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L’addiction à l’Anneau : emprise en Terre du Milieu

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Les dépendances à l’alcool, à la drogue et au sexe, qui se manifestent régulièrement dans les films, s’ancrent toutes dans la réalité de notre condition humaine. Mais le champ de l’addiction au cinéma dépasse bien largement notre quotidien. Mythes, créatures, objets de légende ou de pouvoir deviennent ainsi des sources inépuisables de folie dans le cinéma fantastique. Au sein de ces figures singulières, celle du célèbre « précieux » du Seigneur des anneaux reste une des plus mémorables.

« Un anneau pour les gouverner tous, un anneau pour les trouver, un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. » C’est par cette formule riche de sens que le maléfique Sauron a baptisé l’anneau unique, le plus puissant jamais forgé, capable de dominer tous les autres. Immense objet de pouvoir et de convoitise, l’anneau de Sauron corrompt les corps et les âmes de tous ceux qui le portent, le désirent ou le recherchent.

La trilogie du Seigneur des anneaux réalisée par Peter Jackson insiste ainsi sur le poids, la souffrance liée à l’acquisition de l’anneau. À ce titre, c’est le mot « fardeau » qui est le plus souvent utilisé dans les films pour évoquer l’anneau. Il est employé plusieurs fois par Gandalf, Bilbon, Sam, Gollum et Boromir. Cet usage signifie que les personnages ont pris conscience de la véritable menace que représente l’anneau.

En revanche, lorsque l’anneau engendre obsessions et tourments, Gollum et Bilbon lui donnent un tout autre nom, bien plus « précieux ». Le détenir constitue alors un immense péril, une source intarissable de dépendance pour des victimes qui perdent l’esprit.

La possession de l’Anneau : entre folie des grandeurs et grandeur d’une destinée

Le porteur de l’anneau, par le simple fait de disposer du « précieux », devient quelqu’un d’exceptionnel. En effet, un objet unique ne peut être porté que par un individu hors normes, disposant de capacités particulières. C’est en tous cas ainsi que l’appréhendent nombre de ses possesseurs, dont l’égoïsme et la vanité se trouvent soudain exacerbés.

L’anneau distille alors dans l’esprit de son porteur une sorte de folie des grandeurs obsessionnelle. Le comportement de Frodon, qui subit de plus en plus les effets de l’anneau, l’illustre beaucoup. Le jeune hobbit déclare par exemple brutalement à Sam : « L’anneau m’a été confié à moi. C’est ma tâche, la mienne, à moi seul ! »

Le possesseur de l’anneau se sent ainsi investi d’un rôle essentiel, d’une glorieuse destinée, comme en témoignent les écrits d’Isildur cités dans La communauté de l’anneau : « Il est venu à moi, l’Anneau unique, ce sera l’héritage de mon royaume, et tous mes descendants seront liés à son destin. »

En vérité, loin de cette folie des grandeurs, la destinée consiste à pouvoir résister au pouvoir malfaisant de l’anneau. Or, Frodon montre sur ce point d’étonnantes capacités comme en conviennent Gandalf et Elrond. C’est précisément pour cette raison que la tâche lui est dévolue. Galadriel affirme ainsi à Frodon que « si vous ne trouvez pas le moyen, personne le pourra ».

Cette destinée emporte un caractère presque tragique pour le héros, qui regrette d’avoir été choisi. Frodon confie ainsi à Gandalf : « Je voudrais que l’anneau ne soit jamais venu à moi. Que rien de tout ceci ne se soit passé. » Mais la simple possession de l’anneau, destinée ou non, n’est rien comparée à la véritable possession par l’anneau lui-même.

La possession par l’Anneau : une obsession maladive                                

Dès l’introduction de La communauté de l’anneau, narrée en voix off par Galadriel, le porteur de l’anneau est décrit comme un individu « pris au piège », condamné à souffrir et à être mis à l’épreuve. Le possesseur de l’anneau manifeste en effet une véritable obsession maladive, qui provoque des symptômes aussi bien physiques que psychologiques.

À ce titre, la transformation corporelle du hobbit Sméagol en l’horrible Gollum est particulièrement révélatrice. Elle traduit les ravages irrémédiables causés par son addiction à l’anneau. Pour Gollum, retrouver l’anneau constitue donc une nécessité vitale et il se murmure sans cesse à lui-même : « Nous le voulons, nous en avons besoin. » Les spectres de l’anneau ou nazguls, mi-vivants mi-morts, se situent dans la même situation de dépendance. Leur demie existence n’est qu’une quête permanente de l’anneau, dont ils sentent le pouvoir.

Frodon manifeste progressivement la même addiction, même s’il montre beaucoup moins de signes physiques que Gollum. Il reste constamment éveillé et caresse l’anneau avec une douceur presque maternelle. Sam l’avertit de cette obsession naissante avec inquiétude : « C’est l’anneau, vous ne pouvez plus en détourner votre regard, je vous ai vu. Vous n’avalez rien, vous ne dormez presque pas. » Pire, lors de l’attaque des nazguls à Osgiliath dans Les deux tours, Frodon s’apparente à un véritable somnambule. Possédé, il commence à sentir la présence des spectres ailés et s’apprête à leur donner anneau. Un geste de pure folie inspiré par l’emprise de l’anneau sur son esprit.

Bilbon ne sort pas non plus indemne de sa longue détention de l’anneau. Certes, cet objet unique lui a donné une vie étonnement longue, mais lui aussi conserve le désir de tenir l’anneau dans sa main. Lorsque Gandalf lui suggère de laisser l’anneau à Frodon, Bilbon fait ainsi mine de l’oublier dans sa poche, avant que le magicien ne le lui rappelle. Lorsqu’il retrouve son neveu à Foncombe et aperçoit l’anneau sur sa chemise, il demande à le prendre et manifeste une expression monstrueuse qui l’effraie lui-même.

Même les personnages qui ont seulement approché l’anneau montrent des formes de dépendance. Lorsque Sam prend l’anneau à un Frodon qu’il croit mort dans Le retour du roi, il hésite ensuite à le lui rendre, déjà pris au piège par son pouvoir. C’est d’ailleurs pour épargner Sam que Frodon insiste pour récupérer l’anneau.

Quant à Boromir et Faramir, ils manifestent une obsession maladive pour l’anneau. Seul celui-ci pourrait sauver le Gondor des forces du mal. Ainsi, Boromir tente de voler l’anneau à Frodon à la fin de La communauté de l’anneau, alors qu’il avait juré de le protéger. Sam avertit alors Faramir que l’anneau « a rendu fou » son frère, mais le jeune capitaine du Gondor ne peut davantage résister au pouvoir de l’anneau. Pour Faramir, l’occasion de prouver sa valeur semble bien trop belle.

Enfin, Gandalf et Galadriel apparaissent aussi très sensibles à l’anneau. Le magicien gris n’ose donc pas le toucher, craignant l’emprise que l’anneau pourrait prendre sur lui. De même, à la simple idée de posséder l’anneau, Galadriel  perd tout contrôle et s’imagine en reine ensorcelante et toute puissante.

L’anneau : une addiction incurable

Objet magique et malfaisant, l’anneau génère une addiction si forte, si ancrée dans l’esprit qu’elle ne peut guérir totalement. À la fin du Retour du roi, Bilbon n’a toujours pas décroché et s’enquière de son vieil anneau auprès de Frodon.

Pour Frodon et Bilbon, la Terre du Milieu n’offre aucun havre de paix. Les blessures infligées par l’anneau restent des cicatrices indélébiles que le temps même ne peut effacer. Les deux hobbits trouvent alors refuge sur les Terres immortelles avec Gandalf et les elfes.

