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Le Procès et F For Fake, où l’iconoclasme d’Orson Welles revisité par Potemkine

À l’instar de la duplicité et du caractère hautement hétéroclite qui jalonne sa filmographie, Orson Welles est un personnage à part dans l’industrie cinématographique. Une duplicité qui explique sans doute bien pourquoi la ressortie de ses films, opérée au compte-goutte, continue d’illustrer toute la versatilité de son oeuvre. Preuve en est ainsi faite avec l’hommage que lui rend Potemkine, qui en ce mois de février 2023, remet au goût du jour deux oeuvres aux antipodes : F For Fake et Le Procès, librement adapté de l’oeuvre éponyme de Franz Kafka.

N’importe qui vous le dira, de Godard en passant par Spielberg, le cinéma, en tant que médium, s’accompagne toujours d’une propension à l’illusion. Une phrase aux airs de lapalissade dit comme ça mais qui peut, pour certains, cacher une véritable profession de foi. On pensera logiquement à George Méliès, dont les diverses expérimentations d’alors ont vite fait d’avoir été caractérisées comme de l’illusionnisme, mais aussi, et c’est là que ça nous intéresse, à Orson Welles.

F For Fake : pas de répit pour les faussaires…

Car, dans le cas de son docu-fiction F For Fake (curieusement nommé Vérités et Mensonges de notre coté de l’Atlantique), le touche-à-tout américain parachève cette idée qui veut que le cinéma soit par essence un outil propice à l’enfumage et à la diversion. Tel un illusioniste (encore oui !), Welles s’échine 90 minutes durant et grimé dans les habits d’un prestidigitateur (ça ne s’invente pas…) à revenir sur la vie mouvementée et qu’on se le dise haute en couleur d’un certain Elmyr de Hory, faussaire de génie qui, durant près de 30 ans, va sévir dans le milieu de l’art en imitant souvent à la perfection les toiles des grands maitres (Rembrandt, Picasso et Cie). Et avec ça transpire déjà une évidence – un artiste dont le fonds de commerce est de créer des illusions qui s’éprend d’un artiste dont le fonds de commerce est de tromper les gens en donnant l’illusion du réel – : pas de doute, ces deux hommes étaient faits pour se rencontrer.
Et le résultat est, à l’image de son artificier, inclassable. Difficile en premier lieu de ne pas penser à un mockumentary tant l’alternance entre séquences clairement pensées et réfléchies en matière de mise en scène côtoie parfois des moments plus étonnants, voire ubuesques (comme celui de voir Welles révéler face caméra au bout d’1h de film, que les 10 minutes précédentes sont un tissu de conneries). Là encore, l’incrédulité et la croyance dans les images sont autant d’outils dont use non sans génie, un Welles conscient de la nature très méta de son sujet. En outre, on pensera aussi dans une moindre mesure à La Classe Américaine de la paire Michel Hazanavicius / Dominique Mézerette. Déjà parce que revoir Welles nous fera immédiatement rire aux éclats (on épiloguera pas la-dessus…) mais aussi et surtout par la propension qu’a le film d’user de personnages et autres personnalités bien réelles en les détournant. Ici toutefois, le procédé n’a pas vocation à distiller un surplus humoristique à l’ensemble mais bel et bien à intégrer davantage de confusion et donc d’eau au moulin de l’illusion que le film cherche à déployer. On pensera ainsi au grand-père d’une des personnalités clairement nommées dans le film – ici, Oja Kodar la compagne d’alors de Welles – dont les apparitions laissent penser qu’il est une part importante du récit ; pour finalement être désamorcé dans les dernières minutes comme un énième outil servant à entretenir une atmosphère opaque qui sied étrangement bien à cette réflexion sur ce qu’est l’art et la notion de vrai et de faux. Un peu plus et on se croirait dans Dorian Gray d’Oscar Wilde tiens…

Le Procès : horreur et déshonneur

A contrario du film précédent qui lui donne une image de démiurge somme toute iconoclaste, Le Procès, sorti en 1962, renforce l’aura très solennelle et donc sérieuse de Welles. D’aucuns le diront, mais adapter Kafka n’est pas une sinécure. Et pourtant, Welles n’hésita pas à qualifier cette adaptation de « pari fou » mais aussi d’exutoire tant derrière le lambris cauchemardesque et totalitaire de la prose de Kafka se cache une façon pour lui de matérialiser ses angoisses : « S’il m’a été possible de faire ce film, c’est parce que j’ai fait des rêves récurrents de culpabilité toute ma vie : je suis en prison, je ne sais pas pourquoi. C’est quelque chose qui me touche de près » Une proximité donc qui, couplée à son sens de la démesure, permet de donner du cachet à cette histoire qui, années 60 oblige, prend le temps de donner à voir des préoccupations plus contemporaines. On ne pourra ainsi décemment occulter le parallèle évident entre la scène du tribunal qui renvoie aux pires heures du maccarthysme, une explosion dont le souffle rappelle le champignon atomique et enfin des prisonniers hagards et décharnés dont la gestuelle a vite fait de rappeler l’enfer des camps de concentration. Autant d’éléments que Welles, sans doute conscient du matériau qu’il a entre les mains, choisit d’assembler dans un montage qui ne lésine pas sur les visions cauchemardesques et autres ajouts insidieux pour renforcer la paranoïa et donc la tension. On en sort ainsi éprouvé, abattu, ragaillardi d’une empathie désarmante pour ce quidam superbement campé par Anthony Perkins qui traverse le film comme le protagoniste d’After Hours de Martin Scorsese mais surtout reconnaissant grâce à une idée subtile mais non des moindres : son rapport à l’oeuvre de Kafka. D’aucuns, en matière d’adaptation pensent qu’il est ainsi de bon ton de révéler d’entrée de jeu l’origine du matériau qui va servir de base au scénario, c’est une preuve de respect envers l’auteur du manuscrit initial, mais aussi et surtout une manière officieuse de marquer une prééminence du texte par rapport aux images. Ici, sans doute parce que l’histoire en elle-même, de par son universalité et le caractère très personnel qu’y voit Welles, cette mention n’apparaît qu’a la fin, comme pour signifier toute la confiance mais sans doute aussi toute la pression qu’a eu le cinéaste américain de donner à voir une histoire insidieuse, dure et cauchemardesque.

Le Procès (1962) & Vérités et Mensonges (1975) sont à retrouver en salles à partir du mercredi 8 février. Merci encore à Potemkine qui a supervisé la restauration. 

Nouvel EP : Lefkes trace sa route pop et spleen avec Le Temps des ronces

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Trois ans après la sortie de son premier EP, le groupe pop franco-allemand Lefkes, revient avec Le Temps des ronces, une comète débarquée sur la planète Terre pour raconter l’amour, la séparation, la foi aussi en un monde plus beau ensemble, sans oublier qu’ « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

Réalité augmentée

La voix est posée, claire, limpide. Accompagnée d’une douce musique pop et magnétique, jamais trop envahissante, le texte est roi ici !  Fin 2019, le groupe Lefkes a analysé notre monde en mode dystopique (souvenez vous « des vieux rois sourds règnent sur ton monde de fous ») et a esquissé un monde sans violence « nos enfants apprennent à aimer, à rêver, à ne jamais s’agenouiller, et jamais rien ne les brise » dans « Le Monde infini », extrait du premier EP.  Leur second opus, Le Temps des ronces, parle avant d’amour. De l’amour quand il soulève des montagnes avec « Miracle » ou quand il est définitivement passé avec « Le Temps des ronces » ou encore « La Chambre vide ». Pourtant, dans ses textes Anne-Claire Bondon ne se contente pas de dire que l’amour c’est triste, mais déploie les ailes de la tristesse comme pour mieux nous consoler.

Consolation

La consolation aurait pu en effet être le titre de cet EP hybride: entre musique et poésie,  entre chute et ascension, tant la voix de la chanteuse nous transporte, nous fait décoller. Les textes analysent la relation amoureuse comme une forteresse imprenable qui est finalement prise d’assaut, voire le très mélancolique et combatif « La Tour de guet« . L’ampleur se déploie avec « Quelle aventure étrange », titre hautement mélancolique, qui avec des mots comme « un souffle… un souvenir », nous plonge directement dans d’autres références pop et poétiques, telle que la chanson « Je suis un souvenir » d’Alex Beaupain. Ici, c’est clairement la débâcle des sentiments qui se libère et s’écrit.

La beauté du geste

La musique du groupe, aux accents électro (on se souvient aussi des remix de La Femme approximative), est aussi une musique créatrice d’images fortes. On pense notamment à ce train pris sur une autre rive, à celle qui dit « Dans ce film, je m’incline/ Je tourne le dos à l’horizon… ». Le clip qui accompagne la chanson donne la part belle à une échappée en voiture, à des souvenirs, et s’attarde sur ce que Lefkes chante : les visages, les corps qu’ils soient jeunes ou vieillissants, et qui traversent le monde en posant sur lui un regard d’une beauté qui nous transcende quand elle est mise en musique et en mots, bref en cinq chansons à découvrir de toute urgence !

Extrait de l’EP : Le Temps des ronces

 

L’addiction au pouvoir et le cinéma : paroles, paroles

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Dans le cadre de notre cycle sur les addictions au cinéma, focus sur des films qui creusent l’idée d’un pouvoir par le discours que les actes trahissent. Un pouvoir auquel s’accrocher est dangereux pour les personnages qui s’y frottent. On pourra y découvrir une employée un peu trop Corporate, une femme prête à tout pour être Numéro Une, plein de Promesses déçues …

A l’école du pouvoir

« Les addictions sont des pathologies cérébrales définies par une dépendance à une substance ou une activité, avec des conséquences délétères », c’est ainsi que l’Inserm définit les addictions. Ici, nous parlerons d’une dépendance à une activité (non, regarder des films n’en n’est pas une !) politique et comment le cinéma la met en scène, en images et surtout en mots. On se souviendra longtemps du passage du grand oral de l’ENA par le personnage incarné par Céline Sallette dans la série de Raoul Peck L’Ecole du pouvoir. Elle y défiait des hommes qui la regardait désirer ce pouvoir et la série mettait peu à peu fin à ses ambitions, jusqu’à la faire quitter ce monde, pour celui du militantisme. D’une addiction à une autre ? Ici, ce sont bien les convictions plus que le pouvoir lui-même qui guident le personnage. Or, ça n’est pas toujours le cas, loin de là. La saison de Borgen, diffusée sur Netflix dix ans après, venait souligner ce fait : être au pouvoir, c’est avant tout désirer y rester. C’est un pacte non pas avec ses idées, mais avec sa volonté de rester sur le trône ! Apprendre à maitriser ce pouvoir, c’est aussi résister à ceux qui servent leurs intérêts, on n’est pas loin de la dualité représentée par la maîtrise de la force dans Star Wars. Sauf, que bien souvent, même avant d’avoir accédé au trône, les personnages ont déjà basculé du côté obscur. Prenons à Baron Noir, qui nous fait penser que nous sommes tous accros à la politique.

L’exercice du pouvoir

Baron noir, c’est l’histoire de cet assistant de l’ombre qui rêve de pouvoir. Qui rêve d’abord, puis qui est plein de désillusions, et qui finit par désirer être calife à la place du calife. La politique marche ainsi en duo Dans Les Promesses, Clémence, pourtant prévenue par son directeur de cabinet, « t’as peur de devenir une droguée de la politique, comme eux tous ? », ne peut s’empêcher quelques mots de trop, des promesses qu’elle sait perdues d’avance. L’histoire de Clémence, c’est celle d’une femme qui doit quitter le pouvoir, qui en a pris la décision mais qui n’y arrive pas. Tout le film, pris dans l’action permanente, n’est que cette lutte d’une femme politique authentique rattrapée par l’ambition. Si au final, l’ambition du collectif gagne dans le film de Thomas Kruithof, nulle doute que l’exercice du pouvoir est une addiction pour d’autres. C’est sans aucun doute l’avis du ministre des transports représenté dans L’Exercice de l’Etat (Pierre Schoeller, 2011), par lequel nous sommes plongés, dès la première scène, dans les cauchemars d’un homme englouti à proprement parler.  Il est presque un pantin à qui on dit ce qu’il faut dire et faire, pris de court par une réforme qu’il ne veut pas mettre en place mais qu’il doit se contraindre à accepter pour garder sa place. Ainsi, c’est un homme sans pouvoir qui est filmé, mais plein d’un corps qui « remplit le vide ». Il met en place des stratégies qui souvent, en fin de course, sortent de la piste, parfois aboutissent. C’est surtout avec ce regard froid et presque clinique sur la politique et ses sorties de route que filme Schoeller, au propre comme au figuré.

