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Le Ciel rouge, de Christian Petzold : itinéraire d’un homme tourmenté

Le Ciel rouge, de  Christian Petzold, est peut-être le deuxième film d’une nouvelle trilogie, sur les éléments cette fois, à la suite d’autres trilogies émaillant son œuvre. Après l’eau de Ondine, le feu couve ici, puis explose dans la nature et dans le cœur des hommes, avec le regard toujours acéré du cinéaste.

Synopsis :  Une petite maison de vacances au bord de la mer Baltique. Les journées sont chaudes et il n’a pas plu depuis des semaines. Quatre jeunes gens se réunissent, des amis anciens et nouveaux. Les forêts desséchées qui les entourent commencent à s’enflammer, tout comme leurs émotions.

Le cinéaste allemand Christian Petzold nous comble souvent. C’était le cas avec des films comme Barbara, Phoenix ou Ondine ; c’est encore le cas avec Le Ciel rouge, un film dans la droite lignée de ce qu’il sait si bien faire : une histoire minimaliste, un drame en toile de fond (ici, les incendies de forêt, et son corollaire le réchauffement climatique), des acteurs avec une forte présence, ou encore une fluidité d’image due à une collaboration de plus de 30 ans avec son directeur de la photographie Hans Fromm.

Labellisé un peu rapidement film d’été, Le Ciel rouge est en réalité nourri de bien plus de dimensions. Il est vrai que le choix de la mer Baltique, tout au nord de l’Allemagne, apporte immédiatement cette atmosphère estivale un peu saturée, qui caractérise certains films dits d’été, évanescents, à la Rohmer. Entre parenthèses, ce choix, qui se porte plus précisément sur l’ancienne partie est-allemande de la côte, est également un des marqueurs du cinéaste. Ce dernier n’oublie jamais de parler de son Allemagne chérie sous un aspect ou un autre, ici un hommage à la RDA avec le choix de ce Land, l’évocation de Uwe Johnson, un écrivain transfuge de l’Est, ou une petite raillerie sur la propension des anciens est-allemands à adopter des prénoms américains à l’écriture hasardeuse (il y a un Devid dans le film), cette Amérique qui nourrissait leurs rêves.

Le film commence avec des accents pseudo-horrifiques. Leon  (Thomas Schubert) et Felix (Langston Uibel) traversent une forêt sombre et silencieuse dans une Mercedes rouge. Felix, le conducteur, annonce que quelque chose ne tourne pas rond. Son voisin endormi se réveille en sursaut, passablement ennuyé. Le moteur explose, et en dernier recours, Felix se propose d’aller en reconnaissance trouver un raccourci à travers la forêt vers leur destination, une maison de vacances isolée appartenant à ses parents. Il revient, les personnages emportent  leurs bagages sur les épaules, l’un en sautillant presque (Felix), l’autre en bougonnant (Leon).

Mais le cinéaste met vite de côté ces marqueurs de films d’horreur pour entrer dans le vif du sujet. Leon et Felix veulent s’isoler ici quelques temps pour avancer dans leur projet respectif : le premier termine son deuxième roman, d’une manière acharnée mais paradoxalement peu convaincue ; le deuxième prépare un portfolio pour concourir aux Beaux-Arts, d’une façon plutôt dilettante bien qu’assez efficace. Leon est mal dans sa peau, engoncé dans un corps qu’il dissimule, tourné vers l’intérieur de lui-même, jamais content, très peu sûr de lui.  Felix est au contraire un extraverti, un garçon positif et lumineux. Lorsqu’ils découvrent, tels les nains de Blanche-Neige, qu’ils ne sont pas seuls dans la maison de vacances, la tension engendrée par l’attitude de Leon est à son comble. Nadja (Paula Beer, intense comme jamais), la mystérieuse colocataire, s’avère radieuse et amicale autant que Leon est renfrogné. Elle se fait connaître des deux autres d’abord par ses ébats nocturnes et bruyants, évidemment trop bruyants pour Leon. Plus tard, elle et son partenaire s’amusent avec Felix, pendant que Leon décline toutes les invitations, car le « travail ne le permet pas », ainsi qu’il le ressasse sans arrêt, et sans justification puisqu’il passe plus son temps à fouiner qu’à travailler. Et plus la magnétique Nadja l’attire, plus sa réponse est abrupte.

Bien que les protagonistes ne soient pas des adolescents, le film est une sorte de coming of age, d’éveil. Divers sentiments plus ou moins naissants sont montrés par Christian Petzold, au risque d’ailleurs de se perdre un peu (sans parler des incendies de forêt, pourtant à l’origine du titre, qui ne sont évoqués que de manière anecdotique), mais ce sont les ressentiments de Leon qui dominent. Ils sont pénibles, dramatiques ou doloristes, mais ils sont aussi la source d’une vraie veine comique qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer chez le cinéaste. Une insécurité si bien décrite qu’on peut se demander si elle ne touche pas son auteur, scénariste de ses films, d’une certaine façon.

Dans l’ensemble, on peut affirmer que Le Ciel rouge est un long-métrage plus accessible que les autres de Christian Petzold, et qu’une forme de légèreté ne nuit pas à son travail ; cependant, on aurait aimé un film plus rassemblé. Mais le réalisateur construit une œuvre cohérente (n’était-ce pas Rohmer, déjà, qui parlait de cohérence), solide et agréable à suivre. Fort de son Ours d’argent à Berlin, il n’est sans doute pas près de s’arrêter. Pour notre plus grand plaisir.

Le Ciel rouge– Bande annonce

Le Ciel rouge – Fiche technique

Titre original : Roter Himmel
Réalisateur : Christian Petzold
Scenario : Christian Petzold
Interprétation : Thomas Schubert (Leon), Paula Beer (Nadja), Enno Trebs (Devid), Langston Uibel (Felix), Matthias Brandt (Helmut)
Photographie : Hans Fromm
Montage : Bettina Böhler
Producteurs : Anton Kaiser, Florian Koerner von Gustorf, Michael Weber Maisons de Production : Schramm Film Koerner & Weber, ZDF/Arte, Zweites Deutsches Fernsehen (ZDF)
Distribution (France) : Les Films du Losange
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 06 Septembre 2023
Allemagne – 2023

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4

Festival de Deauville 2023 : LaRoy, chasses et cadavres à la pelle

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4

Premier long-métrage très remarqué de Shane Atkinson, LaRoy part grand favori dans la compétition du Festival de Deauville 2023. Thriller sombre à l’humour noir, porté par des personnages savoureux, une intrigue à rebondissements et une réalisation maîtrisée, LaRoy s’inscrit dans l’héritage des frères Coen et de Quentin Tarantino. 

