Ailleurs et demain

Le style de cette BD saute aux yeux dès l’illustration de couverture qui, avec l’effet façon lamelles métalliques, rappelle la présentation de la collection « Ailleurs et demain » des éditions Robert Laffont (où parut la première édition française de Dune), une collection dont le premier roman (SF) parut en 1969 et qui connut ses beaux jours pendant les années 1970 et 1980. L’esthétique de l’album correspond donc parfaitement à cette époque, avec le dessin au trait élégant de Yann Legendre bien mis en valeur par des couleurs flashy à forte tendance psychédélique et des formes caractéristiques de style pop. On peut donc apprécier cette BD rien que pour l’aspect léché des dessins (qui font la part belle aux rayures, aussi bien verticales qu’horizontales pour les décors). Le plaisir des yeux se trouve magnifié par quelques dessins grands formats qui ressortent particulièrement.

Hommage

À noter que le choix du livre de John Brunner (Le Troupeau aveugle) qui fait ici l’objet de l’essai de téléportation ne doit rien au hasard. Outre le fait qu’il ait été édité dans la collection « Ailleurs et demain » en 1975 (parution originale dès 1972), la BD entière est un hommage (revendiqué) à ce roman où l’auteur se montrait visionnaire en décrivant les conséquences de l’action humaine sur notre planète, avec les effets de la pollution (pluies acides, eau du robinet non potable, montée des allergies, résistance accrue des microbes, altération de la nourriture par les pesticides et destruction progressive des ressources naturelles par la surexploitation). En gros, il s’agit du monde dans lequel évoluent les personnages de Vega, BD qu’on peut néanmoins apprécier sans avoir lu Le troupeau aveugle.

Vega, Yann Legendre (dessin) et Serge Lehman (scénario)
Albin Michel, septembre 2022

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Light Sleeper : le passager de la nuit

Moins évoquée lorsqu’on aborde le cinéma de Paul Schrader, Light Sleeper est pourtant l’une des œuvres majeures de la filmographie du cinéaste/scénariste. Et pour cause, ce drame aux relents de film noir, où l’on suit les déambulations nocturnes de Willem Dafoe, est la quintessence du style de l’auteur. En reprenant des thèmes et motifs déjà bien présents dans des films comme Taxi Driver, on peut y voir une sorte de synthèse d’une œuvre. Mais avec le recul d’aujourd’hui, on peut également y voir un film-charnière, qui évoque les œuvres passées du cinéaste, mais qui esquisse dans le même temps ses derniers films en date.

Night Driver

John LeTour est un ancien toxicomane, qui continue à livrer de la drogue dans la nuit New-Yorkaise. Mais il semble traverser une sorte de crise existentielle, et il aimerait changer de vie. Sans compter ses insomnies à répétition, la vie de John prend un nouveau tournant lorsqu’il croise à nouveau Marianne, avec qui il entretenait une relation néfaste. En effet, cette rencontre va engendrer de multiples événements qui vont rendre l’existence du personnage encore plus complexe.

Sans aucun doute, Light Sleeper est un pur film de Paul Schrader. Dans la scène d’ouverture, le personnage de Willem Dafoe est assis dans un taxi. Il y traverse la nuit new-yorkaise, tel un être désincarné. Cette scène représente parfaitement l’enjeu du film, mais également l’entièreté de la filmographie du cinéaste. Sans compter l’évidente référence à Taxi Driver, John LeTour est un personnage Schraderien au possible. Comme Travis Bickle dans Taxi Driver ou Julian Kay dans American Gigolo, il est solitaire et cherche un sens à sa vie. De plus, les crises de vie de ces personnages s’entremêlent forcément à une forme de criminalité.

Comme l’étaient Taxi driver et American Gigolo, le film prend en partie la forme d’un film de chambre. Lorsqu’il ne déambule pas dans les rues, LeTour s’enferme dans sa pièce à vivre, véritable sanctuaire pour lui. Dans celle-ci, il essaie de poser à l’écrit tous ses maux et pensées via son journal intime, que l’on découvre en voix-off. LeTour essaie d’atténuer ses souffrances par le biais d’une quête, celle d’une existence renouvelée, plus spirituelle. Schrader n’a jamais caché son admiration pour Robert Bresson. Sa rencontre avec les films du cinéaste fut décisive dans l’élaboration de son style transcendantal. Il tire ainsi de Pickpocket cette idée de journal intime, comme véritable facteur de quête de sens.

Dimension spirituelle mais également religieuse. Le film est imprégné de symbolisme, participant pleinement à la dimension atmosphérique du film. Plusieurs fois, Schrader filme son personnage via des angles zénithaux, ou en le filmant dans des postures christiques, notamment sur son lit. On trouve notamment la figure d’une sainte dans sa chambre, le surplombant. La mise en scène de Schrader traduit également la solitude de son personnage. La dimension symbolique n’est donc pas uniquement liée à la religion, et émane de l’ensemble du film. Ainsi, lorsqu’il trouve Marianne à l’hôpital, le cinéaste prend le soin de séparer les deux personnages par un mur. Même accompagné, LeTour semble malgré tout séparé du reste du monde, tel un fantôme errant.

Une lueur dans les ténèbres

Mais Light Sleeper est loin d’être une simple redite des précédents travaux de Paul Schrader. En effet, il semble amorcer une nouvelle phase dans sa filmographie, plus lumineuse. Bien entendu, ce pessimisme ambiant caractéristique du cinéaste persiste au sein du film. Mais la lumière apparaît partiellement, notamment à travers Ann (Susan Sarandon), l’employeur de John. Elle aussi souhaite changer de vie, en se lançant dans les cosmétiques. Mais contrairement à John, elle semble bien plus optimiste. Les dialogues entre les deux personnages sont souvent empreints d’une grande mélancolie. L’espoir d’Ann associé aux tourments intérieurs de LeTour donne une grande profondeur à ces conversations.

L’espoir que représente Ann au sein du film est également retranscrit formellement. À l’écran, son apparence est à l’opposée de John. Lui semble être désincarné, avec son teint blanchâtre, tandis qu’elle est toujours filmée à travers des couleurs et lumières plus chaudes. Ce décalage formel entre les deux protagonistes correspond aux thématiques abordées par Schrader. Il traduit tout simplement l’absence de vie de son personnage par une opposition avec un personnage pleinement vivant, qui souhaite s’extirper de cette noirceur des nuits New-Yorkaises.