La dépendance à l’anneau frappe dans la trilogie, de près ou de loin, la majorité des personnages. Rien ne permet véritablement de s’en prémunir. Toutefois, le désir humain de pouvoir et de conquête rend indéniablement plus sensible à l’emprise de l’anneau. Ce même sentiment se retrouve à l’origine des conflits mondiaux. Peut-être faut-il y lire un message de paix de J.R.R. Tolkien, soldat lors de la Première Guerre mondiale.

Les Demoiselles de Rochefort, ou la poésie colorée d’une oeuvre intemporelle

Avec Les Demoiselles de Rochefort, Jacques Demy signe un classique de la comédie musicale qui a inspiré les plus grands, notamment Damien Chazelle et son incontournable La La land. Retour sur un film qui a changé la dimension du cinéma français.

Solange et Delphine sont sœurs jumelles. Elles habitent dans la ville portuaire de Rochefort, où règne la joie du chant et de la danse. Alors qu’elles rêvent de rejoindre Paris, les destins se rencontrent au croisement des attentes amoureuses et des espoirs de la jeunesse.

Une séquence d’ouverture mythique

Le long-métrage commence sur une longue séquence de danse sur un pont, ce qui donne directement le ton du film. Les mouvements des danseurs sont légers, presque hors du temps, rythmés par la musique grandiose de Michel Legrand, l’éternel acolyte de Jacques Demy. Le ciel est bleu, les visages sont jeunes et joyeux, prêts à embrasser la vie. Durant tout le film, le réalisateur met en avant une jeunesse habitée par l’espoir face à une génération qui a déjà vécu et semble, à première vue, dénuée de désirs. 

Le renouveau des acteurs

Delphine et Solange sont jouées par deux sœurs à la ville, Catherine Deneuve et son aînée Françoise Dorléac. Dans le film, les deux sœurs se complètent : l’une est professeure de danse, l’autre est professeure de solfège ; l’une est vêtue de rose, l’autre de jaune. Alors que Delphine résiste à un amant possessif, Solange compose l’un des plus beaux concertos du cinéma français, sous l’oreille attentive d’un Simon Dame aux ambitions romanesques.

Puis il y a Maxence, à la fois marin, peintre et poète. Il est recouvert de blanc, comme si son costume de marin reflétait la pureté de ses aspirations sentimentales. Toujours pressé entre deux missions militaires, il divague, espère, recherche son idéal féminin. Il est peut-être le personnage le plus romantisé du film, à la fois rêveur, naïf et touchant, à la lueur du regard profondément mélancolique de Jacques Perrin.

Ce film est aussi le renouveau de Gene Kelly. La gloire passée de l’acteur ne lui fait plus aucun cadeau à partir du milieu des années 50. Acteur déchu, Les Demoiselles de Rochefort lui permet de renouer avec le succès et de retrouver en temps soit peu sa popularité d’antan. Son personnage, Andrew Miller, lui permet quelques pas de danse, dont les plus beaux s’harmonisent aux côtés d’une Solange rayonnante dans la boutique de Monsieur Dame.

Les couleurs au service des sentiments

Comment poétiser la vie des personnages habités par le romantisme et le rêve d’une vie rythmée par le bonheur ? Jacques Demy ne cherche pas le réalisme : il crée la fantaisie. Que ce soit par les danses, le ton saccadé des acteurs ou même par des séquences rimées, le réalisateur emporte le spectateur dans une féérie enchantée. Le choix des couleurs y joue pour beaucoup ; on retrouve en effet des teintes criardes, allant du rose au jaune poussin, comme si la figure des jumelles survolait la ville. Les couleurs sont saturées, prêtes à exploser pour sortir de l’écran et atteindre le spectateur. Il est impossible de rester indifférent face à un tel feu d’artifice ! On souhaiterait secrètement que le film se transporte dans la réalité pour y répandre ses couleurs éclatantes. 

Bande-annonce : Les Demoiselles de Rochefort

https://www.youtube.com/watch?v=bbfhF4HG6Lc

Fiche technique et synopsis du film Les Demoiselles de Rochefort

Réalisateur : Jacques Demy, assisté d’Alain Franchet et Claude Miller
Scénario et dialogues : Jacques Demy
Avec Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Anne Germain
Décors : Bernard Evein
Costumes : Jacqueline Moreau, Marie-Claude Fouquet
Photographie : Ghislain Cloquet
Son : Jacques Maumont
Montage : Jean Hamon
Paroles : Jacques Demy
Musique : Michel Legrand
Année : 1967
Pays d’origine : France
Durée : 2 h 05 min
Date de sortie (France) : 8 mars 1967
Producteurs : Mag Bodard, Gilbert de Goldschmidt
Distributeurs : Ciné Tamaris, Comacico, MK2 Diffusion

Synopsis : Solange et Delphine sont jumelles et vivent à Rochefort-sur-Mer. L’une est rousse et enseigne le solfège, l’autre est blonde et donne des cours de danse. Toutes deux attendent patiemment l’amour. Leur mère, madame Yvonne, tient un café-restaurant et élève un petit garçon, Boubou, tout aussi illégitime que ses demi-soeurs. Simon Dame, un marchand de musique, regrette la femme qu’il a jadis aimée et qui n’est autre qu’Yvonne, amoureuse elle aussi mais outrée à l’idée d’épouser un monsieur Dame. Maxence, un marin, peintre à ses moments perdus, cherche la femme idéale que le destin lui a promise. Andy Miller, un danseur américain, rêve de celle qui partagerait ses goûts. Lors de la grande foire commerciale organisée à Rochefort, les chemins de tous ces êtres en souffrance vont se croiser…

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto : histoire familiale et secrets de fabrication

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Interdit aux chiens et aux Italiens est un film d’animation construit sur la base d’un dialogue imaginaire entre le réalisateur Alain Ughetto et sa grand-mère, Cesira. C’est une histoire familiale autant qu’un film de trouvailles, de fabrication. Une œuvre touchante et sincère traversée par le nomadisme, la guerre et la transmission.

De mains en mains

Interdit aux chiens et aux Italiens est un travail d’une dizaine d’années qui a entraîné le réalisateur, Alain Ughetto, sur les traces de sa famille, mais aussi et surtout sur l’histoire des paysans et charbonniers italiens des années 1870. A travers les quelques souvenirs de son père, son voyage à Ugheterra et le l’ouvrage de Nuto Revelli, Le Monde des vaincus, le réalisateur a reconstruit le fil de l’Histoire. Il a surtout construit son histoire par les objets, les détails, l’environnement qui faisaient le quotidien de ses grands-parents et leurs enfants (dont le père du réalisateur). Le décor de ce formidable film d’animation est fait de ces objets : arbres en forme de brocolis, vrais charbons de bois, châtaignes. Tout est fait pour retranscrire cet univers dur et pauvre avec une véritable fantaisie poétique.

Remonter le temps…

« Ce qui m’intéressait, c’était de remonter le cours du temps pour lier mémoire intime et évocation historique », explique Alain Ughetto (extrait du dossier de presse), son film mêle donc habilement petite et grande histoire, pour raconter des vies dont le labeur, comme le dit la voix off au tout début, a quitté nos mémoires collectives : « les témoins de cette époque italienne ont disparu, les toits des maisons se sont effondrés sur leur passé de paysan ; les arbres ont repoussé sur leur vie de charbonnier ». Le récit d’Interdit aux chiens et aux Italiens retrace donc la destinée d’un couple, d’une grande famille, entre naissances et morts, entre guerre et migration, le récit s’écrit sur des mouvements, des séparations, des retrouvailles. Il évoque aussi la jeunesse d’une femme que le réalisateur n’a connue qu’âgée, sa grand-mère, Césira. Ce dialogue intergénérationnel et familial fictif est d’une grande beauté. Il raconte la beauté, l’amour et la vitalité d’une grand-mère disparue mais pourtant encore bien vivante.