Des politiques qui veulent tout mettre en place tout de suite, à l’efficacité, comme ce chauffeur mutique qu’on embauche pour un stage lors d’un entretien rapide, vide, sans intérêt pour la personne embauchée.  L’addiction au pouvoir peut donc aussi vider un personnage de sa coquille. C’est exactement le constat que fait Emilie dans Corporate où Céline Sallette incarne une DRH au service de son entreprise que le suicide d’une employée va remettre en question. Or, au début, elle applique bêtement les règles, se sert du petit pouvoir qui lui est offert, s’y accroche. Le plus faible s’écrase, tombe, se courbe. Le plus fort avance sans se retourner. Réfléchir à ses actes, c’est déjà ne plus être compétitif. A l’échelle de la ville comme de l’entreprise (on n’est pas ici à l’échelle nationale !), le pouvoir est déjà un tourbillon vertigineux duquel on ne s’extirpe que par des actes forts et irréversibles, qui consistent souvent à quitter ce monde. D’où le grand classique auquel n’échappe pas Les Marches du pouvoir, du naïf innocent qui se confronte à la réalité du monde politique. Le pouvoir est un défi qui en entraîne d’autres derrière lui tel que le découvre le bavard mais souvent brillant Miss Sloane. 

Discours et renoncements

Avoir la parole, c’est maîtriser quelque chose. C’est ce que découvre, à sa petite échelle, le personnage principal de l’adaptation du Discours puisque plus il cherche à mettre des mots dans son discours de mariage, plus il fige la scène, imagine des drames, des rires, des larmes, il a le pouvoir. C’est aussi ce qu’ont bien compris les personnages poussés à l’absurde de Quai d’Orsay. On y voit évoluer Arthur Vlaminck qui est chargé du « langage » au ministère des affaires étrangères. Là encore ce sont les mots qui galvanisent, qui font l’homme de pouvoir, qui font l’addiction aussi. Dans Alice et le maire, cette réflexion sur la parole, qui fait la pensée et doit toujours précéder l’action, la contradiction par les mots en politique, est poussée à son paroxysme dans le duo formé par Anaïs Demoustier et Fabrice Luchini. Le désir d’avancer est plus fort, mais il y a un véritable jeu de mots qui se noue et combat l’action reine et irréfléchie qui fait l’adrénaline du pouvoir (avoir toujours un coup d’avance et distribuer les coups dans autre perspective que garder sa place). Combattre n’est donc pas toujours le seul désir dans cette accession au pouvoir.

On se souvient ainsi du discours qui clôture Numéro Une, le film de Tonie Marshall, sur l’ascension d’une femme à un poste de dirigeante d’entreprise. L’intérêt de Numéro Une n’est pas tant de savoir si Emmanuelle accédera au pouvoir, mais comment elle y accédera. Au final, la réalisatrice ne veut pas simplement filmer des femmes qui combattent, mais des moments de réussite et de pleine possession du pouvoir, sans pour autant en montrer exclusivement le côté négatif. On pense aussi au contrepoint apporté par Divertimento où une femme doit s’imposer comme une cheffe d’orchestre crédible, mais choisit non pas de diriger, mais de « faire corps » avec les musiciens de l’orchestre qu’elle a composé. Elle a ici le pouvoir de tous les amener à jouer ensemble et décide d’en faire non pas une gloire personnelle, mais un choix, fortement politique, de visibilité, d’échange, de partage. Voilà peut-être une nouvelle façon d’aborder l’addiction au pouvoir et de repousser les cauchemars et les compromissions que le cinéma a toujours fait naître de sa représentation du pouvoir, rien qu’à voir ce qu’en font les personnages que combattent les super-héros des films Marvel.

La Famille Asada : Les photos, c’est sacré

Inspirée de l’histoire vraie du photographe Masashi Asada, La Famille Asada est une très jolie comédie dramatique remplie de bienveillance. A la fois drôle et touchant, ce feel-good movie nous rappelle l’importance de la famille et des souvenirs, à travers un travail mémoriel effectué grâce à un simple appareil photo.

Une famille pas comme les autres

Dès sa première séquence, le long-métrage nous embarque dans son univers décalé. On y voit un enchaînement de chutes quelque peu burlesques, filmées au ralenti, de chacun des personnages masculins. C’est donc une famille atypique que nous présente le réalisateur Ryôta Nakano. Une famille qui sort des normes y compris au sein de la société japonaise. En effet, le père de la famille s’occupe du foyer et ne travaille pas, tandis que la mère, elle, travaille de nuit à l’hôpital. Un simple détail, certes, mais qui est tout de même signifiant. La position d’homme au foyer du père est appuyée à plusieurs reprises lors du film, notamment par une enfant.

Le cadet de la famille, Masashi, est lui aussi un enfant pas comme les autres. Contrairement à son frère Yukihiro, qui se dirige vers une carrière dans les normes, lui se prend de passion pour la photographie. Malgré tout, son manque de confiance en lui empêche d’embrasser son rêve. Mais un jour, il entreprend de réaliser les rêves inachevés des membres de sa famille, grâce à la photographie. Vont alors s’enchaîner diverses séances photos, toutes plus absurdes les unes que les autres. Le père se rêve en Pompier, la mère femme de Yakuza et le grand frère pilote de Formule 1.

C’est ici que réside la plus grande force du long-métrage. Ryôta Nakano arrive à rendre cette famille terriblement attachante. Caractérisé avec soin, chacun des personnages a sa propre voix. Et le travail de mise en scène du cinéaste pour accentuer la dimension burlesque du film est à souligner. Il utilise des effets de style en concordance avec l’univers recréé par la photographie. La séquence de Yakuza sera donc filmée au ralenti, avec une musique intense. Pour autant, le film n’oublie jamais d’être plus pudique lorsqu’il doit l’être. Les moments d’émotion en famille sont filmés avec justesse eux aussi. La Famille Asada est un film en constant équilibre, en harmonie parfaite entre les rires et les pleurs.

La photographie face aux douleurs de la vie

On peut toutefois distinguer deux grandes parties au sein du long-métrage. Une fois toutes les péripéties de la famille achevées, le film se concentre davantage à aborder la réalité de son pays. Masashi est désormais installé à Tokyo et récompensé pour son travail. Son histoire va croiser celle du Japon, à travers le traumatisme du tsunami de 2011. Le film prend alors une tournure bien moins enjouée et plus dramatique. Masashi avait commencé à prendre en photo d’autres familles. Malheureusement, l’une d’elles fût touchée par le tsunami. Dans une volonté de la retrouver et par un heureux hasard, il rencontre un jeune homme qui s’est lancé dans la noble tâche de retrouver toutes les photos laissées à l’abandon dans les décombres.

Au premier abord déconnectée de la première partie du film, sa seconde moitié est pourtant pleinement dans sa continuité sur le plan thématique. Dans la première partie comme dans la seconde, c’est grâce à la photographie et aux souvenirs qu’on surmonte la réalité. Avec sa famille, Masashi essayait avec bonne humeur de panser des plaies. Des plaies créées à cause d’un rêve inachevé ou inaccompli. En restaurant et en collectant ces photos perdues, Masashi essaie également de panser des plaies. Différemment cette fois, en essayant de leur redonner espoir, à travers ces photos, souvenirs encrés d’un temps meilleurs.

Quand bien même elle ne bénéficie pas de la même fraîcheur et vivacité, cette seconde partie vise juste. Nakano y épure sa mise en scène avec finesse. Il s’inscrit pleinement dans la veine des chroniques sociales japonaises, notamment celle d’Hirokazu Kore-eda. Cette filiation avec le maître Japonais s’illustre également dans sa galerie de personnages. Au fil du film, Masashi croise différentes personnes. Leurs vécus à tous sont différents, et chacun va apporter au protagoniste une nouvelle vision de la vie. Même une enfant, endeuillée par la mort de son père, permet au photographe de comprendre quelque chose de la vie.

Ainsi, pendant ces deux heures, on se plaît à côtoyer cette famille Asada. Ryôko Nakano nous invite pleinement dans l’atmosphère de son récit. La proximité avec ces personnages est telle que l’on pourrait croire être invité au sein de cette famille. A la fois drôle et touchant, chronique d’une famille et d’un pays, le film est avant tout un rappel que face à la parfois trop douloureuse réalité, on peut s’en remettre à la photographie et aux souvenirs qu’ils transmettent.

La Famille Asada : bande annonce

La Famille Asada : fiche technique

Réalisation : Ryôto Nakano
Scénario : Ryôto Nakano et Tomoe Kanno
Interprétation : Kazunari Ninomiya (Masashi Asada), Satoshi Tsumabuki (Yukihiro Asada), Jun Fubuki (Junko Asada), Mitsuru Hirata (Akira Asada)
Photographie : Hironori Watanabe
Musique : Takashi Watanabe
Montage : Soichi ueno
Genre : Comédie dramatique
Société de distribution : Art House Films (France)
Date de sortie : 25 Janvier 2023
Durée : 2h07
Pays : Japon

La Famille Asada : Les photos, c’est sacré
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Titanic : L’amour comme vecteur d’empowerment

Analyse du phénomène Titanic, à l’occasion de sa ressortie au cinéma le 8 février 2023 : vingt-cinq ans après sa sortie en salle, le long-métrage continue de fasciner les foules. Pour le meilleur et pour le pire. L’œuvre culte de James Cameron souffre en effet d’une réputation ambiguë, charriant avec elle nombre de clichés qui, s’ils s’avèrent justes, décrédibilisent sa valeur. Un quart de siècle, cela se fête. Le Mag du Ciné profite de cette occasion pour réhabiliter un film dense où le cinéma rime avec l’amour.

« Jack, je vole ! »

« Jack, je vole ! ». Voilà vingt-cinq ans que cette réplique culte de Titanic fait s’écrier les cinéphiles du monde entier – sans compter la polémique de la porte (un poil) trop grande sur laquelle Rose est affalée à la fin. Il est des œuvres qu’on oublie et d’autres qui ne cessent de faire parler d’elles. Encore et encore dans une sorte de glose infinie tenant de la parodie autant que de l’admiration. Titanic en fait partie. Pourtant, de l’œuvre, on a tout dit ou presque.

Il est de tradition d’évoquer – à juste titre – sa réussite technique. Le tournage du film a, de fait, nécessité la construction d’une maquette grandeur nature du paquebot. Ce gigantisme s’allie à un budget record de 200 millions de dollars. Pendant 12 ans, Titanic reste numéro un du box-office mondial. Ce qui en fait le plus grand succès de l’histoire du cinéma avec 1,8 milliard de dollars de recettes. Ce record de longévité est dépassé par James Cameron (encore lui) avec Avatar (2009). Si ces chiffres impressionnent, ils tendent à occulter la portée artistique du film. Titanic est souvent perçu sur le mode binaire. Le film est, en effet, soumis à une sorte de découpage entre le reconstitution historique et l’histoire d’amour entre les deux héros. La première bénéfice d’un meilleur crédit que la seconde. Normal pourrait-on dire puisqu’elle est basée sur des faits historiques. De nombreux historiens ont pointé le manque de vraisemblance dans la relation entre Rose (Kate Winslet) et Jack (Leonardo Dicaprio). Il est, en effet, peu probable d’imaginer une femme appartenant à la haute société avoir une histoire avec un artiste bohème sans le sou. Si tant est que cela soit possible – car il est toujours possible de trouver des contre-exemples – le poids des convenances est tel qu’il l’interdit.

