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Limbo : la valse des damnés

Si on se sent prêt à accepter l’éternelle souffrance qui nous attend dans le purgatoire après la mort, Limbo suggère que la sentence émerge bien avant dans ce bas monde. Un déluge s’abat alors sur des martyrs qui ne peuvent plus dépendre des institutions ou des lois pour que justice soit rendue. Quel monstre doit-on alors devenir pour faire la paix avec les douleurs que l’on traine ?

Synopsis : Dans les bas-fonds de Hong-Kong, un flic vétéran et son jeune supérieur doivent faire équipe pour arrêter un tueur qui s’attaque aux femmes, laissant leur main coupée pour seule signature. Quand toutes leurs pistes s’essoufflent, ils décident d’utiliser une jeune délinquante comme appât.

Le public de Reims Polar était en pole position dans l’Hexagone pour découvrir cette merveille venue d’Asie. Fort de quinze longs-métrages, un cinéaste de Macao a rapidement percé dans le registre horrifique (Diamond Hill, New Blood), avant de trouver pied dans le film noir, un subtil équilibre entre frissons et suspenses. Dans la même veine que son Accident, Soi Cheang revient en force dans un film noir asphyxiant, où la cité de Hong Kong n’est plus qu’une immense bassine pleine d’ordures en tous genres.

Tandis qu’un tueur en série boite anonymement dans les bas-fonds de la ville, deux policiers, qui rappellent un temps le duo iconique de Memories Of Murder, ou encore celui de Seven, s’emploient à le débusquer avant qu’il ne récidive. L’adaptation du roman Wisdom Tooth (littéralement « dent de sagesse ») de Lei Mi est, semble-t-il, tombé entre de bonnes mains, pourvu qu’on ne les coupe pas de sitôt.

Regards noirs

Une pluie diluvienne et photogénique s’abat sur un bidonville où l’on rampe, on peine à reprendre son souffle ou on se cache dans une minuscule boîte qui pourrait bien devenir un tombeau. Cette ouverture glace le sang et il y a de quoi, mais cela n’est qu’un avant-goût un peu vain dans la structure narrative, car on comprend rapidement que ce flash-forward n’est qu’un prétexte pour nous annoncer les difficultés qui précèdent cet événement.

Des corps sans vie de femmes gisent dans le caniveau d’une mégalopole méconnaissable. Si l’identité de ces victimes importe peu dans le fond, c’est simplement parce que Soi Cheang condense tous les affres de celles-ci dans le personnage mutilé et en fuite de Wang To (Liu Cya). C’est à ses côtés que le duo d’enquêteurs Will Ren (Mason Lee) et Cham Lau (Lam Ka Tung) évoluent. Le premier est nouveau dans le coin, avec une approche théorique qui peut freiner le zèle de son collègue, se comportant comme un chien qui ne fait confiance qu’à son flair. La polarité de ces êtres les confronte alors à eux-mêmes, en plus d’un assassin qui agit méthodiquement et à la barbe de tous. Ce meurtrier se fond ainsi dans le décor, avec toute la crasse et les ordures ménagères qu’il traine et qu’il émiette derrière lui. Ce qui est d’ailleurs symptomatique de la surconsommation, qui déborde jusque sur les trottoirs ou les bureaux, et cela influe également sur le boulot des forces de l’ordre, qui doivent faire le tri parmi leurs déchets avant de pouvoir mettre la main sur des indices.

Larmes blanches

Quelque part entre l’expressionnisme, voire le genre gothique, d’Akira Kurosawa et celui de Ridley Scott, notamment avec Blade Runner, le spectateur est plongé en apnée dans une ville, où aucune divinité ou prière ne peut sauver l’âme des nombreuses victimes anonymes. Soi Cheang et son directeur artistique, Cheng Siu Keung, ont intelligemment fait le choix de multiplier les plans zénithaux qui nous montrent les impasses que rencontre chaque personnage. Et dans un angle plus intime, Cham Lau n’est définitivement pas prêt à tourner la page sur un drame antérieur, tandis que le nouveau responsable Will Ren n’a que la douleur à sa molaire pour retenir sa fougue, ses coups et son sens de la justice. C’est ce qui va cruellement faire défaut à la trajectoire imprévisible de Wang To, qui cavale entre les représailles musclées des enquêteurs et celles de la rue, qui lui rendent suffisamment de coups pour la briser pour de bon.

L’intrigue avance avec malice et déploie toute sa tension dans des séquences qui flirtent trop près avec la mort. Il ne reste que cette souffrance sans fin à traiter. Sans fin, comme cette pluie qui s’applique à couvrir les hurlements de désespoir et à nettoyer la ville du sang de ces victimes. L’humanité est alors remise en question à travers la haine et la violence qu’elle dégage et qu’elle renouvelle en permanence. Bien heureusement, on tentera de trouver un peu de lumière dans les ténèbres, mais à quel prix ?

Le film noir de Soi Cheang hausse le ton, ose la provocation et parvient à conjuguer les deux dans un geste rare, où les martyrs continuent d’encaisser les coups. Nerveux jusqu’au bout du suspense, Limbo surprend par son étonnante radicalité et sans réinventer la poudre, il fait bon usage du noir et blanc qui plonge les personnages dans une spirale de violence et de rédemption. Une œuvre sensationnelle qui noie les larmes et le sang dans le même entonnoir de souffrance. À découvrir au plus vite !

Bande-annonce : Limbo

Fiche technique : Limbo

Titre original : Zhì Chǐ
Réalisation : Soi Cheang
Scénario : Kin-Yee Au, Shum Kwan-sin
Photographie : Cheng Siu-Keung
Musique : Kenji Kawai
Montage : David Richardson
Décors : Kwok-Keung Mak
Costumes : Kar Yan Yip, Bruce Yu
Production : Wilson Yip, Paco Wong
Pays de production : Hong-Kong, Chine
Distribution France : Kinovista
Durée : 1h58
Genre : Thriller, Policier, Drame
Date de sortie : 12 juillet 2023

Limbo : la valse des damnés
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4

Le Dernier Soulèvement de Sébastien Garnier

Faites tomber la Bio-Révolution aux côtés de Sébastien Garnier ! Dans le nouveau roman de science-fiction Le Dernier Soulèvement, l’auteur à l’imagination débordante plonge son lecteur dans un monde futuriste. Dans ce système, le gouvernement règne d’une main de fer, mené par un pouvoir écologique totalitaire connu sous le nom de Bio-Révolution… Le livre s’inscrit dans la collection IGB Anticipation chez les éditions IGB. L’écrivain a présenté son aventure, disponible depuis le 13 mai 2023. Il s’agit donc d’une œuvre de science-fiction, et plus particulièrement d’anticipation et dystopie, des genres très appréciés des adolescents, mais pas seulement. L’idée est d’imaginer un futur peu enviable, où de nombreuses problématiques sont pointées du doigt. Ici, l’auteur a choisi l’extrémisme, l’écologie, les idéologies mortifères, l’abus de pouvoir et même la manipulation mentale…

À travers ce récit original, chargé en rebondissements, le lecteur découvre un avenir où la survie des espèces animales et végétales repose avant tout sur les décisions d’une entité supérieure, Mère. Le mythe insinue qu’elle serait le don, fruit du sacrifice humain d’une femme, qui aurait remis son propre corps pour incarner une intelligence artificielle. Dans ce monde très normatif où chaque chose est contrôlée, les dérives se font en privé… Mais un jour, une annonce bouleverse tous les pronostics. Un rapport du GIEC révèle des informations essentielles sur la guérison de la planète Terre. Le changement climatique et la biomasse s’améliorent… Une telle nouvelle devrait satisfaire le globe, mais qui remettrait en question le régime au pouvoir ? Si tout va bien, alors pourquoi poursuivre une révolution — qui n’a plus lieu d’être ?

Sébastien Garnier parvient à créer tout un décor saisissant, dans un Paris misérable

Les habitants sont soumis à une autorité écologique qui rappelle les heures les plus sombres de notre Histoire. L’écriture soignée des descriptions permet d’imaginer la capitale, où chacun survit, étouffé dans une atmosphère de restrictions et de sacrifices… Cet angle volontairement choisi par l’auteur suscite la réflexion sur les problèmes écologiques actuels et soulève des questions sur les conséquences potentielles d’une gouvernance excessive au nom de la protection de l’environnement. Protéger, défendre, oui — mais à quel prix ?