Temps présent

Pour raconter son périple, son travail, ses recherches, Alain Ughetto se filme dans son décor d’animation, on voit ses mains qui manipulent les petits êtres de sa famille, comme dans une maison de poupées. Cette manière de raconter, de dialoguer, de construire l’animation, est non seulement un témoignage poignant, mais aussi une petite histoire du cinéma d’animation qui s’écrit. De cette précision, de cette attention aux objets, aux petits corps, aux regards. Alain Ughetto choisit les mains pour se lier à sa grand-père et aussi à son grand-père (qu’il n’a pas connu). Ses mains apparaissent pour manipuler le décor, mais aussi pour interagir avec lui comme lorsqu’il prend dans sa grande main celle minuscule de sa grand-mère/figurine lui montrant sa bague de fiançailles. Un moment ô combien touchant et poétique, qui remet l’animation au rang d’artisanat, du moins ici un art du bricolage, du temps long aussi et du travail en équipe.

C’est par un geste, un claquement de mains qui signifie beaucoup qu’Alain Ughetto finit par lier passé et présent dans une œuvre résolument forte, poétique et dynamique. Une œuvre portée par une volonté de transmettre, de raconter ou plutôt de conter une histoire notamment à travers la voix d’Ariane Ascaride, le titre témoigne d’une histoire, de la place d’une population, d’une vie de pauvreté, de labeur, de déplacement, heureusement rivée à une certaine poésie et à la joie d’être ensemble qui vivre encore aujourd’hui au cœur des mains du réalisateur et de son film.

Interdit aux chiens et aux Italiens : bande annonce

Interdit aux chiens et aux Italiens : Fiche technique

Synopsis : Début du XXe siècle, dans le nord de l’Italie, à Ughettera, berceau de la famille Ughetto. La vie dans cette région étant devenue très difficile, les Ughetto rêvent de tout recommencer à l’étranger. Selon la légende, Luigi Ughetto traverse alors les Alpes et entame une nouvelle vie en France, changeant à jamais le destin de sa famille tant aimée. Son petit-fils retrace ici leur histoire.

Réalisation : Alain Ughetto
Scénario : Alain Ughetto, Alexis Galmot, Anne Paschetta
Directrice de l’animation : Marjolaine Parot
Réalisation/Conception : Camille Rossi
Montage : Denis Leborgne
Photographie : Sara Sponga, Fabien Drouet
Distributeur : Gebeka Films
Durée : 1h10
Genre : Animation
Date de sortie : 25 janvier 2023

La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé : retour sur la série de Xavier Dolan

4.5

La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est la première série réalisée par Xavier Dolan. Avec son rythme bien à elle, ses personnages torturés, sa famille dysfonctionnelle, ses dialogues aux allures de théâtre et son secret, la série se savoure épisode après épisode (cinq au total), comme un grand film de cinq heures qui réunit les obsessions du réalisateur. La série est à découvrir sur Canal Plus.

Famille en série

Avec sa série, Xavier Dolan déploie ses ailes, prend son temps et travaille ses obsessions : la famille, les drames, les êtres aux fêlures immenses.  Les acteurs de la pièce de théâtre dont est tirée la série, Julie LeBreton, Patrick Hivon, Éric Bruneau et Magalie Lépine Blondeau retrouvent les personnages qu’ils jouaient sur scène. Une fois encore Xavier Dolan est partout : à l’écriture, au montage, à la production, à la réalisation et au jeu puisqu’il incarne un personnage en apparence éloigné du drame mais qui en subit les conséquences de plein fouet ! Pas étonnant que le réalisateur ait annoncé vouloir faire une pause dans sa carrière après cette dernière œuvre intense. C’est la seconde fois qu’il adapte une pièce du dramaturge Michel Marc Bouchard après Tom à la ferme. La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est une quête de vérité sur trente ans, quête forcément un peu vaine puisque les vies sont déjà brisées.

Ecriture 

Avec un sens du scénario, en ménageant ses effets, ses retours en arrière, Xavier Dolan construit une série addictive, faites d’hypothèses, de moments qui serrent le cœur et de grandes partitions d’acteurs. On ne sait pas où l’on met les pieds lors d’une première scène mystérieuse, presque horrifique, où une vieille dame voit un jeune homme blessé être déposé sous un drapeau LGBTQI+ en feu. C’est par cette scène, capitale bien que non commentée ensuite, que la série débute. Le ton est sombre, inquiétant même. Le reste de la série se déploie dans une attention aux corps et aux visages, qui se transforment au fur et à mesure des années, qui ne savent plus se parler aussi, se toucher. Mireille et Julien par exemple, très complices dans les scènes du passé, ne savent plus se tenir dans la même pièce trente ans plus tard. La force de la série est sa capacité à faire exister chaque personnage de la famille : de la mère au petit dernier, en passant par les frères et sœurs, leurs enfants, leurs compagnons, et le père, qui n’est présent que furtivement mais dont le souvenir s’imprime immédiatement.

Acteurs

Les cinq épisodes, qui épaississent le mystère, sont une plongée dans le passé de la famille Larouche, qui au présent enterre la mère de famille (la formidable Anne Dorval, déjà vue dans Mommy notamment). Au centre des attentions, ce personnage est surtout le lien entre Mireille, Julien, Eliott, Denis, Chantal, Madeleine. Traversés eux aussi par des obsessions et des addictions, ils existent et sont brillamment incarnés, les dialogues également sont des morceaux choisis. Imprégné par l’univers série, Xavier Dolan ne se contente pas de reproduire l’ambiance des années 90, il fait aussi de la série un format qui rebondit d’épisode en épisode, chaque fin d’épisode étant l’occasion d’un rebondissement qui relance l’intrigue, en déplace les enjeux. Le réalisateur n’oublie cependant pas l’émotion, donnant à voir des fêlures au grand jour et tentant avec difficulté mais force de faire entrer la lumière chez ses personnages. Véritable quête d’une vérité qui pourtant ne résout pas tout, cette épopée sur trente ans est aussi très bien mise en scène, avec la même précision qui faisait l’intérêt de Juste la fin du monde. Une noirceur assumée ainsi qu’une qualité dans la représentation du groupe duquel les individualités se détachent sans s’écraser, du moins à l’écran.

Fêlures

Xavier Dolan offre des moments de grâce, de confrontations intenses, à ses personnages et une réflexion sur l’être plus généralement : comment se construire dans et contre sa famille, la place des influences, des choix. L’occasion aussi de dire combien se dévoiler est un danger permanent tout autant qu’une libération. Chaque 50 minutes se savourent tantôt dans l’intensité, tantôt dans des envolées bienvenues. La violence est présente, comme en sourdine, dans les mots aussi, la peur tiraille nos personnages, et l’amour qu’ils ne peuvent s’empêcher de ressentir les uns pour les autres, même si cela les détruit. C’est une manière de faire la série en croyant à son format, à son charme et à son pouvoir, pas juste pour créer du divertissement destiné aux plateformes, mais bien une œuvre singulière, tenace et poétique.