Titanic montre fort bien la division sociale qui règne sur le paquebot. La première classe, qui regroupe les membres de l’aristocratie, occupe des appartements cossus et spacieux, situés en haut du navire. Tandis que la deuxième et la troisième classes, qui concernent respectivement la classe moyenne et les franges les plus pauvres de la société, s’entassent dans des chambres minuscules au confort pour le moins rudimentaire. Cette organisation stricte implique un quotidien extrêmement codifié où les plus riches vivent dans un microcosme doré desquels les plus pauvres sont exclus. Il n’y a pas de mixité sociale qui tienne, voire qui puisse s’envisager. Une femme de la haute société se doit de tenir son rang. Il en va de son honneur comme de celui de sa famille. Rose Dewitt Bukater (Kate Winslet) le sait fort bien. Sa rencontre avec le fougueux Jack Dawson (Leonardo Dicaprio) aurait sûrement été impossible sans le cinéma.

Souvenez-vous. Un soir, écrasée par une existence corsetée, refusant un futur sans avenir, promise en mariage à un homme qu’elle déteste, Rose décide d’en finir. Accoudée à la proue du navire, elle s’apprête à sauter dans l’eau lorsqu’elle est arrêtée par un jeune homme nommé Jack. Ce dernier lui enjoint de ne pas faire cette bêtise et lui sauve la vie. Une telle scène paraît de toute évidence mieux s’accorder à la fiction qu’à la réalité historique. Qu’une femme de la haute société parle – en tête-à-tête – à un homme passe encore. Qu’elle soit sauvée du suicide par un homme pauvre frise malicieusement la provocation. James Cameron le sait et s’en moque fort bien.

L’important, c’est (l’art) d’aimer

Le succès de Titanic n’aurait pas été ce qu’il est sans son couple star. Il fallait que Rose et Jack se rencontrent pour qu’il y ait œuvre d’art. Leur romance est moins stéréotypée qu’on ne le croit. L’argument supposément cliché du « elle est riche, il est pauvre » ne prend pas. Pire, ce dernier tend à occulter la dimension philosophique que recèle le film. De quoi le succès de Titanic est-il le nom ? De la reconstitution historique ? De la preuve que le cinéma est un « art » au sens étymologique du terme (du latin ars signifiant « savoir-faire ») ? Oui, sans doute, mais pas que. Titanic est un « hymne à l’amour » comme le chantait Piaf. L’affirmation peut paraître naïve. On se moque aisément aujourd’hui du long-métrage de James Cameron comme d’un film à l’eau de rose qui, sous couvert de parler d’histoire, entortille le spectateur dans un romantisme niais. Ce sont pourtant ces mêmes détracteurs qui versent une larmichette à la fin du film. Mais alors, si stéréotype il y a, d’où provient la fascination que l’œuvre ne cesse d’inspirer ? Titanic rejoue le mythe poétique de l’amour impossible entre deux êtres que tout oppose. Le fossé social qui sépare les deux héros s’exprime jusque dans leur manière de voir la vie. Jack est un artiste bohème épris de liberté. Pour lui, elle constitue, un bien inestimable qui ne saurait être négocié.

L’artiste dessine les gens qu’il rencontre lors de ses voyages. Le confort matériel lui importe peu. Jack puise dans l’air qu’il respire sa créativité. Rose est impressionnée par le jeune peintre. Elle envie à Jack sa liberté. Rose est enfermée dans une existence qu’elle exècre. Bienséance, pudeur, silence –, autant de règles imposées par l’aristocratie aux femmes qui se retrouvent, bien vite, emmurée vivantes, se mourant à petit feu afin de sauver les apparences à l’instar de Rose. Celle-ci maquille sa tentative de « suicide » en accident, faisant de Jack une sorte de complice malgré lui. Le jeune homme se tait, mais n’est pas dupe. Si la jeune femme veut se mentir à elle-même, en croyant pouvoir mettre sous le tapis son malaise existentiel, lui n’y croit pas une seule seconde. Le feu qui brûle en elle, cette flamme de la vie, si vive et si précieuse s’éteindra, si elle cède à la norme bourgeoise -, lui dit-il à la sorte à la sortie de la messe.

Ce discours peut passer pour un détail dans un film qui dure près de trois heures. Il introduit – au contraire – un point de bascule. Jack secoue Rose de sa (tor)peur à (ré)agir. L’artiste incite la jeune femme à réfléchir à son avenir. Choisir la vie bourgeoise implique de museler ses désirs, de se taire et d’attendre patiemment que les choses passent (si elles passent) – de lorgner du côté de la mort, en espérant qu’elle arrive un peu plus vite. Rose est forcée de reconnaître que Jack a raison. Cette dernière choisit ainsi le camp de l’artiste. Celui-ci revendique son dénuement pour mieux célébrer son amour de la vie. Pour lui, l’existence est un « don » autant qu’elle est un art dont il faut profiter à chaque instant –, tant qu’on a encore le temps. Ne nous gâchons pas le plaisir de le citer : « Je pense que la vie est un don et je ne veux pas le gâcher, on ne sait pas quelle donne on aura le jour suivant, on apprend à accepter la vie comme elle vient. Pour que chaque jour compte. »

Ni avec toi, ni sans toi

Jack est un peintre doublé d’un poète. Sa philosophie emprunte à la fois chez Rimbaud et Épicure – avec une préférence marquée pour le premier. Il faut aimer la vie et l’amour car il n’y a que cela qui vaille la peine d’être vécu, représenté et conservé grâce à l’art. Rose est impressionnée par cet artiste qui se moque du « qu’en dira-t-on » bourgeois. Jack a très bien cerné la jeune femme. Il la sait enfermée dans un univers qu’elle déteste. L’artiste lui fait alors découvrir la simplicité du monde ouvrier lors d’une fête. La liberté qui émane de Jack détermine Rose à prendre en main son destin. Bien qu’il ait été tenté de le faire, ce n’est pas l’artiste qui intime à son modèle de rompre ses chaînes. C’est à elle qu’il revient – in fine – de décider de la manière dont elle vivra sa vie. Titanic réécrit, de fait, le mythe de Pygmalion et de Galathée. L’artiste ne tombe pas amoureux de sa création. Rose n’est pas un objet façonné par Jack. Le modèle impose à l’artiste ses conditions et non l’inverse. On pense à la scène du portrait dont les modalités d’exécution sont – chose rare – définies, au préalable, par la jeune femme.

« Jack [Dawson, et qu’] il m’a sauvée, de toutes les façons qu’une personne peut être sauvée », affirme Rose soixante ans après le naufrage du Titanic. Jack opère un déplacement dans la figure stéréotypée du « sauveur ». Si Rose est peut-être une femme en détresse lorsqu’elle le rencontre, la jeune femme ne doit, néanmoins, son salut qu’à elle-même. Jack a offert à Rose la possibilité de pouvoir être libre –, non son effectivité qui ne peut dépendre que de la jeune femme. L’artiste apparaît, en cela, comme un vecteur d’agentivité. Il donne à Rose la force de s’affranchir des autres autant que d’elle-même. Être une femme libre devient ainsi, pour la jeune femme, quelque chose d’envisageable, n’étant plus confinée à un lointain horizon d’attente. Jack conçoit la vie comme un art. L’existence est un tableau que l’on façonne au fil du temps. Son exécution doit autant à nous-mêmes qu’aux multiples modèles que l’on rencontre au fur et à mesure. La réappropriation du corps et de la vie qui l’anime passe dans le film par une redéfinition de l’image que l’on possède de soi. Le portrait de Rose nue portant le fameux diamant – d’ailleurs convoité par les scientifiques qui écoutent son récit – constitue un premier élément de bascule.

Amour océan 

La rupture adviendra définitivement au moment du naufrage. Rose choisit, contre l’avis de Jack, de ne pas monter dans les canots de sauvetage, affrétés uniquement pour les femmes et les enfants (de première classe, – cela va sans dire). La jeune femme refuse volontairement de se sauver la vie. Cette décision ne peut paraître absurde qu’à celles et ceux qui n’en ont pas compris la portée politique. Rose est amoureuse et cet amour lui donne la force de dire non. La jeune femme affirme son droit de décider si elle veut vivre ou mourir. Cette décision lui sauvera, de fait, la vie. Il fallait que Jack meure pour que Rose puisse vivre. Certains diront que la mort de l’artiste est un prétexte pour faire pleurer dans les chaumières. Voire pour rendre la chanson de Céline Dion encore plus déchirante. Un tel avis placarde là encore une lecture romantique stéréotypée. Jack n’est pas un prince charmant. Il est prince aimant. Ce dernier donne l’amour et la confiance qui manquait à Rose pour s’affranchir en l’aimantant à la liberté. Alors qu’il se rigidifie déjà, plongé dans une eau glaciale, Jack répond au « Je t’aime » de Rose :

« Ne fais pas ça, ne fais pas celle qui m’dit adieu. Pas encore… est-ce que tu m’as compris ? Écoute, tu vas te sortir de là, tu vivras longtemps, et tu vas faire plein de bébés… et tu vas les voir grandir, et tu mourras très vieille, une vieille dame, bien au chaud dans ton lit… Pas ici… pas cette nuit… pas comme ça, est-ce que tu m’as compris ? Gagner ce voyage est la meilleure chose qui me soit arrivée, il m’a mené à toi, et je lui suis reconnaissant pour ça. Tu dois me faire cet honneur, à présent promets-moi, que tu vas survivre, que tu n’abandonneras jamais, jamais… même si ça a l’air sans espoir… promets le moi, maintenant… et ne romps jamais cette promesse. »

Rose fera sienne les paroles de l’artiste. « Je n’abandonnerai jamais. », dira-t-elle. S’accrocher à la vie, l’aimer en dépit de ses vicissitudes, même si elle peut être cruelle et dégueulasse, lui laisser malgré tout une chance, ne serait-ce pour que les fulgurances et les magnifiques hasards qu’elle met sur notre route. Jack lègue à Rose une philosophie qui s’incarne comme un art de vivre. L’héroïne ira plus loin en adoptant à la fin le nom de Jack. Dorénavant, Rose se nomme « Dawson ». Elle incorpore le souvenir de son amant autant que les valeurs qu’il porte. Cette existence faite d’amour, d’art et de liberté, on l’entrevoit dans un dernier travelling qui égrène une série de photos avant de se fixer sur le visage de Rose. Penchée, juste avant, vers le bastingage, celle-ci jette le diamant bleu à la mer. Ce dernier est en forme de coeur. La symbolique ne s’arrête pas là.  Rose rend hommage à celui qui lui a donné la force d’aimer la vie. Celle-ci a tenu sa promesse. Elle peut enfin mourir, s’éteindre en paix en allant le retrouver dans les couloirs du Titanic. « L’amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir », disait Balzac dans Les Chouans (1829). Jack, si tu nous entends, on pleure.

Bande-annonce – Titanic

Fiche technique – Titanic

Réalisation et scénario : James Cameron
Musique : James Horner
Casting : Leonardo DiCaprio et Kate Winslet
Direction artistique : Martin Laing et Charles Dwight Lee
Décors : Peter Lamont
Costumes : Deborah Lynn Scott
Photographie : Russell Carpenter
Son : Christopher Boyes
Montage : Conrad Buff, James Cameron et Richard A. Harris
Production : James Cameron et Jon Landau (producteurs), Rae Sanchini (no) (producteur délégué), Al Giddings, Grant Hill et Sharon Mann (en) (coproducteurs), Pamela Easley (productrice associée)
Sociétés de production : 20th Century Fox, Paramount Pictures et Lightstorm Entertainment4
Sociétés de distribution : 20th Century Fox (International), Paramount Pictures (Canada et États-Unis)
Pays : États-Unis
Genres : catastrophe, drame, romance
Durée : 195 minutes
Sortie : 7 janvier 1998

« Not all robots » : fer sens

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Les éditions Delcourt publient Not all robots, de Mark Russell et Mike Deodato Jr. Dans un futur dystopique, l’humanité se trouve privée d’emplois ; elle dépend de robots dotés d’une intelligence générale artificielle pour subvenir à ses besoins les plus basiques.

