Visions : vol au-dessus d’un nid de cocus

Doit-on se faire désirer pour s’en sentir aimer ? Entre fantasme, cauchemar et réalité, Visions en appelle aux archétypes hitchcockiens, semant ainsi des pulsions obsessionnelles que Diane Kruger restitue avec discernement. Dommage que le film souffre perpétuellement de la comparaison avec ses prédécesseurs, ce qui rend le voyage aberrant et ironiquement soporifique. Accrochez bien votre ceinture, car les turbulences ne sont jamais très loin.

Synopsis : Pilote de ligne confirmée, Estelle mène, entre deux vols long-courriers, une vie parfaite avec Guillaume, son mari aimant et protecteur. Un jour, par hasard, dans un couloir d’aéroport, elle recroise la route d’Ana, photographe avec qui elle a eu une aventure passionnée vingt ans plus tôt. Estelle est alors loin d’imaginer que ces retrouvailles vont l’entraîner dans une spirale cauchemardesque et faire basculer sa vie dans l’irrationnel…

Après avoir résolu le crash d’un vol commercial dans Boîte Noire, Yann Gozlan garde la tête levée vers le ciel, trouble et difforme. C’est dans cette optique qu’il ouvre son cinquième long-métrage, un peu comme si le maître du suspense nous conviait dans sa Quatrième Dimension. Souvent cité et rarement égalé, le spectre d’Alfred Hitchcock hante ce thriller psychologique qui n’est vraiment pas le plus mémorable. Ajoutons à cela une nette inspiration de Bunny Lake a disparu d’Otto Preminger, une étude paranoïaque pleinement assumée dans Images de Robert Altman. Tout prend peu à peu du sens, même lorsque l’on confond impunément la lenteur et la patience.

Les désenchaînés

Pilote de ligne long-courrier, Estelle suit un programme méthodique et millimétré, si bien qu’elle vise la perfection, que ce soit aux commandes de son appareil ou bien dans sa récupération à base de smoothies fruités. Son boulot requiert des conditions physiques exemplaires et mécaniques, où l’émotion ne doit pas interférer avec le contrôle qu’elle doit préserver. Assez proche du Burn Out qu’a vécu Tony le motard de nuit, des visions, voire des hallucinations se présentent à elle. Est-ce une affaire de prémonitions ou simplement des souvenirs reconstitués ? Les repères temporels sont troublés par le montage en cut ou par des fondus enchaînés, mettant ainsi en avant le jetlag permanent qui l’accompagne. Il fallait au moins une Diane Kruger magnétique et habitée par le doute pour ce rôle, rappelant ainsi la vulnérabilité de Grace Kelly et l’intensité émotionnelle de Jodie Foster, à l’apogée de leur carrière.

Ponctuellement, Mathieu Kassovitz apparaît sous les traits de son époux Guillaume, étrangement prévenant et protecteur. Un homme idéal ? Le couple forme ainsi un tandem assez lunaire et leurs plannings respectifs contribue à créer une aura particulière autour d’eux. Le retour inespéré et inattendu d’Ana, une vieille amie d’Estelle, change tout de même la donne et les nœuds scénaristiques vont graduellement se multiplier. Gozlan semble conscient des limites qu’il impose, à force de jongler sur plusieurs fronts. Il prend cependant le risque de noyer plus d’un spectateur en amont des bouleversements que l’on peut avoir anticipés, si le bagage culturel le permet.

La femme qui n’en savait pas assez

Dans tous les cas, il reste la fascinante performance de Marta Nieto, qui a notamment été découverte dans l’exceptionnel Madre, un thriller de Rodrigo Sorogoyen. Femme fatale aux jeux de séduction et de manipulation implacables, elle incarne cette Ana, qui s’offre les clichés qu’elle désire de ses conquêtes. Estelle en fait évidemment partie, mais son point de vue n’intéresse guère l’œil qui hante les cauchemars de cette dernière. Les éventuelles causes sont ainsi listées au fur et à mesure : médicaments, fatigue, souvenirs approximatifs et traumatismes. Tout cela est sèchement justifié à l’appui d’une simple ordonnance que David Lynch aurait clairement refusée. Peut-être bien que les cinq paires de mains passés sur le scénario, incluant la collaboration d’Audrey Diwan, n’ont pas été pertinents à tous les niveaux et c’est ce que l’on constate volontiers dans l’irrégularité des séquences un brin fantastiques.

Il reste alors peu de place pour le jeu de Diane Kruger, dont les yeux écarquillés et le teint pâle ne sont pas exploités au maximum. Les effets de style l’emportent sur tout, car le cinéaste semble en abuser, comme en témoignent des reflets qui se superposent sans cesse aux allers-retours d’Estelle entre ses crises d’insomnie et toute son hygiène de vie qui se dégrade. De même, on mise un peu trop sur la partition de Philippe Rombi, qui trouve la viscéralité par endroit, mais qui se révèle sans éclat dans une seconde partie qui n’a plus grand-chose à dévoiler. Gozlan en profite également pour greffer un jeu d’enquête auditive sur un répondeur, tout en sollicitant les autres sens pour que son héroïne s’affirme dans ce monde qui semble l’empêcher de satisfaire ses pulsions.

Nombreux se sont frottés aux thrillers hitchcockiens. Malheureusement, très peu d’entre eux ont trouvé l’équilibre et la consistance du suspense. Brian de Palma en est son digne héritier, usant habilement d’un montage alterné, tout en limitant le point de vue des protagonistes et des spectateurs aux cadres proposés. Yann Gozlan ne parvient malheureusement pas à moderniser le genre et à le modeler à sa guise. Visions manque de clairvoyance dans sa démarche, trop axée sur la forme, que le fond en devient indigeste et finit par brûler les ailes de sa protagoniste. Ce que l’on garde en interrogations, au bout d’une séance riche en répétitions, est une ambiguïté mal placée, qui laisse la porte ouverte au débat sur le sens de la narration. Et une fois que l’on a repris de l’avance sur l’intrigue, difficile de replonger dans la même distorsion qu’au départ.

Bande-annonce : Visions

Fiche technique : Visions

Réalisation : Yann Gozlan
Scénario : Michel Fessler, Aurélie Valat, Jean-Baptiste Delafon, Yann Gozlan, Audrey Diwan (collaboration)
Mise en scène : Natalie Engelstein
Image : Antoine Sanier
Montage : Sara Yavari
Son : Olivier Dandre
Costumes : Olivier Ligen
Maquillage/Coiffure : Fabienne Robineau
Décoration : Thierry Flamand
Montage : Valentin Féron
Post-production : Gaëlle Godard-Blossier
Musique : Philippe Rombi
Production : Eagles Team Entertainment, 24 25 Films
Pays de production : France
Distribution France : SND Groupe M6
Durée : 2h
Genre : Thriller
Date de sortie : 6 septembre 2023

Visions : vol au-dessus d’un nid de cocus
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2.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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