Bande annonce : La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Fiche technique : La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Synopsis : Au début des années 1990, Mireille, son frère Julien et leur meilleur ami Laurier forment un trio inséparable. Les garçons viennent de remporter le championnat provincial de baseball et Mireille rêve de brûler les planches. Qui sait ce que l’avenir leur réserve ? Pourtant, une nuit d’octobre, en 1991, leurs destins sont à jamais bouleversés par un terrible incident et leurs routes se séparent. Les deux familles sont brisées. Plus rien ne sera jamais comme avant. Trente ans plus tard, alors qu’elle est devenue thanatologue, Mireille retourne dans sa famille pour embaumer sa mère à la demande de celle-ci, et retrouve ses frères qu’elle n’avait pas revus depuis des décennies. Bientôt, les secrets et les rancœurs refont surface, s’entremêlant au deuil, et à une inarrêtable quête de réconciliation et de vérité.

Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Interprètes : Julie LeBreton, Patrick Hivon, Xavier Dolan, Eric Bruneau, Magalie Lépine Blondeau, Anne Dorval, Julianne Côté
Photographie : André Turpin
Plateforme : Canal Plus
Date de sortie : 23 janvier 2023
Format : mini-série de 5 épisodes
Durée : 50 minutes par épisode
Genre : drame

« BTK » : un loup dans la bergerie

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Les éditions Glénat publient BTK dans leur collection « Serial Killers ». Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo racontent comment un homme ordinaire, Dennis Rader, cachait en lui un monstre sanguinaire et mégalomane.

Dennis Rader, également connu sous le nom de « BTK », est un tueur en série américain qui a semé la terreur dans la région de Wichita, au Kansas, pendant plus de 30 ans. Après une longue épopée macabre dissimulée derrière une façade de respectabilité, ce criminel sadique et méticuleux a finalement été capturé et condamné en 2005, non sans avoir suscité une fascination morbide pour son mode opératoire et sa personnalité multiple.

Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo en font état, notamment en le montrant absorbé par des lectures relatant les atrocités perpétrées par des tueurs en série. Dès son enfance, Dennis Rader semble développer une obsession pour la violence et la domination. Il s’amuse d’ailleurs à torturer les animaux et à simuler des mises à mort, prenant un plaisir indicible à exercer son pouvoir sur les êtres vivants les plus vulnérables. Cet attrait naturel pour le mal annonçait déjà le cheminement criminel qui allait suivre.

En apparence, Dennis Rader était un homme ordinaire, marié, père de famille, et travaillant notamment en tant qu’installateur d’alarmes – ce qui lui permet de pénétrer chez les gens. En secret, derrière ce vernis tout ce qu’il y a de plus banal, se tapissait cependant un meurtrier sans pitié, qui prend plaisir à torturer et assassiner ses victimes. Le « BTK Killer », comme il se faisait appeler, a commis une série de meurtres sanglants dans les années 70, 80 et 90, échappant à la justice pendant de nombreuses années grâce à sa capacité à se fondre dans la société.

BTK l’annonce clairement, Dennis Rader était dual, dominé par un alter ego sanguinaire sur lequel il n’avait aucune prise. Dans l’album, il assène ainsi à l’auteur français Étienne Jallieu, venu l’interroger : « Vous êtes-vous demandé si j’étais capable de résister ? Et dans le cas contraire, ce qui me rendait à ce point dépendant au mal ? » Un autre trait caractéristique mérite un examen attentif. « BTK » était mortifié à l’idée que l’on taise ses exploits. Alors, il en assurait lui-même la publicité. Au fil du temps, l’obsession de Dennis Rader pour le meurtre et le pouvoir est devenue de plus en plus grande. Il s’amusait à laisser des indices et des messages trompeurs à la police, et prenait un certain plaisir à envoyer des lettres et des photos aux journalistes et aux inspecteurs.

Situé quelque part entre Dexter Morgan, Norman Bates, Hannibal Lecter et Ed Gein, à la fois ordinaire, pluriel et méthodique, Dennis Rader établissait volontiers des classements des tueurs en série les plus performants. Il s’y voyait tout en haut, en compagnie de H. H. Holmes, son modèle et inspirateur. Les auteurs restituent très bien, dans un récit sépulcral et psychologisant, ce qui constitue l’étoffe de ce meurtrier et ce qui nourrit ses nombreuses obsessions, mais aussi l’abnégation qu’il a consacrée à ses crimes. Exemple parfait du criminel parvenant à dissimuler sa vraie nature derrière une façade de normalité, le « BTK Killer » a probablement échoué par péché d’orgueil, le besoin de reconnaissance – très bien exprimé dans l’album – l’emportant sur la nécessité de rester discret.

BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo
Glénat, février 2023, 144 pages

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3.5

« Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne » : féministe, avant-gardiste, obstinée

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Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Encrages » un récit biographique dessiné consacré à Gisèle Halimi. Danièle Masse et Sylvain Dorange se penchent sur son enfance en Tunisie, dans un pays en proie à de nombreux troubles et où le poids des traditions ne cessait de l’enserrer.

La Tunisie des années 1930 est un pays en pleine évolution, traversé par des tensions politiques et sociétales complexes. Sous domination coloniale française, cette nation d’Afrique septentrionale se voit alors divisée entre les influences françaises et tunisiennes traditionnelles. L’époque n’est pas favorable aux femmes, qui demeurent soumises à de fortes inégalités : leur traitement diffère de celui des hommes et leurs opportunités professionnelles apparaissent en comparaison bien plus chiches. Les aspirations féministes sont encore largement ignorées et/ou réprimées. Parallèlement, les mouvements politiques anti-colonialistes se trouvent étouffés par la répression française. Si une volonté croissante de liberté et d’émancipation se fait jour, elle demeure enserrée dans un système rigide et vertical.

Ce contexte sous-tend tout Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne, qui narre, comme son titre l’indique, l’enfance de la célèbre avocate franco-tunisienne dans une société très traditionaliste. Née en 1927 dans une famille conservatrice d’origine juive, elle a grandi dans un environnement où les rôles étaient strictement définis pour les femmes et les hommes. Danièle Masse et Sylvain Dorange démontrent clairement la manière dont elle a été confrontée à une préférence nette pour son grand frère, sacralisé au sein de la famille. En tant que fille, elle se voyait quant à elle reléguée au rôle traditionnel de la femme, à qui revenaient les tâches ménagères, une condition dégradée de soumission aux hommes et un mariage arrangé pour seule perspective. Sa mère n’a ainsi jamais compris pourquoi elle se donnait tant de mal pour les études, qui ne lui serviraient à rien…

Mais c’était sans compter sur l’obstination de la jeune Gisèle. Studieuse, elle s’emploie à réussir à l’école et fait montre d’un goût prononcé pour la lecture et l’écriture. Très tôt, elle déclare vouloir devenir avocate, une carrière considérée comme inappropriée pour une femme tunisienne à cette époque. Et malgré les obstacles culturels, elle va persévérer jusqu’à obtenir son diplôme et défendre avec ardeur les droits des femmes et les causes progressistes. L’album ne cesse de rappeler au lecteur à quel point l’environnement traditionaliste pouvait être inhospitalier pour une adolescente ambitionnant de s’élever de la sorte et de s’affranchir des déterminismes sociétaux. Ainsi, si elle a su peu à peu gagner l’estime et l’admiration de son père, Gisèle Halimi s’est longtemps heurtée à la fermeté de sa mère et aux diktats conservateurs – elle a par exemple dû faire une grève de la faim pour se libérer des tâches ménagères au profit de ses études !