Ce motif de l’espoir représenté par un personnage féminin est devenu une récurrence pour le cinéaste. C’est notamment le cas dans ses deux derniers films, Sur le chemin de la rédemption et The Card Counter. Dans Light Sleeper ainsi que ces deux films, on retrouve les mêmes personnages aux crises existentielles. Et le désespoir qui réside au sein de leur être semble être incurable, jusqu’à l’apparition de ces personnages rédempteurs. Ces figures rédemptrices semblent des évidences, du fait de la forte dimension symbolique de ces films.

Et dans chacun de ces films, pour revivre, le personnage doit passer par une renaissance. C’est le seul moyen pour John d’échapper à sa misérable vie. Ce n’est que dans son plan final, que l’on comprend finalement que Light Sleeper est bien moins sombre qu’il n’y paraît. Les modalités du cinéma de Paul Schrader sont pourtant les mêmes. Mais ce qui s’apparente d’habitude à un profond pessimisme relève cette fois-ci davantage de la mélancolie. Dans ce dernier plan, que Schrader reprendra précisément dans The Card Counter, LeTour semble ressuscité.

À travers un geste final, un mouvement figé dans le temps, Paul Schrader semble entamer lui aussi une nouvelle phase. Rarement les déambulations nocturnes d’un personnage dans les bas-fonds de New-York ont paru aussi belles. Et la magnifique musique de Michael Been accentue parfaitement la dimension mélancolique du film. Entre Taxi Driver et Sur le chemin de la rédemption, Light Sleeper est une pièce-charnière et maîtresse dans la filmographie du cinéaste.

Light Sleeper : bande annonce

Light Sleeper : fiche technique

Réalisation et scénario : Paul Schrader
Interprétation : Willem Dafoe (John LeTour), Susan Sarandon (Ann), Dana Delany (Marianne Jost), David Clennon (Robert)
Photographie : Edward Lachman
Musique : Michael Been
Montage : Kristina Boden
Durée : 1h39
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 1992
Pays : États-Unis

Le Chat Potté 2 : quand le célèbre gatito fait tomber le masque

Le gatito fait son retour sur grand écran onze ans après ses premiers exploits. Et ce n’est pas sans rebondissements ! Dans ce nouveau volet riche en nouvelles aventures, il devra affronter sa plus grande peur : la mort. Plus sombre et plus mature que le premier volet, Le Chat Potté 2 : La Dernière Quête relève plus d’un conte philosophique que d’un conte pour enfants. Critique.

Synopsis : Le Chat Potté 2 embarque notre héros dans une aventure aux confins de la Forêt Noire afin de dénicher la mythique Étoile de l’Ultime Souhait, seule susceptible de lui rendre ses vies perdues. Mais quand il ne vous en reste qu’une, il faut savoir faire profil bas, se montrer prudent et demander de l’aide. C’est ainsi qu’il se tourne vers son ancienne partenaire et meilleure ennemie de toujours : l’ensorcelante Kitty Pattes de Velours. Ensemble ils tenteront de garder une longueur d’avance sur la redoutable Boucles d’Or, le gang des Trous Ours, Little Jack Horner et un chasseur de primes.

La descente aux enfers d’un héros invincible

Au centre de l’attention pendant une fête bien arrosée où le lait coule à flots, bottes aux pattes et chapeau fièrement arboré au-dessus du museau, c’est comme cela que el gatito ouvre le bal de ce nouveau volet. Rien ne semble l’atteindre à ce moment-là et pourtant, il est loin de se douter qu’il ne lui reste plus qu’une seule vie sur ses neuf dernières, marquant ainsi un tournant irrémédiable dans son destin.

Plus qu’un simple film d’animation, Le Chat Potté 2 : La Dernière Quête est une métaphore de la vie en peignant avec exactitude un panel d’émotions comme l’anxiété, la peur du temps qui passe, de l’échec ou de l’abandon, l’amour, le rejet et plus généralement, la recherche du sens dans sa vie. Chaque personnage incarne, à sa manière, tous ces états.

Grâce à une histoire bien ficelée, avec comme intrigue principale la quête vers l’étoile de l’ultime souhait, le film d’animation est équilibré et agréable à regarder, sans longueur. Ce qui est intéressant dans l’écriture du film est la maturité des scènes : la maturité dans la tonalité des personnages, dans les visuels, dans les discours et dans l’humour. Plus touchant encore, le film d’animation s’adapte à son audience qui a grandi en même temps que son personnage depuis les premières aventures de Shrek.

Sur un trait d’humour, ce long-métrage vient faire passer le message que toutes les bonnes choses ont une fin et qu’il faut savoir l’accepter pour avancer. Les précédentes versions du Chat Potté ont plutôt peint la figure d’un héros égocentrique, invincible et arrogant. Dans ce nouvel opus, il doit, par la force du destin, faire un grand travail d’introspection, montrant ainsi la maturité du personnage, presque humanisé. On y découvre aussi toutes les facettes d’un personnage qui a bercé notre enfance, ce qui lui donne plus de relief et de profondeur, lui qui était de base un personnage secondaire de la saga Shrek.

Un style d’animation rafraîchissant 

Le style d’animation arboré pour ce long-métrage est aussi tranchant que l’épée de notre héros. Le Chat Potté 2 : La Dernière Quête ne cesse d’étonner au fil de son visionnage en jouant avec des images à la fois 2D et 3D, rendant ainsi les scènes de combat et de courses-poursuites haletantes et hypnotisantes – style qui n’est pas sans rappeler le film d’animation Spider-Man : New Generation. Entre western, fantastique et esthétique colorée et dynamique, la franchise transporte le spectateur dans son univers magique et c’est ce qui fait la grande force de ce film d’animation.

Un antagoniste réussi 

Avec ce volet, Dreamworks marque définitivement un changement dans le cinéma d’animation, empreint de réalisme et pour qui le méchant principal de l’histoire restera dans les mémoires. Dreamworks replonge le spectateur dans l’enfance en faisant intervenir des personnages de contes classiques comme Boucle d’Or et les 3 Ours ou en ravivant nos peurs avec le grand méchant loup. Ici, Dreamworks décide de revisiter ce vilain des contes pour enfants avec brio. La franchise a réussi à créer une atmosphère de peur autour de ce personnage qui symbolise la mort. Tout y est : la musique, via ce sifflement strident qui hante le Chat Potté à chaque fois qu’il a peur ; les frissons et la chair de poule du gatito pour marquer la présence du loup, même si on ne le voit pas ; le graphisme choisi pour le personnage mais aussi l’esthétique saisissante et surprenante de la confrontation entre les deux rivaux et, enfin, la voix rauque du méchant. Tous ces éléments réussissent à plonger le spectateur dans l’univers d’angoisse omniprésente que ressent le Chat Potté.