Une route désertique, un bar isolé, une musique country secondée par quelques notes de western dans le style d’Ennio Morricone, LaRoy plante très vite son décor authentique. Dès sa première scène magistrale, prenant une tournure inattendue, Shane Atkinson nous promet une histoire riche pleine d’imprévus. Ray, qui vient de découvrir l’infidélité de sa femme, s’apprête à se suicider lorsqu’un inconnu surgit dans sa voiture, le prenant par erreur pour un tueur à gages. Séduit par l’opportunité de prouver qu’il est un dur à cuire, Ray accepte la mission. Ce choix étonnant le plonge progressivement dans une suite d’évènements incontrôlables.

No country for loosers

Dans son quotidien, Ray passe couramment pour un faible et un idiot. Petit vendeur dans un magasin qu’il gère en famille, il ne parvient pas à imposer son autorité. Naif, il laisse également son frère l’arnaquer et sa femme le tromper. Ainsi, lorsqu’il rencontre de façon inopinée un homme qui l’accuse d’être un lâche, Ray décide de risquer le tout pour le tout : accepter un contrat de meurtre pour voir ce dont il est capable et obtenir l’argent nécessaire pour reconquérir sa femme Stacy. Quoi de mieux en effet, pour raviver la flamme, qu’une bonne poignée de dollars ? Surtout quand celle-ci permettrait de réaliser le rêve de sa femme ?

Dans un bar perdu, Ray rencontre Skip, un détective privé amateur, aux accents comiques d’un Better call Saul, risée de tous les policiers en uniforme. Tout comme Ray, Skip est en quête de respect et de reconnaissance. L’association des deux protagonistes forme un duo particulièrement déjanté et permet à ces deux loosers moqués de prendre enfin leur revanche tant espérée sur le monde. 

Cette relation d’amitié et de fraternité rappelle des duos mémorables de l’oeuvre de Quentin Tarantino, notamment Jules Winnfield/Vincent Vega dans Pulp Fiction et Django/le docteur Schultz dans Django Unchained. Animés par des intérêts communs mais de caractères différents, Ray et Skip se partagent les rôles et prennent chacun confiance en eux. Contre toute attente, ces ratés deviennent donc ensemble une équipe gagnante, affrontant sans peur des malfrats et des tueurs, tout en résolvant un puzzle complexe dont les pièces s’assemblent progressivement. Ray et Skip vivent alors une véritable épopée digne d’un mythe de western.

Il était une fois au Nouveau-Mexique…

Une mallette de billets, un tueur implacable, un duo de choc et des malfrats, les ingrédients semblent communs à biens des westerns et thrillers. Pourtant, la recette de LaRoy est diaboliquement prenante et efficace. Evidemment, le scénario, également écrit par Shane Atkinson, y contribue très largement. Dialogues travaillés, souvent désopilants, intrigue à ressorts, retournements de situations s’unissent pour construire une histoire aussi solide que jouissive.

Thriller décalé à l’humour noir, LaRoy n’hésite pas à flirter avec les références du western, tant dans son traitement, ses plans et ses notes de musique appuyées. C’est au coeur du Nouveau-Mexique, Etat montagneux et désertique, que le réalisateur a trouvé le cadre de son récit palpitant brillamment mis en scène.

Devant une réalisation aussi fluide et mature, on peine presque à croire que LaRoy demeure un premier film tant la prouesse technique impressionne. Certes, Shane Atkinson a déjà filmé plusieurs courts-métrages mais chacun sait que l’exercice reste bien différent. La photographie, la bande-originale exceptionnelle et les décors convainquent tout autant. Après Quentin Tarantino et les frères Coen, le genre du thriller sombre, comique et décalé a-t-il enfin trouvé son digne successeur ?

LaRoy : fiche technique

Réalisation : Shane Atkinson
Scénario : Shane Atkinson
Interprétation : John Magaro (Ray), Steve Zahn (Skip), Dylan Baker, Jared Harris …
Photographie : Mingjue Hu
Musique : Rim Laurens, Delphine Malaussena, Clément Peiffer
Producteurs : Sébastien Aubert, Jeremie Guiraud, John Magaro, Caddy Vanasirikul
Sociétés de production : Adastra Films, The Exchange
Durée : 1h52
Genre : thriller, comédie, drame
Date de sortie : prochainement

 

Visions : vol au-dessus d’un nid de cocus

Doit-on se faire désirer pour s’en sentir aimer ? Entre fantasme, cauchemar et réalité, Visions en appelle aux archétypes hitchcockiens, semant ainsi des pulsions obsessionnelles que Diane Kruger restitue avec discernement. Dommage que le film souffre perpétuellement de la comparaison avec ses prédécesseurs, ce qui rend le voyage aberrant et ironiquement soporifique. Accrochez bien votre ceinture, car les turbulences ne sont jamais très loin.

Synopsis : Pilote de ligne confirmée, Estelle mène, entre deux vols long-courriers, une vie parfaite avec Guillaume, son mari aimant et protecteur. Un jour, par hasard, dans un couloir d’aéroport, elle recroise la route d’Ana, photographe avec qui elle a eu une aventure passionnée vingt ans plus tôt. Estelle est alors loin d’imaginer que ces retrouvailles vont l’entraîner dans une spirale cauchemardesque et faire basculer sa vie dans l’irrationnel…

Après avoir résolu le crash d’un vol commercial dans Boîte Noire, Yann Gozlan garde la tête levée vers le ciel, trouble et difforme. C’est dans cette optique qu’il ouvre son cinquième long-métrage, un peu comme si le maître du suspense nous conviait dans sa Quatrième Dimension. Souvent cité et rarement égalé, le spectre d’Alfred Hitchcock hante ce thriller psychologique qui n’est vraiment pas le plus mémorable. Ajoutons à cela une nette inspiration de Bunny Lake a disparu d’Otto Preminger, une étude paranoïaque pleinement assumée dans Images de Robert Altman. Tout prend peu à peu du sens, même lorsque l’on confond impunément la lenteur et la patience.

Les désenchaînés

Pilote de ligne long-courrier, Estelle suit un programme méthodique et millimétré, si bien qu’elle vise la perfection, que ce soit aux commandes de son appareil ou bien dans sa récupération à base de smoothies fruités. Son boulot requiert des conditions physiques exemplaires et mécaniques, où l’émotion ne doit pas interférer avec le contrôle qu’elle doit préserver. Assez proche du Burn Out qu’a vécu Tony le motard de nuit, des visions, voire des hallucinations se présentent à elle. Est-ce une affaire de prémonitions ou simplement des souvenirs reconstitués ? Les repères temporels sont troublés par le montage en cut ou par des fondus enchaînés, mettant ainsi en avant le jetlag permanent qui l’accompagne. Il fallait au moins une Diane Kruger magnétique et habitée par le doute pour ce rôle, rappelant ainsi la vulnérabilité de Grace Kelly et l’intensité émotionnelle de Jodie Foster, à l’apogée de leur carrière.