Au-delà de la célébration de son frère en dépit d’un manque criant de diligence scolaire, un autre fait a probablement donné naissance à la fibre féministe de Gisèle Halimi. Ses parents se sont montrés éminemment déçus quand ils ont appris que leur bébé était une fille. Durant les premières semaines de sa vie, son père a refusé d’annoncer publiquement la naissance de sa fille et, pis, la future avocate était perçue comme une malédiction s’abattant sur la famille Halimi… Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne peut à cet égard s’appréhender comme une ode à la persévérance. Malgré les obstacles et le peu de soutien reçu, cette jeune juive entêtée est parvenue à tirer son épingle du jeu. Gisèle Halimi a toujours été déterminée à ne pas se laisser enfermer dans les stéréotypes sociaux et à poursuivre ses aspirations. Ces dernières l’ont menée à des combats hautement médiatisés, comme en témoigne le dossier pédagogique clôturant ce bel album.

Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne, Danièle Masse et Sylvain Dorange
Delcourt, février 2023, 136 pages

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« Le Ferry » : une vie bien rockée

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Les éditions Delcourt publient Le Ferry dans leur collection « Mirages ». Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert y mettent en scène un bassiste ambitionnant de percer dans le rock, quitte à tourner le dos à son ancienne vie pour tenter sa chance dans l’Angleterre des Clash et des Sex Pistols.

C’est un rêve largement partagé. Devenir une rock-star, se produire devant des foules en liesse, voir reprises en chœur les paroles de ses morceaux les plus célèbres. Cependant, cet objectif se heurte souvent aux prescriptions sociales traditionnelles telles que la poursuite d’une formation scolaire, la constitution d’une famille mononucléaire classique ou l’obtention d’un emploi stable. C’est pourquoi les artistes désirant embrasser une carrière musicale se retrouvent souvent confrontés à des choix cornéliens. C’est le cas de Max, le héros de Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert : le jeune bassiste décide au milieu des années 1980 de poursuivre ses rêves et de rejoindre une Angleterre caractérisée par une scène musicale d’une vitalité inédite. Mais pour ce faire, il doit laisser derrière lui ses amis et surtout sa compagne Rose, enceinte sans toutefois qu’il le sache.

Doté de codes chromatiques affirmés, avec des planches dominées par trois ou quatre teintes changeantes, Le Ferry narre le départ de Max et les événements qui l’ont précédé. On découvre sans surprise l’ivresse née de la passion artistique. Mais les auteurs y mêlent, avec beaucoup de sensibilité, tout ce qui fait l’étoffe de la vie ordinaire : l’amitié, l’amour, la famille et leurs promesses parfois déçues. Le jeune bassiste est en rupture avec une certaine vision de la société : il ne peut s’imaginer se lever tous les matins pour exercer des fonctions, jugées peu attrayantes, de magasinier. Constatant que ses partenaires sont enlisés dans un quotidien qui annihile tout espoir de se consacrer pleinement à la musique, il prend le parti de quitter la France, même si cela fragilise sa relation amoureuse avec Rose, à qui il promet toutefois des retrouvailles prochaines.

Partant, Le Ferry va multiplier les sauts entre le présent – dans une maternité où Rose vient de mettre au monde leur bébé – et des séquences passées, destinées à caractériser plus avant Max et à expliciter les raisons ayant présidé à son départ. Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert portraiturent une galerie de personnages attachants, amoureux de rock (mais pas d’Indochine), et dont les rapports se lestent parfois de tensions. Karine désapprouve ainsi avec force le choix de Max, qu’elle assimile à un abandon. De même, on comprend à la lecture de l’album que ses rapports avec Gérard sont loin d’être au beau fixe : leur couple ne semble tenir qu’à un fil appelé bébé.

Doué d’un récit parfaitement maîtrisé, musicalement très référencé, ce one-shot à forte personnalité constitue une belle surprise et apparaît finalement bien plus dense qu’attendu.

Le Ferry, Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert
Delcourt, février 2023, 112 pages

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4

« La Terre transpercée » : l’enfer est pavé de bonnes intuitions

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La collection « Les Futurs de Liu Cixin » voit paraître son neuvième album, sur les quinze prévus par les éditions Delcourt. Avec ses multiples ramifications, La Terre transpercée est un récit original et sophistiqué, porté par les dessins expressifs de Wu Qingsong.

Pour que respire le désert, Proies et prédateurs, Nourrir l’humanité : comme l’a déjà amplement démontré la collection « Les Futurs de Liu Cixin », les enjeux environnementaux tapissent les récits contre-utopiques du célèbre auteur chinois de science-fiction. À cet égard, La Terre transpercée apparaît tout au plus comme une confirmation. Le projet « Jardin Antarctique », qui occupe le cœur du récit, doit permettre à l’humanité de régler les principaux problèmes de développement auxquels elle est confrontée. Le solutionnisme technologique, avec la création de nouveaux matériaux supra-denses à partir d’essais nucléaires souterrains, permet certes de transpercer le sol « comme un fer rouge dans une motte de beurre », mais il aboutit surtout au pillage d’un continent qui n’aura offert aux hommes qu’un sursis de courte durée.

Adaptant le récit de Liu Cixin, Wu Qingsong raconte l’histoire intergénérationnelle des Shen, des scientifiques éprouvés dont les découvertes vont permettre de relier la Chine à d’autres territoires par le biais d’un périlleux voyage à travers la croûte terrestre. Plusieurs questions s’entremêlent à mesure que l’auteur opère des bonds temporels : la science sans conscience, la responsabilité juridique et morale, le développement durable ou encore l’obsession humaine. Quand il se réveille dans « un monde proche de l’effondrement », le physicien Shen est accusé d’avoir contribué aux désastres scientifiques de son fils. Ce dernier a créé de nouvelles opportunités logistiques et une euphorie boursière en même temps qu’il a mis au point un dispositif technique inspiré d’une relique et reliant les deux côtés de la Terre en passant par son noyau. S’il ignore dans un premier temps ce dont on l’accuse, le lecteur pourra lui suggérer cette piste : la justice est rendue au dernier degré de l’absurdité comme en témoigne le procès qui a été intenté contre son fils Yuan (deux chefs d’accusation contradictoires) et cette fois encore, expéditive, elle semble davantage condamner la déception d’un espoir qu’un acte nuisible, involontaire ou malveillant.

Réussi sur le plan graphique, La Terre transpercée se clôt par une fin faussement optimiste. Si l’on se gardera bien d’en éventer les éléments constitutifs, on retiendra toutefois que les apparentes solutions techniques d’hier y ont conservé leur caractère aveuglant. Par ailleurs, il est intéressant de noter que le récit se déroule dans un monde dénucléarisé. Ce sont les anciennes bombes qui ont permis la découverte de la matière supra-dense. Une innovation technologique en balaie une autre, mais l’humanité continue de se heurter à des problèmes menaçant son existence. S’ils sont obstinés et idéalistes, les Shen ne diffèrent en cela pas vraiment de leurs pairs, si l’on en croit les visions croisées de Liu Cixin et Wu Qingsong.

La Terre transpercée, Liu Cixin et Wu Qingsong
Delcourt, février 2023, 98 pages

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3.5

« Arca » : sécurité ou liberté ?