Le Chat Potté 2 : La Dernière Quête offre au spectateur un nouveau style de film d’animation, entre dystopie et univers magique, ce long-métrage surprend et émeut. À travers la représentation d’une crise existentielle d’un héros déchu, les réalisateurs proposent une histoire d’introspection intéressante et surtout, un bon moment de cinéma. Chapeau bas !

Bande annonce Le Chat Potté 2 : La dernière quête

Fiche technique : Le Chat Potté 2 : La dernière quête

Titre : Puss in Boots: The Last Wish
Réalisation : Joel Crawford, Januel Mercado
Avec Boris Rehlinger, Antonio Banderas, Diane Dassigny…
Production : DreamWorks Animation, Universal Pictures
Date de sortie : 7 décembre 2022 en salle / 1h 42min
Durée : 1h42
Genre : Film d’animation, Comédie, Aventure, Famille

Babylon : le cinéma envers et contre tout

En seulement quatre films, Damien Chazelle s’est rapidement imposé comme l’une des figures majeures de la nouvelle génération de cinéastes. Déjà dans La La Land, il rendait un hommage très appuyé au septième art à travers une relecture des comédies musicales, de Jacques Demy notamment. Avec Babylon, il renouvelle l’exercice de l’hommage, mais en s’attaquant à l’industrie cinématographique dans son ensemble. En résulte son film le plus ambitieux de par son sujet, mais également le plus périlleux.

Sex, drugs and making movies

Babylon est un film à l’image du milieu qu’il dépeint. À la fois vulgaire, trash ou too much, mais qui parfois subjugue par sa beauté. La séquence d’ouverture du film est une parfaite note d’intention de la part du cinéaste. À partir du regard du jeune Manny, assistant pour les studios Kinoscope, et tâché de livrer un éléphant, on accède à une grande soirée où est réuni tout le gratin de la profession. On assiste alors à toute la décadence d’une élite de la société. Les orgies de toutes sortes vont s’entremêler. La virtuosité des plans-séquences de Damien Chazelle rajoute une dimension encore plus viscérale à tous ses excès.

C’est dans cette soirée que l’on découvre tous les protagonistes qui vont faire de Babylon un véritable film choral. Jack Conrad (Brad Pitt), la plus grande star du moment, arrive et attire directement toute l’attention sur lui. La chanteuse de cabaret Lady Fay Zhu effectue un numéro, ainsi que le trompettiste Sidney Palmer, qui donne le ton musical à cette soirée. Et enfin, on découvre Nellie LaRoy, aspirante actrice, interprétée par Margot Robbie. C’est uniquement grâce à Manny qu’elle parvient à rentrer dans la soirée. Mais Hollywood est le lieu de tous les miracles. Ainsi, cette soirée permet aux deux jeunes insouciants d’accéder à leur rêve : faire du cinéma.

Comme dans ses précédents films traitant un univers artistique, Chazelle est ambigu vis-à-vis du milieu qu’il dépeint. Whiplash est évidemment un hommage au Jazz, ses grands artistes, et à son processus de création. Mais le personnage du professeur, interprété par J.K. Simmons, donne une autre dimension au film. Celui-ci devient un véritable duel pervers, où seule la souffrance physique et morale permet au jeune batteur d’atteindre son rêve. Moins viscéral, La La Land n’en demeure pas moins mélancolique, notamment dans son final désenchanté. De ce point de vue, Babylon est probablement son film le plus jusqu’au-boutiste.

Ainsi, il dénonce les discriminations du milieu à travers Fay Zhu et Sidney Palmer. Tous deux issus d’une minorité, ils sont rapidement mis de côté par la profession. Ces deux personnages sont d’autant plus intéressants lorsque l’on sait, avec le recul d’aujourd’hui, que ces minorités ont été effacées de l’histoire du cinéma des premiers temps. D’autres travers du milieu sont dénoncés sporadiquement dans le film. On retient cet écho aux agents de stars d’aujourd’hui, avec le père de Nellie. Celui-ci devient son agent uniquement pour faire profit sur son nom. Mais pourtant, malgré toutes ces piques adressées au milieu, le cinéaste ne peut s’empêcher de rendre hommage à cet art qu’il aime bien trop.

Cet hommage culmine dans une sublime séquence où va se dérouler toute une journée de tournage. On découvre les coulisses des plateaux d’un studio, ou les films sont tournés les uns à côté des autres. Les amoureux du cinéma s’amuseront des détails disséminés par Chazelle, qui fait habile usage de l’humour. Du montage frénétique, à la superbe musique de Justin Hurwitz, jusqu’aux mouvements de caméra, le cinéaste déploie tous les artifices pour faire renaître la folie d’une journée de tournage. La quête d’une caméra de rechange devient alors une véritable péripétie. Et une fois celle-ci acquise, la magie du cinéma peut à nouveau opérer pour se conclure sur un magnifique coucher de soleil.

Fin et début d’une ère

Pourtant, le véritable sujet dont semble vouloir parler Damien Chazelle est ce changement d’époque. Se déroulant à partir de 1926, Babylon évoque la révolution sonore au cinéma. Dans le film, Manny assiste, comme le reste de la salle, subjugué, à la première du film Le Chanteur de Jazz. Une révolution qui entraîne de nombreux changements, notamment dans les méthodes de production des longs-métrages. La scène de tournage en studio, dans laquelle huit prises vont être nécessaires pour filmer un simple monologue, illustre avec humour toutes les problématiques liées à l’apparition du son. Le parallèle avec Chantons sous la pluie est évident et pleinement assumé par le cinéaste.

Malheureusement, du fait de sa dimension chorale et grandiloquente, le film se perd à de nombreuses reprises. À trop vouloir nous choquer, le cinéaste s’échappe dans la gratuité. Les giclées d’excréments, de vomis deviennent rapidement lassantes. Quand bien même ces excès font partie de la note d’intention du film, ils créent un déséquilibre qui empêche à Babylon d’atteindre son plein potentiel. Le traitement de l’apparition du son semble souvent passer au second plan. Pourtant, il s’agit de l’enjeu principal du film et de ses protagonistes.