Ponctuellement, Mathieu Kassovitz apparaît sous les traits de son époux Guillaume, étrangement prévenant et protecteur. Un homme idéal ? Le couple forme ainsi un tandem assez lunaire et leurs plannings respectifs contribue à créer une aura particulière autour d’eux. Le retour inespéré et inattendu d’Ana, une vieille amie d’Estelle, change tout de même la donne et les nœuds scénaristiques vont graduellement se multiplier. Gozlan semble conscient des limites qu’il impose, à force de jongler sur plusieurs fronts. Il prend cependant le risque de noyer plus d’un spectateur en amont des bouleversements que l’on peut avoir anticipés, si le bagage culturel le permet.

La femme qui n’en savait pas assez

Dans tous les cas, il reste la fascinante performance de Marta Nieto, qui a notamment été découverte dans l’exceptionnel Madre, un thriller de Rodrigo Sorogoyen. Femme fatale aux jeux de séduction et de manipulation implacables, elle incarne cette Ana, qui s’offre les clichés qu’elle désire de ses conquêtes. Estelle en fait évidemment partie, mais son point de vue n’intéresse guère l’œil qui hante les cauchemars de cette dernière. Les éventuelles causes sont ainsi listées au fur et à mesure : médicaments, fatigue, souvenirs approximatifs et traumatismes. Tout cela est sèchement justifié à l’appui d’une simple ordonnance que David Lynch aurait clairement refusée. Peut-être bien que les cinq paires de mains passés sur le scénario, incluant la collaboration d’Audrey Diwan, n’ont pas été pertinents à tous les niveaux et c’est ce que l’on constate volontiers dans l’irrégularité des séquences un brin fantastiques.

Il reste alors peu de place pour le jeu de Diane Kruger, dont les yeux écarquillés et le teint pâle ne sont pas exploités au maximum. Les effets de style l’emportent sur tout, car le cinéaste semble en abuser, comme en témoignent des reflets qui se superposent sans cesse aux allers-retours d’Estelle entre ses crises d’insomnie et toute son hygiène de vie qui se dégrade. De même, on mise un peu trop sur la partition de Philippe Rombi, qui trouve la viscéralité par endroit, mais qui se révèle sans éclat dans une seconde partie qui n’a plus grand-chose à dévoiler. Gozlan en profite également pour greffer un jeu d’enquête auditive sur un répondeur, tout en sollicitant les autres sens pour que son héroïne s’affirme dans ce monde qui semble l’empêcher de satisfaire ses pulsions.

Nombreux se sont frottés aux thrillers hitchcockiens. Malheureusement, très peu d’entre eux ont trouvé l’équilibre et la consistance du suspense. Brian de Palma en est son digne héritier, usant habilement d’un montage alterné, tout en limitant le point de vue des protagonistes et des spectateurs aux cadres proposés. Yann Gozlan ne parvient malheureusement pas à moderniser le genre et à le modeler à sa guise. Visions manque de clairvoyance dans sa démarche, trop axée sur la forme, que le fond en devient indigeste et finit par brûler les ailes de sa protagoniste. Ce que l’on garde en interrogations, au bout d’une séance riche en répétitions, est une ambiguïté mal placée, qui laisse la porte ouverte au débat sur le sens de la narration. Et une fois que l’on a repris de l’avance sur l’intrigue, difficile de replonger dans la même distorsion qu’au départ.

Bande-annonce : Visions

Fiche technique : Visions

Réalisation : Yann Gozlan
Scénario : Michel Fessler, Aurélie Valat, Jean-Baptiste Delafon, Yann Gozlan, Audrey Diwan (collaboration)
Mise en scène : Natalie Engelstein
Image : Antoine Sanier
Montage : Sara Yavari
Son : Olivier Dandre
Costumes : Olivier Ligen
Maquillage/Coiffure : Fabienne Robineau
Décoration : Thierry Flamand
Montage : Valentin Féron
Post-production : Gaëlle Godard-Blossier
Musique : Philippe Rombi
Production : Eagles Team Entertainment, 24 25 Films
Pays de production : France
Distribution France : SND Groupe M6
Durée : 2h
Genre : Thriller
Date de sortie : 6 septembre 2023

Visions : vol au-dessus d’un nid de cocus
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2.5

Festival de Deauville 2023 : Cold copy, anatonomie de la vérité

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3

Premier film de la réalisatrice Roxine Helberg, Cold copy est présenté en compétition au Festival de Deauville 2023. Sous la forme d’un thriller d’investigation, le film raconte le parcours de Mia, une étudiante en journalisme ambitieuse et déterminée. Malgré sa tournure peu originale, l’intrigue de Cold copy fonctionne bien et nous interroge sur notre rapport à la vérité. 

La jeune Mia rêve de devenir une journaliste professionnelle de terrain. Forte de ses aspirations, elle s’inscrit au cours d’une célèbre reporter, Heger, en charge d’une émission télévisée diffusée en soirée, « the night report ». Dès ses débuts, Mia se trouve malmenée par cette présentatrice froide et sans pitié, plaçant ses étudiants en situation de rivalité. Entre trahisons et mensonges, elle se montre prête à tout pour réussir son but : trouver une histoire singulière et réaliser un reportage digne de valoir une diffusion télévisée.

Véritée maquillée

Un soir, Mia rencontre par hasard le jeune Igor Nowak, fils d’une écrivain renommée de livres pour enfants récemment décédée. Elle saisit cette opportunité pour creuser les circonstances de la mort de l’auteur à succès et l’existence actuelle d’Igor, rebelle et bagareur. Au cours de son enquête, elle deterre des secrets de famille qu’elle utilise dans sa soif de réussite. Tout comme Heger, Mia n’a pas de scrupule à arranger la vérité pour arriver à ses fins. Elle déplace certains objets avant de commencer à filmer et invente des mensonges sur sa vie personnelle pour faire parler les autres.

Dans Cold copy, le journaliste n’est donc pas qu’un simple reporter, mais devient un véritable « personnage » avec du charisme, priorisant l’objectif sur l’éthique. Le film distingue ainsi la recherche de la vérité, visant à informer le public, et la quête du buzz médiatique, ne servant qu’à satisfaire un égocentrisme personnel. Cold copy s’attaque également aux réseaux sociaux, un monde du paraître où il faut toujours sembler heureux et victorieux. Ainsi, dès qu’elles sont chacune engagées par Heger, Mia et sa camarade de promotion adoptent le même premier réflexe : prendre une photographie de leurs visages au sein du studio de télévision et la publier sur leurs profils. Plus largement, Cold copy questionne donc notre lien à l’image sociale et médiatique. Le sujet n’est pas nouveau, ni le traitement du film qui oppose deux femmes fortes farouchement déterminées.