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Les Humanoïdes associés publient Arca, de Romain Benassaya et Joan Urgell. Perdu dans l’espace, un important équipage cherche à survivre malgré un environnement inhospitalier et des dissensions internes…

Alors que seules quelques années la séparent du XXIIIe siècle, l’humanité a épuisé les ressources autrefois abondantes de son milieu terrestre. Elle place désormais ses espoirs de salut dans des arches stellaires censées la mener vers un environnement plus propice à sa pérennité. Cependant, lorsqu’ils sont tirés de leur cryosommeil, Éric, Johanna et leurs pairs font face à un événement inattendu : non seulement ils ont échoué dans un endroit indéterminé de l’univers, loin de la Griffe du Lion qu’ils aspiraient à rejoindre, mais il s’est en sus écoulé plusieurs centaines d’années depuis leur départ de la Terre.

Après ce réveil impromptu à la Passengers, Romain Benassaya et Joan Urgell s’emploient à tisser les fils de deux menaces distinctes, auxquelles l’équipage de l’Arca III ne pourra se soustraire. La première d’entre elles prend la forme d’un vaste tube labyrinthique, entièrement plongé dans l’obscurité, et affichant des températures glaciales. Éric et les siens ignorent tout de l’endroit qui les abrite et leurs premières explorations se soldent par des échecs patents. La vie doit s’organiser dans le vaisseau, toute fuite demeurant impossible dans l’immédiat. C’est là qu’interviennent les jardiniers, des entités biologiques initialement conçues pour entretenir de quoi nourrir l’équipage, au sein d’un espace végétal sis à l’intérieur de l’arche stellaire. Au fil des années et de leur développement, ces créatures ont atteint un niveau de conscience inespéré. Quand Johanna apprend à Éric qu’ils vont être parents, Romain Benassaya et Joan Urgell adoptent le point de vue de ces jardiniers, jusque-là en autarcie, et désormais contraints de partager leur espace vital avec une communauté humaine appelée à s’agrandir.

Quelque chose de grinçant est en suspens. Johanna cherche à apprivoiser les jardiniers et se fait peu à peu à l’idée de bâtir une nouvelle communauté dans l’Arca, tandis qu’Éric investit le vaisseau Ookpik pour cartographier les environs, espérant trouver une voie leur permettant de reprendre le cours de leur odyssée spatiale. Cette décision apparaît comme un point de rupture qui préfigure les conflits à venir. Johanna entre dans une colère noire quand elle comprend que son compagnon projette de quitter les lieux. Ce qui se joue en filigrane comporte une dimension philosophique évidente : faut-il privilégier la sécurité au détriment de la liberté ? En d’autres termes, pour la communauté échouée, investir l’Arca et en exploiter les ressources de manière optimale, ou continuer à explorer l’espace afin d’y trouver de quoi s’épanouir dans des conditions plus avantageuses ?

« Rien ne doit compromettre le développement de Nouvelle Ramille », s’entête à répéter Johanna, soutenue par quelques jardiniers. Dans les deux communautés, la division règne et les positions se radicalisent. Avec beaucoup de finesse, et en usant d’arguments temporels, Romain Benassaya et Joan Urgell évoquent la famille, la résilience, les enjeux environnementaux ou encore la quête de liberté. Arca se montre à la fois intimiste (il suffit de songer aux dilemmes d’Éric et Sarah) et spectaculaire (l’aventure galactique, les vers géants…). Le récit se tapisse de bout en bout d’une atmosphère anxiogène, nous rappelant que tout n’y tient qu’à un fil. Les liens entre les uns et les autres, la survivance, l’espoir.

Arca, Romain Benassaya et Joan Urgell
Les Humanoïdes associés, janvier 2023, 112 pages

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4

Tatoueuses, de Naomi Clément : le nouveau visage du tatouage

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La journaliste indépendante Naomi Clément, spécialisée dans la musique, a choisi de s’intéresser au tatouage pour ce livre publié par Leduc. Tatoueuses, avec son sous-titre : Ces femmes qui font bouger les lignes du tattoo en France, est un ouvrage à mettre entre les mains de tous ceux qui sont ravis de voir le tatouage évoluer. Naomi Clément nous permet de découvrir le nouveau visage du tatouage, à travers une multitude de traits féminins ou androgynes, et souvent à peau foncée. Un titre qui fait du bien pour dépoussiérer un univers dont l’histoire est marquée par le machisme, le sexisme et le racisme, au détriment d’un art ancestral.

Les parti-pris de Naomi Clément à saluer : 

Dès les premières pages, la journaliste annonce la couleur : donner la parole aux mains et aux esprits qui font le tatouage aujourd’hui, avec la particularité que ces mains et ces esprits appartiennent à des femmes, et si possible des femmes de couleur, et ce comme un pied de nez à l’histoire du tatouage moderne.
Car il faut dire tout haut cette vérité du tatouage qui dérange : à savoir que cet univers a malheureusement longtemps été gangrené par un rejet des femmes et des personnes de couleur. Ce phénomène a d’ailleurs souvent entraîné une méconnaissance des peaux sombres, avec par exemple cette légende que les peaux foncées doivent être tatouées plus profondément, le résultat étant des tatouages ratés, diffusés ou en relief, car encrés dans la mauvaise couche de la peau…

Naomi Clément ne prend pas de pincettes et cela fait du bien : elle met en avant des tatoueuses qui vont à contre-courant de ces clichés nauséabonds et révolus. Ces interviews sont l’occasion pour ces femmes (et personnes non binaires) de raconter le sexisme qu’elles ont rencontré, le racisme pour certaines, adressé directement à elles ou à leurs clients, comme lorsque Laura Satana nous raconte qu’à ses débuts, encore apprentie, on lui fait tatouer les clients noirs pour se débarrasser d’eux… Ce que l’artiste déplore.
Laura Satana est caucasienne et elle a pourtant été témoin de ce racisme. D’autres tatoueuses, plus jeunes, ont aussi leurs mauvais souvenirs à raconter. À noter que le racisme dans le tatouage, en plus d’être illégal, est aussi illogique d’un point de vue historique, quand on sait que cette forme d’art corporel était pratiquée, dès la Préhistoire, par des peuples de toutes couleurs, et que le mot nous vient du polynésien « tatau » (marquer). En dépit du sexisme et du racisme, toutes ces artistes ont réussi à émerger et à voir leur talent reconnu, malgré de plus grandes difficultés, c’est cela que ce livre célèbre.

Des témoignages dans lesquels on se reconnait, une grande humanité :

Dans chacun de ces témoignages, le lecteur sera touché par la franchise de ces artistes qui racontent la difficulté de leur parcours et leur acharnement malgré un sentiment d’injustice. Ces cheminements, tous différents, sont finalement très surprenants, car malgré leur singularité, ils nous rappellent parfois le nôtre. Des mots de ces tatoueurs.ses, habilement questionnée.e.s par la journaliste, émergent aussi une grande humanité, une volonté de partage et de créativité qui nous fait comprendre ce succès mérité.
Le tatouage n’est pas un emploi alimentaire, ou un emploi facile, qu’on choisit car un ami tatoueur peut nous former, et qu’on va ensuite exercer pour l’argent, et sans amabilité, comme c’est malheureusement le cas dans bien des salons. C’est un métier d’artiste, que l’on fait par passion et par créativité.
Naomi Clément a interrogé les bonnes personnes, des artistes sincères, qui donnent envie de pousser la porte du salon qu’elle possède ou de celui où i.elles exercent. En effet, un des problèmes du tatouage est aussi sa mauvaise réputation, notamment en termes d’accueil : cette impression que ces lieux ne sont réservés qu’à une contre-culture, que certaines personnes, traditionnelles ou trop âgées, n’y sont pas les bienvenues. Ce livre, en interviewant ces personnes ouvertes et créatives, tord le cou à cette mauvaise image, pour redynamiser l’univers du tattoo.

Le tatouage, une technique ? Un art ! 