L’histoire se concentre avant tout sur le personnage principal au nom prophétique de Lazare. Courtisan pour une comtesse sanguinaire, ce jeune homme marginalisé qui se retrouve en possession du fameux rapport positif du GIEC. Des informations que le chancelier Valdeck souhaite garder secrètes… Voilà qui rappelle le début du roman de Philip K.Dick Le Maître du Haut Château, dans lequel l’Axe a écrasé les Alliés en 1945. Le destin de Lazare est alors bouleversé. Avec un arc aussi bien construit, avec des scènes d’action qui maintiennent le lecteur en haleine… Tous les ingrédients sont réunis pour plaire. L’auteur exploite habilement les tensions et les conflits pour créer le suspense, tout au long du récit.

Comment réagira le peuple, en apprenant que l’on se moque de lui ?

Après tout, la France est un pays idéal pour imaginer ce type de régime autoritaire, puisqu’il l’a déjà véritablement traversé. Rappelant des figures comme Robespierre, Valdeck évoque également le fanatisme sans faille des officiers de la Waffen SS. Capables de tout pour honorer leur maître — y compris jouer de la propagande, sa personnalité complexe le rend d’autant plus intéressant. En réalité, ce récit sans dichotomie est aussi appréciable à lire grâce à ses protagonistes. Ici, il n’est ni question de noirceur absolue ou de blancheur extrême. Tout est nuancé, appelé à la réflexion. Par ailleurs, l’intervention de « Mère » et sa symbiose entre la robotique et l’organique fait partie des images les plus marquantes de cette fresque fascinante que forme Le Dernier Soulèvement.

Bien entendu, avec un final aussi explosif, l’auteur ne laisse pas le choix à ses lecteurs. Il semblerait qu’une suite soit en cours et c’est avec une grande frustration que les pages de ce livre se ferment. Que deviendra Lazare ? Qu’en est-il des autres personnages ? Une découverte à savourer de toute urgence pour les amateurs de ce style encore « niche », mais qui mérite d’être applaudi et reconnu à sa juste valeur…

Le Dernier Soulèvement, Sébastien Garnier
Editions IGB, 400 pages

Jocelyn Bouquillard revient sur les temples, pagodes et sanctuaires dans l’estampe japonaise

Les éditions Hazan publient Temples, pagodes et sanctuaires par les grands maîtres de l’estampe japonaise, un coffret conçu par le spécialiste et conservateur Jocelyn Bouquillard, qui s’inscrit dans une somptueuse et déjà riche collection.

Au cœur de la civilisation nippone, les temples, pagodes et sanctuaires occupent une place prépondérante, tant d’un point de vue religieux que socioculturel. Ils sont le berceau des traditions séculaires et le creuset de la pensée spirituelle japonaise, marquée par le shintoïsme et le bouddhisme.

Le temple (tera) est le lieu de culte du bouddhisme, arrivé au Japon au VIème siècle, empreint de spiritualité et d’une esthétique sereine. La pagode (), originaire de l’Inde ancienne, est un édifice bouddhiste à plusieurs niveaux destiné à conserver des reliques et autres objets sacrés. Enfin, le sanctuaire (jinja), est un lieu sacré du shintoïsme, religion autochtone du Japon qui vénère les kami, esprits de la nature.

Ces édifices sont intimement liés au paysage japonais, à sa géographie, à sa saisonnalité et à ses croyances. Immergés dans la nature, ils symbolisent la coexistence harmonieuse de l’homme avec son environnement, idée fondamentale dans l’art et la pensée japonaise.

Les temples, pagodes et sanctuaires dans l’histoire de l‘ukiyo-e et du meisho-e

L‘ukiyo-e, ou « images du monde flottant », est une forme d’art populaire japonaise qui a émergé à l’époque d’Edo (1603-1868). Ces estampes, produites en série à partir de planches de bois gravées, représentaient la vie quotidienne, les paysages, les acteurs du kabuki et les belles courtisanes.

L’incorporation des temples, pagodes et sanctuaires dans l‘ukiyo-e est une affirmation de leur importance culturelle. Des maîtres tels qu’Hokusai et Hiroshige, ont souvent utilisé ces motifs dans leurs œuvres. Dans sa célèbre série Trente-six vues du mont Fuji, Hokusai met en scène des temples et pagodes en relation avec le mont sacré. Hiroshige, quant à lui, a souvent représenté les sanctuaires dans sa série Cent vues célèbres d’Edo.

Certains maîtres de l’estampe ont contribué à des albums touristiques illustrés où certains lieux réputés comportant des temples ou des sanctuaires étaient représentés sous une forme picturale. Connues sous le nom de meisho-e, ces œuvres ont inscrit plus avant ces sites sacrés dans la culture nippone.

Ces estampes ne sont pas seulement des représentations esthétiques ; elles sont également un témoignage historique des transformations sociales et culturelles du Japon. Les maîtres de l‘ukiyo-e utilisaient par exemple ces édifices pour souligner la juxtaposition du sacré et du profane, de la tradition et de la modernité, reflétant ainsi les tensions et les dynamiques de leur époque. Et comme le note à dessein Jocelyn Bouquillard, les croyances bouddhiques ont souvent lié ces lieux aux lacs et aux étangs, en plus d’en conditionner, de multiples façons, les illustrations.

Des exemples en cascade

Le grand Bouddha de Kamakura de Kawase Hasui représente le temple de Kōtoku-in, abritant un gigantesque Bouddha en bronze. Le contraste entre la stature monumentale de la statue et la fragilité de la nature environnante incarne l’éphémère et l’éternel, thèmes chers à l’estampe japonaise. Cette impression, en bonne place dans le livret de Jocelyn Bouquillard, cohabite avec de nombreuses autres, réalisées par Hasegawa Sadanobu, Isshusai Kunikazu ou Nansuitei Yoshiyuki.

Le Pavillon Sazai du temple des Cinq Cents Rakan est une estampe remarquable d’Utagawa Hiroshige qui capture l’architecture singulière du lieu, entouré d’une ambiance champêtre sereine et isolée, évoquant la méditation et la tranquillité. Bâtiment principal du temple Kannon-dô à Asakusa est une estampe signée Eishosai Choki qui donne vie à l’un des sites bouddhistes les plus vénérés de Tokyo. L’estampe, riche en détails architecturaux, représente un grand bâtiment imposant, quadrillé de fidèles et de végétaux, créant une ambiance de dévotion et de respect.

Le Temple Zojô-ji à Shiba, autre estampe d’Utagawa Hiroshige, montre des Japonaises en transit, coincées entre deux imposantes colonnes de ce temple important de Tokyo. Le Sanctuaire de Gangiten à Urae présente un sanctuaire sacré partiellement masqué par les arbres, seulement animé par un public clairsemé, dans une vue exprimant la symbiose entre la nature et le lieu.

Comme toujours, le coffret propose une grande variété d’estampes, arborant autant de motifs secondaires (portails traditionnels, points d’eau, hommes, cerisiers en fleurs…) qu’il n’y a d’artistes et de gravures. Jocelyn Bouquillard poursuit un travail passionné, en complétant utilement une collection démystifiant cet art pictural japonais traditionnel.

Temples, pagodes et sanctuaires par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, mai 2023, 113 pages

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4.5

« Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise », regards croisés

Les éditions Hazan publient Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise, d’Anne Sefrioui. Éditrice spécialisée dans l’art, l’auteure y relate la célébration picturale de ces espaces de plaisir, de détente et de spiritualité.

Le jardin japonais est plus qu’un simple aménagement paysager ; il représente une synthèse artistique de l’harmonie entre l’homme et la nature, s’appuyant sur une philosophie qui souligne la beauté de l’imperfection, du changement et de l’impermanence – concepts incarnés par le principe du wabi-sabi. À travers l’histoire et la culture japonaises, ces jardins ont été des espaces de contemplation, de méditation, de détente, de célébration de saisons et de représentation de la nature en miniature.

La conception d’un jardin japonais est un exercice d’équilibre subtil, cherchant à créer un espace harmonieux qui incite à la rêverie. Des éléments tels que les roches, l’eau, les arbres et les fleurs sont disposés avec soin pour refléter les paysages naturels de manière stylisée. Les jardins zen, par exemple, sont réputés pour leurs compositions minimalistes de gravier et de roches, créant une atmosphère propice à la méditation.

Quand l’art s’empare d’un élément culturel

L’estampe japonaise, en multipliant les représentations de la vie quotidienne, s’est bien entendu penchée sur les jardins. Des maîtres de l’ukiyo-e tels que Hokusai, Hiroshige et Utamaro ont intégré plus d’une fois ce motif dans leurs œuvres, reflétant la beauté de ces paysages méticuleusement créés. Les jardins, avec leur aspect éphémère et changeant, étaient un moyen idéal pour ces artistes d’exprimer le passage du temps et l’impermanence, des thèmes centraux de l’ukiyo-e.