Car cette révolution n’impactera pas seulement les méthodes de production, mais également les acteurs. L’arc du personnage de Brad Pitt, qui passe d’icône à loser, est très bien écrit. L’acteur arrive parfaitement à incarner la mélancolie de son personnage, joyau d’une époque désormais révolue. Malheureusement, on ne peut en dire autant des deux protagonistes. On peut facilement s’identifier à Manny. Pour autant, son écriture est assez banale. Le personnage de Nellie lui aussi est assez classique. Si bien que son intérêt repose essentiellement dans le surjeu permanent de Margot Robbie. Finalement, ce sont les personnages secondaires qui ont le plus d’intérêt. Mais à l’image du film et de son sujet, ceux-ci sont sous-développés.

De Babylon, on peut reprocher la superficialité de ses excès. Le film est à l’image du personnage de Nellie LaRoy : vulgaire et excessif. Il fait l’effet d’un tourbillon de trois heures, qui emporte tout sur son passage, quitte à laisser ses spectateurs de côté. Pourtant, à plusieurs reprises, le film est touché par la grâce. Et c’est lorsqu’il embrasse pleinement son sujet qu’il subjugue. Plutôt que de retenir sa dimension satirique, finalement contradictoire, on préféra sa dimension d’hommage à une époque du cinéma désormais révolue. Le pari de Damien Chazelle était peut-être trop ambitieux. Tout de même, le film mérite que l’on s’attarde dessus, ne serait que pour sa (trop grande ?) générosité.

Babylon : bande annonce

Babylon : fiche technique

Réalisation et scénario : Damien Chazelle
Interprétation : Diego Calva (Manny Torres), Margot Robbie (Nellie LaRoy), Brad Pitt (Jack Conrad), Li Jun Li ( Lady Fay Zhu), Jovan Adepo ( Sidney Palmer)
Photographie : Linus Sandgren
Musique : Justin Hurwitz
Montage : Tom Cross
Genre : Comédie dramatique
Société de production : Marc Platt Productions et Material Pictures
Société de distribution : Paramount Pictures
Date de sortie : 18 Janvier 2023 (France)
Pays : États-Unis

 

Babylon : le cinéma envers et contre tout
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3.5

La bibliothèque où vous pouvez lire dans deux pays à la fois

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La frontière entre les États-Unis et le Canada traverse la Bibliothèque et salle d’opéra Haskell, construite il y a plus de 100 ans dans les municipalités de Stanstead (Québec) et de Derby Line (Vermont). De l’extérieur, la Bibliothèque et salle d’opéra Haskell ressemble à n’importe quel autre bâtiment de style victorien du début du XXe siècle, avec ses vitraux, sa façade grandiose et son toit en ardoise. Mais une fois à l’intérieur, il ne faut pas longtemps pour voir que le Haskell n’est pas comme les autres. En effet, la frontière entre les États-Unis et le Canada divise le bâtiment en deux, laissant certains lecteurs et spectateurs dans un pays, et les autres dans un autre.

La plupart des livres de la bibliothèque – principalement des ouvrages en anglais et en français, ainsi que certains en espagnol – sont canadiens. Dans l’opéra attenant, la majorité des 500 sièges en bois, répartis sur deux étages, sont américains. Mais la scène – qui a accueilli sa première représentation en 1904 sous un plafond en dôme, un lustre et des motifs muraux peints – est au Canada, le pays où opère notre casino en ligne.

La frontière invisible de la bibliothèque Haskell

Le bâtiment a également deux adresses – l’une canadienne, l’autre américaine – mais une seule entrée du côté américain de la frontière. Une ligne de ruban adhésif noir traverse le hall d’entrée principal de la bibliothèque et la salle de lecture pour enfants, délimitant cette ligne de démarcation. Un lieu qui chevauche une frontière internationale et attire des touristes ainsi que des résidents de deux pays voisins.

Alors que les frontières sont de plus en plus militarisées dans le monde et qu’elles symbolisent les divisions imposées entre les communautés, la bibliothèque Haskell est le témoin d’une époque où les gens circulaient librement dans cette région rurale, entre la province canadienne du Québec et l’État américain du Vermont.

Du XXe siècle…

Ouverte pour la première fois en 1905, un an après l’opéra, la bibliothèque est l’œuvre d’une riche femme de la région, Martha Haskell, qui l’a construite à dessein entre les États-Unis et le Canada, dans un élan de solidarité entre les habitants de la région frontalière, alors poreuse.

Pendant des décennies, les citoyens canadiens et américains ont fréquemment traversé la frontière de l’autre pays pour aller à l’école, aller à l’église et même se marier. L’objectif de Haskell était de tromper la frontière !

Pendant de nombreuses années, la ligne de démarcation réelle est devenue une sorte de curiosité, soulevant des questions sur le point de départ du Canada et la fin des États-Unis, et vice-versa. La petite ville du côté canadien – Stanstead, Québec – a également des racines américaines puisqu’elle a été fondée par des pionniers de la Nouvelle-Angleterre dans les années 1790. Englobant les villages historiques de Beebe Plain, Stanstead Plain et Rock Island, Stanstead était autrefois un refuge pour les contrebandiers. Mais la situation s’est améliorée avec l’établissement d’un poste de douane en 1821, le premier dans la région des Cantons de l’Est.

…à la Bibliothèque de nos jours

De retour au Haskell aujourd’hui, la réalité d’être dans deux pays à la fois apporte ses propres défis. La ligne de ruban adhésif sur le sol a été ajoutée pour marquer la frontière exacte après qu’un incendie, il y a plusieurs décennies, a déclenché une bataille entre les compagnies d’assurance pour savoir qui devait payer les dommages.

Sa situation à la frontière signifie également que, malgré le désir du personnel d’éviter la politique, cela est devenu de plus en plus difficile ces dernières années.

Sur un panneau frontalier du gouvernement du Canada qui fait face au Vermont, il y a écrit Stop, avertissant les candidats au passage de la frontière que tout le monde n’est pas éligible pour faire une demande d’asile au Canada : il s’agit d’une claire référence à l’augmentation des arrivées de demandeurs d’asile en provenance des États-Unis ces dernières années. Un autre panneau d’avertissement, traduit en plusieurs langues dont le russe, le roumain et le créole haïtien, demande aux gens de ne pas traîner à la frontière.

Plus qu’une bibliothèque aux yeux de la scène locale

L’emplacement stratégique de la bibliothèque l’a également conduit à être le cadre involontaire d’un système criminel qui a vu un homme canadien condamné à 51 mois de prison en 2018 pour avoir fait passer plus de 100 armes de poing du Vermont au Québec. Certaines des armes étaient cachées dans de petits sacs à dos dans un bac de la salle de bain de Haskell, ont indiqué les autorités américaines, avant d’être récupérées et introduites au Canada.