Le diable s’habille en rouge

L’entretien de candidature de Mia avec la journaliste Heger pose d’emblée le cadre de la relation conflictuelle naissant entre les deux personnages. Une jeune étudiante, néophyte mais pas candide, désirant à tout prix réussir, affronte une reporter expérimentée et despotique qui l’humilie. Entre haine, tyranie, respect et admiration, Mia et Heger se lancent dans un dangereux jeu du chat et de la souris qui ne laissera aucune d’entre elles indemnes.

Dans la droite ligne de Le diable s’habille en Prada, Cold Copy met ainsi en place un puissant rapport de force entre deux figures féminines au caractère bien trempé. Tel un diable à abattre, dangereux et sanguinaire, Heger porte toujours à l’antenne une veste rouge. Lorsqu’elle offre à Mia une de ses anciennes écharpes, également de couleur rouge, c’est comme si la présentatrice transmettait à la jeune fille sa force et ses stratagèmes, en reconnaissant en Mia sa propre égale. Il est cependant dommage que l’issue du match soit quelque peu attendue. 

Portées par deux excellentes actrices, Bel Powley et Tracee Ellis Ross, Cold copy propose un récit de bonne facture appuyé par un montage dynamique. Certes, il ne compose pas un film policier haletant, rythmé par une enquête journalistique palpitante, comme Les hommes du Président, Zodiac, ou plus récemment, Spotlight. Pour autant, à travers l’affrontement féroce de deux femmes aussi ambitieuses qu’ingénieuses, il soulève avec intelligence une réflexion sur l’image médiatique. 

Cold copy : fiche technique

Réalisation : Roxine Helberg
Scénario : Roxine Helberg
Interprétation : Bel Powley (Mia), Tracee Ellis Ross (Diane Heger), Jacob Tremblay (Igor Nowak)…
Photographie : Matteo Cocco
Musique : Arndt-Wulf Peemoller
Producteurs : Daniel Bekerman, Justin Lothrop, Brent Stiefel, Roxine Helberg, Amanda Verhagen
Sociétés de distribution : Fortitude International
Durée : 1h31
Genre : thriller
Date de sortie : prochainement

Obsession : De Palma inspiré par Hitchcock

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Dans un cycle « Obsession » comment ne pas évoquer Obsession par Brian De Palma ? Pour justifier ce titre qui correspond parfaitement (alors que le réalisateur envisageait initialement « Déjà vu »), de nombreuses obsessions se font jour tout au long du film et prennent une place fondamentale dans l’intrigue.

La première de ces obsessions est celle de l’amour, très fort, entre Michael Courtland (Cliff Robertson) et sa femme Elizabeth (Geneviève Bujold), parents d’une adorable petite fille, Amy, image de sa mère en modèle réduit pour compléter le tableau à peu près idyllique d’une famille heureuse. Mais, rapidement (dans la narration), émerge l’obsession de maintenir cette situation plus fragile que prévue. L’élément (fortement) perturbateur est celui de l’argent. En effet, la famille vit de façon aisée, dans une belle maison à la Nouvelle Orléans (nous sommes en 1959), Michaël étant un promoteur immobilier sur le point de réaliser un projet très lucratif avec son associé Bob (John Lithgow), si proche de la famille qu’Amy l’appelle oncle Bob. Les Courtland fêtent leurs dix ans de mariage par une magnifique réception où, descendue d’un escalier monumental, Amy demande à danser avec son père.

Les choix d’une vie

La réussite familiale attire l’attention et, juste après la réception, la mère et la fille sont kidnappées. Michaël reçoit une demande de rançon. Désespéré (obsédé par son amour), il ne pense qu’à satisfaire les ravisseurs et ne voit pas la machination qui se trame, à tel point qu’il ne se demande même pas qui peut bien être derrière le kidnapping. A l’obsession amoureuse, on peut donc ajouter l’obsession pour la réussite sociale et son corolaire : l’obsession pour l’argent qui anime tous ceux qui entourent Michaël. Ce sont ces obsessions qui font tout déraper : la vie amoureuse de cette famille ainsi que le kidnapping qui se termine très mal, puisque Michaël perd aussi bien sa femme que sa fille ! La suite de sa vie, il la passe à culpabiliser, là aussi une véritable obsession. Pourquoi a-t-il décidé de prévenir la police et de lui faire confiance, en ne payant pas la rançon ? C’est à partir de ce choix que tout dérape : voir la scène où les ravisseurs annoncent à Amy qu’aux yeux de son père, elle ne vaut rien. On imagine le poids d’une telle affirmation dans l’esprit d’une fillette de neuf ans dans une situation aussi dramatique…

Bis repetita

Après le drame, aux yeux de Michaël, sonné, plus rien n’a d’importance. Il refuse même de finaliser le projet en cours avec Bob au parc de Ponchartrain. Cet endroit, il le réserve pour une stèle à la mémoire d’Elizabeth et Amy, élément fondamental pour lui et donc pour le film. En effet, cette stèle, il la fait construire en marbre et à l’image de l’église où il a rencontré Elizabeth à Florence (Italie) : autre modèle réduit. D’ailleurs, on voit cette église dès le générique de début, avec l’utilisation d’un zoom très lent qui nous permet de bien la détailler. Elle est bâtie sur une petite hauteur, symbolique de l’élévation d’âme qu’elle représente. Pour Michaël, elle symbolise la force de son amour. Or, dans un mouvement de caméra dont il a le secret (la caméra est très mobile pendant tout le film), Brian de Palma nous fait passer de 1959 à 1975 avec Michaël, autour de la stèle. En 1975, il décide de retourner à Florence, accompagné par Bob. Évidemment, un pèlerinage à l’église s’impose. Là, stupeur, perchée sur un échafaudage (soit toujours plus haut), Michaël observe une jeune femme : le portrait craché d’Elizabeth ! L’inconnue travaille à la restauration d’une fresque d’un peintre de la Renaissance, un certain Daddi (entendre daddy, même si le peintre existe vraiment). Michaël comprend que le destin lui offre une deuxième chance, qu’il décide d’emblée de jouer à fond. Mu par son obsession pour Elizabeth, il entreprend d’approcher Sandra…