Par exemple, Hiroshige, dans sa série Les Cinquante-trois Stations du Tokaido, représente souvent des voyageurs en pause dans des jardins, soulignant leur rôle de refuges au milieu du voyage. Hokusai, dans sa série Trente-six Vues du Mont Fuji, incorpore souvent des jardins en tant que partie intégrante du paysage, signe de la relation entre l’homme et la nature.

Investis d’une dimension bouddhique, agrémentés d’eau, de roche ou de végétaux, faisant écho à des croyances animistes et polythéistes (les kamis), les jardins ont en outre fait l’objet d’un traité de conception très populaire, le Sakuteiki, témoignant de leur place prépondérante dans la culture nippone. Anne Sefrioui revient sur leur appréhension et leur gestion à travers le temps : la période de Heian, entre le VIIIe et le XIIe siècle, voit les jardins se complexifier et s’ouvrir aux espaces « à thème », tandis qu’au cours de la période Edo (XVIIe-XIXe siècle) apparaissent d’immenses et ostentatoires jardins de promenade, les architectes paysagistes remplaçant alors les moines dans l’entretien de ces lieux de passage et de contemplation.

Le livre-accordéon donne à voir des estampes dans lesquelles les femmes s’affairent : elles prennent place dans les jardins pour se promener, broder, dessiner, rêvasser, se détendre ou entretenir les lieux. Pins, cèdres, cerisiers, chrysanthèmes, camélias, pivoines pullulent dans les jardins de promenade, de palais ou bourgeois, très représentés dans le recueil.

Des estampes de toutes sortes

Les estampes soulignent l’importance des jardins dans la culture japonaise, et montrent comment ils ont été utilisés dans l’art pour exprimer des émotions, évoquer des atmosphères et symboliser des idées philosophiques profondes. Jardin sous la neige (Toyohara Chikanobu), Jeunes femmes jouissant des plaisirs du jardin (Utagawa Kuniyoshi), Le Prince lumineux profitant des fleurs du jardin (Toyohara Kunichika) ou encore Glycines à Kameido (Ogata Gekko) ont tous en commun de mettre en scène des femmes, des maisons typiques, de l’eau et des motifs secondaires, représentatifs du genre, comme la neige, la roche ou les cerisiers en fleur. D’autres estampes se focalisent uniquement sur la végétation, ou illustrent des jardins secs. Utagawa Hiroshige, dans sa série Cent vues célèbres d’Edo, incorpore le « nouveau mont Fuji » en arrière-plan d’un paysage verdoyant quadrillé d’eau.

Miyagawa Shuntei, Katsushika Hokusai, Utagawa Kunisada, Ohara Koson ou Toshikata Mizuno ont tous représenté le jardin dans leurs estampes. En bonne place dans le livre-accordéon, ils se distinguent, au même titre que leurs homologues, par une dynamique chromatique particulière, mêlant à une palette de couleurs modérée et naturelle, accentuant la tranquillité et l’harmonie qui prévalent dans l’espace jardiné, des couleurs plus vives, qui servent à animer certaines scènes.

Les détails sont souvent soigneusement rendus, traduisant l’importance de l’esthétique wabi-sabi, qui apprécie la beauté dans l’imperfection et la simplicité. Les fleurs déployées, les branches d’arbres sinueuses et le cours d’eau tranquille se trouvent parmi les éléments souvent dépeints avec une précision minutieuse. Les humains peuvent occuper une place centrale ou accessoire, et même apparaître minuscules par rapport à la majesté de la nature environnante. Ils permettent en tout cas d’illustrer le rôle du jardin comme lieu de contemplation et d’interaction sociale.

Dans ces estampes, l’usage de la perspective est volontiers employé pour souligner des éléments spécifiques du paysage ou façonner le point de vue du spectateur. Une vue élevée peut être utilisée pour présenter un panorama du jardin, tandis qu’une vue plus basse donnera l’impression de participer à la scène, de se fondre dans les lieux. Comme toujours, les moyens sont inféodés à l’émotion recherchée.

Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui
Hazan, mai 2023, 113 pages

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4.5

« Amityville » : derrière l’horreur, le savoir-faire

La collection « Analyse filmique » des éditions LettMotif, qui a déjà effeuillé des œuvres emblématiques telles que Barton Fink et La Nuit du chasseur, nous offre aujourd’hui une nouvelle démonstration d’érudition cinématographique, avec Amityville, signé par Frédéric Zamochnikoff. Véritable invitation à plonger dans les méandres de l’horreur filmique, l’ouvrage s’apparente à un voyage à étapes au cœur de la maison hantée la plus célèbre du cinéma.

C’est avec une approche minutieuse et un souci du détail quasi chirurgical que Zamochnikoff se penche sur le film Amityville de Stuart Rosenberg, dévoilant sa structure visuelle et narrative par une analyse exhaustive, plan par plan. Au fil des pages, l’auteur décortique l’œuvre à l’aide de quelque 1200 photogrammes, déroulant ainsi un véritable storyboard qui permet de mieux comprendre comment le cinéaste a su échafauder une angoisse à la fois sourde et omniprésente, indexée à la gestion de l’espace et de l’image.

L’étude de Zamochnikoff est éloquente. Chaque mouvement de caméra, chaque valeur de plan, chaque détail du cadre fait sens et est mis au service de l’intrigue, voire de l’horreur. Le lecteur est guidé à travers les couloirs obscurs d’une demeure maléfique ; il voit se mettre à nu les mécanismes de mise en scène permettant à la maison d’enserrer, parfois littéralement, les personnages, et de devenir peu à peu une entité à part entière, un protagoniste malveillant se jouant volontiers des codes du film d’épouvante. C’est d’ailleurs l’un des points centraux mis en lumière par Frédéric Zamochnikoff : dans Amityville, le mal est anesthésié ou activé selon le bon vouloir de Stuart Rosenberg, trompant régulièrement les attentes des spectateurs.

D’une grande rigueur analytique, l’ouvrage se penche tour à tour sur le « regard » de la maison, formé par des fenêtres semblables à des yeux, sur la manière dont les personnages s’inscrivent dans l’espace et l’image, sur ces plans emblématiques, dont ceux, rapprochés, des mouches, érigées en messagères du mal qui habite les lieux, révélatrices de l’oppression exercée sur les hôtes – et le prêtre dans le cas présent. Frédéric Zamochnikoff observe minutieusement comment Stuart Rosenberg orchestre les déplacements de ses protagonistes, la manière dont il accentue leur vulnérabilité, la mise en scène d’un mal qui tapisse les lieux et assaille ceux qui les habitent. Parfois, ces protagonistes, représentés en taille réduite, rejetés à la marge d’un plan, apparaissent diminués, presque écrasés par la masse imposante de la demeure, reflétant ainsi leur impuissance face à la menace environnante.

Amityville permet aussi de prendre langue avec les thématiques de la famille, la culpabilité et la folie, autant de notions savamment exploitées pour augmenter la tension et l’effroi. C’est peut-être là que se situe le vrai pouvoir du cinéma : dans la génération d’émotions rendues aussi vives que crédibles. En ce sens, ce que l’auteur se propose de déconstruire, c’est le malaise et l’angoisse ressentis par le spectateur, en verbalisant les moyens par lesquels Stuart Rosenberg les a conditionnés. Le livre nous fait revivre l’expérience terrifiante des Lutz. Il fait état des subversions des codes et des clichés de genre et dévoile toutes les subtilités permettant de maintenir le public en alerte : les points de vue adoptés, les cadres additionnels investissant le cadre et se surajoutant à lui, le champ/contrechamp, les constructions symétriques, les changements de perspective…

L’analyse est fine, l’approche méticuleuse, et le piège de la surinterprétation déjoué par l’évidence de la démonstration. L’entreprise de Frédéric Zamochnikoff donne lieu à une réhabilitation, ou à tout le moins à une redécouverte, d’un long métrage quelque peu oublié.

Amityville, Frédéric Zamochnikoff
LettMotif, mai 2023, 356 pages

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4

Une nouvelle adaptation graphique de « Voyage au centre de la Terre »

Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Ex-Libris » le premier tome d’une adaptation graphique en deux parties du roman de Jules Verne Voyage au centre de la Terre.

Les adaptations graphiques ont le vent en poupe. La dernière en date prend place dans la collection « Ex-Libris » des éditions Delcourt. Voyage au centre de la Terre, premier tome d’un diptyque inspiré du classique indémodable de Jules Verne, est une œuvre aboutie, qui se termine avec le personnage d’Axelle, narrateur féminisé dans cette adaptation, perdu sous le volcan Sneffels, et passablement diminué par les épreuves traversées.