Si la frontière terrestre entre les États-Unis et le Canada compte de nombreux points de passage officiels très surveillés – dont l’un se trouve juste à côté de la bibliothèque et de l’opéra -, de longs tronçons de cette frontière de 6 416 km (3 987 miles) sont en grande partie sans personnel.

Pour entrer dans le bâtiment, les Canadiens peuvent traverser la frontière à pied et se diriger vers la porte d’entrée du côté américain. Les passeports ne sont pas nécessaires – il n’y a pas de passage officiel ici, après tout – mais la bibliothèque demande aux visiteurs de s’attendre à ce que leurs mouvements soient surveillés – et d’avoir une pièce d’identité, au cas où.

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Ariaferma, une utopie carcérale

Fiction intimiste et carcérale, le film, Ariaferma de Di Costanzo se révèle pourtant être une puissante méditation sur la possibilité à la marge d’une communauté par-delà les limites sociales.

Si regarder un film consiste à regarder un regard, le dispositif scopique du cinéma est ici doublé dans l’étalement quasi-théâtral de la dramaturgie : tout se passe dans la rotonde centrale d’une ancienne prison désaffectée sarde, vétuste, aux murs décrépis. Les détenus y doivent être constamment sous les yeux des quelques gardiens dont le nombre réduit suscite chez eux la peur omniprésente d’un débordement venant entamer et délégitimer leur responsabilité. Panoptique à la Foucault oblige, dans ce drame carcéral, c’est le jeu de regards qui dit plus que les dialogues et conduit l’action.

A la faveur d’une réduction de budget, la prison où ce petit groupe de détenus est enfermé va fermer définitivement ses portes mais des déboires administratifs et bureaucratiques sont venus empêcher leur transfert pour le moment. C’est dans cet entre-deux ouvert par les failles de la bureaucratie que tout un drame peut se jouer. Le plus gradé des gardiens, Gargiulo (Toni Servilio) se retrouve à donner les ordres mais surtout à endosser la responsabilité des douze détenus qui attendent leur transfert, et dont les droits par la force des choses se retrouvent émiettés dans une situation mi-flegmatique, mi-explosive que seule la transition est censée rendre soutenable. Tout micro-événement devient dès lors l’occasion peut-être, d’une rébellion ou d’une domination côté détenus, et d’un casse-tête organisationnel côté gardiens. Emerge alors rapidement Lagioia (Silvio Orlando), peut-être un ancien parrain, en tout cas désormais nouveau leader des prisonniers, qui ne cesse d’opposer au respect scrupuleux du règlement des gardiens, d’habiles tentatives de négocier des conforts et libertés supplémentaires autorisées par cet entre-deux exceptionnel.

A partir de cette situation conflictuelle simple, au centre d’un cercle d’où toutes les cellules sont visibles, le film s’échine à détricoter cette logique binaire pour faire surgir de véritables personnages touchants, des moments de grâce communautaire qui font s’évanouir les rôles bien établis de l’espace social.

Lorsque le personnage de Toni Servilio répond à Lagioia que c’est lui qui est en prison, non le gardien, les faux-semblants de la société effacent l’amertume toute spirituelle de cette répartie glacée. Le gardien est lui aussi dans une case sociale, froide comme une cellule – on apprendra d’ailleurs que sa supériorité d’homme libre n’est que l’envers de sa condition sociale de fils du coiffeur du village, dont se moque Lagioia alors privé de sa liberté mais jadis surélevé par son métier et sa fonction de criminel au sein de la petite communauté sarde. Mais ces réflexions profondes ne sont abordées qu’au détour d’une réplique, d’un plan ou d’une expression faciale qui vient complexifier un jeu souvent très juste mais sans fioritures.

L’important, ce qui se dévoile peu à peu sous les regards, ce sont ces moments de convivialité qui font communauté comme le repas entre détenus autour de plats cuisinés faits maison et auquel certains gardiens acceptent de se joindre, transgressant quelques règles qui sont finalement sans importance surtout face à cette familiarité retrouvée. L’occasion pour Di Costanzo, qui a fait ses armes dans le documentaire, de donner plus d’ampleur à ses scènes et à ses personnages dans la longueur des scènes et la valeur des plans – plus larges, tout en les laissant se déplier à mesure que le temps de la détention laisse place à du lien social qui se tisse sous nos yeux. Ainsi, c’est autour de la confection des repas – nous sommes bien en Italie – que les matons baissent la garde, et les prisonniers se calment et deviennent des amis jusqu’à un moment improbable où le repas est pris ensemble, toujours dans cette rotonde mais chacun assis à la même table, se regardant mutuellement comme des convives.

Peut-être parce qu’au sein d’une société si peu inclusive dont la prison est le symbole par excellence, ce n’est que dans le cas d’une subversion exceptionnelle qu’on peut trouver le terrain d’une utopie (ou plutôt d’une hétérotopie pour rester sur le terrain foucaldien) véritablement émancipatrice.

Rejeton de ces deux genres bien italiens que sont le drame social et la comédie all’italiana, Ariaferma hérite du premier l’étude fine des rôles au sein de la société, et du second l’amertume finale des situations limites qui donnent pourtant à réfléchir – et à s’attendrir.

https://www.youtube.com/watch?v=Y93dURMrKrE

Ariaferma : fiche technique

Réalisation : Leonardo Di Costanzo
Scénario : Leonardo Di Costanzo, Bruno Oliviero, Valia Santella
Interprétation : Toni Servillo (Gaetano Gargiuolo), Silvio Orlando (Carmine Lagioia), Fabrizio Ferracane (Franco Coletti)…
Image : Luca Bigazzi
Montage : Carlotta Cristiani
Production : Tempesta, Amka Films Productions, Vision Distribution, Rai Cinema, RSI-Radiotelevisione Svizzera
Distributeur : Survivance
Date de sortie : 16 novembre 2022
Durée : 1h57

The Playlist : plongée dans les coulisses de Spotify

Spotify est la plateforme de streaming musical qui a révolutionné notre façon d’écouter de la musique. On le voit aujourd’hui, quelques semaines après la découverte de son Spotify Wrapped qui vient clôturer l’année 2022, Spotify ne cesse d’évoluer et de grandir avec son temps. Mais quelle est son histoire ? Comment en est-on arrivé là ? Qui est à l’origine de cette révolution ? C’est ce qu’a documenté Netflix avec la mini-série The Playlist qui plonge le spectateur dans les coulisses du géant suédois.