De Palma n’a peur de rien

Les commentateurs de ce film se concentrent généralement sur les nombreuses références hitchcockiennes qu’on y trouve. De Palma confie lui-même que c’est suite à une projection de Vertigo qu’il a conçu l’idée du film avec Paul Schrader (crédité du scénario). L’histoire y fait référence, ainsi qu’à d’autres films du maître du suspense, comme Rebecca, mais aussi Une femme disparaît et Spellbound ainsi que Le crime était presque parfait. Mais tout ceci n’est qu’un jeu de cinéphile que le réalisateur dépasse largement, puisque Obsession (1976) peut être apprécié sans tenir compte de ces allusions. L’aspect thriller est une telle réussite que le film supporte et mérite largement plusieurs visions, eu égard à la richesse des thèmes explorés. Nous avons ici une réflexion sur les valeurs qui animent un homme qui au début affiche aussi bien la réussite sociale et matérielle que sentimentale et familiale. Les réflexions féminines ne sont pas négligées, puisque nous avons droit à un extrait du journal intime d’Elizabeth ainsi qu’à l’évolution progressive des pensées d’Amy. Au thème de la deuxième chance viennent s’ajouter ceux de la vengeance et de l’amour filial. Les décors sont à la hauteur, puisqu’à la Nouvelle Orléans nous avons droit au bateau avec roue à aubes. Bien entendu, la part belle est faite à la ville de Florence, avec le magnifique intérieur de l’église Santa Miniato et ses fresques colorées, ainsi qu’à de belles scènes mettant en valeur des quartiers connus et moins connus de la ville dans des éclairages bien choisis. Tout cela pour dire que la mise en scène du réalisateur (alors peu connu) est de premier ordre, avec des choix toujours judicieux dont celui de l’écran large bien utilisé. L’atmosphère brumeuse et le peu de dialogues de nombreuses scènes sont à l’unisson de la musique signée Bernard Hermann (autre référence à Alfred Hitchcock), pour créer une ambiance proche du rêve, même s’il s’agit en fait d’un cauchemar. Ajoutons à tout cela le choix de Geneviève Bujold pour un double rôle qu’elle assume à merveille, convaincante en mère de famille et charmante en étudiante attardée. On note en particulier ses grands yeux et son nez retroussé. Surtout, on reste sidérés par cette séquence folle où De Palma la fait passer de l’âge adulte à l’enfance par un « simple » mouvement de caméra, moment limite grotesque, mais qui fonctionne et donne au film une saveur particulière. D’ailleurs, la séquence finale est à l’image de tout ce que De Palma ose ici, avec un éclairage brumeux, le ralenti qui permet de faire sentir la bouleversante succession des émotions, pour finir avec la caméra tournant jusqu’à l’ivresse autour d’un duo retrouvé miraculeusement.

De Palma vs Hitchcock

Même si ici (et par la suite) De Palma fait de nombreuses références à Hitchcock, il se contente d’allusions pour faire œuvre personnelle, grâce à une remarquable maîtrise technique. Aucun détail n’est laissé au hasard et chaque scène a son importance dans un film au minutage très raisonnable (1h38). Enfin, De Palma tire parti d’un beau casting. Et même si Cliff Robertson n’a pas l’aura d’un Cary Grant ou d’un James Stewart, il contribue également à la réussite d’Obsession. Malgré une réputation inférieure à celle d’Hitchcock, De Palma fait partie des réalisateurs qui comptent dans l’Histoire du cinéma.

Gérard Piqué : sa carrière et sa vie de famille

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Gérard Piqué est un footballeur espagnol qui évolue au poste de défenseur central. Sur la plateforme en ligne http://1xbet.cm/ il est possible d’effectuer des paris sur tout événement auquel les clubs où ce footballeur a joué prennent part.

Il est connu pour sa vision de jeu, sa capacité à relancer depuis l’arrière et son intelligence tactique. Quant à sa vie personnelle qu’il tente de cacher tout le temps, il faut noter que :

  • il a été marié à Shakira, la chanteuse d’origine colombienne ;
  • ils se sont mariés en 2011 ;
  • Gerard Piqué et Shakira ont deux enfants.

Le nom de leur premier son est Milan Piqué Mebarak. Il est né en 2013. Leur deuxième son est Sasha Piqué Mebarak. Il est né en 2015. Les deux enfants sont nés à Barcelone, en Espagne. Via la plateforme 1xBet les fans ont la chance de parier sur tout événement auquel les clubs dans lesquels ce footballeur a développé sa carrière prennent part.
Gerard-Piqu

Quelques mots sur sa vie personnelle et le divorce de Gerard Piqué et Shakira

Le footballeur espagnol et la chanteuse colombienne ont montré leur engagement envers leur famille et ont partagé quelques moments de leur vie privée sur les réseaux sociaux. Il s’agit dans ce cas de quelques photos occasionnelles de leurs enfants. Il est possible sur 1xBet – pariez en ligne foot sur tout événement sportif auquel les clubs où Gérard Piqué a développé son parcours prennent part.

Malgré les photos et les voyages communs, le couple a annoncé le divorce officiel le 4 juin 2022. Selon les informations publiées par les représentants de Gérard Piqué et de Shakira, cette décision a été liée aux affaires amoureuses du footballeur avec d’autres filles. L’une de ces filles est Clara Chia Marti. On sait que le joueur de football a passé beaucoup de temps avec elle-même avant l’annonce de la séparation avec Shakira. Cela est confirmé par les plusieurs photos et vidéos publiées par le footballeur pendant que sa femme voyageait avec leurs enfants. Sur certaines photos il est même possible de voir que Clara était dans la maison familiale de Shakira et de Gérard Piqué.

Après l’annonce du divorce, les deux ont cessé de donner des commentaires en ayant demandé le respect de la vie privée. De plus, ils ont souligné qu’ils ont pris cette décision de se séparer dans le but de garantir ainsi que de maintenir le bien-être de leurs enfants. On peut parier en ligne via la plateforme 1xBet sur tout événement de foot auquel les clubs pour lesquels le footballeur espagnol en question a joué prennent part.

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« Atlas mondial des littoraux » : les défis d’un entre-deux

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Le littoral, cet espace où la terre rencontre la mer, donne lieu à des problématiques extraordinairement riches et variées. L’Atlas mondial des littoraux, récemment publié par Annaig Oiry aux éditions Autrement, propose une investigation minutieuse et transdisciplinaire sur ces zones d’interface entre les intérêts écologiques, économiques, démographiques et sociaux.

Les littoraux, par leur nature même, révèlent une pluralité fascinante d’états et de défis. L’attraction qu’ils exercent sur l’humanité se conçoit aisément à travers les statistiques : environ 60 % de la population mondiale vit à moins de 100 km d’une côte. Ces étendues frontalières entre terre et mer sont devenues les artères majeures du commerce mondial, canalisant jusqu’à 90 % des échanges économiques.

Pour autant, cette attractivité a son revers. L’artificialisation des milieux littoraux et leur fragilisation climatique posent un ensemble de problématiques d’une acuité alarmante. La vulnérabilité aux changements climatiques et aux risques naturels comme l’érosion et la submersion marine laisse présager un avenir incertain pour ces espaces. Le cas de la Guyane française, espace faiblement peuplé et doué de zones humides, témoigne d’une marginalité paradoxale où le littoral apparaît à la fois comme un trésor écologique potentiel et une zone délaissée.