Cette transposition de genre crée une tension narrative, une fine strate d’évasion dans une société portraiturée comme conservatrice et patriarcale. Dans l’inconfort d’une posture masculine, Axelle offre une nuance sociale moderne à ce récit du 19ème siècle. Son personnage contribue à souligner les incapacités systématiquement associées aux femmes de son époque. Même l’éminent Professeur Lidenbrock se prend à regretter que sa nièce… ne soit pas son neveu !

Les protagonistes de Jules Verne prennent ici la forme de lapins anthropomorphes. L’image du Professeur Lidenbrock, minéralogiste et géologue allemand respectable, dont la situation à Hambourg est envieuse, n’échappe pas à cette redéfinition typologique, pas tout à fait étrangère à la légèreté qui préside au récit. En effet, cela adoucit le sérieux de l’expédition scientifique et apporte une couleur inédite à l’histoire imaginée par Jules Verne.

Lidenbrock apparaît par moments comme une caricature du savant qui cherche à s’inscrire dans la postérité. Sa joie démesurée à la découverte du parchemin codé révèle un homme soucieux de marquer la science de son empreinte. C’est un explorateur passionné, un peu vaniteux, et non sans maladresse, notamment lorsqu’il manque de trahir, à plusieurs reprises, le secret de l’identité véritable d’Axelle.

Hans Bjelke, le guide de l’expédition, participe évidemment pleinement à l’épopée et prend une place toujours plus grande au cours du récit. Ce trio, avec ses compagnons très secondaires, fait face à des dangers naturels effroyables et des défis de complexes, augmentant le sentiment d’aventure et de péril. Trombe, grisou, embranchements inexplorés, voies sans issue se complètent d’un aspect labyrinthique et sous-terrain volontiers claustrophobique. La soif et la fatigue se mêlent en sus à ces épreuves.

La qualité et l’ambiance graphiques de la bande dessinée est à souligner. L’expédition constitue naturellement le cœur vibrant du récit et Voyage au centre de la Terre se pare des atours d’une ode à la science, à la découverte et à l’aventure. Riche en péripéties, nanti d’un personnage féminin fort, pas dénué d’humour, ce premier tome réussi suscite la curiosité et comporte son lot de promesses pour la suite.

Voyage au centre de la Terre, Rodolphe et Patrice Le Sourd
Delcourt, mai 2023, 48 pages

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4

Anna Karénine : le théâtre d’un drame

Russie, XIXe siècle. Anna Karénine vit aux côtés de son mari, Alexandre Alexandrovich, et de leur fils. Seulement, elle rencontre par la suite le jeune comte Vronsky : va-t-elle parvenir à réfréner ses désirs, ou se laissera-t-elle emporter face aux regards assassins de la société qui l’entoure ?

Lire l’article du Mag du Ciné sur le livre de Tolstoï ici. Dans le présent article, seul l’œuvre de Joe Wright est mise à l’honneur.

Le théâtre s’invite dans le cinéma 

La mise en scène d’Anna Karénine est somptueuse. Son originalité réside dans sa théâtralité : en effet, le film commence sur un rideau de théâtre qui se lève pour présenter le contexte historique de l’histoire. Le spectateur découvre ensuite Stiva Oblonski qui se fait raser sur scène, sous le feu des projecteurs. Puis les décors s’enchaînent, s’élèvent au plafond ou traversent la scène. La mise en scène est organique, vivante et dans le moment présent, avec des plans à la fois larges pour montrer le théâtre, et d’autres plus rapprochés pour faire croire à l’illusion du cinéma. Et comment ne pas citer le plan séquence sur Stiva dans son lieu de travail dans les premières minutes du film ! Des hommes se déplacent entre les bureaux, tandis que d’autres s’habillent, jouent de la musique et marchent sur scène (un autre fait même du vélo !). La perfection de l’enchaînement chorégraphié procure un émerveillement tout particulier. En même pas dix minutes, la couleur du film est annoncée.

Les regards

Les regards racontent tout. Dans un premier temps, entre Anna et le comte Vronsky, rien ne se dit et tout se contemple. Ils s’observent, s’apprivoisent, s’effraient même. Leur amour paraît impossible et le danger qui les expose les éloigne tout en les unissant. Ce paradoxe est souligné par les nombreux gros plans sur leur visage, comme s’ils étaient enfermés dans l’illusion de leur amour. Cependant, en plus des deux protagonistes, les regards de la société aristocratique ont toute leur importance. Cet effet se ressent particulièrement dans la séquence de course de cheval. Anna, effrayée à l’idée que son amant se blesse dans cette course, se ventile dès le début de celle-ci. Le son seul de l’éventail percute l’oreille du spectateur, et son mari observe Anna avec dédain à travers ses jumelles. Lorsqu’il chute, elle hurle son nom et tous les regards se tournent vers elle et l’assaillent. Le spectateur peut alors ressentir la puissance des regards et se sentir lui-même oppresser par ceux-ci.

Le bal et la musique 

Dario Marianelli, le compositeur des musiques du film, arrive à créer une ambiance absolument fantastique, empreinte à la fois de poésie, de légèreté, de nostalgie et de drame. Ces sentiments se mélangent notamment dans la scène de bal, lorsqu’Anna et le comte Vronsky décident finalement de s’accorder une danse commune. La musique vole ; elle épouse chaque mouvement, transperce les expressions des personnages, et plus que tout relie les deux êtres dans la mélodie de la danse.

Dans une scène du bal, la lumière sépare les deux protagonistes du reste des convives, voire du reste du monde, et les encercle dans l’instant présent, où il ne reste plus qu’eux. Le temps s’arrête. Elle en noir, lui en blanc, Vronsky présente l’allure d’un ange tombé du ciel, d’un être au-delà de l’humanité qui dépasse la sobriété d’Anna. Lorsque la lumière revient sur les convives, la caméra s’affole : elle-même ne sait plus où regarder. Elle tourne autour des danseurs, accentue l’effroi des visages (surtout celui de Kitty), tandis que la musique s’accélère et s’intensifie. Le rêve de la danse se transforme en cauchemar tourbillonnant.

Bande annonce : Anna Karénine

Fiche technique : Anna Karénine

  • Titre original : Anna Karenina
  • Réalisation : Joe Wright
  • Scénario : Tom Stoppard d’après Anna Karénine de Léon Tolstoï
  • Direction artistique : Thomas Brown
  • Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui
  • Décors : Katie Spencer
  • Costumes : Jacqueline Durran
  • Photographie : Seamus McGarvey
  • Son : John Casali
  • Montage : Melanie Oliver
  • Musique : Dario Marianelli
  • Production : Tim Bevan et Alexandra Ferguson
  • Société(s) de production : Working Title et Studiocanal
  • Société(s) de distribution : Universal Pictures
  • Pays d’origine : Royaume-Uni et France
  • Langue : anglais
  • Format : couleur
  • Genre : drame, historique
  • Durée : 130 minutes
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5

Fleur Pâle : un ange dans la nuit

Après Silence et L’Étang du Démon, Carlotta poursuit son travail de (re)mise en valeur du cinéaste Masahiro Shinoda. Entre l’univers des Yakuzas et le film noir, Fleur Pâle est une des œuvres majeures d’un cinéaste tout aussi important au sein de la nouvelle vague japonaise. À travers le personnage de Muraki, le film nous embarque dans les nuits japonaises, ou les déambulations de ce Yakuza en perte de repère ne sont que le reflet d’un pays lui-même en proie à une crise identitaire.

Un personnage symbole de tout un pays

Au tournant des années 60, le Japon est un pays en pleine mutation. La vie quotidienne des Japonais se transforme grandement suite à la longue présence des États-Unis dans le pays après les événements de la seconde guerre mondiale. En parallèle de cette occidentalisation du quotidien, le pays est tourmenté d’un point de vue diplomatique. Conséquence de son alliance avec les USA, le Japon est pris au piège de la Guerre Froide et subit des pressions permanentes de l’URSS. C’est dans ce contexte particulier que Masahiro Shinoda réalisa Fleur Pâle en 1964.

Après avoir passé trois années en prison pour homicide, Muraki réintègre son clan de Yakuzas à Tokyo. Rapidement, il croise le chemin de Saeko, une jeune femme fréquentant son cercle de jeux. Le yakuza est rapidement obsédé par ce personnage mystérieux, alors que dans le même temps, il a bien du mal à retrouver le monde qu’il a connu. Muraki et Saeko sont les deux faces d’une même pièce. Tout les oppose mais ils semblent s’attirer l’un et l’autre. Muraki représente la figure du Yakuza dans ce qu’elle a de plus traditionnel. Une figure portée à de nombreuses reprises au cinéma, obsédée par l’honneur et les valeurs. Saeko représente la jeunesse, la fraîcheur. Elle n’aspire à rien de particulier si ce n’est de vivre à sa façon.