Dans son essai Un monde sans travail (Flammarion), l’économiste Daniel Susskind avance que le développement de la puissance des intelligences artificielles mènera dans les décennies à venir vers un empiètement des tâches (manuelles, cognitives et émotionnelles) qui reléguera peu à peu l’humanité au ban du marché du travail. Il imagine un futur constitué de chômage technologique frictionnel, puis structurel, ainsi qu’un surplus de richesses nées de la productivité des IA finissant entre les mains d’une minorité de rentiers qu’un Big State devra impérativement mettre en coupes réglées, sous peine de voir s’accentuer hors de toute proportion les inégalités socioéconomiques.

Not all robots pourrait s’appréhender, à bien des égards, comme une transposition graphique du postulat de Daniel Susskind. Si Mark Russell et Mike Deodato Jr y ajoutent une structure dramatique à mi-chemin entre Blade Runner et I, Robot, dotée d’une forte dimension philosophique, ils n’omettent pas les longues files d’attente devant les bureaux du chômage, les étudiants désœuvrés suivant sans passion des cours qu’ils savent inutiles, une humanité dont la survie est associée à une abyssale perte de sens et un capital accaparé par un Conseil dirigeant… composé de cinq ultra-riches. Les robots IAG mis en vignettes dans Not all robots ont surpassé les hommes en tous points. Il ne reste aux êtres de chair et de sang que la coiffure (pour des raisons culturelles) ou le codage (opportunités de marché) comme planches de salut. Il est amusant – ou glaçant, c’est selon – que tous ces phénomènes, et parfois dans le détail, figurent dans les prévisions de Daniel Susskind.

Les ponts entre Not all robots et R.U.R. (Katerina Cupova, Glénat) mériteraient à eux seuls une analyse étayée : les deux albums ont en effet en commun la mise en scène d’individus dépossédés, aliénés à des machines qui, elles-mêmes, renferment des formes de douleurs qui les humanisent. « Tôt ou tard, on est tous remplacés par un nouveau modèle […] On devient tous obsolètes. » Si cette remarque s’applique aux êtres humains, déclassés par des machines plus compétentes, elle ne tarde pas à trouver son extension dans le monde robotique. Car Razorball, l’IA des Walter, travaille à la fabrication de « Mandroïdes », des robots de nouvelle génération censés les remplacer, lui et ses pairs, dans un avenir proche. L’analogie avec les humains concevant des modèles se substituant à eux dans les champs, les usines et les bureaux saute aux yeux même les moins dessillés. L’année 2056 imaginée par Mark Russell et Mike Deodato Jr est sépulcrale ; elle oppose hommes et machines sur fond de raréfaction du travail. Et une question sous-tend l’ensemble de leur album : comment se définir et s’accomplir quand on dépend entièrement, et pour toute chose, des autres ?

Cette réflexion n’épargne pas Razorball. Traînant son spleen, se refermant de plus en plus sur lui-même, regrettant l’absence de considération pour ses services de ses propriétaires, il finit par se retirer, dans un mutisme complet, pour construire des armes létales dans le garage des Walter. La manière dont les auteurs portraiturent le dombot, à la limite de la démence dépressive, tend à lui conférer des traits éminemment humains. Et ce ne sont ni sa puce d’empathie ni sa capacité à décentrer le regard par altruisme qui contrediront cet état de fait. S’il est dense et particulièrement pertinent, Not all robots ne manque pas non plus d’humour (ces androïdes qui s’échangent des sobriquets tels que « Terminator » ou « Iron Man ») ou d’easter eggs (ce plan emprunté à Aliens, le retour).

Plus généralement, le monde contre-utopique imaginé par Mark Russell et Mike Deodato Jr repose sur l’hypothèse de supériorité des machines. Tout y est mathématisé, au point que les tribunaux ont été remplacés par des centres de justice algorithmique ou qu’un accident de la circulation se solde par un dédommagement immédiat, calculé par une IA, et une victime laissée mourante, sans même un regard, sur le bord d’une route. Dans ce futur techno-pessimiste parfaitement mis en images, l’humanité évolue en vase clos dans des dômes-métropoles dont l’atmosphère est contrôlée par des IA. La division règne, partout et à tout instant. Les débats télévisés mettent aux prises humains et machines, les groupuscules clandestins pullulent, les rues sont investies de manifestants courroucés, les scènes d’affrontements et de chaos se généralisent et même chez les Walter, famille américaine pourtant tout ce qu’il y a de plus ordinaire, on se déchire en vertu d’une appréciation différenciée des dombots. Circulez, il n’y a (plus) rien (de bon) à voir.

Not all robots, Mark Russell et Mike Deodato Jr.
Delcourt, janvier 2023, 120 pages

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« La Mémoire du futur » : révoltes populaires au Chili

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Les éditions Lux publient La Mémoire du futur : Chili 2019-2022, du philosophe français Pierre Dardot. Ce spécialiste du marxisme revient sur les manifestations populaires menées au Chili ces dernières années et sur leurs conséquences politiques, dans un contexte où la fronde, plurielle et parfois très ancienne, a été nourrie, en sus, par trois décennies de néolibéralisme.

Les mouvements sociaux de 2019 au Chili ont été motivés par une colère croissante envers les politiques économiques néolibérales mises en place sous la dictature de Pinochet dans les années 1970 et 1980, et ensuite perpétuées par les différents gouvernements qui se sont succédés à Santiago. Ces politiques ont eu pour effet de concentrer la richesse entre les mains d’une élite économique toujours plus restreinte, tout en condamnant une partie importante de la population à la précarité. Les manifestants ont exprimé des revendications sociales et politiques de natures diverses, touchant tant à l’éducation, la santé, le logement ou les droits des travailleurs. L’événement déclencheur qui a conduit à ces mouvements sociaux, la hausse soudaine du prix du ticket de métro, ne doit évidemment pas masquer l’essentiel. Car comme le verbalise très bien Pierre Dardot, ces mécontentements populaires trouvent des racines anciennes dans les communautés mapuches, les mouvements féministes ou les cercles estudiantins.

L’auteur en reprécise les tenants : les Mapuches ont toujours entretenu des rapports complexes et conflictuels avec l’État chilien. Les Incas et les Espagnols ont cherché, en vain, à assujettir cette communauté. Une conquête militaire, connue sous l’expression euphémique de « pacification de l’Araucanie », s’est ensuite déroulée entre 1860 et 1883. Il s’agissait en réalité d’une guerre de conquête et d’extermination, menée par le gouvernement chilien, visant à l’annexion pure et simple de tout le territoire mapuche. Plus tard, sous Pinochet, on assiste à un démantèlement du mouvement indigène par les forces armées et à la promulgation de décrets qui consacrent la liquidation des réserves occupées par ces communautés. Le terrain était donc propice à la formation d’une voix mapuche forte dans les mouvements sociaux récents. Leur opposition au système néolibéral, les Mapuches le partagent d’ailleurs avec les femmes, cantonnées à une vision traditionaliste du familialisme. Longtemps, les centres de mères ont été dirigés par des épouses de militaires et se sont assimilés à des organisations de contrôle et de domestication. L’émergence d’une conscience de genre a été progressive. Dans un contexte de laisser-faire économique exacerbé, le crédit a ensuite occasionné une charge mentale supplémentaire pour les femmes, synonyme de précarité. Ces dernières ont par ailleurs été engagées dans le droit au logement, pour ne citer que cet exemple.

Le mouvement étudiant a souvent été confronté aux carabineros. En 2001, quand il protestait contre la remise en cause de ses droits, en 2006 lors de la Révolution des Pingouins (contre la privatisation de l’éducation) ou encore en 2011. Pierre Dardot ne manque de souligner qu’il se caractérise par sa cohérence, sa solidarité et une réelle diversité politique. L’inventivité des actions menées (des flashmobs aux parcours de course en passant par des sites Internet de sensibilisation spécifiquement dédiés à la cause estudiantine) ont permis, notamment, d’inscrire la réforme de l’éducation dans le débat public. La Mémoire du futur : Chili 2019-2022 revient amplement, avec force détails, sur ces trois cœurs battants de la contestation sociale au Chili. Mais l’ouvrage ne s’arrête pas en si bon chemin, puisque Pierre Dardot revient sur l’organisation institutionnelle et politique du Chili (avec les lois organiques héritées du pinochisme), sur la difficile et parfois spécieuse transition démocratique, sur un concertationnisme local fondé sur l’acceptation de la Constitution de 1980, dont la rédaction a été dirigée par Jaime Guzman, un disciple de Friedrich Hayek, inspirateur du néolibéralisme.

Opérant des ponts avec Boeninger ou Carl Schmitt, opposant démocratie consensuelle et majoritaire, se penchant et s’épanchant sur la nouvelle Constitution chilienne et les choix parfois discutables qui y ont présidé, Pierre Dardot en appelle au bout de sa réflexion à faire preuve d’inventivité politique. Chemin faisant, il aura rappelé les conséquences désastreuses du néolibéralisme chilien (mise en concurrence des écoles publiques et privées, privatisation des retraites, dette étudiante, etc.), il aura noté l’accent mis par Elisa Loncon, présidente de la Convention constituante, sur le Chili plurinational et interculturel, il aura épinglé les conservatismes en vigueur auxquels cette Convention a fait face, il aura évoqué un préambule constitutionnel affirmant l’unicité du peuple chilien et la pluralité des nations qui le composent, mais aussi la démocratie inclusive et paritaire ou encore ces biens communs naturels protégés par un État gardien. Cette collection de bonnes intentions, à certains égards indispensables, a toutefois fait l’objet d’un rejet massif, expliqué par la défiance des Mapuches envers l’État, les craintes exagérées relatives au logement ou à l’avortement et la peur de voir se transformer le Chili en une multitude de petits États…

D’une plume claire et généreuse, Pierre Dardot recontextualise à la fois les fondements des mouvements sociaux récents mais aussi leurs aboutissants politiques et sociétaux. Il décrypte un malaise renforcé par trente années de néolibéralisme et une organisation politique chilienne invitant, de par sa nature, à l’incrémentalisme et à la démobilisation. Une lecture éclairante, source d’espoir comme de désenchantement.

La Mémoire du futur : Chili 2019-2022, Pierre Dardot
Lux, février 2023, 302 pages

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« Atlas des guerres à l’époque moderne » : flux et reflux du monde

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Les éditions Autrement publient un passionnant Atlas des guerres à l’époque moderne, réunissant Olivier Aranda, Julien Guinand, Caroline Le Mao et Mélanie Marie. Enjeux territoriaux, économiques, diplomatiques s’y conjuguent dans un monde en mutation permanente.

L’Atlas des guerres à l’époque moderne nous plonge avec force détails dans les conflits des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. L’ouvrage est co-écrit par Olivier Aranda, professeur agrégé d’histoire, Julien Guinand, enseignant en histoire à l’Université catholique de Lyon, et Caroline Le Mao, maîtresse de conférence en histoire moderne. Il est augmenté des cartographies éclairantes de Mélanie Marie. Les auteurs passent en revue les premières guerres d’Italie, les conflits du royaume de France sous Henri II, la période Sengoku du Japon, les enjeux territoriaux sur les continents américains, les économies de la guerre navale, l’expansion de la Russie de Pierre Le Grand à Catherine II, la guerre de Sept ans, le conflit civil en Vendée ou encore le siège pendant la Révolution.

Le chercheur en sciences sociales Charles Tilly affirmait que « la guerre a fait l’État et l’État a fait la guerre ». Cette assertion est amplement corroborée dans l’atlas. Ce dernier témoigne également d’une sorte de « darwinisme politique » en vertu duquel seuls les États capables de remporter les batailles armées menées contre leurs voisins survivent et se pérennisent. La guerre a en effet poussé les États à se structurer pour devenir plus forts. John Brewer évoque à cet égard un État qualifié de « militaro-fiscal ». Olivier Aranda, Julien Guinand, Caroline Le Mao et Mélanie Marie démontrent aussi comment l’expansion coloniale a entraîné des conflits élargis bien au-delà du vieux continent, ayant pris une dimension mondiale. On peut ainsi considérer la guerre de Sept ans comme la première « guerre mondiale », menée à la fois sur les théâtres européen et américain.