Dualité

Le visage commercial du littoral est double. D’une part, des mégalopoles portuaires comme Shanghai, Singapour, ou Shenzhen incarnent la puissance de l’Asie dans le commerce maritime mondial. L’Europe, bien que distancée, maintient sa présence avec des ports d’importance tels que Rotterdam, Anvers et Hambourg. D’autre part, depuis les chocs pétroliers des années 1970, les activités portuaires se trouvent en crise, poussant à une délocalisation d’industries comme la sidérurgie. Les friches industrielles de Dunkerque en témoignent amplement. L’agitation sociale dans ces milieux portuaires dessine un tableau de tensions sous-jacentes, qui dépassent les frontières nationales. En France, la réforme de 2008 a été particulièrement mal perçue par les syndicats et de nombreuses grèves ont éclaté ; elles se sont poursuivies au début des années 2010.

Le changement de perception du littoral en tant que lieu de loisirs est assez récent dans l’histoire humaine. À partir du XVIIIe siècle, l’aura balnéaire des littoraux a commencé à fasciner les populations. Ce phénomène a pris une dimension massive dans les années 1970 avec le développement touristique des îles du Pacifique, notamment la Polynésie française et Hawaii. Le tourisme de masse a également frappé des régions comme la Côte d’Azur, la Riviera italienne, la Costa del Sol ou la Costa Brava en Espagne. Il pose d’énormes questions éthiques et écologiques, notamment en ce qui concerne la préservation de ces espaces. Ces questions, abondamment traitées par Annaig Oiry et Mélanie Marie, se trouvent en bonne place dans l’atlas.

Frontières, migrations et surveillance

L’Agence européenne Frontex, chargée de la surveillance des frontières, est présente dans les zones névralgiques comme la Sicile et la mer Égée. Le littoral devient alors non seulement une zone d’échanges mais aussi une frontière surveillée, un espace de tension palpable autour des questions migratoires. Le taux de mortalité par noyade dans la Méditerranée pour les migrants voyageurs illustre l’ampleur du drame humain qui se joue dans ces zones. Ces dernières années, la guerre civile syrienne aidant, les médias ont abondamment relayé ces problématiques liées au littoral et aux migrations.

L’Atlas mondial des littoraux dévoile à la fois les promesses et les défis parfois urgents des zones côtières. Entre attraction irrésistible et risques existentiels, elles se caractérisent par les dilemmes globaux auxquels notre civilisation est confrontée. Le travail cartographique et analytique entrepris contribue à enrichir notre compréhension d’un monde en perpétuelle mutation. Il faut rappeler que les côtes basses abritent environ 680 millions de personnes, soit près de 10 % de la population mondiale en 2010 ; elles devraient en accueillir plus d’un milliard en 2050. Annaig Oiry rappelle par exemple qu’en Polynésie française, la hausse du niveau de la mer est de l’ordre de 2,4 à 2,9 mm par an en moyenne depuis 1950.

Dans cet ouvrage particulièrement dense, il est également question des littoraux de l’Arctique et de l’Antarctique, marqués par les contraintes des milieux polaires mais néanmoins stratégiques, des zones industrialo-portuaires, de l’agriculture littorale ou de la protection environnementale. Un tour d’horizon complet et enrichissant, autour de questions parfois marginalisées dans le débat public.

Atlas mondial des littoraux, Annaig Oiry et Mélanie Marie
Autrement, septembre 2023, 96 pages

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4

« Le Seul Endroit » : l’autre en moi

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L’identité est souvent le fruit d’une alchimie délicate entre l’individuel et le collectif, entre le soi et l’autre. Le Seul Endroit, de Séverine Vidal et Marion Cluzel, paru aux éditions Glénat, se penche sur ces questions complexes.

Le Seul Endroit devait initialement constituer un recueil de portraits. Ce n’est qu’après un long cheminement qu’il a pris sa forme définitive, articulée autour de l’histoire de Léold. C’est par l’intermédiaire de ce personnage qu’il donne à voir les nuances de la transidentité. Depuis le prélude de son déménagement familial jusqu’à la quête, constante, d’acceptation par l’autre, ce récit sensible et juste présente les complexités de l’identité fluide, qualifiée de transgenre non binaire.

« Mon seul choix, c’est de ne plus faire semblant », dira Léold. « Tu sais, je fais ce que je peux. Je cherche qui je suis. » Né dans un corps féminin qui ne le satisfait que partiellement, dans lequel il se sent comme un puzzle inachevé, Léold suit un traitement hormonal qui n’est pas sans conséquence sur ses proches. Il y a d’abord sa mère, très maladroite, qui peine à le comprendre malgré une réelle bonne volonté. Son père, peut-être plus empathique, s’informe, rejoint des groupes de parole, se montre présent et à l’écoute. Son frère ressent quant à lui de la fierté.

Olivia

Séverine Vidal et Marion Cluzel juxtaposent l’histoire de Léold avec celle d’Olivia, sa jeune voisine, prisonnière d’un couple dysfonctionnel l’unissant à un compagnon souvent absent et occasionnellement violent (d’abord verbalement puis physiquement). Les deux personnages vont peu à peu se rapprocher, jusqu’à l’éveil amoureux, Olivia aidant Léold à être lui-même, à se sentir en sécurité.

Si les obstacles sociaux sont nombreux – en témoignent les larmes de joie de Léold quand on l’appelle pour la première fois « Monsieur » lors d’un passage en radiologie –, Le Seul Endroit témoigne aussi de l’inadéquation de la langue française dans le traitement des identités non binaires. Dans une société où même les objets sont genrés, comment un individu peut-il se sentir pleinement intégré alors que rien n’est susceptible de le nommer adéquatement ?

Le récit des autres

La construction d’une identité passe aussi par le regard des autres. Et la compréhension de nos affects, par leurs récits. Léold rencontre un ancien journaliste sportif ayant choisi de devenir une femme, rejeté par ses filles et son ex-compagne. Pour rendre plus authentique et pleine sa relation avec Olivia, il lui offre à lire son journal intime. C’est la parole qui le libère.

L’écho des expériences individuelles dans cette œuvre transcende les frontières de la transidentité pour toucher à des questions universelles d’humanité. Tous les personnages croisés portent leur lot d’incertitudes, de questionnements, d’attentes vis-à-vis des prescriptions sociales. « Je me suis retenu de rire des semaines : ça déraillait, du rauque à l’aigu », confesse Léold, rarement à son aise dans un entre-deux qui s’inscrit pourtant en écho à son identité profonde. Il dira aussi avoir parfois l’impression de n’être rien – peut-être juste un point d’interrogation tatoué derrière une oreille ?

Le Seul Endroit traite avec sensibilité et intelligence les enjeux de la transidentité et de l’acceptation de soi. Cette bande dessinée crayonnée avec poésie réussit à rendre intelligible et émouvante la complexité de l’identité humaine. Son idée centrale est peut-être que cette dernière se façonne à travers le prisme du langage et des interactions sociales, et qu’elle est, en fin de compte, en perpétuelle construction.