Deux faces d’une même pièce : le Japon. Les errances nocturnes de ces deux personnages illustrent à merveille le flottement de toute une société, en pleine crise identitaire. Le titre du film désigne bien évidemment la jeune femme. Celle-ci apparaît comme une lumière aux yeux de Muraki. Il ne comprend plus les codes de son clan, qui s’allie avec ses anciens ennemis. Dans cette confusion, ce visage angélique devient son seul repère. La réalisation de Shinoda, plus particulièrement son travail de la lumière, magnifie l’actrice Mariko Kaga. Les contrastes du noir et blanc témoignent parfaitement de l’unicité de cette Fleur Pâle, éclat de lumière au sein de ces sombres nuits Tokyoïtes. La mise en scène du cinéaste arrive ainsi parfaitement à retranscrire la fascination de Muraki.

Les amants de la nuit

Mais cette attirance n’est pas à sens unique. Et à nouveau, Shinoda transcende sa mise en scène pour l’illustrer. Les champs-contrechamps relèvent d’une géométrie précise. Le travail du cadre fait répondre en permanence les personnages notamment dans leurs parties de Hanafuda (jeu de cartes). De même, lorsqu’ils sont présents dans le même plan, la composition des cadres instaure une sorte de jeu permanent de symétrie entre les deux personnages, ceux-ci se répondant en permanence. Avant même de vouloir raconter une histoire au sens propre, Masahiro Shinoda développe une véritable chorégraphie nocturne. Ces deux créatures de la nuit sont intimement liées grâce au lyrisme du cinéaste.

En effet, Fleur Pâle est avant tout un film d’ambiance. Il se concentre avant tout sur ses personnages en pleine errance. C’est par l’image que Shinoda raconte l’essentiel de son film. Les visages des personnages, de face, en dévoilent plus que n’importe quel dialogue du long-métrage. L’une des séquences les plus marquantes du film est bien évidemment celle du rêve de Muraki. Virtuose, elle témoigne à la perfection du malaise de son personnage, en pleine crise existentielle. De la même façon, la course-poursuite en voiture est le parfait témoin de la vanité de la vie de Saeko. Elle semble prête à mourir dans le seul but de ressentir une quelconque sensation.

Contrairement à certains de ses confrères de la nouvelle vague, le cinéaste évite toute forme de réalisme pour évoquer la transformation du Japon. C’est par ce prisme que Kinji Fukasaku l’aborde dans sa saga Combat sans code d’honneur. Masahiro Shinoda lui, troque la froideur du réalisme au profit de la chaleur de l’onirisme. C’est pourquoi encore aujourd’hui, Fleur Pâle demeure une œuvre essentielle, unique. Par le seul biais de sa virtuosité, il parvient à être le juste témoin du Japon des années 60, encore incertain de qui il est vraiment, à l’image de Muraki et Saeko. Un grand film, à redécouvrir dans une sublime copie restaurée.

Fleur Pâle : bande annonce

Fleur Pâle : fiche technique

Réalisation : Masahiro Shinoda
Scénario : Masahiro Shinoda et Ataru Baba, d’après un roman de Shintaro Ishihara
Interprétations : Ryo Ikebe ( Muraki ), Mariko Kaga ( Saeko ), Takashi Fujiki ( Yoh ), Naoki Sugiura ( Aikawa )
Photographie : Masao Kosugi
Musique : Yuji Takahashi et Toru Takemitsu
Montage : Yoshi Sugihara
Restauration 4K : Shochiku
Pays : Japon, 1964
Durée : 92min

Sick of Myself : l’ego malade

Sélectionné à Cannes dans la section Un Certain Regard l’an dernier, la mordante comédie noire de Kristoffer Borgli n’est pas passée inaperçue. Et pour cause, le miroir déformant (au sens propre comme au figuré) qu’elle tend à notre société a de quoi provoquer le malaise. Farce comico-horrifique, Sick of Myself est un bain de fraîcheur au pays du malaise et du narcissisme.

Résumé

Il a tout, elle n’est rien.
Signe vit dans l’ombre constante de son petit ami, Thomas, artiste-voleur.  Quand elle n’est pas complètement ignorée en soirée, on la prend pour la sœur de la « star »… Si son invisibilisation en tant que femme est un problème, ce n’est même pas ce qui tracasse Signe.
Non, pour elle, le souci, c’est que les gens ne la connaissent pas, ne la voient pas.

Modeste serveuse dans un café, il est clair que Signe n’a pas de quoi intéresser les tabloïds. Mais sa vie bascule soudainement lors d’un incident, où elle se retrouve malgré elle sur le devant de la scène… L’étincelle a jailli et Signe s’engage alors dans un engrenage de mensonges compulsifs qui va la dépasser.

Expectations vs. Reality

À travers une forme d’auto-mutilation de son »héroïne », Borgli offre un portrait au vitriol de la quête de la notoriété. Grâce à une mise-en-scène brillante et audacieuse, il donne à voir des personnages ridicules, sots, effrayants même par moments. Signe démontre le danger à vouloir à tout prix être connu. Insatiable, elle va jusqu’à vouloir que l’article sur sa condition passe par-dessus celui d’une tuerie familiale… quand elle n’hésite pas à enfermer une modèle rivale pour avoir son moment de gloire bien à elle.

Avec Sick of Myself (joli titre à double sens), l’expression si chère et propre aux réseaux sociaux « Expectations vs. reality » n’aura jamais pris une tournure aussi sardonique. Par un inventif travail de montage fait de ruptures et d’ellipses, Borgli donne à son personnage des visions d’un futur qu’elle s’invente radieux et auréolé de succès… pour mieux la ramener dans sa réalité morbide et solitaire.

Car oui, il n’y a pas de fumée sans feu et celui démarré par Signe marque le début de sa fin avant même qu’elle s’en rende compte…

La fiancée de Frankenstein 2.0

Dès lors que Signe décide de plonger dans son délire médicamenteux, le film adopte le genre du body horror. Et devient alors une farce terrible où Signe est une sorte de créature de Frankestein engendrée par une société maladive et obsédée par l’image.

De fait, les clins d’œil à la figure du monstre de Mary Shelley abondent dans le film. Des balafres et cicatrices de Signe qui rappellent celles de Boris Karloff, à son besoin d’être vue et aimée, tout nous ramène à lui. Voire même à un Elephant Man, prisonnier de sa condition. Mais là où les deux êtres « monstrueux » l’étaient malgré eux et faisaient naître de l’empathie, Signe a l’effet inverse.

La scène dans le bus en est la démonstration mordante. Thomas-Frankestein, qui a malgré lui déclenché cette crise chez sa petite amie, serre Signe encagoulée contre lui. Quand il remarque que tous deux sont regardés avec compassion et pitié par l’une des passagères, Thomas resserre l’étreinte autour de sa créature. Il ne lâche pas la passagère du regard, la fixe droit dans les yeux et esquisse même un sourire arrogant. Sûr de lui, il embrasse Signe, histoire d’en rajouter et de se faire voir. Toute cette scène résume la relation des deux personnages, où chacun exploite l’autre dans son propre intérêt. Jusqu’à ce que la créature cherche à se défaire de son créateur et vice-versa…

C’est là qu’entre en scène l’ironie mordante du cinéaste, qui se charge de retourner la situation. Prenant Signe (et plus tard, Thomas) à son propre piège, sa monstruosité ne devient plus désirable à exploiter quand elle devient trop apparente – pour ne pas dire franchement répugnante. L’ego malade a fini par se révéler et à l’instar du portrait fané et enlaidi de Dorian Gray, il n’est pas beau à voir…

Le cinéma norvégien en vogue

Enfin, comment ne pas parler des films norvégiens qui, ces derniers temps, ont le vent en poupe ? Produit par les même sociétés derrière le bijou Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, Sick of Myself fait gentiment son entrée sur la scène des films norvégiens qui marquent les esprits. Bénéficiant d’une fraîcheur d’écriture, d’une absence de peur face au malaise et d’un grain appréciable de l’image, le film de Kristoffer Borgli a toute sa place au palmarès des films d’auteurs étrangers surprenants.