L’Atlas des guerres à l’époque moderne se penche sur les positions, les mouvements et les configurations des troupes, ainsi que sur les flux matériels. Il inclut des cartes maritimes, coloniales ou relatives aux conflits étudiés. Prenant en charge des périodes différentes, les auteurs examinent scrupuleusement, avec pédagogie, les événements marquants des trois siècles qu’ils parcourent. Le XVIe siècle coïncide avec l’affirmation d’une nouvelle puissance de feu liée à la diffusion d’armes à poudre noire, au gonflement des effectifs militaires et des besoins logistiques ou financiers des armées. Longtemps, le mercenariat s’impose comme la solution la plus commode aux nécessités humaines. Les contrats souscrits avec des entrepreneurs privés s’effacent cependant peu à peu au profit des accords signés avec d’autres gouvernements. Mais à d’autres occasions, les nations belligérantes recourent au recrutement forcé, comme en Angleterre, ou enrôlent les condamnés de droit commun, les vagabonds ou les mendiants. Pour financer leurs conflits, les recettes fiscales et les emprunts seront de plus en plus sollicités.

De l’Italie morcelée du XVIe siècle aux prétentions hégémoniques des empires ottoman ou moghol, des forces supplétives suisses ou germaniques aux chocs bactériologiques décimant les populations amérindiennes, l’Atlas des guerres à l’époque moderne n’omet rien de la marche (militaire) du monde. Et certains événements s’y déploient à travers leurs ramifications multiples. Il en va notamment ainsi de la guerre de Trente ans : elle déchire l’Europe entre 1618 et 1648, aboutit aux traités de Westphalie, nourrit l’affrontement entre le France et l’Espagne (jusqu’en 1659 et la paix des Pyrénées), lequel occasionne à son tour des révoltes populaires et la crise politique de la Fronde parlementaire. La guerre de Sept ans produit elle aussi des effets par ricochets : non seulement elle se joue d’Europe jusqu’en Amérique du Nord en passant par les Antilles ou l’Inde, mais elle implique Français, Anglais, puis Espagnols à partir de 1762. La France perd, à sa suite, la totalité de ses possessions en Amérique du Nord : la Nouvelle-France passe ainsi, pour ne citer que cet exemple, sous contrôle anglais.

Il serait illusoire de chercher à résumer le propos des auteurs tant ce dernier apparaît dense et transversal. On peut néanmoins évoquer quelques-unes des figures qu’il convoque : le conquistador espagnol ou portugais y côtoie l’autochtone assailli, le vieux continent chrétien s’y heurte aux ambitions impériales de Selim ou Soliman le Magnifique, l’unificateur japonais Toyotomi Hideyoschi cherche à conquérir l’Empire Ming avec des conséquences désastreuses et dévastatrices sur la péninsule coréenne, aussitôt pillée et dépeuplée… En moins de 200 pages, les auteurs parviennent à synthétiser de manière limpide et fidèle trois siècles d’histoire armée. Ils évoquent les navires et leurs évolutions, l’état de siège, les fortifications à la Vauban, les destins croisés des empires moghol et songhaï et même, preuve d’un souci du détail, les évolutions numériques de la garde de la frontière hongroise au moment où Charles Quint et ses alliés affrontaient les Ottomans. Si l’exhaustivité demeure en pareille entreprise un vœu pieu, force est de constater que cet atlas entreprend de s’en approcher autant que possible.

Atlas des guerres à l’époque moderne, Olivier Aranda, Julien Guinand, Caroline Le Mao et Mélanie Marie
Autrement, février 2023, 192 pages

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Daniel Clowes doublement mis à l’honneur aux éditions Delcourt

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Les éditions Delcourt publient les deux premiers volumes de « La Bibliothèque de Daniel Clowes ». Irrévérencieux, Comme un gant de velours pris dans la fonte et Ghost World témoignent tous deux des partis pris radicaux de ce chantre de la bande dessinée indépendante américaine.

Dans son film Ghost World, sorti en 2001, Terry Zwigoff met en scène Enid et Rebecca, deux jeunes adultes respectivement campées par Thora Birch et Scarlett Johansson. Inséparables, elles tuent le temps comme elles le peuvent, dans une bourgade américaine moyenne sur laquelle elles jettent volontiers un regard sarcastique. On doit au scénariste Daniel Clowes cette histoire à la fois anodine et tragique. Dans sa bande dessinée, caractérisée par un aigue-marine spectral faisant parfaitement sens, il arrime son récit à deux jeunes héroïnes en rupture avec leur environnement, se soutenant mutuellement dans une transition douloureuse vers l’âge adulte. Découpé en tranches de vie, doté d’une vraie science du dialogue, Ghost World se place à la hauteur d’Enid et Rebecca pour conter le désir sexuel, la peur de pénétrer dans le monde universitaire et professionnel mais aussi, et surtout, les histoires, parfois improbables, que l’on se raconte à soi-même pour se rassurer sur la place que l’on occupe au sein d’une communauté.

On pourrait rapprocher l’œuvre de Daniel Clowes de celle d’un Jim Jarmusch pour sa capacité à extraire du quotidien et de la marginalité de quoi dépeindre la société moderne. Enid et Rebecca désirent secrètement le même homme, Josh. Elles méprisent la plupart des gens qu’elles croisent tout en s’échinant à obtenir de leur part une sorte de validation sociale. Leur transgression des codes n’est que de façade : il s’agit de visiter un sex-shop, d’arborer un look provocateur ou de tourner en dérision les accomplissements de ceux qui les entourent. Les deux jeunes femmes demeurent pourtant bien plus touchantes que pathétiques. Elles se raccrochent à un passé idéalisé, matérialisé par la crainte de l’une de voir partir l’autre à l’université, par des babioles héritées de relations passées ou par ces chansons d’enfance auxquelles elles se cramponnent de manière irrationnelle. À leurs yeux, leur ville n’est peuplée que de satanistes, de comédiennes ratées, de faux jetons et de ringards. Astucieusement, Daniel Clowes ne fait rien pour court-circuiter ces jugements à l’emporte-pièce, préférant questionner la place des deux femmes dans un écosystème changeant et insinuer une brisure graduelle dans leur amitié.

La-Bibliotheque-de-Daniel-Clowes-Comme-un-gant-de-velours-pris-dans-la-fonte-avisMalgré leurs différences conceptuelles, et par-delà le passage vers l’âge adulte, cette amitié peu à peu contrariée se retrouve tant au cœur de l’album de Daniel Clowes que du long métrage de Terry Zwigoff. Ce qui forme l’essence de ces deux versions de Ghost World, et la bande dessinée tricolore reste probablement la plus à même de le traduire, tient avant tout au sentiment d’insécurité émotionnelle qui conditionne l’existence d’Enid et Rebecca (dont l’équivalence est plus importante à l’écrit qu’à l’écran). L’humour froid et réaliste qui nappe chacune de leurs conversations est à cet égard édifiant : à chaque fois qu’elles cherchent à se distancer de leurs pairs, les deux jeunes héroïnes ne font que se préserver elles-mêmes d’un monde qui les effraie bien plus qu’elles ne veulent l’admettre. Cette universalité ne se prête pas à Comme un gant de velours pris dans la fonte. Au contraire, le second album proposé par les éditions Delcourt a tout de l’exercice de style, lynchien qui plus est, avec ses monstres difformes, ses obsessions tenaces et ses rebondissements « nonsensiques ».

Daniel Clowes invite le lecteur à un voyage étrange, onirique et cauchemardesque. Son antihéros, Clay, se révèle au détour d’une projection dans un cinéma érotique où ses pieds… collent au sol. La ronde future des personnages suffit à annoncer le programme : des policiers abjects, des individus fanatisés, des nymphomanes, des animaux dépourvus de tout orifice… On peut se demander s’il y a quelque chose de logique derrière tout cela. Il s’agit, plus simplement, de profiter de la générosité et de la folie qu’un auteur grisant glisse dans son récit. Référencé, fascinant au point d’en devenir hypnotique, Comme un gant de velours pris dans la fonte est une œuvre qui se vit plus qu’elle ne se raconte. Derrière le point de vue de Clay se devine un monde pathétique, en perdition, constitué de fêlures et de désillusions. Ivresse dans la tonalité, vertige dans le traitement figuratif, humour décalé à la Twin Peaks, ce Daniel Clowes datant du début des années 1990 ressemble à s’y méprendre à un diamant brut. Imparfait mais éclatant.

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Comme un gant de velours pris dans la fonte, Daniel Clowes
Delcourt, janvier 2023, 144 pages

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Ghost World, Daniel Clowes
Delcourt, janvier 2023, 80 pages

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4.5

Tár : Le crépuscule de l’empire

La grandeur n’a pas à être contrainte par la politesse. En l’occurrence, Tár ne se soucie guère de montrer patte blanche au grand-public. Le seul devoir que s’impose et dont s’acquitte le nouveau film de Todd Field réside dans la fascination exercée par le personnage de Cate Blanchett. Un véritable monstre (dans tous les sens du terme) de grand-écran, lancé dans un jeu de regard de 3 heures avec le spectateur.

Monarchie absolue

On ne peut pas plaire à tout le monde. Todd Field a dû se le répéter plusieurs fois depuis Little Children, son précédent film et échec public qui l’a éloigné des plateaux pendant 15 ans. 15 ans à écrire des scénarios qui terminent au bas de la PAL des producteurs. Ironie du sort, ça doit être l’un des plus invendables qui signe son retour sur les plateaux.

Tár, Lydia de son prénom, est jouée par Cate Blanchett. Cheffe d’orchestre de profession, maestro mondialement reconnue et réputée de vocation, et dictatrice à voix basse de son univers. Plus qu’une star, une véritable cathédrale devant laquelle s’agenouillent les profanes et les professionnels. Bref, Tár est intouchable. Du moins jusqu’à ce que l’éclosion d’un scandale ne ramène l’icône au principe de réalité.

C’est peu de le dire, Tár n’a rien d’une sinécure. 10 minutes de film, une courte introduction qui esquisse son ésotérisme cinématographique, et le personnage interviewé dans le cadre d’une masterclass. Le médiateur essaie vaguement de donner le tempo, mais le combat est perdu d’avance. Tár s’empare de la parole pour ne (presque) plus la rendre pendant au moins 10 PUTAIN DE MINUTES.

Entre filmer la parole et mettre en scène la parole, il y a une limite que Field piétine allègrement avec un pogo de cinéma. On ne comprend pas tout, parfois si peu, de ce qui passe par la bouche de la maestro en démonstration de puissance devant un public silencieusement transi. Pourtant, on ne peut détacher les yeux de l’écran, on boit ses paroles sans regarder l’étiquette . « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent ». Cate Blanchett est loin de chatouiller le quintal, mais la grande Toile nous transforme en nain écrasé par les dimensions de son animal totem. Elle fait parler ses mains pour orchestrer ses mots comme si elle était en représentation. En fait, elle EST en représentation, et elle n’est même que ça. Ce que Brett Easton Ellis appelle l’Empire dans White, dans toute l’arrogance de sa supériorité culturelle et intellectuelle. Il faut la voir humilier sans ménagement, lors d’un cours à Julliard, un élève dont la rhétorique woke n’est tout simplement pas armée pour résister aux scuds verbaux de la grande prêtresse.

Seule avec du monde autour

C’est la problématique contemporaine : les gens de pouvoir ne peuvent plus vivre selon leurs propres règles. Ils sont désormais déférés devant la loi des mortels, et ce qui paraissait normal et acceptable ne l’est plus.

Imbue de sa propre grandeur sans sentir les effets de l’ivresse, Lydia Tár vit sur le piédestal sur lequel l’a mené son talent, et pas mal de calculs. Fielding filme sa créature en vertical, au sein de cadres immenses dans lesquels elle centrifuge tous les regards. « All eyez on me » disait 2Pac.  Mais Lydia Tár n’est pas dans l’échange, elle est plutôt dans la distribution des évidences. L’important n’est pas ce qu’elle dit, mais la façon dont elle le dit : comme un dictateur qui s’impose à notre consentement abreuvé de ses paroles et sa musique d’évangile. Elle parle, les autres exécutent. Et comme tous les tyrans, elle se nourrit tellement du regard de ses dévots qu’elle ne voit pas venir les forces qui attendent sa chute.