Synopsis : l’histoire du jeune entrepreneur suédois Daniel Ek et de ses principaux partenaires, qui ont révolutionné le monde de la musique en proposant des morceaux en streaming gratuitement dans le monde entier. Armés de convictions solides, d’une volonté inébranlable, d’un réseau efficace et de grands rêves, ces modestes passionnés ont renversé les règles en transformant notre façon d’écouter de la musique.

6 épisodes, 6 points de vue différents

La mini-série Netflix retrace les origines de Spotify à travers 6 épisodes de 45 minutes. Cela n’est pas sans rappeler le film The Social Network sorti il y a quelques années et qui venait raconter l’histoire du réseau social Facebook.

En choisissant de faire un biopic à travers une série plutôt qu’un film, The Playlist a pris le parti d’aller plus en profondeur dans les détails et d’offrir aux spectateurs un tableau plus complet de son histoire. Pour cela, l’ordre des épisodes a son importance. En effet, la série ouvre le bal avec un épisode phare qui vient marquer le début de l’aventure Spotify : The Vision. Ce premier épisode vient retracer le point de vue et le quotidien du jeune entrepreneur suédois Daniel Ek, à l’origine de la plateforme. Les épisodes se suivent et sont narrés par un personnage différent à chaque fois, donnant ainsi plusieurs points de vue sur une seule et même situation. De ce fait, chaque membre de l’entreprise est mis en avant.

En tant que spectateur, ce choix de storytelling est particulièrement intéressant pour comprendre toutes les ficelles d’un business en devenir et comment chaque personne – du juriste au développeur informatique – peut jouer un rôle dans la naissance d’une entreprise. Cette façon de procéder fait transparaître la culture de l’entreprise et met en avant la force du collectif au sein de Spotify. En plus de documenter la naissance du géant suédois, le fait d’articuler la série avec des points de vues différents offre un rythme intéressant à la série.

Un tsunami dans l’industrie musicale

The Playlist est avant tout un biopic de la plateforme Spotify. Sa naissance a vu le jour dans un contexte tendu de piratage informatique. En effet, pouvoir écouter la musique de son choix gratuitement, en libre service, de bonne qualité et rapidement était un véritable challenge il y a quelques années de cela. Et pourtant, Daniel Ek a décidé de relever le défi en créant un service de musique totalement gratuit et légal. Si cela peut paraître anodin de nos jours, c’était pourtant une véritable révolution à l’époque. Spotify a définitivement joué un rôle dans notre société en remodelant notre façon de consommer de la musique.

La mini-série Netflix peint ce bouleversement de l’industrie musicale avec brio, en montrant les multiples obstacles en interne – notamment la soif de pouvoir qui vient avec le succès – mais aussi via le monde extérieur – quid des obstacles légaux – que Daniel Ek et son équipe devront surmonter pour mener à bien la naissance de la plateforme.

The Playlist est une mini-série intéressante qui vient narrer son portrait sans paillettes, de façon originale, en repensant à sa manière le format de biopic et documentaire. Certaines applications établies depuis longtemps et connues de tous font tellement partie de notre quotidien que nous n’y pensons même plus. The Playlist est un moyen de prendre du recul et d’en apprendre plus sur une application aujourd’hui mondialement connue mais qui a pourtant failli ne pas voir le jour.

Bande annonce The Playlist

Fiche technique : 

Titre : The Playlist
Réalisation : Per-Olav Sørensen / Hallgrim Haug
Plateforme : Netflix
Date de sortie : 13 octobre 2022
Format : mini-série de 6 épisodes
Durée : 45 minutes par épisode
Genre : biopic

Quand le Rêve Devient Écran et Tissu : Le Surréalisme de Lynch à van Herpen

« Le rêve est une seconde vie », écrivait Gérard de Nerval. Un siècle et demi plus tard, cette phrase résonne avec une actualité troublante dans les salles obscures et sur les podiums. Depuis les toiles hallucinées de Dalí jusqu’aux robes imprimées en 3D d’Iris van Herpen, le surréalisme n’a jamais cessé de questionner notre rapport au réel. David Lynch transforme Twin Peaks en labyrinthe onirique, Darren Aronofsky métamorphose Natalie Portman en cygne noir, tandis qu’Alexander McQueen et Schiaparelli matérialisent l’impossible sur les corps. Entre Red Room et impression 3D, entre Club Silencio et sculptures textiles, le surréalisme contemporain nous rappelle que les images les plus puissantes sont celles qui défient la logique — celles qui naissent là où le conscient s’efface devant l’inconscient.

I. Le Surréalisme : L’Automatisme de l’Inconscient

Les Fondations du Mouvement

En 1924, André Breton publie le Manifeste du Surréalisme et révolutionne la conception de l’art. Le MoMA définit le mouvement comme inspiré des théories psychanalytiques de Sigmund Freud sur les rêves et le subconscient. Breton écrit dans son manifeste que le surréalisme est un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer le fonctionnement réel de la pensée », libéré de toute préoccupation esthétique ou morale.

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

— Gérard de Nerval, Aurélia, 1855

Le surréalisme se reconnaît à ses stratégies visuelles distinctives : la Tate Modern identifie l’automatisme (expression directe de l’inconscient), la juxtaposition d’éléments incongrus, et la création d’images impossibles comme ses caractéristiques majeures. Salvador Dalí peint des montres molles, René Magritte fait pleuvoir des hommes en costume, Max Ernst invente des créatures hybrides — tous cherchent à court-circuiter la raison pour libérer l’imagination.

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas. »

— André Breton, Nadja, 1928

Les Codes Surréalistes

L’automatisme psychique : Technique privilégiée des surréalistes, elle consiste à créer sans intervention du contrôle rationnel. Dessins automatiques, écriture automatique, cadavres exquis — toutes ces méthodes visent à court-circuiter la censure consciente pour accéder directement aux profondeurs de l’inconscient.

La juxtaposition impossible : Un fer à repasser hérissé de clous (Man Ray), une tasse et une soucoupe recouvertes de fourrure (Meret Oppenheim), un homme au chapeau melon dont le visage est caché par une pomme verte (Magritte). Le surréalisme crée du sens par le choc de l’impossible.

Le symbolisme onirique : Inspirés par Freud, les surréalistes utilisent les symboles du rêve — métamorphoses, dédoublements, objets animés, espaces impossibles. Le rêve devient langage, et ce langage défie toute traduction rationnelle.