Bien plus réussi que Sans Filtre de Ruben Östlund qui passait à côté de son sujet, Sick of Myself dépeint avec brio et de façon jubilatoire le portrait d’une société-Frankestein qui crée ses propres monstres. Une chose est sûre : si on n’en reprendrait pas une cuillère tout de suite après, on se laisserait tenter – après digestion – par un autre scénario aussi provoquant et des choix de mise-en-scène aussi audacieux.

Bande-annonce : Sick of Myself

Fiche technique : Sick of Myself

Réalisateur : Kristoffer Borgli
Scénario : Kristoffer Borgli
Interprétation : Kristine Kujath Thorp (Signe), Erik Saether (Thomas), Fanny Vagare (Marte), …
Photographie : Benjamin Loeb
Montage : Kristoffer Borgli
Musique : Turns
Chef maquilleuse/coiffeuse : Dimitra Drakopoulou
Sociétés de Production : Film i Väst, Oslo Pictures
Distribution (France) : Tandem
Durée : 1h37 min
Genre : Comédie noire
Date de sortie : 31 Mai 2023
Norvège – 2022

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4.5

Spider-Man : Across the Spider-Verse – une expérience encore plus radicale

Après le miracle qu’était Spider-Man: Into the Spider-Verse, Miles Morales est enfin de retour. Le premier opus était une immense réussite de par ses prouesses d’animation et sa compréhension du matériel adapté. Les équipes de Sony Pictures Animation avaient donc face à elles un grand défi, qu’elles ont su relever haut la main, en transcendant le modèle du premier film, aussi bien d’un point de vue technique qu’émotionnel.

Frénésie des images et des sons…

Lors de sa sortie, Spider-man : Into the Spider-Verse avait pris tout le monde de court. Grâce à une animation d’une inventivité folle, le film a su tirer profit de toutes les techniques à sa disposition pour représenter de la meilleure manière le multiverse. Jusqu’alors, hormis le comics Spider-verse écrit par Dan Slott, l’idée de réunir à l’écran différents spider-men demeurait un véritable fantasme. Mais le film a su tirer profit de son concept en le transcendant, sans se contenter de l’utiliser en tant qu’outil commercial et de fan-service.

Désormais, le concept de multiverse est monnaie courante. Plusieurs longs-métrages ont essayé de surfer sur la vague engendrée par le film de 2018, mais tous ont échoué à cause d’une absence d’un propos lié à l’utilisation du concept. On pense directement, et malheureusement, à Spider-man No Way Home, qui n’avait rien à raconter, et s’est contenté de mettre en images un fantasme. Ce que les producteurs de Spider-Man Across the Spider-Verse semblent avoir compris, contrairement à d’autres, c’est que seules l’animation et sa grande richesse peuvent rendre justice à de telles ambitions.

Ainsi, cette suite arrive une nouvelle fois à éblouir visuellement. Chaque plan, chaque composition d’image semble être une révolution en soi. C’est un véritable bouillonnement créatif, le fruit de longues années de travail. Chaque personnage, ainsi que l’univers dont il provient, dispose d’une identité propre. Le multiverse justifie ainsi ce mélange des styles. Le film s’ouvre dans l’univers de Gwen Stacy, alias Spider-Gwen. Son monde s’illustre de couleurs en aquarelle, qui évoluent avec ses sentiments. De la même manière, de nouveaux personnages comme Miguel O’Hara, Spider-Man 2099, sont introduits. Venant d’un univers futuriste, son esthétique est très grandement inspirée par le cyberpunk.

La musique, déjà omniprésente dans le premier volet, participe elle aussi grandement à la création de l’univers du film. Ce n’est donc pas simplement visuellement, mais également via la bande originale que les personnages sont définis. Puisque Gwen est batteuse dans un groupe de rock, son univers s’imprègne des mêmes sonorités, faites de guitares et de percussions. Spider-Punk, nouveau venu lui aussi, se voit évidemment accompagné de musique du même genre. Mais le plus impressionnant réside dans les liens que les réalisateurs arrivent à tisser entre l’image et le son. Comme si chaque image provoquait un son ou inversement. Et là encore, l’animation y est pour beaucoup.

Au service d’un récit d’une grande richesse

Mais Spider-Man Across the Spider-Verse est plus qu’une simple expérience visuelle et sonore. Le récit du film en lui-même est très chargé et brasse énormément de thématiques. Désormais héros à plein temps, Miles Morales a grandi, et il essaie de tout gérer : les vilains, ses études, ses parents… Mais sur tous les fronts, il finit forcément par s’égarer. Cette charge mentale, bien trop importante pour un adolescent de 15 ans, est le cœur du récit. La frénésie du quotidien se traduit parfaitement dans la narration du film sur-rythmée. La fameuse devise «grands pouvoirs, grandes responsabilités» n’est jamais bien loin, mais demeure d’une efficacité redoutable sur le plan émotionnel.

Récit d’adolescents en pleins tourments, le film n’oublie pas d’accorder une grande importance aux parents. Témoin du mal-être de leurs enfants, ils paraissent parfois impuissants, et semblent avoir du mal à les laisser s’envoler de leurs propres ailes. Leurs échanges sont déchirants, tout comme les non-dits, qui s’expriment à travers les images dévoilant leurs sentiments. Malgré cette frénésie permanente, le long-métrage trouve toujours la juste tonalité. Les moments d’émotions ne sont jamais forcés, et l’humour est savamment dosé.

La dimension méta-textuelle du film, intrinsèquement liée au concept du multiverse, est elle aussi poussée à son paroxysme. Au cours du film, Miles rejoint une brigade de spider-men. C’est là qu’il comprend qu’il a en commun avec chacun d’eux des événements charnières, qui les ont façonnés. Mais tenter d’altérer ces événements peut modifier le cours des choses et troubler l’équilibre. Les héros ont donc conscientisé le lourd fléau que représentaient leurs pouvoirs. Mais pour Miles, il est inconcevable d’accepter cela. Il essaie alors une nouvelle fois de se transcender pour surmonter sa condition.

Première partie d’un diptyque, le long-métrage arrive tout de même à exister de manière autonome. Quand bien même sa fin abrupte laisse le spectateur désireux de replonger directement dans son univers, Spider-Man : Across the Spider-Verse est une grande réussite. Dans une industrie où la figure du super-héros est trop présente, il est bon de se rappeler ce qu’une bonne utilisation de celle-ci permet d’accomplir. Drôle, émouvant, d’une richesse visuelle et thématique folle, cette suite réussit le pari de surpasser son modèle en décuplant tout ce qu’il avait entrepris. Fort heureusement, l’attente sera cette fois bien moindre, la conclusion arrivant dans moins d’un an.

Spider-Man : Across the Spider-Verse – bande annonce

Spider-Man : Across the Spider-Verse – fiche technique

Réalisation : Kemp Powers, Joaquim Dos Santos et Justin K. Thompson
Scénario : Phil Lord, Chris Miller et Dave Callaham
Interprétation : Shameik Moore ( Miles Morales ), Hailee Steinfeld ( Gwen Stacy ), Oscar Isaac ( Miguel O’Hara ), Jake Johnson ( Peter B. Parker )
Direction artistique : Araiz Khalid
Musique : Daniel Pemberton
Montage : Mike Andrews
Production : Phil Lord, Chris Miller, Avi Arad, Amy Pascal et Christina Steinberg
Genre : Super-Héros, action
Société de distribution : Sony Pictures Releasing
Durée : 2h20
Pays : États-Unis
Date de sortie : 31 Mai 2023 ( France )

Spider-Man : Across the Spider-Verse – une expérience encore plus radicale
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4.5

Athena de Romain Gavras : Fantasme ou fantôme ?

Violence esthétisée et graphique, propos politique vague et vaguement rattaché à un contexte traumatique et sociétal (la banlieue étant le lieu fantasmé dans tous les sens comme étant le négatif de la société française, négatif qui fascine et qu’on rejette), c’est la formule qu’a choisie de pousser au maximum son nouveau film, Athena.

En 2022, les spectateurs ont pu découvrir depuis leur canapé et non sur grand écran le dernier film de Romain Gavras. Celui dont le père est l’illustre Costa Gavras, a commencé avec la bande « Kourtrajmé » qu’il a fondée avec Kim Chapiron, en réalisant des clips de musique. C’est à cette occasion qu’on a pu apprécier un style mettant en avant la violence dont la musique sublimait le ton subversif. Mais pour faire réagir et pour provoquer quelques émotions au-delà du simple sursaut de dégoût, la violence doit avoir une origine avec laquelle compatir ou haïr, se révolter.