Le Seul Endroit, Séverine Vidal et Marion Cluzel
Glénat, août 2023, 104 pages

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4

« Evol » : mimétisme du chaos

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Dernièrement paru chez Delcourt, dans la collection Tonkam, le tome 3 de la série Evol voit Atsushi Kaneko propulser ses lecteurs au cœur de la ville de Hiiragi, au bord de l’implosion. Derrière les séquences d’actions et les dialogues ciselés, l’auteur aborde des thèmes plus profonds qu’il n’y paraît, qui transcendent le cadre narratif posé.

Hiiragi est menacée par une pluie de produits corrosifs, résultant de l’incendie de ses silos. La ville est en alerte rouge. Dans cette ambiance apocalyptique, les pompiers semblent dépassés, tandis que Lightning Volt et Thunder Girl affrontent le groupe Evol, composé d’Akari, Nozomi et Sakura.

Ces jeunes protagonistes sont dépeints par l’auteur, dès le premier tome, comme des êtres brisés par la vie, trahis par une société qui les a marginalisés à cause de leurs origines, de leur personnalité ou de leur santé mentale. Leurs actions, désespérées, reflètent un vécu traumatique et une volonté de révolte. Protagoniste-phare de ce tome, Sakura, anciennement adulée par ses camarades, a connu l’opprobre à cause des actions hostiles de son pays d’origine envers le Japon. Cela a provoqué sa mise au ban du collège, le retrait de ses récompenses individuelles, une brusque dégradation sociale, mais aussi la ruine de sa famille, puisque le magasin de son père a été vidé de ses clients du jour au lendemain. C’est un exemple frappant de la manière dont l’identité individuelle peut être écrasée sous le poids des stéréotypes collectifs. Et Atsushi Kaneko met en vignettes une Sakura désireuse de sauver la face, de ne laisser transparaître aucun affect, aucun signe de faiblesse.

Les super-héros ne sont pas en reste. Aux ordres d’individus vils et corrompus, répondant à des rôles subvertis, ils annoncent sans fard, à l’image de Lightning Volt : « Le peuple doit être impuissant pour continuer à avoir besoin de héros ! » N’en jetez plus : le protecteur capé n’est autre qu’un mégalo jaloux de ses privilèges et soucieux de maintenir le monopole sur son pouvoir. Le détournement des codes opérés par le manga rappelle évidemment The Boys, de Garth Ennis et Darick Robertson.

Parallèlement, le nouveau commissaire, fraîchement nommé, lève le voile sur un réseau d’iniquités à la mairie – abus de confiance, détournement de fonds et collusions criminelles –, soulignant que la corruption n’est pas l’apanage des bas-fonds mais sévit également au sommet de la pyramide sociale, au cœur même des Institutions. C’est dans ce contexte que le groupe Evol, de plus en plus populaire, subit la répression d’une police débordée par tous ses imitateurs et nouveaux sympathisants. Il y a un peu de V pour Vendetta et beaucoup du Joker de Todd Phillips dans ce tableau d’un chaos généralisé, où les lignes entre le bien et le mal sont continuellement redessinées par les contextes sociaux et personnels.

Haletant, le manga s’écarte des représentations traditionnelles des super-héros et pose des questions dérangeantes sur l’héroïsme, l’identité et la moralité. Atsushi Kaneko mêle à la critique sociale, la psychologie humaine et les dynamiques de pouvoir, qui se conjuguent à des actions effrénées.

Evol (T.03), Atsushi Kaneko
Delcourt/Tonkam, août 2023, 240 pages

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4

« Trombinoscope » de Prims : exploration de l’absurde

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Les éditions Lapin ajoutent un nouvel album teinté d’humour à leur catalogue avec la parution de Trombinoscope, de l’auteur et dessinateur Prims. Laissant libre cours à son penchant pour l’ironie et l’absurde, ce dernier propose une collection de planches qui ne manque ni de sel ni de piment.

La préface du livre est signée par un dénommé Monsieur Moyen, de l’Académie française. Dans un exercice particulièrement réussi d’auto-ironie, Prims échafaude une parodie de la préface en tant que convention littéraire, tout en introduisant son œuvre avec humour. En effet, il est présenté, dans une gradation maîtrisée du sérieux vers le saugrenu, comme une figure respectable, puis, à mesure que le texte avance, de plus en plus controversée, laissant ainsi le lecteur dans un état d’anticipation curieuse.

Trombinoscope aborde ensuite, dans son corpus, une grande variété de sujets, convoquant le comique de situation comme le pur absurde. On y rencontre par exemple un clown courroucé cherchant, littéralement, son âme d’enfant, ou un animal de compagnie horrifiant, confectionné à partir des restes d’un réfrigérateur. Certaines vignettes inversent notre appréhension du monde de façon originale. Par exemple, le café va induire la somnolence plutôt que l’excitation, l’épouvante s’insinue sans prévenir dans un jeu d’enfant et le petit garçon du duo Calvin et Hobbes doit composer avec une calvitie ostensible.

Le livre ne se contente pas de simples gags ou situations humoristiques. Il propose également des scénarios méta-narratifs qui brisent le quatrième mur, impliquant le lecteur dans la structure même de l’histoire, par exemple en mettant en scène un dessinateur en pleine course pour aller plus vite que celui que le lit, ou en montrant un personnage demandant à l’aide en tendant les mains en dehors du cadre de la vignette.

Qu’il se penche sur les origines bio-romantiques du panda-limace ou sur le Roi (fils du) Soleil, qu’il s’amuse des questions récurrentes (et un peu naïves) posées aux auteurs-dessinateurs ou des émissions radiotélévisées absurdes, ou qu’il revisite des funérailles à la manière d’un western ou des expressions courantes de façon littérale (prendre le plat du chef, un enterrement en grande pompe), Prims parvient souvent à faire mouche, avec une bonne humeur contagieuse.

En somme, Trombinoscope est une œuvre acidulée, sans prétention, conçue avant tout pour divertir (sans que cela soit péjoratif). Prims utilise son sens de l’absurde pour tourner en dérision la société, ses manifestations les plus visibles, ses conventions culturelles et linguistiques. Et le lecteur, forcément, se fera voler quelques sourires en cours de route.

Trombinoscope, Prims
Lapin, août 2023, 144 pages

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3.5

La naissance d’Arsène Lupin

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Une série sur Netflix, un essai aux éditions LettMotif, des ventes boostées en librairie, c’est peu dire qu’Arsène Lupin a le vent en poupe depuis plusieurs mois. L’éditeur de bandes dessinées Bamboo ne fait pas exception, puisque le scénariste Jérôme Eho et le dessinateur Michaël Minerbe y publient La Jeunesse d’Arsène Lupin – Cagliostro.