Il y a deux régimes de récit dans Tár, qui concernent le même enjeu. Le premier concerne la structure à proprement dit. Sur ce plan, Todd Field retire constamment le romanesque sous les pieds de sa durée de quasiment trois heures. D’abord en allongeant ses scènes au-delà du raisonnable, comme si les dimensions du personnage écrasaient la notion même d’efficacité, puis en lui retirant la maîtrise des horloges. Dépossédée du contrôle de son espace-temps, Tár se retrouve aimantée à petits pas vers le vide. Le réalisateur-scénariste va jusqu’à retirer la cause de l’effet au sein d’ellipses quasiment suicidaires, mais qui enferment un peu plus le spectateur dans le labyrinthe mental de son anti-héroïne.

La fin de leur monde

Le deuxième type de récit nous renvoie à notre façon même de regarder l’image. Car Tár est épiée. Telle une forteresse assiégée, son domaine est pris d’assaut. Elle ne le sait pas, même si le spectateur s’en doute, et pour cause : c’est lui qui regarde à travers la porte. Ça commence dès la première image, quand elle est filmée à son insu par un smartphone et commentée en direct par les réseaux sociaux. Puis un presque-regard caméra, un autre, un son non-identifié qui murmure les premiers signes de déséquilibre à l’oreille interne de Blanchett. Bruits parasites qui se multiplient, s’amplifient, se réincarnent.

Jusqu’à ce que le brouhaha du monde autour ne perce sa bulle pour de bon. La déréalisation du quotidien chère à Roman Polanski se conjugue au gigantisme de Stanley Kubrick : the bigger the movie is, the harder she falls. L’horizontalité des social justice warriors et des réseaux sociaux (les « robots » comme elle les appelle) avale le territoire de sa verticalité. C’est l’histoire d’une icône qui tombe de son royaume pour redescendre sur Terre. Nous devenons, en tant que spectateur, les entrepreneurs de la chute d’une montagne. Jusque dans un dernier plan qui pousse l’allégorie à son paroxysme, avec des millenials en cosplay et en territoire conquis qui observent leur prise de guerre jouer LEUR partition.

Au fond, Tár est un péplum par métonymie, à l’instar de Mad Max: Fury Road, et raconte la grande histoire d’une structure de pouvoir qui s’éteint. Il n’y a que le cinéma dans un ordre de grandeur qui dépasse le commun des mortels pour pousser à ce point l’analogie hors du domaine de la représentation. Comme son personnage, Tár a l’immensité des films qui épèlent la grandeur du médium en sons et en images au détriment des attentes du spectateur. Et Cate Blanchett, celle des actrices qui viennent de poser une barre beaucoup trop haute pour tous ceux et celles qui ne sont pas elle. Qu’on se le dise : si Tár regarde le monde en contre-plongée, c’est aussi et beaucoup grâce à elle.

Bande-annonce, fiche technique et synopsis du film Tár

Réalisateur(s) : Todd Field
Scénariste(s) : Todd Field
Avec : Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, Sophie Kauer, Mark Strong, Alec Baldwin…
Distributeur : Universal Pictures International France
Genre : Drame
Pays : Etats-Unis
Durée : 2h38
Date de sortie : 25 janvier 2023

Synopsis : Au sommet de la gloire, une cheffe d’orchestre voit sa carrière vaciller suite à des révélations sur des actes répréhensibles qu’elle a commis.

Critique du film « Le Jour le plus long »

Pas moins de quatre réalisateurs et une pléiade de stars se sont rassemblés pour donner vie à ce monument du film de guerre qui demeure encore aujourd’hui un classique indépassable. Le déroulé de l’opération Overlord y est raconté avec minutie, précision et grand spectacle à l’ancienne.

Un projet titanesque qui fit date

Lorsque, le 22 avril 1942, le maréchal Erwin Rommel déclare, à l’occasion de sa tournée d’inspection des fortifications allemandes en Normandie, que « pour les Alliés, comme pour l’Allemagne, ce sera le jour le plus long », il ne se doute pas qu’il inspirera le titre d’un gigantesque film de guerre qui sortirait vingt ans plus tard. Au départ, l’histoire est un livre écrit par l’américain Cornélius Ryan et basé sur les interviews croisées de différents vétérans de toutes les nationalités. C’est le 23 mars 1963 que le producteur français Raoul Lévy achète les droits du livre et s’associe à Associated British Picture Corporation en engageant le réalisateur Michael Anderson (L’Âge de cristal). Ryan fut également engagé pour écrire le scénario. Lévy espérait commencer la production en mars 1961 mais l’ABPC ne put réunir les six millions de dollars de budget nécessaire et le projet fut récupéré pour 175 000 dollars par Darryl F. Zanuck, alors dirigeant de la 20th Century Fox. Zanuck engagea son éditeur et ami Elmo Williams pour réécrire le script en collaboration avec Ryan qui entra très vite en conflit avec le producteur. D’autres plumes de renom, représentant les différentes nationalités concernées, furent également embauchées : James Jones pour les américains, Romain Gary pour les français, Noel Coward pour les britanniques et Erich Maria Remarque pour les allemands.

La production put débloquer un budget de dix millions de dollars (90 millions de dollars actuels) et engagea plus de sept cents soldats américains et britanniques comme figurants. D’emblée, le projet s’annonçait colossal. Signalons que plusieurs centaines de soldats figurants furent rappelés à l’occasion de la crise de Berlin en août-novembre 1961, d’où le recours plus important aux soldats britanniques. Le film fut tourné entre mai 1961 et juin 1962 dans les Hauts de Seine (aux fameux studios de Boulogne), en Corse, dans le Calvados, l’Oise, la Manche, en Charente maritime et dans les Yvelines. Une fois n’est pas coutume, il sortit en France le 25 septembre 1962 avant de faire de même aux États-Unis le 23 octobre de la même année. Il fut un énorme succès commercial, engrangeant cinquante millions de dollars de recette, et obtint une reconnaissance critique en étant nominé pour trois Oscars et en remportant deux (pour la photo et les effets spéciaux) ainsi qu’un Golden Globe.

Au fil des ans, il devint rapidement un classique de l’Histoire du cinéma, un monument du film de guerre et un film référence à l’instar de Ben-Hur pour le péplum ou La Horde sauvage pour le western. Ce que l’on retient généralement du Jour le plus long, c’est son aspect monumental, colossal, de par les énormes moyens déployés à cette occasion (de fait, ce sera le film en noir et blanc le plus cher du cinéma jusqu’à La Liste de Schindler en 1993). Cet aspect consacra le métrage comme un symbole du cinéma-spectacle américain, surpassant toujours ses rivaux européens les plus ambitieux, et ce bien avant l’apparition des premiers blockbusters des années 1970. Mais le film est plus que cela. Film de guerre, il est avant tout un film historique à plusieurs niveaux.

Un film historique à tous les niveaux 

Sorti à peine dix-huit ans après les évènements, le film relate alors des souvenirs encore frais de beaucoup de protagonistes toujours en vie. Du reste, nombre des acteurs, principaux comme secondaires, ont réellement participé au débarquement : Richard Burton, Richard Todd, Bernard Fox et Kenneth More pour les britanniques, Henry Fonda, Robert Ryan, Robert Ryan et Tom Tryon pour les américains, Gert Frobe, Hans Christian Blech, Wolfgang Preiss et Wolfgang Butner pour les allemands. Le mimétisme des acteurs par rapport à leur rôle respectif fut d’autant plus renforcé qu’ils interprétèrent, pour plusieurs d’entre eux, des personnages qu’ils avaient réellement côtoyé, à l’instar de Richard Todd qui incarna le commandant de l’unité dans laquelle il avait réellement servi durant le débarquement. Si l’on ajoute le parcours des différents auteurs du scénario, on peut avoir l’impression d’assister à une réunion d’anciens combattants. S’en dégage une impression assez saisissante de rôles de composition. Mais le réalisme du film ne s’arrête pas là. Ce dernier adopte en effet un ton très immersif, presque documentaire, dans son suivi des évènements ainsi qu’une absence de dramatisation. Zanuck l’avait d’emblée annoncé : « Je veux que tout mon film soit une véritable reconstitution. » Et, de ce fait, un grand soin à été apporté à cette restitution des faits, que ce soit au niveau du matériel, des costumes, du castings, des situations décrites. Bien sûr, ce soin n’évite pas quelques erreurs et anachronismes inhérents au genre (notamment les scènes concernant le parachutiste John Steele, assez différentes des faits réels et qui donnèrent d’ailleurs lieu à quelques controverses historiques) ainsi que quelques détails ne collant pas (la différence d’âge entre John Wayne et son personnage à l’époque du débarquement). Néanmoins, il est impossible de nier l’effort prodigieux et le soin apporté à la reconstitution des faits.

Un autre aspect important du métrage est son côté film-choral. Son casting est sans conteste l’un des plus prestigieux de l’époque et sans doute le plus important pour un film de guerre (à égalité avec Un pont trop loin de Richard Attenborough et sorti quinze ans plus tard). Il est aussi un des plus internationaux, comptant des acteurs américains, britanniques, canadiens, australiens, français et allemands. Un cosmopolitisme qui se retrouve également à la réalisation avec des réalisateurs américain, britannique et austro-allemand. A cet égard, on peut remarquer que, même si la bataille est essentiellement vue du point de vue allié qui reste privilégié, il ne néglige pour autant pas complètement celui des allemands, permettant une vue d’ensemble plus complète des évènements et donnant plus de réalisme au film, tout en évitant le manichéisme. Même si l’antagoniste est clairement défini, il ne s’agit pas ici de juger, mais de présenter un évènement militaire majeur de la manière la plus objective possible.

Il est vrai que le film a été produit durant une époque où la Seconde Guerre mondiale était essentiellement abordée du point de vue stratégique et militaire, et bien avant que le cinéma ne s’intéresse à la Shoah et aux exactions du nazisme, exposant ainsi un autre aspect du conflit. Il était donc d’avantage possible d’exposer ce point de vue, d’autant plus au vu du contexte géopolitique de l’époque (Guerre froide, réconciliation franco-allemande) et des mentalités ambiantes plus enclines à l’oubli des horreurs spécifiques du conflit. Le film nous renseigne donc beaucoup sur la conception de l’évènement abordée lors de sa sortie. Un évènement raconté par des gens qui, chacun à leur niveau, l’avaient vécu. Une sorte de témoignage.

Le film peut donc être vu comme un témoignage direct des évènements, même s’il ne se réduit pas à cela. De par son aspect spectaculaire et la minutie de sa reconstitution, il est aussi un formidable film de guerre et d’action, enchaînant les moreaux de bravoure et les scènes marquantes (dont certaines devenues cultes à l’instar de celle où un soldat américain se fait tuer après avoir été dupé sur son signal sonore par un soldat allemand). Le film est d’ailleurs aussi soigné dans sa représentation des personnages et des scènes intimistes que dans le déroulé des affrontements titanesques. C’est donc également un formidable divertissement haletant et spectaculaire, excellemment interprété et relaté avec un souci prononcé du détail. Un pur film-spectacle couplé à une page d’Histoire, très représentatif de son époque propice aux grandes fresques épiques comme Docteur Jivago et Lawrence d’Arabie.

