Fleur Pâle : un ange dans la nuit

Après Silence et L’Étang du Démon, Carlotta poursuit son travail de (re)mise en valeur du cinéaste Masahiro Shinoda. Entre l’univers des Yakuzas et le film noir, Fleur Pâle est une des œuvres majeures d’un cinéaste tout aussi important au sein de la nouvelle vague japonaise. À travers le personnage de Muraki, le film nous embarque dans les nuits japonaises, ou les déambulations de ce Yakuza en perte de repère ne sont que le reflet d’un pays lui-même en proie à une crise identitaire.

Un personnage symbole de tout un pays

Au tournant des années 60, le Japon est un pays en pleine mutation. La vie quotidienne des Japonais se transforme grandement suite à la longue présence des États-Unis dans le pays après les événements de la seconde guerre mondiale. En parallèle de cette occidentalisation du quotidien, le pays est tourmenté d’un point de vue diplomatique. Conséquence de son alliance avec les USA, le Japon est pris au piège de la Guerre Froide et subit des pressions permanentes de l’URSS. C’est dans ce contexte particulier que Masahiro Shinoda réalisa Fleur Pâle en 1964.

Après avoir passé trois années en prison pour homicide, Muraki réintègre son clan de Yakuzas à Tokyo. Rapidement, il croise le chemin de Saeko, une jeune femme fréquentant son cercle de jeux. Le yakuza est rapidement obsédé par ce personnage mystérieux, alors que dans le même temps, il a bien du mal à retrouver le monde qu’il a connu. Muraki et Saeko sont les deux faces d’une même pièce. Tout les oppose mais ils semblent s’attirer l’un et l’autre. Muraki représente la figure du Yakuza dans ce qu’elle a de plus traditionnel. Une figure portée à de nombreuses reprises au cinéma, obsédée par l’honneur et les valeurs. Saeko représente la jeunesse, la fraîcheur. Elle n’aspire à rien de particulier si ce n’est de vivre à sa façon.

Deux faces d’une même pièce : le Japon. Les errances nocturnes de ces deux personnages illustrent à merveille le flottement de toute une société, en pleine crise identitaire. Le titre du film désigne bien évidemment la jeune femme. Celle-ci apparaît comme une lumière aux yeux de Muraki. Il ne comprend plus les codes de son clan, qui s’allie avec ses anciens ennemis. Dans cette confusion, ce visage angélique devient son seul repère. La réalisation de Shinoda, plus particulièrement son travail de la lumière, magnifie l’actrice Mariko Kaga. Les contrastes du noir et blanc témoignent parfaitement de l’unicité de cette Fleur Pâle, éclat de lumière au sein de ces sombres nuits Tokyoïtes. La mise en scène du cinéaste arrive ainsi parfaitement à retranscrire la fascination de Muraki.

Les amants de la nuit

Mais cette attirance n’est pas à sens unique. Et à nouveau, Shinoda transcende sa mise en scène pour l’illustrer. Les champs-contrechamps relèvent d’une géométrie précise. Le travail du cadre fait répondre en permanence les personnages notamment dans leurs parties de Hanafuda (jeu de cartes). De même, lorsqu’ils sont présents dans le même plan, la composition des cadres instaure une sorte de jeu permanent de symétrie entre les deux personnages, ceux-ci se répondant en permanence. Avant même de vouloir raconter une histoire au sens propre, Masahiro Shinoda développe une véritable chorégraphie nocturne. Ces deux créatures de la nuit sont intimement liées grâce au lyrisme du cinéaste.

En effet, Fleur Pâle est avant tout un film d’ambiance. Il se concentre avant tout sur ses personnages en pleine errance. C’est par l’image que Shinoda raconte l’essentiel de son film. Les visages des personnages, de face, en dévoilent plus que n’importe quel dialogue du long-métrage. L’une des séquences les plus marquantes du film est bien évidemment celle du rêve de Muraki. Virtuose, elle témoigne à la perfection du malaise de son personnage, en pleine crise existentielle. De la même façon, la course-poursuite en voiture est le parfait témoin de la vanité de la vie de Saeko. Elle semble prête à mourir dans le seul but de ressentir une quelconque sensation.

Contrairement à certains de ses confrères de la nouvelle vague, le cinéaste évite toute forme de réalisme pour évoquer la transformation du Japon. C’est par ce prisme que Kinji Fukasaku l’aborde dans sa saga Combat sans code d’honneur. Masahiro Shinoda lui, troque la froideur du réalisme au profit de la chaleur de l’onirisme. C’est pourquoi encore aujourd’hui, Fleur Pâle demeure une œuvre essentielle, unique. Par le seul biais de sa virtuosité, il parvient à être le juste témoin du Japon des années 60, encore incertain de qui il est vraiment, à l’image de Muraki et Saeko. Un grand film, à redécouvrir dans une sublime copie restaurée.

Fleur Pâle : bande annonce

Fleur Pâle : fiche technique

Réalisation : Masahiro Shinoda
Scénario : Masahiro Shinoda et Ataru Baba, d’après un roman de Shintaro Ishihara
Interprétations : Ryo Ikebe ( Muraki ), Mariko Kaga ( Saeko ), Takashi Fujiki ( Yoh ), Naoki Sugiura ( Aikawa )
Photographie : Masao Kosugi
Musique : Yuji Takahashi et Toru Takemitsu
Montage : Yoshi Sugihara
Restauration 4K : Shochiku
Pays : Japon, 1964
Durée : 92min

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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