Au centre des attentions : le trésor enfoui de l’Église, dont l’emplacement doit être révélé par un coffre à bijoux et quelques inscriptions latines. Les protagonistes : le jeune Raoul d’Andrésy, rebaptisé Arsène Lupin par Joséphine Balsamo, qu’il sauve de la noyade, sans se douter qu’il s’agit en fait de la comtesse Cagliostro, réputée dangereuse et immortelle ; mais aussi Beaumagnan, comploteur désireux de mettre la main sur une fortune qu’il espère faire sienne. C’est autour de ces éléments et personnages que va s’articuler le récit, échevelé, de Jérôme Eho et Michaël Minerbe.

Initialement, c’est-à-dire avant d’incarner Arsène sous l’emprise de la comtesse, Raoul était promis à Clarisse d’Étigues. Ses sentiments envers elle vont cependant s’évaporer quasi instantanément, tant la beauté vénéneuse de « Josie » l’ensorcèle. C’est de sa bouche, d’ailleurs, que lui est révélé le secret d’un trésor caché dans un rocher, convoité par de nombreuses personnes, pas toujours bien intentionnées. Les deux personnages, dont les relations demeurent ambiguës (à quel point se joue-t-elle de lui ?), vont s’allier dans une quête commune.

Leurs plans se voient toutefois contrariés par les agissements de Beaumagnan, obstiné. Ce dernier a enlevé une chanteuse susceptible de lui apporter de précieux indices quant à l’emplacement du trésor. Retenue captive dans une grotte, la jeune femme est torturée mais ne pipe mot. Par son intermédiaire, Jérôme Eho et Michaël Minerbe vont boucler les dynamiques interpersonnelles et faire intervenir, dans le dernier tiers de l’album, Clarisse.

Réussi sur le plan graphique, où Michaël Minerbe fait davantage valoir son talent sur les décors que sur les visages, La Jeunesse d’Arsène Lupin – Cagliostro est une lecture plaisante, bien rythmée, où règnent la cupidité et la duplicité. Un peu malgré lui, Raoul/Arsène Lupin se retrouve en quête d’un secret datant du Moyen Âge, qu’il parviendra à percer grâce à son intelligence supérieure. Mais ce qui importe, au-delà de cette course au trésor, ce sont les relations tissées avec deux femmes, et la nature humaine qui se révèle à la perspective d’une richesse inespérée.

Ainsi, dans l’ensemble, s’il manque certainement d’épaisseur, ce one-shot n’en demeure pas moins efficace et bien ficelé. La cohabitation du jeune Lupin et de l’immortelle Cagliostro vaut à elle seule que l’on s’attarde sur le travail de Jérôme Eho et Michaël Minerbe.

La Jeunesse d’Arsène Lupin – Cagliostro, Jérôme Eho et Michaël Minerbe
Bamboo, septembre 2023, 72 pages

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3.5

Festival de Deauville 2023 : la vie selon Ann, la femme invisible

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2

Présenté en compétition au Festival de Deauville 2023, La vie selon Ann de Joanna Arnow décrit le quotidien d’une femme trentenaire s’épanouissant sans complexe dans la soumission sexuelle comme professionnelle. Un portrait sans relief, aux longueurs parfois dérangeantes, où se succèdent une suite de saynètes plutôt ennuyeuses. 

Déjà connue pour des courts et moyens-métrages, I hate myself et Bad at dancing, Joanna Arnaw s’inspire de sa vie personnelle et de ses observations pour raconter selon ses dires « des histoires authentiques avec vulnérabilité (…) à travers des sujets comme la solitude, la sexualité et les relations sentimentales« . Dans La vie selon Ann, elle incite à assumer cette posture de soumission, qui se doit d’être choisie et non subie. Si l’intention est louable, la forme passive de la mise en scène et la lenteur de scènes successives inintéressantes rendent le film assez indigeste.

50 nuances de nus

Aux yeux des autres, Anne ne semble pas exister. Dans son entreprise, personne ne la connaît à part son collègue de bureau. Elle se voit ainsi remettre un prix pour sa première année d’employée alors qu’elle travaille dans cette compagnie depuis trois ans. Elle ne trouve pas davantage de considération auprès du service des ressources humaines, qui lui impose un changement d’intitulé sur son poste.

A l’image de sa vie professionnelle, Anne joue les soumises dans ses relations sexuelles. Via les applications, elle rencontre des hommes dominateurs, des « maîtres », et exécute sans broncher tous leurs désirs, jusqu’à l’impossibilité de pouvoir parler. Elle prend un malin plaisir à n’en prendre aucun, à se réduire un rang d’un cochon que l’on ridiculise et qui se nourrit d’assiettes de pâtées peu ragoûtantes. La vie selon Ann donne ainsi à voir sa réalisatrice et actrice principale, Joanna Arnaw, filmée nue pendant une heure à réaliser des jeux sexuels ou à rester muette dans une pièce. Un délire personnel et surtout une bonne partie d’ennui qui a fait sortir une bonne vingtaine de spectateurs au bout de quinze minutes. 

Si quelques scènes caustiques et l’absurdité des situations ont fait rire ici ou là, l’essai comique ne sera sûrement pas au goût de tout le monde. Sur un thème proche, 50 nuances de Grey a proposé une version mièvre, sans intérêt, mais romantique qui au moins n’écoeurait pas. La lassitude est renforcée par une réalisation exclusivement en plans fixes, conduisant la mise en scène figée à stagner tout autant que le scénario, quasiment linéaire.

L’art de la communication vide

Mettre une pomme ou une pêche dans son sac ou non, telle est la question qui occupe une scène de deux minutes. La vie selon Ann montre toute la difficulté de communiquer, y compris avec des proches ou des partenaires sexuels. Anne ne parle donc de rien avec ses parents, leurs dialogues restent anecdotiques quand ils ne sont pas inexistants. Il en va de même pour les discussions avec Allen, le maître qu’Anne fréquente régulièrement. Leurs échanges tournent en rond, à la limite de l’absurde, car Allen lui pose systématiquements des questions identiques, dont il oublie la réponse à chacune de leur rencontre. Nul besoin cependant, de dix scènes similaires pour comprendre le propos.

Au final, on sort de La vie selon Ann avec soulagement et l’envie folle d’enchaîner sur un autre film du Festival afin de nous laver la rétine. Un premier long-métrage à réserver à un public averti. 

La vie selon Ann : fiche technique

Réalisation : Joanna Arnaw
Scénario : Joanna Arnaw
Interprétation : Joanna Arnaw (Ann), Scott Cohen (Allen), Babak Tafti (Chris), Alysia Reiner (la soeur), Peter Vack (Thomas)…
Photographie : Barton Cortright
Musique : Robinson Senpauroca
Producteurs : Graham Swon, Pierce Varous
Sociétés de production : Ravenser Odd, Nice Dissolve
Durée : 1h27
Genre : comédie
Date de sortie : prochainement