« No Future » : joke woke

Les éditions Delcourt publient No Future, d’Éric Corbeyran et Jef. Dans un futur dystopique où l’ultra-gauche au pouvoir s’est arc-boutée autour de valeurs sanctuarisées, deux personnages marginaux, nostalgiques de l’ancien monde, s’élèvent contre l’oppression et la corruption.

On retrouve dans No Future le trait caractéristique de Jef, pop et coloré, déjà aperçu dans Convoi ou Gun Crazy. Une certaine topographie de personnages, borderline et marginaux, y est à nouveau associée. Mais cette fois, Halen Brennan et Jean-Claude Belmondeau (hommage respectif au groupe de rock Van Halen et à Jean-Paul Belmondo), bien qu’en rupture avec leur environnement, n’en demeurent pas moins des héros positifs, nostalgiques de l’ancien monde. Pour comprendre ce qu’ils regrettent, il faut prendre la mesure de ce que l’ultra-gauche installée au pouvoir a enfanté : ses représentants, « devenus les nouveaux pères la morale, coincés du fion, à tout interdire », ont amenuisé les libertés à tel point qu’on ne peut plus consommer de viande, fumer de cigarette, conduire de véhicule obsolète ou se marier en tant que couple binaire non racisé. Un matriarcat a désormais lieu dans une France très Cinquième Élément (pour le côté architectural et technologique), où pullulent les droïdes, les classiques littéraires réécrits, les ear phones et les agents de sécurité à tête de grille-pain (littéralement).

Halen Brennan est une mercenaire aux méthodes expéditives. Elle est recrutée par la compagnie Stella pour mettre la main sur des documents confidentiels volés, sans en savoir davantage sur leur contenu. C’est une femme dont la place dans la société ne tient qu’à un fil, ou plutôt à un genre. Mais au fond, elle préférerait probablement s’en détacher définitivement, elle qui n’aspire qu’à se retirer chez elle pour consommer de la bière de contrebande en regardant des films d’Alain Delon. Éric Corbeyran et Jef l’introduisent comme une forte tête à la verve mordante. Ainsi, elle n’hésite pas à asséner à la puissante Ratchead Kammer, qui l’engage, qu’elle paraît moins humaine que les droïdes qui la servent. Il faut dire que le bistouri a laissé des traces irréversibles et édifiantes sur son corps… C’est au cours de sa mission, périlleuse, qu’elle croise la route de Jean-Claude Belmondeau, en délicatesse lui aussi avec la nouvelle société gaucho-bobo-normée. Son trip à lui, c’est de fréquenter un food truck approvisionné par des fermes clandestines. Il peut y déguster du boeuf saignant prohibé partout ailleurs.

Du coffre-fort Lynch à Rambo en passant par Elon Musk, les références et allusions pleuvent dans No Future. Elles se complètent de tirades bien troussées, de séquences spectaculaires et de vilains délibérément pathétiques (le garde, Ghost, Ratchead…). La construction du récit est plaisante, mais le complot qui sert de carburant à l’intrigue demeure toutefois assez convenu, puisqu’il s’agit, grossièrement résumé, d’intérêts commerciaux écologiquement destructeurs, auxquels s’ajoute le gros sel de la corruption politique. Rien de bien nouveau, en somme. On appréciera davantage quelques menus détails venant égayer la lecture : des phylactères qui tremblent pour matérialiser une secousse, un discours méta-fictionnel sur la bande dessinée, du comique de répétition (le garde passé à tabac) ou des propos à double sens (par exemple, dans le conduit d’aération). L’un d’un l’autre, No Future se fait aussi fascinant et jouissif que lacunaire, avec un propos politique relativement maladroit mais des personnages et des situations conçus avec talent.

No Future, Éric Corbeyran et Jef
Delcourt, janvier 2023, 128 pages

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3

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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