II. Lynch et les Maîtres du Rêve Télévisé

Twin Peaks : La Logique du Cauchemar Américain

David Lynch est probablement le cinéaste vivant le plus fidèle à l’esprit surréaliste. Dès Eraserhead (1977), il crée un univers onirique oppressant où la narration linéaire s’efface devant la logique du cauchemar. Mais c’est avec Twin Peaks (1990-1991, puis 2017) que Lynch démocratise le surréalisme télévisuel.

La Red Room : Scène iconique de la série, cet espace impossible — sol en zigzag noir et blanc, rideaux rouges, nain qui parle à l’envers — fonctionne comme un portail vers l’inconscient. Une analyse détaillée montre comment Lynch utilise la répétition, le ralenti et le son inversé pour créer une temporalité surréaliste où passé, présent et futur coexistent.

Bob et le dédoublement : L’entité Bob incarne le mal absolu, mais refuse toute explication rationnelle. Est-il réel ? Symbolique ? Hallucination ? Lynch maintient volontairement l’ambiguïté, fidèle au principe surréaliste selon lequel le rêve et la réalité ont la même valeur ontologique.

Mulholland Drive : « No Hay Banda »

En 2001, Lynch réalise ce que beaucoup considèrent comme son chef-d’œuvre : Mulholland Drive. Le film, initialement conçu comme pilote TV puis transformé en long-métrage, adopte une structure en deux parties — rêve puis réveil brutal — qui déconstruit Hollywood autant que la narration classique.

Club Silencio : Scène hypnotique où une chanteuse interprète une version espagnole de « Crying » de Roy Orbison. Soudain, elle s’effondre, mais la voix continue — c’est un playback. « No hay banda », proclame le maître de cérémonie. Il n’y a pas d’orchestre, pas de chanteur, tout est enregistrement. Métaphore du cinéma lui-même, cette séquence résume la philosophie lynchienne : la réalité n’est qu’illusion, et l’illusion seule existe vraiment.

La boîte bleue : Objet surréaliste par excellence, cette mystérieuse boîte bleue et sa clé deviennent le portail entre deux réalités. Quand Naomi Watts l’ouvre, le film bascule, la structure narrative implose. Lynch refuse d’expliquer, fidèle à la démarche surréaliste : l’interprétation rationnelle tue le mystère.

« I love daydreaming and dream logic and the way dreams go. »

— David Lynch

III. Le Cinéma Surréaliste Contemporain : Corps et Métamorphoses

Black Swan : La Perfection Monstrueuse

Black Swan (2010) de Darren Aronofsky utilise le surréalisme pour explorer l’obsession de la perfection. Nina Sayers (Natalie Portman) doit incarner à la fois le Cygne blanc (innocence) et le Cygne noir (sensualité) dans le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Une analyse académique montre comment Aronofsky utilise la morphose numérique pour matérialiser la désintégration psychique.

Les scènes de métamorphose : Nina se gratte compulsivement le dos, arrachant des lambeaux de peau qui révèlent des plumes noires. Ses jambes se tordent en pattes de cygne. Les ongles se transforment en griffes. Ces hallucinations — magnifiquement réalisées — fonctionnent comme des manifestations visuelles de sa psyché fracturée. Le corps devient le théâtre de l’inconscient.

Les miroirs : Omniprésents dans le film, ils multiplient Nina, la dédoublent, créent des reflets qui acquièrent leur propre volonté. Technique surréaliste classique (Cocteau dans Orphée, 1950), le miroir chez Aronofsky devient portail vers une altérité menaçante.

Pan’s Labyrinth : Le Symbole Politique

Guillermo del Toro transforme le conte de fées en cauchemar surréaliste avec Pan’s Labyrinth (2006). L’Espagne franquiste de 1944 se double d’un monde souterrain peuplé de créatures impossibles.

Le Pale Man : Créature horrifique aux yeux dans les paumes, ce monstre aveugle incarne la répression fasciste. Del Toro fusionne surréalisme et allégorie politique — technique utilisée par Buñuel dans Los Olvidados (1950).

Le Faune : Mi-homme mi-bouc, guide ou prédateur ? Del Toro maintient l’ambiguïté jusqu’au bout. Le fantastique n’est pas évasion mais révélateur de la violence du réel.

The OA : Mouvements Interdimensionnels

Brit Marling et Zal Batmanglij créent avec The OA (2016-2019) une série qui pousse le surréalisme télévisuel encore plus loin que Lynch. Prairie Johnson (Marling) enseigne cinq mouvements chorégraphiques qui seraient capables d’ouvrir des portails vers d’autres dimensions.

Les mouvements : Ces gestuelles étranges, presque ridicules, fonctionnent comme des rituels magiques. Leur efficacité reste ambiguë — sont-ils réels ou métaphore de la croyance ? Marling refuse de trancher, créant une tension surréaliste permanente entre foi et folie.

Les expériences de mort imminente (NDE) : Prairie a vécu plusieurs NDE qui l’ont connectée à d’autres dimensions. Ces séquences oniriques — espaces blancs infinis, êtres de lumière, messages cryptiques — rejouent l’esthétique surréaliste de l’entre-deux-mondes.

Under the Skin : L’Étrangeté Absolue

Jonathan Glazer signe avec Under the Skin (2013) l’un des films les plus radicalement surréalistes du XXIe siècle. Scarlett Johansson incarne une entité extraterrestre qui séduit des hommes pour les piéger.

La pièce noire : Les hommes suivent Johansson dans une pièce entièrement noire, sol réfléchissant comme un miroir d’eau. Ils s’enfoncent progressivement, absorbés par un liquide noir, leurs corps flottant en apesanteur avant de se liquéfier. Séquence hypnotique qui matérialise l’inconnu absolu.

Annihilation : Mutation et Beauté

Alex Garland adapte le roman de Jeff VanderMeer en cauchemar bioluminescent. Le « Shimmer » — zone extraterrestre qui réfracte l’ADN — transforme toute vie en hybrides surréalistes.

L’ours-cri : Un ours mutant qui reproduit les cris d’une victime humaine. Fusion horrifique du règne animal et humain, cette créature incarne le surréalisme organique.

La séquence finale : Natalie Portman face à son double alien dans une chorégraphie mimétique hypnotique. Pure logique onirique où l’identité se dissout dans l’altérité.