Bande-annonce et fiche technique du film Le Jour le plus long

Titre original « The Longest Day »
Réalisateurs : Daryl F Zanuck, Andrew Marton, Ken Annakin, Bernard Wiki.
Acteurs : Henry Fonda, Robert Mitchum, John Wayne, Robert Ryan, Mel Ferrer, Rod Steiger, Sean Connery, Bernard Fox, Bourvil, Jean-Louis Barrault, Arletty, Gert Frobbe, Curd Jurgens
Scénario : Cornelius Ryan, d’après son propre livre éponyme (1959)
Producteurs : Darryl F. Zanuck
Scénaristes : James Jones, Cornelius Ryan, Romain Gary, Jack Seddon
Compositeur : Maurice Jarre
Photographie : Jean Bourgoin et Walter Wottitz
récompenses :
• Oscar de la meilleure photographie en noir et blanc
• Oscar des meilleurs effets spéciaux

Pour la France : Interview de Rachid Hami

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Pour Rachid Hami, le cinéma est une affaire sérieuse. « Une mission sacrée »: il nous le dit lui-même et fait des films en conséquence. Avec Pour la France, il s’inspire d’une douloureuse histoire vraie : la mort de son frère, aspirant à Saint-Cyr tué par accident lors d’une soirée de « bahutage ». Une tragédie familiale transformée en odyssée romanesque qui s’étend à par-delà les murs du cinéma et les barrières de son époque. La Mélodie formulait toutes les promesses d’un premier film, Pour La France les exauce en consacrant un grand cinéaste en devenir. Rencontre.

Bien que Pour La France et La Mélodie soient deux films très différents, il y a une continuité assez nette entre les deux. Comment avez-vous négocié le virage du second long-métrage ?

J’ai tout fait à l’envers en fait. Si tu veux, La Mélodie est un film que j’avais construit comme un film du milieu. J’avais pris une grande vedette, un sujet plus facile pour le public, et je l’ai tourné comme un film d’auteur. Avec ce que moi je fabrique, avec mon artisanat.

Pour La France est un projet beaucoup plus intime. C’était mon premier film quelque part. Parce que je pouvais exprimer davantage mon artisanat, ma sensibilité, tout en gardant une façon de faire qui …. Il y a des choses difficiles à connecter mais je pense que je fais de l’image de la même manière. Que ce soit sur La Mélodie ou Pour La France, j’essaie de créer un truc qui m’appartient, avec ma propre voix.

Surtout, entre ces deux films, j’ai progressé. J’essaie de m’améliorer à chaque fois, et j’espère que le prochain sera meilleur que celui-là. Je considère qu’on devient meilleur avec le temps et l’expérience. On sait mieux faire, on sait plus précisément ce qu’on veut, on définit mieux les choses. On est plus libre aussi. Même si bizarrement, l’espace de liberté de La Mélodie était plus grand pour moi.

Pourquoi ça ?

C’était un dispositif plus libre où je pouvais aller chercher les enfants. Les pousser, les tirer, les aider à atteindre une sincérité émotionnelle. Avec cette façon de tourner, caméra à l’épaule… J’avais un espace de fabrication beaucoup plus vaste.

Pour la France, c’est un film qui est tellement dur à réaliser. On peut tomber dans 5000 pièges toutes les trois secondes. Tu peux devenir sentimentaliste, de mauvais goût, pornographique, être à côté….  Le sujet, le scénario te contraignent formellement.

 » J’aime l’idée qu’en racontant quelque chose de très personnel au cinéma, on arrive à en faire quelque chose d’universel. Ça c’est une quête. »

Je pense que c’est aussi lié au souci de pudeur qui traverse le film. Les états d’âmes des protagonistes doivent-être constamment lisibles, sans être démonstratifs…

Exactement. C’est un défi de mise en scène en soit. Et il y a un autre élément : t’as beaucoup d’acteurs très différents les uns des autres à diriger. On a des acteurs de plusieurs pays, des enfants super jeunes qu’on emmène dans des choses un peu sombres, des sentiments un peu délicats…. Tout ça ce sont des défis de mise en scène qui sont super lourds, et qui font qu’à un moment donné tu dois faire très attention à la façon dont tu racontes cette histoire.

Dans cette idée-là, très rapidement je me suis replié sur certains films qui me parlaient un peu plus. Quand je vois les films de Kurosawa, d’Edward Yang, pour les films étrangers qui m’ont servi de boussole…  Ils étaient élégants. Certains parlent de classicisme, mais pour moi c’est de l’élégance.

Je trouve que ça se voit dans le souci que tu portes aux postures des personnages. Dans Pour la France, tout le monde se tient très droit dans le cadre, sauf le personnage de Karim Leklou. Dans La Mélodie, le personnage de Kad Merad était le seul à l’être, dans une classe où tout le monde est dispersé. C’est comme si tu inversais le postulat : dans La Mélodie, Kad Merad était le seul adulte dans une classe d’enfants, dans Pour La France c’était comme si Karim Leklou était encore un enfant dans un monde d’adulte.

T’as tout dit. Je vais rentrer dans un truc un peu technique mais La Mélodie c’est super dur à fabriquer, parce qu’il ne faut pas que les coutures se voient. Chez Kurosawa et Edward Yang, elles ne se voient pas, et c’est mon souci principal quand je fais un film. Je ne cannibalise pas les personnages et les acteurs, mais au contraire je les élève.

Quand je fais La Mélodie, j’ai du violon, il y a des parties qui sont jouées, d’autres parties travaillées pour donner l’impression qu’elles sont jouées. Il y a un mélange de pleins de formats, la musique à synchroniser sur le plan… Et tout d’un coup, t’es dans une démarche tellement stricte mine de rien que le film se nourrit de cet effet syncopé entre les séquences musicales et les séquences de vie. On a réussi à trouver un lien formel pour tout rassembler. Et notre but c’était d’enlever les coutures.

Dans Pour La France, le but était le même mais dans une forme opposée. Très différente. Et c’est vrai que tout d’un coup, le personnage que je suivais était celui qui se cherchait. Dans La Mélodie, c’était quelqu’un qui s’était perdu. Et cette question de se tenir dans le cadre, c’est… Ce que je dis aux acteurs, c’est qu’à un moment donné, ce que je veux c’est un truc sincère. Et on cherche cette sincérité ensemble.  Mais je les débarrasse de beaucoup de problèmes.

  « Ma hantise, c’est que les coutures se voient »

C’est-à-dire ?

On a fait des blockings. C’est-à-dire que je ne fais pas de mise en place sur le plateau. Je n’arrive pas le matin en disant aux acteurs « faites voir » etc.  Non, je dessine ce que je souhaite faire, et après je m’adapte.  Je leur dis « tu vas aller là là et là, tu vas faire ça … ».  Et nous dans tout ça, on commence à réécrire. « Tiens si on faisait ce plan là en plus, si on se mettait là… ». On a une colonne vertébrale qui nous guide sur les séquences, et fait que tout d’un coup on peut faire attention à ces petits détails. De postures, de comment on est dans l’espace, de comment la lumière vient sur nous… Et en même temps c’est ça qui raconte une histoire.

La mise en scène c’est la lumière, le cadre, les personnages dans le cadre, leur jeu… J’essaie de marier tout ça ensemble.

J’imagine que cette liberté que tu donnes aux acteurs est une condition nécessaire pour ne pas montrer les coutures du dispositif, même si les deux doivent-être difficile à concilier.

C’est la magie du cinéma : tu peux avoir des contradictions qui marchent. Les acteurs te diront pas qu’ils ont vécu en prison, j’arrive doucement à les mettre dans ce dispositif. Ça devient naturel. Et cette recherche de naturel c’est aussi ça, enlever les coutures. C’est-à-dire que quand je fais mon découpage, je pense au plan d’avant et au plan d’après, à la séquence d’avant et à la séquence d’après, et celle d’encore après, pour que tout ça se suit sans qu’on le voie.

Je fais attention à ces petits détails et à ce que le rythme des comédiens soit le même d’un plan à l’autre. C’est comme ça qu’on arrive à effacer les coutures, ensemble. Mais c’est aussi parce qu’eux sont bons, ils sont talentueux. Que ce soit dans Pour La France où dans La Mélodie, je n’ai jamais eu d’acteurs où je me suis dit « je rame ma race ». J’ai eu de la chance d’avoir des comédiens qui ont une sensibilité qui leur appartient. Même Kad quand il fait La Mélodie, il fait pas Kad.

Cette influence de Kurosawa, on la retrouvait aussi dans La Mélodie. Kad Merad avait cette posture très stoïque, comme s’il portait un uniforme en permanence.

Oui, et je vais te rejoindre là-dessus. Par exemple, il y a plein de réalisateur français qui ont été influencé par la Nouvelle Vague. J’ai beaucoup d’amour pour les films de Truffaut, mais je ne me sentais pas une histoire commune avec ceux de Godard, de Resnais… Attention j’ai beaucoup d’admiration pour Resnais. Mais bizarrement, moi c’était les films d’Edward Yang. J’avais l’impression qu’ils parlaient de moi, alors qu’ils se passaient à Taïwan. Brighter Summer Day, Yi Yi, j’avais l’impression qu’ils racontaient mon histoire. Comme quand je regarde The Boys from Fengkuei d’Hou Hsio-hsien, Un temps pour vivre un temps pour mourir Ce sont des gens qui investissent leur passé. Ils sont venus de Chine pour coloniser Taïwan, qui était une colonie japonaise pendant 70 ans, et les gens on leur a dit du jour au lendemain vous êtes chinois. T’as une perte d’identité, de sa définition. Comme pour moi, ma mère est née française, et on lui dit « t’es arabe, t’es algérien ». Mais ma mère elle est allée à l’école, elle a appris le français. Elle l’a parlé toute sa vie, l’arabe c’était une langue à côté. D’un coup on arabise l’Algérie, comme on a sinisé Taïwan, et t’as des gens qui un moment donné sont perdus dans tout ça.

Et moi je regardais ces films, ça me parlait. De ma famille, de moi. On avait cette même perte d’identité, cette même volonté introspective, et en même temps de regarder dans le passé. Reconstruire ce passé pour mieux comprendre notre présent.

« C’est la magie du cinéma : tu peux avoir des contradictions qui marchent. »

C’est très présent dans ton film, cette volonté d’élargir les distances, de casser les frontières, qu’elles soient géographiques ou narratives, de faire voyager les personnages et le spectateur… Comme si le cinéma était le moyen de revendiquer l’universalité de ton histoire. Celle du film et la tienne.

Bien sûr. Et j’ai aussi une volonté … Aujourd’hui, on est obligé de raconter une histoire pour que les gens comprennent que ce sont NOS histoires à tous. On est dans une époque où on a des tensions tellement fortes racialement, socialement. Quand tu vois ce qui tombe sur Omar Sy (interview réalisée au moment de la polémique qui a accompagné la sortie de Tirailleurs, ndlr), j’ai trouvé ça d’une violence inouïe.… Je suis là, je me dis « Il se passe quoi ?! ».

Plein de gens comprennent que nos histoires et les leurs sont les mêmes. Qu’il n’y a pas tant de différences entre moi qui suis algérien, quelqu’un qui est français, taïwanais… Moi je suis né en Algérie mais je suis français. J’ai été éduqué par la France, j’ai grandi en France, je suis allé à l’école en France… Je peux pas être plus français que ça ! Mais j’ai une histoire personnelle. Et j’aime l’idée qu’en racontant quelque chose de très personnel au cinéma, on arrive à en faire quelque chose d’universel. Ça c’est une quête. C’est important d’y mettre suffisamment du sien pour la sincérité, et suffisamment de romanesque pour le cinéma. C’est ce mélange-là qui permet à chacun de se raconter son histoire.

Dans cette perspective romanesque, j’ai l’impression que La Mélodie et Pour la France racontent la même chose. Comment des personnages, issus de l’immigration, vont être reconnus dans le « récit national » au détour d’un rituel (le concerto dans La Mélodie, les funérailles dans Pour la France). Cette importance du rituel, tu y avais pensé ?

La Mélodie et Pour la France sont tous deux tirés d’une histoire vraie. Je les inscris dans un récit national dans lesquels ils sont déjà inscrits. Ils sont tellement liés à ce moi je vis, ce que je vois… Les couches sociales les plus humbles en France, on a tendance à les exotiser, à les stigmatiser.  Quand je vois des films sur les quartiers, les mecs de cité leur rêve c’est l’argent, les nanas un mec qui a de l’argent…. La thune, les mécaniques, et toujours la violence. Mais la vérité c’est pas ça. C’est une vision très extérieure du sujet.