Avec ces portraits des tatoueuses « aînées », celles qui ont ouvert la voie aux jeunes, et avec ceux de ces nouveaux visages, Naomi Clément nous donne de l’espoir. Le tatouage évolue et se débarrasse de cette sale image qui lui colle à la peau : un milieu sexiste, raciste, mal aimable, imbu de lui-même… Non, le tatouage, c’est aujourd’hui Laura Satana, Dodie, Blum, Alexia Yumcha, Léa Nahon, l’Andro Gynette, etc.
Des femmes, des personnes non binaires, qui sortent de cet archétype du tatoueur qui ne peut exercer que s’il est de sexe masculin, blanc et bourru (pour ne pas dire malpoli), indépendamment de son talent et son expertise. Pour autant, Naomi Clément ne dit pas que les hommes blancs ne peuvent pas être tatoueurs : ces artistes n’ont pas à souffrir d’une mauvaise réputation qui leur est plaquée dessus à cause de préjugés récupérés de l’histoire du tatouage. La journaliste salue simplement le fait que la profession soit à présent aujourd’hui également ouverte à des profils jusqu’alors rejetés : les femmes, les personnes de couleur, etc. et surtout l’existence d’un tatouage bienveillant, à l’écoute des envies de son client, quand bien même celles-ci sont en dehors de la sphère traditionnelle du tattoo (le punk, le rock, la rébellion). Malgré un copinage encore malheureusement bien présent, l’accès à un poste de travail de tatoueur est aussi dorénavant le résultat direct de compétences en dessin, en technique et d’une ouverture à l’autre, pour les interactions avec le client.

Le lecteur remarquera aussi que tout au long de ces conversations, le sacro-saint apprentissage en salon (sorte d’esclavage moderne : de longs mois d’observation et de ménage non rémunérés, une aberration dans le paysage de la formation classique) est aussi mis en charpie par certaines de ces femmes qui se sont formées seules, lassées qu’on leur ferme la porte, et qui sont devenues des tatoueuses magistrales.

Le tatouage, nous dit Naomi Clément en substance, est un art qui ne tolèrera plus les préjugés. C’est un processus créatif au même titre que la peinture, chaque artiste interviewée ayant sa démarche : des tatouages talismans, d’autres symboliques, ou pour servir d’armure… Un très beau recueil d’interviews qui anéantira le syndrome de l’imposteur de bien des tatoueuses ou aspirantes tatoueuses, notamment issues de minorités sexuelles ou ethniques. 

Tatoueuses, Ces femmes qui font bouger les lignes du tattoo en France, Naomi Clément, préface d’Agathe Rousselle 
Leduc, octobre 2022, 160 pages

Chien 51, zone 3 de Magnapole

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Petite surprise, avec ce roman, Laurent Gaudé aborde le domaine de la science-fiction, en le combinant avec une trame policière. Bien entendu, il le fait à sa manière, qui risque de dérouter, voire même décevoir les amateurs purs et durs du genre SF. Ce qui ne veut pas dire que le livre soit à rejeter, car l’écrivain inscrit ce roman dans l’ensemble de son œuvre, dont l’influence principale me semble être la tragédie classique.

Grec d’origine, Zem Sparak a fui son pays (auquel il était attaché), au moment de son passage sous contrôle de la firme GoldTex (premier d’une série de rachats du même ordre, pour contrer l’émergence du rival Molochfirst), environ 10-15 avant le présent narratif. Il habite désormais Magnapole et s’active comme « chien » policier dans la zone 3. Avec ses racines, Zem a perdu l’essentiel de ses illusions et il s’est engagé comme policier surtout par dépit. En effet, son statut d’immigré sans ressources particulières ne lui laissait que peu de choix, bien que la condition de policier en zone 3 ne soit guère reluisante puisqu’on le considère comme un « chien » policier (alors qu’on ne sortira jamais de la ville, une des seules occasions d’évoquer la faune ou la flore, donc la nature, se signale par une connotation négative…).

L’organisation par zones

Magnapole semble une mégapole organisée de manière assez concentrique, avec en son centre la zone 1 réservée aux ultra-privilégiés (en gros les dirigeants), puis la zone 2 autour avec une classe légèrement inférieure et la zone 3 encore autour avec la masse des habitants sans trop de ressources. Au sein de cette zone 3, Zem habite dans le quartier RedQ. Particularité notable, un dôme recouvre la ville pour la protéger des intempéries redoutables qui s’abattent de temps en temps, quasiment sans prévenir et faisant de gros dégâts. Or, ce dôme ne couvre et protège que les zones 1 et 2.

Ouverture d’une enquête

Le cadavre d’un homme est trouvé dans un terrain vague de la zone 3. Appelé sur les lieux, Zem constate que l’homme a été assassiné et qu’il présente une grande ouverture sur le ventre, le long du sternum. L’autopsie révèle que le corps porte des traces montrant que quelqu’un (l’assassin ?) a pratiqué cette ouverture pour faire des prélèvements : des implants Eternytox réservés à une élite (ainsi qu’aux rares gagnants d’une loterie). Issus de la technologie de pointe, ces implants permettent non d’accéder à l’éternité comme le nom le suggérerait, mais de se protéger efficacement contre nombre d’affections embêtantes et donc d’arriver à un âge avancé sans soucis physiques particuliers. La victime identifiée, Zem dispose donc d’un mobile pour le crime. Reste à savoir pourquoi on l’a trouvé là, alors que l’homme vivait en zone 2 !

Enquête en zone 2

Pour mener à bien cette enquête, Zem se trouve « verrouillé » sans préavis. Concrètement, cela veut dire qu’il n’a pas le choix, il se trouve affecté à cette enquête un peu particulière qui va l’amener à vadrouiller en zone 2. Pour y aller, il passe par un checkpoint qui confirme ce qu’on sentait : il n’existe pas de libre circulation entre les différentes zones de Magnapole. Autre particularité de l’enquête, Zem devra collaborer avec Salia Malberg, flic de la zone 2 qui, d’emblée, tente de faire valoir sa supériorité. Mais Zem ne se laisse pas faire, ce qui promet une savoureuse confrontation de caractères qui met au passage en évidence les différences de comportement et de mentalité entre habitants de zones différentes. Zem et Salia viennent poser quelques questions au responsable du programme Eternytox qui affirme franchement qu’il ne connaît pas l’homme assassiné, alors que, dans le cadre de son travail, il tient un registre de toutes les personnes ayant bénéficié du programme. Comment est-ce possible ?

Laurent Gaudé et la Science-Fiction

La très bonne idée de base consiste donc à imaginer que la faillite de l’état grec (base tristement réelle) débouche sur son rachat par un groupe privé, GoldTex, qui s’approprie le territoire et modifie le statut de ses employés, les qualifiant de cilariés (pour ne pas dire esclaves), ne faisant qu’accentuer un phénomène déjà connu. En écrivant cette histoire, Laurent Gaudé pose la question : qu’est-ce qui peut empêcher, dans un avenir proche, ce genre d’issue à la faillite d’un état ? Il ne s’agit ici que d’économie-fiction, mais l’auteur s’intéresse aux avancées technologiques qui lui permettent de s’aventurer sur le terrain de la science-fiction. Ainsi, Zem consomme de l’Okios, espèce de drogue qui lui permet de décompresser dans une sorte de réalité virtuelle où il retrouve sa Grèce natale, ce qui nous permet au passage de mieux comprendre les conditions de sa fuite. On remarque également le gadget que certains portent au poignet et qui annonce, en fonction de ce que fait son possesseur, combien de temps il lui reste à vivre. Une pique vis-à-vis de ceux de nos contemporains obsédés par la recherche de la vie éternelle. À rapprocher du programme Eternytox pour ceux qui disposent de moyens très supérieurs. Dans ce monde du futur, l’organisation sociale n’est décrite que pour Magnapole où Zem se déplace, mais on imagine un peu le reste du monde par quelques allusions. Laurent Gaudé s’intéresse plutôt à un aspect historique en lien avec la vie de Zem, avec son histoire déjà mouvementée dans la Grèce d’avant le rachat, ses luttes au moment des Grandes Émeutes et l’histoire d’amour sur laquelle il a dû tirer un trait. L’idée du dôme manque d’originalité, mais elle pose comme base l’échec de la lutte contre le réchauffement climatique, avec toutes les conséquences que cela entraîne. On peut également regretter le flou entretenu sur bien des points de ce monde futuriste, notamment sur tout ce qui se passe en dehors de Magnapole.