The Lobster : Absurdité Sociale

Yorgos Lanthimos imagine une société dystopique où les célibataires ont 45 jours pour trouver l’âme sœur, sinon ils sont transformés en l’animal de leur choix. Cette prémisse absurde est traitée avec un sérieux implacable, créant un effet surréaliste glaçant.

IV. La Mode Surréaliste : Quand le Vêtement Défie la Gravité

Schiaparelli & Dalí : Les Pionniers

En 1937, Elsa Schiaparelli collabore avec Salvador Dalí pour créer la robe homard : une robe de soie blanche sur laquelle Dalí peint un homard géant. Portée par Wallis Simpson, elle inaugure la fusion mode-surréalisme. Le duo crée aussi le chapeau chaussure (1937) et la robe squelette (1938) — objets impossibles rendus portables.

Alexander McQueen : Le Romantisme Sombre

Voss (Printemps-Été 2001) : Défilé légendaire dans un cube de verre, modèles enfermées comme dans un asile. À la fin, les vitres se brisent, révélant une femme nue masquée entourée de papillons. McQueen fusionne beauté et morbidité, créant un tableau surréaliste vivant.

Plato’s Atlantis (Printemps-Été 2010) : Sa dernière collection complète explore l’évolution inversée — l’humanité retournant à la mer. Robes aux imprimés reptiliens, chaussures impossiblement hautes, esthétique cyborg-organique. McQueen matérialise une vision darwinienne cauchemardesque.

Iris van Herpen : La Biomimétique Futuriste

La créatrice néerlandaise Iris van Herpen est probablement la figure contemporaine la plus fidèle à l’esprit surréaliste. Formée chez Alexander McQueen, elle lance sa marque en 2007 et devient en 2011 la première créatrice à présenter une robe imprimée en 3D lors de la Fashion Week.

Crystallization (2010) : En collaboration avec l’architecte Daniel Widrig, van Herpen crée des robes qui semblent faites d’eau cristallisée. Les formes organiques imprimées en 3D défient toute couture traditionnelle — ce sont des sculptures portables.

Sensory Seas (2020) : Inspirée par les hydrozoaires (cousins des méduses), cette collection fusionne biologie marine et haute technologie. Les robes semblent vivantes, ondulant comme des organismes sous-marins. Van Herpen collabore avec des scientifiques du CERN et des bio-designers pour créer des tissus bioluminescents contenant des algues vivantes.

Méthodologie surréaliste : Van Herpen grandit près de ‘s-Hertogenbosch, ville natale de Jérôme Bosch, et revendique l’influence du peintre flamand. Comme les surréalistes, elle crée des hybrides impossibles — robes faites d’acier et de soie, exosquelettes insectoïdes, formes qui semblent défier les lois physiques.

Viktor & Rolf : Le Théâtre de l’Absurde

Le duo néerlandais transforme ses défilés en performances surréalistes. Upside Down (2006) présente des modèles suspendues à l’envers. Wearable Art (2015) transforme des toiles de Mondrian et Van Gogh en robes sculptural es. Leurs créations questionnent : où commence le vêtement, où finit la sculpture ?

Thom Browne : L’Absurdité Cérémonielle

Les défilés de Thom Browne sont des opéras surréalistes. Modèles aux têtes de chien (Automne-Hiver 2014), proportions grotesquement déformées, mise en scène théâtrale — Browne crée un univers absurde traité avec un sérieux implacable, exactement comme Magritte peignait ses pommes flottantes.

V. Quand la Mode Rencontre l’Écran : Matérialiser l’Impossible

Costumes Surréalistes au Cinéma

Le costume de cinéma peut être surréaliste par lui-même. Eiko Ishioka pour The Cell (2000) crée des tenues qui semblent échappées d’un tableau de Dalí. Sandy Powell pour Orlando (1992) dessine des vêtements qui transcendent les époques et les genres, créant une temporalité onirique.

Défilés Cinématographiques

Les défilés haute couture deviennent eux-mêmes des films. McQueen filmait ses shows comme des performances, créant des narrations oniriques. Van Herpen collabore avec des vidéastes pour transformer ses présentations en expériences immersives — l’eau digitale ruisselle, des projections créent des dimensions parallèles.

Instagram : Le Surréalisme Démocratisé

Les réseaux sociaux propagent l’esthétique surréaliste. Les comptes mode multiplient les collages impossibles, les juxtapositions absurdes, les corps morcelés. Filtres AR qui transforment les visages, deepfakes qui créent des doppelgängers — le surréalisme n’est plus avant-garde mais langage visuel quotidien.

Le Rêve Est Devenu Réalité

De la Red Room de Lynch aux robes bioluminescentes d’Iris van Herpen, le surréalisme contemporain prouve que l’inconscient n’a jamais été aussi présent dans notre culture visuelle. Le mouvement fondé par Breton n’est pas mort — il a muté, s’est adapté aux nouvelles technologies, aux nouveaux médiums.

Lynch filme les rêves comme Dalí les peignait : avec une précision hallucinée qui rend l’impossible crédible. Aronofsky transforme Portman en cygne avec la même logique que Magritte transformait des hommes en oiseaux. Van Herpen imprime des robes en 3D qui matérialisent les visions organiques d’Ernst.

Le surréalisme nous rappelle une vérité essentielle : la réalité n’est jamais aussi stable qu’elle le prétend. Sous la surface lisse du quotidien grouillent des désirs, des angoisses, des métamorphoses. Le cinéma et la mode surréalistes percent cette surface, nous montrant que le rêve et la veille ne sont pas des opposés mais des continuum.

« Le surréalisme, c’est moi. »

— Salvador Dalí

Dans un monde saturé d’images, où TikTok génère des millions de vidéos quotidiennes et où la réalité augmentée efface les frontières entre virtuel et réel, le surréalisme n’a jamais été aussi pertinent. Chaque filtre Instagram qui déforme nos visages, chaque deepfake qui crée des doubles numériques, chaque robe imprimée en 3D qui défie les lois du tissu traditionnel — tout cela prolonge le projet surréaliste : libérer l’imagination en court-circuitant la raison.

Les images les plus puissantes restent celles qui nous désorientent, qui nous forcent à abandonner nos certitudes. Lynch, Aronofsky, del Toro à l’écran ; van Herpen, McQueen, Schiaparelli sur les podiums — tous sont les héritiers de Breton, Dalí et Magritte. Tous nous rappellent que le rêve est bien une seconde vie, et que cette vie onirique mérite d’être explorée, célébrée, matérialisée.

Bienvenue dans le monde invisible. Les portes d’ivoire et de corne sont grandes ouvertes.