C’était déjà le cas de Stress dont le clip n’était qu’un pur étalage de violence urbaine, sans autre cause que ses perpétrateurs qu’on classait immédiatement et par réflexe médiatique parmi les jeunes délinquants de la banlieue. Comme sortis du zoo, tous les passants, tous les objets hors de leur territoire étaient une bonne occasion de se défouler odieusement sous le regard médusé et indigné des simples citoyens français. Violence esthétisée et graphique, propos politique vague et vaguement rattaché à un contexte traumatique et sociétal ( la banlieue étant le lieu fantasmé dans tous les sens comme étant le négatif de la société française, négatif qui fascine et qu’on rejette), c’est la formule qu’a choisie de pousser au maximum son nouveau film, Athena.

Forme et violence.

Dans Stress, la forme clippesque ne laissait de toute façon que peu de place au propos politique quoique les personnages racisés et habillés en survêtement dressaient une panoplie de signes clairs. De plus, le montage et les travellings ultra rapides communiquaient parfaitement le sentiment d’une intrusion brutale d’un élément exogène et dangereux au sein du monde policé de la ville que venait renforcer la mine déconfite des victimes de cette micro-délinquance. Coups, crachats, regards noirs, graffs, se succèdent dans un malaise aigüe et ne finissent que parce que le morceau doit avoir une fin et pour mieux s’étaler sur la mélodie stridente et violente des Justice. Les images semblaient se superposer à la musique et en dépasser l’enjeu. Car le malaise suscité ne vient pas de la mélodie qui ne peut jamais véhiculer un sens mais des personnages surgis du malaise social français, le lieu de tous les fantasmes et de tous les effrois : à la banlieue et qui donne corps à ce relâchement violent aussi brutal qu’animal que tout le monde semble connaître sans jamais l’avoir vu. Car évidemment, plus que la violence, ce qui choque dans ce clip c’est l’idée qu’une telle violence, commise par tels individus couve toujours sous le sol policé et propret de la grande famille française. Derrière le mode de vie consumériste et confortable bâti sur un système économique qui semble s’effondrer de plus en plus, il y aurait toute une classe sociale perdante du jeu et en réalité sacrifiée, expulsée des centres urbains, de même que la société veut s’en expurger, comme son surplus maladif. La violence de Stress, c’est la violence du « ça », du retour du refoulé politico-social qui ne peut dès lors frapper la conscience qu’en lui crachant au visage.

Le parti-pris tragique. Fatalité divine ou destin social ?

Quiconque a vu Athena en a pris plein sa vue, mais se demande sans doute à quoi bon ? Qu’essaye de nous vendre le film à part de belles image st une virtuosité technique (notamment dans l’avatar contemporain de la préciosité stylistique cinématographique : le plan-séquence) qui ne s’offre que pour en jouir ? Bref, que dit le film ?

Assassiné par une bonne partie de la critique, on pourrait répondre : rien. C’est pourtant tout à fait étonnant puisque le metteur-en-scène lui-même a donné le code de déchiffrement de cet objet esthétique étrange que seule une plateforme avide de buzz a pu financer. Trois frères pris dans une histoire de vengeance entre une « cité difficile » et les Forces de l’Ordre pour exorciser le mal suprême : le meurtre de l’un des leurs, leur frère le plus jeune, à peine un ado, juste un enfant de surcroît. Puisque c’est une tragédie, on sait que ça finira mal, que les liens fraternels et familiaux, les liens qui attachent par des lois non écrites et morales dirait Antigone se distendront jusqu’à se rompre et que le destin écrasera tous les protagonistes de cette triste histoire. La tragédie, grecque ou moderne, c’est bien l’idée d’une fatalité donne un sens à l’existence humaine sur le mode de la souffrance car aucune souffrance n’est moins supportable que celle qui ne se peut justifier. Le héros tragique est donc voué à souffrir, encombré par un destin qu’il n’a pas choisi. Si une telle existence semble injuste, le sens se déporte dans l’oeil du spectateur : offert comme victime sacrificielle et esthétique à travers le spectacle de sa mort, le sacrifice se justifie comme pure jouissance esthétique. La tragédie, c’est donc le non-sens qui à travers son exposition parvient à faire sens. Voilà pourquoi des destinées qui ont toutes la même fin absurde parviennent à conquérir leur extraordinarité et incarner des figures éternelles , tel Œdipe, Antigone, Hamlet – Abdel, Karim et Moktar ?

Pourquoi ressort-on avec un accès de « à quoi bon » devant ce qui veut s’offrir comme une tragédie sursignifiante ? Car en lieu et place de la fatalité des dieux ou de celle des passions, c’est celle des classes sociales, de la couleur de peau, de la géographie et de l’urbanisme qui est toute désignée, dès le choix même du sujet. Le policier n’a pas davantage choisi son existence que le petit trimard qu’il tabasse à la matraque. D’autant que le scénario place les différents protagonistes sur le chemin d’une issue tragique bien ficelée. Comme dans Antigone, les circonstances, cette fois-ci sociales, ont déjà donné le premier mort : Idir a été tué violemment par des policiers et l’acte a été filmé et visionné intégralement, transformant l’indignation en colère en ébullition. Pourquoi donc cette impression de vacuité du sens, d’un choc esthétique gratuit qui n’a au fond autant à dire qu’un reportage de JT et bien moins qu’un clip de Justice ?

Parce que précisément cette destinée tragique n’apparaît jamais dans le cadre, ne dicte aucun effet de montage ni mouvement de caméra. Tout tient dans le maigre scénario mais surtout dans l’imaginaire journalistique et télévisuel du spectateur. Les personnages sont là pour incarner leur rôles sociaux. Non : leur rôle médiatique.

Pire, à cette épaisseur sociologique vient s’ajouter celle mal dégrossie du scénario où la tragédie s’efface vite au profit de types tout à fait dans le genre appauvri de la plupart des narrations Netflix. Certes, nombre de tragédies comportent des personnages-types, typiques ou typisés qui servent à fluidifier la narration mais jamais en position de personnages principaux ou cruciaux. Ici, il faut bien remarquer la caricature : Abdel est le jeune adulte mature qui s’en est sorti en épousant littéralement la République avec la docilité la plus servile puisqu’il en est devenu un de ses soldats. Moktar s’est détourné de la bonne voie pour réussir selon les moyens à sa disposition, le deal et le trafic. Jérôme est le flic blanc qui certes y va de sa matraque mais toujours dans le plus strict respect des ordres et de la dignité des justiciables, car Jérôme c’est le flic gentil et innocent. Même les « darons » de la cité qui discutent librement et dans la sérénité la plus pure de l’issue de la tragédie se mettent à parler par joute de dictons plus ou moins orientalisants (africains ?). Mais qui parle comme cela au quartier ?

Il semble que parfois Romain Gavras fasse maladroitement la différence entre détails croqués sur le vif qui accentuent l’immersion et les grosses caisses de la caricature d’un milieu qu’il voudrait peut-être mieux connaître. Ainsi, le clochard de la cité qui demande une cigarette alors que les personnages sont encore poursuivis par les flics, pour la recevoir plus tard dans un élan chevaleresque par Karim – le héros à la détermination sans faille qui vient de repousser la police. De même, l’amour filial et maternel qui unit les trois frères à leur mère et qui ne mourra jamais dans le respect le plus fidèle à cette thématique bien connue des amateurs de rap français.

Le romantisme esthétisant de Romain Gavras.

Soumis à une lutte de tous les instants qui transforment la vie des habitants de la cité, les trois frères vont naviguer sous la pression des événements qui vont les conduire doucement vers la mort. En dehors des époustouflants plans-séquences sur la virtuosité desquels il faudra revenir, Romain Gavras semble filmer tranquillement un scénario prévisible : trahisons, fureurs, morts déchirantes jusqu’à l’épilogue en forme de twist très prévisible. Mais tous ces événements sont tristes mais ne sont pas encore tragiques. Pour cela il aurait fallu qu’on sente le poids du destin sur leurs épaules, encore une fois d’un destin social tout trouvé pour le sujet du film. Événements transformés en passages obligé d’un scénario plan-plan qu’on oublie finalement à mesure que son intérêt s’efface devant le panache des combats et la couleur des affrontements.

Car l’idée géniale de Gavras, c’est ce que les médias appellent pudiquement de leur langue que personne ne parle, « le mortier d’artifice » soi-disant légion dans les cités comme arme précaire censée blesser les forces de l’ordre. Avant d’être une arme de seconde main, il s’agit bien d’un feu d’artifice portable ce qui donne les plus beaux effets dans les scènes dynamiques de combat. Laissant un rayon de lumière dans leur sillage, ils deviennent la preuve visuelle des combats, les coups de ces milliers de figurants qui par là vivent deux fois à l’écran. Chaque personnage devient comme une flèche de feu qui ricoche contre la surface translucide des boucliers des FDO. Les déployant à l’infini dans l’espace et le temps, ils viennent enflammer le cadre de leur mille nuances multicolores dans ce qui s’offre enfin comme le véritable propos du film, la beauté d’un tel combat.