Laurent Gaudé et le genre policier

La trame policière pourrait servir de simple prétexte pour tenir les lecteurs.trices en haleine. Elle constitue un bon choix pour explorer Magnapole, son ambiance, inventorier les états d’esprits et les enjeux de pouvoirs. L’auteur ne s’en contente pas, enchaînant les révélations qui finissent même par éclairer d’un nouveau jour le passé de Zem Sparak.

Le message

L’ambiance très froide de ce roman crée le malaise, ce qui correspond à mon avis à une intention de l’auteur qui veut faire sentir la perte d’humanité accompagnant l’émergence des puissances financières. Le symbole en est le rachat de l’État grec par un groupe privé. Mon impression est que l’émergence des puissances financières met au jour une faiblesse humaine primaire : le besoin de se rassurer en amassant ce qu’on peut pour vivre (et assurer ses vieux jours) dans des conditions qu’on considère comme satisfaisantes (très différentes selon les personnes). Le fervent humaniste qu’est Laurent Gaudé se désole de voir la montée des puissances financières et dresse un tableau inquiétant de l’avenir de l’humanité.

Chien 51, Laurent Gaudé
Actes Sud, 17 août 2022

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3.5

Alibi.com 2, une comédie qui ne ment pas

Les films de Philippe Lacheau, c’est du pop-corn. On sait quel genre de produit on consomme en entrant dans la salle. On sait qu’on va rire, parfois beaucoup. On sait que notre vie sera exactement la même à la sortie. On sait que l’on va avoir l’essentiel de ce qu’on attend d’une comédie : de l’évasion et du rire. Retrouver la Bande à Fifi, c’est se retrouver entre potes, un après-midi ou un soir, pour un moment de franche rigolade. Et, disons-le maintenant, Alibi.com 2 est de très loin les meilleures retrouvailles dont on pouvait rêver. 

Mari(s) à tout prix

Risqué, très risqué de sortir Alibi.com 2 ce 7 février. C’est une semaine après le catastrophique Asterix & Obelix : L’empire du Milieu et une semaine avant Ant-Man et la guêpe : Quantumania, le prochain produit Marvel. Philippe Lacheau, malgré son statut de réalisateur populaire, se retrouve entre deux titans. Oui, Astérix et Alibi ont presque 60 millions d’écart. La différence ? L’un est une catastrophe artistique fait pour l’argent, par l’argent, l’autre est un film fait avec le cœur, pour les spectateurs. La sortie d’Alibi.com 2 peut donc très bien s’avérer parfaitement bien orchestrée, la barre de l’humour et du rire ayant été placée désespérément bas par la dernière comédie populaire (dont vous pouvez d’ores et déjà retrouver ma critique sur Le Mag). Mais, si on exclut cet opus des irréductibles Gaulois de notre mémoire, cela n’enlève rien à l’idée principale : Alibi.com 2 est juste une sacrée bonne comédie.

D’une durée d’1h30, le film ne s’essouffle jamais. Rares, très rares mêmes, sont les comédies qui parviennent à tenir un rythme comique aussi réussi que celle-ci. Quiproquos de plus en plus invraisemblables, situations toujours plus débiles les unes que les autres. Philippe Lacheau et sa troupe ne reculent devant rien pour tordre le spectateur de rire. On peut le dire : qu’est-ce que c’est con ! Mais c’est là tout le brio de l’œuvre, sa maitrise parfaite de l’humour absurde. Que ce soit dans les dialogues, le jeu des acteurs, les idées de vannes grandioses (que je tairai évidemment) et les différentes situations vécues par les personnages dans le film, on ne cesse jamais de rire plus de deux minutes. Bien sûr, et il faut le souligner : si vous n’aimez pas l’humour de Philippe Lacheau, si ces films ne vous ont jamais fait rire, celui-ci ne sera pas plus pour vous que les autres. Non. Ici, pas de message caché, pas de philosophie, pas de décors extraordinaires ou de mise en scène léchée. Alibi.com 2 propose du simple, mais le propose avec une redoutable efficacité. Deux personnages principaux dont on s’attache, une histoire qui part de plus en plus en vrille et des vannes, beaucoup, beaucoup de vannes. Philippe Lacheau nous rappelle qu’une comédie n’a pas besoin de 65 millions d’euros pour exister, elle n’a besoin que de deux choses : investir le spectateur dans l’histoire et faire rire. C’est tout et, de ce côté là, c’est une franche réussite.

Ce que l’on apprécie, aussi et surtout, c’est la générosité du film. Il est fait avec le cœur, ça ne fait aucun doute. Tous les personnages, même les plus anecdotiques, possèdent une intrigue et un ou plusieurs gags qui lui sont liés. Alibi.com 2 joue avec plusieurs running-gag et tous sont à se tordre de rire, même après la dixième vanne. Le timing comique est toujours impeccable, aidé par les très bonnes performances des comédiens. Certes, ils jouent toujours un peu les mêmes rôles, mais cela revient avec ce que l’on disait en introduction : le sentiment de retrouver des potes qu’on adore. Tarek Boudali est toujours impérial, dans ses postures, ses mimiques. Didier Bourdon n’a plus aucune limite. Elodie Fontan, un peu moins présente que dans le 1er film, continue d’émouvoir. Philippe Lacheau fait du Philippe Lacheau. On retient des passages exceptionnels avec Gad Elmaleh, Pascal Obispo ou encore Catherine Benguigui, qui offre un running-gag d’anthologie. Maintenant, on veut Nicky Larson 2 !

Bande-annonce, Fiche technique et synopsis du film Alibi.com 2

Réalisé par : Philippe Lacheau
Par Philippe Lacheau, Pierre Lacheau
Avec : Philippe Lacheau, Élodie Fontan, Tarek Boudali, Julien Arruti, Didier Bourdon, Nathalie Baye, Arielle Dombasle, Gérard Jugnot, Georges Corraface, Catherine Benguigui…
Film comédie, 2023, France, 01h28
sortie le 8 février 2023
Distribution : StudioCanal

Synopsis officiel : Après avoir fermé son agence Alibi.com et promis à Flo qu’il ne lui mentirait plus jamais, la nouvelle vie de Greg est devenue tranquille, trop tranquille… Plus pour longtemps ! Lorsqu’il décide de demander Flo en mariage, Greg est au pied du mur et doit se résoudre à présenter sa famille. Mais entre son père escroc et sa mère ex-actrice de films de charme, ça risque fort de ruiner sa future union. Il n’a donc pas d’autre choix que de ré-ouvrir son agence avec ses anciens complices pour un ultime Alibi et de se trouver des faux parents plus présentables…

 

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