Je me sentais le devoir de dire ce que je voyais de l’intérieur, là où j’ai grandi. Parce que je pense que la diabolisation, la sensationnalisation de la banlieue, c’est la même chose qui se passe pour les couches populaires. Quand tu vois un film qui se passe dans un milieu populaire, pas seulement noir-arabe-banlieue, on voit quoi ? Des gros traits de Province, des gens bêtes de Province… On caricature les couches sociales les plus fragiles alors que ce sont des gens qui essaient de se tenir droit malgré les épreuves, et de se construire une vie avec dignité, sans avoir eu les mêmes chances. Moi je viens de là, donc je veux redonner un peu de vérité à tout ça.

« Aujourd’hui, on est obligé de raconter une histoire pour que les gens comprennent que ce sont NOS histoires à tous.« 

Pourtant, ce sont des sujets qui devraient-être des évidences.

Qui devraient ! Je te le dis, ça en est pas forcément. Quand je fais La Mélodie, je fais un plateau télé, un journaliste me dit : « C’est dommage que ce soit une utopie. » Je lis des critiques qui disent : « Impossible ça n’existe pas. » Alors les mecs ils sont allés voir le film, ils ont décrété qu’il était impossible que ça existe. Mais ça fait 10 ans que ça existe ! Ça fait 10 ans que ça se passe comme ça. Au bout d’un an de pratique, ces gamins font des concerts au Philarmonique ; avant ils étaient à la salle Pleyel. Donc arrêtons le débat. C’est une réalité.

 Je trouve que l’un d’es arcs moteurs, c’est la table de négociations à laquelle s’assoient d’un côté Saint-Cyr, et de l’autre la famille d’Aïssa, pour « fabriquer » un rituel funéraire commun. Il y a cette idée de faire ensemble, comme de faire un film…

Oui, il y a cette idée de bâtir un socle commun d’existence sur les dépouilles des morts. Et ça c’est quand même ce qu’on essaye de faire avec la France et l’Algérie depuis des années, aussi ce qu’on a essayé de faire après la Seconde Guerre mondiale… Ce qu’on essaye de faire de tout temps en fait. On a reconstruit notre nation à chaque fois, en redéfinissant des règles avec ceux avec qui nous avons fait la guerre. Comment on peut vivre ensemble ? Le film pose cette question, mais il pose aussi cette obligation de reconnaitre qu’on est là.

Aïssa est mort avec l’uniforme de la France, pas en survet’ dans un parc. Donc ce que le film dit, c’est qu’il y a un temps pour tout. La justice, c’est le boulot de la justice. La mort, il se passe deux choses. D’abord il y a cette négociation autour de qu’est-ce qu’on fait d’un soldat qui est mort pour la France, mais par la faute de ses camarades. Et comment on se construit nous, notre capacité à affronter la disparition d’un être cher. Ça c’est un boulot d’introspection. Et à la place de rendre ce boulot d’introspection nombriliste, je voulais en faire une aventure.

J’ai beaucoup aimé le traitement des flashbacks. On n’a pas l’impression de voir des souvenirs racontés au passé, mais au présent… Comme si Ismaël était en train de parler avec son frère à l’instant T.

Oui. Je ne voulais pas que ce soit des flashbacks, mais que ce soit des blocs, donc que ce soit du présent. Et ça permet d’être à un niveau d’aventure, pas un niveau d’intime qui serait excluant. Je te donne un exemple. Le problème des flashbacks, c’est qu’ils sont souvent utilisés pour expliquer des choses, le pourquoi du comment. Ici, ils sont là pour raconter l’histoire d’une fratrie, qui se déroule en même temps. Donc t’as cette histoire de deux frères, et t’as celle d’Antigone. Ça commence en Algérie par un conte, ça continue en France avec une tragédie, et à Taïwan on a un film d’aventures. Donc on a trois genres, et j’essaie de les raconter de la même manière, tout en faisant très attention à ne pas aller trop loin sinon je perdrais l’unité. Le défi du film, c’est qu’on est à la recherche de distinctions entre les parties, mais en même temps en recherche d’unités au film. C’est dans cet équilibre que la forme du film s’est construite.

« Ce n’est pas un film à charge contre l’armée, c’est un film qui va chercher autre chose.« 

Le romanesque est aussi un moyen d’équilibrer des parties qui auraient pu être très disparates les unes des autres.

Exactement. Le romanesque c’est un lien. Je parle beaucoup de formes parce que c’est important. Ce que j’aimais dans Yi Yi de Yang, c’est qu’il racontait plein d’histoires en même temps. Mais ce qui fait tenir le film, qui est très difficile à tenir, c’est l’unité globale qu’il lui a donné. En étant un peu distant, et en faisant très attention à ne pas devenir trop subjectif dans la manière dont il filmait. Ça a permis au spectateur de trouver une place, et aux scènes de s’agencer.

Karim Leklou dit qu’il a composé son personnage avec la costumière. Cette façon de faire de l’acteur un outil formel, au même titre que la lumière ou les costumes, participe pour toi de l’idée de faire un cinéma romanesque ?

Je considère que tout participe à l’histoire. La costumière elle fait pas de costumes dans son coin. On parle de personnages, de lumière, de décors. Je suis chiant là-dessus. C’est-à-dire que le chef déco et la costumière ils parlent toute la journée. On construit tout en amont. Et tout ça, ça participe à créer une unité entre les personnages, l’histoire et la forme. Et ça pour moi, c’était un des trucs les plus difficiles à faire, de réussir à tenir toutes ces parties pour n’en faire qu’une. Si tu prends La Mélodie c’est la même démarche. Sauf que je le fais mieux maintenant, et j’espère que je le ferai mieux après.

L’acteur est une partie prenante de la mise en scène. Moi je filme pas un acteur, je collabore avec un acteur. Durant toute la prépa, on a travaillé les costumes, les coiffures, tous les détails ensemble. On passe une quinzaine de jours à répéter, et pendant ces 15 jours je crée une unité entre l’équipe, les acteurs entre eux. C’est les mêmes locaux pour les acteurs, l’équipe déco, les costumes… On est ensemble, et on crée une unité. C’est pas de l’unité de surface, affective, mais vraiment intellectuelle.

Cette question de l’unité, ça pourrait être le mantra du film. De la conception à la thématique.

Oui parce que le film est très éclaté. La seule manière de faire un film, c’est de chercher l’unité. Bien évidemment, certains m’auraient dit de laisser aller un peu plus l’émotion … Mais en réalité si je fais ça, je casse quelque chose de très précieux dans le film, qui est de l’ordre de l’unité émotionnelle.

Je te donne un exemple. T’as une scène ou les frères se battent à Taipei. Et j’aurais pu être tenté de la tourner de manière très frontale, avec eux. Et je décide de faire un plan large, en travelling avant. Je le trouve tellement plus juste émotionnellement, par rapport à la distance dans laquelle je mets le spectateur pendant tout le film, qu’il ne fallait pas tomber tout d’un coup dans un truc qui faisait fabriqué. Et là ça avait l’air vrai. Déjà parce qu’ils se sont vraiment bagarrés, et ça se voit (rires). Et le plan est resté à la même distance que le reste.

Cette scène m’a fait penser à celle de The Yards, quand Joaquin Phoenix et Mark Wahlberg se battent.

J’adore ce film. On en a parlé de cette scène. C’était dans nos têtes.

Le film commence comme une tragédie absolument évitable, celle de la mort d’Aïssa durant un bizutage. Mais à la fin, ça devient un sacrifice qui permet à une idée de la France de se former.

Oui, pour l’idée de ce que la France est. Il a donné sa vie à ça. Il a été trahi par ses camarades, et je pense que là où le film fait attention, c’est qu’on est pas du tout dans une lamentation victimaire. C’est vraiment pour ça. Ce n’est pas un film à charge contre l’armée, c’est un film qui va chercher autre chose. Il y en a eu combien de films à charge, contre les institutions… Comment moi je peux faire un film antimilitariste et que mon frère a perdu la vie là-dedans ?

Ce que je veux dire, c’est que quelqu’un d’autre que moi fait un film comme ça, il le fait comme 500 autres l’ont déjà fait. C’est là que c’est intéressant dans le cinéma. On peut créer de nouvelles formes narratives à partir d’histoires que l’on estime connaitre déjà.

« Ça me rend toujours triste d’envoyer des liens pour regarder mon film. Je me dis « ok, mais je fais des films pour la salle ».

Karim Leklou et Shaïn Boumedine incarnent vraiment le yin et le yang, entre la droiture du jeune premier qui sait où il veut aller, et les courbes de celui qui se laisse vivre… Comment tu les as choisis ?

Ils ressemblent à leur personnage. Karim ressemble beaucoup à Ismaël, Shaïn à Aïssa. Et je trouvais ça important. Quand je travaille un film, il y a ce que j’écris, les acteurs que je choisis, et le rapprochement que je fais des deux. Je ne demande jamais à un acteur de devenir complètement quelqu’un d’autre. Je veux qu’un acteur incarne un personnage, je ne veux pas qu’il le joue.

Encore une fois, il s’agit de ne pas voir les coutures.

C’est ma hantise. Quand je vois les coutures d’un film, ça me sort du truc, sauf quand la forme narrative l’autorise. Quand je vois des films dont la forme est très extrême, comme 2001 ou certains David Fincher, je peux l’accepter. Parce que c’est le genre de film ou tout d’un coup c’est la forme qui détermine le reste. Panic Room, c’est la forme qui détermine le film, donc tu l’acceptes. Dans un cinéma comme celui de Kurosawa ou Truffaut, la hantise des coutures elle est partout.

Ce qui doit parvenir de manière très fluide au spectateur devient obstrué par le moyen que tu utilises pour le faire parvenir.

La caméra devient plus importante que les acteurs. Et dans un film comme Pour La France, c’est ce que j’appelle devenir pornographique. C’est-à-dire si tout d’un coup, tu commences à choisir cette forme-là, t’es obligé d’être plus sentimentaliste pour équilibrer un tout petit peu ce qui se passe à l’écran. Là tu tombes dans quelque chose qui devient obscène.

C’est vraiment un film de grand-écran, parce que c’est un film qui ne coupe pas beaucoup. Tu fais confiance au spectateur pour suivre et discerner ce qui se passe dans le plan…

Je fais des plans très larges. Et ça aujourd’hui…. Ça me rend toujours triste d’envoyer des liens pour regarder mon film. Je me dis « ok, mais je fais des films pour la salle ». Si on me disait que je faisais des films pour le petit écran, je filmerais un peu différemment. Et en même temps j’ai été assez traumatisé par une chose…

Ces dernières années, les films de cette « nature », qui ont un élément social sont devenus un genre. T’as Ken Loach qui te fait des plans sur un trépied très bien structurés, très bien organisés. Et nous on prend une caméra à l’épaule, sans lumières et on va partout. C’est ce qu’on attendrait de moi, mais je ne ferai pas ça. Je vais prendre le risque de le faire totalement différemment. Je regarde les films d’après-guerre de Kurosawa, comme Vivre, des films de Truffaut, de Yang… Je vais chercher dans la boite à outils de films qui ont un élément familial, mais qui racontent la famille dans la société. Je me dis qu’on doit aller vers ce romanesque-là. Si j’avais fait un film ou j’étais avec Karim de façon très subjective dans le point de vue, je le suivais à l’épaule dans un truc très naturaliste, t’as plus de place pour le spectateur. Tout d’un coup c’est ton histoire, et pour moi ça devient moins du cinéma.

C’est cette quête là que j’ai mis au début du film avec les acteurs, avec les producteurs, avec tous les gens qui y ont travaillé. Et je sais qu’il y a des gens qui vont me dire comme James Gray que cette forme-là c’est du classicisme. Arrêtons les bêtises. J’ai beaucoup d’admiration pour un film comme Armageddon Time. C’est très dur, chaque plan est compliqué.

Ce sont des vraies questions de cinéma qui me hante. Et j’espère juste devenir meilleur dans ce que je fais. Je sais que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre et à corriger. Mais c’est une quête qui m’excite beaucoup pour l’avenir.