Quand bien même le combat est perdu, il a vécu le temps éphémère de la consumation d’une flamme de mortier, et son existence est donc justifiée par sa beauté vacillante.

Tout comme la lutte pour la justice, la beauté de la guerre est une vieille idée romantique et c’est pourquoi elle est tendanciellement réactionnaire, comme l’est Athena de Romain Gavras par son inconséquence politique. Et au fond de tout cela on trouve l’idée que la banlieue, ce genre d’existence dans la lutte, tout cela est beau et doit être exposé même au prix d’une intrigue mal ficelée. Mais si on doit être déçu que le réalisateur ait raté sa tragédie, il faut lui pardonner d’avoir manqué son film politique car on ne peut décemment juger une œuvre à l’aune de ses propres idées et opinions . D’ailleurs les spectateurs les plus à gauche ont dénoncé l’absurdité politique du film, ceux à droit y ont vu la représentation de leur cauchemar sociétal. On y décéléra bien sur une sorte de complaisance de petit blanc envers la vie dans la cité mais si Romain Gavras rate son sujet, il le fait avec brio

 

Aux masques citoyennes : une aventure humaine humble

Si certains auraient une appréhension quant à se plonger dans un titre évoquant la crise sanitaire, Aux masques citoyennes désarme ô combien ces craintes ! Plutôt que d’être une piqûre de rappel de la période Covid, le documentaire de Florent Lacaze se montre humble, bon enfant et projette de mettre sous le feu des projecteurs une aventure humaine bonifiante.

Synopsis : Printemps 2020. La population est confinée. Libéro, un patron de PME, recrute à tour de bras 250 couturières pour fabriquer les masques qui libèreront sa région. Mais, il ne connait rien à la couture, le tissu n’arrive pas et la plupart de ces femmes n’ont jamais vu de machines

Il serait ô combien dommage de rater un documentaire tel qu’Aux masques citoyennes à cause du sujet de la crise sanitaire. Il est vrai que beaucoup d’entre nous ont souffert de la Covid, et ce de bien des manières. Que ce soit pour des raisons personnelles ou bien professionnelles, les débuts des années 2020 nous ont profondément marqué. Et il est bien difficile de les oublier, même si notre quotidien semble, aujourd’hui, avoir repris son cours. Nous replonger aussi tôt dans cette période n’est donc pas chose aisée pour la plupart d’entre nous, qui pourrons voir dans le titre de Florent Lacaze un produit se mettant au goût du jour, comme l’avaient fait plusieurs séries médicales – tel que Grey’s Anatomy, qui proposait deux épisodes spéciaux sur le sujet. Voire une œuvre opportuniste, voulant à tout prix surfer sur la thématique, au point d’en être malaisante, aussi bien dans son propos que sur sa raison d’être. N’est-ce pas, Michael Bay et votre infâme Songbird ? Mais rassurez-vous, Aux masques citoyennes n’est en aucun cas ce rendez-vous douteux que certains d’entre vous pourraient appréhender.

Bien évidemment, le titre ravivera des souvenirs, la Covid faisant tout de même partie intégrante du titre, à commencer par le contexte, à savoir le premier confinement que la France a connu entre mars et mai 2020. Une période durant laquelle il était strictement limité de sortir de chez soi, au risque de se faire réprimander par les forces de l’Ordre. Que ce soit pour faire les courses ou même aller travailler. Une période qui a vu bon nombre d’entreprises ralentir, voire arrêter, leurs activités, dû aux nombreux salariés coincés chez eux. Et il s’agit surtout d’une période qui a vu l’émergence du port du masque, sans que celui-ci soit accessible auprès de la population suite à une importante pénurie. Cela, Aux masques citoyennes le rappelle bien évidemment par son introduction mais surtout par ses nombreux témoignages, faisant état de leurs vécus respectifs en ces temps tragiques. Cependant, il faut bien comprendre que la Covid n’est clairement pas le sujet principal du documentaire, bien au contraire ! Ici, le but de Florent Lacaze n’est pas de nous raviver ce souvenir, mais plutôt de nous raconter une toute autre histoire !

Plus précisément celle de Libero Mazzone, un entrepreneur du Bassin d’Arcachon ayant pris le pari de faire fabriquer des milliers de masques. Et ce en engageant diverses personnes, notamment pas loin de 473 couturières, dans le but de faire marcher une « petite affaire ». De permettre à des personnes d’avoir un travail en ces temps difficiles. Et surtout, de réunir toute une équipe qui, à son niveau, aura contribué à ce que le déconfinement soit possible. Bien plus que de suivre une usine éphémère, Aux masques citoyennes s’engage à nous dresser le portrait de ce patron d’entreprise, manager et showman à part entière, véritable personnage cinématographique que le film décide de montrer dans ses bons jours et sans jamais l’idéaliser. En effet, évitant le côté propagande dans lequel il aurait pu s’engouffrer, le documentaire ne cache nullement le comportement parfois douteux du bonhomme – ses moments exécrables voire tyranniques avec ses employés, sa façon de leur parler, et même son attitude envers les femmes. Et par ce portrait, le documentaire s’attarde également sur les nombreuses couturières qui ont participé à cette grande action. De par leurs témoignages, elles offrent aux spectateurs des anecdotes et des moments cocasses. Tout en faisant part de leur implication et de leur vécu au sein de cette aventure, sans tabou ni langue de bois. D’ailleurs, le rédacteur de cet article adresse une pensée toute particulière à cette couturière, vivant autrefois dans sa voiture et qui retrouve, grâce à Libero et son projet, une seconde vie. C’est donc ainsi qu’Aux masques citoyennes : une épopée humaine avant toute chose !

Et même si nous pourrions accuser un ventre mou, durant laquelle le documentaire peine à renouveler son propos – la narration semble faire du surplace en seconde partie –, nous ne pouvons que remercier Florent Lacaze et son équipe. Et ce en jouant la carte du naturel et de la simplicité. En effet, à aucun moment Aux masques citoyennes ne se veut pompeux et prétentieux dans sa manière de filmer et recueillir les différents témoignages. Tout ici est réalisé humblement, sans que nous ressentions la moindre mise en scène qui aurait nui à la crédibilité des intervenants. Comme filmer les couturières directement sur leur lieu de travail – allant jusqu’à prendre à partie un magasinier à l’arrière de l’entrepôt, plutôt que de l’interroger dans une pièce aménagée, avec jeux de lumière et photographie millimétrés. Et par cette simplicité, Florent Lacaze apporte à son documentaire une légèreté bienvenue, se traduisant par un montage aussi bien ludique que bon enfant. Avec pour exemple la scène dite « des pieds ». Ou encore cette séquence qui reprend le rythme guerrier des machines à coudre, en ajoutant des effets sonores issus d’un champ de bataille – il ne manquait plus que le fameux thème de la chevauchée des Walkyries et la référence à Apocalypse Now aurait été inévitable !

En conclusion, il est compréhensible que beaucoup d’entre vous aient des a priori sur Aux masques citoyennes. Mais par cette appréhension, vous passerez à côté d’un long-métrage ô combien modeste et qui ne prétend rien d’autre que d’offrir un peu d’humanité. Vous sortirez de la séance le cœur léger, toujours accompagnés par ses nombreuses femmes qui, par leurs actions et témoignages, incitent à faire de même. À savoir apporter une contribution même anodine, afin de participer à une aventure qui va bien au-delà de son quotidien. Et rien que pour cela, nous ne pouvons que les remercier grandement ! Sans oublier que, même si l’aventure semble aujourd’hui terminée, elles poursuivent encore aujourd’hui le combat afin de transmettre ce message. Tout comme Bernadette, qui accompagnait le réalisateur lors des avant-premières, pour présenter sa propre expérience auprès du public. Une rencontre que le rédacteur de ces lignes a pu vivre, soulignant une fois de plus les maîtres mots de l’œuvre et donc de cette équipe : humble et humaine.

Aux masques citoyennes – Fiche technique

Aux masques citoyennes – Fiche technique

Réalisation : Florent Lacaze
Photographie : Pierre Berthier
Montage : Guillaume Niquet
Musique : Sophie Hunger
Producteurs : Céline Farmachi et Florent Lacaze
Maison de Production : Daisy Day Films
Distribution (France) : Daisy Day Films
Durée : 95 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  31 mai 2023
France – 2022

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